/ Language: Français / Genre:prose

Le Premier jour

Marc Levy


« Nous sommes tous des poussières d'étoiles. »

André BRAHIC

À Pauline et à Louis

Prologue

– Où commence l'aube ?

J'avais tout juste dix ans lorsque, bravant ma timidité maladive, je posai cette question. Le professeur de sciences se retourna, l'air abattu, haussa les épaules et continua de recopier le devoir du jour sur le tableau noir, comme si je n'avais pas existé. Je baissai la tête vers mon pupitre d'écolier, feignant d'ignorer les regards cruels et moqueurs de mes camarades qui n'étaient pourtant pas plus instruits que moi sur la question. Où commence l'aube ? Où s'achève le jour ? Pourquoi des millions d'étoiles illuminent-elles la voûte céleste sans que nous ne puissions voir ou connaître les mondes auxquels elles appartiennent ? Comment tout a commencé ?

Chaque nuit, au cours de mon enfance, aussitôt mes parents endormis, je me relevais pour aller à pas de loup jusqu'à la fenêtre, je collais mon visage aux persiennes et scrutais le ciel.

Je m'appelle Adrianos, mais voilà longtemps que l'on m'appelle Adrian, sauf dans le village où ma mère est née. Je suis astrophysicien, spécialiste des étoiles extrasolaires. Mon bureau se situe à Gower Court, dans l'enceinte de la London University, département d'astronomie ; mais je n'y suis presque jamais. La Terre est ronde, l'espace courbe et, pour tenter de percer les mystères de l'Univers, il faut aimer se déplacer, parcourir sans cesse la planète, vers les contrées les plus désertes, à la recherche du meilleur point d'observation, de l'obscurité totale, loin des grandes villes. J'imagine que ce qui me poussait depuis tant d'années à renoncer à vivre comme la plupart des gens, avec maison, femme et enfants, était l'espoir de trouver un jour une réponse à la question qui n'a jamais cessé d'occuper mes rêves : Où commence l'aube ?

Si j'entame aujourd'hui la rédaction de ce journal, c'est avec un autre espoir, celui que quelqu'un trouve un jour ces pages et, avec elles, le courage d'en raconter l'histoire.

L'humilité la plus sincère pour un scientifique est d'accepter que rien n'est impossible. Je comprends aujourd'hui combien j'étais loin de cette humilité jusqu'au soir où je rencontrai Keira.

Ce qu'il m'est arrivé de vivre ces derniers mois a repoussé à l'infini le champ de mes connaissances et bouleversé tout ce que je croyais savoir de la naissance du monde.

Premier cahier

Le soleil se levait à la pointe est de l'Afrique. Le site archéologique de la vallée de l'Omo aurait déjà dû s'éclairer des premières lueurs orangées de l'aube, mais ce matin-là ne ressemblait à aucun autre. Assise sur un muret de terre sèche, serrant sa timbale de café pour se réchauffer les mains, Keira scrutait la ligne d'horizon encore obscure. Quelques gouttes de pluie ricochèrent sur le sol aride, soulevant de-ci de-là des particules de poussière. Accourant dans sa direction, un jeune garçon la rejoignit.

– Tu es déjà levé ? demanda Keira en frictionnant la chevelure du petit bonhomme.

Harry hocha la tête.

– Combien de fois t'ai-je dit de ne pas courir quand tu entres dans l'aire de fouilles ? Si tu trébuchais, tu risquerais d'anéantir plusieurs semaines de travail. Ce que tu pourrais briser est irremplaçable. Tu vois ces allées délimitées par des cordelettes ? Eh bien, imagine que c'est un grand magasin de porcelaine à ciel ouvert. Je sais que ce n'est pas le terrain de jeux idéal pour un garçon de ton âge, mais je n'ai rien de mieux à t'offrir.

– C'est pas mon terrain de jeux, c'est le tien ! Et puis ton magasin, on dirait plutôt un vieux cimetière.

Harry pointa du doigt le front nuageux qui avançait vers eux.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda le garçon.

– Je n'ai jamais vu un ciel comme ça, mais cela ne présage rien de bon.

– Ce serait chouette s'il pleuvait !

– Ce serait une catastrophe, tu veux dire. File chercher le chef d'équipe, je préfère mettre la zone de recherches à l'abri.

Le jeune garçon s'élança avant de s'immobiliser à quelques pas de Keira.

– Cette fois tu as une bonne raison de courir. Fonce ! ordonna-t-elle en agitant la main.

Au loin, le ciel s'obscurcissait toujours plus, une bourrasque arracha le pan de toile qui protégeait un cairn1.

– Il ne manquait plus que ça, marmonna Keira en descendant de son muret.

Elle emprunta le sentier qui menait au campement et retrouva à mi-chemin le chef d'équipe qui venait à sa rencontre.

– Si la pluie doit arriver, il faut recouvrir le plus de parcelles possible. Renforcez les carroyages2, mobilisez tous nos hommes, au besoin demandez de l'aide au village.

– Ce n'est pas la pluie, répondit le chef d'équipe résigné, et nous ne pouvons rien y faire, les villageois s'enfuient déjà.

Une gigantesque tempête de poussière entraînée par le Shamal avançait vers eux. En temps normal ce vent puissant, qui traverse le désert d'Arabie saoudite, emprunte la direction du golfe d'Oman, à l'est, mais nous n'étions plus en des temps normaux et la course du vent destructeur avait viré vers l'ouest. Devant le regard inquiet de Keira, le chef d'équipe poursuivit ses explications.

– Je viens d'entendre l'alerte diffusée à la radio, la tempête a déjà balayé l'Érythrée, elle a franchi la frontière et arrive droit sur nous. Rien ne lui résiste. La seule chose à faire est de fuir vers les sommets et nous mettre à l'abri dans les cavernes.

Keira protesta, on ne pouvait pas abandonner ainsi le site.

– Mademoiselle Keira, ces ossements qui vous tiennent tant à cœur sont restés enfouis ici durant des millénaires ; nous creuserons à nouveau, je vous le promets, mais encore faut-il être en vie pour cela. Ne perdons pas de temps, il ne nous en reste plus beaucoup.

– Où est Harry ?

– Aucune idée, répondit le chef d'équipe en regardant autour de lui, je ne l'ai pas vu ce matin.

– Il n'est pas venu vous prévenir ?

– Non, comme je vous l'ai dit, j'ai entendu les nouvelles à la radio, donné l'ordre d'évacuation et je suis venu aussitôt vous chercher.

Maintenant, le ciel était noir. À quelques kilomètres d'eux, le nuage de sable avançait comme une immense vague entre ciel et terre.

Keira laissa tomber sa timbale de café et se mit à courir. Elle quitta le chemin pour dévaler la colline jusqu'à la rive du fleuve, en contrebas. Garder les yeux ouverts devenait presque impossible. La poussière soulevée par le vent griffait son visage et, dès qu'elle criait le nom d'Harry, elle avalait du sable et croyait étouffer. Mais elle ne renonça pas. À travers le voile gris de plus en plus épais, elle réussit à discerner la tente où le jeune garçon venait la réveiller chaque matin pour aller découvrir avec elle le lever du soleil en haut de la colline.

Elle repoussa la toile, sa tente était vide. Le campement avait pris l'allure d'une ville fantôme, sans âme qui vive. Au loin, on pouvait encore apercevoir les villageois escalader les coteaux pour atteindre les grottes situées près des sommets. Keira inspecta les tentes voisines, criant sans relâche le prénom du petit garçon, mais seul le grondement de la tempête répondait à ses appels. Le chef d'équipe l'empoigna et l'entraîna presque de force. Keira regardait vers les hauteurs.

– Trop tard ! cria-t-il à travers l'étoffe qui couvrait son visage.

Il prit Keira sous son épaule et la guida vers la rive du fleuve.

– Courez, bon sang ! Courez.

– Harry !

– Il a sûrement trouvé refuge quelque part, taisez-vous et accrochez-vous à moi.

Un raz de marée de poussière les poursuivait, gagnant sans cesse du terrain. En aval, le fleuve s'enfonçait entre deux hautes parois rocheuses, le chef d'équipe repéra une anfractuosité et y entraîna Keira précipitamment.

– Là ! dit-il en la poussant vers le fond.

Il s'en était fallu d'un instant. Charriant terre, caillasses et débris arrachés à la végétation, la vague déferlante dépassait la hauteur de leur abri de fortune. À l'intérieur, Keira et son chef d'équipe se recroquevillèrent sur le sol.

La grotte fut plongée dans une obscurité totale. Le grondement de la tempête était assourdissant. Les parois se mirent à trembler et ils se demandèrent si tout allait s'effondrer et les ensevelir à jamais.

– On retrouvera peut-être nos ossements dans dix millions d'années ; ton humérus contre mon tibia, tes clavicules près de mes omoplates. Les paléontologues décréteront que nous étions un couple d'agriculteurs, ou toi un pêcheur du fleuve et moi son épouse, enterrés ici. Évidemment, l'absence d'offrandes dans notre sépulture ne nous attirera guère de considération. Nous serons classés dans la catégorie des squelettes de schmocks et nous passerons le reste de l'éternité au fond d'une boîte en carton sur les rayonnages d'un musée quelconque !

– Ce n'est vraiment pas le moment de faire de l'humour, et ce n'est pas drôle, râla le chef d'équipe. Et puis c'est quoi des schmocks ?

– Des gens comme moi, qui travaillent sans compter les heures pour faire des choses dont finalement tout le monde se fiche et qui voient leurs efforts anéantis en quelques secondes, sans pouvoir rien y faire.

– Eh bien, mieux vaut être deux schmocks en vie que deux schmocks morts.

– C'est un point de vue !

Le grondement dura encore d'interminables minutes. Si des pans de terre se décrochaient de temps à autre, leur abri semblait tenir bon.

La lumière du jour pénétra à nouveau la grotte, la tempête s'éloignait. Le chef d'équipe se redressa et tendit la main à Keira pour l'aider à se relever, mais elle refusa cette main.

– Tu voudras bien refermer la porte en sortant ? dit-elle. Je vais rester ici, je ne suis pas certaine de vouloir voir ce qui nous attend.

Le chef d'équipe la regarda, dépité.

– Harry ! s'écria Keira en se se précipitant au-dehors.

Tout n'était que désolation. Les arbustes qui bordaient la berge du fleuve avaient été décapités ; la rive, d'ordinaire ocre, avait pris la couleur marron de la terre qui la recouvrait désormais. Le fleuve emportait des amas de boue vers le delta, situé à des kilomètres de là. Plus une seule tente ne tenait debout dans le campement. Le village de huttes n'avait pas plus résisté aux assauts du vent. Les habitations déplacées sur des dizaines de mètres s'étaient disloquées contre les rochers et les troncs d'arbres. En haut de la colline, les villageois quittaient leurs abris pour découvrir ce qui était advenu de leur bétail, de leurs cultures. Une femme de la vallée de l'Omo pleurait, serrant ses enfants dans ses bras ; un peu plus loin, les membres d'une autre tribu se regroupaient. Aucune trace d'Harry. Keira regarda tout autour d'elle, trois cadavres gisaient sur la berge. Un haut-le-cœur la gagna.

– Il doit être caché dans une grotte, ne vous inquiétez pas, nous le retrouverons, dit le chef d'équipe en la forçant à détourner le regard.

Keira s'accrocha à son bras et ils remontèrent ensemble la colline. Sur le plateau où se trouvait le terrain de fouilles, le carroyage avait totalement disparu, le sol était jonché de débris, la tempête avait tout détruit. Keira se baissa pour ramasser une lunette de terrain. Elle l'épousseta machinalement mais les verres de l'appareil étaient irrémédiablement endommagés. Un peu plus loin, le trépied d'un théodolite gisait pattes en l'air. Soudain au milieu de cette dévastation, apparut la frimousse effarée du jeune Harry.

Keira courut à sa rencontre et le prit dans ses bras. La chose n'était pas habituelle ; si elle savait exprimer par des mots son affection envers ceux qui avaient su l'apprivoiser, jamais elle ne s'abandonnait au moindre geste de tendresse. Mais, cette fois, elle serrait Harry si fort qu'il chercha presque à se libérer de son étreinte.

– Tu m'as fait une de ces peurs, dit-elle en essuyant la terre collée au visage du garçon.

– C'est moi qui t'ai fait peur ? Après tout ce qui vient d'arriver, c'est moi qui t'ai fait peur ? répéta Harry déconcerté.

Keira ne répondit pas. Elle redressa la tête et contempla ce qui restait de son travail : rien. Même le muret de terre sèche sur lequel elle s'asseyait encore ce matin s'était effondré, balayé par le Shamal. En quelques minutes, elle avait tout perdu.

– Dis donc, il en a pris un sacré coup ton magasin, dit Harry.

– ... mon magasin de porcelaine, murmura Keira.

Harry glissa sa main dans celle de Keira. Il s'attendait à ce qu'elle se défile ; comme toujours, elle ferait un pas en avant, prétextant avoir vu quelque chose d'important, de si important qu'il fallait vérifier tout de suite de quoi il s'agissait ; et puis, plus tard, elle effleurerait la chevelure du garçon, pour s'excuser de n'avoir pas su être tendre. Cette fois, la main de Keira retint celle qui s'offrait sans malice et ses doigts se resserrèrent sur la paume d'Harry.

– C'est fichu, dit-elle presque sans voix.

– Tu peux recreuser, non ?

– Ce n'est plus possible.

– T'as qu'à aller plus profond, protesta l'enfant.

– Même plus profond ce serait foutu quand même.

– Qu'est-ce qui va arriver alors ?

Keira s'assit en tailleur sur la terre désolée ; Harry l'imita, respectant le silence de la jeune femme.

– Tu vas me laisser, tu vas partir c'est ça ?

– Je n'ai plus de travail.

– Tu pourrais aider à reconstruire le village. Tout est cassé. Les gens d'ici vous ont bien aidés, eux.

– Oui, j'imagine que nous pourrions faire cela pendant quelques jours, quelques semaines tout au plus, mais ensuite, tu as raison, nous devrons partir.

– Pourquoi ? Tu es heureuse ici, non ?

– Plus que je ne l'ai jamais été.

– Alors tu dois rester ! affirma le jeune garçon.

Le chef d'équipe les rejoignit, Keira regarda Harry et lui fit comprendre qu'il devait maintenant les laisser seuls. Harry s'éloigna de quelques pas.

– Ne va pas à la rivière ! dit-elle au jeune garçon.

– Qu'est-ce que ça peut bien te faire, puisque tu vas t'en aller !

– Harry ! implora Keira.

Mais le jeune garçon filait déjà dans la direction qu'elle venait précisément de lui interdire.

– Vous abandonnez le chantier ? demanda le chef d'équipe étonné.

– Je pense que nous n'aurons bientôt plus d'autre choix.

– Pourquoi se décourager, il suffit de se remettre à la tâche. Ce ne sont pas les bonnes volontés qui manquent.

– Hélas, ce n'est pas seulement une question de volonté mais de moyens. Nous n'avions déjà presque plus d'argent pour payer les hommes. Mon seul espoir était de faire une découverte rapidement pour que l'on renouvelle nos crédits. J'ai bien peur que, désormais, nous soyons tous au chômage technique.

– Et le petit ? Qu'est-ce que vous comptez en faire ?

– Je ne sais pas, répondit Keira, abattue.

– Vous êtes sa seule attache depuis que sa mère est morte. Pourquoi ne pas l'emmener avec vous ?

– Je n'en aurais pas l'autorisation. Il serait aussitôt arrêté à la frontière, on le retiendrait des semaines dans un camp avant de le reconduire ici.

– Et dire que chez vous, on pense que nous sommes des sauvages !

– Vous ne pourriez pas vous occuper de lui ?

– J'ai déjà du mal à faire vivre ma famille, je doute que ma femme accepte une nouvelle bouche à nourrir. Et puis Harry est un Mursi, il appartient aux peuples de l'Omo, nous sommes Amhara, tout cela est trop difficile. C'est vous qui avez changé son prénom, Keira, qui lui avez appris votre langue ces trois dernières années, vous l'avez pour ainsi dire adopté. Vous en êtes responsable. Il ne peut pas être abandonné deux fois, il ne s'en remettrait pas.

– Vous vouliez que je l'appelle comment ? Il fallait bien lui donner un prénom, il ne parlait pas quand je l'ai recueilli !

– Au lieu de se disputer, la première chose à faire serait de le chercher ; vu la tête qu'il faisait en partant tout à l'heure, je doute qu'il réapparaisse de sitôt.

Les collègues de Keira se regroupaient autour du terrain de fouilles. L'atmosphère était lourde. Chacun constatait l'importance des dégâts. Tous se retournèrent vers Keira, attendant ses instructions.

– Ne me regardez pas comme ça, je ne suis pas votre mère ! s'emporta l'archéologue.

– Nous avons perdu toutes nos affaires, protesta un membre de l'équipe.

– Il y a des morts au village, j'ai vu trois corps dans la rivière, répondit Keira, je me fous royalement de ton sac de couchage.

– Il faut s'occuper d'enterrer les cadavres au plus vite, suggéra un autre. Nous n'avons pas besoin qu'une épidémie de choléra vienne s'ajouter à nos problèmes.

– Des volontaires ? demanda Keira, dubitative.

Personne ne leva la main.

– Alors allons-y tous, intima Keira.

– Il serait préférable d'attendre que leurs familles viennent les chercher, nous devons respecter les traditions.

– Le Shamal s'est bien gardé de respecter quoi que ce soit, agissons avant que l'eau ne soit contaminée, insista Keira.

Le cortège se mit en marche.

La triste besogne occupa le reste de la journée. On retira les corps de la rivière, on creusa des tombes à bonne distance de la berge, toutes furent recouvertes d'un petit monticule de pierres. Chacun priait à sa façon, selon sa croyance, pensant à ceux qu'il avait côtoyés ces trois dernières années. À la tombée du jour, les archéologues se regroupèrent autour d'un feu. Les nuits étaient fraîches et il ne restait rien pour se protéger du froid. L'un prenait la relève de veille pendant que les autres dormaient près du brasier.

Le lendemain, l'équipe porta secours aux villageois. Les enfants avaient été regroupés. Les femmes âgées de la tribu veillaient sur eux, les plus jeunes ramassaient tout ce qui servirait à reconstruire les habitations. Ici, la question de l'entraide ne se posait pas, elle était évidente ; tout le monde était à l'œuvre, chacun savait naturellement quoi faire. Certains taillaient le bois, d'autres assemblaient les branches pour rebâtir les huttes, d'autres encore couraient dans les champs, s'efforçant de rassembler chèvres et vaches que la tempête n'avait pas tuées.

La deuxième nuit, les villageois accueillirent l'équipe d'archéologues et partagèrent avec eux leur maigre repas. En dépit de la tristesse, du deuil qui commençait à peine, on dansa et chanta pour remercier les dieux d'avoir épargné ceux qui étaient encore en vie.

Les jours suivants furent identiques. Deux semaines plus tard, si la nature portait encore les marques du drame, le village avait presque repris une apparence normale.

Le chef de la tribu remercia les archéologues. Keira lui demanda à être reçue en privé. Même si les regards des villageois montraient qu'ils n'appréciaient guère qu'une étrangère entre dans sa hutte, le chef accepta l'entretien, par reconnaissance. Après avoir écouté la requête de son invitée, il jura que si Harry réapparaissait, il veillerait sur lui jusqu'au retour de Keira ; en échange, elle avait fait la promesse de revenir. Le chef lui fit comprendre que l'entrevue était terminée. Il sourit, Harry avait beau se cacher, il ne devait pas être loin ; ces dernières nuits, un drôle d'animal était venu dérober des vivres pendant que le village dormait et les empreintes du rôdeur ressemblaient sacrément à celles d'un jeune garçon.

Au neuvième jour après la tempête, Keira réunit son équipe et annonça qu'il était temps de quitter l'Afrique. La radio avait été détruite, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Deux possibilités s'offraient à eux : marcher vers la petite ville de Turmi, de là, avec un peu de chance, ils trouveraient un véhicule qui les conduirait plus au nord, jusqu'à la capitale. Atteindre Turmi serait périlleux, il n'y avait pas à proprement parler de route, il faudrait escalader pour franchir certains passages. Autre option, descendre le fleuve vers la vallée basse ; en quelques jours, ils gagneraient le lac Turkana. En le traversant, ils arriveraient côté kenyan à Lodwar où se trouvait un petit aérodrome. Des avions de fortune faisaient régulièrement la navette pour ravitailler la région ; un pilote finirait bien par accepter de les prendre à son bord.

– Le lac Turkana, épatant comme idée ! s'exclama un collaborateur.

– Tu préfères grimper vers les montagnes ? demanda Keira, très agacée.

– Quatorze mille, c'est à peu près le nombre de crocodiles qui grouillent dans ton lac salvateur. Il fait une chaleur torride dans la journée, et les orages y sont les plus violents du continent africain. Avec le peu d'équipement qu'il nous reste, autant se suicider tout de suite, nous gagnerons du temps et nous souffrirons moins !

Il n'y avait pas de solution miracle. L'archéologue proposa un vote à main levée. La direction du lac fut adoptée à l'unanimité, moins une voix. Le chef d'équipe aurait bien voulu les accompagner, mais il lui fallait remonter vers le nord rejoindre sa famille. Aidés des villageois, ils commencèrent à réunir quelques provisions, le départ était programmé pour le lendemain aux premières heures du jour.

Keira ne dormit pas de la nuit. Elle se retourna cent fois sur sa paillasse. Dès qu'elle fermait les yeux, le visage d'Harry lui apparaissait. Elle repensait au jour où, rentrant d'une excursion à dix kilomètres du campement, elle l'avait rencontré. Harry était seul, abandonné devant une case. Personne en vue, et cet enfant qui la regardait fixement, muré dans son silence. Que fallait-il faire ? Continuer son chemin comme si de rien n'était ? Elle s'était assise à côté de lui, il n'avait rien dit. Passant la tête par l'ouverture de sa piteuse habitation, elle avait découvert que sa mère venait d'y mourir. Elle avait interrogé le petit garçon pour savoir s'il avait de la famille, un endroit où elle pourrait le conduire, mais il se taisait ; pas une plainte, juste ce regard vif et persistant. Keira était restée de longues heures à côté de lui, sans dire un mot. Puis elle s'était levée et avait repris sa route. En chemin, elle avait bien cru deviner qu'il la suivait à distance et se cachait dès qu'elle se retournait. Mais à l'approche du campement, nulle trace de lui sur la piste derrière elle. Elle avait d'abord pensé qu'il avait rebroussé chemin. Le lendemain, quand le chef d'équipe lui annonça qu'on avait volé de la nourriture, Keira s'était sentie soulagée.

Il fallut de longues semaines pour que l'un et l'autre finissent par se revoir. Keira avait donné l'ordre qu'on laisse toujours la nuit près de sa tente, un repas et de quoi boire. Et, chaque soir, le chef d'équipe protestait : c'était là un bon moyen d'attirer les prédateurs ; mais celui que Keira voulait apprivoiser n'avait rien d'un animal sauvage, juste un enfant esseulé et apeuré.

Plus le temps passait et plus les pensées de Keira étaient occupées par le comportement insolite de l'enfant. Le soir, sous sa tente, elle guettait les bruits de pas de celui qu'elle avait déjà prénommé « Harry ». Pourquoi ce prénom ? Elle n'en savait rien, il lui était venu dans ses rêves. Une nuit, Keira avait pris le risque d'attendre devant la caisse où le repas de l'enfant avait été déposé. Cette fois, elle avait dressé un couvert, et le tout avait fini par prendre l'allure d'une table de souper, plantée au milieu de nulle part.

Harry était apparu sur la sente qui grimpait depuis la rivière. Épaules et tête hautes, son allure était fière. Lorsqu'il était arrivé, Keira l'avait salué de la main et avait commencé à manger. Il avait hésité et puis s'était assis face à elle. Ils partagèrent ainsi ce premier dîner à la belle étoile et Keira entreprit d'enseigner à Harry ses premiers mots de vocabulaire. L'enfant n'en répétait aucun, mais le lendemain, au moment du repas, il récita tous ceux entendus la veille, sans jamais se tromper.

Ce n'est que plus tard dans le mois qu'Harry se montra en pleine journée. Keira creusait délicatement la terre, espérant enfin découvrir quelque chose, le jeune garçon s'approcha. Le moment qui suivit fut des plus singuliers. Sans se soucier qu'Harry la comprenne, Keira lui expliqua chacun de ses gestes, pourquoi il était si important pour elle de chercher sans relâche ces minuscules fragments fossilisés, comment chacun d'eux témoignerait peut-être de la manière dont l'homme était apparu sur notre planète.

Harry revint le lendemain à la même heure, et passa cette fois tout l'après-midi en compagnie de l'archéologue. Il fit de même les jours suivants, arrivant toujours avec une ponctualité déconcertante – Harry n'avait pas de montre. Les semaines passèrent et sans que personne ne s'en rende vraiment compte, le petit garçon ne quitta plus le campement. Avant chaque repas, midi et soir, il subissait sans rechigner la corvée du cours de vocabulaire que lui dispensait Keira.

Ce soir, elle aurait voulu entendre encore une fois ses pas, comme lorsqu'il rôdait autour de sa tente en attendant qu'elle l'autorise à y entrer. Elle lui aurait raconté une légende africaine, elle en connaissait beaucoup.

Comment prendre la route demain, sans même l'avoir revu ? Un départ sans un mot, c'est pire qu'un abandon, le silence est une trahison. Keira prit dans sa main le cadeau qu'Harry lui avait fait un jour. Au bout d'une cordelette en cuir qui ne quittait jamais le tour de son cou pendait un étrange objet. Triangulaire, il était lisse et dur comme l'ébène ; il en empruntait la couleur, mais avait-il vraiment été taillé dans ce bois ? Keira n'en savait rien. L'objet ne ressemblait à aucune parure tribale ; même le chef du village n'avait pu en définir l'origine. Lorsque Keira le lui avait montré, le vieil homme avait hoché la tête, il ignorait de quoi il s'agissait, peut-être ne devrait-elle pas le garder sur elle. Mais c'était un cadeau d'Harry... Quand Keira l'avait interrogé sur sa provenance, le garçon avait expliqué l'avoir trouvé un jour sur l'îlot situé au milieu du lac Turkana. C'est en descendant avec son père dans le cratère d'un ancien volcan éteint depuis des siècles, là où la terre regorge d'un limon fertile, qu'il avait trouvé ce trésor.

Keira le replaça sur sa poitrine et ferma les yeux, cherchant ce sommeil qui ne venait pas.

Au petit matin, elle rassembla son paquetage et réveilla ses collègues. Un long voyage les attendait. Après avoir avalé un petit déjeuner frugal, l'équipage se mit en route. Les pêcheurs leur avaient offert deux pirogues, chacune pouvait accueillir quatre personnes. En différents endroits, il faudrait rejoindre la terre ferme, porter les embarcations pour contourner des chutes.

Les villageois s'étaient réunis sur la berge. Seul un petit homme manquait à l'appel. Le chef d'équipe serra Keira dans ses bras, il avait bien du mal à cacher son émotion. Puis on embarqua à bord des canoës ; les enfants entrèrent dans l'eau pour les aider à s'éloigner de la rive, et le courant fit le reste, les entraînant doucement.

Au cours des premiers miles parcourus, on voyait des mains s'agiter depuis les champs voisins. Keira restait silencieuse, guettant celui qu'elle espérait encore voir. Lorsque le fleuve bifurqua avant de se perdre entre deux hautes parois rocheuses, ses derniers espoirs s'évanouirent. On était déjà bien trop loin.

– C'est peut-être mieux comme ça, souffla Michel, un collègue français de Keira, celui avec lequel elle s'entendait le mieux.

Elle aurait voulu lui répondre, mais sa gorge était nouée.

– Il retournera à sa vie, poursuivit Michel. Ne t'en fais pas. Tu n'as rien à regretter ; sans toi Harry serait probablement mort de faim, et puis le chef du village t'a promis de s'occuper de lui.

Et soudain, tandis que le fleuve s'enfonçait un peu plus, la silhouette d'Harry apparut sur une minuscule grève. Keira se leva si brusquement que l'embarcation manqua de chavirer. Michel rétablit l'équilibre, ses deux autres collègues râlaient. Keira n'écoutait pas leurs remontrances, elle n'avait d'yeux que pour le jeune garçon qui se tenait accroupi et la regardait de loin.

– Je reviendrai Harry, je te le jure ! cria-t-elle.

L'enfant ne répondit pas. Avait-il seulement entendu ?

– Je t'ai cherché partout, hurla-t-elle, du plus fort qu'elle le pouvait. Je ne voulais pas partir sans te revoir. Tu vas me manquer petit bonhomme, dit-elle en sanglots. Tu vas tellement me manquer. Je te jure que je reviendrai, il faut que tu me croies, tu m'entends ? Je t'en supplie Harry, fais-moi un geste, un petit signe de rien du tout pour me dire que tu m'entends.

Mais l'enfant ne fit aucun geste, pas le moindre signe. Sa silhouette disparut bientôt dans le tournant du fleuve ; la jeune archéologue ne vit jamais la main du jeune garçon qui lui offrait un adieu fragile.

*

*     *

1- Tas de pierres.

2- Système de quadrillage du terrain de fouilles mis en place afin de situer les découvertes avec précision.

Plateau d'Atacama, Chili

Impossible de fermer l'œil de la nuit. Chaque fois que je crois enfin sentir le sommeil me gagner, je me redresse d'un bond sur ma couchette avec cette terrible sensation d'étouffement qui ne me quitte pas. Erwan, un collègue australien habitué des hautes altitudes, a renoncé à dormir depuis son arrivée. Il pratique le yoga et il s'en sort à peu près. Même si je me suis amusé, à l'époque où je fréquentais vaguement une danseuse, à me rendre deux fois par semaine dans une salle spécialisée de Sloane Avenue, ma maîtrise de cette discipline est nettement insuffisante pour permettre à mon organisme de compenser ainsi les effets d'une telle hauteur. À cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, la pression en oxygène chute de quarante pour cent. Au bout de quelques jours, le mal des montagnes se fait sentir ; le sang s'épaissit, la tête est lourde, la raison perd de sa logique, l'écriture devient maladroite, et le moindre effort physique brûle votre énergie de façon disproportionnée. Les plus anciens à travailler ici nous recommandent d'absorber le maximum de glucose possible. Pour les amoureux de douceurs, cet endroit pourrait être un véritable paradis : aucun risque de prendre du poids, à peine ingéré, le sucre est métabolisé par l'organisme. Seul hic, à cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, on perd tout appétit. Je me nourris presque exclusivement de tablettes de chocolat.

Le plateau d'Atacama est un endroit hors du temps. Une vaste plaine aride, cernée de montagnes ; s'il n'était pas si difficile d'y respirer, on se croirait au milieu de n'importe quel désert de pierres. Mais ici, nous sommes sur l'un des toits du monde ; sauf qu'il n'existe presque plus rien du monde autour de nous. Aucune végétation, aucune vie animale, juste des cailloux et de la poussière, vieille de vingt millions d'années. L'air que l'on respire péniblement est le plus sec de la planète, cinquante fois plus encore que dans la vallée de la Mort. Les cimes qui nous entourent ont beau culminer à plus de six mille mètres, elles sont dépourvues de neige. C'est justement pour cette raison que nous travaillons là. Parce qu'il n'y a pas la moindre humidité, ce site était le meilleur endroit pour accueillir le plus vaste projet d'astronomie que la terre ait jamais vu naître. Un pari presque impossible : implanter soixante-quatre antennes télescopiques, chacune de la taille d'un immeuble de dix étages, toutes reliées entre elles. Une fois leur construction achevée, elles seront connectées à un ordinateur capable d'effectuer seize milliards d'opérations à la seconde. Pourquoi ? Afin de sortir de l'obscurité, de photographier les plus lointaines galaxies, de découvrir ces espaces qui nous sont aujourd'hui encore invisibles, et de peut-être capter des images des premiers instants de l'Univers.

Il y a trois ans, j'ai rejoint l'Organisation européenne des recherches astronomiques et suis parti vivre au Chili.

D'ordinaire, mon lieu de travail est à cent kilomètres d'ici, à l'observatoire de La Silla. Cette région se situe sur l'une des plus grandes failles sismiques du globe, là où deux continents se rejoignent. Deux masses à la puissance colossale qui, en se poussant l'une l'autre, donnèrent jadis naissance à la cordillère des Andes. Au cours d'une nuit récente, la terre a tremblé. Il n'y a pas eu de blessé mais Naco et Sinfoni – chacun de nos télescopes porte un nom – doivent subir des travaux de maintenance.

Profitant de cette inactivité forcée, le directeur du centre nous a donné, à Erwan et moi, la mission de superviser la mise en œuvre de la troisième antenne géante du site d'Atacama. Voilà pourquoi je respire si mal en ce moment, à cause d'un stupide tremblement de terre qui m'a conduit ici, à cinq mille mètres d'altitude.

Il y a quinze ans à peine, les astronomes débattaient encore de l'existence de planètes hors de notre système solaire. Je l'ai dit, l'humilité pour un scientifique est d'accepter que rien ne soit impossible. Cent soixante-dix planètes furent découvertes dans la dernière décennie. Toutes trop différentes, trop massives, trop proches ou trop éloignées de leurs soleils pour être comparées à la Terre et donner l'espoir qu'une forme de vie proche de celle que nous connaissons ait pu s'y développer... jusqu'à la découverte que mes collègues firent peu de temps après mon arrivée au Chili.

Grâce au télescope danois installé sur le site de La Silla, ils virent une autre « Terre », située à vingt-cinq mille années-lumière de la nôtre.

À peine cinq fois plus grande, elle effectue une révolution complète autour de son soleil en dix années de notre temps. Mais qui pourrait affirmer que le temps sur cette planète, si proche et si lointaine à la fois, s'écoule pour former des minutes et des heures semblables aux nôtres ? Et même si cette planète est trois fois plus éloignée de son soleil, même si la température y est plus froide, elle semble réunir les conditions nécessaires à la naissance de la vie.

Cette découverte n'était apparemment pas assez sensationnelle pour faire la une des journaux et elle passa presque inaperçue.

Ces derniers mois, notre travail avait été retardé par divers pannes et avatars, et la fin d'année s'annonçait difficile pour moi. En l'absence de résultats probants, mes jours au Chili étaient comptés. Pourtant, en dépit de mes difficultés d'acclimatation aux hautes altitudes, je n'avais aucune envie de rejoindre Londres. Je n'aurais troqué pour rien au monde les grands espaces chiliens et mes tablettes de chocolat contre la petite fenêtre de mon bureau étroit et le bœuf-haricots blancs que sert le pub au coin de Gower Court.

Déjà trois semaines que nous sommes montés sur le site d'Atacama et mon corps ne s'accommode toujours pas du manque d'oxygène. Lorsque le centre sera opérationnel, les bâtiments seront pressurisés, mais en attendant il nous faut vivre dans ces conditions difficiles. Erwan trouve que j'ai une mine épouvantable, il veut que je regagne le camp de base. « Tu vas finir par tomber vraiment malade, me répète-t-il depuis deux jours, et si tu fais un accident vasculaire cérébral, il sera trop tard pour regretter ton imprudence. »

Son point de vue n'est pas dénué de fondement, mais renoncer maintenant serait compromettre toutes mes chances de participer à la fabuleuse aventure qui se prépare ici. Pouvoir disposer d'équipements aussi puissants, avoir été admis au sein de cette équipe c'est un rêve éveillé.

À la nuit tombée, nous avons quitté notre bungalow. Une demi-heure de marche pour atteindre l'emplacement de la troisième antenne télescopique du site. Erwan s'occupe des réglages, j'assure le relevé des ondes que nous recevons. Ces ondes qui ont traversé l'espace arrivent d'univers si lointains que nous étions incapables d'en imaginer seulement l'existence il y a dix ans. Pas plus que je ne suis capable d'imaginer aujourd'hui l'étendue des découvertes que nous ferons lorsque les soixante paraboles seront toutes interconnectées et reliées à l'ordinateur central.

– Tu obtiens quelque chose ? me demande Erwan, perché sur la passerelle métallique qui longe le second étage de l'antenne.

Je suis certain de lui avoir répondu, mais mon collègue réitère sa demande. Peut-être n'ai-je pas parlé assez fort ? L'air est sec et le son voyage mal.

– Adrian, est-ce que tu reçois un signal bon sang ? Je ne vais pas rester en équilibre pendant des heures.

J'ai un mal fou à articuler, le froid sans doute. Il fait terriblement froid, je peine à sentir l'extrémité de mes doigts. Mes lèvres sont engourdies.

– Adrian ? Tu m'entends ?

Bien sûr que j'entends Erwan, pourquoi lui ne m'entend-il pas ? J'entends aussi ses pas, il redescend de son perchoir.

– Mais qu'est-ce que tu fiches à la fin ? maugrée-t-il en s'approchant de moi.

Il fait une drôle de tête, et soudain abandonne ses outils pour courir dans ma direction. Il se rapproche et je vois son visage se tendre, son expression trahir l'inquiétude.

– Adrian, ton nez ! Tu pisses le sang !

Il me soulève et m'aide à me relever ; je ne m'étais pas rendu compte que j'étais assis par terre. Erwan décroche son talkie-walkie et appelle à l'aide. J'essaie de l'en empêcher, il n'y a aucune raison de déranger les autres, c'est juste un coup de fatigue, mais mes mains ne répondent plus, je suis incapable de coordonner le moindre mouvement.

– La base, la base, ici Erwan à l'antenne numéro 3, répondez, Mayday, Mayday ! ne cesse de répéter mon collègue.

Je souris, le mot « Mayday » ne s'utilise que dans l'aviation, mais ce n'est pas le moment de jouer au donneur de leçons, surtout qu'un stupide fou rire me gagne.

Et plus je ris, plus cela inquiète Erwan, lui qui me reproche toujours de ne pas prendre la vie suffisamment à la légère, c'est un comble.

J'entends crachouiller dans son talkie-walkie une voix qui m'est familière, mais je ne peux lui associer aucun nom. Erwan explique que je ne me sens pas bien, ce n'est pas vrai, je n'ai jamais été aussi heureux, tout est beau ici, même Erwan qui a pourtant le visage bien buriné. Ce soir, je ne sais pas si c'est la couleur particulière de ce clair de lune, mais je lui trouve plutôt belle allure. Et puis bientôt je ne lui trouve plus rien du tout, sa voix d'abord ouatée ne parvient plus à mes oreilles, comme s'il jouait à ce jeu que font les gamins en articulant des mots sans les prononcer. Son visage devient flou, je suis en train de perdre connaissance.

Erwan est resté à mes côtés, comme un frère. Il n'a pas cessé de me secouer, a même réussi à me réveiller. Je lui en ai un peu voulu sur le coup, depuis tout ce temps que je n'arrivais pas à dormir, ce n'était pas très généreux de sa part. Une jeep est arrivée dix minutes après son appel. Des collègues s'étaient rhabillés à la hâte et ils m'ont ramené aux baraquements. Le médecin a ordonné mon évacuation immédiate. C'en était fini de mes projets à Atacama. Un hélicoptère m'a rapatrié vers l'hôpital de San Pedro, dans la vallée. Ils m'ont laissé sortir après trois jours passés sous inhalateur d'oxygène. Erwan est venu me rendre visite accompagné du directeur du centre de recherches, désolé de devoir laisser partir « un scientifique de mon acabit ». J'ai pris ce compliment comme un lot de consolation, quelques mots rassurants à mettre dans mes bagages avant de retrouver mon bureau de l'université, sa petite fenêtre sur rue, le pub à l'angle de Gower Court et son terrible bœuf-haricots blancs. Là-bas, il me faudrait ignorer les regards moqueurs de mes collègues londoniens. On ne se débarrasse jamais tout à fait de ses souvenirs d'enfance. Ils vous poursuivent comme des fantômes, hantent votre vie d'adulte.

En costume cravate, en blouse de scientifique ou en habit de clown, l'enfant que l'on a été reste à jamais en soi.

*

*     *

Pas question d'emprunter la route bolivienne, ses lacets grimpent jusqu'à quatre mille mètres. Un vol me conduisit de San Pedro jusqu'en Argentine et, de là, je redécollais en direction de Londres. Alors qu'à travers le hublot je voyais s'éloigner la cordillère des Andes, j'ai haï ce voyage, furieux de ce qui m'arrivait. Si j'avais su ce qui m'attendait, mes états d'âme auraient probablement été différents.

*

*     *

Londres

Le crachin qui tombe sur la ville me rappelle où je suis. Le taxi s'engage sur l'autoroute M1, et il me suffit de fermer les yeux pour que reviennent l'odeur des vieilles boiseries qui ornent le hall de l'université, celle des planchers cirés et même des cartables en cuir de mes confrères, de leurs trench-coats détrempés.

Impossible de repasser chez moi, je n'ai jamais pu retrouver la clé de mon appartement en faisant mes valises au Chili. Je crois me souvenir que je dispose d'un double dans le tiroir de mon bureau ; j'attendrai la soirée pour retrouver la poussière qui a dû envahir mon logement depuis mon départ.

Il est midi passé quand j'arrive devant les bâtiments administratifs de l'Académie. Un dernier soupir et j'entre dans l'immeuble où je vais bientôt reprendre mes fonctions.

– Adrian ! Quelle heureuse surprise de vous voir ici !

Walter Glencorse, responsable du personnel enseignant. L'individu devait guetter mon arrivée depuis sa fenêtre et je l'imagine volontiers dévalant l'escalier, ralentissant l'allure et s'arrêtant devant le grand miroir du premier étage afin de rabattre les minces cheveux blonds qui garnissent encore son crâne.

