/ / Language: Français / Genre:sf, / Series: Ender (fr)

La stratégie Ender

Orson Card

Le jeune Andrew « Ender » Wiggin croit qu’il joue à la petite guerre sur ordinateur… En fait la partie dans laquelle il se trouve engagé est d’une toute autre importance. Car Andrew pourrait bien être le génie stratégique dont la Terre a désespérément besoin dans le conflit qui l’oppose à un adversaire impitoyable, acharné à détruire toute vie humaine. « Ender » Wiggin est soumis à un entraînement de plus en plus rude, qui peut aussi bien révéler ses pouvoirs secrets que le détruire complètement. Quand l’histoire commence, « Ender » Wiggin n’a que 6 ans et il n’est pas le seul sujet d’expérience : ses « frère et sœur » aînés ne sont pas moins extraordinaires que lui. Poussés par la jalousie et par leur soif de puissance, dissimulés derrière l’anonymat de la grande machinerie informatique, Peter et Valentine commencent à modeler le destin du monde… un monde dénué d’avenir si la stratégie de leur frère, « Ender », échoue !

Orson Scott Card

La stratégie Ender

1

TROISIÈME

— « J’ai vu à travers ses yeux, j’ai entendu à travers ses oreilles, et je vous assure que c’est le bon. De toute façon nous ne trouverons pas mieux. »

— « C’est ce que vous avez dit à propos de son frère. »

— « Le frère s’est révélé impossible. Pour d’autres raisons. Rien à voir avec ses aptitudes. »

— « La même chose avec la sœur. Et il y a des doutes en ce qui le concerne. Il est trop influençable. Il est trop enclin à s’abandonner à une volonté extérieure. »

— « Pas si cette volonté est celle d’un ennemi. »

— « Alors que devons-nous faire ? L’entourer continuellement d’ennemis ? »

— « S’il le faut. »

— « J’ai cru entendre dire que vous aimiez bien cet enfant. »

— « Si les doryphores finissent par l’avoir, on me fera passer pour son oncle préféré. »

— « Très bien. Nous sauvons le monde, après tout. Prenez-le. »

La femme responsable du moniteur sourit avec beaucoup de gentillesse, lui ébouriffa les cheveux et dit :

— Andrew, je présume que tu en as plus qu’assez de cet horrible moniteur. Eh bien, je vais t’annoncer une bonne nouvelle. Le moniteur va disparaître aujourd’hui même. Nous allons le retirer, tout simplement, et tu ne sentiras rien du tout.

Ender hocha la tête. Elle avait menti, bien entendu, en disant qu’il ne sentirait rien. Mais, comme les adultes disaient toujours cela lorsqu’ils allaient lui faire mal, il pouvait estimer que cette affirmation était une prédiction exacte de l’avenir. Parfois, il était plus facile de se fier aux mensonges qu’à la vérité.

— Alors, Andrew, viens t’asseoir sur la table d’auscultation, si tu veux bien. Le docteur arrivera dans un moment.

Plus de moniteur. Ender tenta d’imaginer l’absence du petit appareil fixé à la base de sa nuque. Je me mettrai sur le dos, dans mon lit, et je ne sentirai plus sa pression. Il ne me chatouillera plus et n’accumulera plus la chaleur quand je prendrai une douche.

Et Peter ne me détestera plus. En rentrant à la maison, je lui montrerai que le moniteur a disparu et il verra bien que ce n’est pas moi qui l’ai retiré. Que je vais être un petit garçon normal, à présent, comme lui. Alors, cela ne sera plus aussi mal. Il me pardonnera d’avoir eu un moniteur un an de plus que lui. Nous serons…

Pas amis, probablement. Non, Peter était trop dangereux. Peter se mettait tellement en colère ! Frères, cependant. Ni ennemis, ni amis, mais frères – capables de vivre sous le même toit. Il ne me détestera pas, il se contentera de me laisser tranquille. Et, quand il voudra jouer aux doryphores et aux astronautes, je ne serai peut-être pas obligé de jouer, je pourrai peut-être aller lire un livre.

Mais Ender savait, à l’instant même où il pensait cela, que Peter ne le laisserait pas tranquille. Il y avait quelque chose, dans les yeux de Peter, lorsque la folie s’emparait de lui, et chaque fois qu’Ender voyait cette expression, cette lueur, il savait que Peter ferait tout, sauf le laisser tranquille. Je joue du piano, Ender. Viens tourner les pages. Oh, le petit garçon au moniteur est-il trop occupé pour aider son frère ? Est-il trop malin ? Faut que tu ailles tuer des doryphores, astronaute ? Non, non, je ne veux pas de ton aide. Je peux me débrouiller tout seul, petit salaud, petit Troisième.

