/ Language: Français / Genre:sf_horror, / Series: Le Journal d’un vampire

LAttaque

Lisa Smith

L’histoire se déroule dans la petite ville de Fell’s Church, calme et sans histoires. Ce calme apparent est chamboulé le jour de l’arrivée de Stefan Salvadore, un jeune lycéen italien mystérieux. Une vague de meurtres et d’agressions secoue alors la ville, Stefan est le coupable idéal désigné. Elena, folle amoureuse du jeune garçon, croit envers et contre tous en l’innocence de ce dernier. En effet, elle seule partage son terrible secret, secret qui risque bien de la mettre en danger. Quelques siècles plus tôt, Katherine, la femme qu’il aimait et qui ressemble étrangement à Elena, l’avait transformé en vampire. Mais pas lui uniquement, Damon — son frère, aussi… Depuis la mort de la jeune femme dont Stefan se sent inutilement responsable, les deux frères nourrissent l’un envers l’autre une haine féroce qui les conduit à vouloir se détruire mutuellement. Insouciante, Elena est loin de se douter qu’elle est l’objet des convoitises des deux frères et que l’amour qu’elle porte à Stefan risque bien de la conduire à sa propre perte…

Le Journal d’un vampire: Tome 1

L’attaque

1.

— Damooon !

Elena s’obstinait à braver le vent glacial qui lui cinglait le visage.

— Damooon !

Des nuées de feuilles mortes tourbillonnaient entre les tombes, et les branches entremêlées fouettaient l’air, comme prises de folie. La jeune fille se doutait bien que Damon avait déclenché cette tempête pour l’effrayer. Mais imaginer le sort qu’il avait dû réserver à Stefan réveilla en elle une rage qui balaya ses craintes.

— Damon, espèce de salaud ! Montre-toi ! cria-t-elle à la ronde.

Une feuille morte virevolta jusqu’à ses pieds. Elle leva les yeux vers le ciel, d’un gris aussi lugubre que les sépultures autour d’elle. Elle dut se rendre à l’évidence : elle était seule avec le vent déchaîné. La déception ne fit qu’accroître sa fureur.

Elle se retourna, et poussa un cri.

Il se tenait juste devant elle, si proche qu’il la touchait presque. Elle n’avait même pas senti sa présence dans son dos ni entendu le bruit de ses pas. Mais c’était oublier les facultés surnaturelles de Damon.

Elle fit un violent effort pour ne pas prendre la fuite, comme son instinct le lui dictait, et se contenta de serrer les poings.

— Où est Stefan ?

Damon haussa les sourcils.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

Elle s’avança vers lui et le gifla avec une telle force que sa tête valsa. Elle-même n’en revenait pas de son audace. La main en feu, et la respiration saccadée, elle guetta sa réaction.

Il était vêtu de noir de la tête aux pieds, comme lors de leur première rencontre. Elena remarqua pour la première fois sa frappante ressemblance avec Stefan : la même chevelure brune, le même teint pâle, la même beauté troublante…

Il se différenciait seulement de son frère par ses cheveux raides, ses yeux noirs comme un puits sans fond et son petit rictus cruel au coin des lèvres.

Il tourna lentement la tête vers Elena. La claque lui avait laissé une marque rouge sur la joue.

— Arrête de te foutre de moi, reprit-elle d’une voix tremblante, je sais qui tu es réellement. C’est toi qui as tué Tanner. Et tu es forcément pour quelque chose dans la disparition de Stefan.

— Il a disparut ?

— Ne fais pas l’innocent !

Le sourire de Damon s’évanouit.

— Je te préviens, si jamais tu lui as fait du mal… Repris Elena.

— Et alors, qu’est-ce que tu tenteras ? Tu ne peux rien contre moi !

Il disparu. Dans le silence qui suivit la jeune fille réalisa que je vent était brusquement tombé. Tout paraissait mort autour d’eux, comme si te temps s’était arrêté ; te ciel de plomb, les chênes décharnés, les hêtres pourpres et la tare elle-même semblaient s’être figés sous tes ordres de Damon. La tête rejetée en arrière, il contemplait Elena d’un air étrange.

— Je trouverai bien quelque chose pour te nuire, murmura-t-elle. Il éclata de rire.

— Je n’en doute pas !

Elena ne put s’empêcher de le contempler. Il était d’une beauté stupéfiante.

— Tu es décidément trop bien pour mon frère, déclara-t-il en lui tendant la main.

Elena résista à l’envie de la repousser d’une tape : l’idée de te toucher à nouveau la répugnait.

— Dis-moi où il est !

— Plus tard,… Peut-être… Contre une petite récompense.

Comme il retirait sa main, elle remarqua la bague d’argent orné d’un lapis-lazuli.

— C’était la même que celle de Stefan. Elle grava ce détail dans sa mémoire.

— Mon frère n’est qu’un abruti, poursuivit-il. Il t’imagine que tu es aussi influençable que Katherine. Simplement parce que tu lui ressembles. Moi, j’ai commencé à vibrer depuis le bout de la ville. Tu as une petite qualité hors du commun, Elena. Tu pourrais devenir si puissante, tu sais…

Elena le dévisagea sans comprendre.

— Qu’est-ce que tu entends par là ?

— Je veux parler de certains pouvoirs.

Il s’avança vers elle, les yeux rivés aux siens.

— Il n’ose pas te l’avouer, mais rien ne te vraiment, continua-t-il d’une voix pressante. Ce que tu désires de toute ton âme reste désespérément hors de ta portée. Mais moi je viens t’offrir quelque chose qui te comblera enfin : la puissance, la vie éternelle, et des tentations comme tu n’en as jamais eues.

Elle suffoqua de dégoût en réalisant ce que cela signifiait.

— Jamais !

— Pourquoi ? murmura Damon en la couvant de son regard envoûtant. Tu en meurs d’envie… La force qui est en toi ne demande qu’à grandir. Ça ne te plairait pas d’être la reine des Ténèbres ? Je peux t’aider à le devenir.

— Non !

Consciente du danger, elle tenta de s’arracher à lui, de ses yeux.

— Ce sera notre secret, Elena, susurra-t-il. Tu seras enfin heureuse.

Il lui effleura la gorge, et, malgré tous ses efforts, les yeux de la jeune fille se brouillèrent, nous serons réunis, toi et moi… , continua-t-il. Les doigts glacés de Damon se glissèrent sous le col de son pull pour toujours.

Il avait atteint la petite blessure, au creux de son cou. Ce contact lui fit l’effet d’une décharge électrique. Elle retrouva brusquement ses esprits. Stefan ! Damon avait failli balayer de sa mémoire les yeux verts et le sourire mélancolique si chers à son cœur… Elena fit un pas en arrière.

— J’ai déjà trouvé celui avec qui je veux partager ma vie, lança-t-elle d’un ton ferme.

Le visage de Damon prit une expression effrayante.

— N’essaie pas de rivaliser de bêtise avec mon frère. Je serais forcé de te réserver le même sort…

Les bourrasques avaient repris de plus belle, comme si la rage du jeune homme s’était diffusée dans l’air glacial. Elena était terrifiée.

— Dis-moi où il est, insista-t-elle pourtant.

— Je n’en sais rien. Tu ne cesseras donc jamais de penser à lui ?

— Non !

Une rafale gelée s’abattit sur elle.

— Méfie-toi, Elena, tu refus pourrait avoir des conséquences.

— Tes tentatives d’intimidation sont inutiles ! Il sait parfaitement comment échapper à ta volonté. Je te déteste. Je te trouve… répugnant. Tu ne peux rien contre moi !

La bouche de Damon grimaça cruellement d’un rire sardonique.

— Ah oui ? Tu n’as pas la moindre idée de l’étendu de mes pouvoirs. Je peux faire ce que je veux de toi, et de tous tes proches. Tu l’apprendras bien assez tôt…

Lorsqu’il recula, le froid pénétra Elena jusqu’aux yeux. Sa vue se troubla, et des points lumineux se mirent à danser devant ses yeux.

— L’hiver n’est pas loin, Elena, lança-t-il par-dessus les hurlements du vent C’est une saison impitoyable, avant sa venue, je te montrerai de quoi je suis capable, « tu m’appartiendras.

Les taches blanches dans son champ de vision lui cachaient la silhouette de Damon. Elena se recroquevilla, frigorifiée, les bras serrés autour d’elle, tremblant de tout son corps.

— Stefan… gémit-elle.

La voix lointaine de Damon s’éleva de nouveau :

— Un dernier détail : inutile de chercher un frère que je l’ai tué la nuit dernière.

Elena redressa brusquement la tête, mais elle ne vit rien d’autre qu’une nuée de petits grains blancs, lui picotait le visage, s’accumulant sur ses cils. Alors seulement, elle réalisa que c’étaient des flocons de neige. Il neigeait un 1 novembre.

2.

Le cimetière était noyé dans une obscurité anormale. Malgré la neige aveuglante et ses membres engourdis, Elena renonça à emprunter le chemin du retour : elle se dirigea sans hésitation vers le pont Wickery, qu’elle devinait devant elle. Elle se souvenait effectivement que la police avait découvert la voiture de Stefan quelque part entre Drowning Creek et la forêt. Tête baissée, les bras plaqués contre le corps, et trébuchant à chaque pas, elle parvint tant bien que mal à quitter les lieux.

Sur le pont, le vent redoubla d’intensité au point de lui entraver la respiration. Elle avait la certitude que Damon mentait : si Stefan était mort, elle l’aurait senti. Mais elle ignorait où devaient s’orienter ses recherches. Il pouvait être n’importe où, blessé, à l’agonie, peut-être…

Son être tout entier était tendu vers un seul objectif le retrouver. Elle peinait de plus en plus à maintenir le cap. La route était bordée à sa droite par la forêt, et, à sa gauche, les eaux tumultueuses de la rivière. Titubant de fatigue elle profita d’une accalmie du vent pour s’arrêter. Elle avait besoin de se reposer, juste une minute.

Elle s’effondra sur le bas-côté. Une idée folle lui apparut alors : Stefan viendrait tout simplement à elle. Elle n’avait qu’à l’attendre là. Il était sans doute déjà en route… Elle ferma les yeux, appuyant la tête sur ses genoux repliés pour se réchauffer. Le bien-être l’envahit progressivement, et son esprit partit à la dérive.

Stefan se tenait devant elle, souriant. Il la prit dans ses bras, et elle se laissa aller contre lui avec un immense soulagement. Elle ne craignait plus personne maintenant qu’il était là. Soudain, il la secoua comme un prunier. Qu’est-ce qu’il lui prenait ? Elle était si bien ! Elle leva les yeux vers lui et découvrit un visage triste et pâle. « Elena, lève-toi », disait-il.

— Elena, essaie de te lever ! reprit une voix affolée. Je t’en supplie. Tu es trop lourde ! On peut pas te porter…

Elena battit des paupières et finit par distinguer un visage encadré de boucles rousses devant elle. De grands yeux inquiets aux cils blancs de neige la fixaient.

— Bonnie… , articula-t-elle péniblement. Qu’est-ce que… tu fais là ?

— On t’a cherchée partout… , répondit une autre voix, plus grave.

En tournant la tête, Elena reconnut les beaux sourcils et le teint mat de Meredith. Son regard, d’ordinaire remplie d’ironie, trahissait une vive préoccupation.

— Elena, tu va te transformer en glaçon tu ne te lèves pas.

Elle s’exécuta tant bien que mal en s’appuyant sur ses amis, qui l’aidèrent à atteindre la voiture de Meredith.

Voyant Elena trembler comme une feuille, celle-ci mit le chauffage à fond. Ses membres frigorifiés revenaient à la vie. « L’hiver est une saison impitoyable », se rappela-elle tandis que la voiture démarrait.

— Qu’est-ce qui t’a pris de t’enfuir comme ça ? demanda Bonnie, à l’arrière. Et pourquoi t’es venue ici ?

Elena hésita un instant. Elle avait un irrépressible besoin de déballer toute l’histoire, y comprit ce qui concernait Stefan, Damon et la mort de M. Tanner. Mais elle ne devait pas.

— Tout le monde te cherche au lycée, et ta tante est dans tous ses états, expliqua Meredith.

— Désolée, murmura Elena en essayant de maîtriser le tremblement qui la parcourait encore.

La voiture s’arrêta devant sa maison. Tante Judith l’attendait avec des couvertures.

— Enfin, te voilà ! s’exclama-t-elle en se précipitant vers sa nièce. Tu dois être gelée ! De la neige un lendemain d’Halloween ! C’est incroyable ! Où l’avez-vous retrouvée ?

— Sur la route, après le pont, répondit Meredith. Judith blêmit.

— Près du cimetière. Mais c’est là qu’ont eu lieu les agressions ! Elena, qu’es-ce qui t’a pris ?

Elle s’arrêta net en remarquant que la jeune fille claquait des dents.

— Bon, les reproches, ce sera pour plus tard, dit-elle. Il faut d’abord te débarrasser de tes vêtements mouillés.

— Je dois y retourner ! déclara soudain Elena. Elle comprit enfin qu’elle n’avait fait que voir Stefan en rêve : celle-ci devait poursuivre les recherches.

— Certainement pas, intervint Robert, le fiancé de Judith, d’un ton catégorique.

Elena ne l’avait pas remarqué, sa présence dans un coin du salon.

— Les policiers vont retrouver Stefan. Laisse-les faire leur travail, conseilla-t-il.

— Mais ils pensent qu’il a tué M. Tanner !

Tandis que sa tante lui ôtait son pull trempé, Elena les regardait tour à tour. Tous en restaient silencieux.

— Vous savez bien qu’il n’a rien fait ! reprit-elle d’une voix désespérée.

Il n’y eut aucune réaction.

— Elena, finit par répliquer Meredith. On voudrait bien te croire. Mais, tu vois, il s’est enfui, et ça ne plaide pas en sa faveur…

— Il ne s’est pas enfui ! hurla Elena.

— Elena, calme-toi, intervint sa tante. Tu dois avoir de la fièvre. Tu n’as dormi que quelques heures la nuit dernière, et avec ce froid…

Elle lui tâta te front. La jeune fille était sur le point d’exploser : personne ne la croyait, pas même sa famille ses amies, ils étaient tous contre elle !

— Je ne fuis pas malade ! s’écria-t-elle en se dégageant. Et je ne suis pas folle non plus, comme vous avez l’air de le penser ! Stefan ne s’est pas enfui et il n’a pas tué M Tanner. D’ailleurs, je m’en fous si personne ne me croit !

L’émotion l’empêcha de continuer, et sa tante en profita pour la pousser vers l’escalier. Elle se laissa faire sans protester mais, dans sa chambre, elle refusa de s’allonger, Une fois changée, elle retourna au salon s’installer sur le canapé, près de la cheminée, enveloppée dans des couvertures.

Judith répondit au téléphone tout l’après-midi, assurant aux amis, voisins, et au proviseur qu’Elena allait bien, malgré une légère fièvre ; une bonne nuit de repos la remettrait sur pied.

Bonnie et Meredith étaient restées tenir compagnie à leur amie.

— Tu as envie de parler ? demanda cette dernière.

Elena secoua la tête, les yeux fixés sur le feu. Elle avait l’impression de n’avoir que des ennemis autour d’elle. Et tante Judith se trompait : elle n’allait pas bien. Comment le pourrait-elle alors que Stefan était en danger ?

La sonnette de la porte d’entrée retentit C’était Matt, les cheveux et la parka couverts de neige. Elena leva vers lui des yeux pleins d’espoir. Peut-être avait-il du nouveau ? Lorsqu’elle comprit qu’il ne savait rien, elle se recroquevilla davantage.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? lui demanda-elle, durement. Veiller sur moi pour tenir ta promesse ?

Matt la regarda d’un air douloureux.

— Je n’ai pas besoin de ça pour prendre de tes nouvelles. Je m’inquiète pour toi, c’est tout. Écoute…

Mais elle n’était pas d’humeur à entendre un quiconque discours.

— Je vais bien, merci. Tu n’as aucune raison de te faire du souci. Et puis, je ne vois pas pourquoi tu tiendrais une promesse faite à un assassin.

Matt lança un coup d’œil stupéfait à Bonnie et Meredith.

— T’es vraiment injuste, se lamenta-t-il.

— De toute façon, ce ne sont pas tes oignons, ajouta Elena.

Matt, vexé, tourna les talons sans un mot en direction de la sortie. Au même moment, tante Judith apparut, un plateau dans les mains.

Meredith, Bonnie, tante Judith et Robert dînèrent devant la cheminée en s’efforçant de faire la conversation. Elena n’avait pas le cœur à manger ni à parler. Sa petite sœur Margaret, âgée de quatre ans, était la seule à ne pas afficher une tête d’enterrement : elle vint avec entrain se blottir contre Elena en lui offrant ses bonbons d’Halloween. Elena la serra tendrement dans ses bras et enfouit son visage dans ses cheveux blonds en quête de réconfort. Si Stefan avait pu lui téléphoner ou lui faire parvenir un message, il l’aurait déjà fait. À moins qu’il ne fût gravement blessé, pris au piège quelque part, ou pire encore… Elle préféra ne pas penser à cette éventualité. Stefan était vivant. Le contraire était impossible. Damon avait menti.

Pourtant, il devait avoir de gros ennuis. Elle consacra toute sa soirée à tenter de mettre un plan sur pied. Une seule chose était sûre : elle ne pourrait compter que sur elle-même.

La nuit tomba. Elena s’étira en feignant un bâillement.

— Je suis fatiguée, déclara-t-elle d’une voix lasse. Et je ne me sens pas très bien. Je vais me coucher.

Meredith lui lança un regard pénétrant, avant de se tourner vers Judith.

— Il vaudrait mieux qu’on reste avec Elena, Bonnie et moi. On pourrait peut-être passer la nuit ici…

— Excellente idée, approuva la tante. Du moment que vos parents sont d’accord, je n’y vois pas d’inconvénient.

— Je crois que je vais rester là, moi aussi, affirma Robert. La route est longue jusque chez moi. Je dormirai sur le canapé.

Judith eut beau lui répéter qu’il y avait des chambres d’amis à l’étage, il s’entêta. Elena jeta un coup d’œil vers le vestibule : du canapé, la vue sur la porte d’entrée était imprenable. Elle se renfrogna davantage. Ils avaient dû manigancer ça entre eux pour s’assurer qu’elle ne leur fausserait pas compagnie.

Quand un peu plus tard, Elena sortit de la salle de bain, munit de son kimono rouge, Bonnie et Meredith étaient assises sur son lit.

— Tiens, le KGB, lança-t-elle d’un ton acide.

Bonnie regarda Meredith d’un air perplexe.

— Elle s’imagine qu’on est restées là pour la surveiller, expliquai cette dernière. C’est faux, Elena fais nous confiance !

— Je devrais ?

— Oui. On est tes amies ?

Meredith sauta du lit pour aller fermer ta porte. Elle se tourna vers Elena.

— Pour une fois, tu vas m’écouter ! C’est vrai qu’on a des doutes sur Stefan… Mais c’est ta faute aussi. Depuis que vous sortez ensemble, tu n’arrête pas de faire des cachotteries. Nous, on veut juste t’aider.

— Oui. Renchérit Bonnie en combattant son émotion. Même si tu t’en fous de nous, on t’aime toujours.

Les yeux d’Elena s’embuèrent. Elle leur tomba dans les bras.

— Je suis désolée. Je sais que mon comportement paraît étrange mais je ne peux rien vous dire… À part que…

Elle recula d’un pas en s’essuyant les joues et les regarda avec gravité.

— Stefan n’a pas tué M. Tanner, même si tout l’accuse. Je le sais parce que je connais le vrai coupable. C’est celui qui a agressé Vickie et le sans-abri. Et je pense qu’il a aussi quelque chose à voir avec la mort de Yang-Tsê.

— Yang-Tsê ? s’exclama Bonnie, les yeux écarquillés. Mais pourquoi ?

— J’en sais rien, mais, cette nuit-là, l’assassin était chez toi, dans ta maison. Et il était fou de rage…

Bonnie était horrifiée.

— Pourquoi tu n’as rien dit à la police ? Demanda Meredith.

— Ça n’aurait servi à rien. La police ne m’aurait pas cru… Vous devez me faire confiance, même si je ne peux rien vous expliquer.

Bonnie et Meredith échangèrent un regard intrigué. Après un instant de réflexion, celle-ci conclut :

— OK, c’est d’accord. Comment est-ce qu’on peut t’aider ?

— Je ne sais pas… À moins que…

Elena leva les yeux vers Bonnie.

— À moins que tu m’aides à retrouver Stefan, dit-elle d’une voix pleine d’espoir.

Bonnie la regarda sans comprendre.

— Moi ? Mais comment ?

Elena jeta un coup d’œil à Meredith.

— Tu as deviné que vous me trouveriez dans le cimetière, l’autre fois, continua Elena. Et tu as même prédit l’arrivée de Stefan au lycée.

— Je pensais que tu ne croyais pas aux histoires paranormales, protesta Bonnie.

— J’ai changé d’avis. Et surtout, je suis prête à faire n’importe quoi pour retrouver Stefan.

— Elena, tu ne te rends pas compte, objecta Bonnie, Je n’ai pas assez d’expérience ; ça pourrait déraper et se retourner contre nous. D’autant plus qu’il n’est plus question de jouer. C’est très dangereux, tu sais.

Elena se leva d’un air de profonde réflexion, puis, au bout de quelques instants, se retourna.

— Tu as raison : ce n’est plus un jeu, et ce n’est certainement pas sans risque. Mais Stefan est gravement blessé, j’en suis sûre qu’il n’a personne pour l’aider, et il est peut-être en train de mourir… Si ça se trouve, il est même déjà…

Elle baissa la tête, prit une profonde inspiration, puis regarda ses amies. Bonnie se redressa, l’air décidé. Une expression grave, sur son visage, avait remplacé sa candeur habituelle.

— On va avoir besoin d’une bougie, dit-elle avec détermination.

L’allumette grésilla dans l’obscurité, et une lueur blême baigna le visage de Bonnie.

— Vous allez m’aider à me concentrer : fixez la flamme et pensez très fort à Stefan. Surtout, ne la quittez pas des yeux et ne dites rien.

Elena hocha la tête avec solennité. La lumière projetait des ombres mouvantes sur les trois filles assises en tailleur, dans un silence troublé seulement par leur respiration. Bonnie, les yeux clos, inspirait de plus en profondément. On aurait dit qu’elle était sur le point de s’endormir.

Stefan… Les yeux rivés à la flamme, Elena s’efforça de mobiliser tous ses sens pour faire apparaître son image dans son esprit : elle se rappelait la laine rugueuse de son pull sur sa joue, l’odeur de sa veste en cuir, ses bras musclés autour d’elle. Oh, Stefan…

Les paupières fermées de Bonnie se mirent à trembloter, et son souffle s’accéléra, comme si elle était en proie à un cauchemar. Elena ne détacha pas le regard de la bougie, mais, lorsque la voix de Bonnie rompit le silence, un frisson la parcourut.

Ce ne fut d’abord qu’un faible gémissement, qui se changea en paroles. Bonnie avait rejeté la tête.

— Je suis seul…

Les ongles d’Elena s’enfoncèrent dans ses paumes.

— … Dans le noir, continua Bonnie d’une voix lointaine et accablée.

Il y eut un silence, puis son débit s’accéléra.

— Il fait noir et froid… Je sens quelque chose derrière moi… C’est dur et rugueux. De la pierre, je crois… Mais je suis tellement engourdi de froid que je n’en suis pas sûr…

Bonnie s’agita, donnant l’impression de vouloir se libérer de quelque chose. Elle éclata d’un rire désespéré qui ressemblait à des sanglots.

— C’est le comble… Je n’aurais jamais pensé que la lumière du soleil me manquerait à ce point. Il fait si noir, ici. Et j’ai de l’eau glacée jusqu’au cou. Ça aussi, c’est plutôt drôle quand on y pense : il y a de l’eau partout, je meurs de soif…

Le cœur d’Elena battait à cent à l’heure. Bonnie avait pénétré les pensées de Stefan. « Qui sait ce qu’elle va y découvrir ? », songea-t-elle avec angoisse. Elle se concentra davantage : « Stefan, où es-tu ? Regarde autour de toi, dis-nous ce que tu vois.

— J’ai tellement soif… Il me faut… du sang, poursuivit Bonnie d’une voix hésitante, visiblement déroutée par ce mot. Je me sens si faible… Il dit que je serai toujours le moins fort. Lui est si puissant… Un tueur. Mais moi aussi… J’ai tué Katherine, je mérite de mourir. Il suffit de me laisser aller…

— Non ! hurla Elena.

— Elena ! S’offusqua Meredith.

Bonnie se redressa, et le flot de paroles s’interrompit. Elena se rendit compte avec horreur de ce qu’elle venait de faire.

— Bonnie, ça va ? Je ne voulais pas… Est-ce que tu peux entrer de nouveau en contact avec lui ?

Mais son amie, les yeux grands ouverts, regardait droit devant elle, l’air hébété. Et quand elle parla, ce fut d’une voix désincarnée qu’Elena, le cœur bondissant, reconnut aussitôt. C’était celle qu’elle avait entendue dans le cimetière.

— Elena, fit-elle d’un ton sépulcral. Surtout, ne vas pas sur le pont. La mort t’y attend.

Puis elle s’effondra. Elena l’agrippa par les épaules et la secoua vigoureusement.

— Bonnie ! Bonnie !

— Qu’est-ce que… Ça va pas non ? protesta Bonnie d’une voix faible mais identifiable, elle porta la main à son front.

— Bonnie, tout va bien ? insista Elena.

— Je crois, oui… C’était super bizarre… Bonnie leva la tête en clignant des yeux.

— Elena, c’est quoi cette histoire de tueur ? demanda-t-elle aussitôt.

— Tu te souviens de ça ?

— Je me souviens de tout. C’était une sensation hallucinante. … et atroce. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Rien, sûrement : il délirait, affirma Elena avec toute la conviction possible.

— Il ? Intervint Meredith. Tu penses que Bonnie a établi le contact avec Stefan ?

Elena approuva d’un signe de tête.

— Je ne vois pas d’autre explication. Et je crois que Bonnie nous a révélé l’endroit où il se trouve : dans l’eau, sous le pont Wickery.

3.

Bonnie la dévisagea avec étonnement.

— Comment ça, sous le pont ?

— C’est toi-même qui l’as dit tout à la fin ! s’exclama Elena. Tu ne te souviens de rien, en fait !

— Je me rappelle un endroit glacial et sombre. Une sensation de solitude, de faiblesse… et de soif. Ou de faim, je ne sais plus… un besoin irrépressible de… d’un truc. L’envie de mourir, aussi. C’est à ce moment que tu as crié.

Elena et Meredith échangèrent un regard.

— Après ça, tu as continué à parler, lui expliqua Elena. Avec une voix d’outre-tombe. Tu as dit de ne pas nous approcher du pont.

— C’est toi qu’elle a mise en garde, rectifia Meredith. Elle a ajouté que la mort t’y attendait.

— Je me fous de ce qui peut m’arriver là-bas, reprit Elena. Si c’est là que se trouve Stefan, j’y vais tout de suite.

— Dans ce cas, nous aussi, déclara Meredith.

Elena sembla hésiter.

— Non, c’est trop risqué. On ne sait pas ce qui peut nous tomber dessus là-bas. Il vaudrait mieux que j’y aille seule.

— Tu rigoles ? Intervint Bonnie. On adooore le danger ! Je croyais t’avoir déjà expliqué que je voulais mourir jeune et belle…

— Arrête, fit Elena avec gravité. Il ne s’agit pas d’un jeu, tu l’as dit toi-même.

— En tout cas, c’est pas en restant plantées là qu’on va aider Stefan… , reprit Meredith.

Elena se résigna enfin à laisser ses amies l’accompagner. Elle se débarrassa de son kimono et ouvrit son armoire.

— Avec ce froid, on a intérêt à bien se couvrir. Prenez ce qu’il vous faut.

Prêtes à affronter les intempéries, elles se dirigèrent vers l’escalier.

— Attendez ! Se ravisa Elena. On oubliait Robert, sur le canapé. Pas moyen de passer par la porte d’entrée. Même s’il dort, on risque de se faire griller…

Elles se tournèrent ensemble vers la fenêtre, la même idée en tête.

Lorsqu’elle en enjamba le rebord pour s’agripper au cognassier, Elena reçut de plein fouet la morsure de l’air glacial : elle se rappela les menaces de Damon, et frissonna.

À terre, les trois fugitives se courbèrent devant les fenêtres sombres du salon en retenant leur souffle. Elena songea soudain qu’elles devraient sans doute pénétrer dans la rivière tumultueuse : elle alla s’emparer d’une corde dans le garage avant de rejoindre la voiture de Meredith.

Le trajet se fit dans un silence tendu. En voyant la forêt défiler par la fenêtre, Elena se souvint des nuées de feuilles qui avaient dansé devant elle dans le cimetière.

— Bonnie, est-ce que les chênes ont une signification particulière ?

— Pour les druides, tous les arbres sont sacrés, en particulier ceux-là. Il paraît que leur esprit est particulièrement puissant.

Elena médita un moment les paroles de son amie. Quand, une fois au pont, elles descendirent de la voiture, la jeune fille ne put s’empêcher de jeter un regard aux arbres avoisinants : dans la nuit claire et étrangement calme, pas un souffle de vent n’en agitait les branches.

— Surtout, ouvrez l’œil et faites gaffe aux corbeaux… , chuchota-t-elle.

— Aux corbeaux ? répéta Meredith. Comme celui qui était là peu avant la mort de Yang-Tsê ?

— Oui, confirma Elena.

Le cœur battant, Elena s’approcha du pont. C’était une construction rudimentaire en bois, vieille de presque un siècle. Jadis, il était assez résistant pour supporter le passage de chariots. À présent, l’endroit était désert et hostile : personne ne l’empruntait jamais. Malgré sa précédente bravade, Bonnie ne semblait pas pressée d’avancer.

— Vous vous rappelez la dernière fois qu’on a traversé ce pont ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée.

« Et comment… », se dit Elena. Elles s’étaient enfuies du cimetière, prises en chasse par quelque chose de terrifiant.

— On va aller voir en dessous, décida cette dernière.

— Là où le vieux s’est fait trancher la gorge… , compléta cyniquement Meredith.

Elena quitta la lumière des phares pour s’aventurer sur la berge sombre. En dérapant sur les pierres humides, elle songea à la mise en garde de Bonnie. Et si elle était vraiment en danger de mort ?

Elle chassa cette pensée pour concentrer son attention sur les environs. Elle avait beau scruter l’obscurité et tendre l’oreille, elle ne distinguait rien d’autre que la rive déserte, sous la structure fantomatique du pont, et le grondement sourd de la rivière.

— Stefan ? lança-t-elle.

Son appel se perdit dans le fracas de l’eau. Elle en fut presque soulagée : elle avait l’impression d’être comme ces gens qui demandent « Il y a quelqu’un ? » en entrant dans une maison vide tout en redoutant qu’on leur réponde.

— Laisse tomber, il n’est pas là, affirma Bonnie derrière elle.

— Comment ça ?

Bonnie observa attentivement les alentours.

— En fait, je n’ai pas entendu la rivière, tout à l’heure, expliqua-t-elle. Ni rien du tout, d’ailleurs : il y avait un silence de mort.

Elena était désespérée. Elle sentait que son amie avait raison Stefan ne se trouvait pas là.

— On doit en être tout à fait sûres, déclara-t-elle pourtant en continuant son chemin dans les ténèbres.

Mais elle dut se rendre rapidement à l’évidence : la berge était vierge de toute trace pouvant révéler une présence, et aucune tête ne dépassait de l’eau. Elena essuya ses mains boueuses sur son jean.

— On n’a qu’à aller voir sur l’autre rive, proposa Meredith.

— Ça sert à rien, allons-nous-en, décida Elena.

Elle fit demi-tour à travers les taillis, et se figea.

— Oh, non… , gémit Bonnie.

— Vite, reviens ! ordonna Meredith.

Une silhouette se dessinait dans le faisceau des phares. Elena ne distinguait pas son visage, mais elle reconnut, avec un frisson désagréable, la stature d’un garçon. Il avançait dans leur direction.

Elle fit volte-face pour courir rejoindre ses amies dans l’ombre du pont tandis que Bonnie tremblotait derrière elle, Meredith lui serrait le bras de toutes ses forces. De leur cachette, elles ne voyaient rien, mais des pas lourds résonnèrent bientôt au-dessus d’elles. Elles se cramponnèrent les unes aux autres en retenant leur respiration Enfin, l’individu s’éloigna.