– Cher Walter ! La surprise est tout aussi réciproque.

– À ceci près mon ami, que je ne suis pas parti au Pérou et qu'il est plus habituel de me voir dans l'enceinte de nos murs que de vous y rencontrer.

– J'étais au Chili, Walter.

– Le Chili, bien sûr, bien sûr, où avais-je la tête ? Et cette histoire d'altitude... j'ai entendu parler du regrettable incident qui vous est arrivé. Quel dommage, n'est-ce pas ?

Walter fait partie de ces individus capables d'afficher une sincère expression de mansuétude tandis qu'en leur for intérieur un horrible gnome en survêtement rose se tord de rire à vos dépens ; il est l'un des rares sujets de notre royaume dont la seule vision pourrait certainement convaincre les chèvres et vaches d'Angleterre à renoncer à leurs gras pâturages pour devenir carnivores.

– Je vous ai réservé mon déjeuner, vous êtes mon invité, dit-il en posant les mains sur ses hanches.

Pour que Walter débourse spontanément quelques livres sterling, il fallait qu'il soit mandaté par l'Académie ou qu'il ait quelque chose de très important à me demander. Le temps de déposer ma valise au vestiaire – il était inutile de grimper jusqu'à mon bureau pour découvrir le capharnaüm qui devait m'y attendre –, je ressortis dans la rue, cette fois en compagnie de l'ineffable Walter.

Dès que nous fûmes installés à une table du pub, Walter commanda d'office deux menus du jour, deux verres d'un mauvais vin rouge – c'était donc l'Académie qui régalait – et se pencha vers moi, comme s'il redoutait que nos voisins entendent la conversation qui allait suivre.

– Quelle chance vous avez, vivre une telle aventure, cela a dû être incroyable... Et j'imagine combien il devait être passionnant de travailler sur le site d'Atacama.

Tiens, non seulement Walter ne s'était cette fois pas trompé de pays, mais il se souvenait même de l'endroit où je me trouvais encore la semaine dernière. La seule évocation du lieu me transporta vers l'immensité des paysages chiliens, la magnificence des levers de lune au beau milieu de l'après-midi, la pureté des nuits et la brillance incomparable de la voûte céleste.

– Vous m'écoutez Adrian ?

J'avouai à mon hôte avoir momentanément perdu le fil de sa conversation.

– Je comprends et c'est tout à fait normal ; entre votre récent coup de fatigue et ce long voyage, je ne vous laisse guère le temps de recouvrer vos esprits, je vous prie de m'en excuser Adrian.

– Bon, Walter, arrêtons ces salamalecs entre nous ! En effet, je me suis payé un petit malaise à cinq mille mètres, quelques jours d'hôpital sur un lit conçu par un fakir particulièrement vicelard, je viens d'enchaîner vingt-cinq heures en avion avec les genoux dans le menton, alors allons droit au but. Je suis rétrogradé dans mes fonctions ? Interdit de séjour au laboratoire ? Viré de l'Académie, c'est ça ?

– Mais quelle idée Adrian ! Cet accident aurait pu arriver à n'importe lequel d'entre nous. Bien au contraire, tout le monde ici est admiratif du travail que vous avez accompli à Atacama.

– Arrêtez de répéter ce nom toutes les deux phrases s'il vous plaît et dites-moi ce qui justifie que vous m'offriez cet horrible plat du jour.

– Nous avons un petit service à vous demander.

– Nous ?

– Oui, enfin, l'Académie dont vous êtes un membre éminent, Adrian, reprit aussitôt Walter.

– Quel genre de service ?

– Du genre qui vous permettrait de repartir au Chili dans quelques mois.

Cette fois, Walter avait réussi à capter mon attention.

– C'est assez délicat, Adrian, parce qu'il s'agit d'un problème d'argent, chuchota Walter.

– Quel argent ?

– Celui dont l'Académie aurait bien besoin pour poursuivre ses travaux, payer ses chercheurs, son loyer, sans oublier la réfection de la toiture qui se délite un peu plus chaque jour. S'il continue à pleuvoir ainsi, je vais bientôt devoir chausser des bottes en caoutchouc pour rédiger mes rapports d'activité.

– C'était un risque à courir en vous installant au dernier étage, le seul à jouir d'un peu de lumière. Je ne suis ni héritier d'une grande fortune ni couvreur, Walter. Alors en quoi mes qualités pourraient-elles servir à l'Académie ?

– Justement, ce n'est pas en tant que membre de l'Académie que vous pouvez nous rendre service, mais en tant qu'astrophysicien émérite.

– Qui travaille quand même pour l'Académie ?

– Bien entendu ! Mais pas forcément dans le cadre de la mission que nous voudrions vous confier.

Je hélai la serveuse, lui rendis cet horrible bœuf-haricots blancs et commandai deux verres d'un très bon vin du Kent ainsi que deux assiettes de chester ; Walter ne pipa mot.

– Walter, expliquez-moi exactement ce que vous attendez de moi, sinon, une fois ce fromage avalé, je passe au pudding-bourbon, et à vos frais bien entendu.

Walter se livra. Les comptes de l'Académie étaient aussi secs que l'air du plateau d'Atacama. Aucun espoir de rallonge budgétaire en vue ; le temps que les services de l'État en acceptent la demande, Walter aurait pu pêcher à la truite dans son bureau.

– Il serait inconvenant que notre prestigieuse institution fasse appel à des dons ; la presse l'apprendrait tôt ou tard et en rapporterait le scandaleux écho, reprit-il.

Dans deux mois, une certaine Fondation Walsh organiserait une cérémonie. Comme chaque année, elle remettrait une dotation à celui ou à celle qui présenterait devant son jury le projet de recherche jugé le plus prometteur.

– Quel est le montant de cette généreuse donation ? demandais-je.

– Deux millions de livres sterling.

– C'est en effet très généreux ! Mais je ne vois toujours pas en quoi je pourrais me rendre utile.

– Vos travaux, Adrian ! Vous pourriez les présenter et gagner ce prix... que vous nous remettriez de votre plein gré. Il est évident que la presse verrait là le geste d'un gentleman désintéressé et reconnaissant envers l'institution qui soutient ses recherches depuis si longtemps. Votre honneur en sortirait grandi, celui de l'Académie sauf, et la situation financière de notre département presque équilibrée.

– En ce qui concerne l'intérêt éventuel que je porte à l'argent, dis-je en faisant signe à la serveuse de remplir à nouveau mon verre, il suffit de visiter le deux pièces dans lequel j'habite pour n'avoir aucun doute à ce sujet ; en revanche, quand vous dites « reconnaissant envers l'institution qui soutient ses travaux » je voudrais bien savoir à quoi vous faites allusion ? Au bureau miteux que j'occupe ? aux fournitures et ouvrages dont je fais l'acquisition sur mes deniers personnels, lassé que mes demandes n'aboutissent jamais ?

– Il y a eu votre expédition chilienne, nous vous avons soutenu à ce que je sache !

– Soutenu ? Vous parlez bien de la mission que j'ai dû entreprendre dans le cadre d'un congé sans solde ?

– Nous avons soutenu votre candidature.

– Walter, ne soyez pas aussi anglais, s'il vous plaît ! Vous n'avez jamais cru à mes recherches !

– Découvrir l'étoile originelle, mère de toutes les constellations, vous avouerez que c'est un peu ambitieux et hasardeux comme projet.

– Aussi hasardeux que de présenter ce même projet devant la Fondation Walsh, non ?

– Nécessité fait loi, disait saint Bernard.

– Et cela vous arrangerait bien que je me colle un tonnelet sous le cou, j'imagine ?

– Bon, laissez tomber Adrian. Je leur avais bien dit que vous ne seriez pas d'accord. Vous avez toujours rejeté toute autorité, ce n'est pas un petit épisode de carence en oxygène qui pouvait vous changer à ce point.

– Parce que vous n'êtes pas le seul à avoir eu cette idée tordue ?

– Non, le conseil d'administration s'est réuni et je me suis contenté de proposer des noms de chercheurs susceptibles d'avoir une chance de gagner ces deux millions de livres sterling.

– Qui sont les autres candidats ?

– Je n'en ai pas trouvé...

Walter demanda l'addition.

– C'est moi qui vous invite, Walter. Cela ne réparera pas le toit de l'Académie, mais vous pourrez toujours vous acheter des bottes.

Je réglai la note et nous quittâmes le pub, la pluie avait cessé.

– Vous savez, je n'ai aucune animosité à votre égard, Adrian.

– Mais moi non plus, Walter.

– Je suis certain qu'en y mettant un peu du nôtre, nous pourrions très bien nous entendre.

– Si vous le dites.

Le reste de notre courte promenade se fit en silence. Nos pas réglés l'un sur l'autre, nous remontâmes Gower Court ; le gardien nous fit un signe depuis sa guérite. En entrant dans le hall du bâtiment principal, je saluai Walter et me dirigeai vers l'aile où se trouvait mon bureau. Walter se retourna sur la première marche du grand escalier et me remercia du déjeuner. Une heure plus tard, je m'évertuais encore à essayer d'entrer dans cette pièce sordide où je travaillais. L'humidité avait dû faire jouer le chambranle de la porte et j'avais beau tirer ou pousser, rien n'y faisait. Épuisé, je finis par renoncer et rebroussai chemin ; après tout, il devait y avoir suffisamment de rangement qui m'attendait chez moi et je n'aurais pas assez du reste de l'après-midi pour en venir à bout.

*

*     *

Paris

Keira ouvrit les yeux et regarda vers la fenêtre. Les toits détrempés miroitaient dans la lumière d'une éclaircie. L'archéologue s'étira de tout son long, repoussa le drap et quitta son lit. Les placards de la kitchenette étaient vides, à part un sachet de thé qu'elle trouva dans une vieille boîte en métal. La pendulette du four affichait 17 heures, celle au mur 11 h 15. Le vieux réveil sur sa table de nuit indiquait 14 h 20. Elle prit le téléphone et appela sa sœur.

– Quelle heure est-il ?

– Bonjour Keira !

– Bonjour Jeanne, quelle heure est-il ?

– Bientôt 14 heures.

– Si tard ?

– Je suis venue te chercher à l'aéroport avant-hier soir Keira !

– J'ai dormi trente-six heures ?

– Cela dépend de l'heure à laquelle tu t'es couchée.

– Tu es occupée ?

– Je suis à mon bureau, au musée, et je travaille. Rejoins-moi quai Branly, je t'emmènerai déjeuner.

– Jeanne ?

Sa sœur avait déjà raccroché.

En sortant de la salle de bains, Keira fouilla la penderie de la chambre à la recherche de vêtements propres. Il ne restait rien de ses affaires de voyage, le Shamal avait tout emporté. Elle dénicha un jean usé « mais qui tenait encore la route », un polo bleu « pas si moche finalement » et une vieille veste en cuir qui ajouterait un petit effet « vintage » à son allure. Habillée, elle sécha ses cheveux, se maquilla à la va-vite devant le miroir de l'entrée et referma la porte de son studio. Une fois dans la rue, elle monta dans un autobus et se fraya un passage jusqu'à la vitre. Les enseignes des magasins, les trottoirs bondés, les embouteillages... l'effervescence de la capitale était enivrante après ces longs mois passés loin de tout. Abandonnant l'autobus, trop étouffant à son goût, Keira marcha le long du quai et fit une courte halte pour regarder s'écouler le fleuve. Ce n'étaient pas les rives de l'Omo, mais les ponts de Paris, c'était bien joli tout de même.

En arrivant devant le musée des Arts et Civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques, elle fut surprise par le jardin vertical. Le bâtiment était encore en travaux quand elle avait quitté Paris, la flore luxuriante qui recouvrait la façade du musée semblait une véritable prouesse technique.

– Fascinant, n'est-ce pas ? demanda Jeanne.

Keira sursauta.

– Je ne t'avais pas vue arriver.

– Moi si, répondit sa sœur en désignant la fenêtre de son bureau. Je te guettais. C'est fou cette végétation, non ?

– Là où je vivais, nous avions déjà du mal à faire pousser les légumes à l'horizontale, alors le long des murs... que veux-tu que je te dise... ?

– Ne commence pas à faire ta mauvaise tête. Suis-moi.

Jeanne conduisit Keira à l'intérieur du musée. En haut d'une rampe, qui montait en spirale comme un long ruban, le visiteur découvrait un immense plateau suggérant les grands espaces géographiques d'où provenaient les trois mille cinq cents objets présentés. Carrefour des civilisations, des croyances, des modes de vie, des différentes façons de penser, ce musée permettait, en quelques pas, de passer de l'Océanie à l'Asie, des Amériques à l'Afrique. Keira s'immobilisa devant une collection de textiles africains.

– Si tu aimes cet endroit, tu auras tout le loisir de revenir voir ta sœur et ce, autant de fois que tu le souhaites ; je te ferai faire un pass. Maintenant, oublie ton Éthiopie deux secondes et viens, insista Jeanne en tirant Keira par le bras.

Assise à une table du restaurant panoramique, Jeanne commanda deux thés à la menthe et des pâtisseries orientales.

– Quels sont tes projets ? demanda Jeanne. Tu vas rester un peu à Paris ?

– Ma première grande mission est un échec dans toute sa splendeur. Nous avons perdu notre matériel, l'équipe que je dirigeais était au bord de l'épuisement, pas terrible le trackrecord comme disent nos amis anglais. Je doute fort que l'on me donne l'occasion de repartir de sitôt.

– Ce qui est arrivé là-bas n'est pas de ta faute, que je sache.

– Je fais un métier où seuls les résultats comptent. Trois années de travail sans rien trouver de vraiment concluant... J'ai plus de détracteurs que d'alliés. Ce qui est franchement dégueulasse, parce que je suis certaine que nous étions près du but. Si nous avions eu plus de temps, nous aurions fini par trouver.

Keira se tut. Une femme, d'origine somalienne, pensa-t-elle en regardant les motifs et couleurs de la robe qu'elle portait, s'assit à une table voisine. Le petit garçon qui tenait sa maman par la main vit que Keira l'observait et lui fit un clin d'œil.

– Combien de temps vas-tu encore passer à retourner de la terre et du sable ? Cinq, dix ans, toute ta vie ?

– Bon, Jeanne, tu m'as beaucoup manqué, mais pas suffisamment pour que je supporte tes leçons à deux balles de grande sœur, répondit Keira sans pouvoir détourner son regard du petit garçon qui dévorait une glace.

– Tu ne veux pas avoir d'enfant un jour ? reprit Jeanne.

– Je t'en prie, ne recommence pas avec ta ritournelle sur l'horloge biologique. Libérez nos ovaires ! s'exclama Keira.

– Ne me fais pas ton numéro habituel, ça me rendrait service, je travaille ici, chuchota Jeanne. Tu penses que cela ne te concerne pas, que tu peux défier le temps ?

– Je me fiche bien du tic-tac de ta satanée pendule Jeanne, je ne peux pas avoir d'enfant.

La sœur de Keira reposa son verre de thé sur la table.

– Je suis désolée, murmura-t-elle. Pourquoi ne me l'avais-tu pas dit ? Qu'est-ce que tu as ?

– Rassure-toi, rien d'héréditaire.

– Pourquoi tu ne peux pas avoir d'enfant ? insista Jeanne.

– Parce que je n'ai pas d'homme dans ma vie ! C'est une bonne raison non ? Bon, ce n'est pas que ta conversation soit ennuyeuse, quoique... mais il faut que j'aille faire des courses. Mon réfrigérateur est si vide qu'on peut entendre l'écho résonner à l'intérieur.

– Inutile, ce soir, tu dînes et tu dors à la maison, affirma Jeanne.

– En quel honneur ?

– Parce que moi non plus je n'ai plus d'homme dans ma vie et j'ai envie de te voir.

Elles passèrent le reste de l'après-midi ensemble. Jeanne offrit à sa sœur une visite guidée du musée. Connaissant l'amour que Keira portait au continent africain, elle insista pour la présenter à l'un de ses amis qui travaillait à la Société savante des africanistes. Ivory paraissait avoir soixante-dix ans. En réalité, il comptait bien plus d'années que cela, probablement plus de quatre-vingts, mais il tenait son âge aussi secret que s'il s'était agi d'un trésor. De peur probablement qu'on le force à prendre une retraite dont il ne voulait pas entendre parler.

L'ethnologue accueillit ses visiteuses dans le petit bureau qu'il occupait au fond d'un couloir. Il interrogea Keira sur les derniers mois qu'elle avait passés en Éthiopie. Soudain, le regard du vieil homme fut attiré par le bijou qu'elle portait autour du cou.

– Où avez-vous acheté cette si jolie pierre ? demanda-t-il.

– Je ne l'ai pas achetée, c'est un cadeau.

– Vous en a-t-on donné la provenance ?

– Non, c'est juste une babiole qu'un petit garçon a trouvée dans la terre et qu'il m'a offerte. Pourquoi ?

– Vous me permettez de regarder ce présent de plus près, mon acuité visuelle n'est plus ce qu'elle était.

Keira fit passer le lacet au-dessus de sa tête et tendit le collier au savant.

– Comme c'est étrange, je n'en ai jamais vu de la sorte. Je serais bien incapable de vous dire quelle tribu a su lui donner cette apparence. Le travail semble si parfait.

– Je sais, moi aussi je me suis interrogée. Pour tout vous dire, je crois qu'il s'agit simplement d'un morceau de bois poli par les vents et les eaux du fleuve.

– Possible, murmura l'homme qui semblait pourtant en douter. Et si l'on essayait d'en apprendre un peu plus ?

– Oui, si vous voulez, répondit Keira hésitante. Je ne suis pas sûre que le résultat soit d'un grand intérêt.

– Peut-être, dit le vieil homme, peut-être pas. Revenez me voir demain, dit-il en restituant le collier à sa propriétaire, nous essaierons ensemble de répondre au moins à cette question. Je suis ravi d'avoir fait votre connaissance. Je peux enfin mettre un visage sur la sœur dont Jeanne me parle si souvent. Alors à demain ? ajouta-t-il en les raccompagnant à la porte de son bureau.

*

*     *

Londres

J'habite à Londres dans une ruelle où d'anciens garages à carrioles et écuries furent reconvertis en maisonnettes. S'il n'est pas toujours facile de marcher sans trébucher sur les vieux pavés de guingois, le lieu a le charme du temps qui s'est arrêté. Le cottage voisin du mien fut celui d'Agatha Christie. Ce n'est qu'en arrivant devant ma porte que je me suis souvenu que je n'avais pas mes clés. Le ciel s'était obscurci et il se mit à tomber une averse à vous tremper jusqu'aux os. Ma voisine fermait ses fenêtres, elle m'aperçut et me salua. J'en profitai pour lui demander si elle m'autoriserait une fois encore – ce n'était hélas ! pas la première – à passer par son jardin. Elle m'ouvrit très gentiment, et, enjambant la palissade, j'atterris à l'arrière de ma maison. Si la porte de derrière n'avait pas été réparée, et je ne voyais pas par quel miracle elle l'aurait été, il suffirait d'un petit coup sec sur la poignée pour rentrer enfin chez moi.

J'étais éreinté, je ne décolérais toujours pas d'être en Angleterre, mais l'idée de retrouver ma maison, mes rares objets chinés dans les marchés aux puces de la capitale et de passer une soirée tranquille me procurait une certaine joie.

Cette tranquillité ne fut que de courte durée, on sonna à la porte. Ne pouvant toujours pas l'ouvrir, même depuis l'intérieur, je grimpai au premier et découvris, en contrebas dans la ruelle, Walter, ruisselant de pluie et sensiblement éméché.

– Vous n'avez pas le droit de me laisser tomber, Adrian !

– Mais je ne vous ai jamais porté à ce que je sache, Walter !

– Ce n'est pas le moment de faire des jeux de mots vaseux, toute ma carrière est entre vos mains, cria-t-il de plus belle.

Ma voisine rouvrit sa fenêtre et se proposa de faire également entrer mon invité par son jardin. Cette aimable contribution la ravissait, ajouta-t-elle, si l'on pouvait éviter ainsi de réveiller tout le voisinage.

– Je suis désolé de m'imposer ainsi, dit-il en débarquant dans mon salon, mais je n'ai pas le choix. Dites donc, pour un deux pièces, c'est plutôt pas mal !

– Une pièce au rez-de-chaussée, une à l'étage !

– Oui, enfin ce n'était pas l'idée que je me faisais d'un modeste deux pièces. Et vous avez pu vous offrir ce petit cottage avec votre salaire ?

– Vous n'êtes pas venu à cette heure-ci pour évaluer mon patrimoine, Walter ?

– Non, je suis désolé. Il faut vraiment que vous m'aidiez, Adrian.

– Si vous venez encore me parler de ce projet absurde avec votre Fondation Walsh, vous perdez votre temps.

– Vous voulez savoir pourquoi personne n'a jamais soutenu vos travaux à l'Académie ? Parce que vous êtes un épouvantable solitaire, vous ne travaillez que pour vous, vous ne vous intégrez à aucun groupe.

– Eh bien, je suis ravi que vous m'ayez cerné avec autant de précision, et quel portrait flatteur ! Voulez-vous bien cesser d'ouvrir tous mes placards, il doit y avoir du whisky à côté de la cheminée, si c'est ce que vous cherchez.

Walter ne mit pas longtemps à dénicher la bouteille, il prit deux verres sur une étagère et s'allongea sur le canapé.

– C'est drôlement cosy chez vous !

– Je vous fais visiter, peut-être ?

– Ne vous moquez pas, Adrian. Vous croyez que je viendrais ainsi m'humilier devant vous si j'avais une autre solution ?

– Je ne vois pas en quoi boire mon whisky est humiliant, c'est un quinze ans d'âge !

– Adrian, vous êtes mon seul espoir, faut-il que je vous supplie ? reprit mon invité – que je n'avais d'ailleurs pas invité – en se mettant à genoux.

– Je vous en prie Walter, pas de ça. De toute façon, je n'ai aucune chance de remporter ce prix. Alors pourquoi vous donner tant de mal ?

– Bien sûr que vous avez toutes vos chances, votre projet est le plus passionnant et le plus ambitieux que j'aie pu lire depuis que je suis entré à l'Académie.

– Si vous croyez m'amadouer avec des flatteries aussi pathétiques, vous pouvez garder cette bouteille et aller la finir chez vous. J'ai vraiment envie d'aller me coucher, Walter.

– Je ne vous flatte pas, j'ai vraiment lu votre thèse, Adrian, elle est parfaitement... documentée.

L'état de mon collègue faisait pitié. Je ne l'avais jamais vu ainsi, lui d'ordinaire si distant, presque hautain. Le pire dans tout ça était qu'il me semblait sincère. J'avais consacré ces dix dernières années à chercher dans de lointaines galaxies une planète semblable à la nôtre, et il n'y avait pas grand monde pour soutenir mes travaux à l'Académie. Ce revirement, bien qu'opportuniste, m'amusait quand même.

– Supposons que je remporte cette dotation...

À peine avais-je dit cela que Walter joignit ses mains comme s'il s'apprêtait à réciter une prière.

– Rassurez-moi, Walter, vous êtes bourré ?

– Complètement Adrian, mais poursuivez, je vous en supplie.

– Êtes-vous encore assez lucide pour répondre à quelques questions simples ?

– Certainement, si vous ne tardez pas trop à me les poser.

– Supposons que j'aie une chance infime de remporter ce prix et qu'en parfait gentleman je le reverse aussitôt à l'Académie. Quelle partie de cette somme notre conseil serait-il prêt à allouer à mes recherches ?

Walter toussota.

– Est-ce qu'un quart vous semblerait une offre raisonnable ? Bien entendu, nous mettrions un nouveau bureau à votre disposition, une assistante à temps plein, et si vous le souhaitez quelques collègues pourraient être dégagés de leurs occupations et rattachés à vos travaux.

– Surtout pas !

– Alors, aucun collègue... et pour l'assistante ?

Je resservis le verre de Walter. La pluie redoublait, il n'aurait pas été humain de le laisser repartir par ce temps et surtout dans l'état dans lequel il était.

– Foutu pour foutu, je vais aller vous chercher une couverture et vous dormirez sur le canapé.

– Je ne veux pas m'imposer...

– C'est déjà fait.

– Et pour la Fondation ?

– Quand doit avoir lieu cette cérémonie ?

– Dans deux mois.

– Et le délai limite des dépôts de candidatures ?

– Trois semaines.

– Pour l'assistante, j'y réfléchirai, mais commencez par faire rouvrir la porte de mon bureau.

– À la première heure, et je tiens le mien à votre entière disposition.

– Vous êtes en train de m'embarquer dans une drôle d'histoire, Walter.

– Ne croyez pas cela. La Fondation Walsh a toujours primé les projets les plus originaux, les membres de son comité apprécient tout ce qui est, comment dire, très à l'avant-garde.

Sortant de la bouche de Walter, je doutais que cette dernière réflexion fût aussi bienveillante qu'elle pouvait le paraître. Mais l'homme était acculé et le temps n'était pas aux reproches. Il me fallait prendre une décision au plus vite. Bien sûr, la probabilité de gagner ce prix me semblait infinitésimale, mais j'étais prêt à faire n'importe quoi pour retourner à Atacama, alors qu'avais-je à perdre ?

– C'est d'accord Walter. Je prends le risque de me ridiculiser en public, mais à une seule condition : si nous gagnons, vous me promettez de me mettre dans un avion pour Santiago dans les trente jours qui suivent.

– Je vous accompagnerai personnellement à l'aéroport, Adrian, je vous en fais la promesse.

– Alors, dans ce cas, marché conclu !

Walter bondit du canapé, vacilla et se rassit aussitôt.

– Assez trinqué pour ce soir. Prenez ce plaid, il vous tiendra chaud pendant la nuit. Quant à moi, je vais me coucher.

Walter me héla alors que je montais l'escalier.

– Adrian ? Puis-je vous demander ce qui était « foutu pour foutu ? »

– Ma soirée, Walter !

*

*     *

Paris

Keira s'était endormie dans le lit de sa sœur. Une bouteille d'un honnête vin, un plateau-repas, des mots déliés au fil de la soirée, un vieux film en noir et blanc qui passait sur une chaîne du câble, la ronde des claquettes emmenée par Gene Kelly fut le dernier souvenir de la nuit. Quand la lumière du jour la réveilla, le vin de la veille, qui n'était peut-être pas si honnête que cela, vint battre jusqu'à ses tempes.

– Nous avons beaucoup picolé ? demanda Keira en entrant dans la cuisine.

– Oui ! répondit Jeanne en grimaçant. Je t'ai préparé du café.

Jeanne s'assit à la table et fixa le miroir accroché au mur, le visage de sa sœur et le sien s'y reflétaient.

– Qu'est-ce que tu as à me regarder comme cela ? demanda Keira.

– Rien.

– Tu me fixes dans un miroir alors que je suis assise en face de toi, et rien ?

– C'est un peu comme lorsque tu es à l'autre bout du monde. J'ai perdu l'habitude de t'avoir près de moi. Il y a des photos de toi un peu partout dans cet appartement, j'en ai même une qui traîne dans un tiroir de mon bureau au musée. Il m'arrive quotidiennement de te dire bonsoir ou bonjour ; dans des moments un peu plus difficiles, je te tiens de longues conversations, jusqu'à ce que je me rende compte que ce ne sont pas des conversations mais des monologues. Pourquoi tu n'appelles jamais ? Si au moins tu te donnais cette peine, je te sentirais peut-être moins lointaine. Merde, je suis ta sœur Keira !

– Bon, Jeanne, je t'arrête tout de suite. Un des rares avantages du célibat est de ne pas avoir à souffrir de scènes de ménage ; alors, s'il te plaît, pas entre nous ! Il n'y a pas vraiment de cabines téléphoniques dans la vallée de l'Omo, pas de réseau cellulaire, juste une liaison satellite qui marche quand elle le veut. Chaque fois que je me suis rendue à Jimma, je t'ai appelée.

– Tous les deux mois ? Et quels moments de complicité ! « Tu vas bien ?... La ligne n'est pas terrible... Quand rentres-tu ?... Je n'en sais rien, le plus tard possible, on fouille toujours, et toi le musée, ton jules ?... Mon jules s'appelle Jérôme, depuis trois ans, tu pourrais t'en souvenir !... » J'étais séparée de lui, mais je n'avais ni le temps ni l'envie de te le dire et puis, à quoi bon, deux trois mots de plus et tu raccrochais.

– Ta sœur est mal élevée, Jeanne, elle a tout d'une sale égoïste, n'est-ce pas ? Mais tu es en partie responsable, puisque tu es l'aînée et que tu as toujours été mon modèle.

– Laisse tomber, Keira.

– Bien sûr que je laisse tomber, je ne rentrerai pas dans ton jeu !

– Quel jeu ?

– Laquelle de nous deux réussira à culpabiliser l'autre ! Je suis face à toi, pas en photo, pas dans ce miroir, alors regarde-moi et parle-moi.

Jeanne se leva, mais Keira la rattrapa brusquement par le poignet, la forçant à se rasseoir.

– Tu me fais mal, idiote.

– Je suis paléoanthropologue, je ne travaille pas dans un musée, je n'ai pas eu le temps de connaître un Pierre, un Antoine, ou un Jérôme depuis des années ; je n'ai pas d'enfant ; j'ai la chance insolente de faire un métier difficile et que j'aime, de vivre une passion qui n'a rien de coupable. Si tu t'emmerdes dans ta vie, ne me balance pas tes regrets à la figure, si je te manque, trouve une façon plus douce de me le dire.

– Tu me manques, Keira, bredouilla Jeanne en quittant la cuisine.

Keira contempla son reflet dans le miroir.

– Je suis vraiment la reine des connes, murmura-t-elle.

Et depuis la salle de bains attenante, séparée par une fine cloison, Jeanne sourit en se brossant les dents.

Au début de l'après-midi, Keira traversa le quai Branly pour rejoindre sa sœur au musée ; avant de la retrouver dans son bureau, elle décida de s'offrir une visite de l'exposition permanente. Elle admirait un masque, espérant en deviner la provenance, quand une voix lui souffla à l'oreille :

– C'est un masque malinké. Il vient du Mali. Ce n'est pas une pièce particulièrement ancienne, mais elle est très belle.

Keira sursauta avant de reconnaître cet Ivory qui l'avait accueillie la veille.

– Je crains que votre sœur ne soit toujours en réunion. J'ai cherché à la joindre il y a quelques instants, mais l'on m'a fait savoir qu'elle serait occupée pendant encore une bonne heure.

– « On » vous a fait savoir ?

– Les musées sont des microcosmes, avec leurs hiérarchies entre départements, divisions, domaines de compétences. L'homme est un étrange animal, il a besoin de vivre en société et il ne peut s'empêcher de la segmenter. C'est probablement ce qui nous reste d'instinct grégaire. Créer des espaces communautaires pour se rassurer de nos peurs. Mais je dois vous ennuyer avec mes bavardages. Vous devez savoir tout cela mieux que moi, n'est-ce pas ?

– Vous êtes un drôle de bonhomme, répliqua Keira.

– Probablement, répondit Ivory en riant de bon cœur. Et si nous allions discuter de tout cela autour d'un rafraîchissement dans le jardin. L'air est doux, autant en profiter.

– Discuter de quoi ?

– Eh bien de ce qu'est un drôle de bonhomme ? J'allais vous interroger sur cette question.

Ivory entraîna Keira vers le café situé dans le patio du musée. Au milieu de l'après-midi, les tables étaient presque toutes inoccupées. Keira choisit la plus éloignée de la grande sculpture de tête Moaï.

– Avez-vous découvert quelque chose d'important le long des rives de l'Omo ? reprit Ivory.

– J'ai trouvé un petit garçon de dix ans qui avait perdu ses parents. D'un point de vue archéologique, c'est assez limité.

– Mais, du point de vue de cet enfant, j'imagine que c'était bien plus important que quelques ossements enfouis sous la terre. Je crois savoir qu'une vilaine météo a ruiné vos travaux et vous a chassée de votre lieu de fouilles.

– Une tempête, assez puissante pour me ramener jusqu'ici !

– Très inhabituel pour la région. Jamais le Shamal n'avait viré vers l'ouest.

– Comment êtes-vous au courant de tout cela ? J'imagine que cela n'a pas fait la une des quotidiens ?

– Non, j'en conviens, c'est votre sœur qui m'a parlé de vos mésaventures. Je suis de nature curieuse, parfois un peu trop, il m'a suffi de pianoter sur le clavier de mon ordinateur.

– Que pourrais-je bien vous raconter de plus pour satisfaire votre curiosité ?

– Que cherchiez-vous vraiment dans la vallée de l'Omo ?

– Monsieur Ivory, si je vous le disais, j'aurais statistiquement plus de chance que vous vous moquiez de moi, que de vous intéresser à mes travaux.

– Mademoiselle Keira, si les statistiques avaient gouverné ma vie, j'aurais étudié les mathématiques et non l'anthropologie. Tentez donc votre chance.

Keira dévisagea son interlocuteur. Ce vieil homme avait un regard captivant.

– Je cherchais les grands-parents de Toumaï et d'Ardipithecus Kadabba. Certains jours, j'imaginais même découvrir les arrière-grands-parents de ses arrière-grands-parents.

– Rien que cela ? Vous voulez trouver le plus vieux squelette que l'on puisse apparenter au genre humain ? L'homme zéro !

– N'est-ce pas ce que nous cherchons tous, pourquoi m'interdirais-je ce rêve ?

– Et pourquoi dans la vallée de l'Omo ?

– L'instinct féminin peut-être !

– Chez une chasseuse de fossiles ? Sérieusement !

– Touchée ! répondit Keira. À la fin du vingtième siècle, nous étions convaincus que Lucy1, une jeune femme morte il y a un peu plus de trois millions d'années était la mère de l'humanité. Au cours de la dernière décennie, ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre, des paléoanthropologues ont découvert des ossements d'hominidés vieux de huit millions d'années. La communauté scientifique continue de débattre, pour ne pas dire de se battre sur les différentes lignées que l'on doit, ou non, rattacher à l'espèce humaine. Que nos ancêtres fussent bipèdes ou quadrupèdes, ce n'est pas ce qui compte pour moi. Je ne crois même pas que ce soit le véritable débat sur l'origine de l'homme. Tous ne pensent qu'à la mécanique du squelette, au mode de vie, à l'alimentation.

Une serveuse s'approcha, Ivory la congédia d'un geste de la main.

– Voilà qui est bien présomptueux, et qu'est-ce qui définirait l'origine de l'homme selon vous ?

– La pensée, les sentiments, la raison ! Ce qui fait que nous sommes différents des autres espèces n'est pas d'être végétariens ou carnivores, ni le degré d'agilité acquis dans notre façon de marcher. Nous cherchons à savoir d'où nous venons sans vouloir regarder ce que nous sommes aujourd'hui : des prédateurs d'une extrême complexité et d'une incroyable diversité, capables d'aimer, de tuer, de construire et de s'autodétruire, de résister à l'instinct de survie qui régit le comportement de toutes les autres espèces animales. Nous sommes doués d'une intelligence extrême, d'un savoir en perpétuelle évolution et pourtant parfois si ignorants. Mais nous devrions commander nos boissons, c'est la seconde fois que notre serveuse tente sa chance.

Ivory demanda deux thés et se pencha vers Keira.

– Vous ne m'avez toujours pas dit pourquoi la vallée de l'Omo, ni ce que vous y cherchiez vraiment d'ailleurs.

– Que nous soyons européens, asiatiques ou africains, quelle que soit la couleur de notre peau, nous portons tous un gène identique ; nous sommes des milliards, chacun différent des autres et, pourtant, nous descendons tous d'un seul être. Comment est-il apparu sur la Terre, et pourquoi ? C'est lui que je cherche, le premier homme ! Et je suis prête à croire qu'il a bien plus de dix ou vingt millions d'années.

– En plein Paléogène ? Vous avez perdu la tête !

– Vous voyez, j'avais raison pour les statistiques, et maintenant c'est moi qui vous ennuie avec mes histoires.

– J'ai dit que vous aviez perdu la tête, pas la raison !

– C'est très délicat de votre part. Et vous, Ivory, quelles recherches faites-vous ?

– Je suis arrivé à un âge où l'on fait semblant et où tout le monde autour de vous fait mine de ne pas s'en rendre compte. Je ne recherche plus rien, je suis entré dans l'âge où l'on préfère ranger ses dossiers plutôt que d'en ouvrir de nouveaux. Mais ne faites pas cette tête, si vous connaissiez vraiment mon âge, vous verriez que je tire plutôt bien mon épingle du jeu. Ne tentez même pas de me le demander, c'est un secret que j'emporterai dans la tombe.

À son tour, Keira se pencha vers Ivory, découvrant le collier qu'elle portait autour du cou.

– Vous ne les faites pas !

– C'est gentil de me le dire, mais je le sais ! Voulez-vous que nous en apprenions plus sur cet étrange objet ?

– Je vous l'ai dit, c'est juste un cadeau offert par un petit garçon.

– Mais, hier, vous me disiez aussi que vous seriez tentée d'en connaître la véritable provenance.

– En effet, pourquoi pas ?

– Nous pourrions commencer par essayer de le dater ? S'il s'agit bien d'un morceau de bois, une simple analyse au carbone 14 devrait nous renseigner.

– À condition qu'il n'ait pas plus de cinquante mille années.

– Vous l'imaginez aussi ancien que cela ?

– Depuis que j'ai fait votre connaissance, Ivory, je deviens méfiante sur les questions d'âge.

– Je préfère prendre cela pour un compliment, répondit le vieux savant en se levant. Suivez-moi.

– Vous n'allez pas me dire qu'il y a un accélérateur de particules caché dans les sous-sols du musée ?

– Non, je ne vous le dirai pas, répondit Ivory en riant.

– Et vous n'avez pas non plus un vieil ami à Saclay qui va bouleverser le programme de recherches du Commissariat à l'énergie atomique, juste pour étudier mon collier ?

– Non plus, et j'en suis bien désolé, je vous l'assure.

– Alors, où allons-nous ?

– Dans mon bureau, où voulez-vous que nous allions ?

Keira suivit Ivory jusqu'aux ascenseurs. Elle s'apprêtait à l'interroger, mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps.

– Si vous attendiez que nous soyons confortablement installés, dit-il avant même qu'elle ait prononcé un mot, je vous promets que vous vous épargneriez beaucoup de questions inutiles.

La cabine s'éleva vers le troisième étage.

Ivory prit place derrière son bureau et invita Keira à s'asseoir dans un fauteuil. Elle se releva aussitôt pour voir de plus près ce qu'il pouvait bien taper sur le clavier de son ordinateur.

– Internet ! Depuis que j'ai découvert ce truc-là, j'en suis dingue. Si vous saviez le nombre d'heures que j'y passe ! Heureusement que je suis veuf, sinon, je crois que ce hobby aurait tué ma femme, ou plutôt c'est elle qui m'aurait tué. Savez-vous que sur la « sphère » – c'est un mot très « in » que mes étudiants m'ont appris – bref, sur la sphère ou la toile – cela se dit aussi – on ne cherche plus une information, on la « googlelise » ! Ce n'est pas hilarant ? J'adore ce nouveau vocabulaire, et le plus drôle c'est que lorsqu'un terme m'échappe, eh bien, je le tape aussi sur Internet et, hop, j'en obtiens aussitôt le sens. Je vous le dis, on trouve presque tout, même des laboratoires privés qui pratiquent des analyses au carbone 14, épatant non ?

– Quel âge avez-vous vraiment, Ivory ?

– Je le réinvente chaque jour, Keira, l'important est de ne pas se laisser aller.

Ivory imprima une liste d'adresses et l'agita fièrement devant les yeux de son invitée.

– Nous n'avons plus qu'à passer quelques appels pour trouver ceux qui accepteront de traiter notre demande à un prix convenable et dans des délais raisonnables, conclut-il.

Keira regarda sa montre.

– Votre sœur ! s'exclama Ivory. Je crois qu'elle doit être libérée de sa réunion depuis un bon moment maintenant. Allez la rejoindre, je m'occupe de tout.

– Non, je reste, dit Keira gênée, je ne peux pas vous laisser faire ce travail tout seul.

– Mais si, j'insiste, après tout, je me pique autant à ce jeu que vous, peut-être même plus encore. Allez rejoindre Jeanne et revenez me voir demain. Nous en saurons plus.

Keira remercia le professeur.

– Accepteriez-vous de me confier votre collier pour la soirée ? Je vais en prélever un infime fragment qui servira à l'analyser. Je vous promets d'agir avec le doigté d'un chirurgien, il n'y paraîtra rien.

– Bien sûr, mais j'ai déjà essayé plusieurs fois et je n'ai jamais réussi ne serait-ce qu'à l'égratigner.

– Aviez-vous une pointe en diamant comme celle-ci ? demanda Ivory en sortant fièrement de son tiroir l'outil de découpe.

– Vous êtes décidément plein de ressources, Ivory ! Non, je n'avais pas un tel scalpel.

Keira hésita un instant et abandonna le collier sur le bureau d'Ivory. Ce dernier dénoua délicatement le lacet en cuir qui enserrait l'objet triangulaire et rendit la cordelette à sa propriétaire.

– À demain, Keira, passez quand vous voudrez, je serai là.

*

*     *

1- Lucy fut découverte le 30 novembre 1974 à Hadar, sur les bords de la rivière Awash, dans le cadre d'un projet regroupant une trentaine de chercheurs éthiopiens, américains et français, dirigé par Donald Johanson, Maurice Taïeb et Yves Coppens. Le squelette fut baptisé Lucy car ses découvreurs fredonnaient à longueur de journée la chanson des Beatles « Lucy in the Sky with Diamonds ».

Londres

– Non, non, non Adrian ! Votre propos endormirait jusqu'au public d'un concert d'AC/DC.

