/ Language: Français / Genre:antique, / Series: Révolution française

Aux armes citoyens!

Max Gallo


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MAX GALLO

de l’Académie française

RÉVOLUTION FRANÇAISE

2. Aux armes, citoyens !

(1793-1799)

 

 

 

 

 

 

 

XO ÉDITIONS

PREMIÈRE PARTIE

21 janvier 1793 – 2 avril 1793

« La fièvre révolutionnaire est une terrible maladie »

 

« Nous avons maintenant deux sortes de Jacobins et de patriotes qui se haïssent aussi cruellement que les royalistes et les Jacobins originaux. La dernière espèce de Jacobins s’appelle Girondins ou brissotins ou rolandistes… La haine va toujours croissant entre les deux partis… La fièvre révolutionnaire est une terrible maladie. »

Nicolas Ruault, libraire

le 6 février 1793

1.

Louis Capet ci-devant Louis XVI, roi de France, est donc monté sur l’échafaud, le lundi 21 janvier 1793, peu avant dix heures vingt du matin.

Il a voulu parler au peuple, mais à cet instant, Santerre, l’ancien et riche brasseur du faubourg Saint-Antoine, devenu commandant général de la garde nationale, a, selon un témoin, « levé son épée et fait battre tous les tambours et sonner toutes les trompettes pour étouffer la voix de ce malheureux monarque. Aussitôt les bourreaux le saisissent, le lient à la fatale planche et font tomber sa tête que l’un d’eux montre trois fois au peuple. »

Il est dix heures vingt.

« Je n’ai pas la force de vous en dire davantage aujourd’hui… mais plus un événement tragique est douloureux, plus on veut en savoir les causes et les détails », poursuit ce témoin, le libraire Ruault, esprit « éclairé », garde national, Jacobin de la première heure.

« Je tiens ceux-ci d’un homme qui était posté à deux pas de cette fatale voiture et qui nous les a racontés hier soir les larmes aux yeux. Il nous disait que plus de la moitié de la troupe qui remplissait la place était attendrie, frémissait d’horreur lorsqu’elle vit le roi monter les mains liées, les cheveux coupés, sur l’échafaud. Si on lui eût laissé la liberté de parler, de se faire entendre de cette multitude, qui sait ce qui serait arrivé ? Un mouvement de générosité pouvait s’emparer de cette foule, elle pouvait saisir ce prince, l’arracher des mains de ses bourreaux et le porter de l’échafaud au trône. Il y aurait peut-être eu bataille sur la place… Mais il n’en a point été ainsi : sa destinée était de mourir de la mort des coupables en présence d’une foule immense d’hommes qui, il n’y a pas si longtemps encore, étaient ses sujets. »

En fait, pas un seul incident n’a troublé l’exécution du roi. La dispersion des dizaines de milliers d’hommes de troupe mobilisés dans tout Paris s’est effectuée dans l’ordre.

« Malgré les prédictions sinistres, lit-on dans les Annales patriotiques, Paris n’a jamais été plus tranquille. L’indifférence pourrait être le sentiment qui domine le plus… »

Et Lucile, l’« adorable petite blonde », l’épouse d’à peine vingt-deux ans de Camille Desmoulins, le journaliste et député à la Convention, ami de Danton, écrit : « C’est aujourd’hui qu’on a fait mourir Capet. Tout s’est passé avec une tranquillité parfaite. »

Dès le soir du lundi 21 janvier, la vie a repris. Les théâtres sont ouverts, les cafés remplis.

On parle davantage de l’assassinat du régicide Le Peletier de Saint-Fargeau, par un garde du corps du ci-devant roi, que de l’exécution du monarque, ce « tyran ». La Convention a décidé d’accorder à Le Peletier les honneurs du Panthéon.

Son corps nu, « huilé, verni », est exposé, puis transporté en grande pompe jusqu’au Panthéon, et suivi par les députés, des soldats et des gardes nationaux en armes. Et lorsque le cortège passe sur le Pont-Neuf, on tire trente coups de canon.

« Ce bruit porta l’épouvante dans le Temple. »

Là, dans cette prison, Marie-Antoinette qu’on n’appelle plus que la « veuve Capet », devenue une vieille femme méconnaissable, passe de la prostration à des convulsions, « Madame Élisabeth, la sœur du roi, est morte d’effroi, la petite princesse – Madame Royale – se roule par terre, le petit dauphin se cache entortillé dans les rideaux du lit de sa mère. On daigna les tirer de leur effroi. »

Mais l’enterrement de Le Peletier bouleverse les patriotes.

Lucile Desmoulins confie :

« J’ai vu ce malheureux Saint-Fargeau. Nous avons fondu toutes en larmes lorsque le corps est passé, nous lui avons jeté une couronne… Je ne pouvais rester seule et supporter les terribles pensées qui allaient m’assiéger. Je courus chez Danton, il fut attendri de me voir encore pâmée. »

Les Jacobins craignent que les « aristocrates », et ceux qu’ils soudoient ou entraînent, ne les assassinent et ne préparent un assaut contre les sans-culottes et la Convention.

Robespierre accuse le ministre de l’intérieur, le Girondin Roland, d’avoir partie liée avec les aristocrates.

Et Roland démissionne, mais le procès des Girondins continue.

N’ont-ils pas, au cours du procès du roi, tenté d’en appeler au jugement du peuple, puis évoqué le sursis ?

Alors que cent pour cent des Montagnards ont voté la mort, et qu’il s’est trouvé trente-huit pour cent de députés de la Plaine pour voter avec eux, seuls quatorze pour cent des Girondins ont choisi d’être des régicides.

Aux yeux des plus déterminés des Jacobins, cette « prudence » des Girondins n’est qu’un calcul coupable et dangereux à l’heure des périls.

Car dès le 28 janvier, le comte de Provence, frère du roi en exil à Hamm, en Westphalie, a proclamé, dans une déclaration aux émigrés, le dauphin roi de France et de Navarre sous le nom de Louis XVII. Lui-même s’est institué régent, son frère cadet, le comte d’Artois, devenant lieutenant général du royaume.

Le programme du comte de Provence veut effacer la Révolution.

Il faut rétablir la monarchie sur les bases inaltérables de son antique constitution et la « religion de nos pères » dans la pureté de son culte et de sa discipline. Il faut redistribuer à leurs légitimes possesseurs les « biens nationaux », punir les crimes commis depuis 1789, et venger le sang de Louis XVI.

Ces paroles ne paraissent pas vaines.

Le jour de la mort de Louis XVI, la Cour d’Angleterre a pris le deuil. Autour d’elle, une première coalition s’est constituée avec l’Espagne, le Portugal, la Sardaigne, le royaume de Naples, la Hollande, les États allemands, l’Autriche, la Prusse, la Russie.

Face au député montagnard Barère, ancien avocat au parlement de Toulouse, qui du haut de la tribune de la Convention déclare : « Un ennemi de plus pour la France n’est qu’un triomphe de plus pour la liberté », Marat et Brissot -1’« Exagéré » et le Girondin pour une fois d’accord – mettent en garde contre les illusions.

« Comme je connais l’Angleterre, dit Marat, je ne puis me dispenser d’observer que c’est à tort que l’on croit ici que le peuple anglais est pour nous. »

Brissot ajoute que le cabinet anglais a par ses calomnies réussi à « dépopulariser notre révolution dans l’esprit des Anglais et à populariser la guerre ».

« Citoyens, continue Brissot, il ne faut pas vous dissimuler les dangers de cette nouvelle guerre ; c’est l’Europe entière, ou plutôt ce sont tous les tyrans de l’Europe que vous avez maintenant à combattre et sur terre et sur mer. »

Alors : « Il faut que la grande famille des Français ne soit plus qu’une armée, que la France ne soit plus qu’un camp où l’on ne parle que de la guerre, où tout tende à la guerre, où tous les travaux n’aient pour objet que la guerre. »

Mais la guerre exige la traque de l’ennemi et de ses complices, installe le règne du soupçon, la crainte – et la réalité – des conspirations, des trahisons. Et donc la mort qu’on donne et qu’on magnifie :

Mourir pour la patrie

Est le sort le plus beau

Le plus digne d’envie.

Danton s’écrie : « Ô Le Peletier, ta mort servira la République ! Je l’envie, ta mort ! »

Robespierre, dans un discours aux Jacobins, le 13 mars 1793, s’écrie, alors que la situation militaire devient difficile, que les contre-attaques autrichiennes obligent les armées de Dumouriez qui étaient entrées en Hollande à reculer en Belgique :

« Nous saurons mourir, nous mourrons tous ! »

Marat lui répond aussitôt :

« Non, nous ne mourrons point, nous donnerons la mort à nos ennemis et nous les écraserons. »

Et Danton exalte lui aussi l’unité :

« Maintenant que le tyran n’est plus, tournons toute notre énergie, toutes nos agitations vers la guerre… Citoyens, prenez les rênes d’une grande nation, élevez-vous à sa hauteur… »

C’est un « duel à mort » qui s’engage.

Le marquis de La Rouerie, qui avait échoué au mois d’août 1792 à soulever les départements de Bretagne et du Poitou, pour sauver le roi, meurt d’une « fièvre cérébrale » en apprenant l’exécution de Louis XVI. On saisit des papiers dans le château de La Guyomarais – Côtes-du-Nord – où le marquis s’était réfugié, et ses proches sont arrêtés.

Avec la mort de La Rouerie, il n’y a plus d’organisation royaliste ni dans l’Ouest ni dans le reste de la France.

Mais le danger est aux frontières.

Mercy-Argenteau, l’ancien ambassadeur autrichien, écrit :

« Ce ne sont ni une ni plusieurs batailles gagnées qui réduiront une nation, laquelle ne peut être gagnée qu’autant que l’on exterminera une grande portion de la partie active et la presque totalité de la partie dirigeante. Faire main basse sur les clubs, désarmer le peuple, détruire cette superbe capitale, foyer de tous les crimes, de toutes les horreurs, provoquer la famine et la misère, voilà les déplorables données de l’entreprise à remplir. »

Et le directeur général des Affaires étrangères de Vienne, le baron von Thugut, ajoute qu’il est « essentiel qu’il y ait des partis en France qui se combattent et s’affaiblissent mutuellement »…

Ils existent, et donnent libre cours à leur haine réciproque.

Pourtant Maximilien Robespierre, le 5 février, en appelle à la mesure :

« Ne perdons jamais de vue que nous sommes en spectacle à tous les peuples, que nous délibérons en présence de l’univers. Nous devons nous tenir en garde contre les écarts même du zèle le plus sincère. »

Mais lui-même, après cet éloge de la mesure, attaque avec violence les Girondins, et ceux-ci dans le journal de Brissot, Le Patriote français, lui répondent, se moquant de cet « Incorruptible », qu’ils décrivent, en quelques vers, arrivant au Paradis :

Suivi de ses dévots

De sa cour entouré

Le Dieu des sans-culottes

Robespierre est entré.

Je vous dénonce tous, cria l’orateur blême

Jésus ! Ce sont des intrigants :

Ils se prodiguent un encens

Qui n’est dû qu’à moi-même.

Maximilien n’oubliera pas ces blessures d’amour-propre, d’autant plus vives qu’elles aggravent les divergences politiques profondes qui séparent Montagnards, Girondins et Enragés.

Robespierre s’oppose à Brissot, à Roland, à Buzot, cet avocat d’Évreux élu par le tiers état et qui fut proche de Robespierre au temps des États généraux. Mais que 1789 paraît loin ! Buzot est tombé sous le charme de Manon Roland.

Lors du procès de Louis XVI, il a voté pour l’appel au peuple, et pour le sursis. Il est l’ennemi déclaré de Marat, dont il demande l’expulsion de la Convention : « Marat, cet homme impur ; dans nos départements on bénira le jour où vous aurez délivré l’espèce humaine d’un homme qui la déshonore… »

Ceux des citoyens qui ne sont pas enrôlés dans l’un ou l’autre camp regardent avec inquiétude, et même effroi, cette guerre qui déchire ceux qui jadis étaient unis.

« Nous avons maintenant deux sortes de Jacobins et de patriotes qui se haïssent aussi cruellement que les royalistes et les Jacobins originaux », constate, amer et accablé, Ruault ce libraire qui précisément fut jacobin, dès les débuts du club.

« La dernière espèce de Jacobins s’appelle Girondins ou brissotins ou rolandistes. Mais la haine va toujours croissant entre les deux partis. »

À Paris, explique Ruault, « la faction des anciens Jacobins paraît la plus forte. Elle entraîne avec elle tout le menu peuple, pour ne pas dire la populace qui est aujourd’hui un mot proscrit et imprononçable publiquement. »

Dans chaque section, une « réserve soldée » – payée par la Commune – d’une centaine d’hommes, toujours les mêmes, fait la loi. Ils sont quatre ou cinq mille « tape-dur », dans la capitale. Plus d’un millier d’entre eux se retrouvent dans les tribunes de la Convention, et ponctuent les discours de leurs menaces, orientant les débats, pesant sur les votes des députés.

Un témoin anglais – Moore –, effaré et effrayé devant cette situation, conclut que l’égalité entre les départements n’existe pas.

Par la pression de l’émeute, Paris fait la loi à la Convention et à toute la France.

Le « peuple souverain » se réduit bien souvent à ces « milliers de tape-dur », dont on soupçonne qu’ils sont « dirigés secrètement par un petit nombre de démagogues ».

Danton dénonce « un tas de bougre d’ignorants n’ayant pas le sens commun, et patriotes seulement quand ils sont soûls. Marat, ajoute-t-il, n’est qu’un aboyeur, Legendre n’est bon qu’à dépecer sa viande… »

Mais ces sans-culottes composent les comités de surveillance, qu’ont créés les sections et qui procèdent aux visites domiciliaires, interrogent les « suspects ». Et qui ne l’est pas ?

« Il est difficile, il est dangereux, à un patriote, à un républicain de bonne foi et qui a des principes sages et modérés de se montrer, de parler même en société », écrit le libraire Ruault.

Selon lui, la mort du roi a divisé les Parisiens.

« Si on la blâme devant des gens qui l’approuvent, ce sont des cris de fureur, des rages qui engendrent des haines entre amis et parents et vice versa. »

« Le même désordre est entre les patriotes : êtes-vous ancien jacobin, vous ne pouvez parler devant un Girondin sans que l’aigreur se manifeste tout à coup. »

Ruault est persuadé qu’un « tel état social ne peut durer longtemps ; un parti écrasera l’autre et mettra le reste à l’unisson ».

Il est fasciné par l’évolution de ces hommes qu’il a connus avant que la passion politique et la haine ne les entraînent.

Ainsi le baron allemand Jean-Baptiste Cloots, qui, jadis doux, honnête, généreux, se fait désormais appeler Anacharsis Cloots, a inventé le mot « septembriser ».

Il a qualifié les massacres de « scrutin épuratoire dans les prisons ».

Député à la Convention, il se présente comme l’« Orateur du genre humain ». Il est suivi par une véritable cour de parasites qui vivent de son immense fortune. « Il faut l’écouter et ne pas le contredire. Ce serait peine perdue d’entreprendre de le guérir de sa furie ; ils sont par centaines de cette force dans la Convention. »

Ce sont ces députés-là, dont Danton dit qu’« ils ne savent voter que par assis et levé, mais ils ont de la force et du nerf ».

Et Ruault ajoute : « Il faut marcher en silence avec eux, si l’on veut se lever et se coucher tranquille. »

« La fièvre révolutionnaire est une terrible maladie. »

Il suffit d’une représentation théâtrale pour qu’elle se manifeste.

On donne ainsi en janvier 1793 au théâtre du Vaudeville La Chaste Suzanne.

« Une douzaine de gens armés ont fait impérieusement la loi à sept ou huit cents spectateurs en les menaçant de leur brûler la cervelle s’ils osaient applaudir quelques allusions aux circonstances qui se rencontrent dans cette pièce. Le triomphe des tueurs a été complet. Les dociles spectateurs, malgré qu’ils eussent pour eux une majorité bien reconnue de cent contre un, ont prestement abandonné le champ de bataille à leurs maîtres », rapporte La Feuille du matin, du 26 janvier 1793.

Et cependant, trois jours plus tard, le peuple rassemblé se retrouve librement sur la place du Carrousel pour une cérémonie de plantation d’un arbre de la Liberté, en souvenir des patriotes qui, le 10 août, tombèrent en ce lieu en s’élançant à l’assaut du château des Tuileries.

« Un faisceau de piques représentant les quatre-vingt-quatre départements sous le couvert d’un seul bonnet, précédait le jeune chêne, lequel a été planté au son des airs de Ça ira, de la Carmagnole et autres chants patriotiques », raconte le Bulletin national.

Les sans-culottes brandissent les piques, l’« arme sainte ». Ils sont, disent-ils, « prêts à verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la patrie ».

Quand le sans-culotte se présente dans les assemblées de citoyens, peut-on lire dans un opuscule – Qu’est-ce qu’un sans-culotte ? – publié au printemps 1793, il n’est pas « poudré, musqué, botté, dans l’espoir d’être remarqué par toutes les citoyennes des tribunes, mais bien pour appuyer de toute sa force les bonnes motions et pulvériser celles qui viennent de la faction abominable des hommes d’État, du serpent Brissot, du coquin Barbaroux, du sucré Pétion ou du chien et de l’hypocrite Roland ».

Et ce sans-culotte qui « travaille de ses mains, sait labourer un champ, forger, scier, limer, couvrir un toit, faire des souliers », qui habite dans les étages supérieurs de la maison, est bon ami, bon père, bon fils, frère de tous les sans-culottes. Il est homme de conviction, de passion, et donc de haine pour ses adversaires.

Il est montagnard. Ils sont girondins et aristocrates.

Et la misère exacerbe les passions.

Des Enragés – Jacques Roux, Varlet –, devant la hausse des prix, la chute de l’assignat réclament le cours forcé de la monnaie, la taxation des subsistances, la réquisition des grains, le jugement des accapareurs.

À Lyon, quatre mille canuts demandent à la municipalité d’imposer un tarif de façon aux fabricants.

« Les forces et les biens de chacun sont à la disposition de la société », déclare le député Rabaut Saint-Étienne, pasteur, fils de pasteur et Girondin, qui a refusé de voter la mort du roi, mais se dresse contre les « accapareurs ».

Le 23 février 1793, la foule amassée à la Halle dès l’aube se précipite sur les voitures chargées de pain et les pillent. Le 24, ce sont les boulangeries qui sont prises d’assaut, et le lendemain les épiceries sont dévalisées à leur tour.

Le 24 encore, les blanchisseuses ont pillé sur les bords de la Seine les bateaux chargés de savon qui y étaient amarrés.

Et Marat, dans son Journal de la République, écrit le 25 février :

« Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs mettrait fin aux malversations. »

Ainsi, les divisions haineuses s’aggravent entre d’un côté les Girondins, qui veulent protéger les propriétés, de l’autre les Montagnards, qui soupçonnent et craignent que des « conspirateurs » ne créent des troubles pour susciter l’intervention de l’armée, le général Dumouriez venant rétablir l’ordre à Paris, et peut-être placer sur le trône un Orléans, Philippe Égalité.

C’est ce risque qui incite Robespierre à condamner les pillards qui envahissent les épiceries :

« Le peuple doit se lever non pour recueillir du sucre mais pour terrasser les brigands, dit-il… De chétives marchandises doivent-elles l’occuper ?… Nos adversaires veulent effrayer tout ce qui a quelque propriété… Le peuple de Paris sait foudroyer les tyrans mais il ne visite point les épiciers… »

Mais de l’autre côté il y a les Enragés, qui envahissent la Convention, exigent le châtiment des « ennemis », des « conspirateurs », des « accapareurs » qui affament le peuple.

Il y a l’abbé Roux, l’Enragé, qui déclare :

« Je pense que les épiciers n’ont fait que restituer au peuple ce qu’ils lui faisaient payer beaucoup trop cher depuis longtemps. »

Et qui, après les heures de pillage, ajoute :

« La journée eût été plus belle encore s’il y avait eu quelques têtes coupées. »

La situation, dans ces journées de la fin février 1793 et des dix premiers jours du mois de mars, est donc grave.

À l’intérieur du pays, les pillages, la crainte du complot.

Sur les frontières, les assauts des Autrichiens, les succès de la première coalition contre la France.

La République avait annexé Nice, Monaco, et Danton dans une envolée avait réclamé la réunion de la Belgique, soulevant l’enthousiasme de la Convention :

« Je dis que c’est en vain qu’on veut faire craindre de donner trop d’étendue à la République. Ses limites sont marquées par la nature. Nous les atteindrons toutes, des autres coins de l’horizon, du côté du Rhin, du côté de l’Océan, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République, et nulle puissance humaine ne pourra nous empêcher de les atteindre. »

Et, brandissant les poings, Danton a ajouté :

« On vous a menacés des rois, vous avez déclaré la guerre aux rois, vous leur avez jeté le gant et ce gant est la tête du tyran. »

Mais les réformes de l’armée, l’amalgame entre « Blancs » – bataillons de l’armée ci-devant royale – et « Bleus » -bataillons de volontaires –, la création de demi-brigades de trois mille trois cents hommes, mobiles, ne suffisent pas à forger l’instrument capable de s’opposer aux troupes de la coalition, dans une guerre longue, dévoreuse d’hommes.

Et d’autant plus si l’on veut que la République atteigne, comme l’a déclaré Danton, les « frontières naturelles ».

Alors il faut décréter, le 24 février 1793, une levée de trois cent mille hommes, et la Convention établit le nombre des volontaires que chaque département doit fournir selon l’importance de sa population et du nombre d’hommes « réquisitionnés » lors des précédentes levées.

Il faut faire vite, parce que, sur les frontières, l’armée de Dumouriez recule. Et l’on commence à soupçonner ce général, qu’on a vu à Paris, que l’on sait proche des Girondins, de Manon Roland, et que Danton paraît soutenir.

La peur du coup de force, du complot, soulève les sans-culottes, les Enragés, qui encerclent la Convention, envahissent les tribunes.

Et c’est dans ce climat que, dans la nuit du 10 au 11 mars 1793, les députés votent la création d’un tribunal criminel extraordinaire nommé bientôt « Tribunal révolutionnaire ».

On se souvient des massacres de Septembre, et Danton s’écrie :

« Le salut du peuple exige de grands moyens, des mesures terribles… Profitons des fautes de nos prédécesseurs. Faisons ce que n’a pas fait l’Assemblée législative. Soyons terribles, pour dispenser le peuple de l’être. »

Les « délégations » mandatées par les quarante-huit sections de Paris se succèdent à la tribune de la Convention.

Elles font toutes la leçon aux députés, s’inquiètent de la situation aux frontières, des victoires des Autrichiens, de la retraite des troupes de Dumouriez, et une fois encore, ces « sectionnaires » redoutent la trahison du général, reprenant ainsi les accusations de Marat.

« Nous venons sans crainte de vous déplaire jeter la lumière sur vos erreurs et vous montrer la vérité », lance un sans-culotte aux députés.

Puis, inspiré par l’abbé Jacques Roux, par Varlet, par les Enragés, l’orateur des sections répète :

« Citoyens législateurs, ce n’est pas assez d’avoir déclaré que nous sommes républicains français, il faut encore que le peuple soit heureux, il faut qu’il ait du pain, car où il n’y a pas de pain, il n’y a plus de loi, plus de liberté, plus de république. »

Danton intervient, veut éviter l’affrontement entre ceux qui possèdent et ceux qui sont démunis, tous patriotes, tous républicains !

« Que les propriétaires ne s’alarment pas, dit-il. La nation toujours juste respectera les propriétés. Respectez la misère et la misère respectera l’opulence ! Ne soyons jamais coupables envers le malheureux et le malheureux qui a plus d’âme que le riche ne sera jamais coupable ! »

La Convention l’acclame. Les députés votent l’abolition de la contrainte par corps.

Mais le soir, les femmes aux premiers rangs des manifestants envahissent les tribunes des Jacobins, stigmatisent cette « société pleine d’accapareurs », ovationnent les noms des Enragés, Jacques Roux, Varlet.

La hausse des denrées, la peur de l’étranger, de ces troupes autrichiennes qui ont réoccupé Aix-la-Chapelle et Liège, la crainte d’un complot aristocratique, se nouent pour accroître la tension.

On pille. On saccage les imprimeries des journaux girondins, dans la nuit du 9 au 10 mars, les Enragés tentent de former un comité d’insurrection.

Les citoyens patriotes et modérés s’indignent.

« Le défaut d’ordre a fait tout le mal, affirme le libraire Ruault. Comment quatre ou cinq mille femmes des faubourgs, quelques hommes, des petites filles, des petits garçons, auraient-ils pu forcer seize ou dix-huit cents boutiques à livrer la chandelle à douze sous, le sucre à vingt-cinq, le café à quinze, le savon à dix-huit, si la force publique les eût devancés d’une heure ou deux ?… La municipalité dit, pour s’excuser, que ce désordre a été fomenté par l’étranger. Je n’en crois rien du tout. Il n’est pas besoin de l’étranger pour ravager Paris… »

Et la voix de cet homme patriote, sage et cultivé, devient rageuse, menaçante, tant le besoin d’ordre et la peur de l’anarchie sont grands.

« Il y a dans Paris, cette grande ville, trop de gredins, trop de femmes mégères, de malheureux que la misère poursuit soit par leur faute, soit par la faute du gouvernement, si on ne les réprime point, si la municipalité les laisse faire : sinon on sera forcé de les tuer comme des voleurs de grands chemins, il n’y aura pas d’autres moyens d’assurer les propriétés. »

Au même moment, dans tout l’Ouest de la France, plus de cent paroisses, du Maine-et-Loire, de la Vendée à la Loire-Inférieure entrent en insurrection, apprenant que la Convention réclame des hommes en vertu de la levée de trois cent mille hommes qui doivent se porter aux frontières.

Les paysans s’arment, se dressent contre ces « bourgeois » des villes, ces « républicains » accapareurs, ces « sans-Dieu » qui ont persécuté les « vrais » prêtres et soutenu les abbés constitutionnels.

La violence se déchaîne. On frappe. On tue. On crucifie même. On massacre.

À Machecoul, dimanche 10 mars, c’est le carnage. Il y aura près de six cents tués. On extermine les patriotes de toute la région. Les prisonniers attachés à une longue corde et formant « chapelet » sont menés le long des douves du château, fusillés, achevés à coups de pique.

On voit surgir un Comité royal, qui dans une proclamation du 12 mars 1793 reconnaît Louis XVII comme souverain et refuse obéissance à la Convention.

Une « armée catholique et royale » se constitue, se donnant des chefs, tel ce Cathelineau, colporteur, père de cinq enfants, qui s’écrie à la nouvelle que dans les paroisses on s’en est pris aux « patriotes », aux prêtres assermentés, et qu’on refuse de « livrer » ses jeunes hommes :

« Maintenant il faut aller jusqu’au bout, si nous en restons là, notre pays va être écrasé par la République. »

On scande : « Vive Dieu ! Vive le roi ! »

On « enjoint aux habitants de Cholet de livrer leurs armes aux commandants de l’armée chrétienne forte de trente mille hommes, promettant dans ce cas seulement d’épargner les personnes et les propriétés », signé Stofflet, commandant, Barbotin, aumônier.

Les insurgés, dans le brouillard épais de ces premiers jours de mars, forment des masses noires et compactes, qui ne rencontrent que la résistance de quelques centaines de gardes nationaux, vite massacrés ou mis en fuite.

Et les paysans insurgés tirent les bourgeois républicains hors de leurs domiciles et les massacrent.

On chante une Marseillaise retournée :

Aux armes, Poitevins, formez vos bataillons !

Marchons ! Le sang des Bleus rougira nos sillons.

C’est la guerre dans ces départements, la guerre aux frontières. Les journaux « patriotes » appellent aux armes :

« Debout ! Toujours debout républicains ! Toujours armés, c’est le seul moyen de vivre libres ! Soyez fermes, vos ennemis seront vaincus », lit-on dans Le Républicain.

Il faut brandir « le poignard vengeur qui purge la patrie des monstres qui méditent son esclavage ».

À la tribune de la Convention, Maximilien Robespierre, malgré les interruptions des députés girondins, propose de « changer le système actuel de notre gouvernement ».

Mais il est obligé de se taire sous l’avalanche de protestations, de cris, d’injures, de moqueries, et c’est le soir, au club des Jacobins, qu’il s’exprime :

« J’ai été réduit à l’impuissance d’élever ma voix dans la Convention à cause de la faiblesse de mon organe, avoue-t-il, je n’ai pu faire retentir mes derniers accents sur les dangers qui menacent les patriotes. »

Les Jacobins l’acclament : Qu’il parle ! Qu’il parle !

« Il faut, dit Maximilien, que l’exécution des lois soit confiée à une commission si sûre que l’on ne puisse plus vous cacher ni le nom des traîtres ni la trame de la trahison. »

2.

La trahison, en ce mois de mars 1793, Robespierre n’est pas seul à la craindre, à la dénoncer.