« Faites qu’il s’en aille ! » songea Elena en se mordant la lèvre. Au même moment, Bonnie laissa échapper une plainte, et sa main glacée se crispa sur celle d’Elena : les pas revenaient. « Je vais me montrer, se dit Elena. C’est moi qu’il veut. Il me l’a dit. Si j’y vais, il laissera peut, être Bonnie et Meredith tranquilles. » Mais sa colère du matin était retombée : elle ne trouva pas le courage de lâcher la main de son amie.

Les pas s’arrêtèrent juste au-dessus de leurs têtes. Il y eut un silence effrayant. Puis le bruit d’une glissade.

Bonnie enfouit son visage au creux de l’épaule d’Elena, qui, folle d’angoisse, retint un gémissement impuissante, elle vit apparaître des pieds, puis des jambes.

— À quoi vous jouez ?

Dans sa panique, elle ne reconnut pas tout de suite la voix, et lorsque l’inconnu s’avança, elle faillit hurler. Une tête se pencha sous le pont. C’était Matt.

— À quoi vous jouez ? répéta-t-il, sidéré.

Bonnie releva brusquement la tête, et Meredith poussa un énorme soupir de soulagement. Elena se remit d’aplomb, les jambes flageolantes.

— Matt… , murmura-t-elle.

— Et, toi alors ? s’écria Bonnie d’une voix hystérique. Tu veux nous filer une crise cardiaque ? Qu’est-ce que tu fous là, au beau milieu de la nuit ?

Matt fixait les eaux tumultueuses en faisant tinter la monnaie dans sa poche, comme chaque fois qu’il était mal à l’aise.

— Je vous ai suivies. avoua-t-il enfin.

— Quoi ? s’indigna Elena.

Il se tourna vers elle.

— Je me suis dit que vous trouveriez sûrement un moyen de fausser compagnie à ta tante. Alors j’ai surveillé ta maison depuis ma voiture. Et je vous ai vues escalader la fenêtre…

Elena en resta sans voix. Elle était furieuse. Il avait évidemment agi ainsi pour tenir sa promesse à Stefan ; mais en l’imaginant dans sa vieille Ford, sans doute frigorifié et l’estomac vide, elle eut un pincement au cœur. Elle s’approcha du garçon, perdu de nouveau dans la contemplation de la rivière.

— Excuse-moi de t’avoir traité comme ça tout à l’heure, dit-elle doucement. Et aussi de…

Elle chercha vainement ses mots. « De tout ce que je t’ai fait », pensa-t-elle tristement.

— Et moi, je suis désolé de vous avoir filé la trouille. Mais qu’est-ce que vous faites ici ?

— Bonnie pensait que Stefan se trouvait là, confessa Elena.

— C’est faux, protesta celle-ci. Je n’arrête pas de vous affirma le contraire. Il est dans un endroit silencieux et fermé. C’est en tout cas ce que j’ai vu, dit-elle à Matt.

Il la regarda sans comprendre.

— Il y avait des rochers, continua-t-elle. Mais pas comme ceux-là.

Le jeune homme jeta un regard ahuri à Meredith.

— Bonnie a eu une vision, expliqua-t-elle.

Il fit un pas en arrière, l’air d’hésiter entre s’enfuir à toutes jambes et les emmener à l’asile le plus proche.

— C’est pas une blague, intervint Elena. Bonnie est médium… Je sais, j’ai toujours dit que je ne croyais pas ce genre de trucs, mais tout le monde peut se tromper. Ce soir, elle est entrée en contact avec… l’esprit de Stefan. Elle a vu où il se trouve, ou du moins… presque.

— Ah ! D’accord, tout s’explique… lança Matt ironiquement.

— Arrête, c’est la pure vérité ! répliqua Elena. Bonnie a capté les pensées de Stefan. Elle nous a dit des choses que lui seul pouvait savoir. Et elle a perçu l’endroit où il est pris au piège.

— Pris au piège, oui, c’est exactement ça ! reprit Bonnie. C’était pas un lieu à ciel ouvert, comme ici. Pourtant, il avait de l’eau jusqu’au cou. Et il était entouré de rochers couverts de mousse. L’eau était glacée, stagnante, et sentait mauvais.

— Qu’est-ce que t’as vu d’autre ? la pressa Elena.

— Rien. Pas la moindre lumière. Il faisait noir comme dans une tombe.

— Une tombe…

Un frisson parcourut Elena. Elle pensa à l’église en ruine et au tombeau des Fell. À la dalle de marbre déplacée.

— Mais dans une tombe, il n’y aurait pas autant froid, objecta Meredith.

— Non… » Répondit Bonnie. Mais qu’est-ce que ça pourrait être alors ? Et puis, Stefan était presque inconscient : il était faible et blessé. Il avait très soif et…

Elena s’apprêtait à faire taire Bonnie, lorsque Matt intervint.

— J’aurais bien une idée.

Les trois filles avaient presque oublié sa présence.

— Tu penses à un puits ? devina Elena.

— Exactement, approuva Matt. En tout cas, ça y ressemble.

— Qu’est-ce que t’en dis, Bonnie ? demanda Elena.

— Possible, émit Bonnie après un moment de réflexion. C’était étroit, et les rochers pourraient bien être des parois. Mais j’aurai dû voir des étoiles, ou tout du moins un peu de lumière…

— Pas s’il est fermé, reprit Matt. Il y a pas mal de puits désaffectés dans les vieilles fermes de la région. Certains sont couverts pour éviter les accidents. C’est ce que mes grands-parents ont fait.

— Mais oui, c’est sûrement ça ! approuva Elena, tout excitée.

— Exactement ! Renchérit Bonnie sur le même ton. Ça expliquerait l’impression de souterrain que j’avais.

— À ton avis, Matt, s’enquit Meredith avec son calme habituel, il y a combien de puits à Fell’s Church ?

— Plusieurs dizaines probablement. Mais assez peu de puits fermés. Si quelqu’un a jeté Stefan au fond de l’un d’eux, c’est forcément dans un endroit isolé. Une ferme abandonnée, par exemple.

— Sa voiture a été retrouvée sur cette route, fit remarquer Elena.

— Il y a la ferme des Franeher, pan loin, ici. Dit Matt.

Ils se regardèrent en silence, Il s’agissait d’un vieux bâtiment abandonné depuis presque un siècle, dont la plupart des habitants avaient oublié l’existence. Il se trouvait au milieu de la forêt, envahi par la végétation.

— Allons-y, décida Matt.

— Alors, tu nous crois maintenant ? demanda Elena en posant la main sur son bras. Il détourna les yeux.

— J’en sais rien. Mais je viens avec vous.

Bonnie monta dans la voiture du jeune homme. Meredith et Elena, après s’être engouffrées dans l’autre véhicule, les suivirent à travers les bois, dans un petit sentier qui devint vite impraticable.

— Il va falloir continuer à pied, décida Matt.

Tous descendirent, Elena se félicita d’avoir emporté une petite corde : si Stefan se trouvait dans le puits des Franeher, elle leur serait bien utile, Mais s’il n’y était pas… Elle préféra ne pas y penser.

Les branches mortes qui jonchaient l’épais sous-bois ralentissaient leur progression. L’obscurité n’arrangeait rien, et, pour achever leur gêne, des papillons de nuit leur effleuraient les joues de leurs ailes invisibles. Ils finirent par déboucher dans une clairière, où ils découvrirent les fondations de la maison en ruine, assaillie par les ronces.

Au milieu de l’amas de pierres bancales, la cheminée se dressait intacte.

— Le puits doit être quelque part derrière, suggéra Matt.

Ils se dispersèrent à sa recherche. Au bout d’un moment, Meredith les héla et ils se regroupèrent autour d’une dalle qui disparaissait presque entièrement sous les mauvaises herbes.

Matt s’accroupit pour l’examiner.

— Elle a été déplacée récemment, déclara-t-il.

Elena sentit son pouls s’accélérer.

— Il faut la soulever, dit-elle d’une voix pressante.

Matt entreprit de la faire bouger, mais elle était si lourde que les trois filles durent l’aider : à eux quatre, ils parvinrent à la déplacer de quelques centimètres en s’arcboutant. Matt eut alors l’idée de glisser une grosse branche dans l’interstice qui s’était formé pour faire levier. Il y eut enfin assez d’espace pour permettre à Elena de passer la tête. Elle scruta le fond, partagée entre espoir et désillusion.

— Stefan ?

Ce fut un moment d’angoisse atroce : penchée au-dessus du sinistre trou, elle attendit une réponse, le cœur battant à tout rompre. Seule la chute de cailloux délogés par ses mouvements vint rompre le silence. Elle allait se relever, découragée, lorsqu’une voix faible résonna tout en bas.

— Elena ?

— Stefan ! S’exclama-t-elle, éperdument, C’est moi ! on va te sortir de là. Ça va ? Tu es blessé ?

Elle était tellement excitée qu’elle faillit tomber au fond du puits à force de se pencher. Matt la rattrapa de justesse.

— Tiens bon, Stefan ! cria-t-elle. On a une corde pour te remonter, Comment tu te sens ?

Un faible rire lui parvint aux oreilles.

— Je me suis déjà senti mieux, répondit Stefan d’une voix presque imperceptible. Mais je suis… vivant. Qui est avec toi ?

— C’est moi ! Matt, cria le garçon, qui s’accroupit au-dessus du trou. Meredith et Bonnie sont là aussi. Je vais te lancer une corde…

Il se tourna vers cette dernière en ajoutant, moqueur :

— À moins que Bonnie n’arrive à te faire sortit par lévitation !

La jeune fille lui donna un petit coup sur la tête.

— C’est pas le moment de rigoler, rétorqua-t-elle. Sors-le plutôt de là !

— À vos ordres, chef !

Il jeta la corde dans le puits.

— Tiens, Stefan, Noue ça autour de toi !

— D’accord, se résigna-t-il.

Il était conscient que son extrême faiblesse allait rendre l’entreprise particulièrement difficile, Ils durent en effet se mettre à quatre pour le sortir ; enfin a trois, car la contribution de Bonnie consista seulement à répéter sur tous tes tons « Allez encore un petit effort », dès qu’ils s’arrêtaient pour reprendre leur souffle.

Au bout d’un quart d’heure éprouvant, les mains ensanglantées de Stefan apparurent enfin. Il agrippa le bord du trou, et Matt l’attrapa sous les aisselles. Tel un pantin désarticulé, il se laissa aller, à bout de forces, dans les bras d’Elena, Il avait les mains glacées et couvertes d’entailles, le teint cireux, et les yeux profondément cernés.

Elena leva un regard angoissé vers ses compagnons.

— On ferait mieux de l’emmener à l’hôpital, déclara Matt, qui partageait l’inquiétude de la jeune fille.

— Non… fit la voix rauque de Stefan.

Il remua faiblement et leva la tête vers Elena.

— Pas… de médecin… l’implora-t-il de ses yeux verts. Promets-le-moi, Elena.

Les larmes brouillèrent la vision de la jeune fille.

— Je te le promets.

Et il perdit connaissance.

4.

— Mais il doit absolument voir un médecin ! protesta Bonnie. T’as vu dans quel état il est !

— C’est hors de question ! Je ne peux rien vous expliquer pour l’instant. On va déjà le ramener chez lui. Il est trempé et frigorifié. On discutera de tout ça là-bas.

Transporter Stefan à travers les bois ne fut pas une mince affaire. Quand ils l’allongèrent enfin sur la banquette arrière de la voiture, les quatre amis étaient à bout de forces, couverts d’égratignures, et trempés par les vêtements dégoulinants du blessé. Elena prit place à ses côtés et lui cala la tête sur ses genoux. Meredith et Bonnie s’installèrent dans l’autre voiture.

Après un court voyage, ils s’arrêtèrent devant la grande bâtisse de brique rouge où logeait Stefan.

— Il y a de la lumière, fit remarquer Matt. Mme Flowers est sûrement debout. Mais la porte doit être fermée à clé.

Elena posa délicatement la tête de Stefan sur la banquette pour sortir de la voiture. A l’étage, les rideaux d’une fenêtre s’écartèrent, et une forme humaine se profila dans l’embrasure.

— Madame Flowers, c’est Elena Gilbert ! Nous avons retrouvé Stefan ! Laissez-nous entrer !

La silhouette resta immobile et silencieuse.

— Madame Flowers, Stefan est là, insista Elena en désignant la voiture. S’il vous plaît, ouvrez-nous !

— Elena, cria soudain Bonnie du perron. C’est ouvert !

La jeune fille jeta un œil vers son amie, puis regarda de nouveau la fenêtre. À ce moment, le rideau retomba et la lumière s’éteignit.

« Bizarre », se dit-elle. Elle n’eut pas le loisir d’y réfléchir davantage, car elle dut aider Meredith et Matt à extirper Stefan de la voiture, puis à le porter en haut des marches.

À l’intérieur, Elena guida ses compagnons jusqu’à l’escalier qui faisait face à l’entrée. Ils parvinrent tant bien que mal au premier, où ils entrèrent dans une chambre. Là, Elena demanda à Bonnie d’ouvrir une petite porte qui révéla une autre volée de marches, étroites et très sombres.

Tandis qu’ils reprenaient leur ascension, portant Stefan toujours inconscient, Matt fit remarquer en haletant :

— Faut-être dingue pour laisser… la porte ouverte… Après ce qui c’est passé…

— C’est bien ce qu’elle est… , répliqua Bonnie atteignant ta porte en face de l’escalier. La dernière fois qu’on est venue ici, elle racontait des trucs étranges…

Elle poussa un petit cri.

— Qu’est-ce qui ce passe ? S’inquiéta Elena, En arrivant sur le seuil elle eut la réponse à sa question, Elle avait oublié l’état dans lequel Stefan avait laissé sa chambre. Les malles à vêtements gisaient renversées sur le sol comme si elles avaient volé à travers la pièce. Leur contenu était éparpillé un peu partout, ainsi que les objets qui ornaient d’habitude les meubles, eux-mêmes jetés à terre, Le vent glacial s’engouffrait par une fenêtre brisée, Seule rescapée du désastre, une lampe allumée projetait des ombres sinistres au plafond.

— Quel foutoir ! Mais Qu’est-ce qui s’est passé ? S’exclama Matt.

— Je ne sais pas trop, répondit Elena en l’aidant à étendre Stefan sur son lit.

— C’était déjà dans cet état hier soir. Matt, tu veux bien m’aider à le déshabiller ? Il faut trouver quelque chose de sec à lui mettre.

— Je vais chercher une autre lampe, proposa Meredith.

— Pas la peine ! S’empressa de déclarer Elena, On voit assez comme ça. Essaie plutôt d’allumer un feu.

Elle saisit un peignoir qui pendait d’une malle béante, Puis entreprit avec Matt d’ôter les vêtements trempés de Stefan. Lorsqu’elle voulut lui enlever son pull, la vue de son cou la pétrifia.

— Matt… , dit-elle comme si de rien n’était. Pourrais-tu… , pourrais-tu me passer cette serviette ? Dès qu’il tourna le dos pour s’exécuter, elle débarrassa à toute vitesse Stefan de son vêtement et l’enveloppa dans son peignoir. Elle lui entoura ensuite le cou avec la serviette que Matt lui avait tendue. Son cœur bondissait dans sa poitrine. Mon Dieu ! Pas étonnant qu’il soit si faible… ,. Elle devait l’examiner pour évaluer la gravité de son état. Mais c’était impossible avec les autres dans les jambes !

— Je vais appeler un médecin, dit Matt en dévisageais Stefan, Il en a besoin, c’est évident.

Elena fut saisie de panique.

— Non, Matt, surtout pas ! Il… il a une trouille terrible des médecins. Si tu en amènes un ici, il réagira très mal.

C’était la vérité… pour partie, en tout cas. De toute façon, elle seule pouvait aider Stefan. En présence des autres, elle dut se contenter de frotter énergiquement ses mains glacées entre les siennes, tout en réfléchissant au dilemme qui se posait Si elle décidait de protéger le secret de Stefan, elle ne pourrait pas le soigner et il mourrait sans doute. Mais si elle avouait la vérité à ses amis, elle le trahissait Sans compter qu’elle ne savait pas comment ils réagiraient.

Non, impossible de prendre ce risque. La réalité elle-même horrifiée au point qu’elle avait cru devenir folle. Et pourtant, elle l’aimait… Alors, qu’en serait-il de ses camarades ? Et puis, il y avait le meurtre de Tanner. En découvrant la véritable nature de Stefan, ils ne croiraient plus une seule seconde à son innocence.

Elena ferma les yeux. Non, décidément, c’était beaucoup trop dangereux. Elle ne devait confier cette histoire à personne, pas même à ses meilleurs amis. Elle ne devait compter que sur elle-même.

Elle eut soudain une idée.

— Il a peur des médecins, mais peut-être qu’une infirmière l’intimidera moins, déclara-t-elle. Bonnie, est-ce que ta sœur pourrait venir ?

L’intéressée jeta un coup d’œil à sa montre.

— Cette semaine, elle est de permanence le soir… mais à cette-heure-ci, elle doit être rentrée. C’est juste que…

— Dans ce cas, Matt, tu vas aller chercher Mary avec Bonnie. Si elle juge que Stefan a besoin d’un médecin, je ne m’y opposerai pas.

Matt sembla hésiter un instant.

— Bon, d’accord, finit-il par dire. À mon avis c’est une perte de temps, mais puisque tu insistes… Viens, Bonnie, on fonce… J’espère qu’il n’y aura pas de radar sur la route.

— T’as rien à craindre avec ton épave ambulante… , railla celle-ci en lui emboîtant le pas.

Meredith, immobile près de la cheminée, dévisageait Elena avec une insistance gênante. Celle-ci s’efforça de soutenir son regard.

— Tu n’as qu’à les accompagner… suggéra-t-elle.

— Ah bon ?

Son amie ne cessait de la fixer d’un air interrogateur Pourtant, elle finit par suivre les autres.

Elena attendit que la porte d’entrée se referme pour se redresser en toute hâte la lampe sur la table de nuit et l’allumer. Elle allait enfin établir le bilan des blessures de Stefan.

Il était du même blanc cadavérique que le gisant de marbre, sur le tombeau de Thomas Fell. Les entailles qui lui zébraient les mains étaient à vif. Elle lui tourna la tête pour examiner son cou tout en palpant sa propre gorge : les blessures du jeune homme n’avaient rien de comparable avec les deux petites piqûres qu’il lui avait laissées. C’étaient des lacérations profondes qui ressemblaient à l’œuvre d’un fauve déchaîné…

Une rage noire envahit Elena. Elle n’avait jamais autant haï Damon qu’à cet instant. Il allait lui payer très cher ! La vision d’un pieu de bois frappa son esprit : avec quel plaisir elle lui en transpercerait le cœur !

Elena reporta son attention sur Stefan : il était immobile au point qu’elle le crut soudain mort.

— Stefan ! Appela-t-elle.

Elle le secoua. Il n’eut aucune réaction. Plaquant son oreille sur son torse, elle guetta les pulsations de son cœur Il battait encore, mais si faiblement…

Son regard affolé s’arrêta sur les éclats de verre qui jonchaient le sol, sous la fenêtre. Elle en ramassa. Son bord tranchant étincela à la lueur du feu : c’était une arme redoutable. Serrant les dents, elle s’en entailla le doigt.

La douleur lui arracha un cri. Mais elle n’avait pas le temps de s’attarder sur sa souffrance. Elle porta son doigt ensanglanté aux lèvres de Stefan et lui prit doucement la main. Puis, elle attendit.

Au bout de quelques minutes, la bouche du jeune homme frémit sur son doigt : elle perçut une faible tentative de succion. Sa cage thoracique se souleva légèrement Enfin, il battit des paupières et sa main pressa celle d’Elena. Celle-ci n’eut pas l’ombre d’une hésitation : elle baissa son col roulé pour dégager son cou.

— Non, protesta Stefan dans un murmure.

— On n’a pas le choix, Stefan. Les autres vont revenir avec une infirmière. J’ai été forcée d’accepter. Si tu ne te remets pas vite, elle t’enverra à l’hôpital, et là…

Elle laissa sa phrase en suspens, tant l’idée de ce que découvrirait un médecin la terrifiait.

Stefan détourna pourtant la tête.

— Non, reprit-il, trop dangereux. J’ai… déjà… trop bu… hier soir.

Hier soir… Elena avait l’impression que ça faisait un siècle.

— Mais je n’en mourrai pas ! demanda-t-elle. Hein, Stefan ? Ça ne me tuera pas ?

— Non, mais…

— Alors, il n’y a pas à hésiter !

Elena ne put s’empêcher d’admirer sa détermination. Il avait l’air d’un crève-la-faim au supplice devant un banquet, et pourtant, il continuait de protester. Décidés, il était encore plus têtu qu’elle…

— Mets-y un peu du tien, ou je serai obligée de m’ouvrir les veines…

Elle lui avait mis son doigt entaillé sous le nez eu espérant que la tentation serait la plus forte. Et en effet, Stefan, les pupilles dilatées, fixait avec convoitise la goutte de sang qui s’y était formée.

— Je… j’ai peur de… de ne pas pouvoir me maîtriser…

— Ne t’inquiète pas, chuchota Elena.

Elle se pencha au-dessus de lui et ferma les yeux. La bouche froide et desséchée de Stefan chercha contre sa gorge la morsure qu’il avait déjà faite. Lorsque ses canines s’enfoncèrent dans la chair de la jeune fille, elle s’efforça de ne pas tressaillir.

Peu à peu, la faim du jeune homme s’apaisa. Elle était si heureuse de le nourrir de son propre sang et de voir ses forces lui revenir grâce à elle !

Au bout d’un moment, Stefan tenta de la repousser sans qu’elle comprenne pourquoi.

— Ça suffit, murmura-t-il d’une voix éraillée.

Elle s’arracha à contrecœur à sa douce béatitude. Au fond des yeux verts de Stefan luisait l’avidité farouche du prédateur.

— Mais non, protesta Elena. Tu es encore faible.

— Ça suffit pour toi, insista-t-il avec une note malheureuse dans la voix. Si je continue, je risque de te transformer… Éloigne-toi immédiatement !

Elena s’écarta aussitôt, laissant Stefan se redresser et rajuster son peignoir, il avait repris des couleurs.

— Tu m’as tellement manqué… murmurât-elle.

Elle soupira profondément, soulagée de cette heureuse issue. La tension nerveuse et l’angoisse éprouvées depuis toutes ces heures l’avaient enfin quittée. Stefan était vivant, devant elle… Tout allait s’arranger, finalement.

— Elena…

Aimantée par l’intensité do son regard, elle s’approcha de lui. Soudain, il éclata de rire.

— Dans quel état tu es !

Elle baissa les yeux sur ses vêtements. Son jean et ses chaussures étaient couverts de boue, son anorak déchiré perdait son duvet, et, en passant la main dans ses cheveux, elle sentit d’énormes nœuds. Quant à son visage, elle préférait ne pas y penser. Elena Gilbert, la reine du lycée, toujours impeccable jusqu’au bout des ongles, ressemblait maintenant à une clocharde !

— J’adore ton nouveau look ! Continua Stefan, hilare.

Elena éclata de rire à son tour, mais la porte qui s’ouvrit l’interrompit brusquement. Elle remonta hâtivement le col de son pull, et vérifia autour d’elle qu’aucun indice ne pût les trahir. Stefan s’essuya discrètement les lèvres.

— Eh ben, ça va drôlement mieux, on dirait ! s’exclama Bonnie en entrant dans la chambre.

Matt et Meredith, derrière elle, affichaient un air à la fois surpris et soulagé. La fille qui les accompagnait était à peine plus âgée qu’eux, mais l’autorité qu’elle dégageait la vieillissait, Mary se dirigea droit vers son patient et lui prit le pouls.

— Alors comme ça, tu as peur des médecins, dit-elle en guise de préambule.

Un instant décontenancé, Stefan répliqua, embarrassé :

— Oui, c’est une sorte de phobie qui remonte à l’enfance…

Il glissa un regard à Elena, qui eut un petit sourire.

— Enfin, bref, s’empressa-t-il d’ajouter, comme vous pouvez le constater, je n’en ai pas besoin.

— Je vais en juger par moi-même, OK ? Le pouls est régulier… même s’il est étonnamment lent… tu n’as pas l’air en état d’hypothermie, mais tu as encore froid… Voyons ta température.

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire, objecta-t-elle. Mais Stefan d’un ton persuasif qu’Elena connaissait bien.

Elle savait ce qu’il tentait de faire. Mais cela sembla sans effet sur Mary.

— Déboutonne ta chemise, s’il te plaît, ordonna-t-elle.

— Donne ! Je vais le faire, intervint Elena. Tout dans son empressement pour prendre le thermomètre, il lui échappa des mains et alla se briser en mille morceaux sur le plancher.

— Oh ! Je suis désolée !

— De toute façon, je n’ai pas de fièvre, insista Stefan. Mary contempla les dégâts par terre. Son regard attiré par les objets éparpillés au sol. Les mains sur ses hanches, elle se tourna vers Stefan.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ?

— Rien de spécial, répliqua Stefan sans ciller. Mme Flowers n’est pas très douée pour le ménage, c’est tout.

Elena faillit pouffer de rire, et Mary ne put s’empêcher de sourire.

— Je suppose qu’il est inutile d’espérer une réponse sérieuse, dit-elle en croisant les bras. Bon, apparemment, tu n’as rien de grave. Je ne peux pas te forcer à aller à l’hôpital, mais je te conseille fortement de consulter un médecin demain.

— Merci, se contenta de répondre Stefan.

— Elena, qu’est-ce qui t’arrive ? s’exclama soudain Mary. Tu es toute blanche !

— Ça doit être la fatigue. La journée a été longue…

— Dans ce cas, rentre vite te mettre au lit. Tu ne fais pas d’anémié, par hasard ?

Elle était donc si pâle ?

— Non, je suis juste crevée, lui assura-t-elle. On va tous rentrer maintenant que Stefan se sent mieux… Il l’approuva d’un signe de tête.

— Je voudrais parler à Elena une minute, dit-il aux autres.

Ceux-ci sortirent aussitôt.

— Bonne nuit, repose-toi bien, lui souhaita Elena à voix haute, en le serrant dans ses bras. Puis elle chuchota : Pourquoi est-ce que tu n’as pas utilisé tes pouvoirs sur Mary ?

— C’est ce que j’ai fait, lui souffla-t-il. Du moins, j’ai essayé. Je dois être encore trop faible. Mais, ne t’inquiète pas, ça va revenir.

— Sûrement, répliqua Elena, tentant de cacher son inquiétude. Tu crois que tu peux rester seul ? Et si…

— Ça va aller. C’est toi qui ne devrais pas rester seule la mit-il en garde. Tu sais, tu avais raison : Damon est à Fell’s Church.

— C’est lui qui t’a fait ça ? demanda-t-elle en décidant de passer sous silence sa rencontre du cimetière.

— Je… je ne me souviens pas. Mais il est dangereux. Demande à Bonnie et Meredith de rester avec toi, cette nuit, d’accord ? Et fais en sorte que personne n’invite quiconque chez toi.

— Promis, lui assura-t-elle avec un sourire réconfortant.

— Je suis très sérieux, tu sais.

Elle hocha la tête.

— On fera attention, ne t’inquiète pas.

Ils s’embrassèrent tendrement, puis leurs mains entrelacées se séparèrent à contrecœur.

— Et remercie les autres pour moi…

— D’accord.

Elena rejoignit le petit groupe devant la pension. Mary avait l’air soupçonneux : elle devait s’interroger sur les événements de la nuit. Matt lui proposa de la reconduire pour laisser Bonnie et Meredith rentrer avec Elena.

Stefan ma dit de vous remercier tous, se souvint elle une fois Matt et Mary partis.

— Humm, de rien, répondit Bonnie dans un bruyant bâillement tandis que Meredith ouvrait la portière.

Celle-ci ne fît aucun commentaire. Elle n’avait quasiment pas ouvert la bouche depuis qu’ils étaient allés chercher Mary. Soudain, Bonnie éclata de rire.

— On a tous oublié un truc… , déclara-t-elle, la prophétie !

— Quelle prophétie ?

— À propos du pont. Tu sais, ce que je suis censée avoir dit. Tu vois, tu y es allée et tu n’es pas morte… Tu as sans doute mal compris.

— Non, intervint Meredith, on a très bien compris.

— Alors, il s’agit peut-être d’un autre pont, réfléchit Bonnie.

Bonnie ferma les yeux, toute frissonnante, sans avoir le courage de finir sa phrase. « Ou bien, c’est pour plus tard » pensa Elena. À l’instant où Meredith fit démarrer la voiture, une chouette lança un ululement lugubre, comme un présage funeste.

5.

Samedi 2 novembre

Quand je me suis réveillée tout à l’heure, fêtais dans un état vraiment bizarre : à la fois très faible (je me suis écroulée en mettant un pied par terre !), et très… bien. Comme sur un petit nuage. Je n’ai même pas paniqué en voyant que j’arrivais à peine à marcher.

J’ai aussitôt pensé à Stefan : je me suis traînée en bas, mais tante Judith m’a expédiée illico au lit en me répétant que je devais me reposer. Elle a ajouté que Bonnie et Meredith étaient parties depuis quelques heures après avoir essayé de me réveiller. Mais je dormais trop profondément.

Bref, je suis obligée de rester dans ma chambre. Tante Judith m’a apporté une télé. C’est sympa, mais je préfère rester allongée à écrire.

J’attends que Stefan m’appelle. Il avait dit qu’il téléphonerait : Ou peut-être que non. Je ne sais pas. Quand il appellera, il faudra que je

Dimanche 3 novembre, 10 h

Je viens de relire ce que j’ai écrit hier, et je suis sciée ! Qu’est-ce qui m’a pris de m’arrêter au beau milieu d’une phrase ? Et je ne me souviens même pas de ce que je voulais écrire ! J’étais vraiment dans les vapes…

Bref, ceci est l’inauguration officielle de mon nouveau journal. Je l’ai acheté à la papeterie du coin. Il n’est pas aussi beau que l’ancien, mais tant pis. De toute façon, ça m’étonnerait que je retrouve l’autre. Quand je pense que quelqu’un doit être en train de lire mes pensées les plus intimes, j’ai des envies de meurtre ! C’est l’humiliation de ma vie… Ce n’est pas que j’ai honte, pas du tout. Mais j’ai écrit des trucs vraiment perso, notamment tout ce que je ressens quand Stefan m’embrasse, et me serre dans ses bras… Je sais que Stefan n’apprécierait pas non plus…

Heureusement, je n’ai rien écrit sur son secret parce qu’à ce moment-là, je n’en savais rien. Depuis que je suis au courant, je me sens encore plus proche de lui.

J’ai l’impression de l’avoir attendu toute ma vie ! Ça peut paraître bizarre que j’aime quelqu’un comme ça c’est vrai qu’il est parfois violent et que son passé pas très clair : Mais je suis certaine qu’il ne me fera tenais de mal. Il souffre tellement… Je veux le guérir de sa culpabilité.

Je ne sais pas comment les choses vont tourner. Pour le moment, l’essentiel, c’est que Stefan soit sain et sauf. Je suis passée à la pension tout à l’heure : Stefan m’a dit qu’il avait eu la visite des flics. Il n’a pas pu s’en débarrasser grâce à ses pouvoirs parce qu’il était trop faible. De toute façon, ils l’ont juste interrogé comme témoin. Ils ont été plutôt sympas avec lui, ce qui me paraît louche. C’est peut-être une tactique pour essayer de le coincer…

D’accord, les crimes ont commencé après son arrivée à Fell’s Church. Et alors ? Ça ne prouve rien. Et le fait qu’il se soit engueulé avec Tanner cette nuit-là n’est pas une preuve non plus : tout le monde se disputait avec ce prof. Il a disparu après la découverte du corps ? Maintenant, il est là et il a lui-même été attaqué par l’assassin, c’est évident. Mary a raconté à la police dans quel état on l’a retrouvé. Et Matt, Bonnie, Meredith et moi pouvons tous témoigner. Il n’y a aucune preuve contre lui.

Stefan et moi en avons longuement parlé. C’est tellement génial d’être de nouveau ensemble ! Mais il est encore très faible. Il ne se souvient toujours pas comment il s’est retrouvé au fond de ce puits. Il m’a raconté qu’il est allé voir Damon après mon départ, mardi soir. Ils se sont battus… Alors, pas la peine d’être un génie pour comprendre comment il a atterri dans ce trou !

Je ne lui ai toujours pas dit que j’ai vu Damon dans le cimetière. Je lui raconterai ça demain. Il va être fou surtout quand il saura tout ce que Damon m’a balancé.

Bon, j’arrête pour aujourd’hui. Je suis crevée. Cette fois, ce journal sera bien caché…

Après avoir relu sa dernière phrase, Elena ajouta :

P.S. : Je me demande qui sera notre prochain prof d’histoire.