– Qu'est-ce que AC/DC vient faire là-dedans ?

– Absolument rien, mais c'est le seul groupe de hard-rock dont je connaisse le nom. Ce n'est pas un prix que le comité de la Fondation va distribuer, mais une balle dans la tête à ceux qui vous écouteront encore... afin d'abréger leurs souffrances !

– Bon, cette fois, je crois que j'ai bien compris, Walter ! Si mon texte est si rébarbatif, eh bien, trouvez-vous un autre orateur.

– Qui rêverait lui aussi de retourner au Chili ? Désolé, je n'ai pas le temps.

Je tournai la page de mon cahier et toussotai avant de reprendre la lecture.

– Vous allez voir, dis-je à Walter, la suite est bien plus intéressante, vous n'aurez pas le loisir de vous ennuyer.

Mais, à l'énoncé de la troisième phrase, Walter parodia un ronflement.

– Soporifique ! s'exclama-t-il en ouvrant l'œil droit. Parfaitement assommant !

– Vous voulez dire que je suis chiant ? !

– Voilà, chiant, c'est tout à fait cela. Vos étoiles extraordinaires ne sont que de simples combinaisons de chiffres et de lettres impossibles à retenir. Qu'est-ce que vous voulez que les membres du jury aient à faire de X321 et de ZL254, nous ne sommes pas dans un épisode de Star Trek, mon pauvre ami ! Quant à vos galaxies lointaines, vous nous en définissez les distances en années-lumière ! Qui sait compter en années-lumière, je vous le demande ? Votre charmante voisine ? Votre dentiste ? Votre maman peut-être ? C'est ridicule. Personne ne peut survivre à une telle indigestion de chiffres.

– Mais merde à la fin, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Que je baptise mes constellations, tomates, poireaux et pommes de terre pour que votre mère comprenne mes travaux ?

– Vous ne me croirez sans doute pas, mais elle vous a lu.

– Votre mère a lu ma thèse ?

– Absolument !

– J'en suis très flatté.

– Elle est horriblement insomniaque. Plus aucun médicament n'y faisait, et j'ai eu l'idée de lui rapporter un exemplaire broché de votre œuvre. Il faudrait que vous vous remettiez à écrire, elle va bientôt être en manque !

– Mais qu'attendez-vous de moi, à la fin !

– Que vous nous parliez de vos recherches en des termes accessibles à des êtres normaux. Ce que cette manie des mots savants est agaçante à la fin. Regardez, en médecine par exemple, pourquoi un tel charabia ? Être malade ne suffit pas ? A-t-on besoin d'entendre que nous avons une dysplasie de la hanche, le mot déformation ne convient pas ?

– Je suis désolé d'apprendre que vos os vous font souffrir, mon cher Walter.

– Oui, eh bien, ne le soyez pas, je ne parlais pas de moi. C'est mon chien qui souffre d'une « dysplasie ».

– Vous avez un chien ?

– Oui, un charmant jack russell. Il est chez ma mère ; et si elle lui a fait la lecture des dernières pages de votre thèse, ils doivent dormir profondément tous les deux.

J'avais envie d'étrangler Walter, mais je me suis lâchement contenté de le dévisager. Sa patience me déconcertait, sa volonté aussi. Sans que je ne sache vraiment comment, ma langue s'est déliée et, pour la première fois depuis mon enfance, je me suis entendu dire à voix haute :

« Où commence l'aube ? »...

Au petit matin, Walter ne dormait toujours pas.

*

*     *

Paris

Keira n'arrivait pas à trouver le sommeil. De peur de réveiller sa sœur, elle avait quitté la chambre pour aller s'installer sur le canapé du salon. Combien de fois avait-elle maudit la dureté de son lit de camp ? Et pourtant, comme il lui manquait ! Elle se releva et avança jusqu'à la fenêtre. Ici, pas de nuit étoilée, juste une rangée de réverbères qui luisaient dans la rue déserte. Il était 5 heures du matin, à cinq mille huit cents kilomètres de là, dans la vallée de l'Omo, le jour était déjà levé et Keira cherchait à deviner ce qu'Harry pouvait bien faire. Elle retourna sur le canapé et, perdue dans ses pensées, elle s'endormit enfin.

Au milieu de la matinée, un appel du professeur Ivory la tira de ses rêves.

– J'ai deux nouvelles à vous annoncer.

– Commencez par la mauvaise ! répondit Keira en s'étirant.

– Vous aviez raison, même avec ce diamant dont j'étais si fier, je n'ai pas réussi à prélever le moindre fragment de votre bijou.

– Je vous l'avais dit. Et la bonne ?

– Un laboratoire en Allemagne peut traiter notre demande dans le courant de la semaine.

– Cela va coûter cher ?

– Ne vous en souciez pas pour l'instant, ce sera là une petite contribution de ma part.

– C'est hors de question Ivory, et puis il n'y a aucune raison.

– Mon Dieu, soupira le vieil homme, pourquoi faut-il trouver une raison à chaque chose. Le plaisir de la découverte n'est-il pas suffisant ? Vous voulez un prétexte, alors en voici un, votre objet mystérieux m'a tenu en éveil presque toute la nuit et, croyez-moi, pour un vieil homme qui bâille d'ennui à longueur de journée, cela vaut bien plus que la modique somme réclamée par ce laboratoire.

– Moitié-moitié alors, c'est cela ou rien !

– Alors moitié-moitié ! Vous acceptez donc que je leur envoie votre précieux objet, il faudra que vous vous en sépariez quelque temps.

Keira n'y avait pas pensé et l'idée de ne plus porter son pendentif la contraria, mais le professeur semblait si enthousiaste, si heureux de relever un nouveau défi que Keira ne trouva pas le courage de se défiler.

– Je pense pouvoir vous le rendre au plus tard mercredi. Je l'enverrai par courrier express. En attendant, je vais me replonger dans mes vieux livres afin de voir si une quelconque iconographie révélerait un objet comparable.

– Vous êtes sûr que tout ce mal que vous vous donnez en vaut bien la peine ? demanda Keira.

– Mais de quel mal parlez-vous, enfin ? Je ne vois là que du bien ! Je vous laisse, pour une fois, grâce à vous, un vrai travail m'attend !

– Merci Ivory, dit Keira en raccrochant.

La semaine passa. Keira renouait avec ses collègues et amis qu'elle n'avait pas revus depuis fort longtemps. Chaque soirée était l'occasion d'un repas entre copains dans un petit restaurant de la capitale, ou dans l'appartement de sa sœur. Les conversations tournaient souvent autour des mêmes sujets, la plupart du temps étrangers à Keira, qui s'ennuyait. Jeanne lui en avait même fait le reproche, alors qu'elles sortaient d'un dîner un peu plus bavard que les précédents.

– Ne viens plus si ces soirées t'emmerdent autant, avait sermonné Jeanne.

– Mais je ne me suis pas emmerdée !

– Eh bien le jour où tu t'ennuies vraiment, préviens-moi, que je me prépare au spectacle. À table, tu avais l'air d'un morse échoué sur la banquise.

– Mais bon sang, Jeanne, comment fais-tu pour supporter ce genre de conversations !

– Cela s'appelle avoir une vie sociale.

– Ça, une vie sociale ? éclata de rire Keira en hélant un taxi. Ce type qui reprenait toutes les banalités lues dans la presse pour nous imposer un discours à n'en plus finir sur la crise ? Son voisin qui se nourrit de résultats sportifs comme les singes se régalent de bananes ? La psy en herbe avec ses lieux communs sur l'infidélité ? L'avocat et ses vingt minutes sur la recrudescence de la criminalité en milieu urbain parce qu'on lui a volé son scooter ? Trois heures de cynisme absolu ! Théories et contre-théories du désespoir humain, c'est pathétique !

– Tu n'aimes personne, Keira ! avait dit Jeanne alors que le taxi les déposait en bas de chez elle.

La dispute s'était achevée un peu plus tard dans la nuit. Et pourtant, le lendemain, Keira accompagna sa sœur à une autre soirée. Peut-être parce que la solitude dans laquelle elle avait vécu ces derniers temps était plus profonde qu'elle ne voulait l'admettre.

C'est au cours du week-end suivant, en traversant le jardin des Tuileries, alors qu'une averse s'apprêtait à tomber, qu'elle croisa Max. Tous deux couraient dans l'allée centrale, tentant de rejoindre la grille de l'entrée de Castiglione, avant que l'ondée éclate. Essoufflé, Max s'était arrêté devant l'escalier, au pied du socle où deux lions en bronze s'attaquent à un rhinocéros ; de l'autre côté des marches, Keira avait pris appui sur celui où deux lionnes déchiquettent un sanglier agonisant.

– Max ? C'est toi ?

Bel homme, Max n'en était pas moins terriblement myope ; derrière ses lunettes embuées, tout n'était que brouillard, mais il aurait reconnu la voix de Keira parmi cent autres.

– Tu es à Paris ? demanda-t-il surpris en essuyant ses verres.

– Oui, comme tu le vois.

– Maintenant, je le vois ! dit-il en reposant la monture sur son nez. Tu es là depuis longtemps ?

– Dans le parc ? Une petite demi-heure, répondit Keira gênée.

Max l'observa attentivement.

– Je suis à Paris depuis quelques jours, finit-elle par concéder.

Un grondement dans le ciel les convainquit tous deux d'aller trouver refuge sous les arcades de la rue de Rivoli. Une pluie diluvienne se mit à tomber.

– Tu ne comptais pas m'appeler ? interrogea Max.

– Bien sûr que si.

– Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait ? Pardonne-moi, je te bombarde de questions idiotes. Si tu avais eu envie que nous nous voyions, tu m'aurais téléphoné.

– Je ne savais pas vraiment comment m'y prendre.

– Alors, tu as eu raison, il suffisait d'attendre que la providence nous mette sur le même chemin...

– Je suis contente de te voir, interrompit Keira.

– Moi aussi je suis content de te voir.

Max lui proposa d'aller prendre un verre au bar de l'hôtel Meurice.

– Tu es là pour combien de temps ? Et voilà que je recommence avec mes questions !

– Ce n'est pas très grave, répondit Keira. Je viens d'enchaîner six soirées où les gens ne parlaient que de politique, de grèves, d'affaires et de petits ragots. Personne ne semble plus s'intéresser à personne, j'ai fini par penser que j'étais invisible ; je me serais pendue avec ma serviette de table pour que quelqu'un me demande comment j'allais et prenne le temps d'écouter la réponse.

– Comment vas-tu ?

– Comme un lion en cage.

– Et tu es dans cette cage depuis combien de temps, au moins une petite semaine ?

– Un peu plus.

– Tu restes ou tu repars ?

Keira parla à Max de ses péripéties éthiopiennes et de son retour forcé. L'espoir de trouver le moyen de financer une nouvelle expédition lui semblait bien mince. À 20 heures, elle s'éclipsa pour téléphoner à Jeanne et la prévenir qu'elle rentrerait tard.

Max et elle dînèrent au Meurice et chacun raconta ce qu'il avait fait de sa vie au cours de ces trente-six derniers mois où ils ne s'étaient plus revus. Après le départ de Keira et leur séparation, Max avait fini par abandonner son poste d'enseignant en archéologie à la Sorbonne, pour reprendre l'imprimerie de son père décédé d'un cancer l'an passé.

– Tu es imprimeur maintenant ?

– La bonne phrase était : « Je suis désolée pour ton papa », répliqua Max en souriant.

– Mais, mon Max, tu me connais, je ne dis jamais la phrase qu'il faut. Je suis désolée pour ton papa... je croyais me souvenir que vous ne vous entendiez pas bien.

– Nous avions fini par nous réconcilier... à l'hôpital de Villejuif.

– Pourquoi avoir quitté ton poste, tu adorais ton métier ?

– J'adorais surtout les excuses qu'il me donnait.

– Quelles excuses ? Tu étais un très bon prof.

– Je n'ai jamais eu cette folie qui t'anime et t'entraîne sur le terrain.

– Et l'imprimerie, c'est mieux ?

– Au moins, je regarde la vérité en face. Je ne prétends plus attendre la mission qui m'aurait permis de faire la découverte du siècle. J'en ai eu assez de mes bobards. J'étais un archéologue d'amphithéâtre juste bon à séduire les étudiantes.

– Dis donc, j'ai fait partie du club ! ironisa Keira.

– Tu as été plus que cela, et tu le sais très bien. Je suis un aventurier des faubourgs de Paris. Maintenant, au moins, je suis lucide. Et toi, tu as trouvé ce que tu cherchais là-bas ?

– Si tu parles de mes fouilles, non, juste quelques sédiments qui me convainquent que j'étais sur la bonne piste, que je ne me trompe pas. Mais ce que j'ai découvert, c'est un mode de vie qui me convient.

– Donc, tu vas repartir...

– Vérité pour vérité, j'ai envie de passer la nuit avec toi Max, et pourquoi pas celle de demain. Mais lundi j'aurai envie d'être seule, et les jours suivants aussi. Si je peux repartir, je le ferai aussitôt que possible. Quand ? Je n'en sais rien. D'ici là, il faut que je trouve du travail.

– Avant de me proposer de coucher avec toi, tu pourrais au moins me demander si j'ai quelqu'un dans ma vie ?

– Si c'était le cas, tu l'aurais appelée, il est minuit passé.

– Si c'était le cas, je n'aurais pas dîné avec toi. Tu as des pistes pour trouver du boulot ?

– Non, pour l'instant aucune, je n'ai pas beaucoup d'amis dans le métier.

– Je pourrais griffonner sur cette nappe, en deux minutes, une liste de chercheurs qui seraient ravis d'accueillir quelqu'un comme toi dans leur équipe.

– Je ne veux pas contribuer à la découverte d'un autre. J'ai déjà fait mes années de stages, je veux mener mon propre projet.

– Tu veux venir travailler à l'imprimerie en attendant ?

– Je garde de bons souvenirs de mes années à tes côtés à la Sorbonne, mais j'avais vingt-deux ans. Les rotatives, ce n'est pas vraiment mon truc. Et puis je ne crois pas que ce serait une bonne idée, répondit Keira en souriant. Mais merci de ta proposition.

Au petit matin, Jeanne trouva le sofa du salon, vide. Elle regarda son téléphone portable, sa sœur ne lui avait pas laissé de message.

*

*     *

Londres

La date fatidique où les dossiers de candidatures devaient être déposés auprès de la Fondation Walsh approchait. Le grand oral se tiendrait dans un peu moins de deux mois. Je passais mes matinées chez moi, communiquant avec des confrères aux quatre coins du globe et répondant à mes mails, en priorité à ceux que je recevais de temps à autre de mes collègues d'Atacama. Walter venait me chercher vers midi et nous nous rendions au pub où je lui résumais l'avancement de mon dossier. Puis les après-midi se poursuivaient dans la grande bibliothèque de l'Académie à compulser des ouvrages que j'avais pourtant déjà lus maintes fois, pendant que Walter parcourait mes notes. Le soir, il m'arrivait d'aller me distraire en flânant du côté de Primrose Hill et je m'évadais le week-end, sillonnant les allées du marché aux puces de Camden Lock. Chaque jour, je reprenais goût à ma vie londonienne, aux quartiers de ma ville, nouant une certaine complicité avec Walter.

*

*     *

Paris

Le mercredi, Ivory reçut les résultats du laboratoire situé près de Dortmund, en Allemagne. Il prit en notes le rapport d'analyses que son interlocuteur lui dictait et demanda à ce dernier de bien vouloir expédier l'objet qu'il lui avait confié à un autre laboratoire, dans la périphérie de Los Angeles. Après avoir raccroché, il hésita un long moment et passa un autre appel, depuis son portable cette fois. On le fit patienter avant de le mettre en relation.

– Cela fait bien longtemps !

– Nous n'avions pas vraiment de raison de nous reparler, dit Ivory. Je viens de vous envoyer un courrier électronique, prenez-en connaissance aussitôt que vous le pourrez, j'ai de bonnes raisons de croire que vous ne tarderez pas à vouloir me joindre.

Ivory raccrocha et regarda sa montre. La communication avait duré moins de quarante secondes. Il quitta son bureau, ferma la porte à clé et descendit au rez-de-chaussée. Il profita de ce qu'un groupe d'étudiants avait envahi le hall du musée pour se faufiler discrètement hors de l'établissement.

Remontant le quai Branly, il traversa la Seine, ouvrit son téléphone portable, en ôta la puce et la jeta dans le fleuve. Puis il se rendit à la brasserie de l'Alma, emprunta les escaliers menant vers le sous-sol, entra dans la cabine téléphonique et attendit que la sonnerie retentisse.

– Comment cet objet est-il arrivé entre vos mains ?

– Les plus grandes découvertes sont souvent le fruit du hasard, certains appellent cela le destin, d'autres, la chance.

– Qui vous l'a remis ?

– Peu importe et je préfère garder cela secret.

– Ivory, vous rouvrez un dossier clos depuis fort longtemps, et le rapport que vous m'avez communiqué ne prouve pas grand-chose.

– Rien ne vous obligeait à me rappeler aussi vite.

– Qu'est-ce que vous voulez ?

– J'ai fait expédier l'objet en Californie pour une série de tests complémentaires, mais il faudra que le coût des analyses vous soit facturé directement. Ce n'est plus dans mes moyens.

– Et le propriétaire de cet objet, est-il au courant ?

– Non, il n'a pas la moindre idée de ce dont il s'agit, et bien entendu je ne compte pas lui en dire plus.

– Quand espérez-vous en savoir plus ?

– Je devrais recevoir les premiers résultats dans quelques jours.

– Recontactez-nous si cela en vaut la peine et envoyez-moi la facture, nous la réglerons. Au revoir Ivory.

Le professeur raccrocha le combiné, il resta quelques instants dans la cabine, se demandant s'il avait pris la bonne décision. Il paya sa consommation au comptoir et repartit vers le musée.

*

*     *

Keira avait frappé à la porte du bureau. Sans réponse, elle était redescendue s'informer à l'accueil. L'hôtesse lui confirma avoir vu le professeur. Peut-être le trouverait-elle au café ? Keira parcourut le jardin du regard. Sa sœur déjeunait en compagnie d'un collègue, elle quitta sa table pour venir à sa rencontre.

– Tu aurais pu m'appeler.

– Oui, j'aurais pu. Tu as vu Ivory ? Je n'arrive pas à le trouver.

– J'ai parlé avec lui ce matin, mais je ne passe pas mon temps à le surveiller et puis le musée est grand. Où as-tu disparu ces deux derniers jours ?

– Jeanne, tu fais attendre la personne avec qui tu déjeunes, tu pourrais peut-être remettre ton interrogatoire à plus tard.

– Je me suis inquiétée, c'est tout.

– Eh bien, tu vois, je suis en parfaite santé, tu n'as plus aucune raison de t'en faire.

– Tu dînes avec moi ce soir ?

– Je ne sais pas, il n'est que midi.

– Pourquoi es-tu pressée comme ça ?

– Ivory m'a laissé un message, il m'a demandé de passer le voir et il n'est pas là.

– Eh bien il est ailleurs, je te l'ai dit, le musée est grand, il doit être quelque part dans les étages. C'est si urgent ?

– Je crois que ton copain est en train de manger ton dessert.

Jeanne jeta un œil vers son collègue qui l'attendait patiemment en feuilletant une revue, quand elle se retourna, sa sœur avait disparu.

Keira traversa le premier étage, puis le second et, prise d'un doute, elle rebroussa chemin vers le bureau d'Ivory. Cette fois la porte était ouverte et le professeur assis dans son fauteuil. Il leva la tête.

– Ah vous voilà, c'est gentil d'être venue.

– Je suis passée tout à l'heure, je vous ai cherché partout, mais vous n'étiez nulle part.

– Vous n'avez pas essayé les toilettes pour hommes, j'espère ?

– Non, répondit Keira confuse.

– Alors ceci explique cela. Installez-vous, j'ai des informations à vous communiquer.

L'analyse au carbone 14 n'avait rien donné : soit le cadeau d'Harry avait plus de cinquante mille ans soit l'objet n'était pas organique, et donc ce n'était pas de l'ébène.

– Quand le récupérerons-nous ? demanda Keira.

– Le laboratoire nous le réexpédiera dès demain, d'ici deux jours au plus vous pourrez à nouveau l'accrocher autour de votre cou.

– Je veux que vous me disiez ce que je vous dois, ma quote-part, vous vous souvenez, nous nous étions mis d'accord.

– Les résultats n'étant pas probants, le laboratoire ne nous a rien fait payer. Les frais d'expédition s'élèvent à une centaine d'euros.

Keira déposa la moitié de la somme sur le bureau du professeur.

– Le mystère reste entier. Après tout, il s'agit peut-être d'une simple pierre volcanique ? reprit-elle.

– Aussi lisse et satinée ? J'en doute, et puis la lave fossile reste friable.

– Alors disons que c'est juste un pendentif.

– Je crois que c'est une sage décision, je vous appellerai dès que j'en aurai repris possession.

Keira quitta Ivory et décida d'aller retrouver sa sœur.

– Pourquoi tu ne me dis pas que tu as revu Max ? demanda Jeanne dès que Keira entra dans son bureau.

– Puisque tu le sais déjà, pourquoi te le dire ?

– Vous allez vous remettre ensemble ?

– Nous avons passé une soirée tous les deux et je suis rentrée dormir chez moi, si c'est ce que tu veux savoir.

– Et dimanche tu es restée seule dans ton studio ?

– Je l'ai croisé par hasard, nous sommes allés nous promener. Comment sais-tu que nous nous sommes revus ? Il t'a appelée ?

– Max, m'appeler ? Tu plaisantes, il est trop fier pour ça. Après ton départ il n'a plus jamais donné de ses nouvelles, et je crois même qu'il s'est fait un devoir d'éviter toutes les soirées où il aurait pu me rencontrer. Nous ne nous sommes plus parlé depuis votre rupture.

– Alors, comment as-tu su ?

– C'est une amie qui vous a vus à l'hôtel Meurice ; vous roucouliez, paraît-il, comme deux amants illégitimes.

– Paris est vraiment un petit village ! Eh bien non, nous ne sommes pas amants ; juste deux anciennes connaissances qui se retrouvaient le temps d'une discussion. Je ne sais pas qui est cette amie si bavarde, mais je la déteste.

– La cousine de Max, elle ne t'aime pas non plus. Je peux te demander ce que tu fabriques avec Ivory ?

– J'aime bien la compagnie des profs, ça aussi tu devrais le savoir, non ?

– Je ne me souviens pas qu'Ivory ait enseigné ?

– Tu m'ennuies avec tes questions, Jeanne.

– Alors pour ne pas t'ennuyer plus, je ne te dirai pas qu'on a livré des fleurs pour toi ce matin à la maison. La carte qui accompagnait le bouquet est dans mon sac, si cela t'intéresse.

Keira s'empara de la petite enveloppe, la décacheta et tira légèrement sur le bristol. Elle sourit et rangea le mot dans sa poche.

– Je ne dînerai pas avec toi, ce soir, je te laisse avec tes amies si bien intentionnées.

– Keira, fais attention à Max, il a mis des mois à tourner la page, ne rouvre pas des plaies si c'est pour repartir ensuite, puisque tu vas repartir, n'est-ce pas ?

– Très fort, la question qui tue planquée au beau milieu de la leçon de morale. Là, je dois dire que, dans ton rôle de grande sœur, tu excelles. Max a quinze ans de plus que moi, tu crois qu'il peut gérer sa vie et ses émotions tout seul ou tu veux que je lui propose tes services ? La sœur de la garce comme chaperon, on ne peut pas rêver mieux, non ?

– Pourquoi tu m'en veux comme ça ?

– Parce que tu juges tout, tout le temps.

– Sors, Keira, va t'amuser, j'ai du boulot et tu as entièrement raison, tu n'as plus l'âge pour que je joue à la grande sœur. De toute façon, mes conseils, tu n'en as jamais rien eu à faire. Essaie juste de ne pas le laisser encore une fois en petits morceaux, ce serait méchant et inutile pour ta réputation.

– Parce que j'ai une réputation ?

– Après ton départ, les langues se sont déliées et elles n'étaient pas très aimables à ton égard.

– Si tu savais ce que je m'en moque, j'étais bien trop loin pour les entendre, tes mauvaises langues.

– Peut-être, mais pas moi, et j'étais là pour prendre ta défense.

– Mais de quoi se mêlent tous ces gens dans ta petite vie sociale, Jeanne ? Qui sont ces bons amis qui cancanent, ragotent et médisent ?

– Ceux qui consolaient Max, j'imagine ! Ah, une dernière chose, au cas où tu te demanderais à nouveau si tu as été une petite peste avec ta sœur, la réponse est oui !

Keira quitta le bureau de Jeanne en claquant la porte. Quelques instants plus tard, elle remontait le quai Branly vers le pont de l'Alma. Traversant le fleuve, elle s'accouda au parapet et regarda une péniche qui filait vers la passerelle Debilly. Elle prit son téléphone portable et appela Jeanne.

– On ne va pas se disputer chaque fois que l'on se voit. Je viendrai te chercher demain, nous irons déjeuner, rien que toi et moi. Je te raconterai tout de mon aventure éthiopienne, bien qu'il n'y ait plus grand-chose à en dire ; et toi tu me dévoileras tout de ta vie pendant ces trois dernières années. Je te laisserai même me réexpliquer pourquoi Jérôme et toi vous êtes séparés. C'était bien Jérôme son prénom, hein ?

*

*     *

Londres

Walter ne disait rien, mais il était difficile de ne pas voir qu'il se décourageait de jour en jour. Lui expliquer mes travaux était aussi irréaliste que d'espérer lui apprendre à parler le chinois en quelques jours. L'astronomie, la cosmologie étudient des espaces si vastes que les unités utilisées pour mesurer sur terre le temps, la vitesse, les distances y sont inopérantes. Il a fallu en inventer d'autres, multiples de multiples, équations inextricables. Notre science n'est faite que de probabilités et d'incertitudes, puisque nous avançons à tâtons, incapables d'imaginer les véritables limites de cet Univers dont nous faisons partie.

Depuis deux semaines, je n'avais pas réussi à formuler une phrase sans que Walter tique sur un terme dont il ne comprenait pas le sens, un raisonnement dont la portée lui échappait.

– Walter, une fois pour toute, l'Univers est-il plat ou courbe ?

– Courbe, probablement. Enfin, si j'ai bien compris votre propos, l'Univers serait en mouvement permanent et il se dilaterait tel un tissu que l'on étire, entraînant les galaxies accrochées à ses fibres.

– C'est un peu schématique mais c'est une façon de résumer la théorie de l'Univers expansionniste.

Walter laissa tomber sa tête dans ses mains. À cette heure avancée de la soirée, la salle de la grande bibliothèque était déserte. Seules nos deux tables étaient encore éclairées.

– Adrian, je ne suis qu'un humble gestionnaire mais, tout de même, mon quotidien se passe dans l'enceinte de l'Académie des sciences. Et pourtant, je ne comprends rien à ce que vous me dites.

Je remarquai sur une table une revue qu'un lecteur avait dû oublier de ranger. Un très beau paysage du Devon figurait sur la couverture.

– Je crois que j'ai une idée pour éclaircir les vôtres, dis-je à Walter.

– Je vous écoute ?

– Vous m'avez assez entendu comme ça et j'ai trouvé bien mieux que des mots pour vous enseigner quelques notions solides sur le cosmos. Il est temps de passer de la théorie à la pratique. Suivez-moi !

J'ai entraîné mon acolyte par le bras et nous avons traversé ensemble le hall de la bibliothèque d'un pas soutenu. Une fois dans la rue, je hélai un taxi et lui demandai de nous déposer au plus vite à mon domicile. En arrivant, j'emmenai cette fois Walter non vers la porte de ma maison, mais vers celle d'un petit box attenant.

– C'est une salle de jeu clandestine qui se trouve derrière ce rideau de fer ? me demanda Walter l'œil goguenard.

– Désolé de vous décevoir, c'est juste un garage, répondis-je en soulevant le hayon.

Walter laissa échapper un sifflement. Bien que sa cote soit inférieure à celle d'une citadine moderne, ma vieille MG de 1962 provoquait souvent ce genre de réaction.

– Nous allons en balade ? demanda Walter enthousiaste.

– Si elle veut bien démarrer, dis-je en faisant tourner la clé de contact.

Quelques coups d'accélérateur et le moteur vrombit presque au quart de tour.

– Montez et ne cherchez pas votre ceinture de sécurité, il n'y en a pas !

Une demi-heure plus tard, nous quittions la périphérie de Londres.

– Où allons-nous ? demanda Walter en essayant de maîtriser sur son front la seule mèche de cheveux rebelle qu'il possédait encore.

– Au bord de la mer, nous y serons dans trois heures.

Et, pendant que nous filions à bonne allure sous un beau ciel étoilé, je pensais au plateau d'Atacama que je n'avais cessé de rêver rejoindre et réalisais en même temps combien l'Angleterre m'avait manqué alors que j'étais là-bas.

– Comment avez-vous fait pour que cette petite merveille conserve une telle forme après l'avoir abandonnée trois ans dans un garage ?

– Je l'ai confiée à un mécanicien pendant mon absence et je viens juste de la récupérer.

– Il s'en est bien occupé, reprit Walter. Vous n'auriez pas une paire de ciseaux dans la boîte à gants ?

– Non, pourquoi ?

– Pour rien ! répondit Walter en passant la main sur son crâne.

À minuit nous avons dépassé Cambridge et nous sommes arrivés à destination deux heures plus tard. Je garai la MG le long d'une plage de Sheringham et demandai à Walter de bien vouloir me suivre jusqu'au rivage et de s'asseoir sur le sable.

– Nous avons parcouru toute cette route juste pour faire des pâtés ? demanda-t-il.

– Si le cœur vous en dit, je n'ai rien contre, mais ce n'est pas le but de notre visite.

– Dommage !

– Que voyez-vous, Walter ?

– Du sable !

– Relevez les yeux et dites-moi ce que vous voyez ?

– La mer, que voulez-vous que je voie d'autre au bord de la mer ?

– À l'horizon, que voyez-vous ?

– Absolument rien, il fait nuit noire !

– Vous ne voyez pas la lumière du phare à l'entrée du port de Kristiansand ?

– Il y a une île au large par ici ? Je ne m'en souvenais pas.

– Kristiansand est en Norvège, Walter.

– Vous êtes ridicule, Adrian, j'ai une bonne vue mais de là à voir les côtes norvégiennes, tout de même ! Vous ne voulez pas non plus que je vous détaille la couleur du pompon de béret du gardien de votre phare !

– Kristiansand n'est qu'à sept cent trente kilomètres. Nous sommes en pleine nuit, la lumière voyage à la vitesse de 299 792 kilomètres à la seconde, celle de ce phare ne mettrait que deux millièmes de seconde et demi à nous parvenir.

– Vous avez bien fait de ne pas oublier le demi, j'aurais pu perdre le fil de votre raisonnement !

– Mais vous ne voyez pas la lumière du phare de Kristiansand ?

– Vous oui ? demanda Walter inquiet.

– Non, personne ne peut la voir. Et pourtant elle est là, juste devant nous, cachée par la courbure de la Terre, comme derrière une colline invisible.

– Adrian, seriez-vous en train de m'expliquer que nous avons roulé pendant trois cents kilomètres pour venir vérifier de visu que je ne pouvais apercevoir le phare de Kristiansand en Norvège depuis la côte Est de notre très chère Angleterre ? Si c'est le cas, je vous promets que je vous aurais cru sur parole si vous aviez pris la peine de me le suggérer à la bibliothèque tout à l'heure.

– Vous m'avez demandé en quoi il était important de comprendre que l'Univers était courbe, la réponse est devant vous Walter. Si sur cette mer flottaient de mile en mile une myriade d'objets réfléchissants, vous les verriez tous illuminés par la lumière qui émane du phare de Kristiansand, sans pourtant jamais voir ce même phare ; mais, avec beaucoup de patience et de calculs, vous devineriez qu'il existe et finiriez par trouver sa position exacte.

Walter me regarda comme si une folie soudaine m'avait gagné. Il resta bouche bée puis se laissa tomber en arrière pour scruter la voûte étoilée.

– Bien ! finit-il par lâcher après un long épisode contemplatif. Si j'ai bien compris, les étoiles que nous voyons au-dessus de nous sont encore du bon côté de la colline. Et celle que vous cherchez se trouve évidemment sur l'autre versant.

– Rien ne dit qu'il n'y ait qu'une seule colline, Walter.

– Vous suggérez que non content d'être courbe, votre Univers jouerait de l'accordéon ?

– Ou qu'il est comme un océan parcouru par des hautes vagues.

Walter mit ses mains derrière la nuque et se tut quelques instants.

– Combien d'étoiles y a-t-il au-dessus de nos têtes ? demanda-t-il avec la voix d'un enfant émerveillé.

– Avec un ciel tel que celui-ci, vous pouvez voir les cinq mille plus proches de nous.

– Elles sont si nombreuses ? demanda Walter songeur.

– Il y en a beaucoup plus encore ; mais nos yeux ne peuvent voir au-delà de mille années-lumière d'ici.

– Je ne pensais pas avoir une aussi bonne vue ! La copine de votre gardien de phare en Norvège a intérêt à ne pas se balader en petite tenue à sa fenêtre !

– Ce n'est pas votre acuité visuelle qui est en jeu, Walter, un nuage de poussières cosmiques nous masque la plus grande partie des centaines de milliards d'étoiles qui sont dans notre galaxie.

– Il y a au-dessus de nous des centaines de milliards d'étoiles ?

– Si vous voulez vraiment avoir le vertige, je peux vous dire qu'il y a dans l'Univers plusieurs centaines de milliards de galaxies. Notre Voie lactée n'est que l'une d'entre elles et chacune recèle des centaines de milliards d'étoiles.

– C'est impossible à concevoir.

– Alors, imaginez que si l'on comptait tous les grains de sable de la planète, nous approcherions à peine du nombre probable d'étoiles contenues dans l'Univers.

Walter se redressa, il saisit une poignée de sable entre ses mains et en laissa filer les grains à travers ses doigts. Dans un silence que seul le ressac venait troubler, nous contemplions le ciel, comme deux gamins éblouis par cette immensité.

– Vous croyez qu'il y a de la vie quelque part là-haut ? demanda-t-il sur un ton grave.

– Cent milliards de galaxies qui contiennent chacune cent milliards d'étoiles et presque autant de systèmes solaires ? La probabilité que nous soyons seuls est quasi nulle. Je ne crois pas pour autant aux petits hommes verts. La vie existe certainement, mais sous quelles formes ? De la simple bactérie à des êtres peut-être encore plus avancés dans le processus de leur évolution que nous le sommes. Qui sait ?

– Je vous envie, Adrian.

– Vous m'enviez ? C'est ce ciel étoilé qui vous fait soudain rêver à mon plateau chilien dont je vous ai rebattu les oreilles ?

– Non, ce sont vos rêves que j'envie. Ma vie à moi n'est faite que de chiffres, de petites économies, de budgets rognés par-ci par-là, et vous, vous maniez des nombres qui pulvériseraient ma calculette de bureau, et ces nombres infinis continuent d'animer en vous vos rêves de gosse. Alors, je vous envie. Je suis heureux que nous soyons venus ici. Peu importe que nous remportions ou pas ce prix, j'ai déjà beaucoup gagné ce soir. Et si vous nous trouviez un endroit sympathique où aller passer le week-end, pour mon prochain cours d'astronomie ?

Nous sommes restés ainsi bras croisés derrière nos têtes, allongés sur le sable de cette plage de Sheringham jusqu'au lever du jour.

*

*     *

Paris

Keira et Jeanne s'étaient rabibochées au cours d'un déjeuner qui s'était prolongé une bonne partie de l'après-midi. Jeanne avait accepté de raconter sa séparation avec Jérôme. Lors d'un dîner chez des amis, voyant son compagnon très affairé auprès de sa voisine de table, Jeanne avait ouvert les yeux. Sur le chemin du retour, elle avait prononcé cette phrase courte qui en dit pourtant long : « Il faut qu'on parle. »

Jérôme avait nié en bloc avoir porté un quelconque intérêt à cette femme dont il avait déjà oublié le prénom. Là n'était pas le problème, c'était elle qu'elle aurait voulu qu'il séduise ce soir-là, mais Jérôme ne lui avait pas adressé un regard du dîner. Ils avaient débattu toute la nuit et s'étaient quittés au petit matin. Un mois plus tard, Jeanne apprenait que Jérôme s'installait chez celle qui avait été un certain soir sa voisine de table. Depuis, Jeanne se demandait si l'on anticipe son destin ou si, au contraire, parfois, on le provoque.

Elle avait interrogé Keira sur ses intentions à l'égard de Max, sa sœur lui répondit qu'elle n'en avait aucune.

Après trois années passées en Éthiopie, l'idée de se laisser porter par la vie, sans calcul et sans retenue n'était pas pour lui déplaire. La jeune archéologue était éprise de liberté et elle ne se sentait pas prête à changer.

Au cours du repas, son téléphone avait vibré maintes fois. Peut-être était-ce justement Max qui cherchait à la joindre. Devant l'insistance des appels, Keira finit par décrocher.

– J'espère que je ne vous dérange pas ?

– Non, bien sûr, avait répondu Keira à Ivory.

– En nous renvoyant votre pendentif, le laboratoire allemand s'est trompé d'adresse. Je vous rassure, le colis n'est pas égaré, il leur a été retourné. Ils vont nous le réexpédier sans tarder. Je suis confus, mais je crains que vous ne récupériez votre précieux objet avant lundi, j'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur ?

– Mais non, vous n'y êtes pour rien, c'est moi qui suis désolée de tout ce temps que je vous fais perdre.

– Ne le soyez pas, je me suis bien amusé, même si nos recherches n'ont abouti à rien. Je devrais le recevoir lundi en fin de matinée, venez le chercher à mon bureau, je vous emmènerai déjeuner pour me faire pardonner.

Dès la communication coupée, Ivory replia le rapport d'analyses que le laboratoire de la banlieue de Los Angeles lui avait adressé par courriel une heure plus tôt. Il le rangea dans la poche de son veston.

Assis à l'arrière du taxi qui le conduisait vers l'esplanade de la tour Eiffel, le vieux professeur regarda les tâches brunes sur ses mains et soupira.

– Qu'est-ce que tu as encore besoin à ton âge de te mêler de ce genre de choses. Tu n'auras même pas le temps de connaître le mot de la fin. Tout cela est-il bien utile ?

– Pardon, monsieur ? avait questionné le chauffeur en regardant son passager dans le rétroviseur.

– Rien, désolé, je parlais tout seul.

– Oh, ne vous excusez pas, ça m'arrive souvent ; dans le temps on discutait avec les passagers, mais de nos jours la clientèle aime qu'on lui fiche la paix. Alors on met la radio, ça tient compagnie.

– Vous pouvez allumer votre poste si vous le souhaitez, avait conclu Ivory en adressant un sourire à son chauffeur.

La file qui s'étirait au pied de l'ascenseur ne comptait qu'une vingtaine de visiteurs.

Ivory entra dans le restaurant au premier étage. Il balaya la salle du regard, indiqua à l'hôtesse d'accueil que son convive était déjà là et alla s'installer à la table où un homme en complet bleu marine l'attendait.

– Pourquoi n'avez-vous pas fait envoyer les résultats directement à Chicago ?

– Pour ne pas alerter les Américains.

– Alors pourquoi nous alerter, nous ?

– Parce qu'il y a trente ans, vous, les Français, avez su être plus modérés ; et puis je vous connais depuis longtemps, Paris, vous êtes un homme discret.

– Je vous écoute, poursuivit l'homme au complet bleu sur un ton peu affable.

– La datation au carbone 14 n'ayant rien donné, j'ai fait procéder à une analyse par simulation optique, je vous en épargne les détails c'est terriblement technique et vous n'y comprendriez pas grand-chose, mais les résultats sont assez surprenants.

– Qu'avez-vous obtenu ?

– Rien, justement.

– Vous n'avez obtenu aucun résultat et vous provoquez ce rendez-vous ? Vous avez perdu la tête ?

– Je préfère le contact direct au téléphone ; et il serait préférable que vous écoutiez ce que j'ai à vous dire. Que cet objet ne réagisse pas à cette méthode de datation est un premier mystère ; que cela laisse supposer qu'il ait au moins quatre cent millions d'années en est un encore plus grand.

– Est-il comparable à celui que nous connaissons ?

– Sa forme n'est pas tout à fait identique, et je ne peux rien vous certifier en ce qui concerne sa composition puisque nous n'avons jamais pu déterminer celle de l'objet que nous détenons.

– Mais vous pensez qu'ils appartiennent à la même famille.

– Deux est un chiffre un peu faible pour parler d'une famille, mais ils pourraient être parents.

– Nous pensions tous que celui dont nous disposons était unique en son genre.

– Pas moi, je ne l'ai jamais cru, c'est pour cela que vous m'avez tous mis à l'écart. Vous comprenez mieux maintenant pourquoi j'ai provoqué notre rencontre.

– N'y a-t-il pas d'autres procédés d'analyse qui nous permettraient d'en apprendre plus ?

– Une datation à l'uranium, mais il est trop tard pour la pratiquer.

– Ivory, vous croyez sincèrement que ces deux objets sont liés d'une quelconque manière, ou poursuivez-vous une chimère personnelle ? Nous savons tous que cette découverte vous tenait à cœur et que la suppression du budget qui vous était alloué n'était pas sans rapport à l'époque avec votre décision de nous quitter.

– J'ai depuis longtemps passé l'âge de jouer à ce genre de jeu et vous êtes encore loin d'avoir atteint celui qui vous autoriserait à porter de telles accusations à mon sujet.