Marat depuis longtemps déjà dévoile les « machinations infernales » qui menacent la Révolution.

Il n’épargne personne, voit naître à chaque instant des conspirations. Il lui suffit d’apprendre que Camille Desmoulins et un autre Montagnard, Chabot, ont été invités à dîner par des généraux, pour qu’il les avertisse, qu’« il ira à la tête de tous nos braves sans-culottes, relancer ces sybarites et de la belle manière » et donner une leçon à ces citoyens « bien connus pour avoir un estomac aristocratique ».

Il s’en prend au général Dumouriez, à son entourage d’officiers monarchistes. Dumouriez n’a-t-il pas à son état-major Louis-Philippe Égalité, ci-devant duc d’Orléans ?

Et n’est-ce pas ce Dumouriez qui dans une lettre à la Convention vient d’accuser les députés de vouloir mener en Belgique « une guerre criminelle » ? Il sermonne les représentants du peuple : « Vous ne souffrirez pas, écrit le général, que vos armées soient souillées par le crime et en deviennent les victimes. »

Les députés se rebiffent et Marat qu’on traitait de « monstre incendiaire » est tout à coup écouté, porté à la présidence des Jacobins, d’où il lance ses appels à l’action :

« Frères et amis, les maux de la République sont au comble. Et le moment est venu où le courage des républicains doit éclater. Que la nation se lève, que les députés s’expliquent et fassent justice de Brissot, de Vergniaud, du général Dumouriez, de tous les autres généraux conspirateurs et fonctionnaires publics traîtres à la nation… »

Il interpelle Danton :

« Je le somme de monter ici à la tribune, et de déchirer le voile des trahisons qui nous environnent… »

Et tout à coup, il tire brusquement de dessous sa houppelande un poignard long d’une coudée et l’agite devant les yeux des citoyens rassemblés au club des Jacobins :

« Voilà l’arme avec laquelle je jure d’exterminer les traîtres, s’écrie Marat. Voilà l’arme que je vous invite à fabriquer pour les citoyens qui ne sont point au fait des évolutions militaires. Je vous propose d’ouvrir une souscription et je vais moi-même vous donner l’exemple. »

L’assistance est fascinée par ce discours, ces gestes, cette énergie :

« Formez donc une armée centrale qui marchera contre les royalistes et les modérés, reprend Marat ; nommez le chef et vous aurez la victoire », lance-t-il en brandissant son poignard.

« Oui, oui, Marat, tu seras notre chef », crient les Jacobins en jetant en l’air chapeaux et bonnets phrygiens.

« Comptez sur ma surveillance, conclut Marat. Nous devons frapper de grands coups, je vous avertirai aussitôt qu’il en sera temps. »

Le 15 mars, Danton et le député Delacroix sont partis en Belgique pour rencontrer Dumouriez.

Les Montagnards suspectent Danton de conspirer avec le général. Ne l’a-t-il pas toujours défendu ?

Danton, partisan de l’occupation, voire de l’annexion, de la Belgique a poussé Dumouriez à l’offensive. « Nous aurons des hommes, des armes, des trésors de plus », a-t-il répété.

Et Delacroix a dit, cyniquement, aux soldats : « Vous êtes sur un pays ennemi, housardez et dédommagez-vous de votre perte… Pillez, nous partagerons et je vous soutiendrai dans la Convention. »

On a même accusé Delacroix d’avoir patronné à Liège une fabrique de faux assignats.

Et ce sont ces Montagnards-là, qu’on envoie tenter de convaincre ou de « garrotter » le général Dumouriez ! Il leur suffit de quelques heures, pour comprendre que le général a choisi.

Il vient d’être battu – le 18 mars – par les troupes de Saxe-Cobourg, à Neerwinden puis à Louvain.

Il abandonne la Belgique, traite avec les Autrichiens, invite ses officiers, ses régiments, à marcher sur Paris, à en finir avec l’anarchie. Il veut s’opposer aux violences des Enragés : « C’est mon armée que j’emploierai… Plus de la moitié de la France veut un roi. »

Il reste à Danton et à Delacroix à regagner rapidement Paris, à apprendre que Dumouriez est passé à l’ennemi avec son état-major après avoir en vain essayé de convaincre ses troupes de le suivre soit à Paris, soit dans le camp autrichien.

Un jeune colonel, Davout, commandant les bataillons de volontaires de l’Yonne, a fait ouvrir le feu sur Dumouriez, et celui-ci, entouré de dragons autrichiens, entraînant avec lui bon nombre d’officiers, et surtout Louis-Philippe ci-devant duc de Chartres, n’a trouvé son salut qu’en galopant à bride abattue à travers champs !

À Paris, avant que cette trahison ne soit connue, c’est déjà le temps des suspects.

Les sans-culottes des comités de surveillance exigent des citoyens qu’ils produisent des « certificats de civisme, de garde montée, de quittance d’une fonction, de passeports visés… On a soumis l’entrée et la sortie de Paris à une très grande rigueur à cause de nombreux malveillants qui se sont glissés dans la ville et après lesquels on court de tous côtés. Si vous n’êtes pas en règle on vous prend pour un de ceux-là, et vous êtes arrêté comme malveillant, au moins comme suspect. »

On est traduit devant le Tribunal révolutionnaire, condamné le plus souvent. Les juges ne prononcent pas systématiquement la peine de mort. Mais la guillotine est en place. Au mois de mars 1793, on décapite une dizaine de condamnés à mort et les appels des Enragés de Marat à châtier les traîtres se multiplient. La peur s’insinue dans chaque conscience parce qu’on sait que la violence, la Terreur, apparaissent comme des recours face à une situation de plus en plus difficile. La mort rôde. Il faut vaincre et pour cela tuer ou mourir.

Ces jours-là de la fin mars 1793, on apprend que tout l’Ouest s’est soulevé. On s’y bat contre l’enrôlement des jeunes hommes, « pour le roi, pour LouisXVII » et « pour la vraie religion attaquée par les gueux de Paris ».

Aux premiers chefs, Cathelineau, Stofflet, issus du monde des « petites gens », paysans, artisans, s’ajoutent désormais des « aristocrates », en fait des hobereaux, comme Bonchamps, Lescure, d’Elbée, Charette, La Rochejaquelein.

Les paroisses se rallient, les petites villes tombent – Châtillon, Bressuire –, la Bretagne et la Normandie fermentent.

D’Elbée et Sapinaud qui commandent la « grande armée catholique et royale » en appellent à l’Angleterre et à l’Espagne, coalisées contre la République.

« Depuis un mois, écrivent-ils, nous sommes en état de contre-révolution, nos armées conduites par la Divinité et soutenues par nos valeureux habitants des campagnes ont déjà conquis le bas Anjou et le Poitou, où régnerait la tranquillité si nos villes capitales ne tenaient à un maudit esprit de révolution, que nous serions en état de réduire si nous avions de la poudre promptement. »

Cette situation lorsqu’elle est connue à Paris angoisse les députés, les patriotes, qui ont le sentiment d’être acculés, pris à la gorge, trahis.

Ils apprennent, avec retard, que le général Dumouriez en passant à l’ennemi, et comme gage de sa trahison, a livré aux Autrichiens les quatre commissaires de la Convention qui, accompagnés du général Beurnonville, qui fut ministre de la Guerre et son ami, venaient pour lui transmettre la convocation de la Convention à se présenter à la barre, devant elle. Dumouriez sait qu’il sera mis hors la loi, c’est-à-dire passible d’être aussitôt condamné à mort et exécuté.

La Convention s’indigne de la rébellion de l’Ouest, de la trahison de Dumouriez :

« La contre-révolution marche, s’écrie Barère, et nous ne marchons qu’après elle ; nous ne délibérons qu’après les événements. Il nous appartient de les prévoir, et de les prévenir. Vous ne devez plus discuter, vous devez agir… Laissez de côté les demi-mesures, déclarez-vous corps révolutionnaire. »

Les députés l’écoutent, réagissent en prenant l’offensive.

En quelques jours, à la fin mars, la Convention vote une série de décrets de mort pour ceux qui proposeraient la « loi agraire » – le partage des biens. Car il s’agit de rassurer les propriétaires menacés par les Enragés.

Mais morcellement et vente des biens d’émigrés.

Mais mise hors la loi et peine de mort contre tous ceux qui participeraient aux révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires. Et création d’un Comité de salut public, surveillant les ministres, organe composé de neuf membres siégeant pour un mois puis renouvelés.

C’est le Comité de salut public qui dirigera en fait la République.

Et décision est même prise de lever l’immunité qui protégeait les députés. Ils pourront donc désormais être poursuivis.

Comité de salut public, Tribunal révolutionnaire, Comité révolutionnaire de surveillance dans les sections et les départements, envoi de « représentants en mission » : la République serre les poings.

Son arme est la surveillance des citoyens, et sa force la terreur.

Mais sa faiblesse, ce sont les divisions qui déchirent les « patriotes » : la haine est encore plus vive entre Montagnards et Girondins, ces derniers accusés d’avoir eu partie liée avec le général Dumouriez, le traître.

Et donc ils sont complices. Et Marat propose de nouveau qu’ils soient mis en accusation.

Danton, qui voudrait l’apaisement, est contraint de tenir le même langage que les Montagnards. Lui aussi a été proche de Dumouriez et a sans doute souhaité, comme le général, une monarchie constitutionnelle dont le souverain eût été un Orléans. Mais Philippe Égalité, ci-devant duc d’Orléans, a été arrêté à la suite de la défection de son fils Louis-Philippe, passé aux Autrichiens en compagnie de Dumouriez.

Alors Danton fait assaut d’éloquence pour détourner les soupçons qui pèsent sur lui.

« La guerre civile est allumée de toute part, dit-il. Et des passions misérables agitent nos représentants et cependant les contre-révolutionnaires tuent la liberté ! La statue de la liberté n’est pas fondue. Ce métal bouillonne ; si vous n’en surveillez le fourneau, vous serez tous brûlés ! Montrez-vous révolutionnaires ! Montrez-vous peuple et alors la liberté n’est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes doivent, comme les héros, être élevées à l’école du malheur. »

Dans Paris, c’est l’inquiétude, et la révolte des plus pauvres qui couve.

Ils se rassemblent au Palais-Royal.

Ils murmurent : « Lorsque nous avions un roi, nous étions moins malheureux qu’à présent que nous en avons sept cent quarante-cinq. »

Ces députés à la Convention, ainsi mis en cause, se sentent menacés.

Les sans-culottes « exagérés » les attendent à la sortie de la salle du Manège, les interpellent depuis les tribunes de l’Assemblée ou celles du club des Jacobins.

L’un des Enragés que suivent ces sans-culottes, Varlet, fonde, à l’annonce de la trahison de Dumouriez, un Comité central révolutionnaire qui va siéger à l’Évêché. C’est une Commune illégale, mais qui est composée des délégués des sections.

L’autre chef des Enragés, l’abbé Jacques Roux, convoque dans une assemblée générale tous les comités de surveillance. Et il obtient l’adhésion de la Commune.

Ainsi la Convention risque-t-elle d’être dépossédée de ses pouvoirs.

Maximilien Robespierre, dont se moquent les Girondins, mais que le peuple appelle déjà l’incorruptible, intervient souvent dans cette période tendue, incertaine, dangereuse, de la tribune du club des Jacobins, ou de celle de la Convention. « Il faut que le peuple sauve la Convention, dit-il, et la Convention sauvera le peuple… »

« Je dirai tout ce qu’il importe de connaître, poursuit-il, je ne dissimulerai aucune vérité. »

Et, implacable, il ajoute :

« Je déclare que la première mesure de salut public à prendre, c’est de décréter d’accusation tous ceux qui sont prévenus de complicité avec Dumouriez et notamment Brissot… Je ne veux que dire la vérité et quand les hommes que j’ai désignés auront assassiné la liberté et ses défenseurs, on dira qu’au moment où ils allaient exécuter leur complot liberticide je disais la vérité et que je démasquais les traîtres. »

On l’acclame. D’un geste, il arrête l’ovation. Sa voix devient plus aiguë, tranchante :

« Le moment est venu pour les patriotes, dit-il, de prendre dans toute son énergie cette haine vigoureuse et immortelle dont ils s’étaient montrés animés pour le nom des rois… »

Il s’interrompt, évoque « la punition d’un tyran », ce ci-devant roi de France, décapité.

« Cette punition sera-t-elle donc le seul hommage que nous ayons rendu à la liberté et à l’égalité ? »

Chaque auditeur se fige, devinant la gravité des propos qui vont suivre :

« Souffrirons-nous qu’un être non moins coupable, non moins accusé par la nation, et qu’on a ménagé jusqu’ici comme par un reste de superstition pour la royauté, souffrirons-nous qu’il attende tranquillement ici le fruit de ses crimes ? »

Maximilien Robespierre veut la tête de la ci-devant reine, Marie-Antoinette d’Autriche.

Il veut qu’elle soit traduite devant le Tribunal révolutionnaire, accusée d’avoir participé « aux attentats contre la liberté et la sûreté de l’État ».

L’auditoire frémit, applaudit, comprend qu’au moment où les troupes de la coalition, celles de Brunswick et de Saxe-Cobourg, reprennent Aix-la-Chapelle, Liège, encerclent vingt mille soldats français à Mayence, il faut faire couler de nouveau le sang royal entre les monarchies et la République pour empêcher toute négociation.

Et au même instant en effet, Fersen, toujours amoureux de la reine, fidèle et préoccupé du sort de la souveraine, écrit :

« Je ne serais pas étonné que les scélérats, se voyant battus partout, sans ressources, menacés de la famine et de la misère, missent le jeune roi et sa mère à Versailles et voulussent ensuite traiter avec eux et les puissances. »

Et Fersen écrit à Marie-Antoinette qu’elle aura besoin d’un « gueux », ce général Dumouriez. Cet homme est utile, explique Fersen, « il faut s’en servir et oublier le passé. Son intérêt est intimement lié au vôtre et au rétablissement de votre autorité comme régente. »

Mais il faut être loin de la France pour imaginer une telle issue. En fait, pour la première fois en cette fin du mois de mars 1793, la voix forte et écoutée de Robespierre a réclamé, par conviction et par habileté, pour « ranimer l’ardeur révolutionnaire », la tête de Marie-Antoinette.

Marat de son côté, à la tribune du club des Jacobins qu’il préside, demande la « destruction » de tous les députés qui ont proposé l’appel au peuple lors du procès de Louis XVI. Or, les Girondins ont tous été des « appelants » !

Il faut choisir son camp.

Et Danton, qui a tenté jusqu’au bout de ne pas rompre avec les Girondins, sent que, pour se sauver lui-même, il doit, à nouveau, suivre Robespierre et Marat. Il monte à la tribune des Jacobins, le visage empourpré, les veines de son cou gonflées de sang et de violence. Sa voix puissante s’élève.

Il rappelle qu’il a dit, autrefois, en septembre 1792, au temps des massacres : « Eh, que m’importe ma réputation ! Que la France soit libre et que mon sang soit flétri ! Que m’importe d’être appelé buveur de sang ! Eh bien, buvons le sang des ennemis s’il le faut ! »

Et haussant encore la voix, plus menaçant, il lance :

« Eh bien, je crois qu’il n’est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui en voulant le sauver, nous ont calomniés, dans toute la France. »

La tension est à son comble.

Les rumeurs les plus contradictoires se répandent dans Paris. On dit que l’armée de Dumouriez marche sur la capitale.

« Ce matin, à huit heures, des rappels nombreux ont fait courir aux armes et jeté l’alarme dans tous les cœurs.

« Les uns disaient qu’une partie de la Convention poursuivie par la peur avait quitté son poste. Les autres débitaient que les hussards étaient en pleine insurrection. Chacun faisait sa nouvelle et il résultait de cette confusion une cruelle incertitude sur le véritable état des choses.

« Nous avons été sous les armes depuis dix heures jusqu’à ce moment, sept heures du soir, et nous ne savons autre chose de ce grand mouvement sinon qu’on visite partout pour découvrir les émigrés et des armes cachées dans les maisons suspectes.

« En effet, des commissaires accompagnés de nombreuses patrouilles se sont portés dans les maisons et sont encore occupés, dans le moment que nous écrivons, aux visites domiciliaires qui doivent cesser avec le jour.

« Les barrières sont fermées et les rues barricadées. On ne laisse passer aucun citoyen qui ne soit muni de sa carte.

« Ces extrêmes précautions suggérées sans doute par la nécessité ont paru rigoureuses et ne peuvent être justifiées que par le danger de la chose publique. Salus populi suprema lux esto. Soit. Mais combien d’honnêtes artisans, d’utiles commerçants, et nos femmes timides souffrent de ces grands mouvements révolutionnaires et désirent une Constitution qui en arrête le cours rapide et destructeur. »

Le Bulletin national, en publiant cet article le 29 mars 1793, exprime les sentiments de ceux qui, gardes nationaux, répondant à l’appel aux armes de leur section, sont des modérés qui veulent sauvegarder les propriétés, souhaitent un retour à l’ordre, non pas celui, ancien, de la monarchie, mais celui d’une République apaisée, où la loi l’emporte sur le désordre révolutionnaire.

Mais dans les sections, et à la Convention ou aux Jacobins, ces hommes-là n’osent pas prendre la parole, craignant d’être aussitôt suspects. Et, en ces jours où la République est prise dans l’étau des armées de la coalition et des insurgés vendéens, ces « modérés » se rapprochent des Montagnards, car ils veulent sauver la République.

Ils soutiennent la constitution, le 6 avril, du Comité de salut public, dont les premiers membres sont en majorité issus des bancs de la Plaine, et des hommes qui ne se sont ralliés à aucun camp. Les seuls Montagnards avérés sont Danton et Delacroix, et encore ce dernier n’est-il que depuis peu montagnard.

Mais les députés de la Plaine (Barère, Cambon) membres du Comité de salut public veulent eux aussi, comme les Montagnards, défendre la Révolution.

Lorsque Barère reçoit la lettre que lui adresse, à la fin du mois de mars, le député Jean Bon Saint-André, pasteur, élu du Lot, et qui vient de parcourir comme représentant en mission plusieurs départements, il en fait part aux autres membres du Comité de salut public, et tous partagent les remarques de Jean Bon Saint-André :

« Partout l’on est fatigué de la Révolution, écrit le député. Les riches la détestent, les pauvres manquent de pain et on les persuade que c’est à nous qu’ils doivent s’en prendre… Nous faisons bien tous nos efforts pour redonner aux âmes un peu de ressort, mais nous parlons à des cadavres… Le pauvre n’a pas de pain et les grains ne manquent pas mais ils sont resserrés. Il faut très impérieusement faire vivre le pauvre si vous voulez qu’il vous aide à achever la Révolution… Les troubles de la Vendée et des départements voisins sont inquiétants sans doute mais ils ne sont dangereux que parce que le saint enthousiasme de la liberté est étouffé dans tous les cœurs. »

3.

Mais, en ce printemps 1793, peut-on ressusciter ce « saint enthousiasme de la liberté, étouffé dans tous les cœurs », quand ceux qui, en 1789, se dressaient unis contre les manœuvres de la Cour, sont désormais des ennemis chaque jour plus déterminés ?

Ainsi, en avril, la rumeur court selon laquelle les Enragés, les sans-culottes qui les suivent et la Commune de Paris préparent une « journée révolutionnaire », contre la Convention, pour les fêtes de Pâques.

Au club des Jacobins, Robespierre le jeune – Augustin Robespierre –, après Marat, après son frère Maximilien, déclare : « La Convention n’est pas capable de gouverner. Il faut attaquer les meneurs de la Convention. Citoyens, ne venez point offrir vos bras et votre vie, mais demandez que le sang des scélérats coule ! Il faut que tous les bons citoyens se réunissent dans leurs sections… viennent à la barre de la Convention nous forcer de mettre en état d’arrestation des députés infidèles… »

Il s’agit des Girondins.

Et à la Convention, les menaces, les injures fusent :

« Nous saurons mourir mais nous ne mourrons pas seuls », crient les députés girondins.

Ils répondent de cette manière aux sans-culottes qui viennent de déposer une pétition à la barre de la Convention.

Et ces pétitionnaires, sous les acclamations des citoyens des tribunes, ont lancé aux députés :

« Entendez-nous ! Entendez-nous pour la première fois. La nation est lasse d’être continuellement en butte à des trahisons… Elle est lasse de voir parmi vous d’infidèles mandataires… Qui méritait plus l’échafaud que Roland ? »

Les mots tombent comme des couperets : « majorité corrompue », « ligue qui veut nous vendre à nos tyrans et qui embrasse toute la France ».

Les pétitionnaires en appellent aux Montagnards :

« Montagne de la Convention, c’est à vous que nous nous adressons. Il faut que la France soit anéantie ou que la République triomphe. »

Or, la République, assaillie, est en péril.

Les « Blancs » de la « grande armée catholique et royale », commandés par d’Elbée, avancent vers Fontenay, dispersent les « Bleus », et même si l’armée échoue à conquérir un port qui lui permettrait de recevoir l’aide de l’Angleterre, elle est une grave menace.

Ces paysans royalistes et catholiques défient la République, humilient les « volontaires », les libèrent après les avoir tondus, gardent certains d’entre eux en otages. Et n’hésitent pas à fusiller.

Dans le Sud, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, les « modérés » s’organisent, exécutent les sans-culottes radicaux, expulsent les représentants en mission.

À Rouen, le pain manque, provoquant des émeutes qu’il faut durement réprimer.

Et même à Paris, aux Champs-Élysées, des promeneurs s’attroupent, crient « Marat à la guillotine ! ».

Les citoyens aisés s’inquiètent pour leurs propriétés, quand ils entendent Camille Desmoulins déclarer :

« On vous a parlé de deux classes de citoyens, des messieurs et des sans-culottes ; prenez la bourse des premiers et armez les autres ! »

Et ces « autres », précisément, réclament et obtiennent la fixation d’un maximum pour les prix des denrées et d’abord du blé.

Dans une adresse à la Convention, l’assemblée générale des maires et des officiers municipaux de Paris et des communes de la banlieue déclare :

« Qu’on n’objecte pas le droit de propriété ! Le droit de propriété ne peut être le droit d’affamer ses concitoyens. Les fruits de la terre comme l’air appartiennent à tous les hommes… »

Les Girondins s’insurgent, tentent de rassembler les propriétaires.

Pétion, l’ancien maire de Paris, s’adresse aux Parisiens :

« Vos propriétés sont menacées, dit-il, Parisiens sortez enfin de votre léthargie et faites rentrer ces insectes vénéneux dans leurs repaires ! »

« Vous êtes des scélérats ! » crie Danton aux députés girondins.

« Nous avons des enfants qui vengeront notre mort, lui répond-on. À bas le dictateur ! »

Guadet, avocat à Bordeaux, député à la Législative puis à la Convention, l’un des chefs girondins, interpelle les Montagnards :

« Votre opinion est comme le croassement de quelques corbeaux… »

« Vil oiseau, tais-toi ! » lui lance Marat.

Violences verbales, propositions si tranchées que plus rien ne semble pouvoir rapprocher la Montagne de la Gironde.

« Cet esprit d’opposition dégénère en deux partis permanents, fougueux, haineux, qui se déclarent une guerre à mort, au moment où la patrie est attaquée au-dehors et déchirée au-dedans, c’est là ce qui désespère les vrais républicains », écrit le libraire Ruault.

Il sent bien que cet affrontement ira jusqu’au bout. Les Girondins le désirent, comme les Montagnards.

« Celui qui n’est pas pour le peuple, celui qui a des culottes dorées est l’ennemi-né de tous les sans-culottes ! dit Robespierre à la tribune des Jacobins. Il n’existe que deux partis, celui des hommes corrompus et celui des hommes vertueux. »

Et à ses yeux, comme à ceux de Camille Desmoulins, les Girondins sont corrompus, ont choisi de vivre dans l’opulence.

Desmoulins ajoute même dans un pamphlet publié le 19 mai 1793, et intitulé Fragment de l’histoire secrète de la Révolution ou Histoire des brissotins, que les Girondins sont au service des agents de Pitt, du duc d’Orléans, et de la Prusse.

Brissot serait l’âme de ce complot anglo-prussien.

Il faut donc épurer la Convention de ces reptiles, de ces esclaves, de ces intrigants, de ces tartuffes, de ces brigands, de ces corrompus, et de ce « pauvre Roland, combien le calice du cocuage semble amer au vieillard ! ».

Desmoulins ne fournit aucune preuve de ce qu’il avance, mais il attise la haine, et Le Patriote français, le journal de Brissot, relève le gant.

« Depuis trop longtemps, le républicanisme et l’anarchie sont en présence et n’ont fait pour ainsi dire qu’escarmoucher. Cet état pénible ne peut plus se prolonger : on nous présente un combat à mort, eh bien acceptons-le ! »

Les Montagnards, les Enragés souhaitent et préparent cet affrontement.

Il faut, disent-ils, « purger », « épurer », « organiser » le vomissement des brissotins hors de la Convention.

Le Montagnard Carrier, ancien procureur à Aurillac sous l’Ancien Régime, élu député à la Convention, ajoute : « Il faut que Brissot tâte de la guillotine. Il faut qu’il la danse. » La menace est explicite.

Et les Girondins se défendent.

S’ils réussissent à juguler les quelques milliers de sans-culottes parisiens, le pays les suivra, pensent-ils, et rejettera les Marat, les Robespierre, les Hébert, les Danton.

Guadet, l’élu de Bordeaux au talent d’orateur éblouissant, voltairien sarcastique, se moque de Maximilien qui invoque l’Être suprême, la Providence :

« J’avoue, dit Guadet, que ne voyant aucun sens à cette idée de Providence je n’aurais jamais pensé qu’un homme qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois ans, à tirer le peuple de l’esclavage du despotisme peut concourir à le remettre ensuite dans l’esclavage de la superstition… »

Et Buzot, figure marquante du groupe des Girondins, n’hésite pas à proposer la fermeture du club des Jacobins :

« Voyez cette société, jadis célèbre, il n’y reste pas trente de ses vrais fondateurs. On n’y trouve que des hommes perdus de crimes et dettes. Lisez ses journaux, et voyez si tant qu’existera cet abominable repaire vous pouvez rester ici. »

Robespierre et les Jacobins n’oublieront pas ces attaques.

Il faut trancher. Le 12 avril, les Girondins accusent Marat d’appeler les citoyens à s’en prendre aux députés qu’il appelle « infidèles ».

Marat ?

C’est un « vil scélérat qui prêche le despotisme », lance Pétion.

Et quand Marat tente de répondre, les députés crient, tournés vers lui : « Taisez-vous, scélérat ! » Les Montagnards eux-mêmes le défendent sans aucune vigueur.

Seul Danton comprend qu’en décrétant Marat d’accusation, les Girondins commencent la bataille. S’ils l’emportent dans ce premier assaut, ils poursuivront demain tous les Montagnards. Or Marat, après un vote par appel nominal, est décrété d’accusation par 226 voix contre 92 et 46 abstentions !

Une forte majorité de la Convention suit donc la Gironde…

Marat, entouré de sans-culottes qui l’attendent à la sortie de la salle du Manège, échappe à l’arrestation, choisit la clandestinité, s’enfonçant dans « ses souterrains », tenant des assemblées ici et là, fustigeant les « perfides, les traîtres qui mènent la Convention ».

« Un peu de patience encore, ils succomberont sous le poids de l’exécration publique », assure-t-il.

Et il convainc.

Enfin Robespierre prend la parole en sa faveur :

« Ce n’est pas contre Marat seul qu’on veut porter le décret d’accusation, dit-il. C’est contre vous, vrais républicains, c’est contre vous qui avez déplu par la chaleur de vos âmes, c’est contre moi-même peut-être, malgré que je me sois constamment attaché à n’aigrir personne, à n’offenser personne. »

En quelques jours, la situation change.

Marat, jusqu’alors tenu à l’écart, devient le persécuté, le héros des sans-culottes, rassemblant autour de son nom les Montagnards, les Enragés, les membres de la Commune, les citoyens pauvres.

Lorsque, le mardi 23 avril, dans l’après-midi, Marat se présente à la prison de l’Abbaye, se constitue prisonnier, il sait qu’il ne risque plus rien. Il est accueilli par des officiers municipaux, des administrateurs de la Commune qui l’entourent, soupent avec lui, célèbrent son courage, le protègent d’éventuels assassins.

Et Marat pérore :

« Peuple, lance-t-il, c’est demain que ton incorruptible défenseur se présente au Tribunal révolutionnaire. Son innocence brillera. Tes ennemis seront confondus. Il sortira de cette lutte plus digne que toi. »

Le lendemain il va mener les débats devant le Tribunal, envahi par une petite foule de partisans, soutenu par l’accusateur public, Fouquier-Tinville, qui lui est favorable et qui laisse Marat prendre la parole, sans même se soucier de l’avis du président du Tribunal.

L’audience se transforme en assemblée sans-culotte.