— Cela ne sera pas long, Andrew, dit le médecin. Ender hocha la tête.

— C’est conçu pour être retiré. Sans infection, sans dégâts. Mais cela va chatouiller et il y a des gens qui prétendent qu’il y a une impression de manque. Tu chercheras partout quelque chose, quelque chose dont tu auras besoin, mais tu ne trouveras pas et tu ne pourras pas déterminer ce que c’est. Alors, je te préviens. C’est le moniteur que tu chercheras, et il ne sera plus là. Au bout de quelques jours, cette impression disparaîtra.

Le docteur tournait quelque chose à la base de la nuque d’Ender. Soudain, la douleur le foudroya jusqu’au bas-ventre. Un spasme secoua Ender et son dos s’arqua avec violence ; sa tête heurta la couchette. Il s’aperçut que ses jambes s’agitaient et que ses mains étaient serrées l’une dans l’autre, se tordant mutuellement avec une puissance telle qu’elles faisaient mal.

— Deedee ! » cria le docteur. « J’ai besoin de vous !

L’infirmière entra en courant, s’immobilisa.

— Il faut détendre les muscles. Donnez-moi cela ! Qu’est-ce que vous attendez ?

Quelque chose changea de mains ; Ender ne vit pas quoi. Il bascula latéralement et tomba de la table d’auscultation.

— Tenez-le ! cria l’infirmière.

— Empêchez-le de bouger…

— Tenez-le, docteur, il est trop fort et je ne peux pas…

— Pas tout ! Son cœur risque de s’arrêter…

Une aiguille pénétra dans le corps d’Ender, juste au-dessus du col de sa chemise. Cela brûla, mais, partout où le feu se propagea, à l’intérieur de son corps, les muscles se détendirent progressivement. Désormais, il pouvait laisser libre cours aux larmes provoquées par la peur et la douleur.

— Comment te sens-tu, Andrew ? demanda l’infirmière.

Andrew ne savait plus parler. Ils le soulevèrent et le posèrent à nouveau sur la table. Ils prirent son pouls, procédèrent à d’autres vérifications ; il ne comprit pas tout.

Le docteur tremblait ; il reprit la parole d’une voix blanche :

— Ils laissent ces appareils aux enfants pendant trois ans, qu’espèrent-ils ? Nous aurions pu le débrancher complètement, vous rendez-vous compte de cela ? Nous aurions pu débrancher définitivement son cerveau.

— Quand le produit cessera-t-il de faire effet ? demanda l’infirmière.

— Gardez-le au moins une heure ici. Surveillez-le. S’il ne se met pas à parler dans un quart d’heure, appelez-moi. Nous aurions pu le débrancher définitivement. Je n’ai pas un cerveau de doryphore.

Il regagna la classe de Miss Pumphrey un petit quart d’heure avant la sonnerie. Il était encore un peu instable sur ses jambes.

— Te sens-tu bien, Andrew ? demanda Miss Pumphrey. Il hocha la tête.

— Étais-tu malade ?

Il secoua la tête.

— Tu n’as pas l’air bien.

— Ça va.

— Tu devrais t’asseoir, Andrew.

Il se dirigea vers sa place, mais s’immobilisa. Qu’est-ce que je cherchais ? Je ne sais plus ce que je cherchais.

— Ta place est là-bas, indiqua Miss Pumphrey.

Il s’assit mais il avait besoin d’autre chose, quelque chose qu’il avait perdu. Je trouverai plus tard.

— Ton moniteur, souffla la petite fille assise derrière lui.

Andrew haussa les épaules.

— Son moniteur, souffla-t-elle aux autres.

Andrew leva la main et se toucha la nuque. Il avait un sparadrap. Il avait disparu. Il était comme tout le monde, désormais.

— Lessivé, Andy ? demanda le petit garçon assis de l’autre côté de l’allée, derrière lui. Il avait oublié son nom. Peter. Non, c’était quelqu’un d’autre.

— Silence, Stilson ! lança Miss Pumphrey.

Stilson prit un air contrit.