– Si je comprends bien ce que vous me dites, la seule similarité entre les deux objets est leur absence totale de réaction aux tests qu'ils ont subis.

Ivory repoussa sa chaise, prêt à quitter la table.

– À vous d'établir le rapport comme bon vous semble. J'ai accompli mon devoir. Aussitôt pris connaissance de l'existence d'un possible second exemplaire, j'ai réussi un véritable tour de passe-passe pour me le procurer, fait les examens que je jugeais utiles et vous ai averti. Désormais, il vous appartient de décider de la suite des événements ; comme vous me l'avez justement rappelé, j'ai pris ma retraite depuis longtemps.

– Restez assis, Ivory, nous n'avons pas terminé cette conversation. Quand pourrons-nous récupérer l'objet ?

– Il n'est pas question que vous le récupériez. Je le restituerai dès lundi à sa propriétaire.

– Je croyais que c'était un homme qui vous l'avait confié.

– Je ne vous ai jamais dit ça, et, de toute façon, cela importe peu.

– Je doute que notre bureau voie cela d'un très bon œil. Vous rendez-vous compte de la valeur de cet objet si vos prévisions sont avérées. C'est une pure folie que de le laisser circuler dans la nature.

– Décidément, la psychologie n'est toujours pas le fort de notre organisation. Pour le moment, sa propriétaire ne se doute de rien, et il n'y a aucune raison que cela change. Elle porte cette pierre autour du cou, difficile de trouver un endroit où l'objet soit plus anonyme et mieux en sécurité. Nous ne voulons attirer l'attention de personne et surtout éviter une nouvelle bataille entre nos bureaux pour savoir qui de Genève, Madrid, Francfort, vous ou je ne sais qui encore cherchera à mettre la main sur ce second exemplaire. En attendant de savoir s'il s'agit bien d'un second exemplaire, et il est bien trop tôt pour le dire, cet objet va très vite retourner auprès de sa jeune propriétaire.

– Et si elle le perdait ?

– Croyez-vous vraiment qu'il serait plus en sécurité chez nous ?

– « Fair enough », comme diraient nos amis Anglais. Nous pouvons considérer que le tour de cou de cette femme est une sorte de territoire neutre.

– Je suis certain qu'elle serait flattée de l'apprendre !

L'homme au complet bleu qui se faisait appeler Paris regarda par la fenêtre. Les toits de Paris s'étendaient à perte de vue.

– Votre raisonnement ne tient pas debout professeur. Comment en apprendre plus, si ce pendentif n'est pas en notre possession ?

– Par moments, je me demande vraiment si je n'ai pas pris ma retraite trop tôt. Vous n'avez rien appris de ce que je me suis donné tant de mal à vous enseigner. Si l'objet est véritablement cousin de celui que nous détenons, les tests ne nous enseigneront rien de plus.

– La technique a tout de même beaucoup progressé ces dernières années.

– La seule chose qui ait progressé, c'est la connaissance du contexte qui nous préoccupe.

– Cessez vos leçons, nous nous connaissons depuis trop longtemps ! Qu'est-ce que vous avez vraiment en tête ?

– La propriétaire est une archéologue, une très bonne archéologue. Une sauvageonne, déterminée et audacieuse. Elle se moque de la hiérarchie, elle est convaincue d'avoir plus de talent que ses pairs et n'en fait qu'à sa tête, pourquoi ne pas la laisser travailler pour nous ?

– Vous auriez fait un directeur des ressources humaines très convaincant ! Avec un tel profil, vous voudriez que nous la recrutions ?

– Ai-je dit cela ? Elle vient de passer trois années en Éthiopie à fouiller la terre dans des conditions difficiles, et je suis prêt à parier que si une sale tempête ne l'en avait pas chassée, elle aurait peut-être fini par trouver ce qu'elle était partie chercher.

– Et qu'est-ce qui vous fait croire qu'elle aurait fini par atteindre son but ?

– Elle a un atout précieux.

– Lequel ?

– La chance !

– Elle a gagné au Loto ?

– Mieux que cela ; elle n'a pas eu à faire le moindre effort, cet objet est venu à elle, on le lui a offert.

– Cela ne plaide pas en faveur de ses compétences. Et puis, je ne vois pas comment elle serait plus apte à lever le voile sur un mystère que nous n'avons pas élucidé avec tous les moyens dont nous disposions.

– Ce n'est pas une question de moyens, mais de passion. Donnons-lui simplement une bonne raison de s'intéresser à cet objet qu'elle porte autour du cou.

– Vous suggérez que nous téléguidions un électron libre ?

– Si nous le téléguidons, votre électron ne sera libre qu'en apparence.

– Et c'est vous qui tiendrez les commandes ?

– Non, vous savez bien que jamais le comité n'accepterait cela. Mais je peux amorcer le processus, créer l'intérêt chez notre candidate, développer ce qu'il faut d'appétit en elle. Quant au reste, vous prendrez le relais.

– C'est une approche intéressante. Je sais qu'elle soulèvera certaines réticences, mais je peux la défendre auprès d'un comité restreint, après tout, nos ressources ne seront pas sollicitées outre mesure.

– J'impose toutefois une règle non négociable, et prévenez votre comité restreint que je veillerai à ce que personne n'y déroge ; à aucun moment, la sécurité de cette jeune femme ne doit être compromise, j'exige une entente unanime de tous les responsables de bureaux, et je dis bien de tous.

– Si vous aviez vu votre tête, Ivory ! On aurait dit un vieil espion. Lisez les journaux, la guerre froide est terminée depuis longtemps. Nous sommes en pleine entente cordiale. Franchement, pour qui nous prenez-vous ? Et puis, il ne s'agit que d'une pierre, certes au passé intrigant, mais une pierre tout de même.

– Si nous avions la conviction qu'il ne s'agit que d'un simple caillou, nous ne serions pas là tous les deux à jouer aux vieux conspirateurs, comme vous le dites ; ne me prenez pas pour plus gaga que je ne le suis.

– Donnant-donnant. Supposons que je fasse de mon mieux pour les convaincre que cette approche est la bonne, comment leur laisser entendre que votre protégée sera capable de nous en apprendre plus, alors que nos efforts sont restés vains jusque-là ?

Ivory comprit que, pour convaincre son interlocuteur, il faudrait lui lâcher un peu plus d'informations qu'il n'aurait souhaité le faire.

– Vous avez tous cru que l'objet que vous possédez était unique en son genre. Un second apparaît soudainement. S'ils sont de la même « famille », comme vous le disiez spontanément tout à l'heure, alors pourquoi croire encore qu'il n'en existerait que deux ?

– Vous suggérez que...

– Que la famille soit plus grande ? Je l'ai toujours pensé. Et je pense aussi que plus nous nous donnerons de chances de découvrir d'autres spécimens et plus nous serons à même de comprendre de quoi il en retourne. Ce que vous détenez dans vos coffres n'est qu'un fragment, réunissez les morceaux manquants et vous verrez que la réalité est encore plus lourde de conséquences que tout ce que vous avez bien voulu supposer.

– Et vous proposez qu'une telle responsabilité incombe à cette jeune femme que vous qualifiez vous-même d'incontrôlable ?

– N'exagérons pas tout de même. Oubliez son caractère, c'est de son savoir et de son talent dont nous avons le plus besoin.

– Je n'aime pas ça, Ivory, ce dossier était clos depuis des années et il aurait dû le rester. Nous y avons déjà consacré beaucoup d'argent pour rien.

– Faux ! Nous avons consacré beaucoup d'argent pour que personne ne sache rien, ce n'est pas pareil. Combien de temps croyez-vous pouvoir garder le secret autour de cet objet si vous n'êtes plus les seuls à pouvoir en deviner le sens ?

– À condition qu'une pareille chose arrive !

– Êtes-vous disposé à en prendre le risque ?

– Je ne sais pas, Ivory. J'établirai mon rapport, ils décideront et je reviendrai vers vous dans les prochains jours.

– Vous avez jusqu'à lundi.

Ivory salua son hôte et se leva. Juste avant de quitter la table, il se pencha et souffla à l'oreille de Paris :

– Saluez-les bien pour moi, dites-leur surtout que c'est le dernier service que je leur rends, et transmettez mes sincères inimitiés à qui vous savez.

– Je n'y manquerai pas.

*

*     *

Kent

– Adrian, j'ai une confidence à vous faire.

– Walter, il est très tard, vous êtes complètement ivre !

– Justement, c'est maintenant ou jamais.

– Je vous aurai prévenu, quoi que vous vous apprêtiez à me révéler, retenez-vous. Vous êtes dans un tel état, je suis sûr que vous le regretterez demain.

– Mais non, taisez-vous donc et écoutez-moi, je vais essayer de dire ça d'une seule traite. Voilà, je suis amoureux.

– En soi, c'est une bonne nouvelle, pourquoi ce ton si grave ?

– Parce que la principale intéressée l'ignore.

– Cela complique en effet les choses. De qui s'agit-il ?

– Je préfère ne pas le dire.

– Comme vous voudrez.

– Il s'agit de Miss Jenkins.

– La réceptionniste de notre Académie ?

– Elle-même, cela fait quatre ans que j'en suis raide dingue.

– Et elle ne se doute de rien ?

– C'est-à-dire qu'avec ce redoutable instinct qu'ont les femmes, peut-être l'a-t-elle soupçonné une fois ou deux. Mais je crois que je cache bien mon jeu. Enfin, suffisamment pour pouvoir passer devant son bureau chaque matin, sans avoir à rougir de ma situation ridicule.

– Quatre ans, Walter ?

– Quarante-huit mois, le compte y est, j'en ai fêté l'anniversaire quelques jours avant que vous ne reveniez de votre Chili. Ne regrettez rien, il n'y a pas eu de fête.

– Mais pourquoi ne lui avez-vous rien dit ?

– Parce que je suis un lâche, reprit Walter en hoquetant. Un horrible lâche. Et vous voulez que je vous dise ce qu'il y a de plus pathétique dans tout cela ?

– Je n'en suis pas certain, non !

– Eh bien, depuis tout ce temps, je lui suis fidèle.

– En effet !

– Vous vous rendez compte d'une telle absurdité. Des hommes mariés qui ont la chance de vivre auprès de celles qu'ils aiment trouvent le moyen de les tromper et moi, je suis fidèle à une femme qui ne sait même pas que j'ai le béguin pour elle. Et, s'il vous plaît, ne me répétez pas « en effet » !

– Je ne comptais pas le faire. Pourquoi ne pas tout lui avouer, après tout ce temps, qu'est-ce que vous risquez ?

– Pour que la romance s'arrête ? Vous êtes dingue ! Si elle m'éconduit, je ne pourrai plus penser à elle de cette façon-là ; l'observer comme je le fais en catimini deviendrait une indélicatesse intolérable. Pourquoi me regardez-vous comme ça, Adrian ?

– Pour rien, je me demandais juste si demain, lorsque vous aurez dessoûlé, et vu ce que vous avez ingurgité ce soir, cela n'arrivera pas avant le milieu de l'après-midi, vous me raconterez cette histoire de la même façon.

– Je n'invente rien, Adrian, je vous le jure, je suis follement épris de Miss Jenkins ; mais la distance entre elle et moi est comparable à celles de votre Univers, avec ses drôles de collines qui empêchent de voir de l'autre côté. Miss Jenkins se trouve dans le phare de Kristiansand, cria Walter en pointant le doigt vers l'est, et moi, échoué tel un cachalot sur la côte anglaise ! dit-il en tapant du poing sur le sable.

– Walter, je visualise assez bien ce que vous me décrivez, mais la distance qui sépare votre bureau de celui de Miss Jenkins se compte en marches d'escalier, et non en années-lumière.

– Et la théorie de la relativité, vous croyez que votre copain Einstein en a le monopole ? Pour moi, chacune de ces marches est aussi lointaine qu'une de vos galaxies !

– Je crois qu'il est temps que je vous raccompagne à l'hôtel, Walter.

– Non, nous allons poursuivre cette soirée, et vous, vos explications. Je ne me souviendrai probablement de rien demain mais ce n'est pas grave. Nous passons un bon moment et c'est tout ce qui compte.

Sous ses airs débonnaires qui auraient pu prêter à rire, Walter me faisait plutôt de la peine. Moi qui croyais avoir connu la solitude sur le plateau d'Atacama... Était-il possible d'imaginer un exil plus douloureux que celui qui consiste à passer ses journées trois étages au-dessus de la femme qu'on aime, sans jamais trouver la force de lui en faire l'aveu ?

– Walter, voudriez-vous que j'essaie d'organiser un dîner avec Miss Jenkins en votre présence ?

– Non, je crois qu'après tout ce temps je n'aurai pas le courage de lui parler. Enfin, auriez-vous tout de même la gentillesse de me refaire cette proposition demain... En fin d'après-midi.

*

*     *

Paris

Keira était en retard, elle avait enfilé un jean, passé un pull, à peine pris le temps de remettre de l'ordre dans ses cheveux, restait à dégotter son trousseau de clés. Elle n'avait pas beaucoup dormi ce week-end et la morne lumière du jour n'avait pas réussi à la tirer de son sommeil. Trouver un taxi à Paris le matin relève de l'exploit. Elle marcha jusqu'au boulevard de Sébastopol, descendit vers la Seine en regardant son poignet à chaque carrefour, elle avait oublié sa montre. Une voiture s'engouffra dans le couloir de bus et s'arrêta à sa hauteur. Le conducteur se pencha pour abaisser la vitre et appela Keira par son prénom.

– Tu veux que je te dépose quelque part ?

– Max ?

– J'ai changé tant que ça depuis hier ?

– Non, mais je ne m'attendais pas à te voir par ici.

– Rassure-toi, je ne te suis pas, c'est un quartier où l'on trouve encore pas mal d'imprimeries et la mienne se situe dans la rue juste derrière toi.

– Si tu es proche de ton bureau, je ne veux pas te déranger.

– Qui te dit que je n'en partais pas, de mon bureau ? Allez, monte, je vois un bus dans mon rétroviseur et je vais me faire klaxonner.

Keira ne se fit pas prier, elle ouvrit la portière et s'assit à côté de Max.

– Quai Branly, au musée des Arts et Civilisations, et dépêchez-vous, je suis très en retard.

– J'ai droit à un baiser quand même ?

Mais, comme Max l'avait prédit, un coup de klaxon les fit sursauter, l'autobus les collait au pare-chocs. Max passa la première et se dégagea du couloir au plus vite. La circulation était dense, Keira trépignait d'impatience, regardant sans cesse la montre au tableau de bord.

– Tu as l'air bien pressée ?

– J'ai rendez-vous pour déjeuner... il y a un quart d'heure.

– Si c'est un homme, je suis sûr qu'il t'attendra.

– Oui, c'est un homme et ne commence pas, il a deux fois ton âge.

– Tu as toujours apprécié la maturité.

– Si c'était le cas, nous ne serions pas sortis ensemble !

– 1-0, balle au centre. Qui est-ce ?

– Un professeur.

– Qu'est-ce qu'il enseigne ?

– Tiens, c'est drôle, remarqua Keira, je ne lui ai pas demandé.

– Sans vouloir être indiscret, tu traverses tout Paris sous la pluie pour déjeuner avec un professeur et tu ne sais pas ce qu'il enseigne ?

– En fait, cela n'a pas grande importance ; il est à la retraite.

– Et pourquoi déjeunez-vous ensemble ?

– C'est une longue histoire, concentre-toi sur la route et sors-nous de ce bouchon. C'est au sujet de mon pendentif, une pierre qu'Harry m'a offerte. Je me suis longuement interrogée sur sa provenance. Ce professeur pense qu'elle est très ancienne. Nous avons essayé d'en déterminer l'origine mais nous avons fait chou blanc.

– Harry ?

– Max, tu m'enquiquines avec tes questions, Harry a le quart de ton âge ! Et il habite en Éthiopie.

– C'est un peu jeune pour un concurrent sérieux. Cette pierre très ancienne, tu me la montres ?

– Je ne l'ai plus, je vais justement la récupérer.

– Si tu le souhaites, j'ai un ami, grand spécialiste en pierres anciennes, je peux lui demander de l'étudier.

– Je ne pense pas que cela vaille vraiment la peine de déranger ton ami. Je crois surtout que ce vieux professeur s'ennuie, et qu'il a trouvé un prétexte pour se distraire un peu.

– Si tu changes d'avis, n'hésite pas. Voilà, les quais sont dégagés, nous y serons dans dix minutes. Et où le jeune Harry a-t-il trouvé cette pierre ?

– Sur un petit îlot volcanique au milieu du lac Turkana.

– C'est peut-être une scorie ?

– Non, l'objet est infrangible ; je n'ai même pas pu y faire un trou. Pour l'accrocher autour de mon cou, il a fallu que je l'enserre avec une lanière, et je dois dire que la façon dont il a été poli est assez remarquable de perfection.

– Tu m'intrigues. Je te propose la chose suivante, dînons ce soir tous les deux et je regarderai ton mystérieux pendentif. J'ai raccroché depuis quelques années, mais j'ai encore de beaux restes.

– Bien tenté, mon Max, pourquoi pas ? Mais ce soir, je reste en tête à tête avec ma sœur. Nous avons du temps à rattraper toutes les deux ; depuis que je suis rentrée, je n'ai cessé de passer mes nerfs sur elle. J'ai deux, trois réflexions déplacées à me faire pardonner, ou plutôt douze ou treize, voire une bonne trentaine.

– Mon offre reste valable pour tous les autres soirs de la semaine. Tiens, nous voilà devant ton musée. Tu n'es presque pas en retard, la montre de ma voiture avance d'un bon quart d'heure...

Keira embrassa Max sur le front et sortit précipitamment. Il aurait voulu lui dire de l'appeler dans l'après-midi, mais elle courait déjà sur le trottoir.

– Je suis désolée de vous avoir fait attendre, s'excusa Keira haletante en poussant la porte. Ivory ?

La pièce était inoccupée. Le regard de Keira fut attiré par une feuille de papier sous la lampe de bureau. Les lignes d'écriture étaient raturées, mais Keira pouvait deviner une série de chiffres, « lac Turkana », et son prénom. Au bas de la feuille, un croquis représentait habilement son pendentif. Keira n'aurait pas dû passer de l'autre côté de la table de travail, encore moins s'asseoir sur le fauteuil du professeur et, probablement, n'aurait-elle pas dû non plus ouvrir le tiroir qui se trouvait devant elle. Mais il n'était pas fermé à clé et on ne pouvait pas être archéologue sans être curieuse de nature. Elle y trouva un vieux cahier en cuir à la couverture craquelée. Elle le posa sur le bureau et découvrit, en première page, un autre dessin, plus ancien, celui d'un objet qui d'une certaine façon ressemblait à celui qu'elle portait autour du cou. Un bruit de pas la fit sursauter. Elle rangea à la hâte le désordre qu'elle avait mis et eut juste le temps de se cacher sous la table, quelqu'un venait d'entrer. Recroquevillée comme une enfant indiscrète, Keira s'efforça de contenir sa respiration. Un homme se tenait debout à quelques centimètres d'elle, l'étoffe de son pantalon l'effleura. Puis la lumière s'éteignit, la silhouette retourna vers la porte, un bruit de clé dans la serrure et le silence se fit dans le bureau du vieux professeur.

Il fallut quelques minutes à Keira pour retrouver son calme. Elle quitta sa cachette, avança jusqu'à la porte et tourna la poignée. Coup de chance, depuis l'intérieur, la béquille commandait le verrou. Libre, elle bondit dans le couloir, dévala la rampe qui menait au rez-de-chaussée, dérapa et s'étala de tout son long. Une main généreuse vint à son secours. Keira releva la tête et, lorsqu'elle découvrit le visage d'Ivory, elle poussa un cri qui résonna dans tout le hall.

– Vous vous êtes fait si mal que cela ? demanda le professeur en s'agenouillant.

– Non ! j'ai juste eu peur.

Les visiteurs qui s'étaient arrêtés pour assister à la scène s'égaillèrent. L'incident était clos.

– Avec une telle glissade, je comprends ! Vous auriez pu vous briser les os. Qu'est-ce qui vous faisait courir comme ça ? Vous êtes un peu en retard, mais ce n'était pas la peine de risquer de vous tuer pour autant.

– Je suis désolée, s'excusa Keira en se relevant.

– Et où donc étiez-vous ? J'avais laissé des consignes à l'accueil pour que vous me rejoigniez dans les jardins.

– Je suis montée directement vous chercher à votre bureau, la porte était fermée à clé et j'ai eu la mauvaise idée de courir pour venir vous rejoindre ici.

– Voilà le genre de mésaventures qui arrivent lorsque l'on se fait attendre. Suivez-moi, je meurs de faim, à mon âge, on prend ses repas à heures fixes.

Et, pour la seconde fois de sa journée, Keira se sentit comme une petite fille prise en faute.

Ils s'installèrent à la même table que la dernière fois. Ivory, visiblement de mauvaise humeur, avait le nez plongé dans le menu.

– Ils pourraient varier leur cuisine de temps à autre, c'est toujours la même chose. Je vous conseille l'agneau, c'est encore ce qu'il y a de meilleur. Deux souris d'agneau, ordonna Ivory à la serveuse.

Le professeur déplia sa serviette et fixa longuement Keira.

– Avant que j'oublie, dit-il en sortant le pendentif de la poche de son veston, je vous rends ce qui vous appartient.

Keira prit l'objet dans sa main et le regarda longuement. Elle ôta la lanière de cuir du tour de son cou et entoura le pendentif en croisant le lien deux fois par-devant, une fois par-derrière, exactement comme Harry le lui avait appris.

– Je dois avouer qu'il est plus en valeur ici, s'exclama Ivory qui souriait pour la première fois.

– Merci, répondit Keira, un peu gênée.

– Ce n'est quand même pas moi qui vous fais rougir j'espère ? Alors, pourquoi étiez-vous en retard ?

– Je suis confuse, professeur, je pourrais inventer toutes sortes d'excuses, mais la vérité est que je ne me suis pas réveillée. C'est aussi bête que cela.

– Qu'est-ce que je vous envie, répondit Ivory en éclatant de rire, je n'ai pas réussi à faire une grasse matinée depuis au moins vingt ans. Vieillir n'a rien de drôle, et, comme si cela ne suffisait pas, les journées s'allongent. Bon, trêve de bavardages, je ne suis pas là pour vous enquiquiner avec mes problèmes de sommeil. Mais j'aime bien ça, les gens qui disent la vérité ; cette fois vous êtes pardonnée, je vais arrêter de prendre cet air fâché qui vous met mal à l'aise !

– Vous le faisiez exprès ?

– Absolument !

– Les résultats n'ont donc rien donné ? demanda Keira en jouant avec son pendentif.

– Hélas, non.

– Donc vous n'avez pas la moindre idée de l'âge de cet objet ?

– Non..., répondit le professeur en fuyant le regard de Keira.

– Je peux vous poser une question ?

– Vous venez de le faire, posez plutôt celle qui vous intéresse.

– Vous étiez professeur de quoi ?

– De religions ! Enfin, pas au sens où vous l'imaginez. J'ai consacré ma vie à essayer de comprendre à quels moments de son évolution l'homme s'est décidé à croire en une force supérieure et à la baptiser « Dieu ». Savez-vous qu'il y a environ cent mille ans, près de Nazareth, des Homo sapiens inhumèrent, et probablement pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la dépouille d'une femme d'une vingtaine d'années ? À ses pieds reposait aussi celle d'un enfant de six ans. Ceux qui découvrirent cette sépulture trouvèrent également autour des deux squelettes, quantité d'ocre rouge. Sur un site, non loin de là, une autre équipe d'archéologues mit au jour une trentaine de sépultures semblables. Tous les corps étaient disposés en position fœtale, tous recouverts d'ocre, chaque tombe était garnie d'objets rituels. Ce sont peut-être là les signes les plus anciens de religiosité. À la peine qui accompagnait la perte d'un proche était-il venu se greffer une impérieuse nécessité d'honorer la mort ? Est-ce à cet instant précis qu'est née la croyance en un autre monde où les défunts continueraient d'exister ?

Il y a tant et tant de théories à ce sujet, que nous ne saurons sans doute jamais à quel moment de son évolution l'homme s'est mis vraiment à croire en un dieu. Aussi fasciné qu'apeuré par son environnement, il a commencé par diviniser une force qui le dépassait. Il fallait bien que l'homme donne un sens au mystère de l'aube et du crépuscule, à celui des étoiles qui se lèvent dans le ciel au-dessus de lui, à la magie des changements de saison, des paysages qui se métamorphosent, tout comme son corps se transforme au fil du temps, jusqu'à finir par le contraindre à rendre son dernier souffle de vie. Comme il est fascinant de constater que dans près de cent soixante pays où furent découvertes des œuvres rupestres, toutes comportaient des similitudes. L'usage de la couleur rouge omniprésente, tel un symbole absolu de contact avec les autres mondes. Pourquoi les humains représentés, et ce, quel que fût l'endroit du monde où ils vivaient, sont tous dessinés dans la position de l'orant, bras levés vers le ciel, figés dans la même gestuelle ? Voyez-vous Keira, mes travaux ne furent pas si éloignés des vôtres. Je partage votre point de vue. J'aime l'angle sous lequel vous entreprenez vos recherches. Le premier homme est-il vraiment celui qui s'est dressé pour marcher debout ? Est-il celui qui a décidé de tailler le bois et la pierre pour s'en faire des outils ? Le premier qui a pleuré la mort d'un proche, prenant conscience que sa propre fin était inéluctable ? Le premier à croire en une force qui lui était supérieure ou, peut-être, le premier à exprimer ses sentiments ? Avec quels mots, quels gestes, quelles offrandes, le premier humain a-t-il dit qu'il aimait ? Et à qui s'adressait-il, à ses parents, à sa femme, à sa progéniture, ou à un dieu ?

Les doigts de Keira abandonnèrent le pendentif, elle posa ses deux mains sur la table et regarda longuement le professeur.

– Nous ne connaîtrons probablement jamais la réponse.

– Qu'en savez-vous ? Tout n'est qu'une question de patience, de détermination et d'ouverture d'esprit. Il suffit parfois de regarder au plus près pour voir ce qui au loin nous échappe.

– Pourquoi me dites-vous cela ?

– Vous avez passé trois années de votre vie à fouiller la terre à la recherche de quelques os fossilisés, qui vous permettraient de percer le mystère de l'origine de l'humanité. Il aura fallu que nous nous rencontrions et que je pique votre curiosité pour que vous commenciez seulement à regarder attentivement cet objet insolite que vous portez autour du cou.

– Quelle drôle de comparaison ! Il n'y a aucun rapport entre cette pierre et...

– Ce n'est pas de la roche, ce n'est pas du bois, et nous sommes incapables de dire de quoi il est fait. Mais sa perfection nous conduit à douter que la nature l'ait ainsi façonné ! Vous trouvez toujours ma comparaison si drôle que cela ?

– Qu'est-ce que vous êtes en train de me dire ? demanda Keira en serrant son collier entre ses doigts.

– Et si ce que vous cherchez depuis toutes ces années se trouvait tout simplement pendu à votre cou ? Depuis votre retour en France, vous rêvez à chaque seconde de retourner dans la vallée de l'Omo, n'est-ce pas ?

– C'est aussi visible que ça ?

– La vallée de L'Omo est sur votre poitrine, jeune fille. Tout du moins, peut-être l'un des plus grands des mystères qu'elle recelait.

Keira hésita un instant et partit dans un grand éclat de rire.

– Ivory, vous avez vraiment failli m'avoir ! Vous étiez si convaincant, j'en avais la chair de poule. Je sais qu'à vos yeux je ne suis qu'une jeune archéologue qui arrive en retard à ses rendez-vous, mais quand même ! Nous n'avons aucun élément qui nous permette de croire que cet objet ait une réelle valeur scientifique.

– Je vous repose ma question, cet objet est bien plus vieux que tout ce que nous imaginions, aucune technique moderne n'a réussi à en prélever le moindre fragment, pas plus qu'à le dater de façon certaine, comment expliquez-vous qu'il ait été poli de façon aussi remarquable ?

– Je reconnais que c'est intrigant, confia Keira.

– Je suis heureux que vous vous posiez cette question chère Keira, comme j'ai été heureux de faire votre connaissance. Voyez-vous, depuis mon petit bureau à l'étage, l'espoir de faire une dernière découverte était, vous en conviendrez, assez faible. Et pourtant, grâce à vous, moi aussi j'ai fait mentir les statistiques.

– Alors, j'en suis ravie, dit Keira.

– Je ne parlais pas de cet objet. L'identifier vous appartient.

– Mais alors de quelle découverte parliez-vous ?

– Eh bien, d'avoir rencontré une sacrée bonne femme !

Ivory se leva et quitta la table. Keira le regarda s'éloigner, il se retourna une dernière fois et adressa un petit geste de la main à sa nouvelle amie.

*

*     *

Londres

Il ne nous restait guère plus d'une semaine pour remettre notre dossier de candidature. Ce projet avait fini par accaparer tout mon temps. Nous avions pris l'habitude de nous retrouver avec Walter en fin de journée, à la bibliothèque de l'Académie où je lui présentais la synthèse de mes travaux de la journée ; après lui avoir répété mon texte – nous nous disputions souvent – nous allions dîner dans un petit restaurant indien du quartier. La serveuse avait un sérieux décolleté et ni Walter ni moi n'y étions insensibles. Après ces dîners durant lesquels la serveuse en question ne nous adressait jamais le moindre regard, nous poursuivions nos conversations en allant marcher le long de la Tamise. Même quand la pluie était au rendez-vous, nous ne renoncions pas à cette promenade nocturne.

Mais, ce soir-là, j'avais réservé une surprise à mon acolyte. Ma MG faisant un caprice de vieille dame depuis le week-end précédent, un taxi nous déposa à la gare d'Euston, non loin de celle de King's Cross. Nous étions en retard et plutôt que de répondre à la vingtième interrogation de Walter – « Mais où allons-nous ? » –, je l'entraînai dans une course effrénée vers le quai d'où partait notre train. Le convoi commençait à s'ébranler, je poussai Walter sur la plateforme du wagon de queue et trouvai juste le temps de m'y hisser à mon tour. Déjà les rails crissaient sous les boggies.

La banlieue de Londres céda la place à la campagne anglaise qui, à son tour, s'effaça devant la banlieue de Manchester.

– Manchester ? Qu'est-ce que nous venons faire à Manchester à 10 heures du soir ? demanda Walter.

– Qui vous dit que nous sommes arrivés à destination ?

– Le fait que le contrôleur vienne d'annoncer : « Terminus tout le monde descend », par exemple !

– Et les correspondances, mon cher Walter ? Allez, prenez votre sacoche et venez, nous avons à peine dix minutes devant nous.

Nouvelle course à travers les souterrains de la gare et nous voilà tous deux embarqués dans l'omnibus qui filait cette fois vers le sud.

La petite station de Holmes Chapel n'accueillit que nous ce soir-là, et le chef de gare eut vite fait de libérer d'un coup de sifflet le convoi d'où nous venions de descendre. La rame disparaissait déjà. Je regardai ma montre, guettant la voiture qui devait venir nous chercher. De toute évidence, celui que j'attendais était en retard.

– Bien, il est maintenant 10 h 30, j'ai avalé pour tout dîner cet infâme sandwich au concombre et à la dinde lyophilisée que vous avez eu la générosité de m'offrir, nous sommes en rase campagne, et ici ce mot prend tout son sens. Allez-vous me dire oui ou non ce que nous fichons dans ce trou perdu ?

– Non !

Walter fulminait et je dois avouer que je prenais un certain plaisir à le voir enrager. Enfin apparut, sur la petite route qui longeait la gare, un vieux break Hillman de 1957 que je reconnus aussitôt ; Martyn n'avait donc pas oublié le rendez-vous que je lui avais fixé la veille par téléphone.

– Désolé, dit-il en descendant par le hayon arrière. Je suis horriblement en retard, mais nous étions tous concentrés sur ce qui vous amène ce soir et je n'ai pu me libérer plus tôt. Montez vite, si vous ne voulez pas rater l'événement ! Je suis obligé de vous faire passer par là, ajouta mon vieil ami et collègue, en désignant le hayon. Les satanées portières de cette voiture ne s'ouvrent plus depuis que leurs poignées me sont restées dans les mains et il n'y a plus beaucoup de pièces détachées en circulation.

La voiture n'était plus qu'un tas de tôle rouillée, le pare-brise était fêlé sur toute sa longueur. Walter demanda d'une voix fébrile si nous allions loin. Quelques brèves présentations d'usage et Martyn s'engouffra le premier dans l'habitacle, enjambant la banquette arrière. Une fois derrière son volant, il demanda à Walter d'avoir la bienveillance de tirer de toutes ses forces sur le hayon pour le refermer, mais pas trop fort quand même. Nous quittâmes la petite gare et nous élançâmes sur les routes cahoteuses du comté de Macclesfield.

Walter dut renoncer à s'accrocher à la dragonne, le dernier rivet qui la retenait venait de céder. Je le vis hésiter un instant et la mettre dans sa poche.

– Je crois que ça y est, dit-il alors que le break se déportait dans une longue courbe, la dinde et le concombre sont mariés jusqu'à la fin des temps.

– Pardonnez-moi de conduire si vite, mais il ne faut rater cela sous aucun prétexte. Accrochez-vous, nous serons bientôt à destination.

– Et à quoi voulez-vous que je m'accroche ? cria Walter en brandissant la dragonne. Et puis où allons-nous enfin ?

Martyn me regarda étonné, mais je lui fis signe de ne rien dire. Walter me foudroyait du regard à la sortie de chaque virage ; il cessa de râler quand apparut soudain devant nous l'immense antenne télescopique de l'observatoire de Jodrell.

– La vache ! siffla Walter, je n'en avais jamais vu une d'aussi près.

L'observatoire de Jodrell dépendait du département d'Astronomie de l'université de Manchester. J'y avais passé quelques mois au cours de mes études et m'étais ainsi lié d'amitié avec Martyn qui avait poursuivi sa carrière ici, ayant épousé pendant ses années en faculté une certaine Éléonor Atwell, héritière des laiteries régionales du même nom. Éléonor avait quitté Martyn après cinq années d'une union qui semblait idyllique. Elle alla s'installer à Londres avec le meilleur ami de Martyn, lui-même héritier d'une fortune issue du monde de la finance qui semblait encore, en ces temps, plus solide que celui des laitages. Bien sûr, Martyn et moi n'abordions jamais ce sujet délicat. L'observatoire de Jodrell était unique en son genre. Une gigantesque parabole de soixante-seize mètres de diamètre en composait le principal élément. Fichée au-dessus d'un berceau de métal qui culminait à soixante-dix-sept mètres du sol, le radiotélescope était le troisième plus grand du monde dans son genre. Trois autres télescopes de tailles inférieures complétaient le site. Jodrell appartenait à un réseau complexe d'antennes situées sur le territoire anglais, toutes interconnectées afin de croiser la multitude d'informations en provenance de l'espace. Le réseau avait été baptisé Merlin. Hélas, pas du tout en hommage au sorcier enchanteur, mais parce que les initiales d'une série de noms savants en composaient l'acronyme. La mission principale des astronomes qui travaillaient à Jodrell consistait à traquer météorites, quasars, pulsars, lentilles gravitationnelles aux confins des galaxies et, plus encore, à détecter les trous noirs qui se formèrent lorsqu'est né l'Univers.

– Nous allons voir un trou noir ? s'exclama Walter débordant soudain d'enthousiasme.

Martyn sourit et s'abstint de répondre à la question.

– Comment était-ce à Atacama ? me demanda-t-il pendant que Walter tentait laborieusement de sortir de la voiture.

– Passionnant, une équipe extraordinaire, répondis-je avec une nostalgie que mon vieux collègue ressentit aussitôt.

– Pourquoi ne viens-tu pas nous rejoindre ? Nos moyens ne sont pas aussi importants, mais tu sais ici aussi l'équipe est pleine de qualités.

– Je n'en doute pas, Martyn, et je ne me serais jamais permis de te laisser entendre que mes collègues d'Atacama surpassent en quoi que ce soit tes confrères de Jodrell. L'air du Chili me manque, la solitude des hauts plateaux, la pureté des nuits. Mais pour l'instant nous sommes là et je t'en remercie.

– Alors, râla Walter qui attendait sur la pelouse, on va le voir ce trou noir, oui ou non ?

– En quelque sorte, dis-je en sortant à mon tour du break alors que Martyn ne pouvait refréner un éclat de rire.

Les collègues de Martyn nous accueillirent et se remirent rapidement à l'ouvrage. Walter espérait glisser son œil dans l'objectif d'une lunette gigantesque, il fut déçu quand je lui annonçai qu'il devrait se contenter de regarder les images sur les écrans d'ordinateurs de la salle où nous nous trouvions. L'excitation ambiante était palpable. Tous les scientifiques réunis avaient les yeux rivés sur leurs pupitres. Par instants, on pouvait entendre dans le lointain, les grincements de l'antenne qui pivotait de quelques millimètres sur ses gigantesques axes métalliques. Puis le silence revenait et chacun à sa façon écoutait ces signaux qui nous parvenaient depuis l'origine des temps.

Pour libérer les collègues de Martyn, j'entraînai Walter, qui les harcelait de questions, à l'extérieur du bâtiment.

– Pourquoi sont-ils aussi fébriles ? chuchota-t-il.

– Ici vous pouvez parler normalement sans crainte de les déranger. Ce soir ils espèrent tous apercevoir la naissance d'un trou noir. C'est un événement rare dans la vie d'un radioastronome.

– Vous allez parler des trous noirs devant les membres de la commission ?

– Bien sûr.

– Alors allez-y, je vous écoute.

– Le trou noir représente l'ultime inconnu pour un astronome, même la lumière ne s'en échappe pas.

– Alors comment savez-vous qu'ils existent ?

– Ils se forment lors de l'ultime implosion d'une étoile massive, bien plus grande que notre soleil. La dépouille de cette étoile est tellement lourde qu'aucune forme naturelle ne peut l'empêcher de s'écrouler sous son propre poids. Lorsque de la matière s'approche d'un trou noir, elle entre en résonnance et sonne comme une cloche. Ce son qui nous parvient est un si bémol. Cinquante-sept octaves sous le do médium. Imaginiez-vous que l'on pouvait écouter de la musique émise au plus profond de l'univers ?

– Cela semble à peine croyable, souffla Walter.

– Il y a encore plus incroyable. Autour du trou noir, le temps et l'espace se déforment, le déroulement du temps ralentit. Un homme qui voyagerait jusqu'à la périphérie d'un trou noir sans y être avalé reviendrait sur terre bien plus jeune que ceux qu'il a laissés derrière lui au moment de son départ.

Lorsque nous sommes retournés dans la salle où mes confrères guettaient l'apparition du phénomène tant attendu, Walter n'était plus tout à fait le même. Il fixait les écrans sur lesquels s'imprimaient de minuscules points, témoins d'époques lointaines où l'homme n'existait pas encore. À 3 h 07 du matin, la pièce où nous nous trouvions fut secouée d'un immense hourra qui fit trembler les murs. Martyn, d'ordinaire si flegmatique, fit un tel bond qu'il faillit tomber en arrière. La preuve qui s'affichait sur les écrans était irréfutable ; demain la communauté des astronomes du monde entier se réjouirait de la découverte de mes collègues anglais, et je songeai à mes amis sur le plateau d'Atacama qui auraient peut-être une pensée pour moi.

Walter était fasciné par ce que je lui avais appris sur la déformation du temps. Le lendemain, alors que Martyn nous reconduisait vers la petite gare de Holmes Chapel, il expliqua à Walter que son rêve absolu était d'identifier un jour un trou de ver. À peine remis de la découverte de l'existence des trous noirs, Walter crut d'abord à une plaisanterie avant de supplier Martyn de lui donner plus d'informations. Martyn avait un mal fou à maintenir son vieux break en trajectoire rectiligne, aussi, je pris le relais et expliquai à Walter que les trous de ver étaient des raccourcis dans l'espace-temps, comme des portes entre deux points de l'Univers et que si nous réussissions un jour à établir la preuve de leur existence, alors peut-être ferions-nous les premiers pas vers la possibilité de voyager dans l'espace plus vite que la lumière.

Sur le quai de la gare, Walter serra Martyn dans ses bras en lui affirmant, non sans une certaine émotion, qu'il faisait un métier formidable. Puis il sortit la dragonne de sa poche et la restitua solennellement à son propriétaire.

Et dans le train de Londres, alors que Manchester s'éloignait, Walter me confia que si les membres de la Fondation Walsh ne sélectionnaient pas notre projet, ce serait à son sens une terrible injustice.

*

*     *

Paris

Comme elle l'avait juré à Max, Keira passa toutes les soirées de la semaine à partager des moments complices avec sa sœur.

– Tu penses souvent à papa ?

Keira passa la tête à travers la porte de la cuisine et vit Jeanne qui contemplait une tasse en porcelaine.

– Il buvait son café dedans tous les matins, dit Jeanne en versant une tisane dans la tasse avant de l'offrir à Keira. C'est idiot, chaque fois que je la vois dans ce placard, cela me fiche le bourdon.

Keira observait sa sœur en silence.

– Et, chaque fois que je m'en sers, j'ai l'impression qu'il est là, en face de moi et qu'il me sourit. C'est ridicule, non ?

– Non. Confidence pour confidence, j'ai gardé une de ses chemises ; je la porte de temps en temps et j'ai la même sensation que toi. Dès que je l'enfile, c'est comme s'il passait la journée avec moi.

– Tu crois qu'il serait fier de nous ?

– Deux filles célibataires, sans enfants et qui se retrouvent à partager le même appartement à la trentaine passée ? Je pense que si le paradis existe, c'est le toboggan vers l'enfer dès qu'il jette un œil ici-bas pour voir ce que nous sommes devenues.