« Citoyens, dit Marat, ce n’est pas un coupable qui paraît devant vous : c’est l’Ami du peuple, l’apôtre et le martyr de la liberté depuis si longtemps persécuté par les implacables ennemis de la patrie et poursuivi aujourd’hui par l’infâme faction des hommes d’État. »

Le procès de Marat devient un acte d’accusation contre les Girondins. Les jurés l’acquittent et l’honorent. On le coiffe d’une couronne ornée de rubans. Un cortège se forme pour le raccompagner à la Convention. On l’a fait asseoir sur un fauteuil qu’on soulève et que plusieurs personnes portent sur leurs épaules.

Combien sont-ils, ceux qui le suivent ? « Sept à huit cents pillards et brigands », écrit le journaliste girondin, député à la Convention, Gorsas. Ou bien cent mille, selon Marat ?

Tout au long du parcours, on l’acclame, on crie : « Vive la République ! Vive la liberté ! Vive Marat ! »

On force les portes de l’Assemblée. On s’installe sur les sièges des députés cependant que Marat, « couronné », prend place.

On scande « Vive l’Ami du peuple ! » et « À la guillotine les Girondins ! ».

Marat est entouré, embrassé par les femmes qui, entrées dans la salle de la Convention, se sont précipitées vers lui.

Il prend la parole :

« Je vous présente dans ce moment-ci un citoyen qui avait été inculpé, et qui vient d’être complètement justifié. Il vous offre un cœur pur. Il continuera de défendre avec toute l’énergie dont il est capable les droits de l’homme, la liberté, les droits du peuple. »

Les Girondins sont défaits.

Le Tribunal révolutionnaire, les officiers de la Commune, la garde nationale dont on a vu les bataillons escorter Marat, et ne pas interdire à la foule de submerger la Convention : tout leur échappe.

Le peuple des faubourgs, les pauvres, ne font aucune confiance à la Convention, là où les Girondins peuvent encore réunir une majorité, faire voter la constitution d’une Commission des Douze qui enquêtera sur les actes de la Commune.

Et cette Commission des Douze ordonne l’arrestation d’Hébert, l’éditeur et le rédacteur du Père Duchesne, le journal le plus enragé, le plus hostile aux Girondins mais le plus populaire.

On arrête aussi Varlet, et un autre Enragé, Dobsen, président de la section de la Cité, estimé des sans-culottes. On a oublié qu’Hébert est aussi substitut du procureur de la Commune de Paris, et que les Girondins ne disposent d’aucune force pour protéger la Convention.

Les bataillons de la garde nationale sont, en majorité, composés de sans-culottes « soldés », payés par la Commune, favorables à Hébert, à Varlet, aux Enragés, comme ils le sont à Marat.

Il ne reste aux Girondins que la force de la parole dans l’enceinte de la Convention.

Et encore !

Dans la nouvelle salle où la Convention s’est installée depuis le 10 mai, aux Tuileries, les députés sont entassés les uns sur les autres. Mais les tribunes peuvent contenir plus de quinze cents personnes, et elles sont si basses qu’on peut aisément descendre dans la salle se mêler aux députés.

Et les abords de l’Assemblée permettent à la foule de se réunir à proximité de la salle. Plus que jamais, les députés vont délibérer sous la pression des sans-culottes !

Quand le président de la Convention, le député girondin Isnard, reçoit une délégation de la Commune venue réclamer

— exiger – la libération d’Hébert, ses propos sont aussitôt répétés, et déclenchent la fureur de la foule.

Isnard s’est laissé emporter. Il a menacé Paris comme l’avait fait le Manifeste de Brunswick en 1792 !

« Écoutez ce que je vais vous dire, a crié Isnard, les yeux exorbités. Si jamais par une de ces insurrections qui se renouvellent depuis le 10 mars, et dont les magistrats de la Commune n’ont pas averti l’Assemblée, il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous déclare au nom de la France entière que Paris serait anéanti ! Puis la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur quelle rive de la Seine Paris a existé. »

Paroles d’émigré. Paroles de Prussien. Paroles de tyran et non paroles de représentant du peuple, de patriote, de républicain. Et dès le lendemain, 26 mai, Marat au club des Jacobins appelle à l’insurrection.

Les sections de Paris sont en effervescence.

On s’arme.

Un Comité central révolutionnaire et insurrectionnel issu de la Commune se réunit dans les locaux de l’Évêché.

Il nomme Hanriot, « fils du peuple », ancien petit commis à l’octroi de Paris, qui le 12 juillet 1789 a mis le feu aux barrières, puis a combattu aux Tuileries le 10 août 1792, commandant provisoire de la garde nationale de Paris.

Hanriot est proche d’Hébert, de Robespierre, des Enragés, influent parmi les sans-culottes, qui aiment sa voix et son éloquence de tribun populaire.

Face à lui, où sont les troupes décidées à protéger la Convention ? Qui soutient les Girondins à Paris, alors qu’ils viennent de menacer de détruire la capitale ?

À Paris, rue des Bourdonnais, dans les derniers jours de mai 1793, une patrouille arrête un ouvrier ivre qui crie à tue-tête :

« Vive la République : la viande est à vingt sols ! Vive la République : la chandelle est à trente sols ! Vive la République : les souliers sont à quinze livres ! »

On l’entoure. On commente son arrestation. Chacun sait qu’avant la Révolution, la viande était à cinq sols, la chandelle à dix sols et les souliers à trois livres !

Aux citoyens du comité de section qui l’interrogent, l’ouvrier répond « qu’il ne disait que ce que tout le monde savait, et parce qu’il ne fallait rien cacher au peuple, et qu’il n’avait pour motifs que la vérité et la liberté ! ».

On le relâche, mais tels sont les sentiments du peuple !

Même quand il assiste, plus spectateur qu’acteur, aux assemblées ou aux cortèges, ou au pillage des épiceries !

« C’est la nation qui prend son café », lance un passant. « Au moins elle ne le prend pas sans sucre ! » ajoute un autre.

On rit. On regarde. On écoute, on acclame Marat – sans se mêler au cortège qui l’accompagne.

« Il a beau être crâne, furieux, fanatique, sanguinaire, la victoire qu’il a remportée l’a rendu encore plus cher à son ami le peuple des faubourgs »… constate un témoin, qui ajoute : « Ce peuple a besoin d’idolâtrer quelqu’un. Il n’a point l’âme fière d’un républicain. Il est le même qui criait naguère “Vive le roi !”. Son idolâtrie n’a fait que changer d’objet. Il crie “Vive Marat !” ? Il a substitué une idole à une autre. »

Et le témoin poursuit :

« Et les Girondins ont fait la gaucherie d’envoyer Marat devant un tribunal tout composé de ses amis ! Marat et ses partisans se vengeront de cet affront. La porte du Tribunal révolutionnaire a été ouverte aux députés mêmes, par des députés ! Quelle inconséquence, quel oubli de bon sens, et de sa propre dignité ! Marat se fera un plaisir et un devoir d’y envoyer aussi quelque Girondin et qui ne sera pas jugé aussi favorablement qu’un Jacobin. »

Les haines entre « patriotes » sont si puissantes qu’on en oublie la menace extérieure, et la grande armée catholique et royale qui continue de se renforcer dans les départements de l’Ouest.

On ignore ces royalistes qui, commandés par un ancien député à la Constituante, Charrier, se rassemblent en Lozère, s’emparent de Marvejols et de Mende, et y massacrent les républicains.

On néglige ces Girondins et ces royalistes qui renforcent leur pouvoir à Lyon, après avoir fait emprisonner le Jacobin Chalier, ancien maire de la ville.

À Paris même, le Bulletin national rapporte que :

« On a trouvé aujourd’hui dans plusieurs endroits de la ville des cartes taillées en forme d’hirondelles et renfermant un papier bleu aux armes de la France et ces mots, écrits en jaune, “Vive le roi !”. De quatre jeunes gens surpris sur le Pont-Neuf, criant “Vive le roi !”, trois ont été arrêtés, le quatrième s’est jeté par-dessus le pont, dans la rivière. »

Ces « ennemis de la patrie », le Tribunal révolutionnaire les condamne à mort.

« Ils meurent avec un courage et une fermeté qui tiennent de l’enthousiasme, écrit le libraire Ruault. Ces criminels d’une nouvelle espèce vont à l’échafaud avec un héroïsme qui attendrit et qui fait peur. Ils se croient des martyrs. Les patriotes mourraient aussi s’ils étaient vaincus. Qui meurt pour son opinion doit être plaint, respecté et admiré. Mais il est triste, il est cruel, il est affreux, d’en venir à des extrémités aussi terribles. »

Mais ces jours de la fin mai 1793 ne sont pas voués à la compréhension de l’autre, à la compassion.

C’est la haine qui imprègne l’atmosphère de Paris.

« Le thermomètre de cette ville est au degré fixe de la terreur », écrit le Girondin Gorsas.

Les sans-culottes en armes, délégués des sections, envahissent les tribunes de la Convention, puis la salle qu’ont fuie les députés girondins comme ceux de la Plaine. Et les Montagnards restés seuls en séance ordonnent la libération de Varlet, de Dobsen, et la dissolution de la Commission des Douze. Mais le lendemain, 28 mai, les députés qui ne sont plus menacés rétablissent la Commission des Douze, par deux cent soixante-dix-neuf voix contre deux cent trente-huit.

La majorité est donc girondine, modérée.

Mais dans les sections on se rassemble, on s’arme, et dans la nuit du 30 au 31 mai, le tocsin sonne, les tambours battent la générale, le canon d’alarme tonne sur le Pont-Neuf. Dix-huit coups sont tirés, très espacés. Il est déjà entre onze heures et midi ce 31 mai.

Les députés siègent depuis six heures du matin.

La voix tonitruante d’Hanriot, qui commande les gardes nationaux, résonne.

« Quand il parle, rapporte un observateur de police, on entend des vociférations semblables à celles des hommes qui ont un scorbut, une voix sépulcrale sort de sa bouche et, quand il a parlé, sa figure ne reprend son assiette ordinaire qu’après des vibrations dans les traits, il donne de l’œil par trois fois et sa figure se met en équilibre. »

« Je demande que le commandant général soit mandé à la barre et que nous jurions de mourir tous à notre poste », dit le Girondin Vergniaud.

« Le canon a tonné, répond Danton sous les applaudissements des députés montagnards et des citoyens des tribunes. Paris a encore bien mérité de la patrie… Il faut donner justice au peuple. »

« Quel peuple ? » crient les députés girondins.

« Quel peuple, dites-vous ? Ce peuple est immense, ce peuple est la sentinelle avancée de la République », réplique Danton.

Mais la journée s’étire sans qu’une décision soit prise. Les pétitionnaires se succèdent, réclament un décret d’accusation contre vingt-deux députés girondins, la création d’une armée révolutionnaire des sans-culottes dans toutes les villes, et la mise en place d’ateliers d’armes ! Le pain à trois sous la livre, la création d’ateliers-asiles pour les vieillards et les infirmes, un emprunt forcé de un milliard sur les riches, l’épuration du Comité de salut public…

C’est la confusion qui règne dans la salle de la Convention. Les sans-culottes siègent parmi les députés, les Girondins sont partis. Robespierre parle longuement :

« Concluez donc », lui lance Vergniaud.

« Oui, je vais conclure, et contre vous, répond Maximilien. Ma conclusion c’est le décret d’accusation contre tous les complices de Dumouriez et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »

Mais on ne vote pas. L’Assemblée décide qu’elle ira « fraterniser » avec les citoyens des sections en une promenade civique autour des Tuileries !

Il est dix heures du soir. On illumine au Palais-Royal. On boit. On chante.

« Quel imposant spectacle offre Paris, ce soir-là, écrivent Les Révolutions de Paris. Quelle leçon pour sept cents législateurs toujours divisés… C’est une espèce de fête nationale. »

En fait, le Comité central révolutionnaire et insurrectionnel, associé à la Convention, a échoué.

Et Marat le sait qui invite à recommencer, à aller jusqu’au bout :

« Levez-vous donc, peuple souverain ! s’écrie-t-il. Présentez-vous à la Convention, présentez votre Adresse et ne désemparez pas de la barre que vous n’ayez une réponse définitive ! »

Il est sept heures du matin ce dimanche 1er juin 1793. Des sans-culottes placardent la proclamation qui appelle à une nouvelle insurrection :

« Citoyens, restez debout ! Les dangers de la patrie vous en font une loi suprême. »

On se rassemble. Des bataillons de volontaires qui devaient partir pour la Vendée sont retenus à Paris. Il faut punir les traîtres ici, avant de s’en aller écraser la grande armée catholique et royale.

Aux Jacobins, les orateurs se succèdent à la tribune, devant un auditoire résolu qui crie : « Les Girondins à la guillotine ! »

« L’agonie des aristocrates commence… la Commune est debout, le peuple se porte à la Convention, vous devez vous y rendre. »

Déjà Hanriot rassemble les bataillons autour des Tuileries. On dit que plus de quatre-vingt mille sectionnaires contrôlent toutes les issues. Ils ne sont en fait que quinze mille mais cela suffit puisque soixante canons sont braqués sur la Convention.

Le tocsin sonne, à l’aube du lundi 2 juin.

Marat lui-même s’est, dit-on, glissé dans le beffroi de l’Hôtel de Ville et de sa propre main a tiré sur les cordes des cloches.

On envoie des sans-culottes occuper les sièges des journaux girondins, interdire leur parution et arrêter les journalistes.

Les députés sont en séance.

Parmi eux, des Girondins courageux, qui sont entrés à la Convention, en franchissant les barrages, en devinant dans le regard des soldats qu’ils pénètrent dans une souricière. Et l’un d’eux, Gensonné, avocat bordelais, qui avec Guadet et Vergniaud incarne le groupe des Girondins, murmure :

« Je ne me fais aucune illusion sur le sort qui m’attend, mais je le subirai sans m’avilir : mes commettants m’ont envoyé ici ; je dois mourir au poste qu’ils m’ont assigné. »

À deux heures, les sectionnaires, les pétitionnaires entrent dans la salle de la Convention.

L’un de leurs délégués déclare qu’il dénonce, au nom du peuple, les « factieux de la Convention ».

Il faut à l’instant, exige le « peuple », que l’on décrète d’accusation les vingt-deux députés girondins corrompus, traîtres à la patrie.

De la foule des sans-culottes, quelqu’un lance : « Ils sont vingt-neuf. » Et il ne faut pas oublier la femme, Manon Roland.

On menace : « Le peuple est las, sauvez-le ou il va se sauver lui-même. »

Pourtant les députés refusent de s’incliner, renvoient l’Adresse au Comité de salut public.

Alors les cris s’élèvent.

« Le peuple se sauvera lui-même ! Aux armes ! Aux armes ! »

Les troupes se mettent en rang, dans un grand bruit de pas et de crosses.

Les députés hésitent. Certains Girondins fuient. Un député lance :

« Sauvez le peuple de lui-même ; sauvez vos collègues, décrétez les arrestations provisoires… »

Barère propose que les députés dénoncés décident eux-mêmes de se suspendre volontairement.

« Je le déclare, dit Isnard, si mon sang était nécessaire pour sauver la patrie, sans bourreau, je porterais ma tête sur l’échafaud, et moi-même je ferais filer le fer fatal. »

La foule devient menaçante.

Les soldats mettent en joue les députés qui essaient de quitter la Convention.

Les sentinelles malmènent Boissy d’Anglas, député, médecin protestant de l’Ardèche et membre de la Plaine.

Les soldats le repoussent dans la salle, les vêtements déchirés.

À cinq heures du soir, les députés tentent de sortir solennellement, comme un corps constitué.

Ils sont trois cents, guidés par Hérault de Séchelles, magistrat de grande allure.

Hanriot à cheval lui fait face, méprisant et vulgaire.

« Que veut le peuple ? commence Hérault. La Convention ne veut que son bonheur. » « Le peuple, dit Hanriot, ne s’est pas levé pour entendre des phrases. Il veut qu’on lui livre vingt-deux coupables. »

« Qu’on nous les livre tous ! » crient les députés.

« Canonniers à vos pièces », hurle Hanriot.

Les députés refluent. Les soldats les refoulent, crient :

« Vive la Montagne ! À la guillotine les Girondins ! »

« Je vous somme, au nom du peuple, dit Marat qui se trouve à la tête d’un groupe de volontaires, de retourner à votre poste que vous avez lâchement déserté. »

Les députés hésitent, mais obéissent, rentrent dans les Tuileries, retrouvent leurs sièges, écoutent un discours de Couthon, qui leur demande de décréter l’arrestation, chez eux, des députés girondins.

« Donnez donc son verre de sang à Couthon, il a soif », lance un Girondin.

Il est neuf heures du soir. Le décret d’arrestation nomme vingt-neuf députés girondins.

Tous ceux-là, Lanjuinais, Rabaut, Vergniaud, Guadet, Isnard, Barbaroux, Pétion, Brissot, Gorsas, ont, depuis mai 1789, participé à toutes les actions révolutionnaires, fondant des clubs, s’opposant à la Cour lors des États généraux, préparant la journée du 10 août, montant à l’assaut des Tuileries.

Ils ont fait la Révolution.

Et ils ne tombent pas après une nouvelle journée révolutionnaire. Ils sont victimes du premier coup d’État mis en œuvre par des hommes en armes, dont les chefs politiques prétendent représenter le peuple.

Ce n’est pas seulement la Révolution qui continue, elle a franchi un nouveau degré et son cours vient de s’incurver.

« La force a fait le premier rejet. La réflexion ne fera point le second », écrit un patriote qui, fidèle aux principes républicains, s’inquiète de l’avenir.

Mais d’autres Enragés exultent, et laissent éclater leur joie.

« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise », dit Hébert qui accable les vaincus du 2 juin.

« Je l’avais bien prédit : Girondins, brissotins, rolandins, buzotins, pétionistes, que votre règne ne serait pas de longue durée, que vous finiriez par vous brûler à la chandelle comme le papillon… »

Hébert assure, sans fournir de preuves, que « les Girondins ont les poches bien garnies de guinées du roi d’Angleterre ».

Brissot n’est qu’un renard qui s’est acheté un bel hôtel à Londres, Barbaroux un corsaire, dictateur des marchands de sucre de Marseille. Pétion le corrompu devra déguerpir de ce joli palais que lui avait attribué Roland. Guadet n’est qu’un vil aigrefin, Vergniaud un tartuffe, Buzot le « maître des filous, un traître, gibier de guillotine, avec une âme de boue », Gensonné un prédicateur de la contre-révolution, Rabaut un inquisiteur, Isnard un prophète maudit qui voulait détruire Paris…

« Voilà, foutre, le langage du peuple ! Il est juste, bon, généreux, patient ; mais quand le sac est trop plein il faut qu’il crève… »

DEUXIÈME PARTIE

Juin 1793 – Novembre 1793

« Un peuple immense, sans pain, sans vêtements »

 

« Les riches seuls, depuis quatre ans,

ont profité des avantages de la Révolution…

Il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre

à la classe la plus laborieuse de la société finisse…

Députés de la Montagne, que n’êtes-vous montés

depuis le troisième jusqu’au neuvième étage

des maisons de cette ville révolutionnaire,

vous auriez été attendris par les larmes

et les gémissements d’un peuple immense,

sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse

et de malheur parce que les lois ont été cruelles

à l’égard du pauvre,

parce qu’elles n’ont été faites que par les riches

et pour les riches. Ô rage, ô honte du XVIIIe siècle ! »

Jacques Roux, à la Convention nationale,

présente la pétition des Cordeliers

le 25 juin 1793

4.

Ils sont vingt-neuf, mais on les appelle les « trente ».

Ce sont les députés girondins décrétés d’arrestation. Mais douze, dont Brissot et Buzot, comme aussi Roland sont en fuite. Les dix-sept autres sont « arrêtés », et gardés par un gendarme à leur domicile. Et huit vont s’évader, dont Barbaroux, Guadet, Pétion.

Manon Roland est, elle, emprisonnée.

Tous espèrent que les départements vont se rebeller, et les députés qui se sont enfuis s’emploient à les soulever.

Les Girondins qui n’ont pas été décrétés d’arrestation organisent la protestation : soixante-quinze députés signent une pétition demandant l’annulation du décret. Et Vergniaud écrit à ses concitoyens de Bordeaux, déjà hostiles aux Montagnards :

« Hommes de la Gironde, levez-vous ! Vengez la liberté en exterminant les tyrans ! »

On ne compte qu’une trentaine de départements pour approuver le décret d’arrestation du 2 juin.

La cinquantaine d’autres ne comprennent pas ce qui vient de se produire à Paris, cette division entre patriotes, cette « chasse » aux Girondins.

On proteste, on se rebiffe, on « distingue Paris de ses tyrans et de la horde de brigands qui l’assiègent ».

On dénonce « une fraction liberticide coalisée avec les autorités constituées de Paris. Cette fraction ne dissimule plus ses desseins et nous traîne à la servitude à travers le sang. Et le crime même dans le temps de révolution est toujours crime. »

Cette Adresse de l’assemblée générale de l’Aude, on l’approuve à Bordeaux, à Nîmes, à Marseille, en Normandie.

À Caen, les Girondins décident de créer une armée qui devra marcher sur Paris. Ils en confient le commandement au général de Wimpffen, qui a participé à la guerre d’indépendance des États-Unis, a siégé à la Constituante et a défendu Thionville contre les Prussiens en 1792, mais qui est monarchiste. Il prend comme chef d’état-major Puisaye, qui fut en 1787 lieutenant-colonel et en 1789 élu de la noblesse aux États généraux. Il est proche des Vendéens.

Et ainsi cette résistance girondine, cette insurrection « fédéraliste » animée par des patriotes, va se voir dénoncée comme l’alliée, la pourvoyeuse des Vendéens, au moment même où la grande armée catholique et royale s’empare de Saumur et d’Angers, et attaque Nantes !

Jours difficiles.

L’ennemi est aux frontières. Et dès lors, ceux des patriotes que les Enragés, les sans-culottes, et même les Jacobins inquiètent, refusent de suivre les Girondins, les accusant de favoriser l’ennemi, les « émigrés », et l’armée des coalisés.

« Nous sommes chez nous, et nous avons la fièvre chaude de la liberté qui fait braver tous les dangers et nous défendons tout ce que nous avons de plus cher : nos foyers, nos femmes, nos enfants et surtout la liberté qui est un mot magique, qui nous ferait remuer l’univers. »

Et ce patriote, pourtant modéré, poursuit :

« Si la Convention était sage, si l’union y régnait, s’il n’y avait des milliers de fanatiques en rébellion dans le Poitou, l’Anjou, la Bretagne, nous ne ferions que rire des ennemis du dehors, nous n’aurions pas la plus légère inquiétude sur le sort de la République. »

Le 18 juin, s’appuyant sur cette opinion, la Convention décrète que :

« Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. »

Un député girondin, Mercier, lance, avec une pointe de sarcasme dans le ton :

« Avez-vous fait un traité avec la victoire ? »

Et c’est Basire, un conventionnel proche de Danton, qui lui répond :

« Nous en avons fait un avec la mort ! »

Et Jacques Roux, l’Enragé, ajoute que le seul moyen de consolider la Révolution, c’est « d’écraser les aristocrates et les modérés dans la fureur de la guerre. »

À entendre ces mots, à découvrir cet amalgame entre modérés et aristocrates, l’inquiétude, l’angoisse saisissent un grand nombre de citoyens.

Les premières mesures prises par la Convention « épurée » sont en faveur des « petits » paysans, auxquels on offre la possibilité d’acquérir par petits lots les biens nationaux, ou bien des parcelles de « communaux », et d’accéder ainsi à la propriété. Dans la Constitution de l’an I de la République qui s’élabore, on proclame que « le but de la société est le bonheur commun ». On affirme le droit au travail, à l’assistance, à l’instruction.

En même temps on proclame le « droit de propriété » et la « liberté de travail, de culture, de commerce, d’industrie ». Mais est-ce autre chose que des mots ?

Et il y a cet article 35, si général dans les termes qu’il peut permettre toutes les interprétations :

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. »

Qui définira les « droits du peuple », la « portion du peuple » ? Sera-ce Jacques Roux l’Enragé, qui déclare qu’il ne faut mettre sous les yeux du peuple que les dangers de la patrie ? Et qu’il faut « sonner dans toute la France le tocsin de l’insurrection » ?

Robespierre, aux Jacobins, d’un ton méprisant s’en prend à Jacques Roux, « un intrigant, un homme ignare, un mauvais sujet, un faux patriote ».

Et l’incorruptible distille le poison.

« Croyez-vous, dit-il, que tel prêtre, qui de concert avec les Autrichiens dénonce les meilleurs patriotes, puisse avoir des vues bien pures, des intentions bien légitimes ? »

Voilà le soupçon de la trahison inoculé.

Il faut bâillonner ce Jacques Roux, dont la parole est écoutée par le peuple, il faut faire taire cet Enragé qui s’en prend aux Montagnards, à Danton, à Robespierre, qui ose dire :

« Les riches seuls depuis quatre ans ont profité des avantages de la Révolution… Il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse. » Roux martèle les mots à la tribune de la Convention.

Il parle au nom des Cordeliers, auxquels se sont jointes les sections de Bonne-Nouvelle et des Gravilliers. C’est une sorte de Manifeste des Enragés qu’il présente, interpellant les députés de la Montagne :

« Députés de la Montagne, que n’êtes-vous montés depuis le troisième jusqu’au neuvième étage des maisons de cette ville révolutionnaire, vous auriez été attendris par les larmes et les gémissements d’un peuple immense, sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse et de malheur parce que les lois ont été cruelles à l’égard du pauvre, parce qu’elles n’ont été faites que par les riches et pour les riches, Ô rage, ô honte du XVIIIe siècle ! »

Les députés se lèvent, le conspuent.

Robespierre reste figé mais son visage est plus pâle que d’habitude, ses lèvres plus pincées encore.

Il n’accepte pas cette remise en cause.

C’est Maximilien Robespierre et lui seul qui doit parler au nom du peuple et dans l’intérêt du peuple.

N’a-t-il pas dit, dès le 6 juin :

« Les dangers intérieurs viennent des bourgeois, pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple » ?

Les bourgeois, ce sont les Girondins.

« Il faut que l’insurrection actuelle continue, poursuit Maximilien, jusqu’à ce que les mesures nécessaires pour sauver la République aient été prises… Il faut procurer des armes aux sans-culottes, les colérer, les éclairer : il faut exalter l’enthousiasme républicain, par tous les moyens possibles. »

Mais chez de nombreux citoyens, qui ne sont pas enrôlés dans l’un ou l’autre parti, qui ne suivent ni les Cordeliers, ni les Enragés, ni les Girondins, ni les Jacobins, qui tentent seulement de comprendre ce qui survient dans cette Révolution qu’ils ont approuvée, dont ils furent souvent les acteurs, l’enthousiasme s’épuise, même si la volonté de défendre ce qui a été acquis depuis 1789 demeure.

« Je suis inquiet, tout patriote que je suis, de ce qui se passe chez les Jacobins où je ne suis pas allé, écrit Ruault.

« On a fait un scrutin épuratoire depuis plus de quinze jours et je n’ai point reçu ma lettre de rappel, sans laquelle aucun membre ne peut entrer dans cette société. D’où je conclus que j’ai été rejeté au scrutin, comme imprimeur du froid et réservé journal Moniteur.

« Il est vrai que je ne suis pas jacobin à la manière de Marat, de Robespierre et de Danton.

« Je le suis comme tout bon républicain qui voudrait voir la paix et le bonheur bien établis dans sa patrie et très désolé d’y voir au contraire régner le trouble et la misère.

« Mais rejeté ou non de cette société qui devient plus terrible de jour en jour, je resterai toujours attaché aux principes républicains. »

Ruault ne se doute pas, lorsqu’il écrit cette lettre, le 11 juin 1793, que Marat, Robespierre, Danton, ces hommes qu’il ne veut pas suivre et qu’il craint, sont, malgré les citoyens qui les soutiennent et applaudissent leurs discours, eux-mêmes saisis par l’inquiétude, une sorte d’hésitation, et même la tentation du retrait.

Marat est malade, le corps dévoré par cette maladie de peau qui l’oblige, en ce printemps 1793, déjà chaud, à tenter de retrouver un peu d’apaisement en passant des heures dans son bain.

Il y lit. Il y écrit.

Il manque d’argent. Son Publiciste de la République française, ce journal qu’il tente de diffuser, ne se vend pas, et donc ne se lit guère.

« Les dégoûts que j’éprouve sont à leur comble, écrit Marat. Permettez que je respire un instant. C’est trop d’avoir à combattre la scélératesse des ennemis de la liberté et l’aveuglement de ses amis… »

Il survit, grâce au dévouement de Simone Évrard, une ouvrière à laquelle il a, en janvier 1792, promis le mariage sans donner suite à ce projet.

On continue cependant à l’insulter et cette avalanche d’injures l’affecte.