Miss Pumphrey expliquait les multiplications. Ender griffonnait sur son bureau, traçant les contours d’îles montagneuses puis demandant à son bureau de les projeter en trois dimensions sous tous les angles. L’institutrice s’apercevrait, naturellement, qu’il n’écoutait pas, mais elle ne l’inquiéterait pas. Il connaissait toujours la réponse, même lorsqu’elle croyait qu’il ne faisait pas attention.

Dans un coin de son bureau, un mot apparut et se déplaça, en suivant le périmètre. Il fut à l’envers et dans le mauvais sens, au début, mais Ender avait compris ce qu’il signifiait avant même qu’il ait atteint le bas du bureau et se soit retourné dans le bon sens.

TROISIÈME

Ender sourit. C’était lui qui avait trouvé le moyen d’envoyer des messages et de les faire bouger – même si son ennemi secret l’insultait, la méthode utilisée montrait sa supériorité. Ce n’était pas sa faute s’il était un Troisième. C’était l’idée du gouvernement, c’était lui qui avait donné l’autorisation – sinon, comment un Troisième tel qu’Ender aurait-il pu fréquenter l’école ? Et, à présent, le moniteur avait disparu. L’expérience Andrew Wiggin n’avait pas fonctionné, après tout. S’ils pouvaient, il était convaincu qu’ils réfuteraient les droits ayant autorisé sa naissance. Cela n’a pas fonctionné, effaçons l’expérience.

La sonnerie retentit. Les élèves quittèrent leurs bureaux ou tapèrent hâtivement quelques notes de dernière minute. D’autres transmettaient leçons et informations à leur ordinateur domestique. Quelques-uns se rassemblèrent près de l’imprimante, attendant qu’un devoir qu’ils voulaient montrer en sorte. Ender posa les mains sur le clavier de taille réduite qui se trouvait au bord du bureau et se demanda quel effet cela ferait d’avoir des mains aussi grosses que celles des adultes. Elles doivent paraître terriblement grandes et malcommodes, avec leurs doigts épais, massifs, et leurs paumes charnues. Bien entendu, les claviers destinés aux adultes étaient plus grands – mais comment leurs gros doigts pouvaient-ils tracer une ligne fine, comme Ender était capable de le faire, une ligne si fine qu’il pouvait la faire tourner en spirale soixante-neuf fois, du centre du bureau à ses bords, sans que les traits se touchent ou se chevauchent. Cela l’occupait tandis que la maîtresse expliquait l’arithmétique. L’arithmétique ! Valentine lui avait appris l’arithmétique alors qu’il avait trois ans.

— Te sens-tu bien, Andrew ?

— Oui, Mademoiselle.

— Tu vas manquer le bus.

Ender hocha la tête et se leva. Les autres élèves étaient partis. Mais ils l’attendraient, les mauvais. Son moniteur n’était plus fixé sur sa nuque, entendant ce qu’il entendait, voyant ce qu’il voyait. Ils pourraient dire ce qui leur plairait. Peut-être même le frapperaient-ils, à présent – personne ne les verrait et personne ne viendrait au secours d’Ender.

Le moniteur avait des avantages et il les regretterait.

C’était Stilson, bien entendu. Il n’était pas plus grand que la majorité des autres enfants, mais il était plus grand qu’Ender. Et il n’était pas seul. Il ne l’était jamais.

— Hé, Troisième !

Ne réponds pas. Rien à dire.

— Hé, Troisième, on te parle, Troisième, copain des doryphores, on te parle !

Je ne vois pas quoi répondre. Tout ce que je pourrais dire ne fera qu’empirer les choses. Alors ne dis rien.

— Hé, Troisième, hé, merdouille, t’as été collé, hein ? Tu te croyais mieux que nous, mais tu as perdu ton petit zoizeau, Troizeau, t’as un sparadrap sur le cou !

— Allez-vous me laisser passer ? demanda Ender.

— Allons-nous le laisser passer ? Devons-nous le laisser passer ?

Ils rirent.

— Sûr qu’on va te laisser passer. D’abord, on va laisser passer un bras, puis la tête et puis, peut-être, un morceau de genou.

Les autres raillèrent en chœur :

— Troizeau a perdu son zoizeau ! Troizeau a perdu son zoizeau !

Stilson le poussa avec une main ; quelqu’un, qui se trouvait derrière lui, le poussa vers Stilson.

— La balançoire de la demoiselle est avancée, dit quelqu’un.

— Le tennis !

— Le ping-pong !

Cela allait mal se terminer. Ender décida donc qu’il ne serait pas le plus malheureux, à la fin. Lorsque Stilson tendit à nouveau le bras pour le pousser, Ender voulut le saisir. Il n’y parvint pas.