– Papa me manque, Keira, tu ne peux pas savoir à quel point, et maman aussi.

– Tu veux bien changer de sujet de conversation, Jeanne ?

– Tu vas vraiment repartir en Éthiopie ?

– Je n'en sais rien. Je ne sais même pas ce que je ferai la semaine prochaine. Et il faudrait que je me débrouille pour trouver quelque chose très vite, sinon tu vas bientôt devoir m'entretenir.

– Ce que je vais te dire va te paraître égoïste, mais je voudrais tellement que tu restes. Papa et maman nous manquent, mais c'était dans l'ordre des choses, et puis je veux croire qu'ils sont réunis ; mais nous, nous sommes en vie, et, que tu sois si loin, c'est trop de temps perdu.

– Je sais Jeanne, mais tôt ou tard tu rencontreras un autre Jérôme, et le bon cette fois. Tu auras des enfants, et tante Keira viendra leur rendre visite en rentrant de mission, avec plein de belles histoires à leur raconter. Et puis tu es ma sœur, même quand je suis loin, je pense à toi. Je te promets que si je repars, j'appellerai plus souvent et pas seulement pour échanger des banalités.

– Tu as raison, changeons de conversation, je n'avais pas le droit de te dire ça. Je veux que tu vives là où tu es la plus heureuse. Bon, soyons pragmatiques et mettons mes états d'âme de côté. Qu'est-ce qu'il te faudrait pour retourner dans ta vallée de l'Omo ?

– Une équipe, du matériel, de quoi payer la première et de quoi acquérir le second, autant dire une broutille !

– Combien ?

– Bien au-delà de ton plan épargne-logement, ma grande sœur.

– Pourquoi tu n'essaies pas de te faire financer par le secteur privé ?

– Parce que les archéologues se promènent rarement devant les caméras de télévision avec des tee-shirts qui vantent des marques de lessives, de boissons gazeuses ou de je ne sais quelles banques. Du coup les mécènes se font rares, pour ne pas dire inexistants. Remarque, c'est une idée, on pourrait tenter d'organiser un rallye. Un genre de course en sac de pommes de terre, avec des truelles à la main. Le premier qui réussit à déterrer un os gagne un an d'abonnement à une revue canine.

– Ne tourne pas tout en dérision, ce n'est pas complètement idiot ce que je te dis. C'est fatigant, dès qu'on émet une idée, la première réponse est toujours : « Ce n'est pas possible » ! Si tu présentais tes travaux à certaines fondations, tu aurais peut-être des opportunités ? Qu'est-ce que tu en sais ?

– Tout le monde se moque de mes recherches, Jeanne. Qui serait prêt à miser le moindre euro sur moi ?

– Je crois que tu ne te fais pas assez confiance. Tu viens de passer trois ans sur le terrain, tu as noirci des pages de rapports. Je l'ai lue, ta thèse, et, si j'en avais les moyens, je financerais immédiatement ta prochaine expédition.

– Mais tu es ma sœur ! C'est gentil Jeanne, mais ton hypothèse est peu probable. Merci quand même, tu m'as fait rêver pendant trente bonnes secondes.

– Au lieu de perdre ton temps toute la journée, tu ferais mieux d'aller sur Internet recenser les organismes susceptibles, en France comme en Europe, de s'intéresser à ce que tu fais.

– Je ne perds pas mon temps !

– Qu'est-ce que tu fricotais avec Ivory au musée ces derniers jours ?

– C'est un drôle de type, non ? Il s'est passionné pour mon pendentif et je dois avouer qu'il a réussi à m'intriguer. Nous avons essayé de le dater, sans résultat. Il reste néanmoins convaincu que ce caillou est très ancien, et rien ne prouve qu'il ait tort ou raison.

– Son instinct ?

– Avec tout le respect que j'ai pour lui, ce n'est pas suffisant.

– C'est vrai que cet objet est assez particulier. J'ai un ami gemmologue, veux-tu que je lui demande de jeter un coup d'œil ?

– Ce n'est pas une pierre, pas non plus du bois fossilisé.

– Alors qu'est-ce que c'est ?

– Nous l'ignorons.

– Fais voir ? demanda Jeanne soudainement excitée.

Keira ôta le collier et le tendit à sa sœur.

– Et si c'était un fragment de météorite ?

– Tu as déjà entendu parler d'une météorite aussi douce que la peau d'un bébé ?

– Je ne peux pas dire que je sois experte en la matière, mais j'imagine que nous sommes loin d'avoir découvert tout ce qui nous arrive de l'espace.

– C'est une hypothèse, répondit Keira en retrouvant ses reflexes d'archéologue. Je me souviens d'avoir lu quelque part qu'il en tombait près de cinquante mille par an sur la Terre.

– Interroge un spécialiste !

– Quel genre de spécialiste ?

– Le boucher du coin, andouille, un type qui s'occupe de ça, un astronome ou un astrophysicien, je ne sais pas, moi.

– Bien sûr, ma Jeanne, je vais aller chercher mon agenda et je vais regarder à la page « copains astronomes ». Je me demande bien lequel d'entre eux je pourrais appeler en premier !

Résolue à ne pas se disputer, Jeanne ne releva pas la pique de sa sœur. Elle se dirigea vers le petit bureau dans l'entrée de son appartement et s'installa devant l'ordinateur.

– Qu'est-ce que tu fais ? demanda Keira.

– Je travaille pour toi ! Je commence dès ce soir, et toi demain, tu ne bouges pas d'ici. Tu restes rivée à cet écran et, quand je reviens, je veux trouver une liste de toutes les organisations qui soutiennent la recherche en archéologie, paléontologie, géologie, y compris celles qui œuvrent au développement durable en Afrique, c'est un ordre !

*

*     *

Zurich

Un seul bureau était encore occupé au dernier étage de l'immeuble du Crédit national suisse. Un homme élégant achevait la lecture des courriers électroniques reçus pendant son absence. Il était arrivé le matin même de Milan, sa journée ne lui avait guère laissé de répit. Réunions et lectures de dossiers s'étaient succédé. Il consulta sa montre, s'il ne tardait pas, il pourrait rentrer chez lui profiter de la fin de sa soirée. Il fit pivoter son fauteuil, appuya sur une touche du téléphone et attendit que son chauffeur réponde à l'appel.

– Préparez la voiture, je serai en bas dans cinq minutes.

Il resserra le nœud de sa cravate, mit de l'ordre sur sa table de travail, quand il remarqua sur l'écran de son ordinateur une icône de couleur témoignant qu'un mémo avait échappé à son attention. Il le lut et l'effaça aussitôt. Il prit un petit carnet noir dans la poche intérieure de son veston, en feuilleta les pages, ajusta ses lunettes pour lire le numéro qu'il cherchait et décrocha son téléphone.

– Je viens de lire votre message, qui d'autre est au courant ?

– Paris, New York et vous, monsieur.

– Quand a eu lieu cette rencontre ?

– Avant-hier.

– Retrouvez-moi dans une demi-heure sur l'esplanade de l'École polytechnique.

– Cela va m'être difficile, j'entre à l'Opéra.

– Qu'est-ce que l'on y joue, ce soir ?

– Puccini, Madame Butterfly.

– Eh bien, elle attendra. À tout à l'heure.

L'homme rappela son chauffeur pour annuler l'ordre qu'il venait de lui donner et le libéra pour le reste de la nuit. Il avait finalement plus de travail qu'il ne l'avait pensé, il resterait tard au bureau. Inutile de venir le chercher demain à son domicile, il dormirait probablement en ville. Aussitôt la communication terminée, il se rendit à la fenêtre et écarta les lamelles des stores pour regarder la rue en contrebas. Lorsqu'il vit sa voiture sortir du parking et traverser Paradeplatz, il abandonna son poste d'observation, attrapa son pardessus au porte-manteau et sortit en fermant la porte à clé.

À cette heure tardive, un seul ascenseur permettait de quitter le bâtiment. Dans le hall, le gardien le salua et libéra la commande qui verrouillait la porte à tambour centrale.

Une fois dehors, l'homme se fraya un chemin dans la foule toujours dense qui envahissait la place principale de Zurich. Il se dirigea vers Bahnhofstrasse et grimpa à bord du premier tramway qui passait. Installé à l'arrière du wagon, il céda sa place, à la station suivante, à une femme âgée qui ne trouvait pas de siège.

Le grincement des pantographes qui glissaient le long des caténaires se fit entendre lorsque le tram abandonna la grande artère commerçante et bifurqua pour traverser le pont qui enjambait la rivière. Une fois sur la rive opposée, l'homme descendit de la rame et se mit à marcher en direction de la station du funiculaire.

Le Polybahn, avec sa couleur rouge flamboyant, est une drôle de machine ; surgissant comme par enchantement au milieu de la façade d'un petit immeuble, il grimpe le long d'une côte ardue, traverse la frondaison des marronniers pour resurgir sur le haut de la colline. L'homme ne s'attarda guère sur le panorama qu'offre la terrasse de l'École polytechnique surplombant la ville. Il traversa la grande dalle d'un pas toujours égal, contourna la coupole de l'Institut des sciences, descendit les escaliers qui conduisaient aux colonnades. Son rendez-vous l'attendait déjà.

– Je suis désolé d'avoir compromis votre soirée, mais cela ne pouvait pas attendre demain.

– Je comprends, monsieur, répondit son interlocuteur.

– Marchons, l'air me fera le plus grand bien, j'ai passé la journée enfermé dans un bureau. Pourquoi Paris a-t-il été averti avant nous ?

– Ivory l'a contacté directement.

– Une rencontre a vraiment eu lieu ?

L'homme acquiesça d'un signe de tête et précisa que le rendez-vous s'était tenu au premier étage de la tour Eiffel.

– Vous avez une photo ?

– Du déjeuner ? demanda l'homme étonné.

– Mais non voyons, de l'objet.

– Ivory n'en a communiqué aucune et la pièce qui nous intéresse avait quitté le laboratoire de Los Angeles avant que nous puissions intervenir.

– Ivory pense que cet objet est du même genre que celui que nous possédons ?

– Il a toujours été persuadé qu'il en existait plusieurs, mais comme vous le savez, monsieur, il est seul à le croire.

– Ou le seul à avoir le culot de le dire à haute voix. Ivory est un vieux fou, mais particulièrement intelligent, et espiègle. Il peut poursuivre une vieille lubie ou nous jouer un tour afin de se moquer de nous.

– Quel serait son intérêt ?

– Une revanche qu'il guette depuis longtemps... il a un affreux caractère.

– Et dans l'hypothèse contraire ?

– Dans ce cas, certaines mesures s'imposent. Nous devons à tout prix récupérer cet objet.

– Selon Paris, Ivory l'aurait restitué à sa propriétaire.

– Savons-nous qui est cette femme ?

– Pas encore, il n'a rien voulu nous révéler.

– Il est encore plus dingue que je l'imaginais, mais cela me convainc d'autant plus qu'il est sérieux. Vous verrez que dans quelques jours il se débrouillera pour que nous découvrions son identité, tous en même temps.

– Pourquoi pensez-vous cela ?

– Parce que, en agissant de la sorte, il nous contraint à réveiller la cellule, et à nous réunir. Je vous ai fait perdre assez de temps comme cela, retournez à votre opéra, je m'occuperai de la suite à donner à cette fâcheuse affaire.

– Le deuxième acte ne débute que dans une demi-heure, dites-moi comment vous comptez procéder ?

– Je vais prendre la route dès ce soir et le rencontrer aux premières heures du matin pour le convaincre de mettre un terme à son manège.

– Vous allez passer la frontière au milieu de la nuit ? Votre déplacement risque de ne pas passer inaperçu.

– Ivory a un tour d'avance sur nous. Je ne le laisserai pas mener la danse. Il faut que je le ramène à la raison.

– Vous êtes en état de rouler pendant sept heures ?

– Non, probablement pas, répondit l'homme en passant la main sur son visage fatigué.

– Ma voiture est garée à deux rues d'ici, laissez-moi venir avec vous, nous conduirons à tour de rôle.

– Je vous remercie, c'est très généreux de votre part, un passeport diplomatique risque déjà d'éveiller l'attention à la frontière, deux, ce serait jouer avec le feu inutilement. En revanche, si vous acceptiez de me confier les clés de votre véhicule, vous me feriez gagner un temps précieux. J'ai congédié mon chauffeur pour la soirée.

Le coupé sport de son collègue n'était en effet pas très loin. Jörg Gerlstein s'installa derrière le volant, recula le siège pour en adapter la position à la longueur de ses jambes et enclencha le contact.

Penché à la portière, son interlocuteur l'invita à ouvrir la boîte à gants.

– Si la fatigue devenait trop pesante, vous trouverez quelques CD. Ils appartiennent à ma fille, elle a seize ans et je vous promets que la musique qu'elle écoute réveillerait un mort.

À 21 h 10, le coupé s'engageait sur UniversitätStrasse, remontant vers le nord.

L'autoroute était dégagée. Jörg Gerlstein aurait dû se rabattre sur la file de gauche pour emprunter la bretelle qui filait en direction de Mulhouse, il préféra poursuivre sa route vers le nord. En passant par l'Allemagne, le voyage serait plus long, mais Gerlstein pourrait entrer en France sans présenter ses papiers. Paris ne saurait rien de sa visite.

À minuit, il arriva dans la banlieue de Karlsruhe, une demi-heure plus tard, il emprunta la sortie de Baden-Baden. Si ses calculs étaient exacts, il arriverait à Thionville à 2 h 30 du matin et rejoindrait l'île Saint-Louis vers 6 heures.

Les phares éclairaient la route en lacets, le moteur ronronnait joliment, répondant à la moindre sollicitation de l'accélérateur. À 1 h 40, la voiture fit une légère embardée sur la droite. Gerlstein reprit rapidement le contrôle du véhicule et ouvrit la vitre en grand. L'air frais qui fouetta son visage vint effacer la fatigue qui pesait jusque sur sa nuque. Il se pencha pour ouvrir la boîte à gants et chercha à tâtons les disques de la fille de son collègue, ceux qui devaient le tenir en éveil jusqu'à destination. Il n'eut jamais le loisir d'en écouter le premier morceau. Le pneu avant droit mordit le bas-côté de la chaussée avant de s'enfoncer dans un trou, le coupé chassa de l'arrière et partit en toupie. L'instant d'après, il rebondit sur un rocher et finit sa course en s'écrasant contre un pin centenaire. La décélération brutale de 75 à 0 kilomètre à l'heure en moins d'une seconde propulsa en avant le cerveau de Gerlstein qui percuta la boîte crânienne sous l'effet d'une poussée de trois tonnes. À l'intérieur de son thorax, son cœur subit le même sort, veines et artères se déchirèrent aussitôt.

L'alerte fut donnée par un routier qui avait aperçu dans ses phares la carcasse de la voiture, il était 5 heures du matin. La gendarmerie nationale trouva le cadavre de Gerlstein baignant dans une mare de sang. Le capitaine en charge n'eut pas besoin d'attendre l'avis d'un médecin légiste pour prononcer la mort du conducteur dont la pâleur et la froideur ne laissaient planer aucun doute.

À 10 heures du matin, un communiqué de l'AFP annonçait le décès d'un diplomate helvète, administrateur du Crédit national suisse, victime d'un accident de la route au milieu de la nuit sur les routes de l'est de la France. Les analyses n'avaient révélé aucune trace d'alcool dans le sang et les causes du drame étaient probablement imputables à un endormissement au volant. La nouvelle fut brièvement reprise par des sites d'information en continu. Ivory en prit connaissance vers midi sur l'écran de son ordinateur, alors même qu'il se préparait à aller déjeuner. Fou de rage, il renonça à son repas, transféra le contenu de ses tiroirs dans sa sacoche et quitta son bureau en veillant à en laisser la porte ouverte. Il quitta le musée et se dirigea vers l'une des rares cabines téléphoniques que l'on trouvait encore sur la rive droite de la Seine.

De là, il appela immédiatement Keira et lui demanda s'il était possible qu'ils se voient dans l'heure.

– Vous avez une voix bizarre, Ivory.

– Je viens de perdre un ami très cher.

– Je suis sincèrement désolée, mais quel rapport avec moi ?

– Aucun, je vous rassure. Je vais partir en congé, la mort de cet ami me rappelle combien la vie est précaire, j'en ai un peu assez de croupir au musée ces derniers temps, je vais finir par faire partie de leurs collections. Il est temps pour moi d'entreprendre ce petit voyage dont je rêve depuis tant d'années.

– Et où allez-vous ?

– Justement, si nous discutions de tout cela autour d'un bon chocolat chaud ? Angelina, rue de Rivoli, quand pourriez-vous m'y retrouver ?

Keira était en route vers l'hôtel Meurice où elle avait donné rendez-vous à Max pour un déjeuner tardif. Elle regarda sa montre et assura au professeur qu'elle le rejoindrait d'ici un quart d'heure.

*

*     *

Jeanne profitait d'un moment de détente pour mettre en œuvre une idée qui la préoccupait depuis qu'elle avait pris, la veille, un café avec Ivory. Enfant, Keira lui disait déjà : « Plus tard je serai fouilleuse de trésors. » Contrairement à elle, sa petite sœur avait toujours su ce qu'elle voulait faire de sa vie. Même si Jeanne détestait la distance qu'imposait le métier de Keira, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour l'aider à retourner en Éthiopie.

*

*     *

Ivory était installé à une table au fond de la salle. Il fit un signe de la main à Keira qui le rejoignit.

– J'ai pris la liberté de commander deux gâteaux aux marrons. Ils sont excellents ici, vous aimez les marrons, j'espère ?

– Oui, avait répondu Keira, mais je n'ai pas encore déjeuné et je suis attendue.

Ivory fit une moue d'enfant déçu.

– Vous ne m'avez pas demandé de vous retrouver ici pour me faire goûter un gâteau ?

– Non, en effet. Je voulais vous voir avant de partir.

– Pourquoi une telle précipitation ?

– La mort de cet ami, je vous en ai parlé, n'est-ce pas ?

– Comment est-il... ?

– Un accident de voiture. Il se serait endormi au volant, et le pire, c'est que j'ai le sentiment qu'il avait pris la route pour venir me rendre visite.

– Sans vous en avertir ?

– C'est généralement l'usage lorsque l'on veut faire une surprise.

– Vous étiez si proches ?

– J'avais de l'estime pour lui, mais je ne l'aimais pas beaucoup, un type très suffisant, parfois même méprisant.

– Je ne comprends pas Ivory, vous m'avez dit qu'il s'agissait d'un ami.

– Je ne me suis jamais réjoui de la mort de quelqu'un, ami, ennemi, qui peut jurer de cela de nos jours ? C'est l'une des choses les plus difficiles dans la vie que de reconnaître ses amis.

– Ivory, qu'est-ce que vous me voulez exactement ? demanda Keira en regardant sa montre.

– Annulez ou tout du moins retardez votre déjeuner, il faut vraiment que je vous parle !

– Mais de quoi à la fin ?

– J'ai toutes les raisons de penser que cet homme qui s'est tué cette nuit a pris la route à cause de votre pendentif. Keira, vous pourrez choisir d'oublier tout ce que j'ai à vous dire. Vous aurez la liberté de penser que je suis un vieux fou qui s'ennuie et pimente sa vie d'affabulations grotesques, mais je dois vous avouer maintenant que je ne vous ai pas tout dit au sujet de votre collier.

– Qu'est-ce que vous ne m'avez pas dit ?

La serveuse déposa sur la table deux magnifiques pâtisseries généreusement décorées de filaments de crème. Ivory attendit qu'elle s'éloigne avant de poursuivre.

– Il en existe un autre.

– Un autre quoi ?

– Un autre fragment, aussi parfaitement taillé et lisse que le vôtre. Et même si sa forme diffère légèrement, aucun examen, aucune analyse n'a permis de le dater, lui non plus.

– Vous l'avez vu ?

– Je l'ai même eu entre les mains, il y a fort longtemps. J'avais votre âge, c'est vous dire.

– Et où se trouve cet objet jumeau ?

Ivory ne répondit pas et plongea sa cuillère dans son gâteau.

– Pourquoi accordez-vous tant d'importance à cette pierre ? reprit Keira.

– Je vous l'ai déjà dit, il ne s'agit pas d'une pierre, mais probablement d'un alliage de métaux. Peu importe, là n'est pas la question. Connaissez-vous la légende de Tikkun Olamu ?

– Non, je n'en ai jamais entendu parler.

– Ce n'est pas à proprement parler une légende, mais plutôt un récit biblique que l'on trouve dans l'Ancien Testament. Le plus intéressant avec les Écritures sacrées n'est pas toujours ce qu'elles nous disent, leurs interprétations sont subjectives et souvent déformées par les hommes au travers des âges ; non, le plus passionnant est de comprendre pourquoi elles ont été écrites, sous l'impulsion de quel événement.

– Et dans le cas de Tikkun Olamu ?

– Cette écriture nous apprend qu'il y a de cela longtemps le monde aurait été dissocié en plusieurs morceaux et qu'il serait du devoir de chacun d'en retrouver les pièces afin de les rassembler. Ce n'est que lorsque l'homme aura accompli cette mission que le monde dans lequel il vit sera parfait.

– Quel rapport entre cette légende et mon collier ?

– Tout dépend de la signification que l'on donne au mot « monde ». Mais imaginez un instant que votre pendentif soit l'un des fragments de ce monde ?

Keira regarda fixement le professeur.

– Cet ami, mort cette nuit, venait m'ordonner de ne rien vous révéler, et probablement cherchait-il aussi un moyen de vous dérober votre pendentif.

– Vous suggérez qu'il a été assassiné ?

– Keira, que vous décidiez ou non d'accorder de l'importance à cet objet, je vous supplie d'y veiller avec beaucoup d'attention. Il n'est pas impossible que l'on essaie de vous le prendre.

– Qui ça, « on » ?

– Cela n'a aucune importance. Concentrez-vous sur ce que je suis en train de vous dire.

– Mais je ne comprends rien à ce que vous me dites, Ivory. Cette pierre, enfin ce pendentif, je l'ai depuis deux ans et personne n'y portait le moindre intérêt. Alors pourquoi maintenant ?

– Parce que j'ai commis une imprudence, un péché d'orgueil... pour leur prouver que j'avais raison.

– Raison sur quoi ?

– Je vous ai confié qu'il en existait un presque semblable au vôtre, je suis convaincu que ce n'est pas le seul. Personne n'a jamais voulu me croire et l'apparition de votre pendentif fut, pour le vieillard que je suis, une trop belle occasion de prouver que j'avais raison.

– Soit, admettons qu'il existe plusieurs objets comme le mien et qu'ils aient un quelconque lien avec votre légende invraisemblable, qu'est-ce que cela peut bien faire ?

– C'est à vous d'en décider, à vous de chercher. Vous êtes jeune, vous aurez peut-être le temps de trouver.

– Trouver quoi, Ivory ?

– Selon vous, que pourrait bien être un monde parfait ?

– Je ne sais pas, un monde libre ?

– C'est une excellente réponse ma chère Keira. Trouvez ce qui empêche les hommes d'accéder à la liberté, cherchez ce qui est la cause de toutes les guerres, alors vous finirez peut-être par comprendre.

Le vieux professeur se leva et laissa quelques billets sur la table.

– Vous partez ? demanda Keira stupéfaite.

– Un déjeuner vous attend, je vous ai dit tout ce que je savais. Il faut que je prépare ma valise, j'ai un avion ce soir. J'ai été sincèrement enchanté de faire votre connaissance. Vous avez beaucoup plus de talent que vous ne le supposez. Je vous souhaite une longue et heureuse route ; plus encore, je vous souhaite d'être heureuse. Finalement, le bonheur, n'est-ce pas ce après quoi nous courons tous sans être jamais vraiment capables de le reconnaître ?

Le vieux professeur quitta la salle et adressa un dernier signe de la main à Keira.

La serveuse encaissa l'addition qu'Ivory avait réglée.

– Je crois que ceci est à vous, dit la jeune femme en tendant à Keira un petit mot qui se trouvait sous la coupelle.

Keira sursauta et déplia le bout de papier.

Je sais que vous ne renoncerez pas, j'aurais aimé vous accompagner dans cette aventure, avec le temps j'aurais pu vous prouver que j'étais un ami. Je serai toujours près de vous. Votre dévoué, Ivory.

En sortant rue de Rivoli, Keira ne prêta aucune attention à la grosse cylindrée garée devant les grilles du jardin des Tuileries, juste en face du salon de thé, pas plus qu'au motard qui la visait dans la mire de son objectif, elle était bien trop loin pour entendre le moteur de l'appareil photo qui la mitraillait. À cinquante mètres de là, Ivory, installé à l'arrière d'un taxi, sourit et dit au chauffeur qu'il pouvait maintenant démarrer.

*

*     *

Londres

Nous avions adressé notre dossier aux membres de la commission Walsh. J'avais cacheté l'enveloppe et Walter, qui craignait probablement que je renonce au dernier moment, me l'avait presque arrachée des mains, m'assurant qu'il préférait la poster lui-même.

Si notre candidature était sélectionnée – nous attendions chaque jour la réponse – notre grand oral aurait lieu dans un mois. Depuis qu'il avait déposé le pli dans la boîte aux lettres en face de l'entrée de l'Académie, Walter ne quittait plus sa fenêtre.

– Vous n'allez quand même pas prendre le facteur en filature ?

– Et pourquoi pas ? me répondit-il nerveux.

– Je vous rappelle, Walter, que c'est moi qui vais devoir parler en public, ne soyez pas aussi égoïste et laissez-moi au moins le bénéfice du stress.

– Vous ? Stressé ? J'aimerais bien voir ça !

Les dés étant jetés, les soirées passées avec Walter s'espacèrent. Chacun reprit le cours de sa vie, et j'avoue que sa compagnie me manquait. Je passais mes après-midi à l'Académie, vaquant à quelques travaux pour occuper mon temps, attendant que l'on veuille bien me confier une classe dès la rentrée prochaine. À la fin d'une journée d'ennui où la pluie n'avait cessé de tomber, j'avais entraîné Walter dans le quartier français. Je cherchais un livre de l'un de mes éminents confrères français, le réputé Jean-Pierre Luminet, et cet ouvrage n'était disponible que dans une charmante librairie située sur Bute Street.

En quittant la French Bookshop, Walter avait tenu à tout prix à ce que nous allions dans une brasserie qui, selon lui, servait les meilleures huîtres de Londres. Je n'avais pas cherché à discuter et nous nous étions attablés non loin de deux jeunes femmes attirantes. Walter ne leur prêtait aucune attention, contrairement à moi.

– Ne soyez pas aussi vulgaire, Adrian !

– Pardon ?

– Vous croyez que je ne vous vois pas ? Vous êtes tellement discret que le personnel a déjà fait ses paris.

– Ses paris sur quoi ?

– Sur vos chances de vous faire rabrouer par ces deux jeunes femmes, maladroit que vous êtes.

– Je n'ai pas la moindre idée de ce dont vous me parlez, Walter.

– Et hypocrite en plus ! Avez-vous déjà vraiment aimé, Adrian ?

– C'est une question plutôt intime.

– Je vous ai bien confié quelques secrets, à votre tour.

L'amitié ne se construit pas sans preuves de confiance, les confidences en sont ; j'avouais à Walter avoir été épris d'une jeune femme avec qui j'avais flirté un été. C'était il y a très longtemps, je finissais à peine mes études.

– Qu'est-ce qui vous a séparés l'un de l'autre ?

– Elle !

– Pourquoi ?

– Mais enfin, Walter, en quoi cela vous intéresse-t-il ?

– J'ai envie de mieux vous connaître. Avouez que nous sommes en train de bâtir une belle camaraderie, il est important que je sache ce genre de choses. Nous n'allons pas parler éternellement d'astrophysique et encore moins du temps qu'il fait. C'est vous qui m'avez supplié de ne pas être aussi anglais, n'est-ce pas ?

– Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

– Eh bien, son prénom pour commencer ?

– Et ensuite ?

– Pourquoi vous a-t-elle quitté ?

– J'imagine que nous étions trop jeunes.

– Foutaise ! J'aurais dû parier que vous alliez me sortir une excuse aussi pathétique.

– Mais qu'est-ce que vous en savez, vous n'étiez pas là, que je sache !

– Je voudrais que vous ayez l'honnêteté de me donner les véritables raisons de votre rupture avec...

– Cette jeune femme ?

– Joli prénom !

– Jolie fille.

– Alors ?

– Alors quoi, Walter ? rétorquai-je sur un ton qui ne cherchait plus à masquer mon exaspération.

– Eh bien tout ! Comment vous vous êtes rencontrés, comment vous vous êtes quittés et ce qui s'est passé entre ces deux moments.

– Son père était anglais, sa mère française. Elle avait toujours vécu à Paris où ses parents étaient déjà installés à la naissance de sa sœur aînée. Un divorce, et son père rentra en Angleterre. Elle était venue lui rendre visite, profitant d'un programme d'échange universitaire qui lui fit passer un trimestre à la Royal Academy de Londres. J'y assurais à l'époque des vacations de surveillant afin d'améliorer mes fins de mois et financer ma thèse.

– Un pion qui drague une étudiante... je ne vous félicite pas.

– Eh bien alors j'arrête de vous raconter !

– Mais non, je plaisantais, j'adore cette histoire, continuez !

– Nous nous sommes vus la première fois dans l'amphithéâtre où elle passait un examen, ainsi qu'une bonne centaine d'autres étudiants. Elle était assise en bordure de l'allée que j'arpentais, faisant mon inspection, quand je l'ai vue déplier une antisèche.

– Elle trichait ?

– Je n'en sais rien, je n'ai jamais pu lire ce qui était inscrit sur ce bout de papier.

– Vous ne le lui avez pas confisqué ?

– Pas eu le temps !

– Comment ça ?

– Elle a vu que je l'avais surprise, elle m'a regardé droit dans les yeux et, sans se presser, elle l'a mis dans sa bouche, l'a mâché et l'a avalé.

– Je ne vous crois pas !

– Vous avez tort. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'aurais dû lui retirer sa copie et la faire sortir de la salle, mais je me suis mis à rire et c'est moi qui ai dû quitter l'amphithéâtre, un comble non ?

– Et ensuite ?

– Ensuite, quand elle me croisait à la bibliothèque ou dans un couloir, elle me dévisageait et se foutait ouvertement de moi. Un beau jour, je l'ai saisie par le bras et je l'ai entraînée à l'écart de ses amis.

– Ne me dites pas que vous avez négocié votre silence ?

– Vous me prenez pour qui ? C'est elle qui a négocié !

– Pardon ?

– Elle m'a dit textuellement, alors que je lui posais la question, que si je ne l'invitais pas à déjeuner, elle ne me dirait jamais pourquoi elle riait en me voyant. Alors je l'ai invitée à déjeuner.

– Et qu'est-ce qui s'est passé ?

– Le déjeuner s'est poursuivi par une promenade et, en fin d'après-midi elle m'a quitté soudainement. Plus aucune nouvelle d'elle, mais une semaine plus tard, alors que je travaillais sur ma thèse à la bibliothèque, une jeune femme s'installe en face de moi. Je ne lui prête aucune attention, jusqu'à ce que ses bruits de mastication finissent vraiment par me déranger ; je lève la tête pour demander à cette personne d'être plus discrète avec son chewing-gum, c'était elle, en train d'avaler une troisième feuille de papier. Je lui avouais ma surprise, je pensais ne plus la revoir ! Elle m'a répondu que si je ne comprenais pas qu'elle était là pour moi, autant qu'elle reparte tout de suite, et définitivement cette fois.

– J'adore cette jeune femme ! Et ensuite, qu'est-il arrivé ?

– Nous avons passé la soirée et une grande partie de l'été ensemble. Un très bel été, je dois dire.

– Et la séparation ?

– Si nous gardions cet épisode pour un autre soir, Walter ?

– C'est votre seule histoire d'amour ?

– Bien sûr que non, il y a eu Tara, hollandaise et thésarde en astrophysique, avec laquelle j'ai vécu presque un an. Nous nous entendions très bien, mais elle parlait à peine l'anglais et mon hollandais laissant plus qu'à désirer, nous avons eu beaucoup de mal à communiquer. Ensuite il y a eu Jane, une charmante doctoresse, très vieille Écosse et obnubilée par l'idée d'officialiser notre relation. Le jour où elle m'a présenté à ses parents, je n'ai eu d'autre choix que de mettre un terme à notre aventure. Sarah Apleton, elle, travaillait dans une boulangerie, une poitrine de rêve, des hanches dignes d'un Botticelli mais des horaires de travail impossibles. Elle se levait quand je me couchais et réciproquement. Et puis, deux ans plus tard, j'ai épousé une collègue de travail, Elizabeth Atkins, mais ça n'a pas marché non plus.

– Vous avez été marié ?

– Oui, pendant seize jours ! Mon ex-femme et moi nous sommes quittés en revenant de voyage de noces.

– Vous en avez pris du temps pour vous apercevoir que vous n'étiez pas faits l'un pour l'autre !

– Si on partait en voyage de noces avant la cérémonie de mariage, je vous assure que les tribunaux y gagneraient beaucoup en paperasseries inutiles.

Cette fois, j'avais séché Walter et lui avait enlevé toute envie d'en apprendre plus sur mon passé sentimental. Il n'y avait d'ailleurs pas grand-chose à savoir, sinon que ma vie professionnelle avait pris le pas sur le reste et que j'avais parcouru le monde ces quinze dernières années, sans vraiment me soucier de me poser quelque part et encore moins de faire une véritable rencontre. Vivre une histoire d'amour n'était pas au centre de mes préoccupations.

– Et vous ne vous êtes jamais revus ?

– Si, j'ai croisé Elizabeth dans deux-trois cocktails organisés par l'Académie des sciences. Mon ex-épouse était en compagnie de son nouveau mari. Je vous ai dit que son nouveau mari était également mon ancien meilleur ami ?

– Non, ça vous ne me l'avez pas dit. Je ne parlais pas d'elle, mais de votre jeune étudiante, la première de cette liste digne d'un Casanova.

– Pourquoi elle ?

– Comme ça !

– Nous ne nous sommes jamais revus.

– Adrian, si vous me confiez pourquoi elle vous a quitté, l'addition est pour moi !

Je commandai douze huîtres supplémentaires au serveur qui passait près de notre table.

– À la fin de son trimestre d'échange universitaire, elle est rentrée finir ses études en France. Les distances finissent souvent par faner les plus jolies relations. Un mois après son départ, elle est revenue rendre visite à son père ; après avoir pris un autocar, un ferry et enfin un train, le voyage qui avait duré dix heures l'avait éreintée. Le dernier dimanche que nous avons passé ensemble ne fut pas idyllique. Le soir, quand je l'ai raccompagnée à la gare, elle m'a avoué qu'il valait mieux en rester là. Nous ne garderions ainsi que de beaux souvenirs. J'ai lu dans son regard qu'il était inutile de lutter, la flamme était déjà soufflée. Elle s'était éloignée de moi, et pas seulement géographiquement. Voilà Walter, vous savez tout maintenant et je ne vois vraiment pas pourquoi vous souriez aussi bêtement.

– Pour rien, répondit mon acolyte.

– Je vous raconte comment je me suis fait plaquer et vous vous marrez, pour rien ?

– Non, vous venez de me raconter une ravissante histoire et, si je n'avais pas insisté, vous m'auriez juré corps et âme que tout ça n'était que du passé, n'est-ce pas ?

– Évidemment ! Je ne sais même pas si je serais capable de la reconnaître. C'était il y a quinze ans, Walter, et l'histoire en question n'a duré que deux mois ! Comment pourrait-il en être autrement ?

– Bien sûr Adrian, comment ? Mais alors, répondez à cette petite question : comment avez-vous pu me raconter cette aventure anodine, enterrée depuis quinze ans, sans jamais avoir réussi à prononcer une seule fois le nom de cette jeune femme ? Depuis que je me suis confié à vous au sujet de Miss Jenkins, je me sentais, comment dire, un peu ridicule, eh bien, maintenant, plus du tout !

Nos deux voisines avaient quitté leur table sans même que nous nous en soyons rendu compte. Je me souviens que, ce soir-là, Walter et moi avions fait la fermeture de la brasserie, que nous avions bu suffisamment de vin pour que je refuse son invitation et partage l'addition avec lui.

Le lendemain alors que nous arrivions tous deux à l'Académie avec une sacrée gueule de bois, nous avons appris par un courrier que notre candidature avait été retenue.

Walter était si malade, qu'il ne put même pas pousser un cri de joie digne de ce nom.

*

*     *

Paris

Keira fit tourner la clé dans la serrure le plus lentement possible. Au dernier tour, le verrou faisait un bruit terrible. Elle referma la porte de l'appartement avec autant de précautions et parcourut le couloir à pas de loup. La lumière de l'aube éclairait déjà le petit bureau de sa sœur. Sur une coupelle l'attendait une enveloppe à son nom, timbrée d'Angleterre. Intriguée, Keira la décacheta et découvrit une lettre qui l'informait qu'en dépit de son dépôt tardif son dossier de candidature avait retenu l'attention des membres du comité de sélection. Keira était attendue le 28 du mois à Londres, afin de présenter ses travaux devant le grand jury de la Fondation Walsh.

– Qu'est-ce que c'est que ce truc ? avait-elle murmuré en remettant la lettre dans l'enveloppe.

Jeanne apparut en chemise de nuit, les cheveux en bataille ; elle s'étira en bâillant.

– Comment va Max ?

– Tu devrais aller te recoucher, Jeanne, il est très tôt !

– Ou tard, c'est selon. La soirée fut bonne ?

– Non, pas vraiment.

– Alors pourquoi as-tu passé la nuit avec lui ?

– Parce que j'avais froid.

– Sale hiver, hein ?

– Bon ça suffit, Jeanne, je vais aller me coucher.

– J'ai un cadeau pour toi.

– Un cadeau ? demanda Keira.

Et Jeanne tendit une enveloppe à sa sœur.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Ouvre, tu verras.

Keira trouva un billet d'Eurostar ainsi qu'un bon d'hôtel prépayé pour deux nuits au Regency Inn.

– Ce n'est pas un quatre-étoiles, mais Jérôme m'y avait emmenée et c'est charmant.

– Et ce cadeau a-t-il un rapport avec la lettre que j'ai trouvée dans l'entrée ?

– Oui, d'une certaine façon, mais j'ai prolongé ton séjour pour que tu puisses profiter un peu de Londres. Tu ne dois rater le musée d'Histoire naturelle sous aucun prétexte, la nouvelle Tate Gallery est magique, et il faudra que tu ailles bruncher sans faute chez Amoul, c'est sur Formosa Street. Qu'est-ce que j'ai aimé cet endroit, c'est tellement mignon, leurs pâtisseries, leurs salades, et le poulet au citron...

– Jeanne, il est 6 heures du matin, le poulet au citron là, maintenant, je ne suis pas très sûre...

– Tu vas me dire merci à un moment donné ou je te fais avaler ce billet de train ?

– Et toi, tu vas m'expliquer le contenu de cette lettre et ce que tu manigances, ou c'est moi qui te fais manger ton billet !

– Prépare-moi un thé, une tartine avec du miel, je te retrouve dans la cuisine dans cinq minutes, et c'est un ordre de ta grande sœur qui va se laver les dents, ouste !

Keira avait récupéré la convocation de la Fondation Walsh et l'avait déposée bien en évidence devant la tasse fumante et la tartine grillée.

– Il faut bien que l'une de nous deux croie en toi ! avait bougonné Jeanne en entrant dans la cuisine. J'ai fait ce que tu aurais dû faire si tu t'accordais plus de mérite. J'ai fouiné sur Internet et établi une liste de toutes les organisations susceptibles de financer tes travaux d'archéologie. Je te l'accorde, elles ne sont pas nombreuses. Même à Bruxelles ils n'en ont rien à faire. Enfin, sauf si tu as envie de consacrer deux ans à remplir des kilomètres de formulaires.

– Tu as écrit au Parlement européen pour ta petite sœur ?

– J'ai écrit à tout le monde ! Et puis hier, cette lettre est arrivée pour toi. Je ne sais pas si leur réponse est positive ou négative, mais, au moins, ils ont pris la peine de répondre.

– Jeanne ?

– D'accord, j'ai ouvert l'enveloppe et je l'ai refermée juste après. Mais avec le mal que je me suis donné, j'estime que cela me concerne aussi un peu.

– Et à partir de quelle documentation cette fondation a-t-elle retenu ma candidature ?

– Telle que je te connais, ça va te rendre hystérique, mais je m'en fiche totalement. C'est ta thèse que j'ai envoyée chaque fois. Je l'avais dans mon ordinateur, pourquoi s'en priver ? Après tout, tu l'as publiée, non ?

– Si je comprends bien, tu t'es fait passer pour moi, tu as envoyé mon travail à toute une série d'organisations inconnues et...

– Et je te donne l'espoir de retourner un jour dans ta fichue vallée de l'Omo ! Tu ne vas pas râler en plus ?

Keira se leva et serra Jeanne dans ses bras.

– Je t'adore, tu es la reine des emmerdeuses, plus têtue qu'un âne, mais tu es la sœur que je n'échangerais pour aucune autre au monde !

– Tu es sûre que tu vas bien ? demanda Jeanne en regardant Keira de plus près.

– On ne peut mieux !

Keira s'assit à la table de la cuisine et relut une troisième fois la convocation.

– Je dois présenter mes travaux à l'oral ! Mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter ?

– Justement, tu as peu de temps pour rédiger ton projet et l'apprendre par cœur. Il faudra que tu t'adresses aux membres du jury en les regardant droit dans les yeux ; en lisant ton texte, tu manquerais de conviction. Tu seras brillante, je le sais.