Il lit dans le Journal français :

« Comme ces chiffonniers qui fouillent sans cesse dans les tas d’ordures, les Parisiens ont judicieusement fouillé dans la lie la plus fétide de la nation pour en extraire un Dieu et ce Dieu c’est Marat. Juste ciel ! Quelles idoles, quel culte et quels adorateurs !

« Ô ma patrie, étais-tu donc réservée à ce comble d’opprobre et d’ignominie… Quel titre peut avoir Marat à leur amour, lui que la nature a condamné à la plus déplorable nullité ?… Il en a de très réels : depuis quatre ans il n’a jamais ouvert la bouche que pour dire : pille ou tue. Jugez s’il doit être adoré ! »

Marat est épuisé, irrité, accablé.

Il prend la décision de « suspension volontaire » de sa charge de député.

« Impatient d’ouvrir les yeux de la nation abusée sur mon compte par tant de libellistes à gages ; ne voulant plus être regardé comme une pomme de discorde et prêt à tout sacrifier au retour de la paix, je renonce à l’exercice de ces fonctions de député jusqu’après le jugement des députés [girondins] accusés. »

Mais cette lettre adressée à la Convention n’a que peu d’écho.

« Depuis trop longtemps la Convention s’occupe des individus, dit le député Basire. Il faut enfin parler des choses. »

On vote la Constitution de l’an I, qui sera soumise au peuple, et le 27 juin, pour saluer son adoption par les députés, on tire le canon, on organise une fête civique au Champ-de-Mars.

Mais elle n’a pas grand retentissement.

« On dit tout haut, rapporte un bulletin de police, que la Convention promet beaucoup mais n’agit pas. »

Et pourtant, elle adopte une série de mesures qui devraient séduire les sans-culottes, les plus pauvres.

Ainsi, les enfants naturels, si nombreux, exclus jusqu’alors, sont admis à la succession.

Ainsi, les riches sont contraints de contribuer à un emprunt forcé de un milliard.

Ainsi, on affirme le principe des « secours publics » aux citoyens démunis.

Mais malgré cela, l’insatisfaction, le scepticisme, la passivité demeurent.

Et Marat reconnaît avec amertume que peu de choses ont changé depuis quatre ans, par le « défaut d’énergie et de vertu des patriotes qui siègent dans l’Assemblée ».

Et il est d’autant plus affecté qu’il reçoit de plus en plus souvent des lettres de menaces.

Il ne craint pas la mort, mais la haine dont ces missives témoignent le blesse.

« Ton châtiment se prépare », dit l’une.

« Apprends, dit une autre, que tu ne commettras plus impunément les crimes qui t’ont renommé… l’orage ne doit pas tarder à éclater… Et tu expireras justement dans les tourments dus au plus scélérat des hommes. »

Marat s’ébroue. Simone Évrard tente de l’apaiser, en passant sur sa peau irritée des serviettes humides. Mais les démangeaisons ne cessent pas, et la lecture des journaux, des lettres reçues, avive l’amertume de Marat. Et sa peau brûle.

Il a le sentiment d’être le meilleur, le plus lucide de ceux vers qui le peuple se tourne.

Que valent les autres ?

Danton est un corrompu, à la fortune récente, acquise sans doute en puisant dans les coffres des ministères et peut-être dans ceux de la Cour et des puissances coalisées !

Et ce Danton se vautre dans la jouissance.

Il y a quelques mois, en février 1793, son épouse Gabrielle Charpentier est décédée après avoir accouché d’un quatrième enfant !

Ah ! la belle douleur que celle de Danton dont on savait qu’il trompait quotidiennement Gabrielle !

Il rentre de Belgique où il complotait avec Dumouriez.

On l’entoure, on essaie de le consoler.

« Je t’aime plus que jamais et jusqu’à la mort, dès ce moment je suis toi-même », lui écrit Robespierre.

Et Collot d’Herbois, au club des Jacobins, assure que Gabrielle Charpentier est morte d’avoir lu les infamies écrites par les Girondins contre Danton.

« Les Girondins ont fait périr une citoyenne que nous regrettons, que nous pleurons tous. »

Et Danton fait exhumer le corps de Gabrielle pour que l’on pratique un moulage de son visage… Et il fera exposer le buste de la morte au salon des Arts…

Impudeur !

Entre-temps, il a épousé sa voisine, Louise Gély, une jeune fille de seize ans ! Le contrat de mariage est signé le 12 juin, et c’est Danton qui verse la dot, comme s’il avait acheté sa jeune vierge. Un prêtre réfractaire célébrera le mariage. Et Danton, que brûle ce renouveau de jeunesse, quitte les assemblées, dès qu’il le peut, pour retrouver Louise Gély. Il s’engloutit dans les plaisirs, les agapes, les longs séjours dans sa propriété de Sèvres, qu’il a choisi de nommer « Fontaine d’amour ».

D’où lui viennent les fonds qu’il dilapide ?

Danton se défend en serrant la gorge des Girondins qui l’accusent.

Il les attaque avec d’autant plus de vigueur que, dans les départements, les Girondins suscitent l’insurrection « fédéraliste » contre Paris et la Convention.

Alors Danton, accusé, menacé, rugit.

« Il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, les plis de la bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un poing de portefaix, l’œil éclatant. »

Il s’en prend à Brissot, aux députés girondins en fuite qui, en Normandie, rassemblent une armée.

« Ce Brissot, ce coryphée de la secte impie qui va être étouffée, tonne Danton, ce Brissot qui vantait son courage et son indigence en m’accusant d’être couvert d’or, n’est plus qu’un misérable qui ne peut échapper au glaive des lois… »

Sans les canons du 31 mai et du 2 juin, sans l’insurrection, les conspirateurs triomphaient !

« Je l’ai appelée, moi, cette insurrection lorsque j’ai dit que s’il y avait dans cette Convention cent hommes qui me ressemblent nous résisterions à l’oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables. »

Et les Montagnards, en écoutant Danton, oublient qu’ils ont eux-mêmes porté contre le tribun les accusations de corruption, et qu’ils en ont fait souvent un « suspect », voire un agent du ci-devant duc d’Orléans, grand comploteur, grand distributeur de fonds secrets.

À la tribune des Jacobins, on applaudit Danton.

« Tu as sauvé hier la République dans la Convention », lui lance le député Bourdon de l’Oise, ancien procureur au Parlement de Paris, qui a usurpé son siège à la Convention en utilisant une homonymie.

Ce Bourdon de l’Oise, laudateur de Danton ce soir-là, joint selon Robespierre « la perfidie à la fureur ».

Mais en ce mois de juin 1793, Robespierre n’a pas la voix assez forte pour se faire entendre.

Lui aussi, comme Marat et Danton, hésite.

Tous trois pressentent que la Révolution, en décrétant l’arrestation des députés girondins qui furent leurs « frères » en 1789, vient de franchir une étape.

Et Marat, Danton, Robespierre marquent, durant quelques semaines, le pas.

« Robespierre, note Marat le 19 juin, est si peu fait pour être un chef de parti qu’il évite tout groupe où il y a du tumulte et qu’il pâlit à la vue d’un sabre. »

Et Maximilien, qui a la vanité d’un écorché vif, toujours prêt à soupçonner ceux qui le critiquent, se raidit, hautain, méprisant, passant de l’accusation à la confession, et du désir de vaincre à celui de se retirer.

Le 12 juin, il parle devant les Jacobins médusés, atterrés.

« Je n’ai plus la vigueur nécessaire pour combattre l’aristocratie », commence-t-il.

Après un moment de stupeur les Jacobins protestent, mais d’un mouvement de tête Maximilien impose le silence, reprend :

« Épuisé par quatre années de travaux pénibles et infructueux… »

Les Jacobins se récrient.

« Infructueux ? »

Depuis la réunion des États généraux en mai 1789, rien n’aurait-il donc changé ?

Robespierre parle comme Jacques Roux et Marat !

« Je sens, poursuit Maximilien, que mes facultés physiques et morales ne sont point au niveau d’une grande révolution et je déclare que je donnerai ma démission. »

La voix de l’incorruptible s’est affaiblie, le discours devenant un aveu.

Mais quand les Jacobins, debout, crient qu’ils n’acceptent pas que Robespierre quitte la place, qu’ils lui donneront par leur soutien, leur énergie, la force de continuer son combat indispensable à la patrie, Robespierre se redresse :

« Nous avons, dit-il, deux écueils à redouter, le découragement et la présomption. »

On sait que son moment de faiblesse est déjà oublié, qu’il n’a peut-être été qu’une mise en scène pour s’assurer de la fidélité des Jacobins, les entraîner dans le combat contre les aristocrates, les Vendéens, les Girondins et aussi ces Enragés qui détournent le peuple des justes causes, et ce prêtre, Jacques Roux, « cet homme qui ose répéter les injures prétendues patriotiques ».

Jacques Roux, dit Robespierre, n’est comme Brissot qu’un agent de Pitt et de Cobourg, un allié, un stipendié de l’Angleterre, des princes allemands et des émigrés.

Il faut faire confiance, ajoute Maximilien, aux « vieux athlètes de la liberté », les Montagnards. Et, accompagné d’Hébert et de Collot d’Herbois, il se rend le 30 juin 1793 au club des

Cordeliers, et il obtient que Jacques Roux en soit exclu, et Varlet, suspendu !

« Il faut une volonté une », dit Robespierre. C’est à lui de la forger.

Déjà, il fait entrer au Comité de salut public Couthon et Saint-Just, ses proches, et lui-même envisage de s’y présenter.

Car le Comité de salut public doit être le cœur de l’action de la Convention, l’expression de la volonté révolutionnaire, le glaive de la patrie.

Et les patriotes modérés, réservés, inquiets, souhaitent que l’on défende la nation.

« Je suis désolé de notre situation intérieure, écrit Ruault. On dit que les Girondins veulent se rassembler au centre de la France, à Bourges, et y créer une autre Convention ! Ce serait le comble de nos malheurs s’ils en venaient à bout…

« Faudrait-il donc que la France se déchire et périsse parce que trente individus qui ont voulu la bouleverser ont changé de place, ont été mis dehors de l’Assemblée des représentants du peuple ?

« Les journées du 31 mai et du 2 juin mettent en état de révolte ou d’insurrection des villes, des départements mal instruits du fond des choses. Elles ne sont pas légales, on le sait ! Mais y a-t-il quelque action légale en révolution ? »

Si les départements l’emportaient, « la France deviendrait la curée de cinq ou six princes étrangers ».

Aucun patriote ne peut l’accepter.

Et pour cela il faut – et c’est un modéré qui parle – « mettre fin à tant de débats insensés et furieux… et l’on ne parlera pas plus de Girondins que s’ils n’eussent jamais existé ».

Ces propos tombent comme le couperet de la guillotine. De mars à septembre 1793, le Tribunal révolutionnaire prononce de cinq à quinze condamnations à mort chaque mois.

5.

Les députés girondins en fuite, en ces premiers jours de juillet 1793, une jeune femme de vingt-cinq ans, Charlotte Corday, ne peut les ignorer.

Elle habite Caen depuis le printemps 1791. Elle est issue d’une famille de petite noblesse, et elle est l’arrière-petite-fille de Corneille. Elle s’est passionnée, peut-être à cause de cette ascendance, pour l’histoire de la Grèce et de Rome. Elle a aussi lu Jean-Jacques Rousseau et l’abbé Raynal. Elle a été séduite par leurs théories républicaines :

« J’étais républicaine bien avant la Révolution », confie-t-elle à ces députés girondins décrétés d’arrestation et qui se sont réfugiés à Caen.

Barbaroux, le Marseillais, Louvet, écrivain, auteur célèbre du roman des Amours du chevalier de Faublas, élu à la Convention par le département du Loiret, Pétion, l’ancien maire de Paris, sont de jeunes hommes éloquents, qui ont été des acteurs de premier plan des journées révolutionnaires.

Barbaroux a conduit les fédérés marseillais à l’assaut des Tuileries le 10 août 1792 ! Pétion a côtoyé les membres de la famille royale dans la berline qui les ramenait à Paris après leur tentative de fuite, et ses fonctions de maire en ont fait un personnage capital dans le déroulement des événements.

Charlotte Corday les écoute.

Ses deux frères ont émigré, et font partie de l’armée de Condé. Mais elle ne s’est dressée contre la Révolution qu’après les mesures prises contre les prêtres réfractaires.

Elle a été horrifiée par les massacres de Septembre, dont à ses yeux Marat a été l’un des instigateurs.

Cet homme est un monstre, juge-t-elle. Il ne respecte ni la vie, ni les lois. Il n’aspire à être qu’un despote sanguinaire. Et les 31 mai et 2 juin 1793, il a trahi la Constitution, bafoué la justice et piétiné l’espoir révolutionnaire, en faisant décréter l’arrestation des députés girondins.

Charlotte Corday les côtoie. Elle les admire pour leur courage, leur héroïsme.

Le 7 juillet, à Caen, Cours la Reine, elle est sur l’estrade devant laquelle défilent les volontaires qui constituent l’armée fédéraliste qui marchera sur Paris. Elle s’enthousiasme.

Elle n’aime pas le sourire ironique de Pétion, et de Barbaroux, quand elle déclare qu’elle veut combattre afin d’empêcher les monstres de massacrer des citoyens innocents.

Elle murmure qu’elle peut tuer un homme pour en sauver cent mille.

Cet homme, dont elle ne prononce pas le nom, car elle veut que son projet reste secret, c’est Marat le sanguinaire.

Le 9 juillet, elle se rend à Paris.

« Je comptais en partant de Caen, sacrifier Marat sur la cime de la montagne de la Convention nationale », dit-elle dans la lettre qu’elle adressera à Barbaroux.

Mais elle ne se confiera qu’une fois l’acte accompli.

À Paris, elle se présente au député Lauze du Perret, avec une lettre d’introduction de Barbaroux.

Le député lui apprend que Marat, malade, ne sort plus de chez lui. Et c’est tout le plan qu’elle avait conçu à Caen, d’un assassinat dans l’enceinte de la Convention, qui s’effondre.

Elle s’était préparée, après avoir « immolé » Marat, à « devenir à l’instant la victime de la fureur du peuple. » Que va-t-elle faire ? Elle est désemparée.

Le samedi 13 juillet, elle quitte tôt, entre six heures et six heures et demie, la petite pension où elle est descendue, et se dirige vers le Palais-Royal.

L’air est déjà brûlant.

En cette deuxième semaine de juillet, la chaleur est accablante. Dès le matin, la température dépasse trente degrés. On étouffe. Les établissements de bains sont pris d’assaut. On boit tant, qu’il arrive que la bière manque. Plusieurs théâtres même ont décidé de faire relâche à cause de la chaleur.

Et Charlotte Corday, qui d’un pas lent a parcouru dix fois les jardins du Palais-Royal, a le corps couvert de sueur.

Mais après cette longue marche de plus d’une heure et demie, elle n’hésite plus.

Dans l’une des petites rues voisines du Palais-Royal, elle achète un couteau.

Puis elle prend un fiacre et se fait conduire au 30 de la rue des Cordeliers où demeure Marat.

Ce même samedi 13 juillet, des nouvelles contradictoires parviennent à Paris.

Au Comité de salut public, on s’est d’abord félicité de la défaite de l’armée fédéraliste formée à Caen. Les volontaires commandés par le général de Wimpffen se sont dispersés après avoir été battus.

De même à Nantes, les Vendéens ont été repoussés et leur chef Cathelineau a été mortellement blessé. Charette et d’Elbée ont pris le commandement de l’armée catholique et royale.

À Valence, à Toulouse, à Montauban, les sociétés populaires, les sans-culottes, se sont réunis et ont proclamé leur adhésion à la Convention, refusant de se joindre aux girondins fédéralistes de Bordeaux, de Nîmes, de Marseille. Les départements du sud de la France ne formeront donc pas un bloc opposé à Paris et à la Convention.

Mais le Comité de salut public ne peut se réjouir longtemps.

Les critiques des Enragés et de Marat l’accablent.

Elles visent Danton, ce « turbot farci », dit Verdier, un Montagnard qui fustige les « endormeurs » du « Comité de perte publique », comme Marat qualifie le Comité de salut public.

Et « l’Ami du peuple » s’en prend à Danton qui « réunit les talents et l’énergie d’un chef de parti, mais dont les inclinations naturelles l’emportent si loin de toute domination qu’il préfère une chaise percée à un trône »…

Et Danton est exclu du Comité de salut public à l’occasion du renouvellement de ses membres.

Ils sont douze.

Parmi eux, il y aura Robespierre, Carnot, Jean Bon Saint-André, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Barère, et naturellement Couthon et Saint-Just.

Ils apprennent que Valenciennes ne peut plus résister longtemps aux troupes anglo-autrichiennes du duc d’York, et que la garnison de Mayence, assiégée, négocie sa reddition. Elle serait autorisée à capituler avec les honneurs de la guerre, en s’engageant à ne plus combattre hors du territoire français. Et les membres du Comité de salut public acceptent ces conditions, décident qu’elle sera envoyée dans l’Ouest contre les Vendéens.

Plus grave encore est la situation à Toulon.

La ville est « un nid de royalistes », de Girondins, de modérantistes, d’aristocrates. Et ils viennent de s’emparer du pouvoir, de chasser les Jacobins, d’emprisonner les patriotes.

Ils ont ouvert le port et la rade aux flottes anglaise et espagnole qui croisaient au large.

Les agents du Comité de salut public assurent que le comte de Provence veut gagner Toulon et faire de cette ville placée sous la protection des navires de la coalition la première parcelle du royaume de Louis XVII conquise.

Dans un rapport, Couthon annonce d’ailleurs qu’un complot dont le général Dillon – qui fut proche de La Fayette, combattit à Valmy et dans les Ardennes, et fut longtemps protégé par son ami Camille Desmoulins – serait l’âme vise à faire évader de la prison du Temple le « fils de Louis Capet », ce Louis XVII qui est l’espoir des aristocrates.

La décision est prise, le samedi 13 juillet, de « mettre en sûreté le fils de feu Louis Capet ».

Les gardes municipaux entrent dans la chambre où Marie-Antoinette et la sœur de Louis XVI, Élisabeth, se reposent en compagnie du dauphin et de sa sœur Madame Royale.

Ils annoncent qu’ils ont reçu mission de s’assurer du fils de Louis Capet.

Marie-Antoinette se précipite, hurle, couvre de son corps le dauphin, qui sanglote, hurle à son tour.

La reine se défend, se débat, ne cesse de résister que lorsqu’on menace de tuer son fils et sa fille.

Elle cède alors, et avec Élisabeth elle habille le dauphin, qui pleure et qu’on entraîne.

L’enfant parti, Marie-Antoinette n’est plus qu’une ombre désespérée, maigre silhouette brisée, serrée dans les vêtements noirs du deuil.

C’est ce même samedi 13 juillet 1793, que Charlotte Corday se présente au domicile de Marat, 30, rue des Cordeliers.

Elle monte une première fois rapidement jusqu’à l’appartement du publiciste. Mais elle n’est pas reçue.

On la voit redescendre du même pas leste, puis, après quelques minutes, elle revient, monte de nouveau, et s’éloigne après avoir essuyé un nouveau refus.

Elle rentre à sa pension, rédige une lettre pour Marat :

« Je viens de Caen. Votre amour pour la patrie doit vous faire désirer de connaître les complots qu’on y médite. J’attends votre réponse. »

Elle fait expédier la lettre aussitôt.

Puis elle erre dans la chaleur torride de cet après-midi de juillet.

Les heures passent.

Elle prend tout à coup conscience qu’elle n’a pas donné son adresse et que Marat ne pourra donc lui répondre.

Et une troisième fois, elle se rend chez Marat.

Elle dépose une nouvelle lettre dans les mains de Simone Évrard qui le matin l’avait rabrouée, assurant qu’elle ne serait jamais reçue par Marat.

Charlotte insiste. Elle s’emporte, parle fort à Simone Évrard pour que Marat entende. « Je suis persécutée, pour la cause de la liberté, dit-elle. Je suis malheureuse. Il suffit que je le sois pour avoir droit à la protection du citoyen Marat, l’ami du peuple. »

« Il est désagréable de n’être pas introduite », ajoute-t-elle.

Elle répète qu’elle a écrit, envoyé une lettre dans la matinée, qu’elle a des révélations à faire, des complots à dévoiler.

Marat la reçoit enfin.

Il est dans son bain. Elle s’assied près de la baignoire. Elle dicte à Marat des noms de conspirateurs. Et après quelques minutes – peut-être dix – elle poignarde Marat d’un coup dans la poitrine.

 

Grande douleur au sujet de la mort de Marat assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados, titre Le Père Duchesne.

La « garce » ne sera pas lapidée comme elle l’avait imaginé.

« J’ai souffert des cris de quelques femmes », dit seulement Charlotte Corday.

On la conduit à la prison de l’Abbaye. Et elle est interrogée alors que l’on prépare les funérailles de Marat.

Le corps de l’« Ami du peuple » est embaumé les dimanche 14 juillet et lundi 15 au matin, puis exposé, torse nu, sur un lit élevé dans l’église des Cordeliers.

Cependant, devant le Tribunal révolutionnaire, Charlotte Corday répond aux questions de Fouquier-Tinville.

« Comment avez-vous pu regarder Marat comme un monstre, lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un geste d’humanité, parce que vous lui aviez écrit que vous étiez persécutée ?

« Que m’importe qu’il se montre humain envers moi si c’est un monstre envers les autres », répond Charlotte Corday.

Dans la rue des Cordeliers, la foule s’est rassemblée. Des canons sont en batterie. Les femmes crient qu’il faudrait dévorer les « membres de la scélérate qui a ravi au peuple son meilleur ami ».

On a écrit sur la porte de la maison de Marat :

Peuple, Marat est mort. L’amant de la patrie

Ton ami, ton soutien, l’espoir de l’affligé

Est tombé sous les coups d’une horde flétrie.

Pleure, mais souviens-toi qu’il doit être vengé.

Les funérailles sont fixées au mardi 16 juillet. David est l’ordonnateur des cérémonies.

Mais seulement quatre-vingts députés suivent la dépouille de Marat qui est enterré dans le jardin des Cordeliers « au milieu du plan d’arbres. Sa fosse est maçonnée tout autour. Son cercueil de plomb est posé sur trois pierres et une autre par-dessus ; à côté est un pot à beurre où sont ses entrailles, de l’autre côté du petit baril où sont ses poumons. Tout cela est embaumé. Son cœur est encore suspendu à la voûte de l’église des Cordeliers. »

Puis le cercueil sera recouvert de terre et plus tard on élèvera un obélisque en face de la Convention.

Il portera l’inscription : « Aux Mânes de Marat, l’Ami du Peuple. Du fond de son noir souterrain il fit trembler les traîtres. Une main perfide le ravit à l’amour du peuple. »

Mais maigre cortège pour accompagner Marat.

« L’excessive chaleur », note un journal, a sans doute empêché le rassemblement considérable qu’on présumait. On tire le canon place du Théâtre-Français, puis après son inhumation. Mais la place et les rues sont déjà vides.

Une heure après minuit, la cérémonie commencée à dix heures et demie est terminée.

« Le lendemain mercredi 17 juillet un violent orage éclata. Une pluie torrentielle s’abattit sur la capitale. À six heures du soir, Charlotte Corday eut la tête tranchée. »

La veille, à Lyon, le Jacobin Chalier, qui fut maire de la ville, est guillotiné par les royalistes et les Girondins qui ont pris le pouvoir.

Et la crainte d’être assassiné, la peur de la victoire des aristocrates, et des vengeances qui s’ensuivront saisissent les conventionnels. Et d’abord les régicides.

Au club des Cordeliers où le cœur de Marat a été exposé, on le prie :

Cœur de Jésus ! Cœur de Marat !

Ayez pitié de nous

Recueillez-vous sans-culottes et applaudissez !

Marat est heureux ! Marat est mort pour la patrie.

On veut qu’il soit accueilli au Panthéon.

Robespierre s’y oppose.

« Ce n’est point aujourd’hui qu’il faut donner au peuple le spectacle d’une pompe funèbre. »

On sent Maximilien jaloux, comme si le souvenir de Marat l’enveloppait d’ombre.

« Les honneurs du poignard me sont aussi réservés », dit-il.

La priorité n’a été déterminée que par le hasard. Et il ajoute même : « Ma chute s’avance à grands pas. »

C’est l’aveu de la tension et de l’angoisse qui régnent en cette fin juillet 1793, quand la nation est assaillie de toute part, d’Angers à Valenciennes, par les Vendéens et les Anglo-Autrichiens, de Lyon à Toulon, par les aristocrates, les royalistes, les Girondins, les flottes anglaise et espagnole.

C’est en chevauchant vers Avignon, qu’un jeune capitaine-commandant de vingt-quatre ans, Napoléon Bonaparte, voit de la route qui traverse le département du Var les navires anglais et espagnols bombarder les forts de Toulon, tenus encore par les républicains.

L’officier d’artillerie Bonaparte est en garnison à Nice. Il va prendre livraison pour son armée – celle du général Carteaux – de munitions et de pièces d’artillerie, en Avignon.

Bonaparte s’impatiente. Il demande en vain à être affecté à l’armée du Rhin.

Il vient d’apprendre que la garnison de Mayence s’est rendue.

Dans l’attente d’une réponse, il veut mettre au point ses idées. Il les résume pour lui-même d’une phrase : « S’il faut être d’un parti autant être de celui qui triomphe, mieux vaut être mangeur que mangé. »

Puis la plume l’entraîne, il écrit, vite, une vingtaine de pages, qu’il intitule : Le Souper de Beaucaire, dialogue entre un militaire de l’armée de Carteaux, un Marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier…

« Ne sentez-vous pas que c’est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes ? » dit le militaire à ses commensaux.

Et Bonaparte qui lui prête sa voix poursuit :

« Le centre d’unité est la Convention, c’est le vrai souverain, surtout lorsque le peuple se trouve partagé. »

6.

En cette fin juillet 1793, alors que le capitaine d’artillerie Napoléon Bonaparte écrit comme pourrait le faire un Jacobin, un Montagnard, que la Convention doit être « le vrai souverain » de la nation, c’est Danton qui préside l’Assemblée.

Il ne fait plus partie du Comité de salut public – « Comité de perte publique », disent les Enragés, reprenant les termes de Marat – mais il a été élu le 25 juillet, et pour une durée de quinze jours, à la présidence de la Convention.

Il gesticule, il tonitrue, il soulève l’enthousiasme des députés, il dénonce l’Angleterre, dont une lettre saisie vient de relever les intentions et les procédés.

Le Premier Ministre Pitt veut détruire la Révolution, mais pas seulement par les victoires militaires. Si l’armée du duc d’York marche vers Dunkerque, si la flotte de l’amiral Hood croise dans la rade de Toulon, il compte sur l’action souterraine, la dépréciation des assignats, l’incendie des récoltes, les assassinats de patriotes, l’accaparement des denrées afin de créer la disette, d’entretenir la peur et de susciter la révolte, en soudoyant des patriotes d’un jour, ces Enragés qui « veulent perdre dans le peuple ses plus anciens amis », commente Robespierre.

« C’est une guerre d’assassins », s’écrie Couthon en brandissant à la tribune de la Convention la lettre anglaise.

Danton rugit, se levant de son fauteuil de président :

« Soyons terribles, faisons la guerre en lions ! » lance-t-il.

Et Maximilien, membre depuis quelques jours du Comité de salut public, dénonce de sa voix aiguë « deux hommes salariés par les ennemis du peuple… Le premier est un prêtre qui a voulu faire assassiner les marchands, les boutiquiers parce que, disait-il, ils vendaient trop cher. »

C’est Jacques Roux, dont Robespierre obtiendra qu’il soit emprisonné, le 22 août.

L’autre, Théophile Leclerc, « ci-devant, fils d’un noble », « est un jeune homme qui prouve que la corruption peut entrer dans un jeune cœur. Il a des apparences séduisantes, un talent séducteur, mais lui et Jacques Roux sont deux intrigants, deux émissaires de Coblence ou de Pitt. »

Et Leclerc l’Enragé sera lui aussi arrêté.

Point d’hésitation. Danton répète : « Guerre de lions, contre guerre d’assassins. »

Et Robespierre l’approuve, le défend contre ceux qui, comme Hébert, comme les Enragés, l’accusent de corruption, reprenant les termes mêmes des attaques que les Girondins avaient lancées contre le tribun.

Mais les députés girondins sont réduits au silence.

Ils sont désormais cinquante-cinq – et non plus trente ! – à être proscrits, décrétés hors la loi.

Dans les départements, à Bordeaux, à Marseille, à Toulon, les royalistes ont pris la tête de la résistance, compromettant définitivement les Girondins.

Et la Convention fait tomber le couperet du décret qui punit de mort les accapareurs, les traîtres, les hors-la-loi, les étrangers non régulièrement enregistrés. On confisque les biens des suspects, on annonce même que pour le premier anniversaire, le 10 août 1793, de la chute des Tuileries et de la royauté, les symboles de la monarchie et de la féodalité seront détruits. Et il en est décidé ainsi pour les archives ou les tombeaux des rois à Saint-Denis !