— Ah, tu veux te battre, hein ? Tu veux te battre, Troizeau.

Ceux qui se trouvaient derrière Ender s’emparèrent de lui et l’immobilisèrent.

Ender n’avait pas envie de rire, mais il rit.

— Il faut que vous vous y mettiez tous pour battre un Troisième ?

— On est des gens, pas des Troisièmes, tête de con ! T’es à peu près aussi fort qu’une merde !

Mais ils le lâchèrent. Dès qu’il fut libre de ses mouvements, Ender donna un coup de pied haut et puissant qui atteignit Stilson en plein sternum. Il tomba. Cela surprit Ender – il ne pensait pas pouvoir projeter Stilson au sol d’un seul coup de pied. Il ne lui était pas venu à l’esprit que Stilson ne puisse pas prendre une bagarre comme celle-ci au sérieux, qu’il n’ait pas prévu un coup véritablement désespéré.

Pendant quelques instants, les autres reculèrent et Stilson resta immobile. Ils se demandaient tous s’il était mort. Ender, pendant ce temps, s’efforçait de trouver un moyen d’échapper à la vengeance. Il faut que je gagne tout de suite, et définitivement, sinon il faudra que je me batte tous les jours et la situation ne fera que se dégrader.

Ender connaissait les règles implicites de la guerre virile, bien qu’il n’eût que six ans. Il était interdit de frapper un adversaire à terre ; seuls les animaux agissaient ainsi.

Ainsi, Ender s’approcha du corps allongé de Stilson et lui donna un nouveau coup de pied, rageur, dans les côtes. Stilson gémit et roula sur lui-même. Ender le contourna et lui assena un troisième coup de pied, dans les parties. Stilson fut incapable de crier ; il se plia en deux et les larmes jaillirent de ses yeux.

Ensuite, Ender regarda froidement les autres.

— Vous avez peut-être dans l’idée de vous liguer contre moi. Vous pourriez probablement me donner une bonne correction. Mais n’oubliez pas la façon dont je traite ceux qui me font du mal. Dès cet instant, vous vous demanderiez quand je vous aurais, et à quel point ce serait grave.

Il donna un coup de pied dans le visage de Stilson. Le sang jaillit de son nez éclaté.

— Cela ne serait pas aussi grave que ça, conclut Ender. Ce serait pire.

Il pivota sur lui-même et s’en alla. Personne ne le suivit. Il s’engagea dans le couloir conduisant à l’arrêt du bus. Derrière lui, il entendit les garçons dire :

— Oh ! la la ! regardez-le. Il est démoli !

Ender posa la tête contre la paroi du couloir et pleura jusqu’à l’arrivée du bus. Je suis exactement comme Peter. Il suffisait qu’on me retire mon moniteur pour que je devienne exactement comme Peter.

2

PETER

— « Très bien, il ne l’a plus. Comment se comporte-t-il ? »

— « Lorsque l’on vit à l’intérieur de quelqu’un pendant quelques années, on s’habitue. À présent, lorsque je regarde son visage, je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je n’ai pas l’habitude de voir ses expressions. J’ai l’habitude de les sentir. »

— « Allons, nous ne sommes pas dans un cabinet de psychanalyste. Nous sommes des soldats, pas des sorciers. Vous venez de le voir battre férocement le chef d’une bande. »

— « Il a été exhaustif. Il ne s’est pas contenté de le battre, il l’a battu en profondeur. Comme Mazer Rackham au… »

— « Je sais. Voyons ce qu’il va faire avec son frère, à présent que le moniteur n’est plus là. »

— « Son frère ! N’avez-vous donc pas peur de ce que son frère lui fera ? »

— « Vous m’avez bien dit que toute cette affaire n’était pas sans risques ? »

— « J’ai revu plusieurs bandes. Il me plaît bien, ce petit, je n’y peux rien. Je crois que nous allons le démolir. »

— « Bien sûr. C’est notre travail. Nous sommes les méchantes sorcières. Nous promettons des gâteaux, mais nous dévorons les petits salauds tout crus. »

— Je regrette, Ender, souffla Valentine.

Elle regardait le sparadrap qu’il avait sur la nuque.

Ender toucha le mur et la porte se ferma derrière lui.

— Je m’en fiche. Je suis content qu’il ne soit plus là.

— Qu’est-ce qui n’est plus là ?

Peter pénétra dans l’entrée, mordant dans une tartine de beurre de cacahuète.