Keira se leva d'un bond et commença à faire les cent pas dans la cuisine.

– Ne commence pas à te laisser gagner par le trac. Si tu veux, en rentrant le soir, je ferai le jury et tu répéteras devant moi.

– Accompagne-moi à Londres, seule, je n'y arriverai jamais.

– Impossible, j'ai beaucoup trop de travail.

– Je t'en supplie Jeanne, viens.

– Keira, je n'en ai pas les moyens, entre ton billet de train et l'hôtel, j'ai mis mon compte en banque à sec.

– Il n'y a aucune raison pour que tu me payes ce voyage, je vais trouver un moyen.

– Keira, tu es ma petite sœur et cela suffit pour que je te donne un petit coup de pouce. Ne discute pas et fais-moi juste le plaisir de remporter ce prix.

– De combien s'agit-il ?

– Deux millions de livres sterling.

– Ce qui représente en euros ? demanda Keira les yeux écarquillés.

– De quoi financer les salaires d'une équipe internationale au grand complet, les voyages de chacun, l'achat et l'affrètement du matériel dont tu rêves pour retourner toute la terre de la vallée de l'Omo.

– Je ne gagnerai jamais ! C'est impossible.

– Va dormir quelques heures, prends une bonne douche à ton réveil et mets-toi aussitôt au boulot. Pense aussi à dire à ton Max que tu ne pourras plus le voir avant un bon bout de temps. Ne me regarde pas comme ça. Je n'ai pas organisé tout ça pour t'éloigner de lui. Contrairement à ce que tu peux penser, je ne suis pas machiavélique à ce point.

– L'idée ne m'avait même pas effleurée.

– Oh ! que si ! File maintenant.

Au cours des jours qui suivirent, Keira resta cloîtrée dans l'appartement de sa sœur, passant le plus clair de son temps devant l'ordinateur, peaufinant ses théories, les documentant d'articles publiés par ses confrères archéologues du monde entier.

Comme elle le lui avait promis, chaque soir en revenant du musée, Jeanne s'attelait à faire répéter sa sœur. Que son discours manque de conviction, qu'elle bafouille ou s'aventure dans des explications trop techniques au goût de Jeanne, celle-ci lui faisait reprendre son exposé depuis le début. Et les premières soirées furent toutes ponctuées de disputes entre les deux sœurs.

Keira connut très vite son texte, restait à y mettre le ton juste pour captiver son auditoire.

Dès que Jeanne quittait l'appartement le matin, Keira se mettait à réciter, faisant les cent pas dans le salon. La gardienne de l'immeuble, qui par une fin de matinée déposa un livre commandé par Keira, fut mise à contribution. Confortablement installée dans le canapé, une tasse de thé à la main, Mme Hereira écouta le résumé complet de l'histoire de notre planète, de l'âge Précambrien à la période du Crétacé qui vit apparaître les premières plantes à fleurs, toute une génération d'insectes, de nouvelles espèces de poissons, les ammonites, comme les éponges, et plein d'espèces de dinosaures qui s'étaient décidés à évoluer désormais sur la terre ferme. Mme Hereira fut heureuse d'apprendre que c'est à cette époque qu'apparurent dans les océans les premiers requins ressemblant à ceux que l'on voit aujourd'hui. Pourtant, le plus fascinant n'était pas là, mais plutôt dans l'apparition des premiers mammifères développant leur progéniture dans des poches placentaires, ainsi que les humains le feraient bien plus tard.

Mme Hereira s'assoupit en pleine ère tertiaire, quelque part entre le Paléocène et l'Éocène. Quand elle rouvrit l'œil, elle demanda, un peu gênée, si elle avait dormi longtemps. Keira la rassura, son petit roupillon n'avait duré que trente millions d'années ! Et le soir, elle se garda bien de parler à Jeanne de la visite qu'elle avait eue dans la journée, et encore moins de la réaction de son tout premier public.

Le mercredi suivant, Jeanne s'excusa auprès de sa sœur, elle avait un dîner et ne pouvait se dérober. Keira était épuisée, et l'idée d'échapper à la séance de répétition l'enchantait. Elle supplia Jeanne de ne surtout pas s'en faire, et promit de répéter son texte, exactement comme si cette dernière avait été présente. Dès que Keira vit sa sœur monter dans son taxi, elle se prépara une assiette de fromage, sauta sur le canapé du salon et alluma la télévision. Un orage approchait, le ciel de Paris avait viré au noir, Keira enroula un plaid autour de ses épaules.

Le premier coup de tonnerre fut d'une telle violence qu'il la fit sursauter. Le deuxième grondement fut suivi d'une coupure de courant générale. Keira chercha un briquet dans la pénombre, sans succès. Elle se leva et avança à la fenêtre. La foudre frappa le paratonnerre d'un immeuble à quelques pâtés de maisons. L'archéologue avait acquis sur le terrain une expérience qui lui faisait tout connaître des orages, de leurs dangers, mais celui-ci était d'une rare intensité. Elle aurait dû s'éloigner de la vitre, elle recula juste d'un pas et sa main se posa machinalement sur son collier. Si le pendentif était bien fait d'un alliage de métaux, comme le pensait Ivory, il était inutile de tenter le diable en le gardant sur soi. Alors qu'elle l'ôtait, un éclair déchira le ciel. La foudre irradia la pièce où se trouvait Keira, et soudain, sur le mur, se dessinèrent des millions de petits points lumineux projetés par le pendentif qu'elle tenait du bout des doigts. L'image surprenante resta imprimée quelques secondes, avant de s'effacer. Tremblante, Keira s'agenouilla pour récupérer le collier qu'elle avait laissé tomber, elle attrapa la cordelette et se releva pour regarder par la fenêtre. La vitre était fendue. Plusieurs autres coups de tonnerre se succédèrent, l'orage s'éloigna enfin. On pouvait encore voir le ciel s'illuminer dans le lointain, une lourde pluie se mit à tomber.

Recroquevillée sur le canapé, Keira avait du mal à recouvrer son calme. Sa main continuait de trembler. Elle avait beau se rassurer, se dire qu'elle avait été victime d'une illusion d'optique, rien ne la raisonnait vraiment et un certain mal-être la gagnait. Le courant fut rétabli. Keira regarda attentivement son pendentif, elle en caressa la surface, il était tiède. Elle l'approcha d'une ampoule, mais aucun trou, aussi petit soit-il, n'était visible à l'œil nu.

Elle se blottit sous le plaid et chercha à comprendre l'étrange phénomène qui venait de se produire. Une heure plus tard, elle entendit tourner le verrou de la porte d'entrée. Jeanne rentrait.

– Tu ne dors pas ? Tu as vu cet orage, quelle folie ! J'ai les pieds trempés. Je vais me faire une tisane, tu en veux une ? Pourquoi tu ne dis rien ? Tu vas bien ?

– Oui, je crois, répondit Keira.

– Ne me dis pas que toi, la grande archéologue, tu as eu peur de l'orage ?

– Bien sûr que non.

– Alors pourquoi es-tu pâle comme un linge ?

– Je suis juste fatiguée, je t'attendais pour aller me coucher.

Keira embrassa Jeanne et fila vers la chambre, mais sa sœur la rappela.

– Je ne sais pas si je dois te le dire... Max était à ce dîner.

– Non, tu n'avais pas besoin de me le dire ; à demain Jeanne.

Seule dans la chambre, Keira s'approcha de la fenêtre. Si le courant avait été rétabli dans les immeubles, les rues étaient toujours plongées dans l'obscurité. Les nuages avaient disparu, la voûte céleste apparaissait plus éclatante que jamais. Keira chercha la Grande Ourse. Quand elle était enfant, son père s'amusait à lui faire repérer dans le ciel telle étoile ou telle constellation ; Cassiopée, Antarès et Céphée étaient ses préférées. Keira reconnut la forme du Cygne, de la Lyre et d'Hercule, et c'est pendant que son regard se portait vers la couronne boréale à la recherche du Bouvier qu'elle écarquilla les yeux pour la seconde fois de la soirée.

– C'est impossible, murmura-t-elle le visage collé à la vitre.

Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, avança sur le balcon et tendit le cou, comme si ces quelques centimètres pouvaient la rapprocher des étoiles.

– Mais, non, ça ne peut pas être ça, c'est complètement fou ! Ou alors c'est moi qui suis en train de devenir folle.

– En tout cas si tu commences à parler toute seule, tu es sur la bonne voie.

Keira sursauta, Jeanne se tenait juste à côté d'elle ; elle s'accouda à la rambarde et alluma une cigarette.

– Tu fumes maintenant ?

– Ça m'arrive. Je suis désolée pour tout à l'heure, j'aurais dû me taire. Mais cela m'a tellement énervée de le voir faire le beau. Tu m'écoutes ?

– Oui, oui, répondit Keira d'une voix absente.

– Alors c'est vrai cette histoire que les hommes de Neandertal étaient tous bisexuels ?

– C'est possible, répondit Keira en continuant de fixer les étoiles.

– Et qu'ils se nourrissaient principalement de lait de dinosaure, mais qu'il leur fallait apprendre à les traire ?

– Probablement...

– Keira !

Keira sursauta.

– Quoi ?

– Tu n'écoutes pas un mot de ce que je te dis. Qu'est-ce qui te tracasse ?

– Rien, je t'assure, rentrons, il fait froid, répondit l'archéologue en retournant dans la chambre.

Les deux sœurs se couchèrent dans le grand lit de Jeanne.

– Tu n'étais pas sérieuse au sujet des hommes de Neandertal ? demanda Jeanne.

– Qu'est-ce qu'ils ont les hommes de Neandertal ?

– Rien, oublie. Essayons de dormir, répondit Jeanne en se retournant.

– Alors arrête de bouger tout le temps !

Un court instant de silence et Keira se retourna dans le lit.

– Jeanne ?

– Quoi encore ?

– Merci pour tout ce que tu fais.

– Tu dis ça pour que je culpabilise deux fois plus au sujet de Max ?

– Un peu.

Le lendemain, dès que Jeanne quitta l'appartement, Keira se précipita devant l'ordinateur, mais, ce matin-là, ses recherches l'éloignèrent de ses travaux habituels. Elle se mit en quête des cartes du ciel accessibles sur Internet. Pendant qu'elle travaillait, chaque lettre qu'elle frappait sur son clavier s'inscrivait simultanément sur l'écran d'un ordinateur situé à des centaines de kilomètres de là, chaque information qu'elle consultait, chaque site qu'elle visitait étaient enregistrés. À la fin de la semaine, un opérateur installé derrière son bureau à Amsterdam avait imprimé un dossier sur le travail qu'elle avait accompli. Il relut le dernier feuillet sorti de son imprimante et composa un numéro de téléphone.

– Je pense, monsieur, que vous voudrez consulter le rapport que je viens de terminer.

– À quel sujet ? demanda son interlocuteur.

– L'archéologue française.

– Rejoignez-moi tout de suite dans mon bureau, annonça la voix dans le combiné, avant de raccrocher.

*

*     *

Londres

– Vous vous sentez comment ?

– Mieux que vous, Walter.

Nous étions à la veille du jour tant attendu. Le grand oral se tenait dans la banlieue Est de la ville et Walter avait décidé de ne pas faire confiance aux transports en commun et encore moins à ma vieille voiture. En ce qui concernait les premiers, je pouvais comprendre son appréhension. Il était hélas fréquent que les métros restent rivés à leurs rails et les trains à l'arrêt, sans qu'aucune autre explication ne soit donnée, à part la ritournelle sur la vétusté du matériel qui entraînait pannes à répétition. Nous allions donc, sur décision ferme et non discutable de Walter, nous installer dans un hôtel des Dock Lands. De là, il nous suffirait de traverser la rue pour nous présenter devant les membres de la Fondation. La cérémonie se déroulait dans une salle de conférences en haut d'une tour, au 1, Cabot Square.

Ironie du sort, nous nous trouvions tout près de la commune de Greenwich et de son célèbre observatoire. Mais, de ce côté de la Tamise, le quartier gagné sur les eaux du fleuve n'était que modernité, les immeubles de verre et d'acier rivalisaient de hauteur, le béton avait coulé par tonnes. En fin d'après-midi, j'avais réussi à convaincre mon ami d'aller nous promener du côté de l'île aux Chiens, et de là, nous entrâmes sous le dôme de verre qui surplombe l'entrée du tunnel de Greenwich. À quinze mètres de profondeur, nous avons ainsi traversé la Tamise à pied, pour resurgir en face de la silhouette calcinée du Cutty Sark. Le vieux clipper, dernier survivant de la flotte commerciale du dix-neuvième siècle avait triste allure depuis qu'un incendie l'avait ravagé quelques mois auparavant. Devant nous s'étendait le parc du musée de la Marine, le somptueux bâtiment de la maison de la reine et en haut de la colline, le vieil observatoire où je conduisais Walter.

– Ce fut le premier bâtiment en Angleterre destiné exclusivement à abriter des instruments scientifiques, dis-je à Walter.

Je voyais bien qu'il était ailleurs ; il était anxieux et mes efforts pour le distraire semblaient vains, mais il était encore trop tôt pour que je renonce. Nous entrâmes sous la coupole et je redécouvris, émerveillé, les vieux appareils d'astronomie avec lesquels Flamsteed avait établi ses célèbres tables des étoiles au dix-neuvième siècle.

Je savais Walter passionné par tout ce qui touche au temps, aussi ne manquai-je pas de lui indiquer la grande ligne en acier qui striait le sol devant lui.

– Voici le point de départ des longitudes, tel qu'il fut déterminé en 1851 et adopté lors d'une conférence internationale en 1884. Et si nous attendons la tombée de la nuit, vous verrez se dresser dans le ciel un puissant laser vert. C'est la seule touche de modernité qui ait été apportée ici depuis près de deux siècles.

– Ce grand faisceau que je vois tous les soirs au-dessus de la ville, c'est donc cela ? demanda Walter qui semblait enfin s'intéresser à ma conversation.

– Exactement. Il symbolise le méridien d'origine, même si, depuis, les scientifiques ont déplacé ce dernier d'une centaine de mètres. Mais c'est là aussi que se situe le temps universel, le midi de Greenwich qui a servi pendant longtemps de point de référence pour calculer l'heure qu'il est en tout point de la planète. Chaque fois que nous nous déplaçons de quinze degrés vers l'ouest, nous reculons d'une heure et lorsque nous faisons de même en allant vers l'est, nous avançons d'une heure. C'est d'ici même que partent tous les fuseaux horaires.

– Adrian, tout cela est passionnant mais, demain soir, je vous en prie, ne vous écartez pas de votre sujet, supplia Walter.

Las, j'abandonnai mes explications et entraînai mon ami vers le parc. La température était clémente et le grand air lui ferait le plus grand bien. Walter et moi passâmes la fin de notre soirée dans un pub voisin. Il m'interdit toute boisson alcoolisée et j'eus la terrifiante sensation d'être retombé en pleine adolescence. À 10 heures, nous étions de retour dans nos chambres respectives, Walter eut même le culot de me téléphoner pour me défendre de veiller trop tard devant la télévision.

*

*     *

Paris

Keira avait bouclé la petite valise qu'elle emporterait avec elle et Jeanne l'accompagna gare du Nord, elle avait pris une matinée de congé pour l'occasion. Les deux sœurs quittèrent l'appartement et montèrent à bord d'un bus.

– Tu me promets de m'appeler pour me dire que tu es bien arrivée ?

– Mais, Jeanne, je traverse juste la Manche et je ne t'ai jamais appelée d'où que ce soit pour te dire que j'étais bien arrivée !

– Eh bien, cette fois, je te le demande. Tu me raconteras ton voyage, si l'hôtel est agréable, si tu aimes ta chambre, comment tu trouves la ville...

– Tu veux aussi que je te raconte mes deux heures quarante de train ? Tu as mille fois plus le trac que moi, hein ? Avoue-le, tu es terrorisée par ce que je vais vivre ce soir !

– J'ai l'impression que c'est moi qui me présente à ce grand oral. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.

– Tu sais que nous n'avons probablement aucune chance de gagner ce prix ?

– Ne recommence pas à être négative, tu dois y croire !

– Puisque tu le dis. J'aurais dû rester un jour de plus en Angleterre et aller rendre visite à papa.

– La Cornouailles, c'est un peu loin, et puis nous irons un jour toutes les deux.

– Si je gagne, je ferai le crochet et je lui dirai que tu n'as pas pu venir parce que tu avais trop de travail.

– Tu es vraiment une sale peste ! répliqua Jeanne en donnant un coup de coude à sa sœur.

L'autobus ralentit et commença de se ranger le long du parvis. Keira attrapa son bagage et embrassa Jeanne.

– Promis, je te téléphonerai avant d'entrer en scène.

Keira descendit sur le trottoir et attendit que l'autobus s'éloigne, Jeanne avait collé son visage à la vitre.

Il n'y avait pas grand monde gare du Nord ce matin-là. L'heure d'affluence était passée depuis longtemps et peu de trains se trouvaient à quai. Les passagers qui voyageaient vers l'Angleterre empruntaient l'escalator qui conduit au poste frontière. Keira passa le filtre des douanes, celui de la sécurité, et à peine s'était-elle installée dans l'immense salle d'attente que les portes d'embarquement s'ouvrirent.

Elle dormit pendant presque toute la durée du trajet. Quand elle se réveilla, une voix annonçait déjà dans les haut-parleurs l'arrivée imminente en gare de Saint-Pancras.

Un taxi noir la conduisit à travers Londres jusqu'à son hôtel. Séduite par la ville, c'est elle qui colla son visage à la vitre.

Sa chambre était telle que Jeanne la lui avait décrite, petite et pleine de charme. Elle abandonna sa valise au pied du lit, regarda l'heure sur la pendulette de la table de nuit et décida qu'elle avait encore le temps de faire une promenade dans le quartier.

Remontant à pied Old Brompton Road, elle entra dans Bute Street et ne résista pas à l'appel de la vitrine de la librairie française du quartier.

Elle y flâna un long moment, finit par acquérir un livre sur l'Éthiopie qu'elle fut surprise de découvrir dans les rayonnages et s'installa à la terrasse d'une petite épicerie italienne, située sur le trottoir d'en face. Revigorée par un bon café, elle se décida à retourner à son hôtel. Le grand oral commençait à 18 heures précises et le chauffeur du taxi qui l'avait conduite depuis la gare l'avait prévenue qu'il faudrait une bonne heure de transport pour rejoindre les Dock Lands.

Elle arriva devant le 1, Cabot Square avec trente minutes d'avance. Plusieurs personnes entraient déjà dans le hall de la tour. Leurs tenues impeccables laissaient supposer qu'elles allaient toutes au même endroit. La désinvolture qu'affichait Keira jusqu'à présent l'abandonna et elle sentit son estomac se nouer. Deux hommes en costume sombre avançaient sur le parvis. Keira fronça les sourcils, l'un des deux avait un visage familier.

Elle fut distraite par la sonnerie de son téléphone portable. Elle le chercha au fond de ses poches et reconnut le numéro de Jeanne qui s'affichait à l'écran.

– Je te jure que j'allais t'appeler, j'étais justement en train de composer ton numéro.

– Menteuse !

– Je suis devant l'immeuble et, pour tout te dire, je n'ai qu'une envie, c'est de ficher le camp d'ici. Les examens de passage, ça n'a jamais été mon truc.

– Avec tout le temps que nous y avons consacré, tu vas aller au bout de cette aventure. Tu seras brillante, et au pire que peut-il t'arriver, que tu ne gagnes pas ce prix ? Ce ne sera pas la fin du monde.

– Tu as raison, mais j'ai le trac Jeanne, je ne sais pas pourquoi, je n'avais pas connu ça depuis...

– Ne cherche pas, tu n'as jamais eu le trac de ta vie !

– Tu as une voix étrange.

– Je ne devrais pas t'en parler, enfin, pas maintenant, mais j'ai été cambriolée.

– Quand ? demanda Keira affolée.

– Ce matin, pendant que je t'accompagnais à la gare. Rassure-toi, rien n'a été volé, enfin, je ne crois pas ; juste l'appartement qui est sens dessus dessous et Mme Hereira qui l'est encore plus.

– Ne reste pas seule ce soir, viens me rejoindre, saute dans un train !

– Mais non, j'attends le serrurier et puis, s'ils n'ont rien volé, pourquoi prendraient-ils le risque de revenir ?

– Peut-être parce qu'ils ont été dérangés ?

– Crois-moi, vu l'état du salon et de la chambre, ils ont pris tout leur temps, et je n'aurai pas assez de la nuit pour remettre l'appartement en ordre.

– Jeanne, je suis désolée, dit Keira en regardant sa montre, mais il faut vraiment que je te laisse. Je te rappellerai dès que...

– Raccroche tout de suite et file, tu vas être en retard. Tu as raccroché ?

– Non !

– Qu'est-ce que tu attends, file je te dis !

Keira coupa son téléphone et entra dans le hall de l'immeuble. Un vigile l'invita à prendre l'un des ascenseurs. La Fondation Walsh se réunissait au dernier étage. Il était 18 heures. Les portes de la cabine s'ouvrirent, une hôtesse conduisit Keira à travers un long couloir. La salle, déjà comble, était bien plus grande qu'elle ne l'avait imaginé.

Une centaine de sièges formaient un hémicycle autour d'une grande estrade. Au premier rang, les membres du jury assis chacun devant une table écoutaient attentivement celui qui présentait déjà ses travaux, s'adressant à l'assemblée à l'aide d'un micro. Le cœur de Keira s'emballa sans retenue, elle repéra la seule chaise encore libre au quatrième rang et se fraya un chemin pour aller s'y asseoir. L'homme qui avait pris le premier la parole défendait un projet de recherche en biogénétique. Son exposé dura le temps des quinze minutes réglementaires et fut accueilli par une salve d'applaudissements.

Le deuxième candidat présenta un prototype d'appareil qui permettait de réaliser des sondages aquifères à moindre coût, ainsi qu'un procédé de purification d'eaux saumâtres fonctionnant à l'énergie solaire. L'eau serait l'or bleu du vingt et unième siècle, l'enjeu le plus précieux pour l'homme ; en bien des endroits de la planète, sa survie en dépendrait. Le manque d'eau potable serait à l'origine des prochaines guerres, des grands déplacements de populations. L'exposé finit par être plus politique que technique.

Le troisième intervenant fit un discours brillant sur les énergies alternatives. Un peu trop brillant au goût de la présidente de la Fondation, qui échangea quelques mots avec son voisin pendant que l'orateur parlait.

*

*     *

– Cela va bientôt être à nous, me chuchota Walter. Vous allez être épatant.

– Nous n'avons aucune chance.

– Si vous plaisez autant aux membres du jury qu'à cette jeune femme, c'est dans la poche.

– Quelle jeune femme ?

– Celle qui vous dévisage depuis qu'elle est entrée dans la salle. Là, insista-t-il en bougeant légèrement la tête, au quatrième rang sur notre gauche. Mais surtout ne vous retournez pas maintenant, maladroit que vous êtes !

Bien évidemment, je m'étais retourné et je n'avais vu aucune jeune femme me regarder.

– Vous hallucinez, mon pauvre Walter.

– Elle vous dévorait des yeux. Mais, grâce à votre discrétion légendaire, elle est rentrée dans sa coquille comme un bernard-l'ermite.

Je jetai un nouveau coup d'œil, la seule chose remarquable au quatrième rang était une chaise vide.

– Vous le faites exprès ! tempêta Walter. À ce point-là, cela relève du cas désespéré.

– Mais enfin, Walter, vous devenez complètement abruti !

On appela mon nom, mon tour était venu.

– Je m'efforçais juste de vous distraire, de vous faire évacuer votre stress, pour que vous ne perdiez pas vos moyens, et je trouve que j'y suis plutôt bien arrivé. Allez, maintenant, soyez parfait c'est tout ce que je vous demande.

Je réunis mes notes et me levai, Walter se pencha à mon oreille.

– Quant à la jeune femme, je n'ai rien inventé, bonne chance, mon ami, conclut-il en me donnant une joyeuse tape sur l'épaule.

Ce moment restera comme l'un des pires souvenirs de ma vie. Le microphone cessa de fonctionner. Un technicien grimpa sur l'estrade pour essayer de le réparer, en vain. On allait en installer un autre, mais il fallait que l'on retrouve la clé d'un local technique. Je voulais en finir au plus vite et décidai de m'en passer ; les membres du jury étaient assis au premier rang et ma voix devait porter assez fort pour qu'ils m'entendent. Walter avait deviné mon impatience et me fit de grands signes pour me faire comprendre que ce n'était pas une bonne idée, j'ignorai ses mimiques suppliantes et me lançai.

Mon exposé fut laborieux. Je tentais d'expliquer à mon auditoire que l'avenir de l'humanité ne dépendait pas seulement de la connaissance que nous avions de notre planète et de ses océans, mais aussi de ce que nous apprendrions de l'espace. À l'image des premiers navigateurs qui entreprirent de faire le tour du monde alors que l'on croyait encore que la Terre était plate, il nous fallait partir à la découverte des galaxies lointaines. Comment envisager notre futur sans savoir comment tout avait commencé un jour. Deux questions confrontent l'homme aux limites de son intelligence, deux questions auxquelles même le plus savant d'entre nous ne peut répondre : qu'est-ce que l'infiniment petit ou l'infiniment grand et qu'est-ce que l'instant zéro, le moment où tout a commencé ? Et quiconque se prête au jeu de ces deux questions est incapable d'imaginer la moindre hypothèse.

Lorsqu'il croyait que la Terre était plate, l'homme ne pouvait rien concevoir de son monde au-delà de la ligne d'horizon qu'il percevait. De peur de disparaître dans le néant, il craignait le grand large. Mais, lorsqu'il décida d'avancer vers l'horizon, c'est l'horizon qui recula, et plus l'homme avança, plus il comprit l'étendue du monde auquel il appartenait.

À notre tour d'explorer l'Univers, d'interpréter, bien au-delà des galaxies que nous connaissions, la multitude d'informations qui nous parviennent d'espaces et de temps reculés. Dans quelques mois, les Américains lanceraient le télescope spatial le plus puissant qui ait jamais existé. Il permettrait peut-être de voir, d'entendre et d'apprendre comment l'Univers s'était formé, si d'autres vies étaient apparues sur des planètes semblables à la nôtre. Il fallait être de l'aventure.

Je crois que Walter avait raison, une jeune femme me regardait bizarrement depuis le quatrième rang. Son visage me disait quelque chose. Cela faisait au moins une personne dans la salle qui avait l'air captivée par mon discours. Mais le moment n'était pas à la séduction et, après cette courte hésitation, je conclus mon exposé.

La lumière du premier jour voyage depuis le fond de l'Univers, elle se dirige vers nous. Saurons-nous la capter, l'interpréter, comprendrons-nous enfin comment tout a commencé ?

Silence de mort. Personne ne bougeait. Le calvaire du bonhomme de neige qui fond lentement au soleil était le mien ; j'étais ce bonhomme de neige, jusqu'à ce que Walter frappe dans ses mains. Je regroupais mes notes quand la présidente du jury se leva et applaudit à son tour, les membres du comité se joignirent à elle et la salle enchaîna ; je remerciai tout le monde et quittai l'estrade.

Walter m'accueillit, avec une longue accolade.

– Vous avez été...

– Pathétique ou épouvantable ? Je vous laisse le choix. Je vous avais prévenu, nous n'avions aucune chance.

– Voulez-vous vous taire ! Si vous ne m'aviez pas interrompu, je vous aurais dit que vous avez été passionnant. L'auditoire n'a pas bronché, pas même une quinte de toux dans la salle !

– Normal, ils étaient tous morts au bout de cinq minutes !

C'est en me rasseyant que je vis la jeune femme du quatrième rang se lever et grimper sur l'estrade. Voilà pourquoi elle me dévisageait, nous étions en compétition et elle avait observé tout ce qu'il lui fallait éviter de faire.

Le micro ne fonctionnait toujours pas, mais sa voix claire portait jusqu'au fond de la salle. Elle releva la tête, son regard portait ailleurs, comme vers un pays lointain. Elle nous parla de l'Afrique, d'une terre ocre que ses mains fouillaient sans relâche. Elle expliqua que l'homme ne serait jamais libre d'aller où il le souhaitait tant qu'il n'aurait pas appris d'où il venait. Son projet était, d'une certaine façon, le plus ambitieux de tous, il ne s'agissait là ni de science ni de technologies pointues, mais d'accomplir un rêve, le sien.

« Qui sont nos pères ? » furent ses premiers mots. Et dire que je rêvais de savoir où commençait l'aube !

Elle captiva l'assemblée dès le début de son exposé. Exposé n'est pas le bon mot, c'était une histoire qu'elle nous racontait. Walter était conquis, comme l'étaient les membres du jury et chacun de nous dans la salle. Elle parla de la vallée de l'Omo, j'aurais été bien incapable de décrire les montagnes d'Atacama aussi joliment qu'elle dessinait devant nous les rives du fleuve éthiopien. Par instants, il me semblait presque entendre le clapotis de l'eau, sentir le souffle du vent qui charriait la poussière, les morsures du soleil. Le temps d'un récit, j'aurais pu abandonner mon métier pour embrasser le sien ; appartenir à son équipe, creuser le sol aride à ses côtés. Elle sortit de sa poche un étrange objet qu'elle posa délicatement au creux de sa main avant de tendre le bras vers l'assemblée pour que chacun puisse le voir.

– C'est le fragment d'un crâne. Je l'ai trouvé à quinze mètres sous la terre, au fond d'une grotte. Il a quinze millions d'années. C'est un minuscule fragment d'humanité. Si je pouvais creuser plus profond, plus loin, plus longtemps, peut-être pourrais-je revenir devant vous, et vous dire, enfin, qui était le premier homme.

La salle n'eut pas besoin des encouragements de Walter pour ovationner la jeune femme à la fin de son exposé.

Il restait encore dix candidats et je n'aurais pas voulu être de ceux qui se présenteraient après elle.

À 21 h 30, le jury se retira pour délibérer. La salle se vidait et le calme de Walter me déconcertait. Je le soupçonnais d'avoir abandonné tout espoir nous concernant.

– Cette fois, je crois que nous avons mérité une bonne bière, me dit-il en me prenant par le bras.

Mon estomac était trop noué pour ça ; j'avais fini par me prendre au jeu, et j'attendais que les minutes passent, incapable de me détendre.

– Adrian, et vos belles leçons sur la relativité du temps, qu'en faites-vous ? L'heure à venir va nous sembler rudement longue. Venez, allons prendre l'air et occupons-nous l'esprit !

Sur le parvis glacial, quelques candidats aussi inquiets que nous grillaient une cigarette, se réchauffant en sautillant sur place. Aucune trace de la jeune femme du quatrième rang, elle s'était volatilisée. Walter avait raison, le temps s'était arrêté et l'attente me parut durer une éternité. Attablé au bar du Marriott, je consultai sans cesse ma montre. Vint enfin le moment de regagner la grande salle où le jury annoncerait sa décision.

L'inconnue du quatrième rang avait repris sa place, elle ne m'adressa pas le moindre regard. La présidente de la Fondation entra, suivie des membres du jury. Elle monta sur l'estrade et félicita l'ensemble des candidats pour l'excellence de leurs dossiers. La délibération avait été difficile, affirma-t-elle et avait nécessité plusieurs tours de vote. Une mention spéciale fut décernée à celui qui avait présenté un projet d'assainissement d'eau, mais la récompense revenait au premier orateur, elle contribuerait à financer ses recherches en biogénétique. Walter encaissa le coup sans broncher. Il me tapota l'épaule et m'assura avec beaucoup de sollicitude que nous n'avions rien à nous reprocher, nous avions fait de notre mieux. La présidente du jury interrompit les applaudissements.

Comme elle l'avait annoncé, le jury avait eu beaucoup de difficultés à trancher. Exceptionnellement, la dotation serait partagée cette année entre deux candidats, plus exactement entre un candidat et une candidate.

L'inconnue du quatrième rang était la seule femme à s'être présentée devant les membres de la Fondation. Elle se leva, chancelante, alors que la présidente lui souriait et dans le fracas des applaudissements, je n'entendis pas son nom.

On assista à quelques accolades sur la scène et les participants, comme leur entourage, commencèrent à quitter les lieux.

– Vous m'offrirez quand même cette paire de bottes pour patauger dans mon bureau ? me demanda Walter.

– Une promesse est une promesse. Je suis désolé de vous avoir déçu.

– Notre dossier a déjà eu le mérite d'être sélectionné... non seulement vous méritiez ce prix, mais j'ai été très fier de vous accompagner dans cette aventure tout au long de ces dernières semaines.

Nous fûmes interrompus par la présidente du jury qui me tendit la main.

– Julia Walsh. Je suis ravie de faire votre connaissance.

À ses côtés se tenait un grand gaillard à la carrure solide. Son accent ne laissait planer aucun doute sur ses origines allemandes.

– Votre projet est passionnant, reprit l'héritière de la Fondation Walsh, c'était mon préféré. La décision s'est jouée à une voix près. J'aurais tellement aimé que vous remportiez ce prix. Représentez-vous l'an prochain, la composition du jury sera différente, je suis certaine que vous aurez toutes vos chances. La lumière du premier jour vous attendra bien une année de plus, n'est-ce pas ?

Elle me salua courtoisement et repartit aussitôt accompagnée de son ami, un certain Thomas.

– Eh bien, vous voyez, s'exclama Walter, nous n'avons vraiment rien à regretter !

Je ne répondis pas, Walter tapa violement du poing dans sa main.

– Pourquoi est-elle venue nous dire cela ? grommela-t-il. « À une voix près », c'est insupportable ! J'aurais mille fois préféré qu'elle nous annonce que nous étions totalement hors course, mais à une voix près ! Vous vous rendez compte de la cruauté de la chose ? Je vais passer les prochaines années de ma vie à travailler dans une mare, à une voix près ! Je voudrais bien connaître celui qui a fait basculer le vote pour lui tordre le cou.

Walter était furieux, et je ne savais pas comment le calmer. Son visage rougit, sa respiration se fit haletante.

– Walter, il faut vous reprendre, vous allez nous faire un malaise.

– Comment peut-on dire à quelqu'un que son sort s'est joué à une voix près ? Ce n'est qu'un jeu pour eux ? Comment peut-on oser dire cela ? hurla-t-il.

– Je crois qu'elle voulait simplement nous encourager et nous inciter à tenter notre chance une nouvelle fois.

– Dans un an ? La belle affaire ! Adrian, je vais rentrer chez moi, pardonnez-moi de vous abandonner ainsi, mais je risque d'être infréquentable ce soir. Nous nous retrouverons demain à l'Académie ; si j'ai dessoûlé d'ici là.

Walter tourna les talons et s'éloigna d'un pas pressé. Je me retrouvai seul au milieu de cette salle, il ne me restait plus qu'à me diriger vers la sortie.

J'entendis tinter la sonnette de l'ascenseur au bout du couloir, je pressai le pas pour entrer dans la cabine avant que les portes ne se referment. À l'intérieur, la lauréate m'adressa son plus joli regard.

Elle tenait son dossier sous le bras. Je m'attendais à lire sur son visage le bonheur que devait lui procurer sa victoire. Elle se contenta de me regarder, un léger sourire aux lèvres. J'entendais résonner dans ma tête la voix de Walter qui, s'il avait été là, m'aurait probablement dit, quelle que soit ma façon de me présenter, « Maladroit que vous êtes ! ».

– Toutes mes félicitations ! balbutiai-je humblement.

La jeune femme ne répondit pas.

– J'ai tant changé ? finit-elle par lâcher.

Et comme je ne trouvais aucune réponse appropriée, elle ouvrit son dossier, arracha une feuille, la mit dans sa bouche et commença à la mâcher calmement, sans se départir de ce petit air narquois.

Et, soudain, la mémoire d'une salle d'examens se raviva et avec elle les mille souvenirs d'un incroyable été, c'était il y a quinze ans.

La jeune femme recracha la boulette de papier dans sa main et soupira.

– Ça y est, tu me reconnais enfin ?

Les portes de l'ascenseur s'ouvraient sur le hall, je restais immobile, bras ballants ; la cabine repartit vers le dernier étage.

– Il t'en aura fallu du temps, j'espérais t'avoir marqué un peu plus que ça, ou alors j'ai vraiment vieilli...

– Non, bien sûr que non, mais ta couleur de cheveux...

– J'avais vingt ans, j'en changeais souvent à l'époque, ça m'a passé. Toi, tu n'as pas changé, quelques rides peut-être, mais tu as toujours ce regard perdu dans le vide.

– C'est tellement inattendu, te retrouver ici... après toutes ces années.

– Je reconnais que dans un ascenseur ce n'est pas banal. On refait un aller-retour à travers les étages ou tu m'emmènes dîner ?

Et sans attendre la réponse, Keira laissa tomber son dossier, plongea dans mes bras et m'embrassa. Ce baiser avait le goût du papier mâché ; c'est exactement cela, un vrai baiser de papier où j'avais jadis rêvé d'écrire les sentiments que je lui portais. Il y a des premiers baisers qui font basculer votre vie. Même si l'on refuse de se l'avouer, c'est ainsi. Ces premiers baisers vous cueillent, sans prévenir. Parfois cela arrive au second baiser, même s'il ne vient que quinze ans après le premier.

Chaque fois que les portes se rouvraient sur le hall, l'un de nous appuyait sur le bouton et resserrait son étreinte. Au sixième voyage, le gardien de la tour nous attendait, bras croisés. Son ascenseur n'était pas une chambre d'hôtel, sinon il n'y aurait pas de caméra à l'intérieur ; nous étions priés de quitter les lieux. J'entraînai Keira par la main et nous nous retrouvâmes sur le parvis désert, aussi confus l'un que l'autre.

– Je suis désolée, je n'ai pas réfléchi... c'est l'ivresse de cette victoire.

– Et moi celle de ma défaite, répondis-je.

– Je suis désolée, Adrian, je suis tellement maladroite.

– Eh bien, si Walter était là, il nous trouverait au moins un point commun. Tu veux bien essayer une nouvelle fois ?

– Quoi donc ?

– Ma maladresse, ta victoire, ma défaite, je te laisse choisir.

Keira effleura mes lèvres d'un baiser, puis elle me supplia de quitter l'endroit sinistre où nous nous trouvions.

– Viens, allons marcher un peu, lui dis-je, de l'autre côté de la Tamise il y a un parc magnifique...

– Est-ce qu'il y a des bœufs dans ton parc ?

– Je ne crois pas. Pourquoi ?

– Je pourrais en bouffer un, tellement j'ai faim. Je n'ai rien avalé depuis ce matin, emmène-moi dans un pub où l'on sert encore quelque chose à dîner.

Je me souvenais d'un restaurant que nous fréquentions souvent à l'époque ; j'ignorais s'il existait toujours mais je donnai l'adresse au chauffeur de taxi.

Pendant que nous roulions le long de la Tamise, Keira prit ma main. Je n'avais pas ressenti de tendresse depuis longtemps. À cet instant, j'oubliai tout de mon échec, de la distance qui s'était résolument établie ce soir entre Londres où je vivrais désormais et le plateau d'Atacama, où mes rêves étaient restés.

*

*     *

Amsterdam

L'homme qui descendait de la rame du tramway pour remonter à pied le canal Singel avait l'allure anonyme de n'importe quel individu revenant de son bureau. Hormis l'heure tardive, hormis la chaînette qui reliait la poignée de sa sacoche à son propre poignet, hormis le pistolet suspendu au holster sous son veston. Arrivé place Magna, il s'arrêta au feu afin de s'assurer que personne ne le suivait. Dès que le signal passa au vert, l'homme s'élança sur la chaussée. Faisant fi des klaxons, il se faufila entre un bus et une camionnette, força deux berlines à piler et évita de justesse un motocycliste qui l'insulta copieusement. Sur le trottoir d'en face, il accéléra le pas jusqu'à la place Dam, traversa l'esplanade et se faufila à l'intérieur de la Nouvelle Église par la porte latérale. Le majestueux bâtiment portait un drôle de nom pour un édifice qui datait du quinzième siècle. L'homme n'avait guère le temps d'admirer la somptueuse nef, il poursuivit son chemin jusqu'au transept, dépassa le tombeau de l'amiral de Ruyter, bifurqua devant celui du commodore Jan Van Galen et se dirigea vers l'absidiole. Il sortit une clé de sa poche, fit tourner le loquet d'une petite porte située au fond de la chapelle et descendit l'escalier dérobé qui se trouvait derrière.

Cinquante marches plus bas, il pénétra dans le long couloir qui s'étirait devant lui. Le souterrain creusé sous la Grande Place permet à celui qui connaît le moyen d'y accéder de se rendre de la Nouvelle Église jusqu'au palais de Dam. L'homme se hâta, l'étroit souterrain l'oppressait chaque fois qu'il devait l'emprunter, l'écho de ses pas ne faisait qu'augmenter son malaise. Plus il avançait, plus la lumière se raréfiait, seules les deux extrémités du corridor étaient pourvues d'un éclairage sommaire. L'homme sentit ses mocassins s'imprégner de l'eau saumâtre qui stagnait sur le sol. Au milieu du passage, il se retrouva dans un noir absolu. À cet endroit, il savait qu'il lui faudrait parcourir cinquante pas en ligne droite, la concavité du caniveau central servant de guide dans l'obscurité.