On ferme les barrières de Paris.

Le 2 août, on cerne les théâtres, et on rafle plusieurs centaines de jeunes gens, arrêtés comme aristocrates.

Danton, de sa forte voix, incite à la répression.

Il a écarté d’un roulement des épaules et d’un mouvement de tête les accusations de corruption.

« Ce n’est pas être un homme public que de craindre la calomnie », dit-il.

Il rappelle qu’en 1792, il a fait « marcher la nation vers les frontières ».

« Je me dis : qu’on me calomnie ! Je le prévois ! Il ne m’importe ! Dût mon nom être flétri, je sauverai la liberté ! »

Lui aussi, comme Bonaparte, cet officier inconnu qui vient d’écrire Le Souper de Beaucaire, il est pour la concentration des pouvoirs, et il propose la création d’un gouvernement provisoire, qui soutiendrait l’« énergie nationale » et qui serait en fait le Comité de salut public, doté de cinquante millions.

« Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à usure », affirme-t-il.

Il sait que, dès qu’il a prononcé ces mots, les soupçons de corruption se sont de nouveau levés.

Il les écarte, annonçant qu’il ne fera partie d’aucun Comité : « J’en jure pour la liberté de ma patrie. »

Il incite à la vigilance, à la terreur.

« Nous avons dans la France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer… Pas d’amnistie à aucun traître ! L’homme juste ne fait point de grâce au méchant ! Je demande donc qu’on mette en état d’arrestation tous les hommes vraiment suspects. »

Peine de mort contre les soldats qui déserteraient et soutien à la proposition de levée en masse, déposée devant la Convention, votée le 23 août, qui est une véritable « réquisition » de tous les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans, afin de constituer, par l’amalgame de ces recrues et des bataillons de volontaires, une armée de près de sept cent mille hommes.

Mais c’est toute la nation qu’il faut « soulever ».

C’est Barère, rapporteur du Comité de salut public, qui, suscitant l’enthousiasme de la Convention, dresse le plan de cette mobilisation patriotique, qui accompagne les mesures de répression évoquées par Danton et votées par la Convention : « Les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées, expose Barère. Les jeunes gens iront au combat. Les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances. Les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux. Les enfants mettront le vieux linge en charpie. Les vieillards se feront transporter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l’unité de la République. La levée sera générale. Les citoyens non mariés ou veufs de dix-huit à vingt-cinq ans marcheront les premiers. Le bataillon qui sera organisé dans chaque district sera réuni sous une bannière portant cette inscription : Le peuple français debout contre les tyrans. » Et Danton en ce mois d’août 1793, où chaque patriote sent que le sort de la nation et de la République est en question, a ajouté : « L’enfant du peuple sera élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses… Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de la semence ! Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ! Mon fils ne m’appartient pas, il est à la République. »

Ce don de soi et des siens à la patrie, on le chante en reprenant le refrain :

Mourir pour la patrie

Est le sort le plus beau

Le plus digne d’envie.

On l’exalte, en rapportant le sacrifice du jeune Avignonnais Joseph Agricol Viala, commandant d’une petite garde municipale, Espérance de la patrie, tué sur les bords de la Durance en tranchant, sous le feu des royalistes, les câbles du bac qui aurait permis à ces aristocrates, à ces Girondins – les uns valent les autres, dit-on ! – de franchir le fleuve, alors qu’ils contrôlent les villages du Var, Toulon, et jusqu’au 25 août Marseille. L’armée du général Carteaux réussissant à reprendre la ville, ce jour-là. Et les représentants en mission, Barras et Fréron, entrent alors dans fa cité phocéenne et commencent… à la « terroriser », à la piller, à la rançonner, Barras exigeant que chaque famille aisée donne deux chemises, pour subvenir aux besoins des troupes.

La terreur s’installe partout, sans encore être proclamée.

Elle naît de l’angoisse que suscite la situation dramatique de la nation.

La famine est de nouveau menaçante.

Les Enragés dénoncent les « accapareurs, les gros marchands, les propriétaires, les agioteurs, la horde barbare des égoïstes et des fripons ».

Il faut traquer les suspects :

« Je t’exhorte à scruter les fortunes individuelles, dit Jacques Roux. Ceux qui se sont enrichis depuis la Révolution, à une époque où tous les bons citoyens ont fait tant de sacrifices, où ils se sont ruinés, ceux-ci sont à coup sûr des égoïstes, des fripons, des contre-révolutionnaires. »

Et ces dénonciations visent Danton. N’a-t-il pas amassé une fortune qui lui a permis de « doter » sa nouvelle épouse, Louise Gély, de près de quatorze millions ?

Et n’est-il pas, lui, le corrompu, l’un de ces comploteurs qui, à toutes les étapes de la Révolution, avec le ci-devant duc d’Orléans, avec Dumouriez, et maintenant avec le général Dillon ont essayé d’entraver le cours du fleuve révolutionnaire ? Et ne cherche-t-il pas, dans cet été 1793, à faire évader Marie-Antoinette, à lui éviter de comparaître devant le Tribunal révolutionnaire, où Robespierre puis Barère souhaitent la voir juger ?

« C’est le sommeil des républicains qui enhardit le complot des royalistes », dit Barère à la tribune de la Convention.

C’est notre « trop long oubli des crimes de l’Autrichienne qui leur donne l’espérance de rebâtir le trône royal parmi nous » !

La Convention applaudit, décide aussitôt de traduire la veuve Capet devant le Tribunal révolutionnaire.

On la réveille dans la nuit du 2 août. On lui annonce qu’elle sera transférée à la prison de la Conciergerie, et séparée de sa belle-sœur Élisabeth et de sa fille, Marie-Thérèse – Madame Royale.

Elle n’est plus qu’une vieille femme, une mère accablée qui ne voit plus son fils. Elle sait seulement qu’il a été confié au cordonnier Simon.

À la Conciergerie, on la fouille, on l’enferme dans une cellule, et deux gendarmes, placés dans la même pièce derrière un paravent, sont chargés de la surveiller en permanence.

Elle semble indifférente, comme si elle n’appartenait déjà plus à ce monde, paraissant ne pas se rendre compte que le concierge de la prison organise, pour un bon prix, des « visites » de citoyens qui veulent voir la veuve Capet ci-devant reine de France. Et cependant, on craint cette femme brisée. On sait que les Vendéens espèrent qu’un jour le petit Capet sera sacré Louis XVII.

Il faut leur montrer en châtiant Marie-Antoinette, en traitant le fils Capet comme un citoyen ordinaire, que tout espoir de restauration est illusoire.

Fersen peut bien se lamenter, écrire qu’il « ne vit plus depuis l’incarcération de Marie-Antoinette à la Conciergerie » ou bien que « mon plus grand bonheur serait de mourir pour elle et pour la sauver, je me reproche jusqu’à l’air que je respire quand je pense qu’elle est enfermée dans une affreuse prison », la ci-devant reine sera jugée.

Quant aux Vendéens, qu’ils n’espèrent rien, pour eux et leur province, déclare Barère.

« Les forêts seront abattues, les repaires des bandits seront détruits, les récoltes seront coupées pour être portées sur les derrières de l’armée et les bestiaux seront saisis. Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits dans l’intérieur. Il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté avec tous les égards dus à l’humanité. »

Mais où sont les égards dans cette guerre civile impitoyable ?

« Le signe de la Croix de Jésus-Christ et l’étendard royal l’emportent de toute part sur les drapeaux sanglants de l’anarchie », proclame l’abbé Bernier qui accompagne comme des dizaines d’autres prêtres la grande armée catholique et royale.

Les combattants ont cousu un sacré-cœur en laine rouge sur leurs habits. Leurs chapeaux sont ornés de cocardes blanches, vertes, rouges, de feuillages, de plumes.

Ils portent le chapelet suspendu à leur cou, à la boutonnière, en sautoir.

Leurs armes sont leurs instruments de travail transformés pour la guerre. Les faux sont emmanchées à l’envers. Les fourches, les couteaux de sabotier, les haches sont aiguisés. Piques, bâtons ferrés, triques garnies de clous s’ajoutent aux armes saisies sur les Bleus !

L’armée des Vendéens est redoutable.

Ils connaissent chaque haie. Ils s’égaillent puis s’élancent à l’assaut, surprenant les Bleus, les massacrant, les dépouillant.

Et les troupes de la Convention n’osent plus sortir des villes. On se prélasse à Saumur. On traîne ses grands sabres, ses longues moustaches dans les rues. Les commissaires du pouvoir exécutif prêchent l’anarchie et le partage des terres, les meurtres et l’assassinat, raconte un officier républicain.

« Je voyais des histrions transformés en généraux, des joueurs de gobelets, des escamoteurs traînant après eux les catins les plus dégoûtantes… et ces insectes corrupteurs et corrompus avaient encore l’insolence de se dire républicains ! »

Le conventionnel Philippeaux, proche de Danton, dans son rapport au Comité de salut public, écrit :

« Les Vendéens nous font une guerre de sans-culottes et nous en faisons une de sybarites. Tout le faste de l’Anden Régime est dans nos bataillons. Chaque général est une espèce de satrape. Les soldats sont encouragés au pillage, aux excès de tous genres. La plupart des généraux, loin de réprimer ces attentats, en donnent l’exemple et quiconque a une place lucrative dans l’armée veut la perpétuer pour maintenir sa puissance. »

Mais entre représentants en mission, c’est la guerre. Choudieu, lui aussi député de la Convention, proche de Robespierre, dénonce Philippeaux :

« Je demande que la conduite de Philippeaux soit examinée et j’offre de prouver que, s’il n’est pas fou, il est au moins suspect. »

En fait, la Convention est incapable de vaincre.

On espère que les quinze mille hommes de la garnison de Mayence qui vont arriver en Vendée, et que commande un jeune officier valeureux, Kléber, pourront écraser les Vendéens.

Mais leurs premiers combats sont décevants. Ils sont défaits sous le nombre.

Et les « brigands » se moquent de cette « armée de fayence ». Mais les Vendéens victorieux, comme après chaque bataille, regagnent leurs villages, et cultivent leurs champs, attendant la prochaine bataille.

Pour le Comité de salut public, la Vendée est une tumeur qu’il faut extirper à tout prix.

Et la première condition, c’est l’unité du pouvoir et de la nation. Et la fête qui célèbre le premier anniversaire du

10 août 1792 doit marquer cette résolution.

Elle se déroule dans le calme, mais sans passion révolutionnaire.

Au milieu des ruines de la Bastille s’élève la fontaine de la Régénération qui se compose d’une statue colossale en plâtre, assise, représentant la nation qui presse de ses mains sa poitrine d’où coulent deux jets.

Les commissaires envoyés par tous les départements puisent tour à tour dans le bassin avec une coupe d’agate.

Et on célèbre « l’incorruptible Robespierre, fondateur de la République ».

Maximilien, élu président de la Convention, silencieux, hiératique, répond que, membre du Comité de salut public, « contre son inclination », il y a vu « d’un côté des membres patriotes, de l’autre des traîtres. Depuis que j’ai vu de plus près le gouvernement, j’ai pu m’apercevoir des crimes qui s’y commettent tous les jours. »

Mais aux Jacobins, Danton et Hébert contestent la politique du Comité de salut public.

Danton s’enflamme à la tribune.

Il y a eu le 14 juillet 1789, dit-il, puis la deuxième révolution, celle du 10 août 1792.

« Il faut une troisième révolution ! »

On l’acclame.

Quelqu’un dont la voix domine le brouhaha crie :

« Ce que Marat disait était excellent ! Mais on ne l’écoutait pas ! Faut-il donc être mort pour avoir raison ? Qu’on place la Terreur à l’ordre du jour ! »

7.

En cette première semaine du mois de septembre 1793, le nom et l’exemple de Marat sont sur les lèvres et dans les têtes des ouvriers du bâtiment, et des fabriques d’armes, qui se rassemblent faubourg Saint-Antoine.

Les chaleurs d’un été torride étouffent encore Paris sous une brume moite et fétide.

Un sans-culotte, bonnet rouge enfoncé jusqu’aux sourcils, sabre au côté, est debout sur une borne.

Il agite un exemplaire du Père Duchesne, comme s’il s’agissait d’un drapeau rouge annonçant l’émeute, la fusillade et le massacre.

Il tonne. Il dénonce les accapareurs, les agioteurs, les gens suspects, les égoïstes, les hommes qui se sont enrichis depuis la Révolution, les pillards de la République, quels que soient leurs masques.

Et pendant que ceux-là s’engraissent et complotent, les citoyens, les patriotes ont faim.

Car les boulangers qui manquent de grain ne cuisent plus que deux fournées par jour !

Il faut exiger le maximum des prix, se rendre à l’Hôtel de Ville, à la Convention, imposer cette mesure.

Et Chaumette, le procureur de la Commune, est prêt à soutenir les vœux des sans-culottes.

« Eh, moi aussi j’ai été pauvre, a-t-il répondu à une députation, et par conséquent je sais ce que c’est que les pauvres.

C’est ici la guerre ouverte contre les pauvres ! Ils veulent nous écraser, eh bien il faut les prévenir, il faut les écraser nous-mêmes, nous avons la force en main ! »

On applaudit la déclaration de Chaumette.

On écoute le sans-culotte lire l’article d’Hébert. On l’interrompt souvent pour l’approuver.

« Marat ! Je profiterai de tes leçons. Oui, foutre, ombre chérie, je te jure de braver toujours les poignards et le poison et de suivre toujours ton exemple. Guerre éternelle aux conspirateurs, aux intrigants, aux fripons ! Voilà ma devise, foutre !

« Tiens ta parole, m’a dit le fantôme de Marat ! Oui, foutre, je la maintiendrai, nous la maintiendrons ! »

Il vocifère, sort son sabre, gesticule, fend l’air de grands coups de lame, vocifère encore.

« Pour les accapareurs, sangsues impitoyables, engraissées de la substance du peuple, point de quartier, point de retard et de suite à la guillotine ! »

« À la guillotine », reprend la foule.

« Pour les agioteurs : la guillotine.

« Pour les gens suspects, l’heure du lever du peuple est celle de la mort : à la guillotine !

« Pour les égoïstes : voici le chemin des frontières et de la défense de la patrie, ou celui de la place de la Révolution où vous attend la guillotine !

« Et pour les fripons, la guillotine. »

« La guillotine ! La guillotine ! » scande la foule.

À la Convention, au club des Jacobins, on ne veut pas, on ne peut pas rompre avec le peuple des sans-culottes.

On sait qu’il se prépare pour le 5 septembre, avec Chaumette et Jacques Roux, qui a été libéré de prison, avec Hébert et l’Enragé Leclerc, un grand rassemblement devant la Convention.

Et comment l’Assemblée pourrait-elle résister à ces sans-culottes qui vont se présenter et l’investir en armes ?

Robespierre à la tribune des Jacobins leur a déjà donné raison :

« Le peuple réclame vengeance, elle est légitime. Et la loi ne doit point la lui refuser ! »

Et Barère à la Convention a rappelé la situation de la patrie. « Jamais l’armée n’a été en plus fâcheux état de désorganisation. »

Ce sont les mots mêmes de jeunes officiers sortis du rang, patriotes, tels que Jourdan et Soult, Berthier, Bonaparte ou Carnot, membre du Comité de salut public.

Et Barère poursuit :

« La République n’est plus qu’une grande ville assiégée… Ce n’est pas assez d’avoir des hommes… Des armes, des armes et des subsistances ! C’est le cri du besoin ! Des armes, des manufactures de fusils et de canons, voilà ce qu’il nous faut pendant dix ans ! »

Le 5 septembre, la foule envahit la Convention. Les députations des sections se succèdent à la tribune, menacent ceux qui tardent à frapper avec le couperet de la loi, interrogent brutalement les députés :

« A-t-on livré aux tribunaux révolutionnaires les ministres perfides, les agents du pouvoir exécutif qui n’ont pas étouffé, dès le principe, le noyau de contre-révolution dans les départements de l’Ouest et du Midi ? »

« A-t-on puni les traîtres ? Non ! »

« Et nous sommes trahis partout, foutre ! »

On dit qu’un complot se trame pour faire évader la veuve Capet. On a trouvé sur elle un billet, qu’un visiteur avait glissé dans un œillet et auquel elle a répondu, en perçant à l’aide d’une aiguille un morceau de papier, en écrivant ainsi qu’elle ne perdait pas espoir !

« Et les traîtres restent impunis, foutre ! Pas un conspirateur n’a mis “la tête à la fenêtre” [dans la lunette de la guillotine], n’a été raccourci. On n’a jugé jusqu’à présent que les valets et les maîtres se sont échappés ! » On compte mille cinq cent quatre-vingt-dix-sept détenus dans les prisons de Paris, et ces aristocrates corrompent leurs gardiens, paient en numéraire le pain et les chapons, le vin et leur libération !

« À la fenêtre leur tête !

« Une misérable cuisinière s’est avisée de crier : “Vive le Roi !” Le lendemain elle a été raccourcie, c’est bien fait, elle le méritait, foutre ! Mais pourquoi, citoyens jugeurs, n’expédiez-vous pas aussi promptement les grands scélérats ? Pourquoi cet infâme Brissot, le plus cruel ennemi de la patrie, celui qui nous a mis aux prises avec toute l’Europe, qui a causé la mort de plus d’un million d’hommes, qui avait la patte graissée par tous les brigands couronnés pour mettre la France à feu et à sang, pourquoi foutre, ce monstre vit-il encore ? »

On réclame la mort pour la veuve Capet, pour les députés girondins proscrits, pour le général Custine, accusé de trahison, pour Barnave, le Feuillant, pour le ci-devant Philippe Égalité, duc d’Orléans.

On veut que « la Sainte Guillotine aille grand train tous les jours ». Et Hébert, qui conduit les sans-culottes, répète, commande :

« Législateurs, placez la Terreur à l’ordre du jour ! »

Et à la fin de cette journée du 5 septembre 1793, Barère, au nom du Comité de salut public, monte à la tribune de la Convention et déclare, reprenant mot à mot les exigences des sans-culottes et les propos d’Hébert :

« Plaçons la Terreur à l’ordre du jour, c’est ainsi que disparaîtront en un instant et les royalistes et les modérés, et la tourbe contre-révolutionnaire qui vous agite.

« Les royalistes veulent du sang ? Eh bien ils auront celui des conspirateurs, des Brissot, des Marie-Antoinette. »

Et un proche d’Hébert, Vincent, l’un des principaux orateurs du club des Cordeliers, chef de bureau au ministère de la Guerre, ajoute à la liste des traîtres qui mettront « la tête à la fenêtre » le nom de Danton.

« Cet homme sans cesse nous vante son patriotisme mais nous ne serons jamais dupes de sa conduite. »

Qui n’est pas suspect aux yeux des sans-culottes conduits par les Enragés et les « hébertistes » ?

Et ils ne se contentent pas de ces mesures que la Convention, cédant à leur pression, à leur présence, à leurs cris, à leurs menaces, vient de leur accorder : la rétribution, à raison de trois francs par jour, des membres des Comités révolutionnaires, et l’épuration de ces Comités afin qu’ils arrêtent sans délai les suspects ; la création d’une armée révolutionnaire de six mille hommes et douze cents canonniers ou cavaliers pour « assurer les subsistances de Paris, et épouvanter l’ennemi intérieur » qui pourrait être tenté de faire un coup de force sur la ville.

Et la Convention décrète le maximum général des salaires et des prix des denrées.

Car la disette n’a pas cessé de serrer les plus pauvres à la gorge.

« L’affluence aux portes des boulangeries est toujours la même. Elles sont assiégées nuit et jour. Tout s’y est néanmoins passé aujourd’hui un peu plus paisiblement qu’hier à quelques coups de poing près donnés par-ci par-là et fidèlement rendus. On y a même volé quelques pendants d’oreilles, mais enfin personne n’a été ni tué, ni estropié et chacun a eu du pain tant bon que mauvais… »

Mais cela ne suffit pas aux « sectionnaires » enragés. Il faut, exigent-ils, frapper les suspects.

Ils s’indignent. Pendant ces quatre mois de l’été 1793, de juin à septembre, le Tribunal révolutionnaire n’a jugé que deux cent deux accusés, dont cent trente-neuf ont été acquittés ! Il faut remplir les prisons si l’on veut mettre « les têtes à la fenêtre » de la Sainte Guillotine. Elle ne doit pas rester ses bras de bois vides, comme un arbre sans fruit planté place de la Révolution.

Enfin, capitulant devant les revendications des sans-culottes, le 17 septembre, la Convention vote la loi des suspects.

Maintenant que le couperet de cette loi est tombé, plus aucun citoyen n’est en « sûreté ».

Chacun le sait, le sent, le voit. On peut sur un soupçon, une dénonciation, devenir un suspect, car la loi est si générale dans ses termes que l’envieux, le jaloux, le voisin mécontent, peut vous faire basculer dans la catégorie des « gens réputés suspects ».

Ce sont, dit la loi, « ceux qui soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou par leurs écrits se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté ».

Ce sont « ceux qui n’auraient pas justifié de l’acquit de leurs devoirs civiques ou obtenu leurs certificats de civisme ».

Ce sont « ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs et agents d’émigrés qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution ».

Ce sont « tous les émigrés à dater du 1er juillet 1789 »…

Et ce sont les comités de surveillance qui « sont chargés de dresser, chacun dans son arrondissement, la liste des gens suspects, de décerner contre eux les mandats d’arrêt et de faire apposer les scellés sur leurs papiers ».

Où sont les juges, les tribunaux impartiaux ?

Il faut devenir gris, invisible, se faire oublier, et cela ne suffit pas. Il faut manifester son adhésion à cette loi, à tout ce que les comités de surveillance décident.

Et puisque le 21 septembre la Convention a décidé que toutes les femmes devront porter la cocarde tricolore, il faudra l’arborer.

« Hier et avant-hier il y a eu quelques démêlés au sujet de l’arrêté qui ordonne aux femmes de porter la cocarde. Dans quelques quartiers celles qui n’y avaient pas encore obéi ont été honnies, décoiffées, fouettées, etc. Les citoyennes s’empressent de se décorer de ce signe sacré de liberté, et nous ne doutons pas que l’ingénieuse élégance de nos petites maîtresses n’en fasse bientôt un objet de coquetterie. »

Des rixes se produisent entre femmes.

« Les femmes des sociétés révolutionnaires voulaient forcer toutes les femmes de Paris à porter des bonnets rouges, après cela, des habits de laine. Les femmes de la Halle s’y sont opposées et il y a eu des batteries sérieuses entre elles… Les femmes de la Huile ont demandé que tous les clubs de femmes soient supprimés… Le mercredi 30 octobre, l’Assemblée a décrété et il est défendu aux femmes de s’assembler en sociétés populaires sous quelque dénomination que ce soit. Ainsi voilà les clubs de femmes supprimés. »

Les députés ont décidé. Et ils vont débattre de cette affaire de cocarde.

L’un dit que toute femme qui ne la porte pas doit être traitée en contre-révolutionnaire, et donc en suspecte.

L’autre fait remarquer qu’une femme peut avoir perdu sa cocarde ou oublié d’en mettre une, « ce n’est pas là un crime ! ». Mais il y a des femmes royalistes, « cette branche de contre-révolutionnaires peut beaucoup sur l’opinion ». Il faut « l’atteindre ».

Alors on vote : la première fois qu’une femme sera trouvée sans cocarde, elle sera punie de huit jours de clôture ; la seconde fois, regardée comme suspecte et enfermée jusqu’à la paix.

Ainsi la peur de devenir suspect taraude la plupart des citoyens. On tente de devancer les soupçons en se montrant plus patriote encore que les sectionnaires.

Les artistes de l’Opéra s’en vont quérir le commissaire de police, « indignés de ce qu’il existe encore dans leurs archives des objets ayant trait à la royauté et au régime féodal. Ils ont brûlé en face de la salle de l’Opéra une immense quantité de papiers, parmi lesquels étaient les règlements de ce spectacle intitulé : “Académie royale de musique” »…

Et sur la place de Grève, quelques jours plus tard, on a brûlé la garde-robe de Louis Capet, consistant en un chapeau, plusieurs habits, redingotes, vestes et culottes de diverses étoffes. Les chemises ont été conservées : on a seulement ôté la marque.

Et c’est avec une détermination sombre, qu’on allume ici et là des brasiers pour y brûler des archives qui rappellent que durant des siècles la France fut un royaume.

Et on brise les statues des rois.

On va chercher au plus profond de la terre et de la mémoire, afin de les extirper, de les détruire, les reliques des souverains.

On se rend à l’abbaye de Saint-Denis, et dans les églises, « sous prétexte d’avoir du plomb pour les armées, écrit le libraire Ruault, on a exhumé tous les cadavres déposés dans les caveaux des églises. Mais c’était pour qu’il ne reste rien de noble en France, pas même la poussière de ces morts.

« On a creusé à Saint-Denis une grande fosse dans laquelle on a jeté pêle-mêle tous les ossements des rois, des princes, des princesses, etc., depuis le roi Dagobert et Mathilde sa femme qui vivaient au VIIe siècle, jusqu’à Louis XV et les enfants du comte d’Artois. Le procès-verbal de la municipalité de Saint-Denis en fait foi… »

Ruault a refusé de le publier dans Le Moniteur.

Il est à la fois accablé et terrorisé.

« La Révolution trouble la paix des morts et les poursuit jusqu’au fond de leurs tombeaux… Elle porte avec elle ce triste intérêt de la destruction absolue de ce qui a existé de plus grand en France pendant onze siècles.

« Tous ces monuments de la grandeur et de la vanité humaine ont été détruits, brûlés dans la chaux…

« Quel triste temps que celui où les vivants et les morts sont également persécutés pour des votes et des opinions. »

Et les premiers succès remportés, contre les Anglais à Hondschoote le 8 septembre par le général Houchard, la capitulation de Bordeaux, où les représentants en mission Tallien et Ysabeau organisent la terreur contre les aristocrates et les fédéralistes girondins, et le siège de Lyon, la grande ville contre-révolutionnaire dont la chute ne saurait tarder, semblent montrer que la répression, la dureté impitoyable paient.

Le Comité de salut public, chaque jour, grâce au télégraphe optique de Claude Chappe qui relie les grandes villes de France à Paris, peut établir un état de la situation d’un bout de la nation à l’autre.

En Vendée, l’armée de Mayence commandée par le jeune général Kléber et le général Marceau engage le combat contre les Vendéens et défait à Cholet la grande armée catholique et royale.

Elle n’est pas détruite. Elle passe la Loire à Saint-Florent dans l’espoir de gagner la côte vers Granville, de faire sa jonction avec – on l’espère, on le rêve – des corps de débarquement anglais et émigrés.

Barère à la tribune de la Convention répète :

« La Vendée, et encore la Vendée ! Voilà le chancre politique qui dévore le cœur de la République ! C’est là qu’il faut frapper. »

Ils sont quarante mille Vendéens, accompagnés d’autant de femmes et d’enfants, à tenter d’échapper, dans « cette virée de Galerne » aux Bleus.

Dans la foule se trouvent quatre ou cinq mille prisonniers républicains qu’on commence à massacrer, puis qu’on épargne par peur des représailles.

L’armée catholique et royale marche donc vers le nord, commandée désormais par La Rochejaquelein.

Et le représentant en mission, Carrier, arrive à Nantes, pour épurer ce pays chouan.

Le garrot s’est donc un peu desserré autour du cou de la nation. Le général Jourdan et le représentant en mission Carnot ont remporté le 16 octobre la victoire de Wattignies, sur les Autrichiens qui lèvent le siège à Maubeuge.

Reste Toulon, livrée aux Anglais et aux Espagnols.

Le jeune capitaine Napoléon Bonaparte vient d’être désigné par les représentants en mission Saliceti et Gasparin, pour prendre le commandement de l’artillerie dans l’armée du général Carteaux qui assiège le grand port.

Il faut arracher cette tumeur comme on a commencé d’éradiquer le chancre vendéen.

Et il faut pour y parvenir montrer qu’on est impitoyable.

On va juger les députés girondins, arrêtés le 2 juin. Mais cela ne suffit pas. Le 3 octobre, Billaud-Varenne, au nom du Comité de salut public, monte à la tribune.

« La Convention nationale, dit-il, vient de donner un grand exemple de sévérité aux traîtres qui méditent la ruine de leur pays. Mais il lui reste encore un décret important à prendre. »

Il s’interrompt et, dans le silence pesant qui s’est établi, il poursuit, détachant chaque mot :

« Une femme, la honte de l’humanité et de son sexe, la veuve Capet, doit expier enfin ses forfaits sur l’échafaud. »

Billaud-Varenne énonce déjà le verdict avant que le procès ait commencé.

Il explique que des rumeurs assurent que Marie-Antoinette a été blanchie par le Tribunal révolutionnaire.

« Comme si une femme qui a fait couler le sang de plusieurs milliers de Français pouvait être absoute par un jury français ! Je demande que le Tribunal révolutionnaire se prononce cette semaine sur son sort ! »

Et comment, alors qu’on exhume les ossements des rois pour les réduire en cendres, pourrait-on accepter que survive, fût-ce emprisonnée, « la louve autrichienne » ?