Elle glissa le journal sous son matelas et éteignit la lumière.

Depuis le matin, le vide se faisait autour d’Elena. D’habitude, où qu’elle aille, tout le monde s’empressait de lui dire bonjour. Aujourd’hui, rien. Les regards se détournaient à son approche, les élèves faisant mine de se plonger dans des occupations qui les obligeaient, comme par hasard, à lui tourner le dos.

Elle s’arrêta sur le seuil de la salle d’histoire. Plusieurs lycéens étaient déjà installés à leur place, et un inconnu se trouvait au tableau. Avec ses cheveux blonds mi-longs et son allure sportive, il ressemblait à un type de leur âge.

— Après avoir inscrit son nom à la craie — Alaric Saltzman — il se retourna en lui adressant un sourire.

Au moment où elle s’asseyait, Stefan entra, précéda d’un petit groupe. Il s’installa à ses côtés sans un bruit. D’ailleurs, un silence inhabituel régnait dans la classe.

Bonnie prit place non loin d’elle. Quelques sièges plus loin. Matt gardait les yeux fixés droit devant lui.

Caroline et Tyler arrivèrent les derniers. Son ex-meilleure amie affichait une mine réjouie. Qu’est-ce qu’elle mijotait encore celle-là ? Son sourire rusé et la lueur sournoise dans ses yeux ne lui disaient rien qui vaille. Quant à cet abruti de Tyler, il avait l’air très fier de lui. Ses coquards ne se voyaient presque plus. Dommage !

— Pour commencer, on va mettre les tables en cercle.

L’attention d’Elena se reporta sur le nouveau professeur.

— De cette façon, celui qui prendra la parole s’adressera à tout le monde, expliqua-t-il sans se départir de son expression joyeuse.

Les élèves s’exécutèrent sans enthousiasme, et le remplaçant de M. Tanner s’installa au milieu du cercle, à califourchon sur sa chaise.

— Parfait ! Mon nom est écrit au tableau : Alaric Saltzman. Mais vous pouvez m’appeler Alaric. Avant de me présenter, j’aimerais que vous vous exprimiez, le sais que vous traversez un moment difficile : un de vos enseignants est décédé, et c’est douloureux pour tout le monde. Je veux vous donner l’occasion d’extérioriser cette souffrance. Ensuite, nous pourrons travailler ensemble dans la sérénité, et bâtir entre nous une relation de confiance. Qui veut commencer ?

On aurait entendu une mouche voler.

— Voyons… si nous commencions par toi ? proposa-t-il avec un sourire encourageant à une blonde au premier rang.

— Donne-moi ton nom et tes impressions sur ce qui c’est passé.

La jeune fille se tortilla sur sa chaise puis se leva.

— Je m’appelle Sue Carton et… euh… Elle respira un bon coup… et j’ai peur parce que l’assassin court toujours. La prochaine fois, ça sera peut-être mon tour… Elle se rassit précipitamment.

Merci, Sue, Je suis sûr que beaucoup de tes camarades partagent tes craintes. J’ai cru comprendre que certains d’entre vous se trouvaient là au moment du draine c’est bien ça ?

Les élèves étaient visiblement très mal à l’aise. Seul Tyler semblait content d’aborder le sujet. Il se leva avec assurance, dévoilant ses dents blanches dans un grand sourire.

— La plupart d’entre nous étaient là, corrigea-t-il.

Il glissa un regard en coin vers Stefan, et plusieurs autres en firent autant.

— Je suis arrivé après que Bonnie a découvert le corps, poursuivit Tyler. C’est dramatique ! Un psychopathe se balade dans les rues sans que personne ne fasse rien pour l’arrêter !

Il se rassit.

— D’accord, merci. Donc, pas mal d’entre vous se trouvaient là. Cela rend le problème encore plus délicat. Peut-on avoir le témoignage de l’élève qui a découvert le corps ?

Bonnie leva une main hésitante.

— C’est moi qui l’ai trouvé, murmura-t-elle. Enfin plus exactement, je me suis aperçu que M Tanner ne faisait pas semblant d’être mort.

— Pus semblant ? répéta Alaric Saltzman, stupéfait, C’était donc une habitude pour lui de faire le mort ?

Il y eut quelques rires étouffés ce qui sembla plaire au professeur, qui sourit de plus belle. Elena jeta un œil à Stefan : il arborait sa mine des mauvais jours.

— Non, non, répondit Bon rue d’un air grave. Il jouait un sacrifié dans la Maison Hantée et il était donc couvert de faux sang, C’est moi qui ai insisté pour qu’il s’en asperge… Mais comme il ne voulait pas en entendre parler, Stefan s’est disputé avec lui… Enfin, bref, nous avons réussi a le convaincre et le spectacle a pu commencer. Il devait se relever pour effrayer les visiteurs, mais, comme il ne bougeait pus, je suis allée voir ce qui se passait, là, j’ai constaté qu’il fixait le plafond sans répondre à mes questions. Je l’ai touché et alors il… C’était affreux,… Sa tête a basculé…

La voix de Bonnie se brisa dans un sanglot. Elena s’était levée, aussitôt imitée par Stefan, Matt, et quelques autres, tout aussi écœurés par les méthodes de Saltzman. Elle posa une main sur l’épaule de son amie dans un geste de réconfort.

— Ça va aller, Bonnie, ne t’en fais pas.

— J’avais du sang plein les mains. Il y en avait partout…

— O.K., on va s’arrêter là, intervint Alaric. Je suis désolé, je ne voulais pas te bouleverser à ce point. Il faudrait peut-être que tu vois un psychologue pour t’aider à surmonter ce traumatisme…

Tandis que Bonnie reniflait, le jeune professeur se mit à arpenter le plancher avec nervosité.

— J’ai une idée ! S’exclama-t-il soudain en retrouvant son grand sourire. Pour prendre un nouveau départ, il faut créer une atmosphère plus détendue. Que diriez-vous de venir ce soir chez moi pour une discussion entre amis ? Ainsi, nous apprendrions à nous connaître, et ceux qui le souhaitent pourront parler de ce qui est arrivé. Vous pouvez amener un ami si vous voulez…

— Qu’en pensez-vous ?

Un silence consterné lui répondit.

— Chez vous ? S’étonna quelqu’un.

— Oui… enfin chez les Ramsey. Ils habitent Magnolia Avenue, dit-il en écrivant l’adresse au tableau. Ils me prêtent leur maison en leur absence. Je viens de Chariottesville. Votre proviseur m’a appelé vendredi pour ce remplacement. J’ai saisi cette chance : c’est mon premier vrai poste d’enseignant.

— Tout s’explique… murmura Elena entre ses dents.

— Tu crois ? lui glissa Stefan d’un air ironique.

— Alors, ça vous dit ? demanda Saltzman à la ronde.

Personne n’eut le courage de protester.

— Parfait ! Alors, je m’occupe des boissons. Ah oui j’oubliais… Dans mon cours, la participation compte pour la moitié dans la moyenne, annonça-t-il joyeusement, Voilà, vous pouvez y aller.

— Quel plaie, ce mec ! Marmonna quelqu’un.

Comme Bonnie se dirigeait vers la porte, elle fut rappelée par le professeur.

— Attendez une minute ! Que tous ceux qui se sont exprimés restent ici.

— Je vais voir si l’entraînement de foot a toujours lieu, déclara Stefan à Elena dans le couloir.

— Tu es sûr d’avoir repris assez de forces pour jouer ?demanda Elena, inquiète.

— Ça devrait aller, répondit-il en dépit de ses traits tirés et de sa démarche hésitante. On se retrouve tout à l’heure, d’accord ?

Elena approuva. Quand elle parvint à son casier, elle trouva Caroline en grande conversation avec deux autres filles. Elle sentit leurs regards peser sur elle tandis qu’elle rangeait ses livres. Lorsqu’elle releva la tête, Caroline continuait à la fixer effrontément. Elle se pencha même vers ses camarades pour leur chuchoter quelques mots à l’oreille.

Cette fois, c’en était trop. Elena claqua la porte de son casier et se dirigea droit vers elles.

— Salut Beckie, salut Sheila. Oh, et salut Caroline ! lança-t-elle avec insistance.

Les deux premières marmonnèrent un vague bonjour avant de se diriger vers la sortie.

— Y a un problème ? demanda Elena.

— Un problème ? fit Caroline d’un air faussement étonné.

Elle se délectait visiblement de la situation, la faisant durer avec un malin plaisir.

— Te fous pas de moi. Je te connais par cœur. Tout le monde m’évite comme si j’avais la peste. Et comme par hasard, tu as l’air très fier de toi. Qu’est-ce que t’as été raconter derrière mon dos ?

Un sourire narquois se dessina sur le visage de Caroline.

— Tu ne te souviens pas ? Je t’ai dit il y a quelque temps que la fin de ton règne était proche… Mais je n’y suis pour rien, après tout. Ce qui se passe, c’est simplement… comment dire… la loi de la jungle…

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Disons que sortir avec un assassin n’est pas forcément un atout pour briller en société…

L’insulte lui fit l’effet d’une gifle. Bouillant d’une colère sourde, elle fit un effort gigantesque pour ne pas se jeter sur Caroline.

— Stefan n’a rien fait, protesta-t-elle entre ses dents. La police l’a interrogé, et il a été mis hors de cause.

Caroline prit un air condescendant.

— Elena, je te connais depuis la maternelle, alors permets-moi de te donner un conseil d’amie : laisse tomber Stefan. À moins que tu tiennes absolument à t’acheter une clochette de lépreuse…

Caroline tourna les talons, l’air très satisfait de sa pique. Elena écumait de rage. Elle se retint de lui balancer les pires insultes.

— Caroline ?

Celle-ci se retourna.

— Tu vas à la soirée de Saltzman ?

— Sans doute. Pourquoi ?

— Parce que j’y serai aussi. Avec Stefan. Rendez-vous dans la jungle…

Elle passa devant elle d’un air très digne pour gagner la porte principale. Cependant, en apercevant une silhouette noire au bout du couloir, sa démarche se fit hésitante, ce qui gâcha un peu sa sortie. En reconnaissant Stefan, elle lui adressa un sourire forcé. Celui-ci ne fut pas dupe.

— L’entraînement de foot a été annulé ? demanda-t-elle en pénétrant avec lui dans la cour.

Il approuva d’un signe de tête.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? S’enquit-il.

— Rien. Je demandais à Caroline si elle venait ce soir.

Elle leva la tête vers le ciel gris.

— Ah bon ? Vous parliez vraiment de ça ?

— Oui, affirma-t-elle avec aplomb, les yeux toujours fixés sur les nuages menaçants.

— Et c’est ce qui t’a mise en colère ?

— Oui.

— C’est faux, Elena, affirma-t-il sans la quitter du regard.

— Si tu arrives à lire dans mes pensées, tu n’as pas le besoin de me poser toutes ces questions…

— Tu sais très bien que je ne m’amuserais pas à ça. Mais je croyais que tu voulais une relation basée sur la franchise, non ?

— Cette pétasse de Caroline faisait des insinuations au sujet du meurtre, lâcha-t-elle. De toute façon, qu’est que t’en as à faire ?

— Elle a peut-être raison, lança durement Stefan. Pas à propos du crime, mais à propos de nous deux… Je savais bien qu’ils allaient nous mettre dans le même sac toi et moi.

J’ai senti de l’hostilité et de la peur toute la journée. Ils sont toujours persuadés que je suis l’assassin, et c’est sur toi que ça va retomber.

— Je me fous de leur opinion ! Éclata Elena. Ils finiront bien par se rendre compte de leur erreur, et tout redeviendra comme avant !

— Tu crois vraiment ? demanda Stefan avec un sourire triste. Et s’ils ne comprennent pas ? ajouta-t-il, les traits soudain durcis. La situation risque de devenir invivable. …

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je crois qu’il vaudrait mieux ne plus se voir pendant quelques temps… S’ils pensent qu’on n’est plus ensemble, ils te laisseront tranquille.

Elle le dévisagea avec horreur.

— Quoi ? Tu pourrais arrêter de me voir pendant je ne sais pas combien de temps ?

— S’il le faut, oui… On a qu’à faire semblant d’avoir cassé…

Elena le fixa sans rien dire. Puis, elle se mit à arpenter le sol en cercles concentriques autour de lui.

— Il n’y a qu’à une seule condition que j’annoncerai aux autres qu’on n’est plus ensemble : si tu me dis que tu ne m’aime plus, et que tu ne veux plus me voir. Alors dis-le-moi Stefan. Dis-moi que tu ne veux plus me moi !

Stefan resta sans voix.

— Allez, le défia-t-elle. Ose me dire que tu me jettes… Ose me dire que…

La fin de sa phrase fut étouffée par un baiser.

6.

Assis sur le canapé des Gilbert, Stefan acquiesçait poliment aux propos de tante Judith. Elle s’efforçait visiblement d’être aimable, et Stefan s’évertuait à en faire autant pour ne pas froisser Elena.

La jeune fille, à ses côtés, lui renvoyait des ondes bienfaisantes. Il l’aimait tant… Elle était si différente de Katherine, finalement. Certes, elle avait les mêmes cheveux blonds, le même teint d’albâtre, les mêmes traits délicats, les mêmes yeux bleus. Mais, la ressemblance s’arrêtait là : contrairement à Katherine, elle était dotée d’une force de caractère exceptionnelle.

L’intensité de leur amour n’était cependant pas sans danger : la semaine précédente, il avait été incapable de refuser le sang qu’elle lui avait offert C’était beaucoup trop risqué… Pour la centième fois, il scruta son visage guettant l’apparition des premiers symptômes. Il avait l’impression que son visage avait légèrement pâli… que son regard était plus froid.

Désormais, ils devaient se montrer d’une extrême vigilance. Surtout lui. Il irait assouvir son appétit dans la forêt. Rien que d’y penser, la faim recommençait à le tourmenter. Ce picotement insistant dans les mâchoires, cette brûlure familière dans les veines. Il devrait déjà être dans les bois, à l’affût d’une proie… loin de ce salon… , et de la gorge tendre d’Elena qu’il ne pouvait pas quitter du regard.

Elle se tourna vers lui en souriant.

— Ça te dit d’aller à la soirée de Saltzman ? Tante Judith nous prête sa voiture.

— Vous allez quand même rester dîner ! intervint celle-ci.

— T’inquiète pas, on achètera un truc en route, affirma Elena.

Stefan se rembrunit. Il avait perdu depuis longtemps le goût de la nourriture du commun des mortels, et s’ils se rendaient à cette soirée, il devrait patienter encore quelques heures avant de pouvoir apaiser sa faim.

— Comme tu veux, dit-il pourtant à Elena.

— Super, je vais me changer.

Il la suivit jusqu’au pied de l’escalier.

— Mets un col roulé, lui souffla-t-il.

— Pas de problème, c’est presque guéri, regard répondit-elle après s’être assurée que le salon était désert.

Stefan contempla les deux petites marques rondes et d’un rose rappelant le vin coupé d’eau. Il détourna les yeux, les mâchoires crispées. Quel supplice !

— Ce n’est pas pour cette raison… Elena surprit enfin son air affamé : elle comprit ce qu’il voulait dire et laissa retomber ses cheveux sur son cou.

Quand ils franchirent le seuil de la maison, les conversations s’interrompirent brusquement. Les visages tournés vers eux reflétaient la plus grande méfiance. Elena n’était pas habituée à ce genre d’accueil.

Le professeur d’histoire n’était pas en vue. Caroline, en revanche, exhibait ses longues jambes fuselées sur un tabouret de bar. Elle glissa un commentaire au garçon assis à sa droite avec un sourire narquois en direction d’Elena. Q s’esclaffa. Elena sentait le feu lui monter aux joues. Heureusement, une voix familière l’interpella.

— Elena ! Stefan ! On est là ! Elle repéra, soulagée, Bonnie et Meredith assises avec Ed Goff dans un coin du salon. Les discussions reprirent comme par enchantement. Elena décida d’agir comme si de rien n’était, de même que ses amies.

— T’as retrouvé tes couleurs, on dirait ! J’adore ton pull !

— Il lui va bien, hein, Ed ? renchérit Meredith avec un enthousiasme forcé.

Ed, interloqué, fut bien obligé d’approuver.

— Ta classe aussi est invitée, à ce que je vois, dit la nouvelle venue à Meredith.

— Je ne sais pas si « invitée » est vraiment le mot répliqua celle-ci. Vu que la participation compte pour la moitié de la note, on n’a pas trop le choix…

— Vous croyez qu’il était sérieux ? demanda Ed.

— C’est en tout cas l’impression que j’ai eue, intervint Elena. Où est Ray ? demanda-t-elle à Bonnie.

— Ray ? Euh… il doit traîner près du buffet. Il commence à y avoir foule, dis donc.

Le salon s’avérait effectivement bondé, à tel point que le monde débordait dans la cuisine et la salle à manger.

— Qu’est-ce que Saltzman te voulait tout à l’heure ? demanda Stefan à Bonnie.

— Alaric, s’il te plaît ! Corrigea celle-ci en minaudant Il essayait juste d’être sympa, et s’est excusé de m’avoir fait revivre cette sale expérience. En fait, il ne savait pat comment était mort Tanner, ni à quel point j’étais émotive. Il est lui-même très sensible, alors, il me comprend parfaitement. Il est Verseau…

— Ascendant embobineur de première, ironisa Meredith. Bonnie, tu crois quand même pas son baratin ? Un prof qui drague ses élèves, je trouve ça vraiment nul.

— Il me draguait pas, je te jure ! Il a sorti exactement la même chose à Tyler et Sue. Il nous a dit qu’on devait former un groupe de soutien ou écrire une dissert pour évacuer notre traumatisme. Il pense que les adolescents sont influençables, et il ne veut pas que ce drame ait d’impact sur le reste de notre existence.

— N’importe quoi ! S’esclaffa Ed.

Son rire s’interrompit net devant l’expression de Stefan. Elena savait qu’il éprouvait envers le professeur la plus grande méfiance. Comme la plupart des gens envers lui-même, d’ailleurs…

Bonnie fit écho sans le savoir à la suspicion de Stefan :

— Je suis sûre qu’il avait l’idée de cette soirée depuis longtemps, contrairement à ce qu’il a essayé de nous faire croire. Bizarre, non ?

— Ce qui est encore plus étonnant, renchérit Stefan, c’est qu’il n’ait pas su comment Tanner était mort. C’est écrit dans tous les journaux…

— Oui, mais pas toute l’histoire… La police n’a pas voulu révéler certains détails pour faciliter la capture de l’assassin. Mary m’a raconté un truc vraiment étrange, poursuivit-elle à mi-voix : le légiste qui a pratiqué l’autopsie a affirmé que le cadavre n’avait plus de sang en lui…

— Plus une seule goutte !

Elena attendit la suite, pétrifiée.

— Comment c’est possible ? demanda Ed.

— Il a entièrement coulé par terre, sans doute. C’est sur ce fait que la police est en train d’enquêter. En général, il reste toujours un peu de sang dans la partie inférieure d’un cadavre. C’est ce qu’on appelle la lividité cadavérique. Ça ressemble à des ecchymoses violacées.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-elle devant le visage blême de Meredith.

— Ton extrême sensibilité me donne envie dégober maugréa celle-ci. Tu veux pas parler d’autre chose ?

— C’est facile pour toi : tu n’étais pas couverte de sang.

— Bonnie, est-ce que tu sais si l’enquête a avancé demanda Stefan.

— Non.

Soudain le visage de la jeune fille s’éclaira.

— Au fait, Elena, tu disais que tu avais ton idée sur…

— Ferme-la ! lui souffla Elena.

S’il y avait bien un endroit où il ne fallait pas aborder le sujet, c’était dans ce salon bondé, au milieu de gens qui détestaient Stefan. Bonnie écarquilla les yeux avant de comprendre sa maladresse.

Toute cette discussion avait mis Elena sur les nerfs : puisque seuls Stefan et elle connaissaient l’existence de son frère, la piste qu’emprunteraient les enquêteurs les mènerait droit à Stefan… Damon devait déjà être tapi dans l’ombre, à l’affût de sa prochaine victime. Ça pouvait être n’importe qui. Stefan, peut-être, ou elle-même…

— Je crève de chaud, déclara-t-elle soudain. Je vais me chercher à boire.

Stefan voulut l’accompagner, mais Elena refusa : elle voulait rester seule quelques minutes, le temps de se calmer. Mais elle dut affronter de nouveau les coups d’œil furtifs et les dos tournés. Cette fois, ça la rendit furieuse elle traversa la foule en soutenant d’un air arrogant les regards qui croisèrent par hasard le sien.

Elle se dirigea vers le buffet et eut aussitôt l’eau à la bouche. Ignorant les gens massés autour de la table, elle déposa quelques bâtonnets de carotte dans une assiette en carton. Hors de question de leur adresser la parole la première ! Elle se servit tranquillement à boire, passa longuement en revue les fromages avant d’en choisir un morceau, puis saisit une grappe de raisin en jouant énergiquement des coudes. Elle fit même une dernière fois le tour de la table pour voir si elle n’avait rien oublié.

Comme elle sentait tous les yeux fixés sur elle, elle coinça nonchalamment un long bretzel entre ses dents avant de tourner les talons.

— Je peux en avoir un bout ?

Le choc la laissa sans voix. Elle était sonnée, complètement désemparée devant l’individu qui emplissait son champ de vision. Des yeux sombres la contemplaient, et un subtil parfum, reconnaissable entre tous, montait jusqu’à elle.

Damon se pencha vers elle et, d’un coup de dents précis, coupa l’extrémité du bretzel. Il s’était arrêté à quelques centimètres de sa bouche. Voyant qu’il préparait un nouvel assaut, Elena recula brusquement et jeta le reste du biscuit d’un air dégoûté. Damon le rattrapa avec une dextérité étonnante.

Elena avait perdu tout contrôle de soi. Elle n’avait qu’une envie : hurler aux autres de s’enfuir de cette maison. Elle était au bord de l’hystérie.

— Du calme, du calme… , lui souffla Damon en refermant doucement les doigts sur son poignet.

Devant l’air terrorisé d’Elena, il lui caressa délicatement la main.

— Du calme, tout va bien, répéta-t-il.

— « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? » pensa-t-elle. La lumière de la pièce lui parut soudain lugubre et irréelle, comme dans le pire des cauchemars. Ce monstre allait tous les tuer !

— Elena ? Ça va ?

Sue avait posé la main sur son épaule.

— Elle a dû avaler de travers… mentit Damon en la lâchant. Mais je crois que ça va, maintenant Tu nous présentes, Sue ?

Il allait tous les tuer…

— Elena, voici Damon, euh…

— Smith, termina Damon.

Il leva son gobelet vers Elena :

— À la tienne !

— Qu’est-ce que tu fais là ? Chuchota-t-elle.

— Damon est étudiant, expliqua Sue devant le silence du garçon. Il est à la fac, en Virginie, c’est bien ça ?

— Entre autres, répondit Damon sans quitter Elena des yeux. J’aime voyager.

Elena prit enfin conscience des gens qui l’entouraient : ils ne perdaient pas une miette de leur conversation, et elle était dans l’impossibilité absolue de s’expliquer avec le jeune homme. Pourtant, leur présence lui donnait un certain sentiment de sécurité. Il ne tenterait rien devant tout le monde, du moins elle l’espérait. Faire semblant d’être des leurs semblait beaucoup l’amuser. Elle en revanche avait l’impression d’être une souris dans les griffes d’un chat.

— Il n’est ici que pour quelques jour, expliqua Sue tu rends visite a des amis. C’est ca ?

— Oui.

— Tu as de la chance de pouvoir voyager connue tu veux dit soudain Elena avec l’envie de le démasquer.

— La chance n’as pas grand-chose à voir la dedans, répondit-il.

— Tu aimes danser ?

— Et qu’est ce que tu étudies ?

— Le folklore américain. Savais tu par exemple qu’un grain de beauté dans le cou est un présage de richesse ? Ça ne te dérange pas si je regarde ?

Moi si, interrompit une voix sèche derrière Elena.

Elle n’avait entendu Stefan parler sur ce ton qu’une seule fois : lorsqu’il avait empêché Tyler de l’agresser dans le cimetière, Les doigts de Damon s’étaient figés à quelques centimètres de sa gorge. Délivrée de son attraction, elle recula.

— Tu crois vraiment que ton avis m’intéresse ? murmura Damon d’un ton mielleux qui n’augurait rien de bon.

Les deux frères se toisaient sous la lumière du lustre, tandis que les spectateurs massés autour d’eux se détectaient de la scène, Elena essayait d’analyser la situation avec plus ou moins de lucidité. « Tiens, je n’avais pas remarqué que Stefan était plus grand que Damon…

Bonnie et Meredith se demandent ce qui se passe. Stefan est fou de rage… S’il se bat avec Damon maintenant, il sera vaincu. Il est encore trop faible… »

Tout d’un coup, l’évidence s’imposa à son esprit : « Mais bien sûr ! C’est pour ça que Damon est venu : pour forcer Stefan à l’attaquer et donner à tout le monde la preuve de sa violence… si jamais il gagne. Et dans le cas où il perd… Stefan, surtout n’entre pas dans son jeu. Il est bien plus fort que toi, et il n’a qu’une idée, te tuer… »

Elle s’approcha de Stefan et lui prit la main.

— Viens, on rentre.

Mais tout son corps était tendu dans l’attente du combat, et ses yeux brillaient de haine. Elena ne l’avait jamais vu dans cet état. C’était terrifiant.

— Stefan… Stefan… , l’implora-t-elle.

Au bout d’un moment qui lui parut une éternité, il finit par prendre conscience de sa présence.

— On s’en va, murmura-t-il.

Elena l’entraîna vers la sortie en s’efforçant de ne pas se retourner. Elle sentait le regard de Damon comme un poignard prêt à se planter dans son dos. Celui-ci se contenta d’un dernier sarcasme.

— Et sais-tu qu’embrasser une rousse guérit les boutons de fièvre ?

Bonnie eut un rire bête qui horripila Elena.

En quittant le salon, ils croisèrent enfin leur hôte.

— Vous partez déjà ? s’exclama Alaric. Mais je n’ai même pas eu l’occasion de vous parler !

L’air de chien battu de leur professeur remplit Elena de culpabilité : elle abandonnait Alaric et ses invités à un monstre redoutable. Elle espérait seulement que Damon ne se déciderait pas à passer à l’attaque tout de suite. Il prendrait peut-être plaisir à faire durer son petit jeu… pour l’instant, elle devait fuir au plus vite avec Stefan avant que celui-ci ne change d’avis.

— Je suis désolée, je ne me sens pas très bien, improvisa-t-elle en attrapant son sac sur le canapé.

Elle serra fermement le bras de Stefan, craignant de le voir faire demi-tour.

— C’est moi qui suis désolé, dit Alaric. Au revoir.

Sur le seuil, elle remarqua un bout de papier violet qui dépassait de la poche latérale de son sac. Elle le déplia machinalement, l’esprit ailleurs.

Il y avait un message. Une écriture nette, vigoureuse… , et inconnue. Juste trois lignes. Elle les lut, et l’univers bascula.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Stefan.

— Rien, répondit-elle en fourrant le mot dans sa poche. Viens, on y va.

Ils sortirent sous une pluie battante.

7.

— La prochaine fois, je ne me défilerai pas, déclara froidement Stefan en démarrant.

Elena s’efforça de garder son calme. Les propos du jeune homme la terrifiaient, mais elle n’avait plus le courage de lui faire entendre raison.

— Quand je pense qu’il a osé apparaître dans cette maison, au milieu de gens ordinaires… s’indigna-t-elle. Il n’avait pas le droit !

— Ah, et pourquoi ? demanda Stefan, visiblement vexé. J’y étais bien, moi…

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais la seule fois où je l’ai vu en public, c’était dans la Maison Hantée, il était masqué. En plus, il faisait noir. Jusque-là, il était toujours apparu dans des endroits déserts, comme le gymnase ou le cimetière…

Elena s’arrêta net en prenant conscience de sa gaffe Les mains de Stefan se crispèrent sur son volant.

— Dans le cimetière ?

— Euh, oui… tu sais, quand on s’est fait courser, Bonnie, Meredith et moi… Ça devait être Damon.

Plutôt mentir que lui rapporter les menaces de celui-ci : il irait tout droit se jeter sur son frère ! Elle devait à tout prix les empêcher de s’affronter, car Stefan n’était pas de taille à remporter la lutte pour le moment. Il ne saurait jamais rien de l’épisode du cimetière, c’était juré ! Elle refusait de reproduire l’erreur de Katherine, qui les avait amenés au duel malgré elle. Il fallait être stupide, aussi, pour espérer qu’un suicide réconcilierait deux prétendants : elle n’avait fait que transformer la rivalité des deux frères en haine implacable. Et, depuis, Stefan était rongé par une culpabilité qui n’avait pas lieu d’être…

— Tu crois que quelqu’un l’a amené ? s’enquit-elle, désireuse de changer de sujet.

— C’est évident.

— Alors, c’est vrai que… les êtres comme vous doivent être invités pour entrer quelque part ? Pourtant, Damon a pénétré dans le gymnase sans l’être.

— Parce que ce n’est pas un lieu d’habitation. Pour entrer dans un endroit où les humains mangent et dorment, comme une maison, une tente, ou un appartement, nous devons y être conviés. C’est l’unique condition.

— Ce n’est pourtant pas ce que j’ai fait, le soir où tu m’as raccompagnée chez moi.

— Si… tu as ouvert la porte en me faisant signe. L’invitation n’a pas besoin d’être verbale. L’intention suffit Et la personne qui invite ne doit pas forcément habiter là.

Elena réfléchit un instant.

— Ça marche aussi sur une péniche ?

— Oui, bien qu’un cours d’eau puisse empêcher certains d’entre nous de passer.

Elle se revit soudain sur le pont Wickery : elle avait su que si elle parvenait à l’autre rive, elle serait hors de danger.

— C’est donc pour ça… , murmura-t-elle. Mais toi, tu as franchi la rivière, ce soir-là…

— C’est parce que je n’ai pas beaucoup de pouvoirs. C’est paradoxal : plus on est puissant, plus les lois des Ténèbres sont contraignantes.

— Il y en a d’autres ? S’enquit Elena.

— Je pense qu’il est temps que tu saches, répondit Stefan en se tournant vers elle. Tu seras plus à même de te défendre contre Damon en apprenant le maximum sur lui.

— Se défendre contre lui ? Stefan en savait sans doute plus qu’elle ne croyait… Il bifurqua dans la rue d’Elena et se gara.

— Je dois faire des stocks d’ail ? demanda-t-elle.

— Seulement si tu veux faire fuir tout le monde, s’esclaffa Stefan. Mais certaines plantes peuvent garder Damon à distance. La verveine, par exemple, permet de conserver l’esprit clair même si ton adversaire te un sortilège. Autrefois, les gens la portaient autour du cou. Bonnie adorerait cette plante : les druides la considéraient comme sacrée.

— La verveine, répéta Elena, pour qui le mot évoquait simplement une tisane. Quoi d’autre ?

— Le soleil direct, ou n’importe quelle lumière vive, sont particulièrement douloureux. Tu n’as pas remarqué que le temps a changé ?

— Tu crois que c’est Damon ?

— Sans doute. La maîtrise des éléments nécessite un pouvoir et une énergie gigantesques. Mais tant qu’il parvient à faire venir des nuages, il peut apparaître en plein jour.

— Et… les croix ?

— Ça ne sert à rien… sauf si la personne qui la brandit est persuadée qu’il s’agit d’une protection. Dans ce cas, ça renforce considérablement sa capacité de résistance.

— Et… les balles d’argent ?

Stefan se mit à rire.

— Ça, c’est contre les loups-garous. Ils ne supportent ce métal sous aucune forme. En ce qui nous concerne, le pieu en bois reste la meilleure défense. Mais il y a d’autres moyens plus ou moins efficaces : le feu, la décapitation, les clous dans les tempes… Ou mieux encore…

— Arrête, Stefan !

L’expression de profonde amertume sur son visage était effrayante.

— Et les métamorphoses ? Continua-t-elle. Il disait que certains d’entre vous y arrivaient. Si Damon peut se transformer, on risque de ne pas le reconnaître…

— Il ne peut pas le faire à sa guise : il est limité à un ou deux animaux, tout au plus, même si ses pouvoirs sont très étendus.

— Donc, il faut toujours se méfier des corbeaux !

— Exact. Et le comportement des autres animaux peut t’aider à déceler sa présence : ils montrent des signes d’agitation lorsqu’ils sentent un prédateur.

— Yang-Tsê n’arrêtait pas d’aboyer contre ce corbeau, se souvint Elena. Il devait savoir que ce n’était pas un oiseau ordinaire.

Une autre idée lui vint.