Enfin, la distance se réduisait, un autre escalier apparaissait devant lui. Les marches étaient glissantes et il fallait s'accrocher à la cordelette de chanvre qui longeait le mur. En haut de la volée, l'homme se trouva face à une première porte en bois armée de lourdes barres de fer forgé. Deux poignées rondes se superposaient ; pour libérer la serrure, il fallait savoir actionner un mécanisme vieux de trois siècles. L'homme fit tourner la poignée haute de quatre-vingt-dix degrés sur la droite, pivoter la basse de quatre-vingt-dix degrés sur la gauche et les tira toutes deux à lui. Un déclic se fit entendre, le pêne était débloqué. Il aboutit enfin dans une antichambre au rez-de-chaussée du palais de Dam. Le bâtiment, né de l'imagination de Jacob Van Campen, avait été érigé au milieu du dix-septième siècle, il faisait alors office d'hôtel de ville. Les Amstellodamois n'hésitaient pas à le considérer comme la huitième merveille du monde. Une statue d'Atlas domine la grande salle du palais, sur le sol trois gigantesques cartes en marbre représentent, pour l'une un hémisphère occidental, pour l'autre un hémisphère oriental et pour la troisième une carte des étoiles.

Jan Vackeers fêterait bientôt ses soixante-seize ans, il en paraissait dix de moins. Il entra dans la Burgerzaal1, foula la Voie lactée, marcha sur l'Océanie, traversa l'océan Atlantique d'une enjambée et poursuivit son chemin vers l'antichambre où l'attendait son rendez-vous.

– Quelles sont les nouvelles ? demanda-t-il en entrant.

– Surprenantes, monsieur. Notre Française bénéficie d'une double nationalité. Son père était anglais, un botaniste qui a passé une grande partie de sa vie en France. Rentré sur ses terres natales en Cornouailles, juste après son divorce, il y est mort d'un arrêt cardiaque en 1997. Le certificat de décès et l'autorisation d'inhumer figurent au dossier.

– Et la mère ?

– Décédée elle aussi. Elle était enseignante en sciences humaines à la faculté d'Aix-en-Provence. Elle fut tuée en juin 2002, dans un accident de voiture. Le chauffard qui l'a percutée avait 1,6 gramme d'alcool dans le sang.

– Épargnez-moi les détails sordides ! demanda Jan Vackeers.

– Une sœur, de deux ans son aînée, elle travaille dans un musée parisien.

– Fonctionnaire du gouvernement français ?

– En quelque sorte.

– Il faudra en tenir compte. Venez-en à cette jeune archéologue, s'il vous plaît.

– Elle s'est rendue à Londres pour se présenter devant le jury de la Fondation Walsh.

– Et, comme nous le souhaitions, elle a remporté la dotation, n'est-ce pas ?

– Pas exactement, monsieur, le membre du jury qui travaille pour nous a fait tout son possible, mais la présidente n'était pas influençable. Votre protégée partage son prix avec un autre candidat.

– Est-ce que cela sera suffisant pour qu'elle reparte en Éthiopie ?

– Un million de livres sterling, c'est une somme qui devrait largement lui suffire à poursuivre ses recherches.

– Parfait. Avez-vous d'autres choses à m'apprendre ?

– Votre jeune archéologue a fait la connaissance d'un homme au cours de la cérémonie. Ils ont poursuivi leur soirée dans un petit restaurant et à l'heure qu'il est, tous deux...

– Je pense que cela ne nous concerne pas, interrompit Vackeers. À moins que vous m'annonciez demain qu'elle renonce à ses projets de voyage parce qu'ils ont eu un coup de foudre l'un pour l'autre. Ce qu'elle fait de ses nuits lui appartient.

– C'est que, monsieur, nous avons aussitôt pris nos renseignements ; l'homme en question est un astrophysicien qui dépend de l'Académie des sciences britannique.

Vackeers avança jusqu'à la fenêtre pour contempler la place en contrebas. Il la trouva encore plus belle de nuit que de jour. Amsterdam était sa ville et il l'aimait plus que toute autre. Il en connaissait chaque ruelle, chaque canal, chaque édifice.

– Je n'aime pas beaucoup ce genre d'imprévu, reprit-il. Astrophysicien, dites-vous ?

– Rien ne prouve qu'elle l'entretienne de ce qui nous préoccupe.

– Non, mais c'est une éventualité que nous ne pouvons écarter. J'imagine qu'il serait préférable de nous intéresser aussi à ce scientifique.

– Il sera difficile de le surveiller sans attirer l'attention de nos amis Anglais. Comme je vous le disais, c'est un membre de l'Académie des sciences de Sa Majesté.

– Faites votre possible, mais ne prenez aucun risque. Nous ne voulons surtout pas éveiller l'attention là-bas. D'autres informations à me communiquer ?

– Tout se trouve dans le dossier que vous m'avez demandé.

L'homme ouvrit sa sacoche et remit une large enveloppe en kraft à son interlocuteur.

Vackeers la décacheta. Des photos de Keira prises à Paris, devant l'immeuble de Jeanne, au jardin des Tuileries, quelques-unes volées alors qu'elle faisait des courses rue des Lions-Saint-Paul ; enfin une série prise depuis son arrivée à la gare de Saint-Pancras, à la terrasse d'une épicerie italienne sur Bute Street et à travers la vitrine d'un restaurant de Primrose Hill où on la voyait dîner en compagnie d'Adrian.

– Ce sont les dernières photographies qui nous sont parvenues avant que je quitte mon poste.

Vackeers parcourut rapidement les premières lignes du rapport et referma le dossier.

– Vous pouvez y aller, merci, nous nous verrons demain.

L'homme salua Vackeers et quitta l'antichambre du palais. Dès qu'il fut parti, une porte s'ouvrit, un autre homme entra dans la pièce et sourit à Vackeers.

– Cette rencontre fortuite avec cet astrophysicien, elle est peut-être à notre avantage, dit-il en s'approchant.

– Je croyais que vous teniez à ce que tout cela reste le plus confidentiel possible, deux cavaliers que nous ne contrôlons pas, cela fait beaucoup sur un seul échiquier !

– Ce à quoi je tiens le plus, c'est qu'elle se mette à chercher, sans se douter que nous l'aidons un peu.

– Ivory, vous êtes conscient que si quelqu'un venait à soupçonner ce que nous faisons, les conséquences pour nous deux seraient...

– Délicates. C'est le mot que vous cherchiez ?

– Non, j'allais plutôt dire désastreuses.

– Jan, nous sommes deux à croire en la même chose, et ce, depuis des années. Imaginez les conséquences, si nous sommes dans le vrai !

– Je le sais, Ivory, je le sais. C'est bien pour cela que je prends autant de risques à mon âge.

– Avouez que cela vous amuse un peu ; après tout, nous n'aurions jamais espéré redevenir actifs. Et l'idée de tirer les ficelles du jeu n'est pas pour vous déplaire, à moi non plus d'ailleurs.

– Admettons, soupira Vackeers en s'asseyant derrière le grand bureau en acajou. Quel est le prochain mouvement que vous envisagez ?

– Laissons faire le cours des choses, si elle réussit à intéresser cet astrophysicien, alors elle est encore plus maligne que je l'imaginais.

– Combien de temps nous donnez-vous avant que Londres, Madrid, Berlin ou Pékin prennent connaissance de la partie qui s'engage ?

– Oh, ils vont tous très vite comprendre la partie qui se joue. Les Américains se sont déjà manifestés. L'appartement de la sœur de notre archéologue a été visité ce matin.

– Quels imbéciles !

– C'est leur façon d'adresser un message.

– À notre attention ?

– À la mienne. Ils sont furieux que j'aie laissé l'objet nous échapper et encore plus en colère que j'aie eu le toupet de le faire analyser sur leur propre territoire.

– C'était assez culotté de votre part, mais je vous en prie, Ivory, l'heure n'est pas à la provocation. Nous ne savons pas où nous allons, ne laissez pas votre ressentiment envers ceux qui vous ont écarté influencer votre jugement. Je vous accompagne dans cette folle aventure, mais ne nous faites pas courir de risques inutiles.

– Il est presque minuit, je crois qu'il est temps de nous dire bonsoir Jan, retrouvons-nous ici dans trois jours, à la même heure, nous verrons comment les choses ont évolué et nous ferons le point.

Les deux amis se séparèrent. Vackeers fut le premier à quitter l'antichambre. Il retraversa la grande salle et descendit dans les sous-sols du bâtiment.

Les entrailles du palais de Dam sont un véritable labyrinthe. Treize mille six cent cinquante-neuf piles de bois soutiennent l'édifice. Vackeers se faufila à travers cette étrange forêt de madriers, pour en resurgir dix minutes plus tard par une petite porte ouvrant sur la cour d'une maison bourgeoise à trois cents mètres de là. Ivory, qui partit cinq minutes après lui, avait emprunté un autre chemin.

*

*     *

1- Nom donné à la grande salle du palais de Dam.

Londres

Le restaurant n'existait plus que dans mes souvenirs, mais j'avais trouvé un endroit plein de charme qui lui ressemblait et Keira jura reconnaître le lieu où je l'emmenais autrefois. Au cours du dîner, elle tenta de me raconter ce qu'il était advenu de sa vie depuis notre séparation. Mais comment raconter quinze ans d'existence en quelques heures ? La mémoire est aussi paresseuse qu'hypocrite, elle ne retient que les meilleurs et les pires souvenirs, les temps forts, jamais la mesure du quotidien, qu'elle efface. Plus j'entendais Keira me parler, plus je retrouvais dans sa voix cette clarté qui m'avait tant séduit, ce regard vif dans lequel il m'arrivait de m'abîmer certains soirs, ce sourire qui avait bien failli me faire renoncer à mes projets ; et pourtant, en l'écoutant, j'avais bien du mal à me souvenir du temps où elle était repartie vivre en France.

Keira avait toujours su ce qu'elle voulait faire ; ses études achevées, elle s'était rendue d'abord en Somalie, comme simple stagiaire. Puis elle avait passé deux ans au Venezuela, à travailler sous les ordres d'une sommité de l'archéologie, dont le comportement autoritaire frisait le despotisme. À la suite d'une réprimande, elle lui avait dit ses quatre vérités et avait démissionné. Deux ans de petits boulots sur des fouilles en France, où la construction d'une voie ferrée à grande vitesse avait mis au jour un important site paléontologique. Le tracé du TGV avait été dévié et Keira avait rejoint l'équipe à l'œuvre sur ce chantier, prenant au fil des mois de plus en plus de responsabilités. Remarquée pour la qualité de son travail, elle obtint une bourse et rejoignit la vallée de l'Omo en Éthiopie. Elle y travailla d'abord comme adjointe du directeur de recherches ; ce dernier tomba malade, elle prit la tête des opérations et déplaça le site de cinquante kilomètres.

Quand elle me parlait de son séjour en Afrique, je sentais combien elle y avait été heureuse. J'eus la bêtise de lui demander pourquoi elle était rentrée. Sa mine s'assombrit et elle me raconta le triste épisode d'une tempête qui avait ruiné ses efforts, détruit tout son travail, mais sans laquelle je ne l'aurais probablement jamais revue. Je n'ai jamais trouvé le courage de lui avouer combien j'avais béni ce désastre météorologique.

Lorsque Keira me demanda ce que j'avais fait de ma vie, je me retrouvai bien incapable de le lui dire. Je lui décrivis du mieux possible les paysages chiliens tentant de distiller un peu de cette beauté dont elle avait éclairé son exposé devant les membres du jury de la Fondation Walsh ; je lui parlai de ceux avec qui j'avais partagé tant d'années de travail, de leur fraternité, et pour lui éviter de me poser la question du pourquoi de mon retour à Londres, je lui révélai sans détour le stupide accident dont j'avais été victime pour avoir voulu grimper trop haut dans les montagnes.

– Tu vois, nous n'avons aucun regret à avoir, dit-elle. Moi, je creuse la terre, toi, tu observes les étoiles, nous n'étions pas vraiment faits l'un pour l'autre.

– Ou le contraire, ai-je balbutié. Après tout, nous courons après la même chose toi et moi.

J'avais réussi à l'étonner.

– Tu cherches à dater la genèse de l'humanité, et moi je fouille le fin fond des galaxies, pour savoir comment est né l'Univers, ce qui a permis l'apparition de la vie et s'il en existe ailleurs, sous d'autres formes que celles que nous connaissons ; nos démarches comme nos intentions ne sont pas si éloignées. Et qui sait si les réponses à nos questions ne sont pas complémentaires ?

– C'est une façon de voir les choses, peut-être qu'un jour, grâce à toi, je grimperai à bord d'une navette spatiale, débarquerai sur une planète inconnue et partirai à la recherche des squelettes des premiers petits hommes verts !

– Depuis le premier jour où nous nous sommes vus, et encore maintenant, tu as toujours pris un malin plaisir à te moquer de moi.

– C'est un peu vrai, mais c'est ma façon d'être, s'excusa-t-elle. Je ne voulais pas minimiser l'importance de ton travail. C'est ton envie d'établir à tout prix des similitudes entre nos métiers que je trouve charmante, ne m'en veux pas.

– Tu serais bien étonnée et tu ferais moins ta maligne si je t'apprenais que les étoiles ont servi à certains de tes confrères pour dater des sites archéologiques. Et si tu ignores ce qu'est la datation astronomique, je te préparerai une antisèche !

Keira me regarda bizarrement, je voyais bien dans ses yeux qu'elle préparait un mauvais coup.

– Qui te dit que je trichais ?

– Pardon ?

– Le jour où nous nous sommes rencontrés dans cet amphithéâtre, la feuille que j'ai avalée était peut-être une page blanche. Il ne t'est jamais venu à l'idée que j'avais manigancé ce numéro pour attirer ton attention ?

– Tu aurais pris le risque de te faire exclure de la salle, juste pour attirer mon attention ? Et tu voudrais que je te croie ?

– Je ne courais aucun risque, j'avais passé mes examens la veille.

– Menteuse !

– Je t'avais repéré dans les couloirs de la faculté, et tu me plaisais. Ce jour-là j'accompagnais une amie qui, elle, passait vraiment ses partiels. Elle avait un trac fou, et alors que je la réconfortais devant les portes de l'amphi, je t'ai vu avec ta bouille de pion irrésistible et ta veste trop grande pour toi. Je suis allée m'asseoir à une place libre dans la rangée que tu surveillais, et tu connais la suite...

– Tu aurais fait tout cela, juste pour me rencontrer ?

– Ce serait flatteur pour ton ego, n'est-ce pas ? me lança Keira tout en me faisant du pied sous la table.

Je me souviens encore avoir rougi, comme un enfant que l'on surprend perché sur un tabouret devant l'armoire à confitures. J'étais plutôt mal à l'aise mais il était hors de question de le lui montrer.

– Tu as triché ou pas ? demandai-je.

– Je ne te le dirai pas ! Les deux scénarios sont possibles, je te laisse choisir. Soit tu mets en doute mon honnêteté et tu fais de moi une vraie allumeuse, soit tu préfères la version antisèche, et cela fait de moi une horrible tricheuse. Je te laisse le reste de la soirée pour décider, maintenant parle-moi de tes datations astronomiques.

En étudiant l'évolution de la position du Soleil au fil des temps, Sir Norman Lockyer avait réussi à dater le site de Stonehenge et ses mystérieux dolmens.

De millénaire en millénaire, la position du Soleil au zénith varie. À midi, le Soleil se trouve à quelques degrés à l'est de la position qu'il occupait dans les temps préhistoriques.

À Stonehenge, le zénith était marqué par une allée médiane et les menhirs avaient été positionnés à intervalles réguliers le long de cet axe. Le reste du raisonnement relevait d'un savant calcul mathématique. Je pensais perdre Keira avant la fin de mes explications, mais elle semblait sincèrement intéressée par ce que je lui racontais.

– Tu es encore en train de te moquer de moi, tout cela n'a aucun intérêt pour toi, n'est-ce pas ?

– Non, bien au contraire ! m'assura-t-elle. Si je vais un jour à Stonehenge, je ne verrai plus les choses de la même manière.

Le restaurant fermait, nous étions les derniers clients et le serveur, en éteignant les lumières au fond de la salle, nous fit comprendre qu'il était temps de quitter les lieux. Nous avons marché une bonne heure dans les rues de Primrose Hill, continuant d'évoquer les meilleurs moments d'un lointain été. Je proposai à Keira de la raccompagner à son hôtel, mais lorsque nous montâmes dans le taxi, elle préféra me déposer chez moi. « En tout bien tout honneur », avait-elle ajouté.

En chemin, elle joua à deviner comment était aménagé mon intérieur.

– Très masculin, trop, dit-elle en visitant le rez-de-chaussée. Je ne dis pas que cela n'a pas de charme, mais ça sent la garçonnière.

– Qu'est-ce que tu reproches à ma maison ?

– Où se trouve la chambre dans ton piège à filles ?

– Au premier.

– C'est bien ce que je disais, reprit Keira en montant l'escalier.

Lorsque j'entrai dans la pièce, elle m'attendait sur le lit.

Nous n'avons pas fait l'amour ce soir-là. En apparence tout s'y prêtait, mais, certains soirs de votre vie, quelque chose s'impose de bien plus fort que le désir. La peur d'une maladresse, la peur d'être surpris dans ses sentiments, la peur du lendemain et des jours qui suivront.

Nous avons parlé toute la nuit. Tête contre tête, main dans la main, comme deux étudiants qui n'auraient pas vieilli, mais nous avions vieilli et Keira finit par s'endormir à mes côtés.

L'aube n'était pas levée. J'entendis un bruit de pas, presque aussi légers que ceux d'un animal. J'ouvris les yeux et la voix de Keira me supplia de les refermer. Depuis le seuil de la porte, elle me regardait et je compris qu'elle s'en allait.

– Tu ne m'appelleras pas, n'est-ce pas ?

– Nous n'avons pas échangé nos numéros, seulement des souvenirs, et c'est peut-être mieux comme ça, murmura-t-elle.

– Pourquoi ?

– Je vais repartir en Éthiopie, tu rêves de tes montagnes chiliennes, cela fait une sacrée distance, tu ne trouves pas ?

– Il y a quinze ans, j'aurais mieux fait de te croire au lieu de t'en vouloir, tu avais raison, il n'est resté que de bons souvenirs.

– Alors cette fois tâche de ne pas m'en vouloir.

– Je te promets de faire mon possible. Et si...

– Non, ne dis rien d'autre, c'était une belle soirée, Adrian. Je ne sais pas si la plus belle chose qui me soit arrivée hier était de remporter ce prix ou de te revoir, et je ne veux surtout pas essayer de le savoir ; je t'ai laissé un mot sur la table de nuit, tu le liras quand tu te réveilleras. Rendors-toi et n'entends pas le bruit de la porte quand je la refermerai.

– Tu es ravissante dans cette lumière.

– Il faut que tu me laisses partir, Adrian.

– Peux-tu me promettre quelque chose ?

– Tout ce que tu voudras.

– Si nos chemins se recroisaient, promets-moi que tu ne m'embrasseras pas.

– Je te le promets, dit-elle.

– Fais bonne route, je te mentirais si je te disais que tu ne me manqueras pas.

– Alors ne le dis pas. Toi aussi, fais bonne route.

J'entendis le craquement de chacune des marches quand elle descendit l'escalier, le grincement des charnières quand elle referma la porte de ma maison, par la fenêtre entrouverte de ma chambre le bruit de ses pas tandis qu'elle s'éloignait dans la ruelle. Bien longtemps plus tard j'appris qu'elle s'était arrêtée quelques mètres plus loin, pour s'asseoir sur un petit muret ; qu'elle avait guetté le lever du jour et que cent fois elle avait failli faire demi-tour ; qu'elle rebroussait chemin, vers cette chambre où je cherchais en vain à retrouver le sommeil, quand un taxi passa.

*

*     *

– Se peut-il vraiment qu'une cicatrice vieille de quinze ans se rouvre aussi promptement qu'une couture qu'on arrache ? Les traces des amours mortes ne s'effacent-elles donc jamais ?

– Vous posez la question à un abruti qui est éperdument amoureux d'une femme, sans jamais avoir été capable de trouver le courage de le lui avouer. Cela appelle deux réflexions de ma part que je vais m'empresser de vous livrer. La première, je ne suis pas certain, compte tenu de ce que je viens de vous dire, d'être la personne la plus qualifiée pour vous répondre ; la deuxième, et toujours compte tenu de ce que je viens de vous dire, est que je me vois mal vous blâmer de ne pas avoir trouvé les mots justes pour la convaincre de rester. Ah, attendez, il m'en vient une troisième. Quand vous décidez de vous gâcher le week-end, le moins que l'on puisse dire, c'est que vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère. Entre ce prix qui nous est passé sous le nez et vos retrouvailles fortuites, vous avez mis le paquet !

– Merci Walter.

Je n'avais pas pu me rendormir, et pourtant je m'étais forcé à rester au lit le plus longtemps possible, sans ouvrir les yeux, sans rien écouter des bruits alentour, je m'étais inventé une histoire. Une histoire où Keira serait descendue dans la cuisine préparer une tasse de thé. Nous aurions partagé le petit déjeuner, débattant du reste de la journée à venir. Londres nous aurait appartenu. J'aurais passé un habit de touriste, joué à redécouvrir ma propre ville, m'émerveillant devant les couleurs vives des maisons qui contrastent si bien avec le gris du ciel.

J'aurais revisité avec elle tous les lieux que nous connaissions, comme une première fois. Le lendemain, nous aurions repris notre promenade, au rythme d'un dimanche quand les heures passent plus lentement. Nos mains ne se seraient pas quittées, et qu'importe si dans cette histoire Keira serait partie à la fin du week-end. Chaque instant vécu en aurait bien valu la peine.

L'odeur de sa peau collait à mes draps. Dans le salon, le canapé portait encore la trace du moment où elle s'y était assise. Une petite mort m'était entrée dans le sang et se promenait maintenant dans la maison vide.

Keira n'avait pas menti, sur la table de nuit, je trouvais un petit mot, un seul. « Merci. »

À midi, j'avais appelé Walter à la rescousse et l'ami qu'il était devenu avait sonné à ma porte une demi-heure plus tard.

– J'aimerais avoir une bonne nouvelle à vous annoncer pour vous changer les idées, mais je n'en ai pas, et puis en plus on annonce de la pluie. Cela étant, il faudrait songer à vous habiller, je ne crois pas que rester planté là dans cet affreux pyjama soit très utile et la vue de vos mollets ne risque pas d'embellir ma journée.

Pendant que je me préparais une tasse de café, Walter monta au premier « aérer la chambre », avait-il dit en grimpant l'escalier. Il redescendit quelques instants plus tard, la mine réjouie.

– Finalement, j'ai quand même une bonne nouvelle pour vous, enfin, le temps nous dira si elle est si bonne que cela.

Et il brandit fièrement le collier que Keira portait la veille.

– Ah, surtout ne dites rien, enchaîna-t-il, si vous ne savez pas à votre âge ce qu'est un acte manqué, alors votre cas est encore plus désespéré que le mien. Une femme qui laisse un bijou chez un homme ne peut avoir que deux intentions. La première, qu'une autre femme en fasse la découverte et l'agrémente d'une belle scène de ménage ; mais maladroit comme vous l'êtes, vous avez dû lui répéter au moins dix fois qu'il n'y avait personne dans votre vie.

– Et la seconde ? demandai-je.

– Qu'elle compte revenir sur les lieux du crime !

– L'idée qu'elle soit distraite et l'ait simplement oublié ne vous semble pas plus simple ? dis-je en lui reprenant le collier des mains.

– Oh ! que non, une boucle d'oreille passe encore, une bague, admettons, mais un collier avec un pendentif de cette taille-là... ou alors vous m'avez caché que votre amie était myope comme une taupe, ce qui, en un sens, expliquerait comment vous avez pu la séduire.

D'un geste vif, Walter me reprit le pendentif et le soupesa.

– Ne me dites pas qu'elle ne s'est pas aperçue qu'il manquait une demi-livre autour de son cou, cette chose est suffisamment lourde pour qu'on ne l'abandonne pas innocemment.

Je sais que c'est idiot, que je n'avais plus l'âge de me comporter comme un jeune premier amouraché d'une passagère de la nuit, mais ce que venait de dire Walter me fit un bien fou.

– Vous reprenez des couleurs. Adrian, vous avez plutôt vécu heureux ces quinze dernières années, vous n'allez pas me dire qu'une toute petite soirée de rien du tout vous laisserait abattu plus longtemps qu'un week-end ? J'ai une sacrée faim, et je connais dans votre quartier un endroit où les brunchs sont fameux. Habillez-vous, bon sang, je viens de vous dire que je mourais de faim !

*

*     *

St. Mawes, Cornouailles

Le convoi repartit par l'unique voie de chemin de fer. Les rares passagers descendus du train avaient quitté la gare de Falmouth. Keira traversa l'aire de triage où de vieux wagons de marchandises rouillaient à quelques encablures de la mer. Elle poursuivit son chemin, pénétra la zone portuaire et marcha jusqu'au dock d'où partait le ferry. Elle avait quitté Londres depuis cinq heures et la capitale lui semblait déjà très loin. Une corne de brume lui fit accélérer le pas, un matelot tournait une manivelle, sur le quai, la passerelle commençait à se relever ; Keira fit de grands gestes, cria pour qu'on l'attende ; la manivelle tourna en sens inverse et Keira s'agrippa au bras du moussaillon qui la hissait à bord. Le temps de gagner la proue du navire, le ferry dépassait la grande grue et tirait un bord pour remonter contre le courant. L'estuaire de St. Mawes était encore plus beau que dans ses souvenirs. On apercevait déjà le château fort, avec sa forme si particulière de feuille de trèfle ; plus loin, les petites maisons blanc et bleu, qui s'enchevêtraient, se disputant chacune leur place sur la colline. Keira caressa la rambarde décrépie par les embruns, elle emplit ses poumons. L'odeur de sel se mélangeait au parfum de gazon fraîchement tondu porté par le vent depuis la terre ferme. Le capitaine donna de la corne et le gardien du phare agita la main. Ici, les gens se connaissent et se saluent quand ils se croisent. L'allure ralentit, on lança les amarres et le tribord du navire vint frotter contre la pierre du quai.

Keira prit le chemin qui longeait la côte jusqu'à l'entrée du village ; elle remonta la ruelle escarpée en direction de l'église, levant la tête pour admirer les corniches, où les fleurs s'étalaient à foison devant les fenêtres de chaque habitation. Elle poussa la porte du Victory, la salle du pub était vide, elle s'installa au comptoir et commanda une crêpe.

– Les touristes se font rares en cette saison, vous n'êtes pas du coin ? questionna l'aubergiste en servant une bière à Keira.

– Je ne suis pas d'ici mais pas tout à fait étrangère non plus, puisque mon père est enterré derrière l'église.

– Qui était votre père ?

– Un homme merveilleux. Il s'appelait William Perkins.

– Je ne me souviens pas de lui, répondit l'aubergiste, désolé. Qu'est-ce qu'il faisait de son vivant ?

– Il était botaniste.

– Vous avez encore de la famille au village ?

– Non, seulement la tombe de papa.

– Et vous nous arrivez d'où avec ce petit accent ?

– De Londres et de France.

– Vous avez fait ce long voyage pour lui rendre visite ?

– En quelque sorte, oui.

– Eh bien l'addition sera pour moi, à la mémoire de William Perkins, botaniste et homme bon, dit l'aubergiste en déposant une assiette devant Keira.

– À la mémoire de mon père, reprit-elle, en levant sa pinte.

Son déjeuner avalé, Keira remercia l'aubergiste et poursuivit sa route vers le sommet de la colline. Elle arriva enfin devant l'église, la contourna et ouvrit le portail en fer forgé.

Il n'y avait guère plus de cent âmes qui reposaient dans le petit cimetière de St. Mawes. La tombe de William Perkins se trouvait au bout d'une travée, adossée au mur d'enceinte. Une glycine mauve grimpait le long des vieilles pierres, donnant un peu d'ombre sous son feuillage. Keira s'assit sur la dalle et effleura du doigt les lettres gravées. La peinture à la feuille d'or avait presque entièrement disparu, une mousse verte poussait sur la stèle.

– Je sais, je ne suis pas venue depuis longtemps, bien trop longtemps, mais je n'ai pas besoin d'être ici pour penser à toi. Tu m'avais dit qu'en son temps le chagrin de l'absence s'efface devant la mémoire des souvenirs heureux. Quand cesseras-tu de me manquer autant ?

Je voudrais que nos conversations reprennent, continuer à pouvoir te poser mille questions, entendre les mille réponses que tu me donnais, même quand tu les inventais. Je voudrais encore sentir ma main dans la tienne, marcher à tes côtés comme lorsque nous allions voir la marée quand elle recule vers le large.

Je me suis disputée avec Jeanne ce matin. C'était de ma faute, comme chaque fois. Elle était furieuse que je ne l'aie pas appelée hier soir pour lui annoncer la bonne nouvelle ; hier soir, tu aurais été fier de moi, papa, fier de ta fille. J'ai présenté mes travaux devant une fondation et j'ai remporté le premier prix, ex æquo, mais tu aurais été fier quand même, toi qui as toujours eu le goût du partage. Je voudrais que tu reviennes, que tu me prennes dans tes bras et que nous repartions ensemble marcher jusqu'au petit port, je voudrais entendre le son de ta voix, me rassurer dans ton regard, comme autrefois.

Keira se tut un instant, parce qu'elle pleurait.

– Si tu savais comme je m'en veux de ne pas t'avoir rendu visite plus souvent quand tu étais en vie, si tu savais comme je le regrette. Mais je ne l'ai pas fait, et je t'entends me dire qu'il fallait bien que je vive ma vie, mais tu faisais partie de ma vie, papa.

Je ne voulais pas que tu sois contrarié, alors je me suis réconciliée avec Jeanne. J'ai appliqué tes conseils à la lettre, je l'ai rappelée deux fois pour m'excuser. Et puis, je me suis disputée de nouveau avec elle quand je lui ai dit que je venais te voir, même si je ne te vois pas. Elle aurait voulu être là. Tu nous manques à toutes les deux.

Tu sais, avec ce prix que j'ai gagné, je vais pouvoir repartir en Éthiopie. Je suis venue te le dire, parce que, si tu voulais me rendre visite, je serai dans la vallée de l'Omo. Pas besoin de t'indiquer le chemin, de là où tu es, je suis sûre que tu le trouveras. Viens dans le vent, ne souffle pas trop fort, mais viens, je t'en prie.

Je fais un métier que j'aime, celui pour lequel tu me poussais à étudier et réussir, mais je suis seule et tu me manques. Est-ce que maman et toi vous êtes réconciliés là-haut ?

Keira se pencha pour embrasser la pierre ; puis elle se releva et quitta le cimetière, les épaules lourdes. En redescendant vers le petit port de St. Mawes, elle appela Jeanne et, lorsqu'elle fondit en larmes, sa sœur la consola longuement.

*

*     *

De retour à Paris, les deux sœurs célébrèrent le succès de Keira. Deux soirées de fête entre filles se succédèrent ; la seconde s'acheva à 5 heures du matin, alors qu'une équipe du Samu social raisonnait Jeanne. Passablement éméchée, elle voulait absolument se fiancer avec un certain Jules, clochard qui avait élu domicile dans une galerie commerciale des Champs-Élysées ; le plus long souvenir que Keira garda de ces deux nuits de festivités fut celui des quarante-huit heures de migraine qui suivirent.

*

*     *

Il y a des journées illuminées de petites choses, de riens du tout qui vous rendent incroyablement heureux ; un après-midi à chiner, un jouet qui surgit de l'enfance sur l'étal d'un brocanteur, une main qui s'attache à la vôtre, un appel que l'on n'attendait pas, une parole douce, votre enfant qui vous prend dans ses bras sans rien vous demander d'autre qu'un moment d'amour. Il y a des journées illuminées de petits moments de grâce, une odeur qui vous met l'âme en joie, un rayon de soleil qui entre par la fenêtre, le bruit de l'averse alors qu'on est encore au lit, les trottoirs enneigés ou l'arrivée du printemps et ses premiers bourgeons.

Ce samedi matin, la concierge de Jeanne avait apporté trois lettres à Keira. L'archéologie est un métier académique où chacun contribue, par ses connaissances, à la découverte tant espérée. La réussite sur le terrain dépend de la compétence de tous, elle est le fruit d'un travail d'équipe. Lorsque Keira apprit que les trois collègues qu'elle avait sollicités se réjouissaient de partir avec elle en Éthiopie, elle fit des bonds de joie dans l'appartement.

Ce matin-là, pendant qu'elle flânait dans les allées d'un marché, le vendeur de quatre saisons dit à Jeanne qu'il la trouvait ravissante et ce matin-là, Jeanne rentra chez elle avec un panier bien trop rempli et la mine radieuse.

À midi, Jan Vackeers et Ivory déjeunaient dans un petit restaurant d'Amsterdam. La sole commandée par Ivory était cuite à la perfection, Jan se régalait de voir la gourmandise de son ami à ce point satisfaite. Les péniches se croisaient le long du canal et la terrasse où les deux vieux compères avaient pris place était baignée de soleil. Ils se remémorèrent de bons souvenirs et s'abandonnèrent à quelques fous rires.

À 13 heures, Walter se promenait dans Hyde Park. Un bouvier bernois assis au pied d'un grand chêne fixait un écureuil qui sautait de branche en branche. Walter s'approcha du chien et lui caressa la tête. Lorsque la propriétaire de l'animal le rappela, Walter resta stupéfait. Miss Jenkins était tout aussi surprise que lui de cette rencontre inopinée et elle engagea la conversation la première. Elle ignorait qu'il aimait les chiens, Walter dit que lui aussi en avait un, même si ce dernier passait la plupart de son temps chez sa mère. Ils firent une centaine de pas ensemble avant de se saluer courtoisement devant les grilles du parc ; Walter passa le reste de l'après-midi, assis sur une chaise, à contempler les fleurs d'un églantier.

À 14 heures, je rentrais d'une promenade. J'avais trouvé aux puces de Camden un vieux boîtier d'appareil photo et je me réjouissais à l'idée de passer ma soirée à le démonter et à le nettoyer. Sous ma porte, je trouvai une carte postale qu'avait glissée le facteur. La photo représentait le petit port de pêche d'Hydra, île sur laquelle vit ma mère. Elle l'avait postée six jours plus tôt. Ma mère a horreur du téléphone, elle n'écrit pas souvent et, quand elle prend la plume, sa prose n'est pas prolixe. Le texte était d'une simplicité déconcertante : « Quand est-ce que tu viens me voir ? » Deux heures plus tard, je ressortais de l'agence de voyages qui se trouve à deux rues de chez moi, avec un billet d'avion en poche pour la fin du mois.

Ce samedi soir, Keira, trop affairée aux préparatifs de son expédition, décommanda son dîner avec Max.

Après s'être regardée longuement dans le miroir de la salle de bains, Jeanne se décida à jeter les dernières lettres de Jérôme qu'elle conservait dans le tiroir de son bureau.

Walter, qui était allé rendre visite à son libraire, lisait une encyclopédie sur les chiens, apprenant par cœur la page concernant le bouvier bernois.

Jan Vackeers accordait à Ivory une revanche aux échecs.

Quant à moi, après avoir scrupuleusement nettoyé l'appareil photo acheté le matin même, je m'installais à mon bureau, avec une bière glacée et un sandwich que j'avais particulièrement bien préparé. Je commençai à rédiger une lettre à ma mère pour l'avertir de mon arrivée et reposai aussitôt le stylo, me réjouissant de lui faire une surprise.

Il est des journées faites de petits riens, des journées dont on se souvient longtemps, sans que l'on puisse vraiment savoir pourquoi.

*

*     *

J'avais informé Walter de mon départ. Mes cours ne commençaient qu'à la rentrée et personne à l'Académie ne remarquerait mon absence. J'avais acheté biscuits, thés et moutardes anglaises dont ma mère raffole, bouclé ma valise, refermé la porte de ma maison, un taxi me conduisit à l'aéroport. J'arriverais à Athènes au milieu de l'après-midi, à temps pour rejoindre le port du Pirée et embarquer à bord de la navette maritime qui me conduirait en une heure sur l'île d'Hydra.

Comme à l'accoutumée, l'ambiance à Heathrow était chaotique à souhait. Mais lorsqu'on a volé jusqu'aux confins de l'Amérique du Sud, plus rien ne vous surprend en matière de voyage. Coup de chance, mon vol était à l'heure. Après le décollage, le pilote annonça que nous survolerions la France, avant de faire cap vers la Suisse, le nord de l'Italie, l'Adriatique et enfin la Grèce. Je n'y étais pas retourné depuis longtemps et j'étais heureux d'avoir décidé de rendre visite à ma mère. Nous survolions maintenant Paris, le ciel était clair et les passagers qui, comme moi, étaient assis du bon côté de la cabine, bénéficiaient d'une splendide vue de la capitale, on voyait même la tour Eiffel.

*

*     *

Paris

Keira supplia Jeanne de l'aider à boucler sa valise.

– Je ne veux plus que tu t'en ailles.

– Je vais rater mon avion, dépêche-toi, je t'en prie Jeanne ce n'est pas le moment !

Le départ se fit dans la précipitation. À bord du taxi qui roulait vers Orly, Jeanne ne disait pas un mot.

– Tu vas faire la tête jusqu'à ce que nous soyons séparées ?

– Je ne fais pas la tête. Je suis triste, c'est tout, bougonna Jeanne.

– Je te promets que je téléphonerai, régulièrement.

– Promesse de Gascon ! Quand tu seras là-bas, rien n'existera en dehors de ton travail. Et puis tu me l'as assez répété, pas de cabines, pas de réseau...

– Personne n'a jamais prouvé que les Gascons ne tenaient pas leurs promesses.

– Jérôme est gascon !

– Jeanne, ces deux derniers mois ont été merveilleux et rien de ce qui m'arrive n'aurait existé sans toi. Ce voyage, c'est à toi que je le dois, tu es...

– Je sais, l'idiote que tu n'aurais échangée pour aucune autre au monde, mais tu préfères quand même passer tes journées en compagnie de tes squelettes dans la vallée de l'Omo, plutôt qu'avec ta sœur soi-disant irremplaçable. Oh, et puis je suis la dernière des imbéciles, je m'étais juré de ne pas te faire cette scène, j'ai répété cent fois hier dans ma chambre toutes les paroles heureuses que je devais te dire.

Jeanne fixa longuement Keira.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– Rien, je m'imprègne de ta frimousse avant de ne plus la voir.

– Arrête ça, Jeanne, tu vas me donner le cafard. Viens me rendre visite !

– J'ai déjà du mal à boucler mes fins de mois, je devrais parler tout de suite à mon banquier d'un petit voyage en Éthiopie, il serait ravi. Qu'as-tu fait de ton collier ?

Keira passa la main autour de son cou.

– C'est une longue histoire.

– Je t'écoute.

– J'ai retrouvé une ancienne connaissance à Londres, par hasard.

– Et tu lui as donné ce pendentif auquel tu tenais tant ?

– Je te l'ai dit, Jeanne, c'est une longue histoire.

– Comment s'appelle-t-il ?

– Adrian.

– Tu l'as emmené voir papa ?

– Non, bien sûr que non.

– Remarque, si ce mystérieux Adrian peut écarter Max de tes pensées, béni soit-il.

– Qu'est-ce que tu as contre Max ?

– Rien !

Keira regarda attentivement sa sœur.

– « Rien », ou « Rien, bien au contraire » ? demanda-t-elle.

Jeanne ne répondit pas à la question.

– Mais je suis la reine des connes..., souffla Keira. « Je n'ai pas eu de nouvelles de Max depuis ta rupture », « Max a mis du temps à s'en remettre, ne rouvre pas des plaies si c'est pour te barrer ensuite », « Je ne devrais pas te le dire mais Max était à ce dîner », tu es raide dingue de lui !

– N'importe quoi !

– Regarde-moi droit dans les yeux Jeanne !

– Qu'est-ce que tu voulais que je te dise ? Que je me suis retrouvée seule au point de m'amouracher d'un ex de ma petite sœur ? Je ne sais même pas si c'est de lui dont je me suis éprise ou du couple que vous formiez, ou de l'idée d'un couple tout court.

– Max est tout à toi, ma Jeanne, mais ne sois pas déçue quand même, c'est un mauvais coup !

Jeanne accompagna sa sœur jusqu'au comptoir d'enregistrement. Une fois les bagages de Keira avalés par le tapis roulant, elles allèrent prendre un dernier café. Jeanne avait la gorge bien trop nouée pour parler et Keira n'était pas mieux. Elles se tinrent par la main, chacune dans ses pensées et son silence. Elles se séparèrent devant les guichets de la police de l'air. Jeanne serra Keira dans ses bras et éclata en sanglots.

– Je te promets de t'appeler chaque semaine, dit Keira en larmes.

– Tu ne tiendras pas ta promesse, mais je t'écrirai et tu m'écriras aussi. Tu me raconteras tes journées, moi les miennes ; tes lettres feront des pages et des pages et celles que je t'enverrai à peine quelques lignes parce que je n'aurai pas grand-chose à te raconter. Tu m'enverras des photos de ton fleuve magnifique, je t'enverrai des cartes postales du métro. Je t'aime, petite sœur, prends soin de toi et, surtout, reviens-moi vite.

Keira s'éloigna à reculons ; elle tendit son passeport et sa carte d'embarquement au policier derrière la vitre de sa guérite. Le contrôle passé, elle se retourna pour faire un dernier signe à sa sœur, mais Jeanne était déjà partie.

Il est des journées faites de petits riens et qui vous laissent le vague à l'âme, de moments de solitude dont on se souvient longtemps, très longtemps.

*

*     *

Athènes

Le port du Pirée à la fin du jour est aussi animé qu'une ruche. Les passagers à peine descendus des files interminables d'autocars, de minibus ou de taxis se précipitent de quai en quai. Les amarres claquent au gré du vent, rythmant le ballet des bateaux qui accostent ou appareillent. La navette reliant Hydra avait gagné le large. La mer était formée ; assis à l'avant je fixai la ligne d'horizon ; en dépit de mes origines grecques, je n'ai jamais eu le pied marin.