Marie-Antoinette n’est plus qu’une femme malade, sujette à des hémorragies répétées, enfermée dans l’ancienne infirmerie de la Conciergerie dont on a obturé toutes les issues.

L’accusateur Fouquier-Tinville, le substitut du procureur Hébert, le président du Tribunal Herman interrogent le dauphin.

Son gardien le cordonnier Simon l’a surpris à se masturber. Et l’enfant accuse sa mère, sa tante Élisabeth, de lui avoir enseigné ces pratiques. Il couchait entre elles, dit-il.

« Il nous a fait entendre qu’une fois sa mère le fit approcher d’elle, qu’il en résulta une copulation et un gonflement à l’un de ses testicules pour lequel il porte un bandage et que sa mère lui a recommandé de ne jamais en parler… Que cet acte a été répété plusieurs fois de suite. »

À l’audience, la reine est assistée d’un avocat nommé d’office, maître Chauveau-Lagarde.

C’est Hébert qui l’accuse d’inceste, en rappelant la déposition du dauphin.

Marie-Antoinette ne répond pas mais un des jurés insiste pour qu’elle s’explique.

« Si je n’ai pas répondu, dit-elle, c’est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui sont ici. »

La voix de cette femme aux cheveux blancs, aux traits affaissés, mais au port de tête droit, est digne. Et l’émotion, la compassion, la honte saisissent le public avide qui se presse dans la salle.

L’on suspend les débats.

En fait, le verdict a été rendu avant même que le procès s’ouvre. Marie-Antoinette est accusée d’avoir été « l’instigatrice de la plupart des crimes dont s’est rendu coupable ce dernier tyran de France, Louis Capet ».

Elle est condamnée à mort.

Elle rentre à la Conciergerie, vers quatre heures trente du matin ce mercredi 16 octobre 1793.

Elle n’a que le temps d’écrire une lettre à sa belle-sœur, Élisabeth.

« Je viens d’être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère, comme lui – innocente.

« Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien, j’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants, vous savez que je n’existais que pour eux… »

On ne la laissera même pas se changer de linge sans témoin. Le bourreau, Samson, lui attachera les mains derrière le dos et coupera ses cheveux, puis, liée à lui par une longue corde, il la fera monter dans une charrette.

Elle se tient droite, tête un peu levée, mèches en désordre s’échappant de son bonnet.

Elle refuse de parler au prêtre constitutionnel qui l’accompagne. Et elle ne se confessera pas.

La foule immense contenue par trente mille soldats crie : « Vive la République ! À bas la tyrannie ! Mort à l’Autrichienne ! »

En montant à l’échafaud, d’un brusque mouvement de tête, Marie-Antoinette fait tomber son bonnet.

Et Samson montrera sa tête ensanglantée au peuple ce 16 octobre 1793, à midi et quart.

La foule crie : « À bas ! À bas ! », « Vive la République ! ».

« Cette sottise prolongée a tout troublé », note le journaliste Goffroy, qui se prétend lui aussi héritier de Marat et de son Ami du peuple.

D’autres journaux reviennent sur le procès, les accusations d’inceste.

« Les regards de l’Autrichienne étaient arrogants et non pas tranquilles. Elle a répondu d’un ton dramatique et a fait même une interpellation aux mères de famille. Elle a rougi d’abord à ces reproches d’inceste, mais l’on voyait facilement sur son visage que la cause de cette rougeur était en effet non pas de la pudeur ou de l’innocence mais du désagrément d’être découverte. »

« Ses flatteurs n’en ont même pas été dupés. »

Alors qu’elle meure !

« Seuls quelques esprits faibles parurent douloureusement affectés de l’exécution de la veuve Capet, en ne la considérant que sous le titre de mère et de femme malheureuse, lit-on dans Les Révolutions de Paris. Mais comme reine de France, tout le monde s’accordait à convenir de la justice du trop doux châtiment qu’elle subissait. »

Et Hébert, qui a assisté à l’exécution, au pied de l’échafaud, exulte, exprime les sentiments de ces sans-culottes, de ces patriotes enragés, que la passion révolutionnaire emporte.

« J’ai vu tomber dans le sac la tête de Veto femelle, écrit Hébert dans Le Père Duchesne.

« Je voudrais, foutre, pouvoir vous exprimer la satisfaction des sans-culottes quand l’archi-tigresse a traversé Paris dans la voiture à trente-six portières. Ses beaux chevaux blancs si bien empanachés, si bien enharnachés ne la conduisaient pas, mais deux rossinantes étaient attelées au vis-à-vis de maître Samson et elles paraissaient si satisfaites de contribuer à la délivrance de la République qu’elles semblaient avoir envie de galoper pour arriver au plus tôt au lieu fatal.

« La garce au surplus a été audacieuse et insolente jusqu’au bout.

« Cependant les jambes lui ont manqué au moment de faire la bascule pour jouer à la main chaude, dans la crainte sans doute, de trouver après sa mort un supplice plus terrible que celui qu’elle allait subir.

« Sa tête maudite fut enfin séparée de son col de grue et l’air retentissait des cris de “Vive la République !”. »

« Qu’elle ait été seule dans ses derniers moments, sans consolation, sans personne à qui parler, à qui donner ses dernières volontés, cela fait horreur, écrit quelques jours plus tard le comte de Fersen. Les monstres d’enfer ! Non ! Sans la vengeance, jamais mon cœur ne sera content. »

La douleur de Fersen est d’autant plus grande qu’il sait bien que parmi les rois et les princes, les émigrés et les royalistes restés en France, personne n’a tout tenté pour sauver la reine. Danton lui y a songé, mais très vite, il a mesuré les risques immenses qu’il courrait.

Les hébertistes le rangent parmi les « pourris » de la Convention.

On découvre que certains de ses proches ont, l’un – Robert -vendu du « rhum accaparé », et l’autre – Perrin – trafiqué dans les fournitures de guerre.

On accuse l’entourage de Danton d’être composé non seulement de corrompus mais d’« endormeurs ». En somme, les dantonistes sont de nouveaux Girondins.

Et Vincent, l’hébertiste, ne cesse de répéter ses attaques contre Danton, accusé de s’être abouché avec « Dumouriez dans l’affaire de la Belgique ». Et Danton comprend que cette accusation peut conduire à l’échafaud.

Le général Houchard, vainqueur à Hondschoote, a été arrêté, jugé, condamné à mort, parce qu’il n’a pas su exploiter sa victoire et que dès lors on le soupçonne sans preuve d’avoir ouvert des pourparlers avec l’ennemi.

On va juger Philippe Égalité et Danton fut proche du ci-devant duc d’Orléans.

Alors, Danton préfère quitter Paris. Il prétend qu’il est malade et se retire dans sa propriété d’Arcis-sur-Aube.

Danton est sans illusion.

« En conduisant Marie-Antoinette à l’échafaud, dit-il, on a détruit l’espoir de traiter avec les puissances étrangères. »

Mais le plus grave, le plus dangereux n’est pas dans cette exécution, mais dans le procès qui s’ouvre, contre les députés girondins, devant le Tribunal révolutionnaire.

Ils sont vingt et un, qui comparaissent à compter du 24 octobre.

Robespierre a fait écarter un décret qui renvoyait devant les juges soixante-treize députés qui avaient protesté contre les manifestations des journées des 31 mai et 2 juin. Générosité de sa part ? Ou bien habileté ? Maximilien veut que les « chefs de la faction » soient condamnés à mort, et ce sera d’autant plus aisé qu’ils seront isolés, promis à la guillotine puisque la Convention a décidé de raccourcir la durée des débats en les limitant à trois jours.

Danton, à Arcis-sur-Aube, est sombre.

« Des factieux, les girondins ? s’interroge-t-il. Est-ce que nous ne sommes pas tous des factieux ? Nous méritons tous la mort autant que les Girondins ! Nous subirons tous les uns après les autres le même sort qu’eux ! »

Pour Robespierre au contraire, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Carra, Valazé, et ceux qui sont encore en fuite, Pétion, Roland, Barbaroux, Condorcet, constituent « la faction la plus hypocrite dont l’histoire ait jamais fourni l’exemple ».

Et il n’oublie pas Manon Roland.

Mais le plus fanatique des accusateurs est Hébert, qui laisse éclater sa joie de voir comparaître les Girondins ce jeudi 24 octobre devant le Tribunal révolutionnaire, dont on sait bien qu’il les condamnera à mort.

« Voilà foutre le sort qui vous était réservé, lâches, déserteurs de la sans-culotterie qui avez préféré de barboter dans le marais et vous couvrir de boue plutôt que de gravir la Sainte Montagne où la gloire vous tendait les bras. Vous avez voulu péter plus haut que le cul, vous avez voulu faire fortune et vous n’avez pas réfléchi que la guillotine était au bout de la route que vous preniez pour y arriver.

« Te voilà enfin sur la sellette, infâme Brissot…

« Eh, vite donc, Maître Samson, graisse tes poulies, et dispose-toi à faire la bascule à cette bande de scélérats que cinq cents millions de diables ont vomis sur la terre et qui auraient dû être étouffés dans leur berceau, foutre. »

Les jeux sont faits.

Hébert, substitut du procureur de la Commune de Paris, désigne Brissot comme le chef de la « faction du tyran et vendu à la Cour », coupable « d’avoir voulu en allumant la guerre universelle anéantir la liberté en livrant la France aux despotes ».

« C’est par vos manœuvres lâches et méprisables, coquins, que les patriotes de Marseille, de Bordeaux, de Lyon, de Toulon ont été égorgés ! C’est vous qui avez allumé la guerre civile de la Vendée…

« La France entière vous accable ! Vous n’échapperez pas au supplice que vous avez mérité. »

Le verdict tombe le mercredi 30 octobre vers onze heures du soir.

L’un d’eux, Valazé, se poignarde au cœur devant le tribunal.

Les autres crient :

« Nous sommes innocents ! Peuple on vous trompe ! »

Vergniaud qui portait sur lui une fiole de poison a renoncé à l’utiliser pour mourir aux côtés de ses amis. Tous chantent :

Contre nous de la tyrannie

L’étendard sanglant est levé.

On les entraîne. On les enferme. C’est leur dernière nuit.

« Ils se réunirent tous dans une seule chambre pour souper. Ils se firent servir un très bon repas de tout ce qu’on put rassembler à cette heure-là dans le quartier du Palais, en rôtis, pâtisseries, vins délicats et liqueurs. Ils élurent un président qui leur proposa de mourir à l’instant même. “Je me sens assez de courage pour vous tuer tous, moi le dernier et nous éviterons ainsi l’échafaud et la mort publique.”

« Cette proposition fut reçue diversement par la bande des condamnés qui se mirent à boire et à manger.

« Au milieu du repas on agita longtemps la question de l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. Dix-sept sur vingt et un reconnurent l’une et l’autre et se refusèrent à mourir de la main du président. »

Grande foule le jeudi 31 octobre 1793, place de la Révolution, lorsque les Girondins arrivent vers une heure. Aux vingt et un députés on a adjoint douze autres condamnés.

Les Girondins crient : « Vive la République ! Plutôt la mort que l’esclavage ! »

Et la foule répond : « Vive la République ! À bas les traîtres ! »

Il fallut trente-huit minutes au bourreau Samson pour exécuter les trente-trois condamnés.

Hébert est une nouvelle fois au pied de l’échafaud.

Chacun a pu constater l’attitude courageuse des Girondins.

Hébert écrit dans Le Père Duchesne :

« Plusieurs ont fait contre mauvaise fortune bon cœur et quelques-uns se chatouillaient pour rire, mais foutre, ce n’était que du bout des lèvres… À chaque tête qui roulait dans le sac tous les chapeaux étaient levés en l’air et la place retentissait des cris de “Vive la République !”.

« Ainsi finirent les brissotins, ainsi passeront tous les traîtres. »

8.

C’est un automne et un hiver cruels.

Il a suffi de quelques semaines pour que la loi des suspects remplisse les prisons.

Le nombre des détenus, à Paris, est multiplié par quatre entre septembre et décembre 1793. Et les têtes roulent dans le sac.

Guillotiné, Philippe Égalité, ci-devant duc d’Orléans. Il monte dignement à l’échafaud.

Guillotinée, Manon Roland. Elle ne tremble pas, elle murmure, avec une sorte de détachement : « Liberté, que de crimes on commet en ton nom. »

Son mari, le ministre Roland, se suicide en apprenant que sa femme a été « raccourcie ».

Buzot et Pétion, craignant d’être pris, mettent fin à leurs jours, par la corde ou le poison.

Barbaroux, caché dans la région de Bordeaux, se tire une balle de pistolet au moment où il va être arrêté. Suicide manqué, mâchoire fracassée. On le porte moribond jusqu’à l’échafaud. Et on lui tranche la tête.

Le lucide Barnave, emprisonné à Grenoble depuis le 15 août 1792, refuse durant des mois en échange de sa liberté d’admettre sa culpabilité. Danton le protège. Mais en novembre 1793, on le transfère à Paris. Il répète : « Leur demander justice ce serait reconnaître la justice de leurs actes antérieurs. Et ils ont fait périr le roi. Non, j’aime mieux souffrir et périr que de perdre une nuance de mon caractère moral et politique. »

Et sa tête apparaît dans la sinistre « fenêtre ».

Bailly, l’ancien maire de Paris, est guillotiné sur le Champ-de-Mars afin que son sang venge les patriotes abattus en ce lieu le 17 juillet 1791. Bailly avait ordonné d’ouvrir le feu sur ces pétitionnaires qui réclamaient la déchéance du roi, qu’on venait de ramener de Varennes.

Et d’un bout à l’autre de la France, dans les villes rebelles reconquises, on dresse la Sainte Guillotine.

Tallien et Ysabeau en mission à Bordeaux débaptisent le département de la Gironde devenu celui du Bec-d’Ambès et font actionner la machine du docteur Guillotin. Et le premier décapité est le maire de Bordeaux.

Fouché et Collot d’Herbois, à Lyon, constituent une commission militaire, qui condamne à mort mille six cent soixante-sept « aristocrates », « fédéralistes », « traîtres, suspects ».

Et Carrier, à Nantes, entasse dans les barcasses les condamnés, qu’il noiera dans la Loire.

Saint-Just l’a dit, de sa voix haletante, le 10 octobre : « Le gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix. »

Pas question donc d’appliquer la Constitution de l’an I. « Dans les circonstances où se trouve la République, explique Saint-Just, elle deviendrait la garantie des attentats contre la liberté parce qu’elle manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer. »

Et il faut pourchasser, tuer.

Saint-Just, représentant en mission à Strasbourg, rejette la proposition du général autrichien Wurmser qui propose d’ouvrir des négociations.

« La République ne reçoit de ses ennemis et ne leur envoie que du plomb », dit Saint-Just.

En compagnie de Lebas, un conventionnel proche de Robespierre, Saint-Just réquisitionne, arrête, impose.

« Le pauvre peuple gémissait à Strasbourg sous le joug des riches, l’aristocratie et l’opulence avaient fait son malheur », écrit Lebas.

Saint-Just exige. « Dix mille hommes sont nu-pieds dans l’armée, déclare-t-il à la municipalité. Il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg dans le jour et que demain, à dix heures du matin, les dix mille paires de souliers soient en marche pour le quartier général. »

Saint-Just est membre du Comité de salut public et c’est le Comité de salut public qui gouverne la nation. Et Maximilien Robespierre qui gouverne le Comité de salut public. Dès sept heures du matin il est à son poste, aux Tuileries, dans le pavillon de Flore devenu Palais-Égalité.

Il lit des dépêches, surtout celles des armées.

Vers dix heures, dans une petite salle tapissée de vert, autour d’une vaste table se tient une réunion du Comité sans président, sans procès-verbal.

« Il faut que le Comité ne délibère jamais en présence d’aucun étranger », a exigé Maximilien.

C’est par sa seule logique implacable, son autorité, qu’il obtient l’assentiment des autres membres du Comité.

À treize heures, Robespierre se rend à la Convention où l’on discute l’ordre du jour.

Vers vingt heures, la séance reprend au Comité de salut public et va durer jusqu’à une ou deux heures du matin.

Puis Maximilien prépare ses discours, note sur un carnet les décisions qu’il faut prendre.

Il traverse ces journées toujours poudré, guindé, maître de lui, pâle et amaigri.

Exalté aussi par l’ampleur de la tâche.

« Qui de nous ne sent pas s’agrandir toutes ses facultés, dit-il.

« Qui de nous ne croit pas s’élever au-dessus de l’humanité même en songeant que ce n’est pas pour un peuple que nous combattons mais pour l’univers, non pour les hommes qui vivent aujourd’hui mais pour tous ceux qui existeront. »

Il mène donc le combat du Bien contre le Mal.

« A-t-on réfléchi à notre position ? Onze armées à diriger, le poids de l’Europe entière à porter ; partout des traîtres à démasquer, des émissaires soudoyés par l’or des puissances étrangères, des administrations infidèles à surveiller, à poursuivre, tous les tyrans à combattre. »

Les adversaires, les ennemis, ne peuvent être que « des scélérats couverts de honte et de mépris ».

« Celui qui cherche à avilir, à diviser, à paralyser la Convention est un ennemi de la patrie… Qu’il agisse par sottise ou par perversité ; il est du parti des tyrans qui nous font la guerre. »

Et point de pitié pour lui.

« Il faut que les monstres soient démasqués, exterminés, ou que je périsse », clame Maximilien.

Il a le sentiment que les suspects grouillent et conspirent autour de lui, contre la nation et la République.

Il y a ces étrangers suspects qui vivent en France, accourus de toute l’Europe.

« Ce sont les étrangers si patriotes qui sont les artisans de tous nos maux… Tous ont été les agents du despotisme. Il n’en faut épargner aucun. »

Et souvent ces étrangers font profession d’athéisme, veulent « déchristianiser » la France. Et dans un entrelacs d’intrigues, les mêmes hommes – Cloots, Proli : des étrangers – sont athées, corrompus et corrupteurs, compromis dans les scandales financiers où l’on retrouve aussi des proches de Danton -Chabot, Basire.

On découvre que la Compagnie des Indes verse cinq cent mille livres aux députés pour échapper au fisc.

Et les dénonciations des uns par les autres, et vice-versa, arrivent à Robespierre, « l’incorruptible », et Fabre d’Églantine lui-même, ami de Danton, évoque un « complot de l’étranger ».

Sur quelles nuques va s’abattre le couperet de la guillotine ? Quelles têtes vont se « mettre à la fenêtre » ?

Robespierre, poudré et impassible, lunettes relevées sur son front, observe, note, soupçonne tous ceux qui, Enragés, hébertistes, corrompus, affaiblissent à ses yeux l’unité de fer de la Convention, du Comité de salut public, s’écartent de la ligne tracée par ce Comité qu’un seul mot résume : « vaincre ».

Vaincre les ennemis de la Révolution, de la nation, de la République. Vaincre à tout prix.

Il y a ceux, comme Hébert dans Le Père Duchesne, qui ne cessent de tonner contre les « sangsues du peuple ».

Et il est vrai que, dans le froid humide de l’automne et de l’hiver 1793, le peuple est épuisé, morne, affamé.

Des queues interminables se forment aux portes des boutiques encore closes.

« Comment, tonnerre de Dieu, nous ne mettrons pas à la raison les riches, ces égoïstes infâmes, ces accapareurs, tous ces scélérats qui affament le peuple ! écrit Hébert. C’est un parti pris de nous faire périr de froid et de faim…

« Affameurs du peuple, craignez son désespoir !

« Il faut en finir foutre ! Ventre affamé n’a point d’oreilles ! » tempête Hébert.

« La misère est à son comble ! Nos subsistances sont entre les mains des contre-révolutionnaires. Dans tous les départements les sans-culottes languissent. Eh bien, foutre, que les sans-culottes se lèvent, qu’ils s’emparent de tous les propriétaires, des gros fermiers accapareurs, qu’ils les menacent de leur faire perdre à eux-mêmes le goût du pain, si la disette continue.

« Bientôt, foutre, le blé abondera dans les marchés et nous vivrons. »

Que veulent ces hébertistes, ces Enragés ?

Imposer leurs méthodes ? Leurs solutions ?

« Le bonnet rouge en tête, la pique en main, le poignard au côté, lit-on sur un placard apposé sur les murs de Paris, jurez sur l’autel de la patrie de ne vous reposer que lorsqu’elle aura triomphé de tous ses ennemis.

« Prouvez par les faits que ce n’est plus la terreur qui est à l’ordre du jour, mais le glaive vengeur des lois, et la guillotine consacrée par la justice céleste. »

Mais ce sont les mêmes qui, comme Fouché à Nevers, font inscrire sur la porte du cimetière : « La mort est un sommeil éternel. »

Ce sont les mêmes qui, athées, rejettent l’idée de l’Être suprême, en présence duquel a été proclamée la Déclaration des droits de l’homme.

Robespierre s’insurge.

« Tout meurt, dit-il, les héros de l’humanité et les fripons qui l’oppriment, mais à des conditions différentes. »

Il n’approuve pas cette déchristianisation, qui balaie la nation.

On a déposé le corps de Descartes au Panthéon. Soit ! C’est le règne de la raison.

Mais le conventionnel Gilbert Romme a fait adopter un calendrier révolutionnaire.

L’année, qui commence le 22 septembre – jour anniversaire de la proclamation de la République –, est divisée en douze mois de trente jours, plus cinq ou six jours complémentaires, et chaque mois se compose de trois décades de dix jours.

Et les noms des mois, proposés par Fabre d’Églantine, évoqueront les saisons : vendémiaire, brumaire, frimaire pour l’automne. Pour l’hiver nivôse, pluviôse, ventôse. Pour le printemps germinal, floréal, prairial. Pour l’été messidor, thermidor, fructidor.

Robespierre écrit sur son carnet : « ajournement indéfini du décret sur le calendrier ».

Il craint que ces déchristianisateurs ne soient des « fripons stipendiés ».

Leurs mesures extrêmes – le conventionnel Rühl brise la Sainte Ampoule dans la cathédrale de Reims ; les presbytères sont donnés aux écoles et aux pauvres ; on change le nom des villes : Saint-Malo devient Port-Malo ; on ferme les églises, on ne salarie plus les prêtres constitutionnels – peuvent choquer le peuple.

Marie-Joseph Chénier, auteur dramatique, député à la Convention, à qui l’on doit Le Chant du départ, aussi souvent entonné que La Marseillaise, propose de substituer au catholicisme la religion de la patrie.

Et la Convention approuve, décide que le buste de Marat sera placé dans la salle des séances, comme celui du plus glorieux des « martyrs de la liberté ».

Le 10 novembre 1793, est célébrée la fête de la Liberté et de la Raison à Notre-Dame. Une femme vêtue de tricolore, assise sur l’autel, symbolise la liberté, et Notre-Dame se nommera désormais le Temple de la Raison.

Robespierre s’inquiète :

« Le fanatisme est un animal féroce et capricieux, dit Maximilien. Il fuyait devant la raison. Poursuivez-le avec de grands cris, il retournera sur ses pas. »

Et Maximilien affirme son déisme :

« L’athéisme est aristocratique, lance-t-il. L’idée d’un grand Être qui veille sur l’innocence et qui punit le crime triomphant est toute populaire. »

Et d’ailleurs « nous n’avons plus d’autre fanatisme à craindre que celui des hommes immoraux, soudoyés par les cours étrangères ».

Mais le mouvement de déchristianisation s’amplifie en dépit de Robespierre.

Chaumette et Cloots, le riche étranger, patriote, député à la Convention, mais suspect d’être l’un des corrupteurs, animateur de ce « complot de l’étranger », s’en vont trouver l’évêque constitutionnel de Paris, Gobel, afin qu’il abjure devant la Convention « tout ce qu’il a professé hautement durant quarante années ».

« Le bonhomme a mis bas sa crosse, sa mitre, sa chape… Il a été couvert d’applaudissements par cette assemblée qui l’a affublé du bonnet rouge. Aussitôt tous les députés prêtres ont couru à l’envi à la tribune, faire la même abjuration. »

L’abbé Grégoire seul a résisté, refusant et d’abjurer et de se coiffer du bonnet rouge.

« Le peuple de Paris s’est jeté sur les églises, les a spoliées, dégradées en peu de jours. »

« J’ai vu passer dans la rue Dauphine les dépouilles de l’abbaye de Saint-Germain, écrit Ruault, le libraire voltairien, tout à coup scandalisé et effrayé par ce qu’il voit.

« Cérémonie burlesque : cent gredins marchaient en procession de carnaval, couverts de chapes, de chasubles, de dalmatiques, d’étoles. Au milieu de la rue marchaient deux douzaines d’ânes couverts de chapes mortuaires, portant dans des paniers les chasses, les croix, les calices, les ciboires d’or et d’argent et tout cela accompagné de gestes ridicules, de jurons, de maudissons, de propos de halles.

« Nous avons vu ce que jamais on n’avait vu sur terre : la religion détruite par la populace et par ses prêtres mêmes.

« Cette maladie s’est étendue à dix heures à la ronde de Paris. Les commîmes, des bourgs, des villages et des villes, se sont empressées d’apporter à la Convention les dépouilles de leurs églises, on les a toutes déposées dans l’Hôtel du Domaine national, rue Vivienne et des Petits-Champs ; il en est encombré.

« On ne doute pas que cette rage de destruction ne fasse le tour de France et qu’il n’y reste une seule église sur pied si elle dure quelque temps encore.

« Robespierre lui-même en a été effrayé. Il a fait un rapport contre cette manie qui ferait de la France un peuple de fous, d’athées, un peuple ingouvernable… »

« Quelle singulière nation, conclut Ruault. Elle donne dans toutes les extrémités ! Elle adorait ses rois, elle a tué le dernier. Elle se courbait avec plaisir sous le joug du catholicisme, elle vient de le renverser de fond en comble. Elle ne connaît point de mesure mitoyenne… Quelle sera la fin de tout ceci ? Elle ne peut être que très misérable.

« Adieu mon cher ami, je me bande les yeux pour ne pas en voir davantage… »

Et l’inquiétude et le désarroi de l’éditeur de Voltaire Ruault rencontrent ceux de Jacques Roux, ci-devant abbé, figure de proue des Enragés, qui a souvent goûté de la prison, et plus souvent encore dénoncé les fripons, les agioteurs, les aristocrates, les riches, ces Girondins et ces Montagnards qui n’osent regarder la misère en face.

Et Roux, depuis sa prison, s’élève contre les abus de cette « loi terrible » qui fait de chaque citoyen un « suspect ».

« Je suis tenté de demander si nous habitons des contrées barbares ou si nous vivons dans ces siècles avilis où l’on déclarait criminel de lèse-nation un homme qui avait raconté un songe, un autre pour avoir vendu un verre d’eau chaude ; celui-ci pour s’être déshabillé devant une statue, celui-là pour être allé à la garde-robe avec une bague sur laquelle était empreinte la tête d’un Empereur. »

Il va plus loin encore :

« C’est ressusciter le fanatisme que d’imputer à un homme les crimes de sa naissance. C’est le comble de la cruauté de faire incarcérer comme suspects de la République ceux qui ont eu le malheur de déplaire à un commissaire de section, à un espion de police, à un garçon de bureau, à un secrétaire de la trésorerie, à un huissier de la Convention nationale, à un guichetier, au président d’une société populaire, et à la catin d’un homme en place.

« Il y a plus d’innocents incarcérés que de coupables… Si l’on ne met fin à ces emprisonnements qui souillent l’histoire de la Révolution et dont on ne trouve pas d’exemples dans les annales des peuples les moins civilisés, la guerre civile ne tardera point à s’enflammer. »

Danton lit le texte de Jacques Roux. Le tribun vit toujours retiré dans sa propriété d’Arcis-sur-Aube, se livrant aux plaisirs et aux jouissances de la campagne et de l’amour, achetant des terres, arrondissant son bien. Mais il craint pour lui et pour la nation la guerre civile.

Ses proches – Chabot, Basire – sont décrétés d’arrestation, dans l’affaire de corruption de la Compagnie des Indes. Et, tortueusement, le Comité de salut public confie l’instruction de l’affaire à… Fabre d’Églantine, qui a dénoncé le complot de l’étranger, mais qui est aussi un ami de Danton.

Un courrier venu de Paris avertit Danton de cette manœuvre machiavélique. Il incite le tribun à rentrer, à affronter Robespierre qui est dans l’ombre de cette machination.

« En veut-il à ma vie ? Il n’oserait pas, dit Danton.

« Vous êtes trop confiant, revenez à Paris, le temps presse.

« Va dire à Robespierre que je serai assez tôt à Paris, pour l’écraser lui et les siens. »

Le 19 novembre, Danton est à Paris, après cinq semaines de séjour à la campagne alors que chaque heure a compté dans la marche et l’orientation de la Révolution.

Il rencontre Hébert.