— Et les miroirs ? Je ne me rappelle pas t’avoir vu dedans…

Stefan garda le silence un long moment.

— D’après la légende, ils sont le reflet de l’âme, finit-il par répondre. Voilà pourquoi les peuples primitifs les redoutent : ils ont peur de se la faire voler en s’y regardant. On prétend que mon espèce n’a pas de reflet… parce que nous n’avons pas d’âme.

Il la regardait avec une tristesse infinie qui la bouleversa.

— Je t’aime, murmura-t-elle, en le serrant dans ses bras.

C’était le seul réconfort qu’elle pouvait lui donner. Le visage enfoui dans ses cheveux, il se laissa bercer.

— C’est toi, mon miroir… répliqua-t-il.

Comme elle était bien dans son étreinte ! Et elle était heureuse d’être parvenue à lui mettre peu de baume au cœur ! Elle en oublia un instant de lui demander la signification de ses derniers mots.

— Je suis ton miroir ?

— Oui, c’est toi qui détiens mon âme…

Ils arrivèrent devant chez elle et il fut temps de se quitter.

— Ferme bien à clé derrière toi et surtout n’ouvre à personne, conseilla-t-il en guise d’adieux.

— Elena ! Enfin, te voilà ! s’exclama tante Judith en la voyant entrer. Bonnie a téléphoné, ajouta-t-elle devant l’air étonné de sa nièce. Elle a dit que vous étiez partis brutalement, et comme tu n’arrivais pas, je commençais à me faire du souci.

— J’ai fait un tour en voiture avec Stefan, répondit Elena, qui n’aimait pas l’expression inquiète de sa tante, Il s’est passé quelque chose ?

— Non, non, c’est juste que…

Elle semblait particulièrement embarrassée.

— Elena, reprit-elle, je me demande si… c’est une bonne idée de continuer à voir autant Stefan.

La jeune fille n’en crut pas ses oreilles.

— Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi !

— Ce n’est pas que j’accorde de l’importance aux rumeurs, mais, pour ton bien, tu devrais prendre tes distances avec lui, et…

— Tu veux que je le largue, c’est ça ? Et si je te disais que tu dois quitter Robert, comment tu réagirais, toi ? Remarque… peut-être bien que tu le jetterais !

— Elena, je t’interdis de me parler sur ce ton !

— Ça tombe bien, j’ai fini ! hurla-t-elle en se précipitant dans l’escalier.

Elle ferma la porte à clé, se jeta sur son lit et éclata en sanglots.

Lorsqu’elle fut remise de ses émotions, elle téléphona à Bonnie. Celle-ci avait l’air tout excitée.

— Quoi, s’il s’est passé un truc bizarre après votre départ ? La seule chose étrange, c’est que vous soyez partis comme ça ! En tout cas, le type en noir, Damon, n’a fait aucun commentaire, et il a disparu au bout d’un moment… Et, pour répondre à ta question, je ne sais pas s’il est parti avec quelqu’un… Pourquoi, t’es jalouse ? C’est vrai qu’il est super mignon ! Presque plus beau que ton Stefan, pour celles qui aiment les yeux noirs… Mais certains blonds aux yeux noisette ne sont pas mal non plus…

Elena comprit qu’elle faisait allusion à Alaric. En raccrochant, elle se souvint du bout de papier trouvé dans son sac. Elle aurait dû demander à Bonnie si elle avait vu quelqu’un s’approcher de ses affaires… La seule vue du billet violet lui donna envie de vomir. Mais elle ne put s’empêcher de le relire, ne serait-ce que pour vérifier qu’elle n’avait pas rêvé. C’était bien le même message que la première fois :

Il a évité de me toucher, même si on en mourrait d’envie tous les deux… C’est la première fois que je sens une attirance aussi intense pour quelqu’un.

Ses propres mots. Ceux de son journal intime volé.

Le lendemain matin, Meredith et Bonnie sonnèrent à sa porte.

— Stefan m’a appelée hier soir, expliqua Meredith. Il voulait s’assurer que tu n’ailles pas au lycée toute seule. Comme il ne vient pas aujourd’hui, il m’a demandé devenir te chercher avec Bonnie.

— De te servir d’escorte, quoi ! Renchérit Bonnie, à l’évidence d’excellente humeur. Je trouve adorable tant d’attention de sa part !

— Il est sans doute Verseau, lui aussi, plaisanta Meredith. Grouille-toi, Elena, avant qu’elle ne la ramène encore avec son Alaric.

Elena était préoccupée : qu’est-ce qui pouvait bien empêcher Stefan d’aller en cours ? Elle était si vulnérable sans lui, au point que le moindre petit bruit la faisait sursauter.

Lorsqu’elles arrivèrent au lycée, Elena découvrit un autre papier violet punaisé sur le tableau d’affichage. Elle aurait dû s’en douter : ça ne suffisait pas au voleur de lui prouver que ses pensées n’avaient plus rien d’intime. Il voulait l’humilier en public.

Elle arracha violemment le message du panneau et le parcourut.

J’ai l’impression que quelqu’un lui a fait beaucoup de mal et qu’il ne s’en est jamais vraiment remis. Mais il doit aussi avoir un secret qu’il veut à tout prix garder pour lui, et qu’il a peur que je découvre.

Elle froissa rageusement le papier et s’élança dans le couloir.

— Elena, qu’est-ce qui t’arrive ? Reviens ! s’exclama Meredith, qui la suivit en courant, avec Bonnie, jusqu’aux toilettes.

Elles y trouvèrent leur amie faisant des confettis avec le message au-dessus d’une corbeille.

Les deux filles échangèrent un regard entendu et se mirent à inspecter les lieux, à la recherche d’oreilles indiscrètes. Meredith tambourina à la seule porte close :

— Sors de là immédiatement ! Priorité aux Terminales !

Après un moment d’agitation à l’intérieur, une collégienne effarée apparut.

— Mais, je n’ai même pas…

— Dehors ! ordonna Bonnie. Et toi, lança-t-elle à une fille qui se lavait les mains, tu vas garder la porte !

— Mais pourquoi ? Qu’est-ce que vous…

— Magne-toi ! Si quelqu’un entre, tu auras affaire à nous !

La porte refermée, elles se tournèrent vers Elena, qui oscillait entre le rire et les larmes.

— C’est un hold-up ! continua Bonnie. Allez donne-nous ça !

Elena déchira le dernier petit bout de papier. Elle aurait voulu tout leur dire, mais c’était impossible. Elle leur raconta juste l’affaire du journal. Meredith et Bonnie furent indignées.

— Le voleur était forcément à la soirée, affirma Meredith. Mais avec tout ce monde, difficile de le démasquer. Je ne me rappelle pas avoir vu quelqu’un de louche près de ton sac…

— Quel est l’intérêt de faire un truc pareil ? Intervint Bonnie. À moins que… Dis donc, Elena, la nuit où ou a retrouvé Stefan, tu croyais savoir qui était l’assassin…

— Je ne crois pas savoir, je sais. Par contre, j’ignore s’il y a un lien entre les meurtres et le vol de mon journal C’est juste une hypothèse.

— Mais si c’est le cas, ça veut dire que l’assassin est un élève du lycée ! s’exclama Bonnie, horrifiée.

Elena fit un signe de tête négatif.

— Mais si il insista son amie. Hier soir, à la fête, il n’y avait que des terminales… à part Alaric et le mec en noir.

Les traits de son visage s’affaissèrent brusquement.

— Alaric n’a pas tué Tanner ! Continua Bonnie. Il n’était même pas à Fell’s Church quand c’est arrivé !

— Je sais. Ce n’est pas lui. Elena ne pouvait plus se taire.

— C’est Damon, lâcha-t-elle.

— Quoi ? C’est lui l’assassin ? Le beau mec qui m’a embrassée ? hurla Bonnie au comble de l’hystérie.

— Bonnie, calme-toi, ordonna Elena. Oui, c’est lui l’assassin, et nous devons toutes les trois nous méfier de lui. Voilà pourquoi je préfère tout vous raconter. Surtout, ne l’invitez jamais chez vous. Jamais, compris ?

Ses deux amies la dévisageaient d’un air dubitatif. L’espace d’un instant, Elena eut l’horrible impression qu’elles la prenaient pour une folle. Mais Meredith finit par demander d’une voix posée :

— Tu es sûre ?

— Absolument. C’est lui l’auteur des crimes, c’est lui qui a jeté Stefan au fond du puits… et je meurs de trouille qu’il s’en prenne un jour à l’une d’entre nous.

— Eh bien, je comprends pourquoi vous étiez si pressés de partir, Stefan et toi, commenta Meredith.

En entrant dans la cafétéria, Elena fut accueillie par le sourire mauvais de Caroline. Elle fit mine de ne pas la voir. D’ailleurs, son attention fut aussitôt attirée par la présence inattendue de Vickie Bennett.

Celle-ci n’était pas revenue au lycée depuis son agression. Elle était, paraît-il, suivie par plusieurs psychiatres qui lui avaient fait essayer différents traitements.

Pourtant, elle n’avait pas l’air folle. Juste pâle et amorphe. En passant devant elle, Elena croisa son regard effarouché.

La jeune fille rejoignit Bonnie et Meredith. Leur table était vide. Ça lui fit tout drôle : d’habitude, on se battait pour lui tenir compagnie !

— Nous allons reprendre notre conversation de ce matin, attaqua aussitôt Meredith. Va te chercher à manger après on réfléchira à une solution pour coincer Damon.

— Je n’ai pas faim, répondit Elena. De toute façon il n’y a rien à faire contre lui. La police ne nous serai d’aucune aide : c’est pour ça que je ne l’ai pas dénoncé On a aucune preuve, et ils ne croiraient jamais que… Bonnie, tu m’écoutes ?

— Il se passe un truc bizarre, là-bas, fit celle-ci, les yeux par-dessus l’épaule d’Elena.

Vickie se tenait au milieu de la cafétéria, le sourire aux lèvres, jetant des regards aguicheurs à la ronde.

— C’est vrai qu’elle a pas l’air dans son assiette, la pauvre, commenta Meredith, mais de là à dire qu’elle est bizarre… Quoique…

Vickie déboutonnait son gilet avec de petites chiquenaudes maniérées sans rien perdre de son expression racoleuse. Le dernier bouton défait, elle fit langoureusement glisser ses manches l’une après l’autre.

— … Finalement, t’as peut-être raison… , acheva Meredith, sidérée.

Les autres élèves semblaient partager sa stupeur, et lorsque Vickie se mit à enlever ses chaussures, certains s’arrêtèrent pour contempler la scène. Elle effectua cette cérémonie avec beaucoup de grâce, coinçant le talon de la première avec la pointe de l’autre pour s’en débarrasser d’un élégant petit coup de pied.

— Elle ne va quand même pas se foutre à poil… , murmura Bonnie tandis que Vickie posait les doigts sur les boutons nacrés de son chemisier.

Elle commençait à faire sensation. Un petit attroupement s’était formé devant elle, et les élèves se poussaient du coude en s’esclaffant. Le vêtement tomba sur le carrelage, dévoilant un caraco blanc orné de dentelle. Presque tout le monde avait interrompu son repas pour venir grossir le groupe de spectateurs. Au milieu des chuchotements et des rires étouffés, Vickie défit sa jupe, qui atterrit par terre. Au fond de la salle, un garçon se leva, hilare.

— À poil ! À poil ! Scanda-t-il, aussitôt imité par d’autres.

— Il faut l’arrêter ! Fulmina Bonnie.

Elena se décida. Cette fois, Vickie ne se mit pas à hurler à son approche ; au contraire, elle lui adressa un sourire complice en lui murmurant quelque chose. Mais Elena n’entendit rien à cause du brouhaha.

— Viens, Vickie, on s’en va.

Comme sa camarade, sourde à ses paroles, s’apprêtait à ôter son dernier vêtement, Elena ramassa le gilet et l’en enveloppa. Au contact de ses mains sur ses épaules, Vickie eut un violent sursaut. Elle posa alors les yeux sur les spectateurs, puis les abaissa sur sa tenue avec une expression horrifiée, et recula d’un pas chancelant en étreignant son gilet. Les effusions de l’assemblée s’arrêtèrent net.

— Tout va bien, lui dit Elena. Viens.

Au son de sa voix, Vickie sursauta comme si elle avait reçu une décharge électrique. Elle fixait Elena d’un air terrorisé.

— Tu es l’une des leurs ! Explosa-t-elle soudain. Je t’ai vue… Suppôt de Satan !

Elle s’enfuit à toutes jambes sans prendre la peine de se rhabiller, sous le regard interloqué d’Elena.

8.

— Vous savez ce qui m’a vraiment marquée chez Vickie ? demanda Bonnie en léchant le chocolat sur ses doigts.

— Quoi donc ? dit Elena d’un air las.

— Eh bien, j’ai eu l’impression qu’elle revivait en quelque sorte son agression. Elle a voulu se mettre toute nue, or c’est bien comme ça qu’on l’a retrouvée, sur la route. Les griffures en plus, évidemment.

— Des blessures faites par un chat, on s’était dit, ajouta Meredith en finissant son gâteau, les yeux fixés sur Elena Mais ça ne me semble pas très plausible.

— Elle est peut-être tombée dans les ronces, répliqua Elena en soutenant son regard. Bon, maintenant que vous avez mangé, vous voulez voir le premier message ?

Elles déposèrent leur vaisselle dans l’évier et montèrent dans la chambre d’Elena. Lorsque ses amies se penchèrent sur le billet, celle-ci se sentit rougir. Certes, il lui était arrivé de leur lire des passages de son journal. Mais là, c’étaient ses sentiments les plus intimes qui étaient exposés.

— Qu’est-ce que t’en penses ? s’enquit-elle auprès de Meredith.

— La personne qui a écrit ça mesure 1 mètre 83, boite légèrement, et porte une fausse moustache, déclara celle-ci. Bon, OK, c’est pas drôle… , ajouta-t-elle en voyant les éclairs que lui lançait Elena. Mais faut dire qu’on n’a pas grand-chose comme indice. L’écriture ressemble à celle d’un garçon, mais le papier fait penser à une fille.

— A mon avis, c’est une nana qui a fait le coup, intervint Bonnie. C’est vrai, insista-t-elle. Y a qu’une fille pour faire ce genre de vacheries. Les mecs s’en foutent complètement des journaux intimes.

— Arrête de vouloir disculper Damon, rétorqua Meredith. Ce type n’est pas un simple voleur. C’est un dangereux psychopathe.

— Faut dire que les assassins ont un côté tellement romantique… Imagine ses doigts délicats autour de ton cou. La dernière chose que tu vois quand il t’étrangle, c’est son beau visage penché vers toi,…

Les mains enserrant sa gorge, Bonnie émit un râle tragique et s’effondra de tout son long sur le lit.

— Il est tellement canon… le pourrais pas lui résister. soupira-t-elle, les yeux fermés.

Elena s’apprêtait à exploser d’indignation, lorsqu’une ombre, dehors, attira son attention.

— Oh, mon Dieu !

Par la fenêtre ouverte, elle vit un corbeau posé sur une branche. Elle ferma le battant avec tant de vigueur que la vitre vibra. L’oiseau, dont le plumage luisait de reflets irisés, la fixait de son œil perçant.

— T’aurais pas pu la boucler ? s’écria-t-elle en se tournant vers Bonnie.

— Qu’est-ce qui te prend ? S’étonna Meredith. Ne me dis pas que cet oiseau te fout la trouille !

Elena jeta un nouveau regard à l’extérieur : le volatile avait disparu.

— Excuse-moi, finit par dire Bonnie d’un air piteux. Toutes ces histoires de meurtres m’ont perturbée… Et puis Damon est tellement… craquant que j’ai du mal à le croire dangereux. Mais c’est sûrement vrai…

— Soit dit en passant, il ne t’étranglerait pas, corrigea Meredith, imperturbable. Il te trancherait le cou, comme pour Tanner. Mais j’y pense, le SDF s’est carrément fait déchiqueter la gorge… Est-ce que Damon a un animal ? demanda-t-elle à Elena.

— Euh, non… En fait, je n’en sais rien.

Elena était particulièrement préoccupée par les paroles imprudentes de Bonnie : elles pouvaient être lourdes de conséquences. Elle n’avait que trop en mémoire les menaces de Damon : « Je peux faire ce que je veux de toi, et de tous tes proches. »

— Quelle serait la prochaine tentative de son ennemi ?

C’était bien ce qu’elle aurait voulu savoir. À chaque rencontre, il se montrait sous un jour différent. Dans le gymnase, il n’avait pas cessé de se moquer d’elle. Lors du souper muet, en revanche, il avait voulu la persuader le plus sérieusement du monde de partir avec lui. Dans le cimetière, il s’était montré particulièrement menaçant Et les sarcasmes de la dernière soirée ne présageaient rien de bon. Elle ne savait vraiment pas sur quel pied danser avec lui.

Quoi qu’il en soit, elle devait absolument protéger Bonnie et Meredith. C’était d’autant plus difficile qu’elle ne pouvait leur dire toute la vérité.

Elle aurait eu grand besoin des conseils de Stefan… Que pouvait-il bien faire ?

Matt, adossé à la carrosserie cabossée de sa Ford, avait d’abord écouté Stefan sans broncher.

— Si j’ai bien compris, tu veux que je te prête ma bagnole ? finit-il par demander.

— Oui, répondit Stefan.

— Pour aller chercher des fleurs à Elena ?

— C’est ça.

— Et cette variété est tellement spéciale qu’elle ne pousse pas dans la région ?

— Si, mais à cette époque, on n’en trouve plus ici. Et, en plus, avec la neige qui est tombée…

— Donc, tu veux descendre plus au sud pour en trouver ?

— Ou au moins quelques pieds, répliqua Stefan. Même si je préférerais des fleurs…

— Et comme les flics ont toujours ta voiture, tu veux m’emprunter la mienne ?

— Oui, comme ça je pourrai quitter la ville discrètement, sans les avoir aux trousses.

— Tu crois vraiment que je vais filer ma bagnole au mec qui m’a piqué ma copine, tout ça parce qu’il veut lui rapporter un bouquet ? T’es malade ou quoi ?

Le regard de Matt, d’ordinaire si joyeux, en disait long sur sa méfiance. Stefan détourna les yeux. Il aurait dû s’en douter. Matt en avait déjà assez fait pour lui, c’était ridicule d’en attendre davantage. Surtout en ce moment. La plupart des élèves tressaillaient au son de ses pas. Alors, Matt, qui avait, lui, de sérieuses raisons de lui en vouloir, ne pouvait raisonnablement pas lui rendre un tel service.

— Non, je ne crois pas être malade… , rétorqua Stefan en faisant demi-tour.

— Et moi je ne suis pas assez cinglé pour te prêter ma Ford. Non, pas question, je viens avec toi !

Stefan fit volte-face.

— C’est vrai, quoi, dit-il en effleurant la carrosserie abimée. On ne sait jamais, tu pourrais rayer la peinture…

Elena reposa le combiné. À chaque fois qu’elle appelait à la pension, elle entendait quelqu’un décrocher, puis il y avait un silence suivi du déclic de la déconnexion. Ça ne pouvait être que Mme Flowers… La jeune fille devait pourtant parler à Stefan. Elle mourait d’envie d’aller chez lui, mais il lui avait bien recommandé de ne pas se promener la nuit, encore moins près du cimetière ou de la forêt. Et elle devait justement passer par là pour se rendre à la pension.

— Toujours pas de réponse ? demanda Meredith quand Elena revint dans la chambre.

— La vieille sorcière m’a encore raccroché au nez ! bougonna Elena en se jetant sur son lit.

— Tu sais, si Stefan veut te parler, il appellera ici, fit remarquer Bonnie. Alors je ne comprends vraiment pas pourquoi tu veux absolument dormir chez moi.

Elena avait pourtant une raison sérieuse. Damon avait embrassé son amie : peut-être qu’il s’en prendrait à elle. Elle ne devait pas quitter Bonnie d’une semelle.

— Je ne suis pas toute seule à la maison : ma sœur et mes parents sont là. Et, de toute façon, nous fermons toutes les portes à double tour. Je ne vois pas ce que ta présence changerait.

Elena ne le savait pas davantage. Pourtant, un vague pressentiment l’obsédait. Elle laissa un mot à sa tante, non dans le souci de la rassurer, mais dans le cas où Stefan demanderait où la trouver. Il y avait toujours une légère tension entre elles, et tant que sa tante ne réviserait pas son jugement sur le garçon, Elena n’avait pas l’intention de faire le moindre effort.

Bonnie l’installa dans la chambre de sa seconde sœur, partie à l’université. Elena s’empressa de vérifier la fenêtre : elle était verrouillée de l’intérieur, et inaccessible du dehors. Elle inspecta ensuite, le plus discrètement possible, la chambre de son amie, et celles dans lesquelles elle put jeter un coup d’œil Toutes les ouvertures étaient en effet fermées à double tour. Personne ne pouvait pénétrer dans une telle forteresse.

Elena resta longtemps éveillée à contempler le plafond. Elle n’arrêtait pas de penser à l’étrange strip-tease de Vickie. Qu’est-ce qui lui était arrivé ? Peut-être que Stefan aurait une petite idée. Stefan… La pensée de l’être cher la réconforta. Le sourire aux lèvres, elle s’abandonna à sa rêverie : le jour où toute cette affreuse histoire serait finie, ils pourraient songer à leur avenir. Pour elle, il n’y avait aucun doute. C’était Stefan qu’elle voulait comme mari.

Elle sombra dans le sommeil sans en avoir conscience mais, curieusement, elle sut qu’elle rêvait.

Elle était assise dans un long couloir pourvu de hautes fenêtres d’un côté et de grands miroirs de l’autre. Elle attendait quelqu’un. Soudain, elle vit apparaître Stefan derrière un carreau. Son visage blême était défiguré par la colère, et il criait derrière la vitre. Il tenait un livre à couverture de velours bleu qu’il ne cessait de désigner. Puis il le laissa tomber et disparut.

Elle bondit à la fenêtre et plaqua les mains sur le carreau.

— Stefan, ne t’en vas pas ! hurla-t-elle. Ne m’abandonne pas !

Remarquant un loquet sur le côté de la fenêtre, elle l’actionna. Lorsqu’elle passa la tête à la fenêtre, Stefan n’était plus là. À sa place demeurait un nuage de brouillard Désespérée, elle s’aventura le long des miroirs. Soudain, elle fut frappé par l’un de ses reflets : s’étaient bien les siens, mais une lueur étrange malicieuse y brillait, comme dans ceux de Vickie. Ils avaient quelque chose de cruel. Alors qu’elle était parfaitement immobile, son image se mît brusquement à danser. Saisie d’horreur, elle se mit à courir. Mais tous les reflets semblaient dotés d’une vie propre : certains s’agitaient dans tous sens, d’autres lui faisaient des signes ou se moquaient d’elle. Elle accéléra comme si elle avait le diable aux trousses, et finît par atteindre une porte à double battant qu’elle poussa à toute volée.

La vaste salle dans laquelle elle se retrouva était magnifique. De délicates moulures dorées ornaient le plafond d’une hauteur spectaculaire, les encadrements des portes étaient en marbre blanc, et des niches abritaient des statues antiques. Elena n’avait jamais vu une telle splendeur. Elle devina aussitôt où elle se trouvait : dans l’Italie de la Renaissance…

Elle baissa les yeux sur son vêtement : c’était une robe en soie semblable à celle qu’elle portait à la soirée d’Halloween. Seulement celle-ci était d’un rouge profond. Autour de sa taille brillait une fine ceinture à rubis, et ses cheveux étaient rehaussés de pierres précieuses assorties. À chaque mouvement l’étoffe miroitait comme les flammes de centaines de torchères.

L’immense porte s’ouvrit à l’extrémité de la salle, une silhouette se dessina dans l’embrasure. Un jeune aristocrate en pourpoint et manteau d’hermine s’avança vers elle. Stefan ! Elle s’élança vers lui, un peu gênée par le poids de sa robe qui l’entravait à chaque pas. Soudain, elle s’arrêta, réprimant un cri.

C’était Damon. Il venait à sa rencontre d’une démarche assurée, arborant un sourire victorieux. Lorsqu’il parvint à sa hauteur, il posa la main sur son cœur et s’inclina, avant de la lui tendre d’un air narquois.

— Tu veux danser ? demanda-t-il sans que ses lèvres ne bougent. La terreur d’Elena se changea brusquement en gaieté. Elle se mit à rire. Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’avoir peur de lui ? Ils se comprenaient si bien ! Pourtant, elle lui refusa sa main, pivotant sur ses talons pour se diriger vers l’une des statues dans un bruissement de soie. Elle n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’il la suivait. Elle feignit de s’absorber dans la contemplation de la sculpture, et, au moment où il la rejoignit, elle s’éloigna en étouffant un rire. Elle se sentait merveilleusement bien, si vivante et si belle ! Elle avait tout à fait conscience de jouer avec le feu. Mais elle avait toujours aimé le danger…

Lorsque Damon s’approcha, elle s’échappa de nouveau en lui lançant un regard espiègle. En voulant la retenir, ses doigts se refermèrent sur la ceinture de pierreries. Il retira vivement sa main : il s’était piqué à la monture d’un rubis.

La goutte de sang qui perlait au bout de son index était même rouge que celui de sa robe. Damon lui tendit son doigt blessé d’un air provocant « Tu n’oseras pas … semblaient dire ses yeux. « Tu crois ça ? lui répondirent ceux d’Elena. Elle lui prit la main et la tint un moment en suspens devant sa bouche. Puis, elle attrapa avidement son doigt entre ses lèvres pour en aspirer le nectar. Elle planta son regard dans celui de Damon.

— J’ai très envie de danser. Elle aussi pouvait communiquer par télépathie ! C’était une sensation incroyable ! Elle s’avança au centre de la pièce, et il la rejoignit avec la grâce d’un félin s’élançant sur sa proie. Tandis que sa main chaude et ferme se refermait sur la sienne, une musique lointaine résonna. Damon lui enserra la taille, Elle releva délicatement le bas de sa robe, et ils se mirent à danser. C’était merveilleux. Elle avait l’impression de voler, accordant sans aucune difficulté ses pas à ceux du jeune homme : ils tourbillonnaient dans la salle en parfaite harmonie. Lui riait à en perdre haleine, et ses yeux brillaient de plaisir. Elle se sentait si belle, et si pleine de vie. Jamais elle ne s’était autant amusée !

Peu à peu, le sourire de Damon s’évanouit, et leur danse ralentit jusqu’à ce qu’elle se retrouve immobile dans le cercle de ses bras. Les yeux de son cavalier étaient devenus ardents et passionnés. Mais elle n’avait pas peur, car elle savait que cette scène aux accents si réels n’était qu’un rêve. La pièce se mit à tourner autour d’elle, et son champ de vision fut tout entier empli des yeux de Damon : les fixer lui donnait une irrésistible envie de dormir. Ses paupières palpitèrent, et sa tête partit sur le côté. Elle sentit alors le jeune homme lui caresser tes lèvres du regard, puis la gorge. Ses yeux se fermèrent complètement, et elle sourit. Il posa sa bouche brûlante sur son cou : deux aiguilles lui transpercèrent aussitôt la peau. La douleur passée, elle s’abandonna dans ses bras.

Elle avait l’impression de flotter sur un nuage : une délicieuse lassitude gagnait ses membres. La tête de Damon plaquée contre son cou, elle caressait langoureusement ses cheveux bruns. Ils étaient incroyablement soyeux. Elle entrouvrit les yeux : leurs reflets irisés, dans la lumière du candélabre, lui faisaient vaguement penser à ceux d’un plumage.

Soudain, une douleur insupportable lui irradia la gorge. Damon lui fouillait la chair comme s’il voulait la tuer. Elle riposta en lui enfonçant de toutes ses forces les ongles dans le dos. Lorsqu’elle parvint à se dégager, elle se rendit compte que ce n’était pas le jeune homme. C’était un corbeau, dont les ailes immenses lui fouettaient le visage.

Ses hurlements l’avaient enfin réveillée. La salle de bal s’était évanouie pour laisser place à une chambre, où le cauchemar se poursuivait. Quand elle parvint à allumer la lampe de chevet, l’oiseau fondit sur elle, cherchant à atteindre son cou. Elle se débattit en hurlant, une main devant les yeux, essayant vainement de se débarrasser du volatile. Les battements d’ailes frénétiques l’assourdissaient.

La porte s’ouvrit à toute volée. Quelqu’un cria. Le corbeau choisit ce moment pour plonger son bec dans la gorge de sa victime, qui hurla de plus belle. Soudain, elle fut tirée du lit et se retrouva à l’abri derrière M. McCullen qui, armé d’un balai, s’efforçait de chasser le volatil. Elena se jeta dans les bras de Bonnie, pétrifiée sur le seuil. Elle entendit les vociférations de son sauveur, dans un claquement de fenêtre.

— Ça y est, il est parti, annonça celui-ci, essoufflé.

— Tu es blessée ! s’exclama la mère de Bonnie, elle s’était avancée dans la pièce avec Mary. Cette sale bête t’a donné des coups de bec !

— Ce n’est rien, la rassura Elena en essuyant son visage ensanglanté.

Elle tremblait pourtant de tous ses membres.

— Comment est-ce qu’il est entré ? s’étonna Bonnie. Son père inspecta la fenêtre.

— Pourquoi as-tu repoussé le verrou ? demanda-t-il.

— Mais… je n’y ai pas touché ! se récria Elena.

— Quand je suis entré dans la chambre, la fenêtre était grande ouverte. À part toi, je ne vois pas qui a pu l’ouvrir.

Elena s’approcha en ravalant ses protestations. Effectivement, le verrou avait été actionné. On n’avait pu l’ouvrir que de l’intérieur.

— Tu es peut-être somnambule, avança Bonnie. Viens on va désinfecter ta blessure.

Somnambule ? Elle se rappela brusquement son rêve. Elle revit les miroirs du couloir, la salle de bal… Damon. Elle avait dansé avec Damon ! Saisie d’effroi, elle libéra brusquement son bras.

— C’est bon, je peux m’en occuper toute seule,… , bafouilla-t-elle.

Elle se réfugia dans la salle de bains où elle s’enferma, et s’adossa, essoufflée, contre la porte. Elle était terrorisée à l’idée de se regarder dans la glace. Pourtant, elle devait absolument dissiper ses doutes. Elle s’approcha lentement du lavabo, et tressaillit à la vue de son reflet.

Elle était pâle comme la mort. Ses yeux cernés étaient écarquillés d’effroi. Lentement, elle pencha la tête pour soulever ses cheveux. Elle faillit pousser un cri en découvrant ce qu’ils dissimulaient. D’eux petites plaies à vif sur la peau délicate de son cou.

9.

Après avoir jeté un regard sur la banquette arrière, Matt tourna vers Stefan ses yeux rouges de fatigue :

— Excuse-moi d’être si direct, mais je ne vois pas en quoi le bouquet que tu as cueilli pourrait plaire à Elena…

Les brins de verveine, derrière Stefan, avaient en effet piètre allure : leurs fleurs minuscules, à moitié desséchées, ne pouvaient vraiment pas être appréciées pour leur aspect décoratif.

— C’est parce que tu ignores qu’on en fait c’est un excellent collyre, cent pour cent naturel, répondit l’intéressé après un moment de réflexion. Ou une délicieuse tisane.

— Continue à te foutre de moi et je te mets un pain, feignit de s’énerver Matt.

— Stefan eut un sourire. ca faisait une éternité qu’on ne l’avait pas charrié. Enfin quelqu’un qui l’acceptait tel qu’il était ! Sans compter Elena, bien sûr. Cette confiance le réconfortait tellement… même s’il n’était pas sûr de le mériter. Il eut l’impression, l’espace d’une seconde, d’être redevenu l’être humain de jadis.

Elena fixait son reflet avec horreur. La découverte qu’elle venait de faire la traumatisait au plus haut point Ce n’était donc pas un rêve…

Elle comprit soudain comment la fenêtre avait pu s’ouvrir : comment avait-elle pu oublier qu’elle-même avait invité Damon chez Bonnie, lors du souper muet ? Et cette invitation était manifestement valable pour l’éternité… Son ennemi pouvait revenir à n’importe quel moment, et même à cet instant s’il le désirait. Dans l’état où elle était, il n’aurait aucun mal à la persuader d’ouvrir la fenêtre, comme il l’avait visiblement déjà fait dans son sommeil.

Elle quitta précipitamment la salle de bains et passa devant Bonnie sans s’arrêter. Dans sa chambre, elle attrapa son sac et y entassa ses affaires en toute hâte.

— Elena ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu rentres chez toi ? s’étonna Bonnie.