Hydra est une île hors du temps, il n'existe que deux moyens de s'y déplacer, à pied ou à dos d'âne. Les maisons du village accrochées à la montagne surplombent le petit port de pêche ; on y accède par des ruelles escarpées. Hors de la saison touristique, tout le monde se connaît ici, et il est impossible de débarquer sans qu'un visage familier vous sourie, vous serre dans ses bras, et crie à qui voudra l'entendre que vous êtes revenu au pays. Le jeu consistait pour moi à gagner la maison de mon enfance avant que la rumeur de mon arrivée ait grimpé la colline. Je ne sais pas pourquoi je voulais tant faire cette surprise à ma mère. Peut-être était-ce parce que j'avais ressenti dans son courrier laconique, non un reproche, mais plutôt un appel.

Le vieux Kalibanos qui fait commerce d'ânes se réjouissait de me confier une de ses plus belles bêtes. La chose est difficile à croire, mais il existe deux sortes d'ânes à Hydra, ceux qui avancent d'un pas lent et ceux qui trottent à belle allure. Les seconds s'échangent pour le double du prix des premiers et les monter est bien plus difficile qu'il n'y paraît. L'âne a son caractère, si l'on veut qu'il aille dans la direction souhaitée, il faut savoir se faire accepter de lui.

– Ne lui laisse aucun répit, avait supplié Kalibanos, il est aussi rapide que feignant ; quand tu te trouveras dans le virage, juste avant d'arriver chez ta mère, tire les rênes à gauche, sinon il ira dévorer les fleurs sur le mur de ma cousine et cela fera encore des histoires.

Je promis de faire de mon mieux, Kalibanos m'ordonna de lui confier mon bagage, il le ferait livrer plus tard. Il tapota sur sa montre, me donnant moins de quinze minutes pour arriver là-haut avant que maman apprenne que j'étais sur l'île.

– Et encore, tu as la chance que le téléphone de ta tante soit en panne !

Tante Elena tient sur le port un petit magasin de cartes postales et de souvenirs, elle parle sans cesse, la plupart du temps pour ne rien dire, mais son rire est le plus communicatif que je connaisse, et elle rit en permanence.

Aussitôt lancé, je retrouvais les réflexes de mon enfance. Je ne dirais pas que j'avais fière allure, mon âne dodelinait généreusement du postérieur, mais j'avançais à bon train et la beauté des lieux m'émerveillait comme chaque fois que je revenais. Je n'ai pas grandi ici, je suis né à Londres et y ai toujours vécu, mais à toutes les vacances, nous réinvestissions la demeure familiale de ma mère, avant qu'elle s'y installe pour de bon à la mort de mon père.

Je m'appelle Adrian, sauf ici, où l'on m'appelle toujours Adrianos.

*

*     *

Addis-Abeba

L'appareil venait de se poser sur l'aéroport de Bolé, il alla s'arrimer au terminal flambant neuf qui faisait la fierté de la ville. Keira et son équipe durent patienter de longues heures avant que leur matériel soit enfin dédouané. Trois minibus les attendaient. Le coordinateur que Keira avait contacté au début de la semaine avait tenu sa promesse. Les chauffeurs chargèrent caisses, tentes et bagages dans les deux premiers véhicules, l'équipe embarqua à bord du troisième ; les moteurs toussèrent, les embrayages craquèrent, annonçant le début de la folle équipée. On passa le rond-point qui célèbre la coopération sino-africaine, le fronton de la gare centrale d'Addis-Abeba est d'ailleurs marqué d'une sculpture représentant le drapeau rouge et l'étoile de la Chine ; le convoi emprunta la grande avenue qui traverse la capitale, d'est en ouest. La circulation était dense et l'équipage épuisé ne tarda pas à s'endormir, insensible au chaos environnant, à peine réveillé par les soubresauts du véhicule quand une roue s'enfonçait dans une ornière.

La vallée de l'Omo est à cinq cent cinquante kilomètres à vol d'oiseau, le triple par la route, et le goudron disparaît au milieu du voyage pour laisser place à la terre puis à la piste.

Ils passèrent Addis, Tefki, Tulu Bolo, le convoi s'arrêta à Giyon à la tombée du jour. On déchargea le matériel pour l'embarquer aussitôt à bord de deux longs véhicules tout-terrain. Keira jubilait, son organisation était parfaite et les membres de son équipe semblaient heureux, en dépit de la fatigue qui augmentait.

À Welkite, les chauffeurs des 4 × 4 renoncèrent à continuer. On passerait la nuit ici.

Une famille les accueillit. L'équipage mangea de bonne grâce le repas qui lui était offert : un plat de wat. Tout le monde s'endormit sur les nattes disposées dans la pièce principale.

Keira fut la première éveillée. Sortie sur le perron de la maison, elle regardait les alentours. La ville était principalement composée de maisons blanches aux toitures de tôle ondulée. Les toits de Paris étaient loin, Jeanne lui manquait, et elle se demanda soudain pourquoi elle s'était embarquée dans cette aventure. La voix d'Éric, un de ses collègues, la sortit de ses pensées.

– On est bien loin du périphérique, n'est-ce pas ?

– Je me faisais la même remarque, mais si tu crois être arrivé au bout du monde, attends encore un peu, il se trouve à cinq cents kilomètres d'ici, répondit Keira.

– Je suis impatient d'y être et de me mettre au travail.

– La première chose sera de nous faire accepter par les villageois.

– Cela t'inquiète ?

– Nous sommes un peu partis comme des voleurs après la tempête.

– Mais vous n'avez rien volé, donc tu n'as pas de raison de t'en faire, conclut Éric en tournant les talons.

C'était la première fois que le pragmatisme de son collègue étonnait Keira, et c'était loin d'être la dernière. Elle haussa les épaules et se rendit près des véhicules pour aller vérifier le bon harnachement du matériel.

À 7 heures du matin, le convoi reprit la route. La banlieue de Welkite passée, les maisons cédèrent la place à des huttes aux toits de paille pointus. Le paysage changea radicalement une heure plus tard, quand Keira et son équipe entrèrent dans la vallée de Gibe.

Premier contact avec la rivière, ils traversèrent le pont du Duc qui surplombait le majestueux cours d'eau avec lequel Keira renouait enfin. À sa demande, les deux 4 × 4 s'arrêtèrent.

– Quand devons-nous arriver au camp ? demanda l'un de ses collègues.

– Nous aurions pu le descendre, dit Éric en regardant le cours d'eau au fond du précipice.

– Oui, nous aurions pu. En vingt jours, ou plus si les hippopotames sont capricieux et refusent de nous laisser passer ; et nous perdrions probablement la moitié de notre matériel dans les courants, répondit Keira. Nous aurions aussi pu prendre un petit avion jusqu'à Jimma, mais pour une seule journée de gagnée, c'est trop cher.

Éric regagna le 4 × 4 sans faire de commentaires. Sur leur gauche, le fleuve traversait les prairies, avant de s'enfoncer dans la jungle.

Le convoi repartit, soulevant un épais nuage de poussière dans son sillage. La route était de plus en plus sinueuse et les gorges à franchir chaque fois plus vertigineuses. À midi, on passa Abelti et la descente vers Asendako commença. Le voyage n'en finissait plus, seule Keira semblait tenir bon. Enfin les voitures entrèrent dans Jimma. Ils y passeraient leur seconde nuit ; demain, Keira retrouverait la vallée de l'Omo.

*

*     *

Hydra

– Heureusement que ta tante m'a téléphoné de chez l'épicier pour me prévenir que tu avais débarqué sur le port. Tu voulais que je fasse un arrêt cardiaque ?

Voilà les premiers mots de ma mère quand j'entrai dans sa maison. C'était sa façon à elle de m'accueillir et sa façon, aussi, de me faire le reproche de ces longs mois d'absence.

– Elle a le regard encore vif, ta tante, je ne suis pas certaine que je t'aurais reconnu si je t'avais vu en ville ! Montre-toi à la lumière que je te voie. Tu as maigri et tu as mauvaise mine.

Je m'attendais encore à deux ou trois remarques de sa part avant qu'elle accepte enfin de m'ouvrir ses bras.

– Il paraît que ta valise n'est pas très lourde, je suppose que tu ne restes que quelques jours ?

Et quand je lui confiai mon envie de passer plusieurs semaines ici, ma mère se détendit enfin et m'embrassa tendrement. Je lui jurai qu'elle n'avait pas changé, elle me tapota la joue en me traitant de menteur, mais accepta le compliment. Elle s'affaira aussitôt en cuisine, faisant l'inventaire de tout ce qui lui restait de farine, sucre, lait, œufs, viande et légumes.

– Je peux savoir ce que tu fais ? demandai-je.

– Figure-toi que j'ai un fils qui débarque à l'improviste, après plus de deux années sans avoir rendu une seule visite à sa mère et, comme il s'est débrouillé pour arriver en fin de journée, il me reste une heure à peine pour préparer une fête.

– Je veux juste dîner en tête à tête avec toi, laisse-moi t'emmener sur le port.

– Et moi je voudrais avoir trente ans de moins et être débarrassée à jamais de mes rhumatismes !

Maman fit claquer ses doigts et se frotta le bas du dos.

– Eh bien, tu vois, ça n'a pas marché, j'en conclus que nos souhaits ne seront pas exaucés aujourd'hui. Nous ferons donc un banquet digne de cette famille et de sa réputation ; si tu crois que ton arrivée sur l'île est passée inaperçue !

Inutile d'essayer de la raisonner, sur ce point comme sur tout autre d'ailleurs. Tout le monde au village aurait parfaitement compris que nous passions la soirée seuls ensemble, mais célébrer mon arrivée comptait beaucoup pour ma mère, et je me refusais à la priver de ce plaisir.

Les voisins apportèrent du vin, du fromage et des olives, les femmes dressèrent la table, les hommes accordèrent leurs instruments de musique. On but, dansa et chanta jusque tard dans la nuit et j'eus une petite explication en privé avec ma tante pour la remercier de sa discrétion. Elle me jura qu'elle ne voyait pas de quoi je parlais.

Lorsque je me réveillai le lendemain, ma mère était déjà debout depuis longtemps. Tout était rangé et la maison avait retrouvé son allure de tous les jours.

– Qu'est-ce que tu comptes faire ici pendant plusieurs semaines ? avait demandé maman en me servant un café.

Je la forçai à s'asseoir avec moi.

– Ne pas me faire servir du matin au soir serait déjà un bon début. Je suis venu m'occuper de toi, pas le contraire.

– T'occuper de moi ? La belle affaire ! Cela fait des années que j'ai pris l'habitude de m'occuper de moi toute seule ; à part Elena qui vient étendre le linge, et que j'aide en retour à son magasin, je n'ai besoin de personne.

Sans tante Elena, ma mère se sentirait beaucoup plus seule. Et pendant que je prenais mon petit déjeuner, je l'entendais défaire ma valise et ranger mes affaires.

– Je te vois hausser les épaules ! dit-elle depuis la fenêtre de ma chambre.

Je passai cette première journée de vacances à renouer avec les paysages de l'île. L'âne de Kalibanos me guidait le long des sentes. Je m'arrêtai dans une crique, profitant de ce qu'elle était déserte pour plonger dans la mer et en ressortir aussi vite, frigorifié. Je déjeunai avec ma mère et ma tante sur le port et les écoutai raconter des histoires de famille, souvenirs que l'une et l'autre ressassaient inlassablement. Arrive-t-il un moment de la vie où le bonheur est passé, où l'on n'attend plus rien ? Est-ce cela que vieillir ? Lorsque aujourd'hui ne parle que d'hier, quand le présent n'est plus qu'un trait de nostalgie que l'on cache pudiquement par des éclats de rire ?

– Qu'est-ce que tu as à nous regarder comme ça ? demanda ma tante en séchant ses yeux.

– Rien... Est-ce que, lorsque je serai rentré à Londres, vous déjeunerez toutes les deux à cette même table en vous remémorant ce repas d'aujourd'hui comme un bon souvenir ?

– Évidemment ! Pourquoi poses-tu une question aussi idiote ? demanda Elena.

– Parce que je me demande aussi pourquoi vous ne profiteriez pas maintenant de cette belle journée au lieu d'attendre que je sois reparti ?

– Ton fils a trop longtemps manqué de soleil, dit Elena à ma mère. Je ne comprends plus un mot de ce qu'il dit.

– Moi si, dit ma mère en me souriant, et je crois qu'il n'a pas tout à fait tort. Arrêtons avec ces vieilles histoires et parlons d'avenir. Tu as des projets, Elena ?

Ma tante nous regarda à tour de rôle, ma mère et moi.

– Je vais repeindre le mur du magasin à la fin du mois, juste avant le début de la saison, annonça-t-elle avec le plus grand sérieux. Le bleu a pâli, vous ne trouvez pas ?

– Si, je me le disais justement, et voilà un sujet qui va passionner Adrianos, ajouta ma mère en m'adressant un clin d'œil.

Cette fois Elena se demanda si l'on se payait sa tête, et je lui jurai qu'il n'en était rien. Nous avons discuté pendant deux heures du bleu qu'il faudrait choisir pour la devanture de son magasin. Maman alla même tirer de sa sieste le marchand de couleurs pour lui confisquer une gamme de teintes ; et pendant que nous les appliquions au mur pour choisir celle qui conviendrait le mieux, c'est sur le visage de ma mère que je vis des couleurs se réinventer.

Deux semaines passèrent pendant lesquelles nous vivions au gré de ce soleil qui m'avait tant manqué, de la chaleur qui grimpait de jour en jour. Juin passait lentement et nous vîmes débarquer les premiers touristes.

Je me souviens de ce matin-là, comme si c'était hier, nous étions un vendredi. Maman était entrée dans la chambre où je lisais, profitant de la fraîcheur que les persiennes avaient su préserver. Je dus poser mon livre puisqu'elle se tenait debout, bras croisés, devant moi. Elle me dévisageait sans rien dire ; avec un drôle d'air, de surcroît.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– Rien, répondit-elle.

– Tu es juste descendue me regarder lire ?

– Je suis venue te porter du linge.

– Mais tu n'as rien dans les mains !

– J'ai dû l'oublier en chemin.

– Maman ?

– Adrian, depuis quand portes-tu des colliers ?

Lorsque ma mère m'appelle Adrian, c'est que quelque chose de sérieux la tracasse.

– Ne fais pas l'innocent ! ajouta-t-elle.

– Je n'ai pas la moindre idée de ce dont tu parles.

Ma mère jeta un regard noir vers le tiroir de ma table de nuit.

– Je te parle de celui que j'ai trouvé dans ta valise et que j'ai rangé là.

J'ouvris le tiroir en question et trouvai le pendentif que Keira avait oublié à Londres ; pourquoi l'avais-je emmené ? Je ne le savais pas moi-même.

– C'est un cadeau !

– On t'offre des colliers maintenant ? Et pas n'importe lequel. C'est assez original comme cadeau. Qui a été aussi généreux avec toi ?

– Une amie. Je suis arrivé il y a deux semaines, pourquoi t'intéresses-tu soudain à ce collier ?

– Parle-moi d'abord de cette amie, qui offre des bijoux à un homme, je cesserai peut-être de m'intéresser à ton collier.

– Ce n'était pas vraiment un cadeau, elle l'a oublié chez moi.

– Alors pourquoi me dis-tu que c'est un cadeau, si c'est un oubli ? Il y a d'autres choses que tu as oublié de me dire ?

– Mais, maman, où veux-tu en venir ?

– Tu peux m'expliquer qui est l'énergumène qui vient de débarquer de la navette d'Athènes et qui fait le tour des commerces du port en demandant après toi ?

– Quel énergumène ?

– Tu vas répondre à chacune de mes questions par une autre question ? C'est agaçant à la fin.

– Je ne sais pas de qui tu parles.

– Tu ne sais pas à qui est ce collier, tu ne sais pas me décrire celle qui te l'aurait d'abord offert mais qui l'a finalement oublié chez toi, et tu ne sais pas non plus qui est ce Sherlock Holmes en short sur le port, qui en est à sa cinquième bière et demande à tous les passants s'ils te connaissent ? C'est la énième fois que l'on me téléphone à son sujet et figure-toi que moi non plus je ne sais pas quoi dire !

– Un Sherlock Holmes en short ?

– Avec short en flanelle, chemisette et casquette à carreaux, ne lui manque que la pipe !

– Walter !

– Donc tu le connais !

J'enfilai une chemise, et me précipitai à la porte, priant pour que mon âne n'ait pas rongé la corde qui le retenait à l'arbre devant la maison ; il avait pris cette sale habitude depuis le début de la semaine, pour aller se promener à sa guise dans le champ du voisin et courtiser une ânesse qui n'avait d'ailleurs rien à faire de ses avances.

– Walter est un collègue de travail, j'ignorais totalement qu'il comptait nous rendre visite.

– Nous ? Ne me mêle pas à ça, s'il te plaît Adrian !

Je ne comprenais vraiment rien à l'énervement de ma mère qui d'ordinaire était la plus accueillante des femmes ; ni cette petite réflexion qu'elle me fit, alors que je refermais la porte de la maison : « Ton ex-femme aussi était une collègue ! »

C'était bien Walter qui avait débarqué une heure plus tôt sur l'île et qui se trouvait assis à la terrasse du restaurant voisin du magasin d'Elena.

– Adrian ! s'exclama-t-il, en me voyant.

– Que faites-vous là, Walter ?

– Comme je le disais à ce charmant aubergiste, sans vous, l'Académie n'est plus l'Académie. Vous me manquiez, mon ami !

– Vous avez dit au propriétaire de cet établissement que je vous manquais ?

– Tout à fait, et c'est la vérité vraie.

J'éclatai de rire. J'eus tort, car Walter prit cela comme une marque de contentement de le voir ici, et cinq ou six bières aidant, il se leva pour me serrer dans ses bras. Je vis, par-dessus son épaule, tante Elena rappeler ma mère.

– Walter, je ne vous attendais pas...

– Mais moi non plus, je ne m'attendais pas à venir ici. Il pleuvait, il pleuvait, il n'a cessé de pleuvoir depuis votre départ ; j'en ai eu assez de la grisaille, et puis j'avais besoin de vos conseils, mais nous en reparlerons plus tard. Alors, je me suis dit : Pourquoi ne pas aller passer quelques jours au soleil ? Pourquoi est-ce toujours les autres qui partent et pas moi ? Cette fois, je me suis écouté, j'ai sauté sur une promotion affichée dans la vitrine d'une agence de voyages et me voilà !

– Pour combien de temps ?

– Une petite semaine, mais il n'est pas question de m'imposer, je vous rassure, j'ai pris mes dispositions. La promotion incluait une chambre dans un charmant petit hôtel, quelque part ici, je ne sais pas bien où, conclut-il essoufflé en me tendant sa réservation.

J'accompagnais Walter à travers les ruelles de la vieille ville, maudissant ce déjeuner où j'avais commis l'imprudence de lui confier le nom de l'île où je m'exilais.

– Quel beau pays que le vôtre, Adrian, c'est tout simplement magnifique. Ces murs blancs, ces volets bleus, cette mer, même les ânes sont merveilleux !

– C'est l'heure de la sieste, Walter, si vous pouviez parler un peu moins fort, ces ruelles sont terriblement sonores.

– Mais bien sûr, chuchota-t-il, bien entendu.

– Et puis-je vous suggérer de changer de tenue ?

Walter se regarda de bas en haut, l'air étonné.

– Quelque chose ne va pas ?

– Déposons votre valise et allons nous occuper de cela.

J'ignorais que pendant que j'aidais Walter à se trouver une tenue plus discrète au bazar du port, Elena rappela maman pour lui raconter que je faisais du shopping avec mon ami.

Les Grecs sont d'un naturel accueillant, je n'allais pas faire mentir leur réputation et j'invitai Walter à dîner en ville. Je me souvins que Walter avait sollicité mes conseils. À la terrasse du restaurant, je lui demandai en quoi je pouvais lui être utile.

– Vous vous y connaissez en chiens ? me demanda-t-il.

Et il me raconta l'épisode de sa promenade fugace avec Miss Jenkins quelques semaines plus tôt à Hyde Park.

– Cette rencontre a changé bien des choses, maintenant, chaque fois que nous nous saluons, je lui demande des nouvelles d'Oscar, c'est le nom de son bouvier bernois, et, chaque fois, elle m'assure qu'il va bien ; mais en ce qui nous concerne, nous en sommes au même point.

– Pourquoi ne l'invitez-vous pas à un concert ou à un spectacle de music-hall ? Les théâtres de Covent Garden ne vous laissent que l'embarras du choix.

– Comment une idée aussi judicieuse ne m'est-elle pas venue ?

Walter regarda longuement la mer et soupira.

– Je ne saurai jamais comment m'y prendre !

– Lancez-vous, faites votre invitation, elle en sera très touchée, croyez-moi.

Walter fixa à nouveau la mer et soupira encore.

– Et si elle refuse ?

Tante Elena arriva, elle se planta devant nous, attendant que je fasse les présentations. Walter l'invita à notre table. Elena ne se fit pas prier et s'assit avant même que je me lève pour lui tendre une chaise. Elena avait un humour insoupçonné lorsqu'elle n'était pas en compagnie de maman. Elle prit la parole et ne la rendit plus, racontant presque toute sa vie à Walter. Nous fîmes la fermeture du restaurant. Je raccompagnai mon ami à son hôtel et rentrai sur le dos de mon âne, jusqu'à la maison. Maman veillait sous le patio, nettoyant son argenterie à 1 heure du matin !

Le lendemain, le téléphone sonna vers 16 heures. Ma mère vint me chercher sur la terrasse, elle m'annonça, l'air suspicieux, que mon ami voulait me parler.

Walter me proposait une promenade en fin d'après-midi ; je voulais terminer mon livre et l'invitait à se joindre à nous pour la soirée. Je descendis faire quelques courses au village et m'arrangeai avec Kalibanos pour qu'il passe chercher Walter à son hôtel vers 9 heures et le conduise chez nous. Maman resta silencieuse, se contentant de dresser le couvert et d'inviter ma tante à ce dîner qui avait l'air de la contrarier.

– Qu'est-ce que tu as ? lui demandai-je en l'aidant à mettre la table.

Maman posa les assiettes et croisa les bras, ce qui n'augurait rien de bon.

– Deux ans d'absence pendant lesquels tu n'as presque pas donné de tes nouvelles et la seule personne que tu présentes à ta mère c'est ton Sherlock Holmes ? Quand vas-tu enfin songer à mener une vie normale ?

– Tout dépend de ce que tu entends par normale ?

– J'aimerais avoir pour seul souci que mes petits-enfants n'aillent pas se faire mal sur les rochers.

Ma mère n'avait jamais manifesté une telle envie. Je lui présentai une chaise pour qu'elle s'y asseye et lui préparai un verre d'ouzo, comme elle l'aime, sans eau avec un seul glaçon. Je la regardais tendrement, réfléchissant à deux fois à ce que j'allais lui dire.

– Tu veux des petits-enfants maintenant ? Tu m'as toujours soutenu le contraire, tu me disais que m'avoir élevé te suffisait amplement, tu te défendais d'être l'une de ces femmes qui veulent à tout prix, quand leur progéniture quitte le nid, rejouer la partition en habit de grand-mère.

– Eh bien je suis devenue l'une de ces femmes, il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis, non ? La vie passe si vite Adrianos, tu as eu tout ton temps pour t'amuser avec tes camarades. Le moment n'est plus de rêver à demain. À ton âge, demain c'est aujourd'hui ; et, au mien, comme tu as pu le constater, aujourd'hui est devenu hier.

– Mais j'ai tout mon temps ! protestai-je.

– On ne vend pas les salades quand elles sont fanées !

– Je ne sais pas ce qui t'inquiète, ni pourquoi tu t'inquiètes, mais je ne doute pas de rencontrer un jour la femme idéale.

– Est-ce que j'ai l'air d'une femme idéale ? Et pourtant ton père et moi avons vécu quarante très belles années ensemble. Ce n'est ni la femme ni l'homme qui doivent être idéaux mais ce qu'ils veulent partager ensemble. Une grande histoire d'amour, c'est la rencontre de deux donneurs. As-tu trouvé cela dans ta vie ?

J'avouai que ce n'était pas le cas. Maman passa sa main sur ma joue et me sourit.

– L'as-tu seulement cherché ?

Elle se leva sans avoir touché à son verre et retourna à la cuisine, me laissant seul sur la terrasse.

*

*     *

Vallée de l'Omo

Les matins pâles de la vallée de l'Omo révèlent des paysages de marais et de savane isolés par des hauts plateaux. Toute trace de la tempête avait disparu. Les villageois avaient rebâti ce que le vent avait endommagé. Des singes colobus se balançaient de branche en branche, faisant à peine plier les arbres à leur passage.

Les archéologues dépassèrent un village de la tribu Qwegu, et un peu plus en aval atteignirent enfin celui des Mursis.

Guerriers et enfants jouaient sur la rive.

– Avez-vous déjà vu quelque chose d'aussi beau que les peuples de l'Omo ? demanda Keira à ses compagnons de voyage.

Sur leurs peaux bronze aux reflets rouges, ils avaient dessiné des peintures de maître. Les Mursis réussissent d'instinct ce que certains grands peintres passent leur vie à chercher. Du bout des doigts ou de la pointe d'un roseau effilé, ils saisissent l'ocre rouge, ou tout autre pigment que les terres volcaniques leur offrent pour se parer de couleurs, le vert, le jaune, le gris de la cendre. Une petite fille sortie d'un tableau de Gauguin riait avec un jeune guerrier revisité par Rothko.

Devant tant de splendeur, les collègues de Keira restèrent silencieux, émerveillés.

Si l'humanité a vraiment un berceau, le peuple de l'Omo semblait y vivre encore.

Tous les villageois se mirent à courir à leur rencontre. Au milieu de ceux qui dansaient pour manifester leur joie, Keira ne cherchait qu'un visage, une seule tête. Elle l'aurait reconnu parmi cent autres, même sous un masque d'ocre ou d'argile elle aurait reconnu ses traits, mais Harry n'était pas venu l'accueillir.

*

*     *

Hydra

À 9 heures précises, j'entendis les braiments d'un âne sur le petit chemin. Ma mère ouvrit la porte de la maison et accueillit Walter. Son costume semblait avoir souffert.

– Il est tombé trois fois ! soupira Kalibanos, pourtant, je lui avais réservé la plus docile de mes bêtes, dit-il en repartant, vexé de n'avoir su mener sa mission à bien.

– On pourra dire ce que l'on veut, protesta Walter, mais on est loin des chevaux de Sa Majesté. Aucune tenue dans les virages, ni aucune discipline.

– Qu'est-ce qu'il dit ? chuchota Elena.

– Qu'il n'aime pas nos ânes ! répondit ma mère en nous guidant vers la terrasse.

Walter fit mille compliments sur la décoration, il n'avait, jura-t-il, jamais rien vu d'aussi beau. Il s'émerveilla devant le sol en galets. À table, Elena ne cessa de le questionner sur ses fonctions à l'Académie, sur la façon dont nous nous étions connus. J'ignorais jusqu'à ce jour les talents de diplomate de mon collègue. Tout au long du dîner, il complimenta la cuisine qui lui était servie. Au moment des desserts, il interrogea ma mère sur la manière dont elle avait rencontré mon père. Maman est intarissable sur ce sujet. La fraîcheur du soir fit frissonner Elena. Nous quittâmes la terrasse pour nous installer dans le salon, le temps de boire les cafés blancs que maman avait préparés. Je fus surpris de découvrir sur la console près de la fenêtre, le collier de Keira qui avait mystérieusement voyagé du tiroir de ma table de nuit jusqu'ici. Walter suivit mon regard et s'exclama joyeusement :

– Mais je reconnais ce pendentif !

– Je n'en doute pas un seul instant ! répondit ma mère en lui présentant une boîte de chocolats.

Walter ne comprit pas pourquoi ma mère jubilait en disant cela, et je dois dire que cela m'échappait aussi.

Elena était fatiguée, il était trop tard pour qu'elle redescende jusqu'au village, et, comme elle le faisait souvent, elle alla s'installer pour la nuit dans la chambre d'amis. Maman se retira en même temps qu'elle, saluant Walter et m'invitant, lorsque nous aurions terminé nos verres, à le raccompagner. Elle craignait qu'il s'égare sur le chemin du retour, mais Walter jura que cela n'était vraiment pas nécessaire. Les conditions climatiques en décidèrent autrement.

Je me suis toujours étonné de la conjonction de petites choses qui décident du cours de votre vie. Personne ne voit les pièces du puzzle qui s'assemblent, inéluctablement, et qui conduiront à un bouleversement.

Walter et moi discutions depuis une bonne heure quand un orage arriva de la mer. Je n'en avais pas connu de tel depuis fort longtemps. Walter m'aida à fermer portes et fenêtres et nous reprîmes tranquillement le fil de notre conversation pendant que le tonnerre se déchaînait au-dehors.

Il n'était pas question de laisser mon ami rentrer par un temps pareil. Elena occupait la chambre d'ami, je lui proposai le canapé du salon et une couverture pour la nuit. Après l'avoir installé, je saluai Walter et me retirai, suffisamment fatigué pour que le sommeil me cueille aussitôt. Mais l'orage avait redoublé d'intensité, j'avais beau fermer les yeux, la foudre était si violente que même les paupières closes, je pouvais voir les éclairs illuminer la pièce.

Walter surgit en caleçon dans ma chambre, dans un état d'effervescence que je ne lui connaissais pas. Il me secoua, me supplia de me lever et de le suivre. J'ai d'abord pensé qu'il avait vu un serpent, mais une telle chose ne s'était jamais produite dans notre maison. Il fallut que je le retienne à mon tour par les épaules pour qu'il consente à me parler.

– Venez, je vous en supplie, vous n'en croirez pas vos yeux.

Je n'avais d'autre choix que de le suivre. Le salon était plongé dans l'obscurité, Walter me guida jusqu'à la fenêtre. Je compris rapidement son émerveillement. Chaque fois qu'un éclair striait le ciel, la mer s'illuminait comme un gigantesque miroir.

– Vous avez bien fait de me tirer du lit. Je dois avouer que le spectacle est de toute beauté.

– Quel spectacle ? me demanda Walter.

– Eh bien, celui-ci, juste devant nous, ce n'est pas pour voir ça que vous m'avez réveillé ?

– Parce que vous dormiez avec un tel raffut ? On dit que Londres est bruyante, mais Hydra sous la pluie n'a rien à lui envier. Non, ce n'est pas pour cela que je vous ai sorti du lit.

La foudre crépitait dans le ciel et je ne trouvais pas très judicieux de rester aussi près des fenêtres, mais Walter insistait pour que je reste là sans bouger. Il prit le pendentif que ma mère avait abandonné sur la console et le présenta devant la fenêtre, le tenant du bout des doigts.

– Maintenant, regardez bien ce qui va se produire, me dit-il toujours plus agité.

Le tonnerre se mit à gronder et, lorsqu'un nouvel éclair fendit le ciel, la lumière vive de la foudre traversa le pendentif. Des millions de petits points lumineux s'imprimèrent sur le mur du salon, de manière si intense qu'il fallut quelques secondes pour que l'image s'efface de nos rétines.

– N'est-ce pas tout simplement stupéfiant ? Je n'arrivais pas à dormir, enchaîna Walter, je me suis approché de la fenêtre, pourquoi ai-je eu envie de tripoter ce collier, je n'en sais rien, mais je l'ai fait. Et alors que je l'étudiais de plus près, le phénomène dont vous venez d'être témoin s'est produit.

J'avais beau examiner à mon tour le pendentif à la clarté d'une lampe que je venais d'allumer, aucun trou n'était visible à l'œil nu.

– De quoi s'agit-il à votre avis ?

– Je n'en ai aucune idée, répondis-je à Walter.

Quant à moi, j'ignorais qu'à cet instant précis, ma mère qui était descendue de sa chambre pour comprendre la cause d'un tel raffut dans son salon, y remontait à pas de loup, après nous avoir vus Walter et moi, en caleçon, devant la fenêtre qui donne sur la mer, s'échangeant à tour de rôle le collier de Keira, à la lumière des éclairs.

Le lendemain, au cours du dîner, maman demanda à Walter ce qu'il pensait des sectes ; et avant même que l'un de nous deux puisse répondre, elle se leva de table et alla ranger sa cuisine.

Assis sur la terrasse qui domine la baie d'Hydra, j'échangeais avec Walter quelques souvenirs d'enfance liés à cette maison. Ce soir-là, le ciel était transparent, la voûte céleste limpide.

– Je ne veux pas dire de bêtise, annonça Walter en regardant au-dessus de nous, mais ce que je vois là ressemble fort à...

– Cassiopée, dis-je en l'interrompant ; et, juste à côté, c'est la galaxie d'Andromède. La Voie lactée où se trouve notre planète est irrémédiablement attirée par Andromède. Il est hélas probable qu'elles entrent en collision dans quelques millions d'années.

– En attendant votre fin du monde, j'allais vous dire...

– Et un peu plus à droite, c'est Persée, et puis bien sûr l'étoile du Nord, et j'espère que vous voyez la magnifique nébuleuse...

– Allez-vous cesser de me couper la parole à la fin ! Si je réussissais à placer deux mots sans que vous me récitiez votre abécédaire des étoiles, je pourrais vous faire remarquer que tout cela me fait sacrément penser à ce que nous avons vu sur le mur, hier soir pendant l'orage.

Nous nous regardâmes tous deux, aussi stupéfaits l'un que l'autre. Ce que venait de dire Walter relevait de la fantaisie, de l'absurde, et pourtant sa constatation était assez troublante. À bien y repenser, ces points, en quantité phénoménale que la lumière intense de la foudre avait projetés au travers du pendentif ressemblaient à s'y méprendre aux étoiles qui brillaient au-dessus de nos têtes.

Mais comment reproduire le phénomène ? J'avais beau approcher le pendentif d'une ampoule, rien ne se passait.

– L'intensité d'une simple lampe est insuffisante, affirma Walter qui devenait soudain plus scientifique que moi.

– Où voulez-vous trouver une source de lumière aussi puissante que celle d'un éclair ?

– Le phare du port, peut-être ! s'exclama Walter.

– Son faisceau est trop large ! Nous ne pourrions pas le diriger vers un mur.

Je n'avais pas envie de me coucher, aussi raccompagnai-je Walter à son hôtel, une promenade à dos d'âne me ferait le plus grand bien et puis je voulais poursuivre cette conversation.

– Procédons avec méthode, dis-je à Walter dont la monture trottinait à quelques mètres derrière moi. Quelle sont les sources de lumière assez puissantes pour nous être utiles, où les trouver ?

– Lequel de nous deux est Sancho Pança et lequel Don Quichotte ? me demanda-t-il alors qu'il rapprochait son âne à hauteur du mien.

– Vous trouvez ça drôle ?

– Ce faisceau vert qui s'élevait dans le ciel de Greenwich, vous vous souvenez, c'est vous qui me l'avez montré, il était plutôt puissant, non ?

– Un laser ! Voilà exactement ce qu'il nous faut !

– Demandez donc à votre mère si elle n'aurait pas un laser dans sa cave, on n'est jamais à l'abri d'un coup de bol.

Je ne relevai pas le sarcasme de mon camarade et donnai un tout petit coup de talon à mon âne qui accéléra le pas.

– Et susceptible en plus ! cria Walter tandis que je m'éloignais de lui.

Je l'attendis dans le virage suivant.

– Il y a bien un laser dans le département de spectroscopie de l'Académie, dit Walter essoufflé en me rejoignant. Mais c'est un très vieux modèle.

– Il s'agit probablement d'un laser à rubis, son faisceau rouge ne nous conviendra pas, j'en ai bien peur. Il nous faudrait un appareil plus puissant.

– Et puis, de toute façon, il se trouve à Londres et même pour percer le mystère de votre pendentif, je ne renoncerais pour rien au monde à mon séjour sur cette île. Réfléchissons encore. Qui utilise des lasers de nos jours ?

– Les chercheurs en physique moléculaire, les médecins et particulièrement les ophtalmos.

– Vous n'auriez pas un ami ophtalmo du côté d'Athènes ?

– Non, pas que je sache.

Walter se gratta le front et proposa de passer quelques appels depuis son hôtel. Il connaissait le responsable de l'unité de physique à l'Académie, celui-ci pourrait peut-être nous aiguiller. Nous nous quittâmes sur ces résolutions.

Le lendemain matin, Walter m'appela pour me demander de le rejoindre au plus vite sur le port. Je le retrouvai à la terrasse d'un café, en pleine conversation avec Elena ; il ne me prêta aucune attention lorsque je m'assis à leur table.

Pendant que ma tante continuait de lui raconter une anecdote sur mon enfance, Walter me tendit négligemment un bout de papier. Je dépliai la feuille et lus :

INSTITUTE OF ELECTRONIC STRUCTURE AND LASER,

FOUNDATION FOR RESEARCH AND TECHNOLOGY – HELLAS,

GR-711 10 HERAKLION, GREECE.

CONTACT DR MAGDALENA KARI.

– Comment avez-vous fait ?

– C'est bien le minimum pour un Sherlock Holmes, non ? Ne prenez pas ce faux air d'innocent, votre tante a tout balancé. J'ai pris la liberté de contacter cette Magdalena auprès de qui nous avons tous deux été recommandés par l'un de mes confrères à l'Académie, annonça triomphalement Walter. Elle nous attend ce soir ou demain et m'a assuré qu'elle ferait de son mieux pour nous aider. Son anglais est parfait, ce qui ne gâche rien.

Héraklion se trouve à deux cent trente kilomètres à vol d'oiseau. À moins de naviguer dix heures, le moyen le plus simple pour y accéder était encore de remonter vers Athènes et, de là, prendre un petit avion qui nous déposerait en Crête. En partant maintenant, nous pourrions arriver en fin d'après-midi.

Walter salua Elena. J'avais juste le temps de remonter à la maison prévenir ma mère que je m'absentais vingt-quatre heures et préparer un sac, avant d'embarquer à bord de la navette.

Maman ne me posa aucune question, elle se contenta de me souhaiter bon voyage, d'un ton un peu pincé. Elle me rappela alors que je me trouvais sur le seuil de la porte et me tendit un panier qui contenait de quoi déjeuner pendant la traversée.

– Ta tante m'avait prévenue de ton départ, il faut bien que ta mère serve encore à quelque chose. File, puisque tu dois t'en aller !

Walter m'attendait sur le quai. La navette quitta le port d'Hydra et mit le cap vers Athènes. Après un quart d'heure de mer, je décidai de sortir de la cabine pour aller prendre l'air, Walter me regarda, amusé.

– Ne me dites pas que vous avez le mal de mer.

– Alors, je ne vous le dis pas ! répondis-je en abandonnant mon fauteuil.

– Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je finisse les sandwichs de votre mère, ils sont délicieux, ce serait un sacrilège de les laisser !

Au Pirée, un taxi nous conduisit vers l'aéroport. Cette fois, ce fut Walter qui n'en menait pas large pendant que notre chauffeur zigzaguait sur l'autoroute.

Heureusement pour nous, il y avait encore de la place à bord du petit avion qui assurait la liaison avec la Crête. À 18 heures, nous débarquions sur le tarmac d'Héraklion. Walter s'émerveilla en posant le pied sur l'île.

– Mais comment peut-on être grec et s'exiler en Angleterre ? Vous aimez donc la pluie à ce point ?

– Je vous rappelle que, ces dernières années, je me trouvais plutôt sous les latitudes chiliennes, je suis un homme de tous les pays, chaque nation a ses attraits.

– Oui, enfin il y a quand même trente-cinq degrés de différence entre ici et là-bas !

– Peut-être pas autant, mais il est vrai que le climat...

– Je parlais du taux d'alcool entre notre bière anglaise et cet ouzo que votre tante m'a fait goûter tout à l'heure, dit Walter en me coupant la parole.

Il héla un taxi, me fit signe de monter le premier et donna l'adresse au chauffeur. Pas une seconde je n'aurais imaginé jusqu'où ce voyage me conduirait.

Le Dr Magdalena Kari nous accueillit derrière les grilles de l'institut où un vigile nous avait demandé de bien vouloir patienter.

– Pardonnez-nous, ces mesures de sécurité sont bien inamicales, dit Magdalena en faisant signe au gardien de nous laisser entrer. Nous sommes obligés de prendre toutes les mesures nécessaires, le matériel dont nous disposons ici est classé sensible.

Magdalena nous guida à travers le parc qui entourait l'imposant bâtiment en béton. Une fois dans l'immeuble, nous dûmes nous plier à de nouvelles contraintes sécuritaires. On échangea nos papiers d'identité contre deux badges où figurait la mention « visiteur » en gros caractères ; Magdalena signa une main courante et nous entraîna vers son bureau. Je pris la parole le premier ; je ne sais pas quel instinct me poussa à ne pas tout lui raconter, à minimiser le but de notre déplacement et le pourquoi de l'expérimentation que nous souhaitions mener. Magdalena écouta avec beaucoup d'attention l'exposé, pourtant décousu, que je lui faisais. Walter était perdu dans ses pensées. Peut-être à cause de la ressemblance entre notre hôtesse et Miss Jenkins, qui me surprit aussi.

– Nous avons plusieurs lasers, dit-elle, hélas, il m'est impossible d'en mettre un à votre disposition sans autorisation préalable ; cela va prendre du temps.

– Nous avons fait un long voyage et nous devons repartir dès demain, supplia Walter, sorti de sa rêverie.

– Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne peux rien vous promettre, s'excusa Magdalena en nous demandant d'attendre quelques instants.