Il flaire la situation, s’élève contre les « mascarades » antireligieuses, manière de faire un pas vers Robespierre, alors même que la Convention décrète qu’à compter du 24 novembre, les noms des mois seront ceux du calendrier républicain.

Et que l’on décide que les cendres du héros corrompu, Mirabeau, seront chassées du Panthéon.

Au club des Jacobins, on procède à une nouvelle épuration. Laverdy, un ancien contrôleur général des Finances, est guillotiné. Comme le journaliste girondin Girey-Dupré.

Danton confie à Garat, avocat, qui en 1792 a remplacé Danton au ministère de la Justice, puis Roland en 1793 au ministère de l’intérieur, qui a été arrêté comme Girondin mais rapidement libéré, qu’il veut lancer une grande campagne pour l’Indulgence.

Danton partage le sentiment de Jacques Roux sur la loi des suspects :

« Je sais que dans les circonstances actuelles on est forcé de recourir à des mesures violentes, mais on ne saurait trop se mettre contre la malveillance… Rien n’est plus dangereux que de laisser à l’arbitraire d’un coquin parvenu, d’un commissaire vindicatif, l’application d’une loi aussi terrible. »

Danton hausse la voix, il veut imposer l’indulgence.

« Je demande l’économie du sang des hommes », dit-il.

TROISIÈME PARTIE

1er décembre 1793 – 30 mars 1794

11 frimaire -10 germinal an II

« Dirige-t-on une tempête ? »

 

« Pourquoi la clémence serait-elle devenue

un crime dans la République ? »

Camille Desmoulins

30 frimaire an II (20 décembre 1793)

« On veut modérer le mouvement révolutionnaire.

Eh, dirige-t-on une tempête ? Eh bien !

La Révolution en est une. On ne peut,

on ne doit point en arrêter les élans. »

Collot d’Herbois

membre du Comité de salut public

3 nivôse an II (23 décembre 1793)

« Le gouvernement révolutionnaire doit voguer entre deux

écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès ;

le modérantisme qui est à la modération

ce que l’impuissance est à la chasteté et l’excès

qui ressemble à l’énergie comme l’hydropisie à la santé. »

Maximilien Robespierre

5 nivôse an II (25 décembre 1793)

9.

« Le sang des hommes », en ces premiers jours de décembre 1793, malgré le vœu de Danton, il ruisselle sur le sol de la France.

En Vendée, les paysans de la grande armée catholique et royale échouent devant Angers, mais continuent de se battre, en entonnant sur l’air de La Marseillaise :

Allons les armées catholiques

Le jour de gloire est arrivé

Contre nous de la République

L’étendard sanglant est levé.

Le paysan vendéen ne craint pas de mourir. Il répond au soldat bleu qui crie « Rends-moi tes armes » : « Rends-moi mon Dieu. »

Il récite avec ses prêtres :

Cette mort dont on nous menace

Sera le terme de nos maux

Quand nous verrons Dieu face à face

Sa main bénira nos travaux.

Un représentant en mission constate :

« C’est de leur part un vrai fanatisme, tel qu’au IVe siècle. On en exécute tous les jours et tous les jours ils meurent en chantant des cantiques et en faisant leur profession de foi. L’instrument de supplice n’a que l’effet de jeter une sorte d’odieux sur le pouvoir qui l’emploie. »

Pourchassés par les Bleus recrus de fatigue, les Vendéens se réfugient dans la ville du Mans. Ils sont quarante mille, bientôt surpris ce 12 décembre par les armées républicaines commandées par Westermann, Marceau, Kléber. Ils résistent durant quatorze heures sous une pluie glaciale. On s’égorge. On s’éventre. On se fusille à bout portant dans les ruelles ensanglantées.

« On ne voit partout que des cadavres, des fusils, des caissons renversés ou démontés, écrit un officier bleu. Parmi les cadavres, beaucoup de femmes nues que les soldats ont dépouillées et qu’ils ont tuées après les avoir violées. »

Les survivants se dirigent vers Laval, harcelés, massacrés au cours de cet « hallali courant ».

Ce qui survit encore, après une dizaine de jours de fuite et de combats, est massacré à Savenay, près de Saint-Nazaire, fait prisonnier et fusillé. Les chefs, Stofflet, Charette, La Rochejaquelein sont passés sur la rive gauche de la Loire.

Et les commissions militaires « bleues » parcourent le pays.

On fusille en huit « chaînes » mille huit cent quatre-vingt-seize prisonniers, près d’Angers. Des centaines d’autres sont exécutés. Ainsi dans la prairie Saint-Gemmes, aux Pont-de-Cé.

La répression est d’autant plus cruelle qu’une guerre d’embuscades va se poursuivre. Et que les « Vendéens » sont eux aussi impitoyables.

Le Bleu Joseph Bara, âgé de quatorze ans, est égorgé après avoir été fait prisonnier et avoir refusé de crier « Vive le roi ! ».

Il devient un martyr de la liberté même si les circonstances de sa mort sont transfigurées par la légende.

Mais à Nantes, sous l’autorité du représentant en mission Carrier, un comité révolutionnaire d’une cinquantaine d’hommes, la compagnie Marat, terrorise la ville.

Les « noyades » se multiplient. On coule les pontons sur lesquels on entasse prêtres réfractaires, prisonniers qu’on appelle « brigands ». Et on dénombre au moins cinq mille victimes.

Et la rumeur se répand de supplices atroces, de femmes fondues vives pour en tirer une graisse médicinale, de peau des victimes tannée comme du cuir, de mariages républicains, consistant à noyer un couple, attachés nus l’un à l’autre et jetés dans la Loire.

On extermine dans cette guerre impitoyable.

Et le général Marceau lui-même qui a sauvé une jeune femme, Angélique des Melliers, et lui a fourni une attestation censée la protéger, ne peut empêcher qu’elle soit guillotinée.

Et la guerre n’est pas terminée.

Carrier rappelé à Paris, la Terreur est appliquée par le général Turreau de Linières, qui remplace Marceau. Il crée douze « colonnes infernales » qui font de cette Vendée « un monceau de cendres arrosé de sang ».

Aux Lucs-sur-Boulogne, les Bleus du général Cordellier massacrent au moins cinq cents personnes dont plus de cent enfants.

Peut-être cent vingt mille morts sont-ils tombés dans cette guerre atroce, dont à Paris on ne soupçonne pas la cruauté. D’ailleurs on veut vaincre à tout prix même en décimant le peuple.

Danton et Camille Desmoulins, sans connaître les détails de cet « égorgement » d’une population, d’une province, ont l’intuition qu’il faut en finir avec la Terreur.

À la tribune de la Convention, Danton déclare :

« Il est un terme à tout. Je demande qu’on pose la barrière… Le peuple veut et il a raison que la Terreur soit à l’ordre du jour mais il ne veut pas que celui qui n’a pas reçu de la nature une grande force d’énergie, non, le peuple ne veut pas qu’il tremble… Nous n’avons pas voulu anéantir le règne de la superstition pour établir le règne de l’athéisme. »

Mais Danton mesure aussitôt la réprobation, la haine que ces propos, cette « indulgence » qu’il suggère prudemment encore, suscitent.

Au club des Jacobins, le 13 frimaire (3 décembre), ceux qui vénèrent Marat, invoquent les vertus et les actions de l’Ami du peuple, les partisans d’Hébert, et ceux, plus dissimulés, des

Enragés, l’attaquent avec violence. Ils se sentent stigmatisés par Danton, qui vient d’ajouter :

« Tout homme qui se fait ultra-révolutionnaire donnera des résultats aussi dangereux que pourrait le faire le contre-révolutionnaire décidé. »

Et entre les deux groupes il y a les « bons révolutionnaires », dont Danton se réclame.

Danton imagine ainsi satisfaire Robespierre, sans se rendre compte que pour l’incorruptible, il y a, outre les ultra-révolutionnaires, et les contre-révolutionnaires, les « contre-révolutionnaires » ou Modérés et Indulgents, dans lesquels Maximilien classe Danton et Desmoulins, alors que lui-même et les membres des Comités sont les « purs » révolutionnaires. Et bientôt ces « purs » devront « épurer » tous les autres, les Indulgents confondus avec les ultras !

Mais pour l’heure, Danton répond avec vigueur à ceux des hébertistes qui l’attaquent, écrasant de sa forte voix les murmures et les huées :

« Ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la figure d’un homme libre ? crie-t-il. Ne suis-je plus ce même homme qui s’est trouvé à vos côtés dans les moments de crise ? »

On tente de l’interrompre.

On l’accuse de corruption, d’amitié avec ces conventionnels compromis dans les « affaires », où ils côtoient des « aristocrates » suspects, comme le baron de Batz.

Celui-ci, le jour de l’exécution de Louis XVI, a tenté de soulever la foule tout au long du trajet du condamné vers la place de la Révolution.

Il y a aussi dans l’entourage de Danton ces étrangers de plus en plus suspects, Anacharsis Cloots ou le Belge Proly.

Et que dire de Fabre d’Églantine, si proche de Danton, et qui serait un « tripoteur » mêlé lui aussi à ces trafics ? À ce que Fabre, imprudemment, a appelé une « conspiration de l’étranger ».

On a l’impression que Danton est englué dans ce marécage et que lorsqu’il réclame l’indulgence, qu’il demande qu’on « économise le sang », qu’on « pose la barrière », c’est pour lui et ses amis qu’il souhaite la clémence.

Alors il élève encore la voix :

« Vous serez étonné quand je vous ferai connaître ma vie privée. »

Il n’a pas de fortune colossale, clame-t-il.

« Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d’aucun crime ! Tous leurs efforts ne pourront m’ébranler ! Je veux rester debout avec le peuple ! Vous me jugerez en sa présence !

« Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez les pages de la vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté ! »

Il s’époumone mais il sent qu’il ne convainc pas. Les hébertistes continuent de le huer et de ricaner.

Les citoyens entassés dans les tribunes ne l’applaudissent pas. Danton s’irrite, parle si vite que les secrétaires qui prennent en note son discours ne peuvent le suivre.

Et tout à coup, Robespierre se lève.

Maximilien, la chevelure poudrée soigneusement peignée, tirée en arrière, porte une veste brune à revers blancs rayés de rouge, le cou serré par le nœud bouffant d’une cravate de dentelle blanche.

Maximilien Robespierre commence à parler d’une voix détachée, où pointent l’ironie, la condescendance, et même le fiel :

« Je me trompe peut-être sur Danton, mais vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges… »

Puis il dresse la liste des erreurs de Danton à propos de Dumouriez, de Brissot, des « affaires ».

L’acte d’accusation est ainsi tapi derrière l’apparente solidarité.

Car tout cela, ajoute Maximilien, ne fait pas de Danton un traître. Il a servi avec zèle la patrie.

Puis l’incorruptible se tourne vers Danton :

« Danton, ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose publique s’attachent à sa perte ? Danton veut qu’on le juge ? Il a raison ! Qu’on me juge aussi. Qu’ils se présentent, ces hommes qui sont plus patriotes que nous ! Que ceux qui ont quelque reproche à lui faire demandent la parole ! »

Personne ne bouge.

« Je demande à ces bons patriotes de ne plus souffrir qu’on dénigre Danton », conclut Robespierre.

Et le sang des hommes continue à couler.

Dans les rues et sur les places de Commune-Affranchie – la ci-devant Lyon –, de Bec-d’Ambès, la ci-devant Bordeaux.

Et l’« indulgence » prônée par Danton ne rencontre aucun écho chez Saint-Just, Couthon, Collot d’Herbois, et autres membres du Comité de salut public, ou du Comité de sûreté générale chargé de la police générale de l’intérieur.

Le gouvernement révolutionnaire, dit Saint-Just, « n’est autre chose que la justice favorable au peuple et terrible à ses ennemis !

« Celui qui s’est montré l’ennemi de son pays ne peut y être propriétaire. Celui-là seul a des droits dans notre patrie qui a coopéré à l’affranchir. »

Selon Couthon, « l’indulgence serait atroce et la clémence parricide ». Il faut une « police sévère, ajoute Saint-Just. Ce qui constitue la République c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé. »

Et Robespierre se place uniquement du point de vue de l’utilité lorsqu’il dit :

« La punition de cent coupables obscurs et subalternes est moins utile à la liberté que le supplice d’un chef de conspiration. »

On pousse vers le couperet la comtesse du Barry, la dernière maîtresse de Louis XV.

Elle a servi d’agent de liaison, de 1791 au printemps 1793, entre les royalistes et les Anglais.

Elle vit depuis retirée dans son château de Louveciennes. On l’arrête, mais devant la protestation de tous les habitants du bourg, on la relâche.

Appréhendée de nouveau début décembre, elle est exécutée le 8 décembre 1793.

Chaque citoyen sait qu’il peut devenir suspect, et qu’il est placé sous la surveillance des agents du Comité de sûreté dont les membres, tels Amar – un avocat devenu député à la Convention et montagnard – ou Vadier – lui aussi conventionnel et montagnard –, sont déterminés, impitoyables, prêts à faire arrêter un conventionnel accusé par une simple lettre anonyme.

Ils sont à l’affût. Ils interceptent les correspondances.

Le libraire Ruault ne communique plus avec son frère qu’en confiant ses lettres à des voyageurs.

« Je ne vous écrirai plus désormais que par des occasions aussi sûres que celles-ci, explique-t-il. Je renonce à la poste. J’apprends qu’il est dangereux d’y confier certaines lettres, qu’il y a des décacheteurs aux ordres du Comité de sûreté générale : ou bien il faudrait conformer son langage à la fureur dominante et se donner le mot d’entente, prendre le blâme pour la louange et la louange pour le blâme… »

Ce climat de soupçon et de terreur conduit certains aux comportements les plus lâches, aux trahisons.

Osselin, un député montagnard proche de Danton, est devenu l’amant d’une émigrée rentrée en France, la jeune marquise de Charry. Elle est arrêtée mais il réussit à la faire libérer, à la cacher d’abord chez Danton puis chez son frère, curé défroqué et marié.

Mais quand la Terreur est mise à l’ordre du jour, que la loi des suspects étend sa toile sur toute la nation, Osselin prend peur, dénonce sa maîtresse cependant que son frère la livre et le dénonce.

Osselin, le 5 décembre 1793, est condamné à la déportation.

Sa maîtresse afin d’éviter l’échafaud prétend qu’elle est enceinte. Après quelques semaines, son mensonge est découvert.

Elle est guillotinée le 31 mars 1794.

On vit ainsi dans la tension, l’exaltation, l’angoisse, la peur, l’esprit de sacrifice aussi.

Des femmes disent devant le couperet : « Je veux mourir romaine » ou « Je suis chrétienne ».

Persuadés d’agir pour le salut de la nation, les soldats de l’« armée révolutionnaire » tuent sans remords. Un détachement commandé par le général Ronsin se rend à Lyon où Collot d’Herbois et Fouché sévissent.

On mitraille. On fusille place des Brotteaux. On détruit le château de Pierre-Scisse et les maisons des riches.

« Je n’ai point de pitié pour les conspirateurs, dit Collot d’Herbois le 21 décembre aux Jacobins. Nous en avons fait foudroyer deux cents d’un coup et on nous en fait un crime. Ne sait-on pas que c’est encore une marque de sensibilité ? Lorsqu’on guillotine vingt coupables le dernier exécuté meurt vingt fois, tandis que les deux cents conspirateurs périssent ensemble. »

Dans Commune-Affranchie, ci-devant Lyon, on dénombre mille six cent soixante-sept exécutions, trois cent quatre-vingt-douze à Arras, cent quarante-neuf à Cambrai, d’ordre de Joseph Le Bon, député à la Convention, ancien curé, marié. Et âgé de vingt-huit ans.

Dans les départements voisins de l’Oise et de l’Aisne, le conventionnel en mission André Dumont emprisonne par centaines les suspects, mais se contente d’organiser des fêtes révolutionnaires, obligeant les dames, les bourgeoises, les couturières, à danser, à former la « chaîne de l’égalité ».

Mais ces mascarades ne sont pas mortelles, même si la mort hante chaque citoyen. Chacun sait qu’elle peut à tout moment frapper.

Et quand le couperet du soupçon a commencé à tomber, rien ne peut l’arrêter.

Aucune fonction, aucune action passée, fût-elle héroïque, fût-elle à l’origine de cette Révolution au nom de laquelle on tue, ne peut protéger.

Quand le roi, ci-devant de droit divin, quand la reine, quand Barnave qui en 1788 se dressait pour la liberté, quand Barbaroux, qui s’élançait avec les fédérés marseillais à l’assaut des Tuileries le 10 août 1792, quand Brissot, ont placé leur « tête à la fenêtre » et qu’elle a roulé dans le sac, qui peut prétendre qu’il est sûr de ne pas basculer sur la planche, comme eux ?

Robespierre lui même s’écrie :

« À moi aussi on a voulu inspirer des terreurs, mais que m’importent les dangers ? Ma vie est à la patrie, mon cœur est exempt de crainte et si je mourais ce serait sans reproche et sans ignominie. »

Cette politique terroriste, ce gouvernement qui se veut révolutionnaire jusqu’à la paix, semblent porter leurs fruits.

La grande armée catholique et royale n’est plus en Vendée qu’un souvenir ensanglanté qui a laissé la place aux actions efficaces mais dispersées des chouans.

Elles ne mettent plus la République en péril.

Et le but du gouvernement révolutionnaire est précisément de fonder la République en sachant, comme dit Couthon, qu’une « révolution comme la nôtre n’est qu’une succession rapide de conspirations, parce qu’elle est la guerre de la tyrannie contre la liberté ».

Et pas un seul citoyen ne doit dans cette guerre échapper à la surveillance, à la discipline.

Les représentants en mission vont avec des pouvoirs décuplés dans les départements et aux armées.

« Généraux, martèlent-ils, le temps de la désobéissance est passé. »

Et les officiers, quel que soit leur grade, leur sont soumis. Les représentants décident des promotions.

Ils font confiance aux jeunes officiers.

Hoche libère l’Alsace, entre à Wissembourg, cependant que Desaix chasse les Autrichiens de Lauterbourg. Et les troupes de Hoche se lancent à l’assaut au cri de « Landau ou la mort ».

À l’armée d’Italie qui assiège Toulon toujours aux mains des royalistes, des Anglais et des Espagnols, les représentants en mission Saliceti, Gasparin, Barras, Fréron et le propre frère de Robespierre, Augustin, ont imposé le remplacement du général Carteaux, fier seulement d’avoir le 10 août 1792 entraîné ses camarades gendarmes à rejoindre le peuple dans l’assaut des Tuileries.

Aujourd’hui, cela ne suffit plus.

Ils nomment le général Dugommier puis, à la tête de l’artillerie, ce jeune capitaine Napoléon Bonaparte qui est d’esprit jacobin, mais qui surtout se dit capable de conquérir le fort de l’Éguillette qui commande les deux rades de Toulon.

Ils observent ce Corse maigre au teint bistre, ardent, qui répète que c’est « l’artillerie qui prend les places et que l’infanterie y prête son aide ». Et qui fait élever des batteries qu’il nomme Convention, Sans-culotte. Et les forts tenus par les Anglais tombent.

Bonaparte prend part avec les fantassins aux assauts, en criant « Victoire à la baïonnette ! ». Puis, la ville tombée, il laisse les représentants Barras et Fréron organiser le pillage, les destructions, les exécutions par centaines. Cependant que les forçats qui ont brisé leurs chaînes se répandent dans la ville, la ci-devant Toulon, devenue Port-la-Montagne.

Le 22 décembre 1793, le représentant en mission Saliceti annonce à Napoléon Bonaparte qu’il est élevé au grade de général de brigade, « à cause du zèle et de l’intelligence dont il a donné les preuves en contribuant à la reddition de la ville rebelle ».

N’est-ce pas le moment, puisque la République a réussi à repousser les ennemis, à les vaincre, qu’elle a reconquis les villes rebelles, les ci-devant Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, devenues Bec-d’Ambès, Commune-Affranchie, Ville-sans-Nom, Port-la-Montagne, et toutes livrées aux « épurateurs », de pratiquer la politique de l’indulgence, de la clémence ?

C’est ce qu’écrit Camille Desmoulins dans le nouveau journal qu’il lance et qu’il intitule Le Vieux Cordelier.

N’est-il pas, lui, l’un des plus anciens patriotes ? N’a-t-il pas tant de fois pris la parole, agrippé aux grilles des jardins du Palais-Royal, appelé à l’insurrection dès 1789 ?

N’est-il pas temps, répète-t-il au cours de ce mois de décembre 1793, de mettre en œuvre la Liberté, au lieu d’en renvoyer l’usage à plus tard, et de continuer à suspecter, à réprimer, à tuer ?

Il ose écrire :

« Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects, car dans la Déclaration des droits il n’y a point de maisons de suspicion, il n’y a que des maisons d’arrêt. Le soupçon n’a point de prison mais l’accusateur public… Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eut-il jamais plus grande folie ? »

Il faut du courage, de la témérité même, pour affronter la meute des hébertistes, enragés car la Convention a décrété d’arrestation deux d’entre eux, le général Ronsin et Vincent, du ministère de la Guerre. Et depuis, les « ultra-révolutionnaires » réclament leur libération, s’en prennent à ce Desmoulins qui n’est que la plume de Danton.

« Ce n’est qu’un bourriquet à longues oreilles, il paraît, foutu ! qu’il veut gagner son avoine… C’est un misérable intrigateur, un fripon, un faux patriote… Il y a gros que Milord Pitt est encore derrière la toile. Patience, avec le temps tous les brouillards de la Tamise se dissiperont et nous verrons à nu tous les personnages, foutre ! »

Mais Desmoulins s’obstine.

« Que les imbéciles et les fripons m’appellent modéré s’ils le veulent. Je ne rougis point de n’être pas plus enragé que Brutus qui conseillait à Cicéron d’en finir avec les guerres civiles… »

Desmoulins propose de créer un Comité de clémence.

Il en appelle à Robespierre, dont le choix, entre ultra-révolutionnaires et Indulgents, va être décisif.

Desmoulins supplie, espère. Des hébertistes n’ont-ils pas été arrêtés ?

« Ô mon cher Robespierre, ô mon vieux camarade de collège, écrit-il dans Le Vieux Cordelier, souviens-toi de ces leçons de l’histoire et de la philosophie : que l’amour est plus fort, plus durable que la crainte…

« Et pourquoi la clémence serait-elle devenue un crime dans la République ? »

Maximilien Robespierre observe, juge avec la condescendance d’un maître impartial, qu’on sent prêt à tout instant à réviser son jugement.

« Il faut considérer avec Camille Desmoulins ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain… J’engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière mais à n’être plus aussi versatile… »

Et Robespierre lit les rapports des observateurs de police du Comité de sûreté générale qui indiquent que, parmi les sans-culottes parisiens « l’on n’est pas du tout content de Robespierre, sur la faveur qu’il accorde à Camille Desmoulins. On demande où est son impartialité dont il a toujours fait profession… »

Maximilien est inquiet. Il ne veut pas que le pouvoir qu’il exerce au sein du Comité de salut public, que la magistrature morale qui est la sienne, sa « vertu », soient mis en cause.

Et il doit tenir compte de l’influence de ces « ultras ».

Le 21 décembre, 1er nivôse, Collot d’Herbois rentre de Lyon où avec Fouché il a organisé la Terreur.

Collot offre à la Commune de Paris la tête de Chalier, le maire jacobin décapité par les Girondins et les royalistes au temps où la ville était la ci-devant Lyon, et non encore Commune-Affranchie. On porte comme une relique la tête de Chalier jusqu’à la Convention.

Comme Marat, comme Joseph Bara, comme Viala, comme Le Peletier de Saint-Fargeau, Chalier est un martyr de la Liberté.

Imagine-t-on, interroge Collot d’Herbois, le désespoir des patriotes lyonnais, de purs sans-culottes, quand on leur annonce la création d’un Comité de clémence, puis l’arrestation du général Ronsin, de Vincent ?

L’un de ces patriotes a choisi de mettre fin à ses jours !

« On veut modérer le mouvement révolutionnaire, s’écrie Collot d’Herbois. Eh, dirige-t-on une tempête ? Eh bien ! La Révolution en est une. On ne peut, on ne doit point en arrêter les élans. »

Robespierre doit réagir. Il monte à la tribune des Jacobins le 25 décembre 1793 (5 nivôse an II).

« Le gouvernement révolutionnaire, dit-il, doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès ; le modérantisme qui est à la modération ce que l’impuissance est à la chasteté et l’excès qui ressemble à l’énergie comme l’hydropisie à la santé. »

Et il frappe, sur l’un et l’autre « écueils » : « les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges qu’on ne pourrait le penser ».

Il dénonce ces « barons démocrates frères des marquis de Coblence ».

« Le fanatique couvert de scapulaires et le fanatique qui prêche l’athéisme ont beaucoup de rapports. »

Voilà pour les ultra-révolutionnaires.

Et voici pour les Indulgents, ces « citra-révolutionnaires ».

« S’il fallait choisir entre un excès de ferveur patriotique ou le marasme du modérantisme, il n’y aurait pas à balancer… Gardons-nous de tuer le patriotisme en voulant le guérir. »

Et la menace vient :

« Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens la protection nationale ; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. »

Les ultras, ou les Indulgents ?

10.

Mais qu’est-ce qu’un « ennemi du peuple » dans ce Paris de l’hiver 1794, ces mois de nivôse, pluviôse de l’an II de la République, quand les citoyens les plus pauvres – la majeure partie de la population – sont tenaillés par la faim ?

Le pain est cher, rare. Mais ce sont toutes les « subsistances » qui manquent. Et les lois sur le maximum des prix des denrées sont inefficaces.

Les violences se multiplient. Flambées de colère sur fond de désespoir.

On pille les boulangeries. Des femmes crient. On proteste contre l’inégalité, car les boutiques de luxe sont bien fournies.

Un informateur de police au service du Comité de sûreté générale écrit :

« Partout on ne fait que parler de la misère qui nous menace ; la guillotine n’est point à craindre à présent : pour mourir de faim autant vaut la guillotine ! »

Les assemblées populaires sont tumultueuses.

Les « ultra-révolutionnaires » dominent le club des Cordeliers.

On y acclame Momoro, un « vrai » patriote. Libraire-éditeur, il s’est engagé l’un des premiers dans la lutte contre le « despotisme ». Il est devenu « le premier imprimeur de la liberté ». Et il réalise, à bon prix, les travaux d’impression de la Commune de Paris.

Il a été de toutes les journées révolutionnaires et c’est lui qui, dès 1791, a inventé la devise de la République : « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Il a obtenu de Pache, le maire de Paris, qu’elle soit inscrite sur les façades de tous les édifices publics.

On l’écoute lorsqu’il invoque l’égalité, et clame qu’il faut appliquer la « main chaude » sur la nuque de tous les riches.

Il a à ses côtés Hébert et ces Cordeliers qui ont pris la succession des Enragés.

Le Comité de sûreté générale a sévi contre ces derniers.

Jacques Roux, leur meneur, est emprisonné et, désespéré, a déjà tenté de se suicider.

« Je méprise la vie, a-t-il dit. Un sort heureux est réservé aux amis de la liberté dans la vie future. »

Et l’informateur de police signale qu’on entend parfois rappeler la phrase lancée par Manon Roland :

« Il est venu le temps prédit où le peuple demandant du pain, on lui donne des cadavres. »

Alors les Cordeliers sont écoutés quand ils réclament la mise en liberté du général Ronsin, de Vincent, toujours emprisonnés, parce qu’ils seraient des « ultras », des « patriotes exagérés », hostiles à la politique du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale.

Un « ennemi du peuple », n’est-ce pas celui qui conteste la politique du gouvernement révolutionnaire ?

Maximilien Robespierre qui l’anime se sent visé quand Hébert attaque « ceux qui, avides de pouvoirs qu’ils accumulent, mais toujours insatiables, ont inventé et répètent pompeusement dans le grand discours le mot “ultra-révolutionnaire” pour détruire les amis du peuple qui surveillent leurs complots ».

Maximilien est encore plus blessé par les propos de Momoro qui dénonce :

« Tous ces hommes usés en république, ces jambes cassées en révolution qui nous traitent d’exagérés parce que nous sommes patriotes et qu’ils ne veulent plus l’être. »

Lui, Maximilien, une « jambe cassée en révolution » ?

Il est abattu, épuisé, avec au cœur un sentiment d’amertume, d’impuissance et de désespoir.

Il écrit ces vers :

Le seul tourment du juste à son heure dernière

Et le seul dont alors je serai déchiré

C’est de voir en mourant la pâle et sombre vie

Distiller sur mon front l’opprobre et l’infamie

De mourir pour le peuple et d’en être abhorré.

Mais au-delà de sa personne, atteinte, rongée par la fatigue, c’est le sort de la Révolution qui lui semble remis en question par ces Cordeliers, ces « ultras », ces Exagérés qu’Hébert entraîne, excite, lorsqu’il écrit dans Le Père Duchesne :

« Millions de foutre, mon sang bouillonne de voir le peuple ballotté par les fripons et les traîtres ! Ça finira, foutre !