— Il faut que je parte immédiatement ! Elle s’avança vers le pied du lit à la recherche de ses chaussures, et s’arrêta net. Sur l’extrémité du drap blanc qui traînait par terre de détachait une immense plume d’un noir luisant. Elena recula en poussant un cri, au bord de la nausée.

— Bon OK, finit par consentir Bonnie, je vais demander à mon père de te ramener.

— Tu dois partir aussi, affirma Elena.

— Quoi ?

Elle n’avait pas oublié les menaces de Damon à l’encontre de son entourage : Bonnie n’était pas plus en sécurité qu’elle dans cette maison.

— Viens avec moi, Bonnie la supplia-t-elle en lui agrippant le bras.

Redoutant la crise de nerfs, les parents de son amies finirent par accepter d’emmener les deux filles chez les Gilbert, où elles pénétrèrent sur la pointe des pieds.

De retour dans sa chambre, Elena ne parvint pas pour autant à trouver le sommeil. Allongée à côté de Bonnie paisiblement endormie, elle guetta le moindre mouvement derrière la vitre. Mais mis à part les branches du cognassier agité par le vent, rien ne bougea jusqu’à l’aube.

Au petit matin, elle entendit un moteur asthmatique, dans la rue. À n’en pas douter, c’était celui de la vieille Ford de Matt, reconnaissable entre tous. Elle se précipita à la fenêtre pour s’en assurer, puis dévala les marches jusqu’au perron.

— Stefan ! Elle lui sauta au cou, folle de joie, sans lui laisser le temps de claquer la portière. Le garçon, un peu surpris par tant d’effusions, dut s’adosser à la carrosserie pour ne pas tomber en arrière.

— Eh, attention aux fleurs, se plaignit-il.

Malgré ses traits tirés, ses yeux brillaient. Quant à Matt, il avait le visage bouffi de fatigue et les yeux injectés de sang.

— Dans quel état vous êtes ! s’étonna-t-elle. Venez entrez.

— C’est de la verveine, lui expliqua Stefan un peu plus tard.

Ils étaient assis côte à côte à la table de la cuisine, La porte entrebâillée laissait voir Matt endormi sur le canapé du salon. Il s’y était affalé après avoir englouti trois bols de céréales. Tante Judith, Bonnie et Margaret dormaient encore en haut.

— Tu te rappelles ce que je t’ai dit sur cette plante ? murmura Stefan.

— Elle aide à garder l’esprit clair lors d’une tentative d’hypnose, répondit Elena, d’une voix dont elle réussit à maîtriser le chevrotement.

— Exact. C’est ce que pourrait tenter Damon. Même pendant ton sommeil. À ces mots, Elena eut grand-peine à retenir ses larmes. Elle fixait les minuscules fleurs de verveine toutes desséchées.

— Même endormie ? demanda-t-elle en tremblant.

— Oui, il peut te persuader de sortir de chez toi, ou bien de le laisser entrer. Mais, avec cette plante, tu n’as rien à craindre !

En dépit de tous ses efforts, une larme roula sur sa joue. Si seulement il savait… Il était arrivé trop tard. Le mal était fait…

— Elena ! Qu’est-ce qui se passe ?

Il essaya de lui relever le menton, mais elle s’obstina à garder la tête baissée, pressée contre son épaule.

— Dis-moi, insista-t-il en l’entourant de ses bras. C’était le moment ou jamais de lui dire la vérité. Mais ses aveux risquaient de le monter davantage contre son frère…

— C’est que… j’étais inquiète pour toi, improvisa-t-elle. Je ne savais pas où tu étais passé…

— Excuse-moi… , J’aurais dû te prévenir. Et… c’est tout ?

— Oui, c’est tout.

Elle allait devoir demander à Bonnie de garder le secret au sujet du corbeau. Pourquoi un mensonge en amenait-il toujours un autre ?

— Et cette verveine ? Comment est-ce que je dois m’en servir ? demanda-t-elle, un peu calmée.

— Une fois que j’aurai extrait l’huile des graines, tu t’en enduiras la peau ou tu en mettras dans l’eau de ton bain. Tu peux aussi glisser les feuilles séchées dans un sachet que tu porteras sur toi.

— J’en donnerai aussi à Bonnie et Meredith. Elles en ont autant besoin que moi, maintenant, il hocha la tête, puis lui tendit un brin.

— En attendant, prends toujours ça. Je rentre chez moi pour préparer ce qu’il te faut. Il resta un moment silencieux.

— Elena…

— Oui ?

— Si ça pouvait te débarrasser de Damon, je n’hésiterais pas à partir. Mais je sais que ça ne servirait à rien. C’est toi qu’il veut !

— Ne fais jamais ça, surtout ! Je ne le supporterais pas. Jure-moi que tu ne m’abandonneras pas !

— Je ne te laisserai pas seule, promis, répondit Stefan.

Ce n’était pas la même chose, mais Elena n’eut pas le courage de le lui faire remarquer.

Stefan sortit avec Matt après l’avoir réveillé, et Elena monta se préparer pour les cours. Bonnie, qui n’avait cessé de bâiller pendant le petit déjeuner, finit par émerger de sa torpeur, dehors, au contact de l’air froid.

— J’ai fait un rêve très étrange, déclara-t-elle.

Elena tressaillit Et si Damon s’en était pris à son amie ? La verveine qu’elle avait glissée dans son sac à son insu ne servirait à rien…

— Ah bon ? C’était quoi ? s’enquit-elle en se préparant au pire.

— J’ai rêvé de toi. Tu étais sous un arbre et le vent soufflait très fort. C’était très bizarre parce que… tu étais effrayante : très pâle, presque transparente, tu n’osais pas t’approcher. Tout à coup, un corbeau perché dans l’arbre s’est envolé dans ta direction. Tu l’as attrapé avec une agilité incroyable. Puis tu m’as fait un sourire, vraiment flippant, et tu lui as tordu le cou.

Elena en avait la chair de poule.

— Mais c’est horrible ! S’écria-t-elle.

— C’est aussi mon avis. Je me demande si ça veut dire quelque chose. Les corbeaux sont des oiseaux de mauvais augure. On dit qu’ils annoncent la mort…

— Faut peut-être pas pousser, feignit de s’indigner Elena. Ce corbeau dans ma chambre t’a foutu la frousse, et tu en as rêvé, c’est tout !

— Sauf que j’ai fait ce rêve avant que tu réveilles tout le monde avec tes hurlements…

À midi, un autre message violet se détachait sur le panneau d’affichage. Pour une fois, il ne citait pas son journal :

Jette un coup d’œil aux petites annonces.

— Quelles petites annonces ? s’étonna Bonnie.

À ce moment, Meredith les rejoignit, brandissant le dernier exemplaire de Wildcat Weekly, l’hebdomadaire du lycée.

— Vous avez vu ça ? demanda-t-elle, tout excitée. Elle leur montra un texte sans signature ni destinataire.

— Je ne supporte pas l’idée de le perdre mais s’il n’a pas assez confiance en moi pour me parler de ses problèmes, je ne vois pas comment ça peut marcher entre nous.

Elena était folle de rage. Elle avait des envies de meurtre envers le salaud qui s’amusait à la tourmenter. Elle s’imaginait déjà en train de lui tirer violemment les cheveux en arrière pour lui planter ses dents vengeresses dans le cou. Tout au plaisir de cette horrible et délicieuse vision, elle en oublia ses amies, qui la dévisageaient avec stupeur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, troublée.

— Tu pourrais écouter ce qu’on te raconte, s’exaspéra Bonnie, je disais donc que, d’après moi, ce n’est pas le genre de Da… , enfin de l’assassin d’agir comme ça. C’est trop mesquin.

— Pour une fois, je crois que tu as raison, approuva Meredith. Ça m’a tout l’air d’un règlement de compte. C’est quelqu’un qui a visiblement une dent contre toi et qui est prêt à toutes Ses vacheries pour te nuire.

— C’est forcément un élève du lycée, conclut On est obligé de remplir on formulaire en salle de journalisme pour faire passer une annonce.

— Et cette personne doit savoir que j’écris un journal intime, ajouta Bonnie. Elle était sûrement en cours arec toi un jour où tu l’as sorti. Par exemple, quand Tanner a failli te choper.

— C’est d’ailleurs ce qu’a fait la prof de maths, dit Elena. Elle a même lu un passage à voix haute. Et ça concernait Stefan, en plus… On sortait ensemble depuis peu. Mais… j’y pense Bonnie. Le soir du vol, combien de temps vous êtes-vous absentés du salon ?

— Juste quelques minutes. Je n’entendais plus mon chien aboyer. On est allées voir dans le jardin, et c’est la qu’on l’a découvert… acheva tristement Bonnie.

— Alors, ça veut dire que le voleur est déjà venu chez toi Bonnie ! s’exclama Meredith. Sinon, comment expliquer qu’il a pu si rapidement s’emparer du journal et disparaître. Il connaissait les lieux, c’est évident ! Donc, si on résume le voleur connaît la maison de Bonnie, a au moins un cour en commun avec toi, du genre mesquin, et t’en veut au point de… Oh, Je sais !

Les trois amies se regardèrent : la réponse leur vint en même temps.

— Mais oui, murmura Bonnie. C’est obligé !

— On est vraiment trop bêtes ! ajouta Meredith. Ça fait longtemps qu’on aurait dû deviner. La rage d’Elena s’était changée en fureur.

— Caroline, souffla-t-elle entre ses dents.

Une envie incontrôlable d’aller étrangler la coupable la saisit Elle partait de ce pas la punir ! Meredith la retint par le bras.

— Attends la fin des cours. On s’expliquera avec elle dans un endroit tranquille. Tu peux tenir jusque-là, quand même !

Sur le chemin de la cafétéria, Elena aperçut la présumée voleuse disparaître en direction des salles de travaux. Elle se rappela alors ce que Stefan lui avait dit en début d’année, Caroline l’avait souvent emmené au labo photo à l’heure de déjeuner.

— Allez-y, déclara-t-elle à Bonnie et Meredith qui venaient de prendre leur plateau. Je vous rejoins.

El le ne leur laissa pas le temps de protester et se lança à la poursuite de Caroline. La porte du labo photo n’était pas fermée à clé, bien que plongée dans l’obscurité. Elle tourna tout doucement la poignée et se glissa à l’intérieur sur la pointe des pieds. Qu’est-ce que Caroline pouvait bien faire dans le noir ? Encore fallait-il qu’elle soit là…

Au premier coup d’œil, la salie était déserte. Mais, en tendant l’oreille, Elena perçut un murmure provenant d’une porte entrebâillée qui donnait sur la chambre noire. Elle s’approcha à pas de loup et entendit distinctement une voix. Celle de Caroline.

— Comment peux-tu être sûr quelle sera choisie ? Une voix masculine lui répondit :

— Mon père fait partie du conseil d’administration du lycée. Je m’arrangerai pour que ce soit elle.

Elena ne mit pas beaucoup de temps à reconnaître l’interlocuteur de Caroline : Tyler Smallwood. Son père, un avocat renommé, était membre d’une quantité de comités.

— Et puis, de toute façon, qui veux-tu que ce soit d’autre ? continua-t-il. L’élève qui doit représenter Fell’s Church est censée être belle et intelligente.

— Et moi, ce n’est pas ce que je suis, peut-être ?

— Écoute, si tu tiens absolument à être choisie défiler à côté du maire à la commémoration du lycée OK. Mais alors, tu n’auras pas le plaisir de voir Stefan trahi par le journal de sa copine et chassé de la ville…

— Je n’ai pas la patience d’attendre jusque-là.

— Mais tu ne comprends pas ! répliqua Tyler avec un soupir impatient. Ça gâchera par la même occasion cette fête ridicule. Les Fell’s sont des usurpateurs. Ils n’ont pas le droit à tous ces honneurs. Ce sont les Smallwood les véritables fondateurs de la ville : ils étaient là les premiers.

— Je me fous de savoir qui a fondé Fell’s Church. Tout ce que je veux c’est qu’Elena soit humiliée devant tout je monde.

— Quant à Salvatore… , ajouta Tyler, les yeux brillants de haine, il risque de passer un sale quart d’heure quand tout le monde aura la preuve de sa culpabilité. D’ailleurs, tu es sûre que c’est écrit noir sur blanc dans le journal ?

La voix de Tyler était si vibrante de méchanceté qu’Elena en eut froid dans le dos.

— Mais oui ! Je te l’ai déjà expliqué vingt fois : elle a laissé son ruban le 2 septembre dans le cimetière. Stefan la trouvé le jour même. Or, le pont Wickery se trouve juste à côté. C’est donc la preuve formelle que Stefan rôdait dans les parages le 2 septembre, le jour où le vieux a été agressé. Et tout le monde sait déjà qu’il était la quand Vickie et Tanner ont été attaqués. C’est assez clair comme ça non ?

— Ça ne tiendra jamais la route devant un tribunal. Il faut que je rassemble des preuves plus convaincantes.

— Par exemple, demander à Mme Flowers à quelle heure il est rentré cette nuit-là.

— On s’en fout ! La plupart des gens le soupçonne déjà. Le journal parle d’un mystérieux secret : il ne leur faudra pas longtemps pour tirer leurs conclusions.

— Tu le gardes en lieu sûr, j’espère ?

— Non, non. Il traîne chez moi bien en évidence sur la table du salon… Tu me prends vraiment pour une débile, ou quoi ?

— En tout cas, tu l’es assez pour narguer Elena avec des messages à la con.

Ses paroles furent aussitôt suivies par le froissement d’un papier journal.

— Non mais, regarde-moi ça ! reprit Tyler. T’es tarée ou quoi ? Faut que tu arrêtes tout de suite ! Et si elle découvre que c’est toi, hein ?

— Et alors, qu’est-ce qu’elle peut me faire ? Me dénoncer aux flics ?

— Peu importe ! Tu dois m’écouter et attendre patiemment jusqu’à la commémoration. Tu verras la tête qu’elle va faire… Exit la pétasse…

— Et exit Stefan Salvatore. Au fait, qu’est-ce que tu crois qu’ils vont lui faire ? Pas trop de mal, quand même ?

— T’occupe pas de ça. Mes potes et moi, on s’en charge. Contente-toi de jouer ton rôle.

— Oui, mais… il faut me donner une petite avance minauda Caroline.

Il y eut un silence, puis des rires étouffés et un soupir. Elena en profita pour s’éclipser le plus discrètement possible.

Elle gagna son casier et s’y adossa, le cerveau en ébullition. Son ex-meilleure amie voulait que tout le lycée la méprise ! Et elle avait sous estimé le danger que Tyler représentait pour Stefan… C’était loin d’être un pauvre con. Le pire c’est qu’il se servait de son propre journal comme arme contre Stefan ! Elle comprit soudain la signification de son dernier rêve. L’air furieux et accusateur, il avait jeté un livre bleu à ses pieds, avant de partir. Ce qu’elle avait pris pour un bouquin était en fait son journal intime ! Et celui-ci pouvais effectivement accuser Stefan : il détenait la preuve que son petit ami se trouvai sur le lieu des trois agressions… Ça suffisait pour faire de lui le coupable idéal y comprit aux yeux de la police.

Et impossible de leur dire la vérité. On la prendrait pour une folle ! Et s’entendait déjà : « Vous faîtes fausse route, commissaire. Ce n’est pas Stefan l’assassin, mais son frère Damon, qui lui en voulais à mort. Il commet les pires agressions partout où Stefan passe pour faire croire que c’est lui le coupable. Tout ça en espérant le rendre fou et se cache quelque part dans les parages. Peut-être dans te cimetière abandonné on dans la forêt. Mais il est plus probable qu’il se balade sous la forme d’un corbeau… Et au fait, un dernier petit détail : c’est un vampire ! »

Évidemment personne ne voudrait croire un seul mot de cette histoire. Pourtant la petite entaille douloureuse à son cou était la pour lui rappeler que c’était la pur vérité, D’ailleurs, elle se sentait bizarre depuis le matin, un peu fébrile. La tension nerveuse et le manque de sommeil n’arrangeaient rien à son état. Elle avait même des vertiges. On aurait dit les symptômes de la grippe… sauf que ce n’était pas un virus, elle en était sûre. Ce salaud de Damon y était évidemment pour quelque chose.

En revanche, elle ne pouvait plus l’accuser du vol de son journal Elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même, cette fois. Si seulement elle n’avait pas écrit tous ces trucs sur Stefan ! Si seulement elle n’avait pas apporté son journal au lycée ! Si seulement elle ne l’avait pas laissé traîné chez Bonnie ! Si seulement, si seulement…

Mais à quoi bon se lamenter ? Pour l’instant, tout ce qui comptait, c’était récupérer son journal.

10.

La sonnerie ne laissa pas le temps à Elena d’aller se confier à ses amies. Elle dut se rendre directement en classe et affronter seule les regards hostiles, devenus son lot quotidien.

Le cours suivant était celui d’histoire et elle eut toutes les peines du monde à ne pas dévisager Caroline d’un air accusateur. Alaric lui demanda des nouvelles de Matt et Stefan, absents pour la deuxième journée consécutive. Elle feignit l’ignorance, gênée par les têtes tournées vers elle. Ce prof ne lui inspirait décidément pas confiance : son sourire de gamin et sa curiosité déplacée au sujet de la mort de Tanner la mettaient mal à l’aise. Bonnie ne partageait visiblement pas son point de vue : elle ne pouvait détacher les yeux du jeune homme.

En sortant de la classe, elle surprit des bribes de conversation entre Sue Carson et une autre fille :

— Il va à la fac de… je ne sais plus où…

Elena se décida à sortir de son silence. Elle se tourna vers Sue :

— À ta place, j’arrêterais de traîner avec Damon. Je suis très sérieuse, tu sais.

Sa mise en garde fut aussitôt ponctuée de rires embarrassés. Sue était l’une des rares à ne pas avoir fui Elena. À cet instant, on voyait bien qu’elle le regrettait.

— Tu veux dire… , hésita l’autre fille, que tu sors aussi avec lui ?

Elena ne put s’empêcher de s’esclaffer.

— Je veux dire qu’il est dangereux, répliqua-t-elle.

Leurs mâchoires s’affaissèrent sous l’effet de la stupeur. Elena tourna aussitôt les talons pour aller récupérer Bonnie au milieu des admiratrices d’Alaric. Elle l’entraîna vers les casiers, où elles retrouvèrent Meredith.

— Alors, on va s’expliquer avec Caroline ? demanda Bonnie.

— Plus maintenant, déclara Elena. On va chez moi. Je vous raconterai là-bas.

— Alors, c’était vrai ! s’exclama Bonnie une heure plus tard. C’est Caroline !

— Caroline et Tyler, insista Elena. Alors, laquelle d’entre vous prétendait que les mecs ne s’intéressent aux journaux intimes ?

— Finalement, ça nous arrange qu’il mette son grain de sel dans cette histoire, commenta Meredith. Grâce à lui, on à un peu plus de temps pour agir. Une chance qu’il en veuille aux Fell !

— Mais ils sont tous morts ! s’étonna Bonnie.

— Ce n’est pas ce qui le dérange, expliqua Elena. Il m’en avait déjà parlé dans le cimetière. D’après lui, ils ont volé la place de ses ancêtres, ou un truc dans le genre.

— Elena, dit soudain Meredith avec gravité, y a-t-il autre chose dans ton journal qui pourrait nuire à Stefan ? À part l’histoire du ruban, je veux dire.

— Tu trouves que ce n’est pas assez ? rétorqua Elena. Le regard insistant de Meredith commençait à la mettre mal à l’aise. Qu’est-ce qu’elle avait derrière la tête ?

— Assez en tout cas pour qu’il déguerpisse comme ils l’espèrent… renchérit Bonnie.

— C’est pour ça qu’on doit récupérer mon journal en vitesse. La question est de savoir comment.

— Caroline a bien dit qu’elle l’avait caché en lieu sûr ? s’assura Meredith. Ça veut dire chez elle, à mon avis. Elle à un frère en troisième, je crois. Et sa mère ne travaille pas, mais part souvent faire des courses. « Est-ce qu’ils ont toujours une femme de ménage ? »

— Qu’est-ce que ça peut bien nous faire ! objecta Bonnie.

— On serait mal, si on croisait quelqu’un pendant qu’on fouille la maison, répliqua Meredith d’une voix posée.

— Pendant qu’on quoi ? S’étrangla Bonnie. Tu délires ?

— Qu’est-ce que tu proposes d’autre. Qu’on attende sagement que Caroline lise le journal d’Elena devant toute la ville ? On emploie la même méthode c’est tout, argumenta Meredith avec un calme exaspérant.

— On va se faire choper et virer du lycée… si on ne finit pas en prison, protesta Bonnie en sollicitant du regard l’appui d’Elena. Essai de la raisonner toi…

Ce projet n’enchantait pas franchement l’intéressée. Ce n’était pas tant la perspective du renvoi, ni même de la prison, qui l’effrayait, mais celle de se faire prendre la main dans le sac. Elle imaginait déjà le visage rouge d’indignation de la mère de Caroline, pointant un index accusateur sur les trois voleuses tandis que son ex-amie éclaterait d’un rire mauvais.

Et puis entrer ainsi chez quelqu’un, fouiller dans ses affaires, ce n’était vraiment pas son genre. Elle détesterait qu’on viole son intimité. Mais justement Caroline l’avait fait.

— On a pas le choix, finit-elle par décider. Il faudra juste être prudentes.

— Et si on en discutait d’abord ? Proposa Bonnie sans grande conviction.

— Discuter de quoi ? Demanda Meredith. Tu viens un point c’est tout. De toute façon tu as promis.

— Pas du tout ! Protesta Bonnie. Le pacte de sang, c’était juste pour aider Elena à sortir avec Stefan !

— Faux ! Tu as juré que tu ferais tout ce qu’Elena te demanderait concernant Stefan. Nuance. Et le serment n’est pas limité dans le temps…

Bonnie était à court d’argument. Elle regarda Elena, qui réprimait une envie de rire.

— Meredith a raison, approuva celle-ci d’un ton faussement solennel. Tu as toi-même affirmé qu’il fallait respecter ce genre de pactes quoi qu’il arrive.

Bonnie leva des yeux pleins de rancune.

— OK » je suis condamnée à obéir à Elena jusqu’à la fin de mes jours, lâcha-t-elle d’un air sinistre. Génial !

— Je vous promets que c’est la dernière chose que je vous demande, assura Elena. Je vous jure que…

— Non, ne jure pas ! l’interrompit Meredith. Tu pourrais le regretter.

— Toi aussi tu deviens superstitieuse ? Plaisanta Elena. Bon, il faut trouver un moyen de piquer discrètement sa clé à Caroline…

Samedi 9 novembre.

Ça fait un bout de temps que je n’ai pas écrit. Il faut dire que j’étais trop occupée ou trop déprimée pour le faire. Et puis, maintenant, j’ai la frousse de tenir un journal. Pourtant, il faut absolument que je me débarrasse de ce que j’ai sur le cœur. Il n’y a plus une seule personne pour qui je n’ai pas de secret.

Bonnie et Meredith ne connaissent pas la vérité sur Stefan. Je cache à ce dernier certaines choses concernant Damon. Et tante Judith, elle, ne sait rien du tout. Bonnie et Meredith sont en revanche au courant au sujet de Caroline et du journal ; pas Stefan. Mais elles ignorent que je leur ai glissé de la verveine dans leur sac, même, je ne m’en sépare plus. Et ça a l’air de faire son effet, puisque je n’ai pas été somnambule depuis la fameuse nuit Mais ça ne m’empêche pas de rêver de Damon, il est mime dans tous mes cauchemars.

Ma vie n’est plus qu’un tissu de mensonges… , Ce journal est le seul témoin de la vraie Elena. Je vais le cacher sous une latte de plancher, dans mon placard, celle qui ne tient pas bien. Comme ça personne ne le trouvera, même si je meurs et qu’on vide ma chambre. Peut-être qu’un jour, un des petits-enfants de Margaret viendra fureter dans mon placard et soulèvera la latte…

Je me demande pourquoi l’idée de la mort m’obsède. Je suis en train de devenir comme Bonnie. Elle trouve le fait de mourir très romantique, alors que moi c’est tout le contraire : l’accident de papa et maman n’avait rien de poétique. Moi, je veux vivre longtemps, me marier avec Stefan et être heureuse. Une fois que j’aurai traversé cette mauvaise passe, je suis sûre que mes vœux se réaliseront. Quoique… parfois, j’ai des doutes. En fait ce sont surtout des petits détails qui me tracassent. Par exemple je ne comprends pas pourquoi Stefan porte toujours au cou l’anneau de Katherine, alors que c’est moi qu’il aime. Ou pourquoi il ne ma jamais de déclaration d’amour. Enfin, bref, tout finira par s’arranger. Je l’espère… Et nous serons heureux ensemble. Il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas. Aucune raison… Vraiment aucune…

Elena cessa d’écrire, gênée par les pleurs qui brouillaient sa vue. Les mots dansaient devant ses yeux. Elle referma brusquement le cahier pour éviter que la larme sur sa joue n’aille tacher sa prose. Elle se leva, ouvrit le placard, souleva la planche disjointe à l’aide d’une lime à ongles, et y dissimula le journal.

Elle avait toujours cet instrument dans la poche quand, une semaine plus tard, elle se retrouva dans le jardin de Caroline avec Bonnie et Meredith.

— Grouille-toi, Meredith, trépigna Bonnie.

Elle jetait des regards inquiets autour d’elle comme si elle redoutait une attaque soudaine.

— Ça y est ! s’exclama Meredith.

La clé tourna enfin dans la serrure.

— T’es vraiment sûre qu’il n’y a personne là-dedans ! demanda Bonnie. Et si les Forbes rentrent plus tôt ? On ferait mieux de faire ça en plein jour, non ?

— Bonnie, tu vas entrer, oui ou non ? s’énerva Elena. Tu sais très bien qu’on n’avait pas le choix : la femme de ménage est là toute la journée. Quand aux Forbes, ils sont au resto. On est donc tranquilles pour un bon moment, à moins que l’un d’eux ait une indigestion. Maintenant, tu viens !

— T’inquiète, Bonnie, intervint Meredith. Personne ne tombera malade pendant l’anniversaire de M. Forbes, Ils feront un effort…

— Ils auraient au moins pu laisser quelques lumière allumées, bougonna Bonnie, qui suivit ses amies à contre cœur.

Sans vouloir l’avouer, Elena partageait ses craintes : s’aventurer dans une maison inconnue plongée dans le noir ne l’enchantait guère. Quand elles montèrent l’escalier, son cœur s’emballa, et sa main moite se crispa sur sa lampe torche. Elle su pourtant garder l’esprit parfaitement clair.

— Il est sûrement dans sa chambre, avança-t-elle.

La pièce où dormait Caroline donnai, sur la rue, le faisceau lumineux, si minuscule fût-il, pouvait trahir leur présence à un passant. Elena devait s’en servir avec précaution.

En entrant dans la chambre, elle se trouva devant une difficulté imprévue. Il y avait tellement de cachettes possibles ! Et elles allaient devoir fouiller tous les coins, sans laisser la moindre trace de leur passage.

Bonnie et Meredith avaient l’air aussi déconcerté qu’elle.

— Si on laissait tomber ? murmura la première.

Pour une fois. Meredith ne la contredit pas.

— Il faut au moins essayer, répondu Elena d’une voix mal assurée.

Elle ouvrit précautionneusement un des tiroirs de la commode et braqua la lampe sur son contenu : des sous-vêtements en dentelle. S’étend assuré qu’ils ne cachaient rien, elle referma le tiroir.

— Vous voyez, c’est pas si dur. Il suffit de nous partager la pièce. Chacune va fouiller un secteur de fond en comble. Chaque tiroir, chaque meuble et chaque objet grand pour dissimuler mon journal doit être examiné.

Elle s’attribua le placard et commença par inspecter le plancher à l’aide de sa lime à ongles. Mais les lattes semblaient bien fixées et les murs ne sonnaient pas creux. En farfouillant dans les vêtements de Caroline, elle en connut quelques-uns qui lui appartenaient : elle les lui avait prêtés l’année précédente. Elle fut un instant tentée de les reprendre, mais se maîtrisa. La fouille des chaussures et des sacs se révéla infructueuse. Montée sur une chaise, elle explora méticuleusement l’étagère du haut rien.

Meredith, assise par terre, inspectait un tas de peluches reléguées dans un coffre avec d’autres souvenirs d’enfance. Elle les tâtait une à une, passant les doigts le long des coutures. En prenant un caniche, elle s’interrompit.

— C’est moi qui lui ai offert celle-ci, murmura-t-elle. Pour ses dix ans, je crois. Je croyais qu’elle l’avait jeté.

La torche que Meredith braquait sur la peluche lui laissait le visage dans l’ombre. Pourtant Elena devinait, au ton de sa voix, ce qu’elle ressentait.

— Tu sais, Meredith, commença-t-elle doucement, j’ai essayé de me réconcilier avec elle, je te jure. Mais elle m’a dit qu’elle ne me pardonnerait jamais de lui avoir pris Stefan. J’aurais vraiment aimé que ça se passe autrement…

— Et maintenant, c’est la guerre.

— Oui C’est la guerre ! répéta Elena d’un ton catégorique.

Elle regarda un moment Meredith continuer son inspection, puis reprit sa tâche.

Elle n’eut pas plus de chance avec les autres meubles. Sa nervosité grandissait au fil des minutes : elle croyait entendre à chaque instant la voiture des Forbes vrombir dans l’allée.

— On a fait tout ça pour rien, finit par soupirer Meredith en glissant une main sous le matelas. Elle a dû le cacher ailleurs… Attendez, il y a quelque chose… Je sens un angle dur.

Ses deux complices firent volte-face.

— Je l’ai ! C’est ton journal !

Un immense soulagement envahit Elena. Elle le savait : depuis le début, elle avait pressenti qu’il ne pouvait rien arriver à Stefan de vraiment terrible. La vie ne pouvait pas être aussi cruelle. Pas envers lui. Tout allait bien, maintenant !

— C’est un journal, reprit Meredith d’une voix étonnée, mais il est vert, pas bleu. Ce n’est pas le bon.

— Quoi ? ? ?

Elena lui arracha le carnet des mains. L’obscurité avait peut-être induit Meredith en erreur… Elle braqua sa lampe sur la couverture, dans l’espoir qu’un bleu saphir apparaître. En vain : la couverture émeraude de la couverture prouvait que ce n’était pas son journal.

— C’est celui de Caroline, murmura-t-elle en essayera de surmonter sa déception.

Bonnie et Meredith s’approchèrent, puis échangèrent un regard avec Elena.

— On peut y trouver des indices, suggéra cette dernière.

— Après tout, elle l’aura bien cherché, approuva Meredith.

Bonnie s’empara du carnet Elena, par-dessus son épaule, essaya de déchiffrer l’écriture pointue et inclinée, si différente de celle ses messages violets : Caroline l’avait évidemment contrefaite pour ne pas être reconnue. Un mot accrocha soudain son regard. Elena.

— Attends, qu’est-ce qui est écrit là ? demanda-t-elle à Bonnie, qui avait le nez sur la page.

— Alors ça ! répliqua-t-elle avec un ricanement, après avoir silencieusement parcouru le passage en question. Écoutez bien : Elena est la fille la plus égoïste que j’ai jamais connue ! Et elle est loin d’être aussi équilibrée que tout le monde le pense. Et dire qu’ils sont tous à ses pieds, alors qu’elle n’en a rien à foutre d’eux ! Mais ça, ils ne le voient pas ! Il n’y a qu’elle qui compte.

— C’est Caroline qui ose écrire ça ? Elle s’est pas regardée ! s’exclama Bonnie.

Mais Elena sentit le rouge lui monter aux joues. C’était plus ou moins ce que lui avait reproché Matt quand elle avait commencé à s’intéresser à Stefan.

— Continue, demanda Meredith en poussant Bonnie du coude.

Celle-ci prit un air scandalisé pour lire la suite :

— Ces derniers temps, Bonnie ne vaux pas mieux. Elle ne cesse de vouloir se rendre intéressante. Son dernier truc, c’est de faire croire qu’elle est médium. Ça me fait bien rigoler ! Si elle l’était vraiment, elle devinerait qu’Elena se sert d’elle, point final.

Un silence pesant suivit cette lecture.

— C’est tout ? demanda enfin Elena.

— Non Meredith s’en prend aussi des belles : Meredith ne fait rien pour empêcher ça. Elle reste la à observer, comme si elle était incapable d’agir. Et puis j’ai entendu mes parents parler de sa famille… Pas étonnant qu’elle ne se soit jamais étendue sur le sujet. Qu’est-ce que ça veut dire ? S’étonna Bonnie.

— Ça n’a aucune importance, répondit-elle calment. Continuons à chercher, Bonnie. Elle fait peut-être allusion quelque part au journal d’Elena.