« Le sans-culotte a ébranlé tous les trônes des despotes et les marchands nous feraient la loi… ?

« Que l’on commence donc par balayer toutes les autorités constituées, qu’on fasse sortir le restant des immondices de l’ancien régime.

« Pour tuer d’un seul coup l’aristocratie fermière et marchande, que l’on divise toutes les grandes terres en petites métairies…

« Voilà, foutre, le seul moyen de rogner les ongles des gros fermiers et de réprimer leur aristocratie…

« Tremblez, sangsues du peuple, sa hache est levée pour vous frapper ! Il suffit de sa volonté pour vous réduire en poudre. Le jour de la vengeance est arrivé, elle sera terrible, foutre ! »

Il faut agir contre ces « ultras » dont les informateurs assurent qu’ils préparent une « sainte insurrection », qu’ils veulent « épurer » la Convention, qu’ils jugent que les pouvoirs sont infestés par les « nouveaux Girondins, brissotins qui se sont installés sur la Montagne, mais qui ne sont que des Indulgents ».

Robespierre hésite.

Et les patriotes se divisent.

Les plus modérés soutiennent Danton et Camille Desmoulins, lisent Le Vieux Cordelier, le journal de Desmoulins.

Ils ont été bouleversés par l’exécution des députés girondins, par ce sang répandu.

Ils sont effrayés par les propos des Cordeliers, des sans-culottes qui disent que « tant qu’on ne guillotinera pas quelqu’un, cela ne finira pas ».

Et Hébert et les Cordeliers s’indignent de l’attitude de Robespierre à l’égard des Indulgents, et en particulier de Camille Desmoulins, son condisciple du collège Louis-le-Grand, son ami dont il fut le témoin à son mariage avec Lucile. Et Maximilien, dit-on, pensa à épouser la sœur de Lucile.

« Apprends, Camille, lui a-t-il dit, que si tu n’étais pas Camille on ne pourrait avoir autant d’indulgence pour toi. »

Et à la tribune des Jacobins, Robespierre, brandissant les numéros du Vieux Cordelier, a ajouté que l’on ne pouvait avoir que « du mépris pour les blasphèmes que contiennent ces numéros ».

Mais, protecteur et hautain, il a poursuivi : « Desmoulins n’est qu’un enfant étourdi, dont il faut exiger qu’il prouve son repentir de toutes ces étourderies en quittant ces compagnies qui l’ont perdu. »

Qui vise Robespierre ? Danton ? Fabre d’Églantine ce corrompu, ce fripon, qu’on ne voit jamais « que la lorgnette à la main et qui sait si bien exposer les intrigues au théâtre » ?

Fabre est arrêté, impliqué dans les affaires ténébreuses de la Compagnie des Indes.

Et Billaud-Varenne a lancé, le bras tendu vers Danton et Desmoulins : « Malheur à celui qui a siégé aux côtés de Fabre d’Églantine. »

Desmoulins doit donc, ajoute Robespierre, après l’arrestation de Fabre, reconnaître ses erreurs.

« Il faut brûler les numéros du Vieux Cordelier au milieu de la salle », conclut-il.

Camille Desmoulins ne baisse pas la tête, défie du regard Maximilien et lance :

« Brûler n’est pas répondre. »

Ces mots ont souffleté Maximilien.

L’Incorruptible s’agrippe à la tribune comme si on venait de le frapper, de le faire chanceler. Et sa réponse est impitoyable, menaçante :

« Puisque Desmoulins le veut, qu’il soit couvert d’ignominie ! L’homme qui tient si fortement à des écrits si perfides est peut-être plus qu’égaré. »

Mais cette « répudiation » de Desmoulins par Robespierre ne suffit pas aux Cordeliers.

Le fanatisme politique se nourrit aussi des haines et des passions personnelles, de l’atmosphère des réunions du club des Jacobins ou du club des Cordeliers. De l’exaltation nerveuse qui depuis 1789, près de cinq années maintenant, tend chacun des acteurs comme une corde prête à se rompre.

« N’oubliez jamais, Cordeliers, s’écrie Hébert, que c’est pendant le calme que la foudre se prépare. On nous a peint Camille Desmoulins comme un enfant… Citoyens, défiez-vous des endormeurs et soyez toujours l’avant-garde courageuse, la sentinelle fidèle de la Révolution. On vous dit que les brissotins sont anéantis et il reste encore soixante et un coupables à punir… Que l’armée révolutionnaire marche, la guillotine en avant, et je vous réponds de l’abondance. »

Il suffirait donc de continuer à faire rouler de plus en plus de têtes dans le sac pour que cesse la disette, que les fournées de pain s’entassent dans les boulangeries.

Et ceux qui ne partagent pas ce point de vue sont des « endormeurs » et une fois encore Maximilien Robespierre est ulcéré qu’on le nomme ainsi, qu’on l’accuse d’être un « ambitieux ».

Il se cabre devant ce qu’il ressent comme une injustice, d’abord contre lui-même mais aussi contre la politique des Comités et celle de la Convention.

Comment oublier les victoires aux frontières, en Vendée, la réduction des villes rebelles, les décrets votés par les conventionnels, instituant l’enseignement primaire, obligatoire et gratuit, s’opposant au « vandalisme » – le mot est inventé par l’abbé Grégoire – qui, au nom de la lutte contre le fanatisme, détruit les archives, les statues, dégrade les monuments, saccage ainsi le patrimoine de la nation ?

Comment oublier que la Convention vient de décréter l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, sans indemnisation des propriétaires ?

Il faut défendre contre les ultras, contre les Indulgents, la politique des Comités de la Convention, la seule possible.

Robespierre monte à la tribune de la Convention, le 5 février 1794 (17 pluviôse an II).

Sa voix est celle d’un prédicateur qui évoque la « justice éternelle » gravée dans le cœur de tous les hommes.

« Nous voulons, dit-il, substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la noblesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et méprisable. »

Il a du mal à reprendre son souffle, les yeux fixes, levés comme s’il attendait un jugement, un signe de cet Être suprême auquel il croit.

Puis, comme s’il découvrait qu’il était suspendu, trop haut au-dessus de cet abîme de silence dans lequel son prêche a plongé la Convention, il dit d’une voix tranchante, toisant les députés :

« Le ressort du gouvernement révolutionnaire est à la fois la Vertu et la Terreur : la Vertu sans laquelle la Terreur est funeste. La Terreur sans laquelle la Vertu est impuissante. »

La guillotine comme machine à rendre les hommes vertueux.

Dix jours plus tard, le 26 février 1794 (8 ventôse an II), Saint-Just relaie Robespierre.

Celui-ci, depuis son discours, s’est enfermé chez les Duplay, malade, épuisé, incapable de faire plus que quelques pas, muet.

Et c’est l’« archange » Saint-Just qui demande à la Convention la mise sous séquestre des biens des suspects, qui seront distribués aux indigents.

Ces « décrets de ventôse », que vote la Convention, sont une manœuvre pour tenter de réduire l’influence auprès des sans-culottes de tous les Cordeliers, d’Hébert, de Momoro, qui ne désarment pas.

Le général Ronsin et Vincent ont été libérés, mais cela n’a fait qu’attiser leur colère.

On vient d’apprendre que Jacques Roux, l’Enragé, a une deuxième fois attenté à ses jours et qu’il a succombé, qu’il est mort en prison !

Et cela révolte un peu plus les Cordeliers, contre les Indulgents.

Danton et Desmoulins, accusent-ils, réclament des mesures d’indulgence pour les aristocrates, les Girondins, et Jacques Roux meurt !

Danton a agrandi ses propriétés d’Arcis-sur-Aube, il est devenu un homme riche qui veut jouir de sa jeune femme. « Je la baise tous les jours », dit-il à qui veut l’entendre, et pendant ce temps-là, on crève de faim faubourg Saint-Antoine et Robespierre, après avoir dit qu’il préférait « le bonheur à la volupté », se terre.

Malade ? Lâche ou empoisonné ?

Ce sont les rumeurs que l’on se murmure à l’oreille, disent les observateurs de police.

Alors, Saint-Just peut bien proposer en partage les biens des suspects, ordonner qu’on dresse dans chaque commune un état des patriotes indigents, qui peut imaginer que cela va changer le sort des affamés, des miséreux ?

Et il ne suffit pas de proclamer :

« Que l’Europe apprenne que nous ne voilions plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français ! Que cet exemple fructifie sur la terre, qu’il y propose l’amour des vertus et le bonheur ! Le bonheur est une idée neuve en Europe. »

Assez de mots !

Au club des Cordeliers, Momoro, Hébert, Vincent, Ronsin appellent à nouveau à l’insurrection contre le Comité de salut public. « L’insurrection est une Sainte insurrection, voilà ce que vous devez opposer aux scélérats. »

Carrier, qui arrive de Nantes où il a « noyé » la contre-révolution, incite à se rendre auprès de la Commune, pour qu’elle se rallie à l’insurrection des Cordeliers.

Et ceux-ci décident de couvrir d’un voile noir la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, parce qu’elle n’est pas appliquée, et qu’elle est à leur encontre en permanence violée.

Faut-il sévir contre les Cordeliers ? Ou bien tenter une mesure de conciliation ?

Collot d’Herbois propose une « union indissoluble » entre le club des Jacobins et le club des Cordeliers.

Et on dévoile la Déclaration des droits.

Mais cette « entente » ne dure que quelques heures.

Robespierre reparaît, plus pâle encore, mais le visage et la voix acérés. C’est une lame.

Et Saint-Just intervient, dénonçant les « factions de l’étranger et la conjuration ourdie par elles dans la République française pour détruire le gouvernement républicain par la corruption et affamer Paris ».

Il critique les « sociétés populaires » autrefois « temple de l’égalité ». Mais depuis « il y a dans ces sociétés trop de fonctionnaires, trop de citoyens, le peuple y est nul ».

Pourquoi dès lors les réunions, suivre leurs débats ? Il faut simplement soutenir les Comités, le gouvernement révolutionnaire.

« Les factions sont un crime. Il ne faut point de parti dans un État libre… Il y a dans Paris un parti, des placards royalistes, l’insolence des étrangers et des nobles. »

Saint-Just s’interrompt, se tourne vers Robespierre, comme s’il quêtait une approbation.

L’un et l’autre ont la même pâleur, Saint-Just moins apprêté, juvénile, Robespierre guindé, comme si son apparence et son corps étaient aussi « incorruptibles ».

« Tous les complots sont unis, reprend Saint-Just, ce sont les vagues qui semblent se fuir, se mêlent cependant. La faction des Indulgents qui veulent sauver les criminels et la faction de l’étranger qui se montre hurlante, qui tourne la sévérité contre les défenseurs du peuple.

« Mais toutes ces factions se retrouvent la nuit pour concerter leurs attentats ou se combattre, pour que l’opinion se partage entre elles, ensuite, pour étouffer la liberté entre deux crimes. Ultras et Indulgents sont les deux faces d’un unique complot. »

Dans la nuit du 13 mars 1794 (23 ventôse an II), Hébert, Vincent, Momoro, Ronsin et d’autres Cordeliers sont arrêtés. Ni la Commune, avec Chaumette, ni la garde nationale commandée par Hanriot ne protestent.

Elles refusent d’entrer en insurrection contre les Comités de salut public et de sûreté générale.

Et le peuple des sans-culottes, épuisé, affamé, sceptique et stupéfait, préoccupé de trouver chaque jour des « subsistances », n’a plus la force de se lever.

Il se défie aussi de ces « bavards » qui font souvent bombance alors qu’il crève de faim.

Ces luttes entre les factions parisiennes fascinent les cours d’Europe. On veut y voir l’annonce de la fin de la poussée révolutionnaire.

On commente avec passion le livre que vient de publier le publiciste genevois Mallet du Pan.

Il a vécu à Paris, entre 1782 et 1792, et collaboré régulièrement au Mercure de France. Monarchiste « constitutionnel », il a conseillé Louis XVI et s’est réfugié à Berne, avant la prise des Tuileries, le 10 août, mais il continue d’observer les événements qui secouent la France et bouleversent toute l’Europe.

Son livre, Considérations sur la nature de la Révolution de France, affirme que sur les ruines de l’Ancien Régime, le pouvoir est à prendre à Paris.

Aucune des factions en présence, celles des sans-culottes, qu’ils soient indulgents ou ultra-révolutionnaires, celles des royalistes, appuyées ou non par les émigrés et le clergé, ne peuvent réussir à s’emparer du pouvoir.

Elles s’entredévoreront.

Le pouvoir tombera donc nécessairement entre les mains d’un général, qui brandira le glaive victorieux et rétablira l’ordre auquel aspirent les citoyens de ce pays, après plus de cinq années de troubles incessants.

En France, au printemps 1794, rares sont ceux qui ont le loisir de lire le livre de Mallet du Pan et de réfléchir à sa prophétie.

11.

Survivre, jour après jour, et non penser à l’avenir lointain, voilà ce qui obsède et angoisse le citoyen, en l’an II de la République.

On a faim.

Devant quelle boulangerie, quelle boucherie faudrait-il s’attrouper, attendre plusieurs heures, pour espérer acheter une boule de pain, une livre de bœuf ?

Dans les queues, on ne tourne même pas la tête pour voir passer les charrettes qui conduisent les inculpés vers le Tribunal révolutionnaire, installé au Palais de justice dans l’ancienne grand-chambre du Parlement qu’on appelle « salle de la Liberté ».

Quelles prochaines têtes l’accusateur public Fouquier-Tinville destinera-t-il au « rasoir national » ?

Parfois, on s’aventure dans la salle du Tribunal.

On se tient coi. Les citoyens qui assistent aux audiences sont surveillés par des gardes nationaux, des argousins, et si l’on manifeste on est vite saisi et livré séance tenante à Herman ou à Dumas, les présidents robespierristes du Tribunal.

Mais c’est Fouquier-Tinville qu’on craint.

Il fascine, avec ses sourcils fournis qui cachent presque de petits yeux brillants. Il est pâle, vêtu de noir, mais il a l’air goguenard, il plaisante, et cela effraie plus encore. Il est avide d’interroger, de requérir contre un accusé. Il s’attache à ses proies, les surprend par ses bons mots, ses sarcasmes, et tout à coup devient furieux lorsqu’on « lui fait péter une affaire dans les mains ».

Il veut pousser les têtes à la fenêtre « afin qu’elles roulent dans le sac ».

Et les « suspects », c’est-à-dire pour le Tribunal révolutionnaire les « accusés » et donc les « coupables », ne manquent pas.

Les Cordeliers arrêtés le 13 mars ont été conduits dans les prisons surpeuplées, où sont enfermés six mille deux cent quarante-sept détenus.

Mais certains prisonniers vivent cachés.

Danton a placé parmi les gardiens, les concierges, des hommes qui lui sont dévoués, auxquels il recommande tel ou tel détenu, ainsi ce Beugnot, un modéré, qu’on vient d’arrêter et qui, placé dans la cellule du Girondin Clavière, a vu celui-ci se poignarder sous ses yeux.

Danton veut le protéger, en ces lendemains d’arrestation des Cordeliers, il imagine, il craint que les partisans d’Hébert et de Momoro n’envahissent les prisons, ne massacrent les « suspects », comme en septembre 1792.

« Si, ce qui est possible, dit Danton au concierge de la prison, il survenait encore une attaque contre votre prison, faites descendre Beugnot et enfermez-le dans votre cuisine, puis dès que vous l’aurez belle, donnez-lui la clef des champs. »

Mais pas un sans-culotte ne se portera au secours d’Hébert et des autres Cordeliers.

Hébert qu’on admirait, dont, tant qu’il était libre, on craignait l’influence et les colères, le pouvoir du Père Duchesne, n’est plus le lendemain de son arrestation qu’un homme sur lequel les journalistes à gages, au service du Comité de salut public ou du Comité de sûreté générale, déversent un tombereau d’immondices.

Le journaliste Dusaulchoy qui a toujours servi les puissants — de La Fayette à Brissot et pour l’heure Robespierre – est le plus acharné à calomnier, volant même à Hébert son style.

« Hébert est un filou, la mèche de tous les complots, écrit-il, un démoniaque, un grand fripon, un escogriffe, un chenapan, bientôt le rasoir national lui fera la barbe d’une bonne manière… car le dessous des cartes est enfin découvert ; les guinées d’Angleterre, les florins de l’Autriche, procuraient toutes ces braveries à ces drôles devenus si pimpants, tenant toujours table ouverte comme de ci-devant fermiers généraux. »

Ce journaliste aux ordres n’est que le porte-parole des Comités et de Robespierre.

Il invite les citoyens à se « rallier tous à la Convention nationale ».

« C’est là, foutre, le centre où tout doit aboutir. »

Et pour mieux détruire la popularité d’Hébert, il rapporte que « le bougre avait dans sa cave une provision de porc salé, avec cela il riait, il s’en donnait à cœur joie, tandis que nous foutions la faim… ».

Et il n’hésite pas à évoquer l’épouse d’Hébert, une ancienne religieuse.

« C’est sa Jacqueline qu’il fallait voir, écrit Dusaulchoy. Imaginez-vous une sacrée nonne défroquée, laide comme le péché mortel, méchante, acariâtre, insolente, en un mot l’excrément de la nature.

« C’était, foutre, de voir cette pisseuse-là, endimanchée, comme elle se rengorgeait avec des dentelles aussi belles que celles qu’avait la défunte veuve Capet.

« Cette mijaurée a été aussi claquemurée de même que Monsieur son mari, et vantez-vous citoyens, que la bonne dame pourra bien faire une visite à Sainte Guillotine… »

Un tel article de commande annonce un procès conclu avant d’avoir été ouvert, comme l’avait été celui des Girondins.

Il durera du 21 mars au 24 mars 1794 (du 1er au 4 germinal an II).

Sur les bancs du Tribunal se pressent, assis côte à côte, vingt accusés, habilement « amalgamés » : Hébert et les Cordeliers, Momoro, Vincent, Ronsin côtoient Cloots, l’« orateur du genre humain », des corrompus, des banquiers étrangers (Proly), des agents au service de Dumouriez, et même un mouchard qui sera le seul acquitté.

Hébert à l’annonce du verdict de mort s’évanouit.

Et il tremblera tout au long du chemin qui le conduit vers la guillotine. Debout, Cloots crie, interpelle les citoyens, peu nombreux, qui regardent passer la charrette :

« Mes amis, je vous prie ! Ne me confondez pas avec ces coquins », répète-t-il. Et avant que sa « tête ne soit à la fenêtre » il a le temps de lancer : « Adieu au genre humain. »

Dans les sections sans-culottes, on affirme pour expliquer le verdict que les Cordeliers alliés des corrompus animaient la « conjuration », la « conspiration » de l’étranger, qu’ils étaient complices et stipendiés de Pitt et de Cobourg.

Leur mort était ainsi un acte de justice et de sauvegarde.

« Si l’enfer est contre nous, dit Couthon, le ciel est pour nous et le ciel est maître de l’enfer. »

Et Robespierre explique :

« Ce qui constitue la République c’est la destruction de tout ce qui lui est opposé. On est coupable contre la République parce qu’on s’apitoie sur les détenus ! On est coupable parce qu’on ne veut pas de la Vertu ! On est coupable parce qu’on ne veut pas de la Terreur. »

Qui entend ce discours de Robespierre sait bien qu’il menace Danton et Camille Desmoulins et leur faction, celle des Indulgents.

Et après l’exécution des Girondins, puis des Cordeliers, de ces personnalités aussi engagées dans la Révolution qu’étaient Brissot ou Barbaroux, Hébert ou Momoro, on pressent que la mort, inéluctablement, conclura la lutte contre la faction des Indulgents.

« La férocité entre les patriotes est plus acharnée que jamais », note le libraire Ruault, qui partage, sans les afficher, les idées des Indulgents.

« Danton et Camille Desmoulins proposent aujourd’hui des Comités de clémence au lieu des Comités révolutionnaires, écrit Ruault.

« Mais ceux qui dominent le Comité de salut public et la Convention nationale ne les écoutent point. L’odeur du sang qu’ils répandent les anime. Ils traitent Danton et Camille

Desmoulins de contre-révolutionnaires. Je ne vois encore que ces deux-là qui soient revenus au bon sens… Mais le Comité de salut public n’est pas encore las de détruire. Sur douze membres dont il est composé, huit sont si exaltés dans leurs idées révolutionnaires que la raison, l’humanité ne peuvent se faire entendre ni à leurs oreilles ni à leurs cœurs. Les quatre hommes honnêtes qui sont là (Carnot, Lindet, Prieur et Jean Bon Saint-André) ne se mêlent point au Tribunal révolutionnaire. Ils ont chacun leur bureau, leur besogne à part et confèrent rarement avec Robespierre, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne, Couthon, Saint-Just, Barère… Le succès de nos armées enfle le cœur de ceux-là, et les encourage à la destruction des citoyens ; ils attribuent ce succès aux mesures de règne et de cruauté qu’ils exercent… »

Cette Terreur, les hommes des Comités, et d’abord Maximilien Robespierre, veillent qu’elle effraie – qu’elle « terrorise » — mais aussi qu’elle soit toujours associée à la Vertu.

Il faut que les sans-culottes, le peuple des démunis, des ouvriers, des indigents, ces citoyens qu’avaient séduits Marat, les Enragés et les Cordeliers, qui partageaient les « colères du Père Duchesne » se persuadent qu’on peut avoir décapité Hébert et Momoro, mais sévir contre les accapareurs.

Et pour cela les visites domiciliaires, les perquisitions se multiplient, dans ces courtes journées de l’hiver puis celles du printemps de l’an II.

« À trois heures de l’après-midi les canonniers rassemblés ainsi que la cavalerie et plusieurs détachements de la force armée de réserve ont marché sans bruit, et le Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, a été investi. On a fait des visites chez les traiteurs, restaurateurs et marchands de comestibles. On a examiné les citoyens qui s’y trouvaient. À huit heures les sentinelles ont été levées. On ignore le nombre de personnes arrêtées. »

Ces mesures confirment l’idée que Maximilien Robespierre est bien cet Incorruptible, ce vertueux en qui l’on peut avoir confiance.

Dans ces premiers jours de germinal an II (mars 1794), qui ont vu les Cordeliers jugés, condamnés, exécutés, un conventionnel confie :

« Toutes les factions, tous les partis se taisent devant Robespierre. Il dirige toutes les délibérations. L’opinion publique l’investit et n’investit que lui. Tout ce qu’il dit sont des oracles, tout ce qu’il blâme sont des erreurs. Si cette occasion échappe, jamais, non, jamais, il ne la retrouvera. »

Robespierre le sait.

C’est maintenant qu’il doit écraser les Indulgents, ceux qui furent si proches de lui, comme Camille Desmoulins, ceux qui furent ses alliés, comme Danton.

Le 1er germinal an II (21 mars), le jour même de l’ouverture du procès des Cordeliers, il a dit à la tribune du club des Jacobins :

« Ce n’est pas assez d’étouffer une faction, il faut les écraser toutes, il faut attaquer celle qui existe encore avec la même fureur que nous avons montrée en écrasant l’autre. »

Et lorsque Camille Desmoulins se présente chez les Duplay, demandant à voir Maximilien, on le rejette, lui l’ami de collège. Desmoulins désemparé s’éloigne, sûr qu’il est condamné. Et cependant quand, désespéré, il fait part de ses craintes à Danton, celui-ci hausse les épaules.

Il a entendu, lui aussi, les paroles de l’incorruptible qui dénonce les Indulgents, ces « fripons » qui vont gangrener les armées, s’appuyer sur les fonctionnaires corrompus. « Et les armées seront battues. »

Mais Danton croit à sa force, à son invulnérabilité.

Il peut compter sur le général Westermann qui a battu les Vendéens, sur Tallien qui vient d’être élu président de la Convention et dont on sait avec quelle détermination il a appliqué la politique de la terreur à la ci-devant Bordeaux, sur Legendre, l’un des vainqueurs de la Bastille, qui a fondé le club des Cordeliers et a été élu président du club des Jacobins. Danton compte aussi sur le réalisme de Robespierre.

Les deux hommes viennent ce 1er germinal de sabler ensemble le champagne, de s’embrasser, et Danton a dit à Maximilien :

« Avant six mois, toi-même, tu seras attaqué Robespierre, si nous nous divisons. »

Danton est si sûr de lui qu’il répond au conventionnel Thibaudeau qui lui répète « Robespierre conspire ta perte. Ne feras-tu rien pour le prévenir ? » :

« Si je le croyais, je lui mangerais les entrailles. »

Et Danton affirme qu’on n’osera pas l’attaquer, qu’il voue Robespierre à l’« exécration ».

Puis tout à coup, le tribun s’assombrit. Il se lamente comme s’il comprenait brusquement la gravité du péril… Mais quand on lui propose de fuir, il répond :

« On n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers. » Puis, après avoir prononcé cette phrase d’une voix forte, il murmure d’un ton las :

« J’aime mieux être guillotiné que guillotineur, d’ailleurs l’humanité m’ennuie. »

Il n’imagine pas la haine et le mépris que lui voue Robespierre.

L’Incorruptible s’emploie à convaincre les membres des Comités qu’il faut en finir avec Danton.

« Comment un homme à qui toute idée de morale est étrangère peut-il être le défenseur de la liberté, commence Robespierre. Le mot de vertu fait rire Danton. Il n’y a pas de vertu plus solide, répète-t-il plaisamment, que celle que je déploie toutes les nuits avec ma femme.

« Voilà Pâme ingrate et noire de Danton. Il professe pour le vice une tolérance qui doit lui donner autant de partisans qu’il y a d’hommes corrompus dans le monde. »

Et Billaud-Varenne murmure : « Il faut tuer Danton. »

Et Saint-Just ajoute : « Si nous ne le faisons guillotiner, nous le serons ! »

Dans cette nuit du 9 germinal an II (29 mars), Saint-Just présente aux membres des Comités de salut public et de sûreté générale l’ordre d’arrêter Danton, Camille Desmoulins et les Indulgents, avant même que soit voté le décret d’accusation.

On vient d’apprendre que, la veille, Condorcet, proche des Girondins, dernier des grands philosophes qui a vécu plusieurs mois terré chez une amie, rédigeant son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, a été arrêté et s’est suicidé dans la prison de Bourg-la-Reine. Mais qui s’en émeut ?

Tous les membres des Comités, à deux exceptions près, signent l’ordre d’arrestation dont ils savent qu’il vaut jugement de mort.

Le vieil archiviste Rühl, membre du Comité de sûreté générale, et Robert Lindet, chargé des questions d’approvisionnement au sein du Comité de salut public, ont refusé de signer.

L’un et l’autre avaient averti Danton de la menace qui pesait sur lui. En vain.

Lindet, en repoussant la feuille de signature, dit, fièrement, sachant qu’il risque sa vie :

« Je suis ici pour nourrir les citoyens et non pour tuer les patriotes. »

On arrête Danton le 10 germinal an II (30 mars 1794) à six heures du matin.

Il a passé la nuit « près du foyer, dans sa chambre de travail, le corps penché dans l’âtre, abîmé dans ses réflexions. De temps à autre il sort de son immobilité pour tisonner avec violence, puis on l’entend pousser de profonds soupirs et prononcer des paroles entrecoupées. D’autres fois il se relève brusquement, se promène à grands pas dans la chambre. »

Peut-être pense-t-il que le Tribunal révolutionnaire n’osera pas le condamner, lui l’homme du 10 août 1792, et qu’on ne pourra non plus accuser Camille Desmoulins, l’homme du 14 juillet, dont les discours prononcés au Palais-Royal enflammaient les foules.

Et Danton comme Camille Desmoulins et les autres dantonistes, Delacroix, Philippeaux, se laissent arrêter sans résistance.

Paris, stupéfait, apprenant la nouvelle, ne bouge pas.

Quelques conventionnels tentent de rassembler les députés. Legendre monte à la tribune de la Convention, demande que Danton et ses amis soient entendus par l’Assemblée :

« Je crois Danton aussi pur que moi, dit-il. Le 10 août, l’ennemi était aux portes de Paris. Danton vint et ses idées sauvèrent la patrie… »

Murmures, émotion, quelques remous dans les travées peut-être lancés contre Robespierre. Mais l’incorruptible gagne la tribune, et d’une voix glacée lance :

« Il s’agit de savoir si aujourd’hui quelques hommes doivent l’emporter sur la patrie… Nous verrons si dans ce jour la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français. »

Robespierre fixe Legendre :

« Je dis que quiconque tremble est coupable car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique. »

QUATRIÈME PARTIE

1er avril 1794 – 27juillet 1794

12 germinal – 9-10 thermidor an II

« L’échafaud te réclame »

 

« Infâme Robespierre, l’échafaud te réclame, tu me suis.

Peuple, je mourrai digne de toi… »

Danton à son procès 13-16 germinal an II (2-5 avril 1794)

« La Révolution est glacée. Tous les principes sont affaiblis.

Il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue.

« L’exercice de la terreur a blasé le crime