— Regarde aux environ du 18 octobre, ajouta cette dernière en laissant ses interrogations de côté. C’est le jour ou il à été volé.

Mais la recherche fut vaine : à part quelques notes, il n’y avait pas grand chose d’écrit ce jour-là, ni même la semaine suivante. Et aucune ne mentionnait le journal.

— Merde, soupira Meredith. Il n’y a rien à tirer de ce truc. A moins de la faire chanter avec… On pourrait lui dire qu’on ne montrera pas le sien si elle ne montre pas tiens.

L’idée était tentante. Seulement il y avait un hic, et Bonnie le pointa immédiatement :

— Je ne vois pas ce qui pourrait nuire à Caroline, là dedans. Elle n’arrête pas de se plaindre, en particulier de nous. Je parie au contraire qu’elle adorerait qu’on lise sa prose devant tout le lycée. Ce serait son jour de gloire.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ? demanda Meredith.

— Remets-ça où tu l’as trouvé, dit Elena.

Elle promena le faisceau de sa lampe dans la pièce pour s’assurer que tout était en place. Mais elle était persuadée que Caroline s’apercevrait d’infimes changements passés inaperçus à ses yeux.

— Continue, demanda Meredith en poussant Bonnie du coude.

— Il ne nous reste plus qu’à attendre une autre occasion, fit-elle.

— OK fit Bonnie.

Celle-ci continuait cependant à feuilleter te carnet, laissant de temps en temps échapper un ricanement ou un sifflement indigné.

— Eh, écoutez ça ! lança-t-elle soudain. On n’a plus le temps, l’arrêta Elena. Il faut…

— Une voiture ! s’exclama Meredith.

Elles réalisèrent aussitôt que le véhicule était en train de remonter l’allée. Bonnie les yeux écarquillés et la bouche béante était clouée sur place.

— Vite, partez ordonna Elena.

Meredith attrapa Bonnie et la poussa dans le couloir, tandis qu’Elena s’approchait du lit. Elle repoussa la couette, souleva d’une main le matelas et, de l’autre tenta d’y glisser le journal le plus loin qu’elle put. Mais le poids de la literie rendait son entreprise difficile. Elle donna un dernier petit coup au carnet et remit la couette en place.

Avant de partir, elle jeta un coup d’œil inquiet à la chambre. Plus le temps de rectifier quoi que ce soit. Elle descendit en toute hâte l’escalier. À cet instant, une clé tourna dans la serrure de la porte d’entrée.

Elle rebroussa aussitôt chemin, ne se doutant pas qu’une atroce partie de cache-cache s’ensuivrait : les Forbes, sans en avoir conscience, la traquèrent dans tous les coins de la maison. À peine avait-elle remonté les marches que la lumière s’alluma en bas, puis à l’étage : les habitants des lieux s’avançaient déjà dans l’escalier ! Elena s’engouffra dans une chambre, tout au fond. Pas de chance, c’était celle des parents ! Les pas se rapprochèrent dangereusement, et, la seconde d’après, ils étaient devant la porte. La jeune fille fit volte-face vers la salle de bains adjacente. Non, ce n’était pas une bonne idée ! Cette voie était immanquablement sans issue. Elle devait immédiatement trouver une échappatoire : ses poursuivants pouvaient entrer à tout instant Son regard se posa sur la porte-fenêtre de la chambre, qui menait à un balcon. Elle n’hésita pas une seconde.

Dehors, l’air était si froid que de petits nuages se formèrent à chacune de ses expirations. La lumière éclairs aussitôt la chambre, et Elena se recroquevilla dans l’ombre. Soudain, le bruit qu’elle redoutait tant retentit avec une insupportable netteté : celui d’une poignée qu’on actionnait. Les rideaux se gonflèrent, et la porte fenêtre s’ouvrit toute grande.

Elena jeta des regards affolés autour d’elle. Impossible de descendre par là : elle risquait de se rompre le cou, d’autant plus qu’il n’existait aucun appui. Il ne lui restait que le toit Et là encore, rien pour s’accrocher. Mais elle n’avait pas le choix. Elle se hissa sur la balustrade et chercha une saillie à tâtons. Tout à coup, une ombre se projeta sur les voilages. Elena n’eut même pas te temps de lever la tête pour voir à qui elle appartenait : une main, écartant brusquement les rideaux, chassa l’ombre, et une silhouette apparut à sa place. À l’instant même, des doigts se refermèrent sur le poignet d’Elena. Elle se sentit hissée en hauteur. Par réflexe, elle pédala dans le vide et prit pied tant bien que mal sur le toit Tout essoufflée, elle leva des yeux reconnaissants vers son sauveur. Et tressaillit.

11.

— Je porte décidément bien mon nom : Salvatore, ça veut dire sauveur en italien.

L’interlocuteur d’Elena eut un sourire d’une blancheur éclatante.

La jeune fille, alertée par des mouvements en contrebas, baissa les yeux. Le surplomb du toit lui cachait le balcon, mais les voix calmes qu’elle perçut la rassurèrent : personne ne s’était rendu compte de sa présence. Un instant plus tard, la porte-fenêtre se referma. Je croyais que tu t’appelais Smith, répliqua-t-elle. Damon partit d’un éclat de rire particulièrement sensuel, dénué de toute amertume, contrairement à celui de Stefan. C’était tout aussi agréable de l’entendre que de contempler les reflets irisés sur le plumage du corbeau…

Mais Elena n’était pas dupe. Sous ses dehors charmeurs, Damon était terriblement dangereux. Son corps svelte et gracieux cachait une force inouïe ; avec ses yeux langoureux, il était parfaitement nyctalope ; la main aux longs doigts effilés qui l’avait hissée sans effort pouvait réagir avec une incroyable rapidité ; et surtout, il avait la cruauté d’un tueur.

La véritable nature de Damon lui apparaissait parfaitement : il vivait depuis si longtemps ai prédateur qui n’avait plus rien d’humain. À la différence de Stefan, il ne cherchait pas à combattre ses instincts de carnassier, mais s’en délectait sans aucune préoccupation morale. Et Elena se retrouvait piégée avec lui sur ce toit, seule, au beau milieu de la nuit.

Elle se tenait prête à bondir au moindre signe d’attaque, bouillant de rage muette en pensant à ce qu’il lui avait infligé dans ses rêves. Mais cette fois, elle ne lui ferait pas le plaisir de lui lancer sa haine au visage. Elle s’efforça au calme, tout en guettant son prochain mouvement.

Il ne bougeait pas : ses mains, capables de frapper aussi vite qu’un serpent, reposait le long de son corps. L’expression de son visage, était la même qu’a leur première rencontre : elle lisait dans ses yeux, un respect identique, nuancé d’une pointe de moquerie. Cependant, la surprise avait disparu.

— Et bien tu ne m’injuries pas, cette fois ? C’est vrai que ma présence devrait plutôt te faire tourner de l’œil… Dit-il d’un air narquois.

Elena, le regard rivé vers lui, tentait de réfléchir : il est beaucoup plus fort et plus rapide qu’elle, mais elle pensait pouvoir atteindre le bord du toit avant qu’il ne la rejoigne. Si elle ratait le balcon, elle ferait une chute de dix mètres. Mais elle était prête à prendre le risque.

— Je n’ai pas l’habitude de m’évanouir, répliqua-t-elle sèchement. Et je ne prendrai pas le risque de t’insulter. Tu ne m’as pas fait de cadeau la dernière fois. Damon détourna brusquement les yeux.

— J’ai toujours eu toutes les femmes que je désirais parmi les plus belles d’Europe. Y compris des filles de ton âge. Mais, tu vois, c’est toi que je veux pour régner avec moi. Nous vivrons au gré de nos envies, et serons craints et vénérés par toutes les âmes faibles. Ça ne te tente pas ?

— Je fais aussi partie de ces âmes faibles, répondit Elena. Toi et moi sommes ennemis. Définitivement.

— Ah oui ?

Il la regarda au fond des yeux : elle sentit son esprit essayer de s’immiscer dans le sien. Elle n’éprouva cependant ni vertige ni sensation de faiblesse. Peu avant, elle avait pris, comme chaque jour, un bain additionné d’une bonne dose de verveine.

Damon sembla démasquer sa parade et accepter ce revers de bonne grâce.

— Qu’est-ce que tu fais là, au fait ? demanda-t-il avec désinvolture.

Curieusement, elle ne ressentit pas le besoin de lui mentir.

— Caroline m’a volé un objet qui m’appartient, mon journal infini, j’étais venue le récupérer.

Une lueur menaçante brilla dans les yeux de Damon.

— Certainement dans le but de protéger nom abruti de frère, devina-t-il, exaspéré.

— Stefan n’a rien à voir là-dedans !

— Ah oui ? Pourtant, il a un don exceptionnel pour créer des problèmes. Mais si quelqu’un t’en débarrassait…

— Essaie encore de t’en prendre à Stefan et je te jure que tu le regretteras.

— Je te crois. Dans ce cas, je vais devoir m’occupe de toi…

Elena garda le silence. À force de vouloir avoir le dernier mot, elle se retrouvait acculée au mur, entraînée malgré elle dans le jeu dangereux de Damon.

— Quoi qu’il en soit, je finirai par t’avoir, tu sais, dit-il d’une voix caressante. De gré ou de force, comme vous dites tu m’appartiendras avant la prochaine chute de neige.

Elena s’efforça de dissimuler sa peur, même si elle savait que ça ne servait à rien : Damon pouvait lire ses émotions comme dans un livre ouvert.

— C’est bien, fit-il. Tu as raison de me craindre, tu es une fille pleine de bon sens… car je suis la créature la plus dangereuse qui soit. Mais pour l’instant j’ai un marché à te proposer.

— Un marché ?

— Tu es venue chercher ton journal. Et tu ne l’as pas trouvé. Quel cruel échec ! Et mon frère ne peut pas l’apprécier puisque tu refuses de le mettre au courant. Moi, je peux c’est d’ailleurs ce que je compte faire.

«… Je suis prêt à t’aider… contre une récompense.

Elena sentit le feu lui monter aux joues.

— « Quel genre de… récompense ? Le sourire satisfait éclaira le visage de Damon.

— Un peu de ton temps, Elena. Et quelques gouttes de ton sang. Une heure en tête-à-tête avec toi. Rien que tout les deux.

— Tu es… , commença Elena.

Sa phrase resta en suspens : elle était à court d’adjectifs capables de qualifier sa monstruosité.

— De toute façon, je finirai par t’avoir, répéta Damon. Tu le sais très bien.

Sa voix se fit chaude et caressante.

— Et puis, ce ne sera pas la première fois… Tu ne te souviens pas…

— Plutôt me trancher la gorge !

— Quelle idée délicieuse… Mais ça manque un peu de délicatesse. Je connais un moyen tellement plus agréable de faire couler ton sang…

Elena n’était pas disposée à supporter ses railleries.

— Tu me donnes envie de vomir, Damon. Plutôt crever que de t’obéir !

Elle n’aurait su dire ce qui la poussait. Quand elle était face à Damon, une sorte d’instinct prenait possessions d’elle. Et à cet instant, il lui disait qu’elle devait lui échapper coute que coute. Damon savourait d’un air détendu le tour pris par son petit jeu. Tout en gardant un œil sur lui, elle calculait la distance entre le bord du toit et le balcon.

— Plutôt sauter ! Termina-t-elle en joignant le geste à la parole.

Damon, qui n’était pas sur ses gardes, n’eut pas le réflexe assez rapide : Elena tomba dans le vide. Elle se rendit compte aussitôt que le balcon était beaucoup en retrait qu’elle ne le croyait. Elle allait s’écraser sur la terrasse en contrebas.

C’était sans compter sur Damon : sa main jaillit comme un éclair pour attraper juste à temps celle d’Elena. La jeune fille resta un bon moment suspendue dans les airs puis agrippa d’une main le bord du toit et tenta d’y mettre un genou.

— Petite sotte ! Lui lança-t-il, d’une voix furieuse. Si tu es pressé de mourir, je peux m’en charger moi-même !

Lâche-moi siffla Elena.

Elle espérait que quelqu’un finirait par sortir sur le balcon alerté par le bruit.

— C’est vraiment ce que tu veux ?

Elle lut dans son regard qu’il était on ne peut plus sérieux : si elle approuvait, il la lâcherait.

— Ce serait le moyen le plus rapide d’en finir avec toute cette histoire, non ? répliqua-t-elle, morte de peur de sa bravade.

— Mais un tel gâchis…

Il la souleva aussi facilement qu’une plume pour lui faire regagner le toit. Ses bras se refermèrent sur elle, et il la pressa contre lui. Elena ne voyait plus rien. Soudain, elle sentit les muscles de Damon se tendre : il s’élançait dans les airs avec elle.

Ils étaient dans le vide. Malgré elle, Elena s’accrocha à lui comme à une bouée de sauvetage. Il toucha le sol avec la souplesse d’un félin sans qu’elle sentît le moindre choc. Stefan lui avait déjà fait le coup. En revanche, il ne l’avait pas tenue si près de lui, comme Damon à ce moment-là. Ses lèvres effleuraient les siennes.

— Réfléchis à ma proposition, lui suggéra le jeune homme.

Elena était incapable du moindre mouvement, et encore moins de détourner les yeux. Cette fois, les pouvoirs de Damon n’étaient pas en cause. L’attirance involontaire qu’elle avait toujours éprouvée pour lui refaisait surface.

— Je n’ai pas besoin de ton aide, répondit-elle froidement.

Elle crut un instant qu’il allait l’embrasser. Au-dessus de leurs tètes, la porte-fenêtre s’ouvrit :

— Qui est là ? fit une voix furieuse.

— Tu ne peux pas nier que je t’ai rendu un fier service, Murmura Damon. La prochaine fois, je viendrai chercher mon dû.

Elena ne pouvait toujours pas détacher son regard du sien. S’il l’avait embrassée, elle l’aurait laissé faire.

Soudain, l’étau de ses bras se desserra, et le visage de Damon se brouilla, englouti par l’obscurité. Des ailes noires se déployèrent sinistrement, et un immense corbeau disparut dans la nuit. Un projectile provenant du balcon le manqua de peu.

— Sales bestioles ! grommela M Forbes. Ils ont dû faire leur nid sur le toit.

Elena se tapit dans un coin, les bras serrés autour d’elle, et attendit de le voir rentrer.

Elle retrouva Bonnie et Meredith près du portail, où elles s’étaient cachées.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? chuchota Bonnie. On a cru que tu t’étais fait prendre !

— Ça a failli. J’ai dû rester cachée jusqu’à ce que la voie soit libre, répondit Elena. Allez, on rentre !

Les mensonges lui venaient tout naturellement à présent Elle avait tellement pris l’habitude…

— On n’a plus que deux semaines avant la commémoration, fit remarquer Meredith au moment de se séparer.

— Je sais, répliqua Elena.

La proposition de Damon effleura son esprit. Mais elle la chassa aussitôt.

— Je vais trouver quelque chose, affirma-t-elle d’un ton faussement assuré.

Le lendemain, elle n’avait toujours pas de plan. Le seul point positif, c’était que l’attitude de Caroline n’avait pas changé ! Apparemment, elle n’avait rien remarqué d’anormal dans sa chambre. Tout le reste était déprimant. Le matin, le proviseur, avait annoncé à l’ensemble du lycée qu’Elena avait été choisit pour représenter « l’esprit de Fell’s Church », Caroline avait arboré un sourire mauvais tout au long du discours. Elena avait fait de son mieux pour l’ignorer, de même que les remarques désobligeantes qui avait fusé juste après. Elle mourait d’envie de se jeter sur tout ces abrutis pour leurs faire rentrer leurs sarcasmes dans la gorge.

Cet après-midi la, alors qu’elle attendait devant la salle d’histoire, Tyler et son ami Dick firent leur apparition. Son agresseur lui avait à peine adressé la parole depuis son retour au lycée. Elena avait remarqué son air triomphant pendant le discours du proviseur. Voyant la jeune fille seule, il poussa Dick du coude.

— Qu’est-ce qu’elle fait la tu crois ? Le trottoir ?

Elena jeta des coups d’œil désespéré autour d’elle. Stefan ne devait pas encore être sorti de son cours d’astronomie, de l’autre côté de l’établissement.

Mais la réplique de Dick se figea dans sa gorge : son regard fixait quelque chose derrière Elena. Elle se retourna et découvrit Vickie.

Dick et elle avait commencé à sortir ensemble avant le bal lycée. Elena supposait que c’était toujours le cas. Pourtant le garçon n’avait l’air très à l’aise. Il faut dire que l’attitude de Vickie avait de quoi le déconcerter : les yeux perdus dans le vague, elle donnait l’impression d’avancer sur un nuage.

— Salut fit Dick d’un air timide.

Vickie passa devant oui sans lui se dirigea droit sur Tyler. Elena aurait du se réjouir de la scène. Pourtant, elle y assista avec un malaise croissant. Vickie posa une main sur le torse de Tyler, qui essayait de se donner une contenance en souriant bêtement. Quand elle glissa sa paume dans son blouson, son air joyeux disparut. Et lorsqu’elle y ajouta l’autre main, il lança un regard désemparé à Dick.

— Eh, Vickie, du calme ! tenta celui-ci sans grande conviction.

Elle repoussa brusquement le blouson des épaules de Tyler, dont les bras encombrés de livres l’empêchaient de se défendre. Vickie en profita pour le plaquer contre le mur et glisser ses doigts sous sa chemise.

— Qu’est-ce qu’il lui prend, à cette tarée ? Arrête-la ! lança-t-il à Dick.

— Vickie, lâche-le.

Dick resta néanmoins à une distance respectable de Tyler et le foudroya du regard. Lorsqu’il essaya de repousser Vickie, un bruit étrange retentit. Un grognement sourd qui allait en s’amplifiant. Les yeux de Tyler s’écarquillèrent. Quant à Elena, elle en avait la chair de poule. Elle comprit très vite de quoi il s’agissait. C’était Vickie qui grondait.

Soudain tout se précipita : Tyler se retrouva à terre, essayant d’échapper aux mâchoires de Vickie, qui tentait d’atteindre sa gorge. Oubliant tout ses griefs, Elena se précipita avec Dick pour tenter de les séparer. Alaric alarmé les hurlements de la victime, sortit en toute hâte de la salle.

— Surtout ne lui faites pas de mal ! C’est une crise d’épilepsie. Il faut l’allonger !

Il avait plongé dans la mêlée. Les dents de Vickie manquèrent de peu sa main. Toute menue qu’elle était, elle se débattait avec une rage féroce : ils ne pourraient pas la maîtriser bien longtemps. Heureusement, une voix familière retentit :

— Vickie, calme-toi. Détends-toi, ça va aller.

Stefan avait saisit le bras de la jeune fille tout en la berçant de paroles rassurantes. Sa stratégie semblait marcher : les doigts de celle-ci se détendirent, et Elena prit le risque de la lâcher. Enfin, ils purent libérer Tyler de son étreinte. Vickie se laissa aller, les yeux fermés, au son de la voix de Stefan.

— C’est bien. Maintenant, tu vas dormir. Tu en as besoin.

Contrairement à ses attentes, Vickie ouvrit soudain les paupières. Ses yeux de démente lançaient des éclairs, et elle se remit à grogner en se débattant de plus belle. Ils durent se mettre à six pour la maîtriser tandis qu’un autre appelait la police. Elena tenta en vain de faire entendre raison à Vickie.

Lorsque les gendarmes arrivèrent, elle prit enfin conscience de la foule qui s’était attroupée autour d’eux : Bonnie et Caroline se trouvaient au premier rang.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda son amie pendant qu’on emmenait Vickie.

— Je ne sais pas répondit Elena en remettant de l’ordre dans ses cheveux. Elle est devenue hystérique et à cherché à déshabiller Tyler.

— Effectivement elle doit-être complètement folle pour vouloir faire un truc pareil, fit remarquer Bonnie avec un sourire moqueur en direction de Caroline.

Elena avait les jambes en coton et les mains tremblantes. Elle sentit un bras lui entourer les épaules et se laissa aller avec soulagement contre Stefan.

— M’étonnerait que ce soit une crise d’épilepsie, lui confia-t-elle à mi-voix.

Stefan suivait des yeux le petit groupe qui emmenait Vickie. Apparemment, Alaric avait décidé de les accompagner pour leur faire profiter de ses recommandations.

— J’en conclus qu’on n’a pas cours d’histoire, déclara Stefan. Viens, on s’en va.

Le trajet jusqu’à la pension fut silencieux. Elena ne se décida à parler qu’une fois dans sa chambre.

— Stefan, qu’est-ce qui arrive à Vickie ?

— Je me posais la même question. À mon avis, quelqu’un la manipule.

— Tu veux dire que Damon… Oh non ! j’aurais du lui donner de la verveine !

Elle se dirigeait déjà vers l’escalier, prête à aider Vickie.

— Ça n’aurait rien changé, crois-moi, lui assura Stefan, en lui attrapant le poignet.

— Certaines personnes sont plus influençables que d’autres, et Vickie en fait partie. Elle lui appartient maintenant On n’y peut rien.

Elena se rassit, abasourdie.

— Alors, elle va devenir comme Damon et toi ?

— Ça dépend, répondit-il d’une voix morne. Même s’il lui a pris beaucoup de sang, ça ne suffit pas. Pour qu’elle se transforme, il faut aussi que celui de mon frère coule dans ses veines. Dans le cas contraire, elle risque de finir comme Tanner.

Elena poussa un grand soupir. Il lui restait une question à poser à Stefan :

— Tout à l’heure, tu as utilisé tes pouvoirs sur Vickie pour tenter de la calmer, pas vrai ?

— Oui !

— Et pourtant, ça n’a pas marché très longtemps : elle s’est vite remise à se débattre… Ce que je me demande c’est. … si tes pouvoirs sont revenus.

Le silence de Stefan était éloquent.

— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? Continua Elena tout en cherchant à croiser son regard. Qu’est-ce qui se passe ?

— Il me faut un peu de temps pour me remettre, c’est tout. Ne t’inquiète pas.

— Mais si, je m’inquiète ! Je peux t’aider, moi !

— Non, répondit Stefan en baissant les yeux.

Elena voulut lui prendre les mains.

— Stefan, écoute.

— Elena, non. C’est dangereux pour nous deux. Et surtout pour toi. Ça pourrait te tuer, ou pire…

— Seulement si tu ne parviens pas à te contrôler, objecta-t-elle avec animation. Mais ça n’arrivera pas. Embrasse-moi !

— Non !

Il se radoucit aussitôt :

— J’irai chasser dès la tombée de la nuit.

— Mais ce n’est pas pareil, tu le sais bien. Je t’en supplie, j’en ai envie. Et toi aussi.

Il se leva, les poings serrés, en lui tournant le dos, tandis que la jeune fille s’obstinait à vouloir le persuader.

— Qu’est-ce qui t’en empêche, Stefan ? Fais-le pour moi ! J’ai tellement besoin…

Elle laissa sa phrase en suspens, à la recherche des mots qui pourraient le mieux exprimer ses sentiments. Elle aurait voulu lui expliquer à quel point elle désirait la communion de leurs deux êtres : elle espérait ainsi effacer son rêve et les bras de Damon autour d’elle.

— … tellement besoin… qu’on se retrouve, finit-elle par murmurer.

Stefan secouait la tête avec obstination.

— Bon… J’ai compris… , chuchota Elena en essayant de cacher son amertume. Tant pis.

Mais ce qui la dominait à cet instant, c’était la peur. Elle tremblait pour Stefan, vulnérable, sans ses pouvoirs, au point d’être à la merci de n’importe quel citoyen ordinaire. Et aussi un peu pour elle, en pensant qu’il ne pourrait plus la défendre.

12.

Elena tendait une main vers une conserve, sur le rayon du magasin.

— De la sauce de canneberge ? Thanksgiving n’est pourtant que la semaine prochaine !

Elle se retourna.

— Salut Matt ! Eh oui ! Ma tante aime bien faire une répétition générale le dimanche qui précède. Tu ne te souviens pas ? Comme ça on risque moins la catastrophe.

— Comme se rendre compte un quart d’heure avant le repas qu’il manque la fameuse sauce ?

— Cinq minutes avant, corrigea Elena après regarder sa montre.

Matt s’esclaffa. Elena en fut ravie : c’était devenue tellement rares ces derniers temps ! Elle se rendit à la caisse, puis se retourna. Matt feuilletait un magazine au rayon de presse d’un air absorbé. Prise de remords, elle revint vers lui et lança une chiquenaude à son magazine.

— T’as quelque chose de prévu, ce soir ? Tu pourrais venir dîner à la maison… Bonnie sera là. Elle m’attend d’ailleurs dans la voiture. Robert vient aussi, bien sûr.

— À vrai dire, j’avais prévu de manger seul : ma mère n’est pas là. Et Meredith ?

— Elle rend visite à des gens de sa famille, je crois ! Comme toujours, son amie était restée très vague sur le sujet.

— Alors, prêt à goûter la cuisine de ma tante ?

— En souvenir du bon vieux temps ?

— Plutôt… pour célébrer notre amitié, corrigea Elena avec un sourire.

La réplique ne sembla pas beaucoup plaire à Matt, qui se mit à bougonner.

Je crois que je n’ai pas le choix…

Mais le temps de poser son journal et d’accompagner Elena à la voiture, il s’était déridé.

Quand il entra dans la cuisine à sa suite, tante Judith l’accueillit chaleureusement.

— Le dîner est bientôt prêt ! annonça-t-elle, Robert vient d’arriver. Allez-vous installer dans la salle à manger. Oh, Elena, va donc chercher une autre chaise ! Avec Matt on sera sept.

— Non, six, affirma Elena. Robert et toi, Margaret et moi, Bonnie et Matt et moi.

— Robert à amené un invité, ils sont déjà attablés.

Le déclic se fit dans l’esprit de la jeune fille à l’instant où elle poussait la porte. Il était trop tard pour reculer…

Robert l’air tout content, était occupé à ouvrir une bouteille de vin. À l’autre extrémité de la table, derrière les candélabres, se tenait Damon. Elena s’était arrêtée net, si bien que Bonnie, qui la suivait de prêt, lui rentra dedans. Même si elle s’y était préparée, le choc l’avait plongé dans la plus grande confusion. Mais elle n’avait d’autre choix que d’avancer.

— Ah, Elena, te voilà ! s’exclama Robert avec entrain. Nous parlions justement de toi. Je te présente Damon…

— Smith, compléta Damon.

— Figure-toi qu’il fait ses études dans l’université où j’ai moi-même été. On s’est rencontrés à l’épicerie. Comme Damon cherchait un endroit pour passer la soirée, je l’ai invité. Damon, voici les amis d’Elena, Matt et Bonnie.

— Salut, fit Matt avec le plus grand flegme. Bonnie ouvrait les yeux comme des soucoupes. Elle jeta un regard horrifié à Elena, qui, elle, se demandait si elle devait s’enfuir à toutes jambes, ou bien jeter rageusement son verre de vin à la tête de Damon.

Matt alla chercher un siège dans le salon. Comment faisait-il pour garder son calme ? Elena se rappela soudain qu’il n’était pas à la fête d’Alaric. Bonnie, en revanche semblait au bord de la crise de nerfs.

Damon tirait déjà une chaise pour inviter Elena à s’asseoir lorsque Margaret vint faire diversion.

— Matt, t’as vu mon chat demanda-t-elle de sa petite voix haut perchée, je viens juste de l’avoir. Il s’appelle Boule de Neige.

— Il est mignon, dit le garçon en lui adressant un sourire bienveillant.

Il se penchait sur la boule de poils, dans les bras de la petite fille, lorsque Elena se précipita pour lui arracher des mains. Une idée lui avait traversé l’esprit.

— Eh Margaret, on va présenter ton chat à l’ami de Robert ! dit-elle en fourrant la petite bête sous le nez de Damon.

Un chaos indescriptible s’ensuivit. La queue de Boule de Neige tripla de volume, et il se mit à cracher furieusement tout en administrant de grands coups de pattes à Damon. Il finit par s’enfuir comme une tornade, non sans, au passage, planté ses griffes dans le bras d’Elena. La jeune fille était néanmoins satisfaite par l’expression d’indéniable de surprise que les yeux de Damon avaient trahie. Mais ils retrouvèrent vite leur sérénité d’oiseau de nuit.

Les réactions ne se firent pas attendre : Margaret hurlait à en crever les tympans de l’assistance tandis que Robert s’efforçait de la consoler. Il finit par l’accompagner à la recherche du chat. Bonnie se tenait au mur, l’air profondément choqué. Quant à Matt et tante Judith, ils semblaient consternés.

— Les animaux n’ont pas l’air de beaucoup vous aimer, lança sévèrement Elena à Damon.

Elle s’attabla, faisant signe d’en faire autant à Bonnie, qui s’exécuta en tremblant. Damon s’assit à son tour, sous je regard plein de défiance des deux amies et l’air perplexe de Matt. Quelques instants plus tard, Robert revint avec Margaret, toujours en pleurs. Il décocha un coup d’œil sévère à Elena.

Le repas put enfin commencer. À eux tous, ils incarnaient parfaitement la famille classique réunie autour de la dinde de Thanksgiving. Mais pour qui savait qu’un vampire se tenait dans l’assemblée, le dîner n’était pas si ordinaire que cela. Elena ne percevait que trop l’atmosphère surnaturelle qui régnait dans la pièce. Quant à Bonnie, elle était tellement occupée à lancer des regards interrogateurs à son amie qu’elle ne toucha pas au contenu de son assiette.

Elena ne savait absolument pas comment réagir face à l’intrusion de Damon. Elle se remettait à peine de l’humiliation. Se faire piéger sous son propre toit ! Et pour compléter le fiasco, tante Judith et Robert étaient visiblement charmés du tour agréable de sa conversation. Même Margaret avait fini par lui sourire, et Bonnie, malgré ses craintes, pouvait très bien succomber à son tour.

— Fell’s Church commémore sa fondation la semaine prochaine, annonça tante Judith à l’invité. Ce serait l’occasion de revenir nous voir.

— Avec grand plaisir ! répondit-il d’un ton affable qui horripila Elena.

Tante Judith, en revanche, lui adressa un sourire ravi.

— D’autant plus que, cette année, Elena y jouera un rôle de premier plan, elle a été choisie pour représenter Fell’s Church.

— Vous devez être fiers d’elle.

— Et comment ! Alors, on peut compter sur vous ?

— J’ai eu des nouvelles de Vickie, interrompit Elena en beurrant rageusement un bout de pain. La fille qui s’est fait agresser, ça vous dit quelque chose ?

Elle regardait Damon droit dans les yeux. Celui-ci laissa passer un silence avant de répondre :

— J’ai bien peur de ne pas la connaître.

— Mais si, je suis sûre que vous l’avez déjà croisée. Elle a à peu près ma taille, les yeux noirs et les cheveux châtains… Son état s’est beaucoup aggravé.

La pauvre ! s’apitoya tante Judith.

— Et les médecins n’y comprennent rien, poursuivit Elena sans quitter Damon des yeux. C’est comme si, à chaque nouvelle crise, elle revivait l’agression, en pire.

— L’invité feignit un intérêt poli.

— Servez-vous donc une nouvelle fois, suggéra la jeune fille en poussant le plat de farce vers lui.

— Non merci. En revanche, je reprendrais bien un peu de cette excellente sauce.

Il leva une cuillerée pleine d’un liquide rouge vif vers l’un des chandeliers.

— Cette couleur est si appétissante…

Comme tous les convives, Bonnie avait suivi du regard, le geste de Damon. Mais au lieu de rebaisser la tête, elle gardait les yeux fixés sur la flamme de la bougie. Lentement, les traits de son visage se figèrent. Cette expression n’était pas inconnue à Elena, qui sentant le danger, tenta désespérément d’attirer l’attention de son amie. En vain : Bonnie semblait fascinée par la lueur dansante du chandelier.

— … ensuite, les élèves de primaire présenteront un spectacle, expliquait tante Judith à Damon. Puis ce sera la lecture des poèmes. Elena, combien de Terminales y participent, cette année ?

— On sera seulement trois, répondit-elle en se tournant vers sa tante.

Soudain une voix étrange la fit sursauter.

— La mort…

Tante Judith poussa un cri, la fourchette de Robert s’immobilisa en l’air, et tous les yeux se braquèrent sur Bonnie.

— … va s’abattre sur cette maison, continua celle-ci, le visage blême.

Elle tourna lentement la tête vers son amie, la fixant d’un regard vide.

— Elle viendra te chercher, Elena… Elle est… Les mots s’étranglèrent dans sa gorge, et elle s’affaissa sur sa chaise.

Il y eut un moment de stupeur. Puis Robert bondit pour redresser la jeune fille, et tante Judith se mit à lui tapoter énergiquement les tempes avec une serviette humide. Damon observait la scène d’un air songeur.

— Elle n’est qu’évanouie, annonça Robert, rassuré. C’est sans doute une crise de spasmophilie.

Enfin, Bonnie battit faiblement des paupières, au grand soulagement d’Elena.

L’incident mit un terme au dîner, car Robert insista pour ramener immédiatement Bonnie chez elle. Et elle profita des allées et venues qui s’ensuivirent pour s’approcher de Damon.

— Va-t’en ! lui souffla-t-elle.

Il haussa les sourcils.

— Pardon ?

— Si tu ne pars pas immédiatement, je leur dis que c’est toi l’assassin !

— Tu ne crois pas qu’un invité mérite davantage de considération ? répliqua-t-il d’un air ironique.

L’air buté de son interlocutrice l’amusait visiblement.

— Merci pour ce délicieux repas, lança-t-il finalement à tante Judith, qui enveloppait Bonnie dans une couverture. J’espère pouvoir vous rendre l’invitation sans tarder. A très bientôt, murmura-t-il à Elena avant de s’en aller.

Accompagné de Matt, Robert emmena Bonnie jusqu’à sa voiture, où elle s’endormit aussitôt. Puis ils démarrèrent en trombe, tandis que tante Judith téléphonait à Mme McCullough :

— Moi non plus, je n’apprends pas ce qu’elles ont toutes en ce moment. D’abord Vickie maintenant Bonnie… et Elena n’a pas l’air dans son assiette…

Pendant ce temps, celle-ci faisait les cent pas dans le salon. Elle ne s’inquiétait pas outre mesure pour Bonnie : les autres fois, ces visions ne lui avaient laissé aucune séquelle. Et Damon, aurait mieux à faire que de s’en prendre à ses amies. En en effet, ses dernières paroles ne laissait aucun doute sur son emploi du temps immédiat : Elena craignaient fort de le voir revenir chercher sa « récompense »la nuit même.

Elle envisagea un instant d’appeler Stefan pour tout lui raconter. Seulement, le jeune homme n’avait retrouvé toutes ses forces. Il risquait gros face à Damon. Et pas question de passer la nuit chez. Bonnie !

Quand à Meredith, elle était partie… Il n’y avait donc personne pour l’aider… La perspective de se retrouver seule avec Damon, lui était insupportable.

Lorsqu’elle entendit sa tante raccrocher le combiné, elle se dirigea vers le téléphone, décidée à contacter Stefan. Soudain, elle retourna dans le salon qu’elle venait de quitter.

Son regard se promena sur les hautes fenêtres, puis sur la somptueuse cheminée surplomber de moulures. Elle songea que cette pièce, ainsi que sa chambre, juste au-dessus, avaient été les seules épargnés par l’incendie qui avait ravagés la maison, très longtemps auparavant. Alors, une lueur de génie lui traversa l’esprit, et elle se précipita, le cœur battant, vers sa tante qui gravissait l’escalier.

— Tante Judith, tu te souviens si Damon est allé dans le salon ?

— Comment ?

— Est-ce que Robert a d’abord emmené Damon dans le salon ? Réfléchis s’il te plait c’est très important !

— Euh… non je ne crois pas. Non non, ils sont allés directement dans la salle à manger ; Elena, pourquoi tiens-tu tant à…

Sa nièce lui sauta au cou.

— Merci, tante Judith, tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir ! dit-elle en dévalant les marches.

— Eh bien, je me réjouis de voir enfin quelqu’un de bonne humeur. Surtout après ce drôle de dîner ! Pourtant, ce gentil garçon, Damon, a eu l’air de passer une bonne soirée. Tu sais, Elena, je crois que tu ne l’as pas laissé indifférent.

La jeune fille fit volte-face.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu devrais peut-être lui laisser sa chance, non ? Je ne vois pas pourquoi tu t’es conduite comme ça avec lui il est charmant. C’est tout à fait le genre de garçons que j’aimerais voir à la maison !

Elena la contempla avec stupeur, puis réprima un rire nerveux. Sa tante lui suggérait de laisser tomber Stefan pour Damon ! Elle l’imaginait plus recommandait ! Elle était complètement à côté de ses pompes !

Elle comprit aussitôt qu’il était inutile de riposter et se contenta de prendre une expression navrée en regardant tante Judith disparaître à l’étage.

Cette nuit-là, Elena laissa la porte de sa chambre grande ouverte. Allongée sur son lit, elle ne quittait pas des yeux le couloir plongé dans l’obscurité, sauf pour jeter un coup d’œil, de temps à autre, au cadran lumineux de son radio-réveil. Pas de danger qu’elle s’endorme, même les minutes s’égrenaient avec une lenteur désespérément lente.

À deux heures dix, enfin, elle entendit un bruit étouffé au rez-de-chaussée. Aucune serrure ne pouvait résister au pouvoir de Damon.

La gamme de notes cristallines et plaintives résonna soudain à ses oreilles : c’était la musique du bal de son cauchemar ! Comme mue par le son, elle se leva pour aller l’attendre sur le seuil. Une silhouette montait l’escalier : Damon. Il s’arrêta à quelques pas d’elle avec un air de triomphe. À l’autre bout du couloir, Margaret et tante Judith dormaient profondément, inconscientes du drame qui se jouait.

Le jeune homme la contempla en silence. Elena avait revêtu une longue chemise de nuit blanche avec un col montant en dentelle, la plus sage de sa garde-robe. A l’inverse de l’effet désiré, Damon semblait la trouver à son goût. Ses yeux brillaient de convoitise. Elena décida que le moment était venu.

Le cœur battant, elle recula dans sa chambre. Damon s’avança sur le pas de la porte… et s’arrêta net. Déconcerté, il essaya encore. Il fut de nouveau stoppé : quelque chose l’empêchait de franchir le seuil. L’étonnement, sur son visage, se mua en stupéfaction, puis en colère.

Elena laissa échapper un rire. Son plan avait fonctionné à merveille !

— Ma chambre et le salon juste en dessous sont tout ce qui reste de l’ancienne maison, expliqua-t-elle. Ces deux pièces font donc partie d’une autre habitation, en un sens. Et c’est un endroit dans lequel tu n’as pas été invité et où tu ne le seras jamais !

Damon était fou de rage. Ses poings s’ouvraient et se fermaient convulsivement comme s’il voulait abattre les murs à la force de ses poings. Quant à Elena, elle avait envie de sauter de joie.

— Tu ferais mieux de partir, conclut-elle.

Damon la foudroya du regard, puis tourna les talons. Mais au lieu de se diriger vers l’escalier, il s’avança dans le couloir, droit sur la chambre de Margaret, et posa la main sur la poignée. Elena se précipita sur le seuil Damon tourna la tête vers elle, un rictus cruel an coin des lèvres, et, sans la quitter des yeux, tourna lentement le bouton de la porte.

La jeune fille était glacée d’épouvante. Il n’allait quand même pas s’attaquer à une fillette de quatre ans ! Personne ne pouvait être aussi monstrueux… Mais la grimace bestiale de son visage lui affirmait le contraire. Sa main continuait à actionner la poignée au ralenti, comme s’il prenait un malin plaisir à faire s’éterniser le suspense.

Elena n’y tint plus. Des larmes d’impuissance aux yeux, elle s’élança dans le couloir pour affronter son horrible destin. Bonnie l’avait bien prédit : la mort devait s’abattre sur la maison. Damon avait gagné. C’était fini.

Elle ferma les yeux lorsqu’il se pencha sur lui. Un courant d’air froid la fit frissonner ; et les ténèbres l’enveloppèrent comme les ailes d’un grand oiseau de proie.

13.

Quand Elena rouvrit tes paupières, de la lumière filtrait sous les rideaux de sa chambre. Elle était allongée dans son lit, les membres tout endoloris. Elle tenta de se remémorer les événements de la nuit.

Damon l’avait menacée de s’en prendre à Margaret, alors elle lui avait cédé. Pourtant, elle vivait encore. Elle porta une main à son cou : la blessure était là, à vit Pourquoi n’avait-il pas été jusqu’au bout ? Ses souvenirs étaient confus. Seuls des flashes lui revenaient. Le regard brulant de Damon, la morsure à sa gorge, puis son agresseur, ouvrant son propre col, l’entaille qu’il s’était faite… forcée à boire son sang… Enfin, ce n’était pas les faits exacts, car elle ne se souvenait pas de lui avoir résisté. En fait, c’était horrible de l’avouer, mais elle avait aimé ça.

Elle ne comprenait pas pourquoi elle était toujours en vie. Damon n’avait aucune conscience. Ce n’était sûrement pas la pitié qui l’avait arrêté. Il devait sans doute vouloir la faire souffrir encore un peu avant de la tuer. Ou bien, il comptait la rendre complètement folle, comme Vickie.

Repoussant les couvertures, elle se leva péniblement Tante Judith allait et venait dans le couloir. On était lundi, et elle devait se préparer pour le lycée.

Mercredi 27 novembre

Même si je fais tout pour ne rien laisser paraître, je suis terrorisée. Demain, c’est Thanksgiving, et la commémoration du lycée est dans trois jours, et je n’ai toujours rien trouvé pour déjouer le plan de Caroline et Tyler. En plus elle fait partie des trois élèves désignés pour lire les poèmes : rien de plus facile pour elle que de dévoiler mon journal à tout le monde ! Je vois d’ici la tête du père de Tyler quand il assistera au fiasco. Il se mordra les doigts d’avoir choisi Caroline…

De toute façon, je me fous de ce qu’il pense ! J’aurai d’autres chats à fouetter lorsque Stefan se retrouvera avec tous ces gens à dos. Il finira lynché s’il ne récupère pas ses pouvoirs… Et s’il meurt, j’en crèverai.

Il faut absolument que je récupère mon journal. Le seul moyen est d’accepter le marché de Damon, même si ça m’angoisse au plus haut point. J’ai tellement peur de ce qui va m’arriver, et des conséquences pour Stefan.

C’est tellement horrible ! Et je n’ai personne à qui en parler ! Qu’est-ce Que je vais faire ?

Jeudi 28 novembre, 23 h 30

Ça y est j’ai pris ma décision. Je vais tout raconter à Stefan. De toute façon je n’ai pas le choix : la commémoration a lieu samedi et je n’ai toujours aucun plan. Stefan lui, aura peut-être une idée… Quand j’irai chez lui, demain, je lui déballerai tout, y compris bien sûr ce qui concerne Damon. C’est ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, d’ailleurs.

Mais je suis terrifiée à l’idée de sa réaction. Je n’arrête pas de rêver qu’il me dévisage avec colère, comme s’il ne m’aimait plus. Pourvu qu’il n’ait pas cette expression demain… Toute cette histoire me donne envie de vomir : j’ai à peine touché au dîner de Thanksgiving. Et je ne tiens pas en place. J’ai l’impression que je vais exploser. Ça m’étonnerait que je ferme l’œil cette nuit.

Pourvu que Stefan comprenne, pourvu qu’il me pardonne ! Et dire que je voulais être digne de son amour ! Tu parles ! Qu’est-ce qu’il va penser de moi quand il découvrira que je lui ai menti ? Est-ce qu’il va me croire si je lui dis que j’ai agi pour le protéger ?

Demain, j’aurai une réponse à ces questions. J’aimerais que ce soit déjà derrière moi. Je me demande comment je vais tenir le coup jusque-là.

Elena se glissa dehors ni vu ni connu. Elle ne voulait pas dire à sa tante qu’elle allait chez Stefan. Elle savait qu’elle aurait encore droit à un sermon. Tante Judith ne jurait d’ailleurs plus que par Damon : à chaque conversation, Elena avait droit à une allusion plus ou moins subtile. Et Robert s’y était mis aussi. Un vrai complot.

Elle appuya plusieurs fois sur la sonnette. Où était donc passée Mme Flowers ? Quand, enfin, la porte s’ouvrit, elle se retrouva nez à nez avec Stefan.

— On va se balader ? demanda-t-il.

— Non, Stefan, remontons. Il faut qu’on parle.

Il consentit d’un hochement de tête surpris, et la précéda dans l’escalier.

Les malles et les meubles avaient depuis longtemps repris leur place, et Elena ne put s’empêcher de contempler la chambre. Son œil fut attiré par les objets sur la commode : les florins d’or du XVe siècle, la dague à manche d’ivoire, le coffret en métal. La première fois qu’elle était venue dans cette pièce, elle avait voulu l’ouvrir, et Stefan l’en avait empêchée.

Elle se retourna vers le jeune homme, dont la silhouette adossée à la fenêtre se découpait sur le ciel gris. Depuis le début de la semaine, le temps était particulièrement maussade, tout comme l’humeur de Stefan à cet instant.

— Bon, qu’est-ce que tu voulais me dire ?

Elena n’eut qu’une courte hésitation. Elle alla chercher le coffret, l’ouvrit, et en sortit un ruban orange. Sa vue lui rappela l’été où elle l’avait porté dans les cheveux. Ça fois paraissait tellement loin ! Elle le tendit à Stefan, qui eut l’air perplexe.

— Voilà, c’est de ce ruban que je voudrais te parler. Je savais qu’il était là : une fois, tu t’es absenté un instant, et j’en ai profité pour y jeter un œil. Et après… j’en ai parlé dans mon journal.

Stefan avait les yeux comme des soucoupes. De toute évidence, ce n’était pas du tout ce à quoi il s’attendait.

— C’était la preuve que tu t’intéressais à moi. C’est pour ça que je n’ai pas pu m’empêcher de l’écrire. Je n’aurais jamais imaginé que ça pourrait se retourner contre toi.

Un aveu en entraînant un autre, elle finit par tout lui raconter : le vol de son journal, les messages anonymes, comment elle avait découvert que Caroline était la coupable. Enfin, tout en tripotant nerveusement le ruban, elle lui révéla le plan de Caroline et Tyler.

— J’avais tellement peur que tu sois fâché contre moi, continua-t-elle les yeux baissés, que je n’ai pas osé t’en parler. Mais je suis encore plus terrifiée par ce qui pourrait t’arriver. J’ai tout fait pour récupérer mon journal, tu sais, je suis même allée fouiller chez Caroline. Sans succès. Et je n’ai rien trouvé pour l’empêcher de le lire devant tout te monde. Je suis désolée.

— Tu peux ! s’exclama Stefan. Pourquoi me cacher une chose pareille, alors que je pouvais t’aider ?

Elena avait blêmi.

— Je me sentais tellement mal… Et puis, j’ai rêvé que je te disais la vérité et que tu devenais furieux. Tu avais l’air de ne plus m’aimer… C’était horrible.

— Voilà donc se qui te tourmentais, murmura-t-il comme pour lui-même.

Au grand soulagement d’Elena, son visage n’exprimait plus aucune colère. Il ne lui laissa pas le temps de continuer.

— Je savais que tu me dissimulais quelque chose. Mais je pensais que…

Il secoua la tête et un sourire s’ébaucha au coin de ses lèvres.

— Et dire, que tu ne songeais qu’à me protéger…

En voyant l’air joyeux et soulagé de Stefan, Elena n’eut pas le courage d’en venir à son dernier aveu.

— Lorsque tu ma dis que tu voulais parler, reprit le jeune homme, j’ai cru que tu avais changé d’avis à mon sujet. J’aurais pu le comprendre d’ailleurs… Au lieu de ça…

Il l’attira tendrement dans ses bras. Blottie contre lui, elle se laissa aller à bien être qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. Elle avait l’impression d’être de revenue à leur début, lorsqu’il n’avait pas de secret l’un pour l’autre. Leur deux cœur battaient à l’unisson, en parfaite harmonie. Pour que leur félicité soit parfaite, il ne leur manquait plus qu’une seule chose.

Rejetant ses cheveux en arrière, elle lui offrit son cou. Cette fois, Stefan ne refusa pas : au contraire, ses yeux étaient plein d’une reconnaissance éperdue. Elle lui renvoya un regard où il lut toute la force de son amour. Sans s’en rendre compte, elle lui avait tendu le côté de son cou épargné par Damon. Lorsque Stefan enfonça ses dents dans sa chair, elle n’éprouva aucune douleur, et quand il décida qu’il était temps de s’arrêter, elle refusa de s’arracher à son étreinte. Il dut la forcer à obéir. Sans la lâcher, il chercha à tâtons la dague, sur la commode, et fit couler son propre sang. Une fois Elena rassasiée, il la déposa sur le lit où ils restèrent un long moment enlacés.

— Je t’aime, murmura Stefan.

Elena, tout à l’ivresse de leur étreinte, mit quelques secondes à réaliser le sens de ses paroles. L’émotion lui serra la gorge. Il l’aimait ! Quelle joie d’entendre de sa bouche la déclaration qu’elle attendait depuis si longtemps.

— Moi aussi, je t’aime, répondit-elle.

Elle s’étonna de le voir aussitôt s’écarter d’elle pour porter les mains à son col et en sortir sa chaîne. Un magnifique anneau d’or orné d’un lapis-lazuli y pendait La bague de Katherine !

— Quand Katherine est morte, j’ai cru que je ne pourrais jamais aimer quelqu’un d’autre. Je sais pourtant que c’est ce qu’elle aurait voulu. Cet anneau, c’était le symbole de mon amour pour elle, continua-t-il d’une voix hésitante. Maintenant, j’aimerais qu’il prenne une autre signification. Vu la situation, je n’ai pas vraiment te droit de te demander ça, mais…

Stefan se méprit sur le silence d’Elena, restée sans voix. La lueur d’espoir s’éteignit dans ses yeux. Tu as raison, c’est impossible. Il y a bien d’autres obstacles… Quelqu’un comme moi ne peut pas te proposer de…

— Stefan…

— … alors, fais comme si je n’avais rien dit.

— Stefan, regarde-moi !

Il leva lentement les yeux vers elle, et son désespoir s’évanouit en un instant. Elena tendait la main vers lui dans un geste qui ôta toute hésitation : il lui passa l’anneau au doigt. On aurait dit qu’il avait été fait pour elle.

— Il faudra garder ça pour nous un bout de temps, murmura Elena, la voix chargée d’émotion. Tante Judith aura une attaque si elle apprend qu’on s’est fiancés. L’été prochain, je m’inscrirai à la fac, et elle n’aura plus son mot à dire.

— Elena, tu es sûre de toi ? Ça ne sera pas facile de vivre avec moi… Malgré tous mes efforts, je suis différent de toi. Tu peux encore changer d’avis…

— Je ne changerai jamais d’avis… à moins que tu ne m’aimes plus !

Stefan l’étreignit avec fougue, et elle s’abandonna dans ses bras. Mais il restait encore une ombre au tableau.

— Qu’est-ce qu’on fera si leur plan marche demain ? Demanda Elena.

— On peut encore les en empêcher, je trouverais un moyen de récupérer ton journal. Et même si je n’y arrive pas, je ne les laisserai pas me chasser comme ça. Je me battrai.

— Mais si tu es blessé… ou pire, je ne le supporterai pas.

— Fais-moi confiance. Il doit y avoir une solution. De toute façon … Rien ne pourra nous séparer.

Vendredi 29 novembre

Je n’arrive pas à dormir : Comme d’habitude, d’ailleurs.

Demain c’est le jour J. On a mis Meredith et Bonnie dans le coup ! Le plan de Stefan est d’une simplicité enfantine comme la lecture des poèmes vient en dernier, Caroline sera obligée de planquer mon journal quelque part pendant la cérémonie. On va la filer dès l’instant où elle sort de chez elle jusqu’à ce qu’elle monte sur scène ! on verra où elle l’aura caché. Et là, hop, on le récupère.

C’est un plan infaillible : on sera tous en costumes du XXᵉ siècle, et Mme Grimesby, qui nous sert d’habilleuse, ne veut pas qu’on garde d’affaires personnelles. Pas de blouson, pas de sac… et pas de journal intime. Caroline sera donc forcée de s’en séparer. On va la surveiller à tour de rôle : Bonnie montera la garde devant sa maison pour nous dire ce qu’elle portera en partant. Je prendrai la relève chez Mme Grimesby pendant l’habillage. Et lors du défilé, Stefan et Meredith s’arrangeront pour entrer chez elle, ou pour forcer la voiture de ses parents, si le journal si trouve. Ce plan ne peut pas échouer. Je suis tellement soulagé ! J’ai bien fait de parler de ça à Stefan. Je ne lui cacherais plus jamais rien maintenant !

Demain, je mettrais sa bague. Si Mme Grimesby, veut me la faire enlever sous prétexte, qu’elle est anachronique, je lui dirais qu’elle remonte à la Renaissance ! Elle va en faire une tête !

Je vais essayer de dormir maintenant. En espérant que je ne rêve pas…

14.

Bonnie transie de froid, montait la garde devant la maison de Caroline. Il avait gelé la nuit précédente et les premiers rayons du soleil avaient du mal à percer à travers le ciel brumeux.

Elle battait la semelle pour se réchauffer lorsque la porte des Forbes s’ouvrit Bonnie plongea aussitôt derrière te buisson qui lui servait de cachette : la famille au grand complet se dirigeait vers la voiture. M. Forbes emportait un appareil photo ; sa femme, son sac à main et un pliant ; Daniel le frère cadet de Caroline, un autre siège. Quand à Caroline…

Bonnie jeta un nouveau coup d’œil, et étouffa une expression de triomphe. Vêtue d’un jean et d’un gros pull de laine, elle tenait à ta main un petit sac blanc fermé par un cordon. Il était assez grand pour contenir un journal.

Bonnie en oublia le froid. Elle attendit que la voiture disparaisse pour se hâter vers le lieu du rendez-vous à quelques rues de là.

— La voilà ! dit Elena.

Tante Judith se gara le long du trottoir pour permette à Bonnie de se glisser sur la banquette arrière, à côté de son amie.

— Elle a un sac blanc, lui murmura-t-elle à l’oreille tandis que la voiture démarrait.

Elena lui pressa la main, tout excitée.

— Génial ! Il faut qu’on vérifie si elle l’emporte chez Mme Grimesby. Dans le cas contraire, dis à Meredith de fouiller la voiture.

Bonnie lui fit un signe approbatif.

Quand elles arrivèrent devant la maison de l’habilleuse, elles aperçurent Caroline s’y engouffrer, le fameux sac à la main. Elles échangèrent un regard entendu : c’était à Elena de jouer !

— Je descends aussi, annonça Bonnie à tante Judith.

Elle attendrait dehors avec Meredith jusqu’à ce qu’Elena vienne leur dire où se trouvait le journal.

Mme Grimesby vint leur ouvrir. Elle ne jouait à l’habilleuse que pour la circonstance. En réalité, c’était la bibliothécaire de Fell’s Church et les deux amies ne furent pas étonnées de découvrir en entrant des montagnes de livres un peu partout. La maison abritait gaiement la petite collection d’objets historiques de la ville, dont plusieurs costumes d’époque sur lesquels elle veillait jalousement.

L’étage résonnait de voix d’enfants en train de s’habiller. Sans même avoir à le demander, Elena fut conduite dans la pièce où Caroline se préparait. Celle-ci, assise à la coiffeuse en sous-vêtements de dentelle, lui décocha un regard mauvais, pour prendre ensuite un air faussement détaché.

Mme Grimesby alla chercher un vêtement sur le lit.

— Tiens, Elena. Je t’ai réservé notre plus belle pièce. Elle est d’époque, même les rubans, et elle est en excellent état. Cette robe aurait appartenu à Honoria Fell.

— Elle est magnifique, reconnut Elena tandis que la bibliothécaire en secouait les délicats jupons blancs. C’est quoi comme tissu ?

— Mousseline et gaze de soie. Et comme il ne fait pas chaud, tu mettras ça par-dessus, ajouta son interlocutrice en désignant une veste de velours vieux rose.

Elena glissa un regard à Caroline en se changeant. Le sac était là, à ses pieds. Si seulement Mme Grimesby se décidait à quitter la pièce ! Elle pourrait mettre la main dessus…

Au lieu de cela, Elena fut conduite devant le miroir. La robe était d’une grande simplicité, sobrement ornée de rubans roses, l’un qui ceinturait la poitrine, les autres nouant les manches bouffantes au niveau des coudes.

— Elle a vraiment appartenu à Honoria Fell ? demanda Elena en songeant, avec un frisson, au gisant de marbre.

— Parfaitement : elle l’évoque dans son journal intime !

— Elle tenait un journal ? s’étonna la jeune fille.

— Oui Je le garde précieusement dans une vitrine du salon. Je te le montrerai ai sortant, si tu veux. Et maintenant, la veste… tiens, qu’est-ce que c’est !

Un bout de papier violet s’était échappé du vêtement Le cœur d’Elena fit un bond. Elle se précipita pour le ramasser. Le message ne comportait qu’une seule phrase. Elle se rappelait l’avoir écrite dans son journal le 4 septembre, le jour de la rentrée. Sauf qu’elle l’avait barrée. Mais sur le billet, elle était intacte et s’étalait en grandes lettres majuscules :

JE SENS QU’IL VA SE PASSER QUELQUE CHOSE D’HORRIBLE AUJOURD’HUI.

Elena eut beaucoup de mal à ne pas balancer le message au visage de Caroline. Ça aurait tout gâché. S’efforça de garder son calme, elle se contenta de froisser le papier et de le jeter négligemment dans la corbeille.

— Juste une saleté, dit-elle en se tournant vers la bibliothécaire.

Son ennemi lui lança un regard triomphant. « Tu feras moins la maline une fois que j’aurai récupéré mon journal, pensa Elena. Quand je l’aurai brûlé, toi et moi, on aura une petite conversation. »

— Je suis prêtes, déclara-t-elle. Moi aussi, dit Caroline d’un ton innocent.

Elena la toisa : sa robe vert pâle, ainsi que la large ceinture, était moins belle que la sienne.

— Parfait, conclut Mme Grimesby, Vous pouvez y aller ah, oui « Caroline, n’oublie pas ton réticule. »

— Pas de danger, répondit-elle avec un grand sourire en prenant le petit sac blanc.

Elle ne vit pas l’air sidéré de sa rivale, sur lequel Mme Grimesby se méprit :

— Il s’agit d’un réticule, l’ancêtre de notre sac à main, expliqua-t-elle ! Les femmes y mettaient leurs gants et leur éventail Caroline est passée le prendre en début de semaine pour rattacher quelques pertes décousues. Très serviable de sa part, n’est-ce pas ?

Elena marmonna une vague réponse. Elle devait immédiatement sortir de cette pièce ou, effectivement, quelque chose d’horrible allait se produire : elle allait piquer une crise de nerfs et mettre une baffe à Caroline…

— J’ai besoin de prendre l’air, lâcha-t-elle en s’enfuyant.

Bonnie et Meredith l’attendaient dans la voiture de cette dernière.

— Cette garce de Caroline a pris ses précautions, leur souffla-t-elle. Le sac fait partie de son costume. Elle va le trimballer toute la journée.

Bonnie et Meredith ouvrirent des yeux ronds, puis échangèrent un regard consterné.

— Mais… qu’est-ce qu’on va faire ? se lamenta Bonnie.

— J’en sais rien. On est mal.

— Il faut continuer à la surveiller, proposa Meredith sans grande conviction. Elle posera peut-être son sac à un moment ou à un autre…

Mais les trois amies n’avaient plus guère d’espoir. C’était fichu. Bonnie jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.

— Voilà ton équipage.

Une calèche tirée par deux chevaux blancs s’avança dans la rue. Les roues étaient ornées de guirlandes en crépon et les sièges tapissés de fougères. Une banderole, sur le côté, portait cette inscription : « Voici l’esprit de Fell’s Church ».

— Surveillez-la bien, murmura Elena en montant dans la calèche. Et, dès qu’elle sera seule…

Malheureusement, Caroline ne se trouva pas un instant à l’écart tout au long de cette interminable matinée. Comment aurait-il pu en être autrement ? Toute la ville assistait à la cérémonie.

Le défilé fut un véritable calvaire pour Elena. Assise dans la calèche aux côtés du maire et de sa femme, et rongée par l’angoisse, elle fut bien obligée de sourire à la foule.

Cette peste de Caroline devait se trouver quelque part devant elle, entre la fanfare et les majorettes. Mais sur quel char ? Peut-être sur celui où paradaient les écoliers en costume ? De toute façon, elle s’était sûrement arrangée pour être bien en vue… Après, le défilé, tout le monde se dirigea vers la cafétéria du lycée où avait lieu le déjeuner. Coincée à une table entre le maire et sa femme, Elena observait à distance Caroline et Tyler. Celui-ci avait passé un bras autour des épaules de sa voisine.

Vers le milieu du repas, Elena, le cœur battant, vit Stefan s’approcher comme prévu de la table de leur ennemi. Lorsqu’il se pencha vers Caroline, Elena sentit son estomac se nouer. La jeune fille releva la tête, répondit quelque chose… et se remit à manger comme si de rien n’était. Mais le pire fut la réaction de Tyler : le poing brandi furieusement, il ordonna à Stefan de partir et ne s’assit que lorsque celui-ci tourna les talons.

Stefan et Elena échangèrent un regard grave. Tant que Tyler se trouverait dans les parages, les tentatives de persuasion de Stefan sur Caroline seraient vaines. Cette évidence plongea Elena dans la plus grande détresse. Elle resta pétrifiée sur sa chaise jusqu’à ce quelqu’un vienne l’avertir d’aller en coulisses.

Elle entendit d’une oreille distraite le discours de bienvenue du maire. Il évoqua les moments difficiles qu’avait connus la ville ces derniers mois, heureusement atténués par le formidable esprit de solidarité des habitants. Blablabla… On passa ensuite à la remise des prix. Matt reçut celui du meilleur sportif masculin.

Puis les élèves de primaire montèrent sur scène : gloussant, trébuchant et oubliant leur texte à qui mieux mieux, ils mimèrent la fondation de Fell’s Church sur fond de guerre de Sécession. Elena, qui avait l’impression de couver une grippe depuis la veille, ne prêta pas attention au spectacle. Son état s’était aggravé pendant le défilé, semblait-il, et à présent elle n’avait plus les idées claires. De toute façon, elle était tellement accabler par la situation quelle ne songeait pas à s’inquiéter des frissons qui la parcouraient…

Le spectacle fut conclu par une explosion de flashes d’applaudissements. Lorsque le dernier soldat quitta la salle, le maire réclama le silence.

— Et maintenant, veuillez réserver un accueil triomphal aux lycéens choisis pour incarner les vertus de Fell’s Church !

Les spectateurs s’exécutèrent avec un formidable enthousiasme. John Clifford, l’élève qui représentait l’esprit d’indépendance, se tenait entre Elena et Caroline. Celle-ci était resplendissante, le menton redressé, le regard et les joues enflammés par l’excitation du sale coup qu’elle mijotait. Elena avait perdu tout espoir.

John s’avança le premier vers le micro et le régla. Après avoir ajusté ses lunettes, il entreprit de lire un poème dans un gros ouvrage posé sur le lutrin. Officiellement, les élèves étaient libres de choisir leurs textes, mais dans la pratique, ils se rabattaient toujours sur les œuvres de M. C. Marsh, le seul poète que Fell’s Church eût jamais produit.

Pendant la lecture de John, Caroline ne cessa d’attirer l’attention sur elle, adressant de grands sourires au public tout en se lissant les cheveux. De temps à autre, elle effleurait le sac accroché à sa ceinture, et Elena ne pouvait s’empêcher de suivre ce geste d’un air avide.

John finit par regagner sa place après avoir salué le public.

C’était au tour de Caroline : les épaules bien droites, il ondula des hanches jusqu’au micro comme si elle défilait pour un grand couturier, provoquant des sifflets admiratifs. Mais elle les ignora royalement, arborant une mine grave de tragédienne. Elle attendit tranquillement que le silence se fasse dans l’assemblée.

— J’avais prévu devons lire un poème de M. C. Marsh, annonça-t-elle à l’auditoire attentif, mais j’ai changé d’avis. Finalement, j’ai découvert un texte bien plus adapté aux circonstances dans un livre que j’ai trouvé.

« Volé, tu veux dire », songea Elena, écœurée. Elle scruta l’assistance à la recherche de Stefan. Il était encadré, dans le fond de la salle, par Bonnie et Meredith. Elle repéra aussi Tyler à quelques mètres derrière lui. Il se trouvait avec Dick et plusieurs types costauds trop âgés pour être lycéens. Le genre gros bras. Elena en compta cinq.

— Pars, disait-elle Stefan du regard. Pars tout de suite avant la catastrophe ». Il secoua la tête d’un air buté.

Caroline jouait avec le cordon de son sac comme si elle résistait à l’envie de l’ouvrir sur le champ.

— Ce que je m’apprête à vous lire aborde l’histoire actuelle de Fell’s Church, et non ce qui s’y est passé au XIXe siècle, expliqua-t-elle avec jubilation. Ça concerne quelqu’un qui vit parmi nous. Quelqu’un qui se trouve dans cette salle en ce moment.

Tyler avait dû lui écrire le texte : le style n’était pas sans rappeler le discours haineux qu’il eut tenu contre Stefan peu après la mort de M. Tanner.

Caroline plongea alors la main dans son sac sous regard tétanisé d’Elena.

— Vous allez vite comprendre, poursuivit-elle d’une joie sadique.

Elle sortit un petit livre à couverture de velours et le brandit d’un geste triomphant.

— Je crois que ceci expliquera les événements tragiques qui se sont produits dernièrement.

Elle observa un instant le public fasciné avant de poser les yeux sur le livre. Elena fut prise d’un tel vertige qu’elle faillit s’écrouler par terre. Des étoiles dansaient devant elle. Néanmoins, elle fit un effort gigantesque pour garder son attention fixée sur Caroline. Soudain, un détail attira son regard. C’était sûrement sa vue qui lui jouait un tour. Les spots et les flashes avaient dû l’éblouir, et l’état dans lequel elle se trouvait n’arrangeait rien. Le journal lui paraissait non pas bleu, mais vert. « Je deviens folle… ou je nage en plein rêve… ou bien c’est une illusion d’optique à cause des lumières », songea-t-elle. Mais la tête que faisait Caroline lui assura qu’elle ne se trompait pas.

Celle-ci contemplait le livre d’un air ébahi. Elle en avait complètement oublié le public. En proie à une agitation croissante, elle tourna et retourna l’objet entre ses mains, puis fouilla son sac avec fébrilité. En désespoir de cause, elle jeta des regards affolés par terre, comme si ce qu’elle cherchait avait pu tomber à son insu. Des murmures impatients s’élevèrent de l’assistance. Le maire et le proviseur échangèrent des froncements de sourcils.

Caroline fixa de nouveau son carnet, mais, cette fois, on aurait dit qu’elle tenait un scorpion entre les mains. Elle l’ouvrit d’un geste brusque, sans doute dans l’espoir d’y trouver le texte d’Elena. En vain.

Caroline affronta enfin tes regards rivés sur Elle. Soudain, elle pivota sur ses talons hauts en poussant un cri de rage et quitta la scène comme une furie, balançant au passage le livre en direction d’Elena.

Celle-ci flottait sur un nuage. Elle se baissa pour ramasser le projectile qu’elle avait évité de justesse. Le journal de Caroline.

L’agitation était à son comble dans la salle. Elena chercha Stefan des yeux : il semblait aussi sidéré qu’elle, et extrêmement soulagé. C’était un vrai miracle !

Soudain une autre tête brune attira son attention. Damon ! Nonchalamment adossé contre un mur, il soutenait son regard, son habituel et détestable un petit sourire aux lèvres.

Le maire ne laissa pas à Elena le temps de se remettre ; il la poussa vers le micro, tentant inutilement de rétablir le silence. Elle s’efforça de se faire entendre au milieu du brouhaha général. Mais son poème n’intéressa personne. Sa lecture fut conclue par de maigres applaudissements, le maire vint annoncer la suite des festivités. Enfin Elena put enfin s’échapper. Elle se dirigea droit vers Damon sans bien savoir ce qu’elle faisait. Celui-ci disparut par la porte latérale. Elle le suivit dans la cour. Pour une fois, l’air froid lui parut délicieux, et les nuages pourtant menaçants lui semblèrent rayonner de refais argentés. Damon l’attendait Elena se planta à un mètre de lui en le dévisageant longuement.

— Pourquoi est-ce que tu as fait ça ? Demanda-t-elle enfin.

— Je pensais que le comment t’intéresserait davantage, répliqua-t-il en tapotant la poche de son blouson. Le hasard a voulu que je fasse une rencontre la semaine dernière, et je me suis retrouvé invité au petit déjeuner ce matin.

— Mais pourquoi ?

— Damon haussa les épaules d’un air un peu désemparé. Lui-même semblait ignorer la cause de son geste. Ou alors, il ne voulait pas l’avouer.

Les raisons ne concernent que moi, répondit-il évasivement.

— Oh que non ! répliqua violemment Elena.

Il y eut soudain de l’électricité dans l’air. Une lueur menaçante passa dans les yeux de Damon.

— N’insiste pas Elena.

Loin de lui obéir, celle-ci s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

— J’ai pourtant très envie d’insister, lui souffla-t-elle au visage de façon provocante.

Elena ne sut jamais comment il s’apprêtait à réagir : à cet instant, une voix retentit derrière eux.

— Oh, mais vous êtes venu, finalement ! Quel plaisir de vous voir ! s’exclama tante Judith.

Elena eut l’impression de revenir brusquement sur terre. Elle cligna des yeux, toute étourdie.

— Alors, vous avez pu admirer Elena sur scène ? Tu as été très bien, ma chérie. Mais je ne sais pas ce qui a pris à Caroline. Les filles d’ici sont très étranges en ce moment… comme ensorcelées.

— Sans doute les nerfs, suggéra Damon avec une gravité feinte.

Elena faillit pouffer de rire tant elle trouva la remarque ridicule. Mais elle était surtout furieuse contre Damon. Il espérait sans doute la voir éperdue de reconnaissance ! C’était quand même lui la cause de tous leurs ennuis. Si seulement il s’était abstenu des crimes que Caroline avait tenté de mettre sur le dos de Stefan ! Aussitôt, elle chercha celui-ci des yeux et demanda :

— Où est Stefan ?

Tante Judith la regarda d’un air désapprobateur.

— Je ne l’ai pas vu.

Puis elle se tourna vers Damon avec un grand sourire.

— Et si vous veniez dîner avec nous, Damon ? Après, peut-être qu’Elena et vous…

— Arrête ! lança la jeune fille à Damon qui afficha un étonnement poli.

— Pardon ? s’indigna tante Judith.

— Tu sais très bien ce que je veux dire ! Cria Elena sans quitter Damon des yeux. Arrête ça tout de suite.

15.

— Elena, comment peux-tu être si mal élevée ! Tu as passé l’âge des enfantillages !

Sa tante Judith se mettait rarement en colère, mais, là, elle était furieuse.

— Ce ne sont pas des enfantillages ! De toute façon, tu ne peux pas comprendre…

— Je comprends, tu as réagis de la même manière l’autre jour, quand Damon est venu dîner. Tu ne crois pas qu’un invité mérite plus de considération ?

C’était mots pour mots ce qu’avait dit Damon, mais dans la bouche de sa tante ! C’était le bouquet !

— Arrête ton délire, tu ne sais même pas de quoi tu parles.

— Alors là, tu dépasses les bornes ! Explosa sa tante. Tu es devenue infernale depuis que tu sors avec ce garçon !

— C’est ça ! Ironisa Elena, en foudroyant Damon du regard.

— Exactement ! Depuis qu’il t’a tourné la tête, tu n’es plus la même. Irresponsable, cachottière… et insolente ! Son influence sur toi est désastreuse. Il est temps de faire cesser tout ça !

— Ah oui ? Fit Elena en regardant tour à tour Damon et tante Judith. Eh bien je suis désolée, mais il faudra que tu t’y fasses. Je ne laisserai jamais tonte Stefan ! Pour personne d’autre et encore moins pour toi !

Ces derniers mots s’adressaient à Damon, mais sa tante hoqueta d’indignation.

— Ça suffit ! intervint Robert, qui venait d’arriver avec Margaret. C’est comme ça que ce garçon t’encourage à parler à ta tante !

— Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! Fit Elena qui eut soudain conscience des yeux braqués sur eux, tout autour. Mais ça lui était complètement égal. Ça faisait trop longtemps qu’elle refoulait son angoisse et sa colère… sans compter toutes les humiliations qu’elle subissait au lycée. A présent, toutes ces émotions remontaient à la surface : elle avait l’impression d’être sur le point d’exploser. Son cœur cognait comme un tambour, ses oreilles sifflaient. Elle n’avait qu’une idée en tête : remettre à leur place tous ceux qui s’acharnaient contre elle.

Ce garçon, comme tu dis s’appel Stefan, poursuivit-elle d’une voix glaciale. C’est le seul ici qui compte pour moi, et je suis heureuse de t’apprendre que nous sommes fiancés !

— Ne sois pas ridicule s’exclama Robert.

— Et ça c’est ridicule ? cria-t-elle en toi fourrant sa bague sous le nez. On va se marier, que ça te plaise ou non !

— Y manquerait plus que ça ! hurla Robert, au bord de l’apoplexie.

Damon, l’air incrédule, lui saisit la main. Il lui suffit de voir l’anneau pour tourner les talons en écumant de rage. Tante Judith qui bafouilla d’indignation.

— Elena, je t’interdis de…

— Tu n’es pas ma mère ! lui balança Elena.

Les larmes lui obstruaient la vue. Elle en avait assez. Tout ce qu’elle voulait, c’était rejoindre Stefan. Il n’y avait que lui qui l’aimait.

Elle plongea brusquement dans la foule avec l’idée d’aller le retrouver à la pension. Elle fut soulagée que Bonnie et Meredith ne la suivent pas.

Le parking était quasi désert puisque la plupart des familles assistaient aux festivités de l’après-midi. Elle repéra Matt en train d’ouvrir sa portière.

— Matt ! Tu t’en vas ?

— Euh… non. Il faut que j’aide Lyman à ranger les tables. Je voulais juste me débarrasser de ce truc, répondit-il en posant son trophée à l’intérieur. Ça va, toi ? s’inquiéta-t-il devant son air traumatisé.

— Oui… ai fait, non. Mais ça ira mieux quand je me serai tirée d’ici. Tu peux me prêter ta voiture ? J’en ai pas pour longtemps.

— Euh, oui, mais… je peux te conduire, tu sais, je vais dire à Lyman que…

— Non ! Excuse-moi, je voudrais être seule. S’il te plait…

Elle lui arracha le trousseau des mains.

— Je te la ramène très vite, promis. Ou Stefan. Si tu le vois, tu peux lui dire que je suis à la pension ? Merci !

Elle claqua la portière sans écouter ses protestations, et fit marche arrière dans un vrombissement de moteur, maltraitant au passage la boîte de vitesses. Matt la regarda partir avec impuissance.

Elena, pleurant à chaudes larmes, conduisait au radar. Une colère terrible la submergeait Elle allait s’enfuir avec Stefan. Ils allaient voir, tous autant qu’ils étaient ! Elle ne remettrait plus jamais les pieds à Fell’s Church ! Tante Judith s’en voudrait à mort, et Robert regretterait toutes les horreurs qu’il lui avait balancées. Mais elle ne leur pardonnerait jamais. Elle n’avait besoin de personne encore moins de tous les gros nuls de ce sale lycée où, du jour au lendemain, elle était passée du statut de star à celui de paria, sous prétexte qu’elle n’aimait pas la bonne personne. Puisque c’était comme ça, elle se passerait de famille et d’amis.

Lorsqu’elle s’engagea enfin dans l’allée sinueuse qui menait à la pension, elle se calma un peu. Enfin, elle n’en voulait pas à tout le monde. Bonnie et Meredith ne lui avaient rien fait. Matt non plus. Elle fut soudain prise d’un rire nerveux. Pauvre Matt, on voulait toujours lui emprunté sa poubelle ambulante ! Il devait les trouver bizarres Stefan et elle.

Elle pleurait et riait en même temps, à présent. Et dire qu’elle était dans tous ses états alors qu’elle aurait dû être en train de fêter le fiasco monumental de Caroline ! La tête qu’elle avait faite ! Ce serait génial de revoir ça en vidéo. Elle se remit peu à peu de ses émotions, et la fatigue lui tomba dessus d’un seul coup. Elle se gara et s’appuya contre le volant en essayant de ne plus penser à rien. Une fois ses esprits repris, elle descendit de la voiture. Elle allait attendre Stefan dans sa chambre. Ensuite, ils retourneraient au lycée pour essayer de réparer le mal qu’elle avait fait à tante Judith. La pauvre ! Elle s’en était pris plein la figure devant tout le monde…

« J’ai vraiment pété les plombs ! » se dit Elena. Mais elle avait encore les nerfs à fleur de peau. La preuve quand elle trouva porte close et que personne ne répondit coups de sonnette insistants, ses yeux s’embuèrent nouveau. Mme Flowers devait elle aussi assister aux festivités. Avec le froid, elle n’avait aucune envie de poiroter sur le perron… Il ne lui restait plus qu’à attendre dans la voiture.

Elle jeta un coup d’œil au ciel. Le temps s’était dégradé depuis le matin : des nuages noirs avançaient dangereusement, et une épaisse brume montait des champs voisins. Le vent le renforçait de minutes en minutes agitant violemment les branches d’arbres. Bientôt les bourrasques plaintives se changèrent en hurlements.

Elena lança des regards inquiets autour d’elle. Avec la tempête qui s’était levée, elle percevait une pression anormale autour d’elle. C’était comme si une force mystérieuse avait empli l’atmosphère. Elle gagnait en puissance, s’approchait de plus en plus, et se refermerait bientôt sur elle…

Elena se retourna. Elle scruta les chênes qui se balançaient derrière la pension. Au-delà, il y avait la forêt, puis la rivière et le cimetière. Elle sentait sans la voir une présence au loin… quelque chose de maléfique.

— Oh, non… , murmura-t-elle, terrifiée.

Une silhouette invisible, gigantesque, se cabrait pour mieux fondre sur elle. C’était le mal en puissance, une créature animée d’une furie bestiale qui voulait la vider de son sang.

Un jour, Stefan lui avait parlé de cette soif irrépressible qu’il subissait malgré lui. À cet instant, elle comprit ce que cela voulait dire. Elle la ressentait… dirigée contre elle.

— Non !

La force malfaisante se dressait maintenant haut au-dessus de sa tête. Elena ne voyait toujours rien, mais c’était comme si des ailes gigantesques se déployaient de part et d’autre pour l’étouffer.

— Non !

La chose plongeait vers elle. Folle de terreur, elle se précipita vers la voiture et s’acharna hystériquement sur la serrure tout en luttant contre les éléments. Le vent déchaîné, lui perçait les tympans, visage lui brouillaient la vue. La clé finit par tourner dans la serrure. Elena se rua à l’intérieur et s’y barricada. Sauvée ! Elle se jeta ensuite en travers des sièges pour s’assurer que les portières arrière étaient hermétiquement fermées.

Mais la tempête grondait tel un océan en furie, ballottant la vieille voiture en tous sens.

— Arrête, Damon !

Son cri se perdit dans les mugissements du vent. Elle plaqua les mains sur le tableau de bord dans un effort dérisoire pour stabiliser la voiture. Les coups de boutoir redoublèrent de violence.

Soudain, à travers la vitre arrière qui s’embuait, elle distingua une silhouette. Elle était terrifiante. Les contours étaient flous, mais ca ressemblait à un immense oiseau de neige et de brume qui fondait sur elle !

— Démarre ! Vite ! s’ordonna-t-elle.

Par miracle, le véhicule asthmatique démarra du premier coup. Elena fit demi-tour dans un crissement de pneus. Elle avait la créature à ses trousses, de plus en plus gigantesque dans le rétroviseur. Il fallait absolument qu’elle retourne en ville : Stefan s’y trouvait forcément, et il était sa seule planche de salut.

A l’instant où Elena déboulait en trombe sur la route Fell’s Creek, un éclair aveuglant déchira le ciel, accompagné d’un coup de tonnerre assourdissant. Dans un fracas un chêne s’abattit à quelques centimètres de son pare-chocs, lui barrant ma route vers la ville. Elle était prise au piège. Impossible de s’en sortir… A moins que.

Stefan lui avait expliqué, que l’eau était une puissante protection, contre les forces maléfiques. Elle devait gagner la rivière. Elle fit demi-tour, en brutalisant la boîte de vitesse, et fonça à tombeau ouvert vers le pont Wickery, échappant de peu, à un nouvel assaut de la monstrueuse créature.

Les éclairs redoublèrent en nombre et en intensité. Elle parvint à éviter par miracle, les autres arbres qui s’effondrèrent devant elle. Le pont ne devait plus être très loin. Elle voyait l’eau scintiller sur la gauche. Une violente rafale de neige, vint obscurcir le pare-brise. L’action des essuie-glaces, lui permirent néanmoins d’entrevoir une structure sombre devant elle. Elle avait réussi !

Elle négocia son virage au hasard. Elle n’avait pas le choix de toute façon. La voiture dérapa sur les planches glissantes, et les roues se bloquèrent. Elena tenta de redresser le véhicule, mais elle n’y voyait rien et c’était si étroit…

Elle percuta de plein fouet le garde fou qui vola en éclats. Les planches pourries cédèrent, et après une chute qui lui sembla interminable, la Ford s’enfonça dans l’eau.

Elena poussait des hurlements sans s’en rendre compte. Très vite, les flots tumultueux se refermèrent sur la carrosserie. Les vitres cédèrent une à une, laissant pénétrer l’eau glacée dans l’habitacle.

Elena ne voyait plus rien, n’entendait plus rien. Et elle n’arrivait plus à respirer. Il lui fallait absolument de l’air… Elle ne pouvait pas mourir, c’était impossible.

« Stefan, au secours voulut-elle crier » : L’eau s’engouffra dam sa gorge, puis dans ses poumons. Elle se débattit jusqu’à l’épuisement. Ses forces l’abandonnait ses mouvements se firent désordonnés, puis des mouvements de plus en plus spasmodiques.

Enfin, tout fut fini.

Bonnie et Meredith inspectaient les abords du lycée avec une impatience croissante. Lorsqu’elles avaient vu Stefan sortir avec Tyler et ses copains, elles avaient d’abord voulu les suivre. Mais la scène d’Elena avait détourné leur attention. Matt leur avait ensuite annoncé qu’elle lui avait emprunté sa voiture. Quand elles étaient reparties à la recherche de Stefan, il n’y avait plus personne dehors.

— Et pour couronner le tout, l’orage va nous tomber dessus, bougonna Meredith. T’as vu ce vent ? On va pas tarder à recevoir une sacrée saucée !

— Ou carrément de la neige, avec ce froid, répliqua Bonnie en frissonnant. Mais où est-ce qu’ils sont passés à la fin ?

— On ferait mieux de s’abriter quelque part, suggéra Meredith avec lassitude. Tiens, qu’est-ce que je te disais !

Les gouttes glaciales se mirent à tomber. Meredith et Bonnie se précipitèrent vers le premier abri qu’elles trouvèrent une baraque de chantier, dont la porte était entrouverte. Bonnie glissa le nez dans entrebâillement, et recula aussitôt.

— Tyler et sa bande ! souffla-t-elle à Meredith. Ils barraient le passage de Stefan. Caroline se tenait dans un coin.

— C’est forcément lui qui me la piqué ! Accusait-elle.

— Piquer quoi ? fit Meredith.

Toutes les têtes se tournèrent vers la porte. Caroline fit la grimace en les voyant sur le seuil.

— Dégagez toutes les deux grogna Tyler, ou vous allez le regretter.

Meredith l’ignora royalement.

— Stefan, je voudrais te parler.

— Deux secondes. T’as entendu ? lança-t-il ensuite à Tyler. Elle t’a posé une question.

— T’inquiète, je vais y répondre, mais d’abord je vais m’occuper de ton cas, rétorqua celui-ci en frappant sa paume de son gros poing. Je vais te transformer en chair à saucisse, Salvatore.

Des ricanements s’élevèrent.

Bonnie n’avait qu’une envie : prendre ses jambes à son cou. Mais, alors qu’elle s’apprêtait à traîner Meredith vers la sortie, une voix étrange jaillie de sa gorge :

— Le pont !

Tout le monde se tourna vers elle.

— Quoi ? fit Stefan.

— Le pont répéta-t-elle malgré elle, sans pouvoir contrôler les sons qui émanaient de sa bouche.

Elle écarquillait les yeux comme si elle était en proie à une affreuse vision.

— Elena, elle est près du pont s’affola-t-elle en retrouvant sa voix habituelle. Stefan, elle est en danger. Il faut y aller, vite !

— Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna celui-ci.

— C’est vrai ! Elle est en train de se noyer ! Vite !

Des étoiles dansaient devant ses yeux. Ce n’était pourtant pas le moment de tomber dans les pommes.

Stefan et Meredith échangèrent un coup d’œil indécis. Soudain, Stefan força le passage, et ils s’élancèrent tous les trois vers le parking. Tyler se jeta aussitôt à leur poursuite. Mais dehors, la violence de la tempête le découragea.

— Qu’est-ce qu’elle peut bien faire dehors avec un temps pareil ? Cria Stefan en s’engouffrant dans la voiture de Meredith.

— Elle était furax, répondit celle-ci en reprenant son souffle. Matt nous a dit qu’elle avait emprunté sa voiture.

Bonnie eut à peine le temps de monter à l’arrière que Meredith faisait demi-tour sur les chapeaux de roue.

— Elle lui a dit qu’elle allait à la pension, reprit-elle en faisant face au vent.

— Non, elle est au pont ! intervint Bonnie. Plus vite, Meredith ! On va arriver trop tard…

Son visage ruisselant de larmes convainquit Meredith. Elle appuya à fond sur le champignon. La voiture, balayée par d’énormes rafales, dérapait sur la chaussée lassante. Un vrai cauchemar. Et Bonnie qui n’arrêtait pas de sangloter, les mains crispées sur le dossier du siège avant.

— Attention, à l’arbre ! hurla Stefan.

Meredith écrasa la pédale de frein. La voiture finit en crabe et s’arrêta à quelques mètres d’un énorme tronc couché en travers de la route. Ils sortiraient de la voiture et subirent aussitôt l’assaut des éléments déchaînés.

— Impossible de le déplacer, il est trop gros ! déclara Stefan. Il faut continuer à pied !

Sans blague ! songea Bonnie en escaladant tant bien que mal les branchages. Mais de l’autre côté, les rafales glacées eurent tôt fait d’engourdir son cerveau. En quelques minutes, Meredith et elle furent transformées en glaçons. Et cette route qui n’en finissait pas… Elles tentèrent d’accélérer leur marche en se soutenant, pensant pouvoir lutter plus facilement contre les coups de boutoir du vent Mais c’est à peine si elles y voyaient, et sans Stefan pour guide, elles se seraient dirigées droit dans la rivière. Bonnie était sur le point de s’effondrer de fatigue quand Stefan poussa un cri.

Meredith l’enserra davantage et elles se mirent à courir tant bien que mal. Quand elles arrivèrent enfin au pont, elles s’arrêtèrent net.

— Oh mon Dieu ! hurla Bonnie.

Un spectacle apocalyptique se jouait devant eux. Le pont Wickery n’était plus qu’un tas de décombres. Le garde-fou était arraché d’un côté, et le plancher défoncé. Au-dessous, des poutres brisées et des bouts de bois étaient ballottés en tous sens par les eaux sombres.

Et au milieu des débris, il y avait la vieille Ford de Matt. Seuls les phares de l’eau.

— N’y vas pas ! Non ! Arrête hurla Meredith à Stefan.

Il n’eut pas un coup d’œil en arrière et plongea dans les tourbillons de la rivière. Les flots se refermèrent sur lui.

Bonnie vécut l’heure qui suivit comme dans un songe, le choc et la fatigue l’avaient assommée. Elle se rappelait avoir attendu désespérément, dans la tourmente de la tempête, que Stefan émerge de l’eau. Quand, au bout d’une éternité, sa silhouette courbée était enfin apparue sur la berge, elle avait à peine réagi. En apercevant le corps sans vie qu’il tenait dans ses bras, elles n’avaient ressenti aucune horreur, seulement un immense chagrin.

L’expression de Stefan en train d’essayer de ranimer Elena avait été effrayante. Mais Bonnie avait eu du mal à reconnaître son amie tant qui ressemblait à une poupée de cire. Il lui avait paru impossible que cette forme inerte puisse vivre un jour. C’était d’ailleurs stupide de se démener sur elle comme sur une noyée. On n’avait jamais vu de poupées se mettre à respirer, Meredith avait tenté de l’arracher des bras de Stefan en hurlant.

Bonnie l’avait entendue parler de séquelles irréversibles sans bien comprendre. Elle avait trouvé bizarre qu’ils puissent à la fois se disputer et pleurer toutes les larmes de leur corps.

Puis Stefan s’était calmé. Il était resté assis sur la route, sourd au cri de Meredith, serrant contre lui le cadavre cireux d’Elena. Son air pétrifié était encore plus terrifiant que ses pleurs.

Bonnie fut soudain ramenée à la vie par une indicible terreur. Son instinct la prévenait d’un danger imminent. Stefan avait lui aussi perçu la menace. Tous ses sens étaient aux aguets.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? avait hurlé Meredith en le voyant se raidir.

— Vite ! Partez ! avait-il répondu sans lâcher son fardeau. Mais on ne peut pas te laisser… protesta Meredith.

— Il faut partir, je te dis Bonnie, emmène-la, vite !

C’était la première fois qu’on avait demandé à Bonnie de prendre la situation en mains. Elle avait attrapé Meredith par le bras. Stefan avait raison. Elles devaient fuir sur le champ ou elles allaient y passer à leur tour. Bonnie avait entraîné son amie en dépit de ses protestations.

— Je vais l’allonger sous les saules ! avait lancé Stefan.

Bonnie n’avait d’abord pas compris pourquoi il avait dit ça. Plus tard, lorsqu’elle reprit ses esprits, la réponse lui apparut. Il leur avait indiqué le lieu ou il la laisserai tout simplement parce qu’il ne serait plus là pour les aider à la retrouver.

16.

Cinq siècles auparavant, dans les ruelles sordides de Florence, Stefan, affamé et épuisé, avait fait un serment. Celui de ne jamais se servir de ses pouvoirs pour faire du mal aux créatures plus faibles que lui.

Il allait rompre sa promesse. Il embrassa le front glacé d’Elena avant de l’étendre. Il reviendrait plus tard, s’il le pouvait. La force maléfique avait dédaigné Bonnie et Meredith comme prévu. C’était lui qu’elle voulait. Elle était tapie dans l’ombre, à guetter ses mouvements, et il ne la ferait pas attendre très longtemps.

Il bondit sur la route balayée par le vent glacial en s’efforçant de chasser de son esprit l’image de la morte. Conscient qu’il devait d’abord retrouver ses forces avant de se battre, il se concentra pour localiser la proie qu’il convoitait.

Il ne mit que quelques minutes pour retrouver Tyler et ses copains, qui n’avaient pas bougé de la baraque de chantier. Avant qu’ils aient eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait, la fenêtre vola en éclats.

Stefan était bien décidé à tuer. Il fondit sur Tyler et lui planta ses canines dans la gorge. Mais, dérangé par un des gros bras, il n’eut pas le temps de le vider de son sang. Stefan plaqua sa nouvelle victime au sol, refermant ses mâchoires sur son cou. Le goût ferreux du sang chaud le revigora en se diffusant en lui comme de la lave en fusion. Il lui en fallait encore. Il était avide de vie, et de pouvoir. Son festin avait décuplé ses forces : il assomma sans peine tous les autres avant de pomper leur précieux nectar jusqu’à la dernière goutte.

Il s’occupait de sa dernière victime, la bouche dégoulinante de sang, quand il aperçut Caroline, recroquevillée dans un coin. Son air hautain avait totalement disparu. Elle avait les yeux exorbités d’un cheval terrorisé et bafouillait des supplications inintelligibles.

Lorsque Stefan la souleva, elle poussa un gémissement d’effroi. Il lui attrapa les cheveux sans ménagement pour découvrir sa gorge. À l’instant où il dévoilait ses canines acérées comme des dagues, elle hurla de terreur et perdit connaissance.

Il la lâcha. De toute façon, il était déjà gavé de sang. C’était la première fois qu’il sentait une telle force bouillonner en lui.

À présent, il était en mesure d’affronter Damon. Il assortit de la baraque sous la forme d’un faucon qui prit majestueusement son essor dans le ciel déchaîné. Cette nouvelle enveloppe était prodigieuse. Il était ivre de puissance. … et de cruauté. Sa vue incroyablement perçante lui fit trouver sans mal l’endroit qu’il cherchait : une clairière perdue parmi les chênes.

Indifférent aux assauts du vent, il fondit sur son ennemi avec un cri féroce. Damon, surpris par l’attaque, eut beau se protéger le visage des deux bras, il ne parvint pas à empêcher le rapace de lui entailler la chair. Il hurla autant de douleur que de rage.

Stefan ponctua son offensive par une mise en garde muette. Il n’y a plus de petit frère qui tienne. Je vais te vider de ton sang.

La voix narquoise et haineuse de Damon l’atteignit en retour comme une onde de choc. C’est comme ça que tu me remercies de vous avoir sauvés, Elena et toi ?

Le faucon replia ses ailes et partit de nouveau en piqué avec un seul but : tuer. Il visa les yeux. Ses serres lacérèrent jusqu’au sang les joues de son frère. Le bâton dont ce dernier s’était armé siffla à quelques centimètres de lui.

— Tu aurais mieux fait de nous tuer tous les deux ! lança-t-il à Damon.

— Je vais me faire le plaisir de corriger cette erreur ; répliqua ce dernier en rassemblant ses pouvoirs, même si je ne vois pas de qui tu parles. Qui suis-je censé avoir tué ?

L’innocence que feignait son frère redoubla la rage de Stefan et il fondit sur sa proie avec une hargne inouïe, Mais cette fois, le bâton ne rata pas sa cible, et le faucon l’aile pendante, s’abattit par terre, juste derrière Damon.

Stefan reprit aussitôt sa forme humaine. Son bras cassé le faisait à peine souffrir tant il suffoquait de colère, Avant que Damon n’ait eu le temps de se retourner ; il se jeta sur lui et, de sa main valide, l’empoigna par le cou.

— Tu le sais bien. Elena, murmura-t-il en lui plantant ses dents dans la chair.

L’obscurité… un froid glacial… quelqu’un appelant à l’aide… une extrême fatigue…

Lorsque Elena battit des paupières, les ténèbres se dissipèrent, mais elle était toujours glacée jusqu’aux os. Le fait d’être allongée dans la neige n’était pas seul en cause. Quelque chose, dans son corps, avait changé.

Elle se redressa. Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle s’était endormie dans son lit… non, il y avait eu cette commémoration. Elle se revit sur scène. Quelqu’un faisait une drôle de tête. Ça l’avait fait rire, mais elle ne se rappelait plus pourquoi. Tout s’embrouillait dans son cerveau. Des visages fantomatiques dansaient devant ses yeux, des fragments de phrases résonnaient à ses oreilles. Elle ne comprenait rien.

Tout ce qu’elle voulait, c’était dormir. La neige et le froid lui étaient indifférents. Elle se rallongea, mais aussitôt, les hurlements dans sa tête recommencèrent. Quelle étrange sensation ! Ce n’était pas son ouïe qui les captait. Non, ils résonnaient dans son esprit avec une clarté stupéfiante. C’était les cris de rage et de douleur d’un être à l’agonie.

Elle surprit soudain un mouvement furtif dans l’arbre. Un écureuil. Elle perçut distinctement son odeur subtile. Bizarre. C’était la première fois qu’elle arrivait à capter ce genre de choses ! Il la fixa de son petit œil noir avant de s’élancer vers le long du tronc. La main d’Elena partit comme un éclair, ratant de peu sa proie, et ses ongles griffèrent l’écorce du saule.

Qu’est-ce qui lui avait pris d’essayer d’attraper cette pauvre bête ? Elle tenta d’y voir plus clair dans son esprit, puis se rallongea, épuisée.

Les cris continuaient. Elle se boucha les oreilles. En vain. Quelqu’un était blessé, et en mauvaise posture. Il se battait. Un combat. C’était donc ça ! Elle pouvait se rendormir, à présent. Mais elle n’y parvint pas. Une force irrésistible lui ordonnait de se lever.

Bon, d’accord, elle devait y aller. Et après, elle retournerait se reposer. Quand elle l’aurait vu.

Ça y est ! Ça lui revenait ! C’était celui qui la comprenait, qui l’aimait. Celui avec qui elle voulait vivre pour toujours. Son visage lui apparut au milieu des brumes qui obscurcissaient son esprit. Elle le contempla avec amour et se décida à affronter cet atroce blizzard. Elle devait trouver la clairière pour le rejoindre.

Elle sentait le feu qui brûlait en lui. Il ressemblait à celui qui couvait en elle. Mais ses appels désespérés étaient sans équivoque. Il était en danger. Elle les entendait vraiment à présent. Ils devenaient de plus en plus distincts à son oreille à mesure qu’elle progressait à travers la forêt.

Là-bas sous le chêne centenaire. C’était bien lui. Elle reconnaissait son regard d’un noir profond et son sourire énigmatique.

Elena secoua les cristaux de glace accrochés à ses cheveux et s’avança dans la clairière.