Ender ne voyait pas en Peter le beau garçon de dix ans, avec des cheveux drus et bouclés et un visage qui aurait pu appartenir à Alexandre le Grand, qui plaisait tant aux adultes. Ender ne regardait Peter que pour déceler la colère ou l’ennui, humeurs qui conduisaient presque toujours à la douleur. Lorsque Peter découvrit le sparadrap qu’il avait sur la nuque, le scintillement de la colère apparut dans ses yeux.

Valentine le vit également.

— À présent, il est comme nous, dit-elle, essayant de l’amadouer avant qu’il ait pu frapper.

Mais Peter refusa de se laisser amadouer.

— Comme nous ? Ce petit crétin l’a gardé jusqu’à six ans ! Quand as-tu perdu le tien ? Tu avais trois ans. J’ai perdu le mien alors que je n’avais pas cinq ans. Lui, ce petit crétin, ce petit doryphore, il a presque réussi !

Très bien, se dit Ender. Parle, Peter, parle. Les paroles ne me gênent pas.

— Eh bien, à présent tes anges gardiens ne te surveillent plus, reprit Peter. Ils ne cherchent plus à savoir si tu as mal, ils n’écoutent plus ce que je dis, ne voient plus ce que je te fais. Qu’est-ce que tu en dis, hein, qu’est-ce que ça te fait ?

Ender haussa les épaules.

Soudain, Peter sourit et frappa dans ses mains, feignant ironiquement la bonne humeur.

— On va jouer aux doryphores et aux astronautes, dit-il.

— Où est Maman ? demanda Valentine.

— Sortie, répondit Peter. C’est moi qui commande.

— Je crois que je vais appeler Papa.

— Appelle toujours, proposa Peter. Tu sais bien qu’il n’est jamais là.

— Je jouerai, dit Ender.

— Tu seras le doryphore, décida Peter.

— Laisse-le être l’astronaute, pour une fois, intervint Valentine.

— Ne te mêle pas de ça, Pue-de-la-gueule ! dit Peter. Viens en haut et choisis tes armes.

Ender savait que la partie ne serait pas agréable. Il n’était pas question de gagner. Quand les enfants jouaient, en bandes, dans les couloirs, les doryphores ne gagnaient jamais et le jeu tournait parfois à l’aigre. Mais, dans l’appartement, le jeu serait aigre dès le départ, et le doryphore ne pourrait pas devenir une carcasse vide et abandonner, comme les doryphores le faisaient dans les guerres réelles. Le doryphore devrait jouer jusqu’à ce que l’astronaute en ait assez.

Peter ouvrit son tiroir et sortit le masque de doryphore. Maman s’était fâchée contre lui, lorsqu’il l’avait acheté, mais Papa avait fait remarquer que la guerre ne cesserait pas sous prétexte que l’on cachait les masques de doryphore et que l’on empêchait les enfants de jouer avec des reproductions de pistolet-laser. Les jeux guerriers amélioreraient leurs chances de survie, au cas où les doryphores reviendraient.

Si je survis aux jeux, se dit Ender. Il mit le masque. Il se referma sur lui comme une main fortement appuyée sur son visage. Mais ce n’est pas ce que l’on ressent lorsqu’on est un doryphore, se dit Ender. Ils ne portent pas ce visage comme un masque, c’est leur visage. Sur leur planète d’origine, les doryphores mettent-ils des masques d’êtres humains pour jouer ? Et comment nous appellent-ils ? Les gluants, parce que nous sommes mous et huileux, comparativement à eux ?

— Attention, Gluant ! prévint Ender.

Il ne voyait pas bien, par les trous du masque. Peter lui sourit.

— Gluant, hein ? Eh bien, doryphore, voyons comment ta gueule se fend en deux !

Ender ne vit rien venir, percevant seulement un changement de position de la part de Peter ; le masque empêchait toute vision périphérique. Soudain, il y eut la douleur et la pression d’un coup sur la tempe ; il perdit l’équilibre et tomba.

— Tu vois pas bien, hein, doryphore ? s’enquit Peter.

Ender voulut retirer le masque. Peter posa le pied contre les parties d’Ender.

— Ne quitte pas le masque ! siffla-t-il.

Ender remit le masque en place, éloigna les mains. Peter augmenta la pression de son pied. La douleur secoua Ender ; il se redressa.

— Sur le dos, doryphore ! On va te vivisecter, doryphore ! On en a enfin pris un vivant et on va voir comment vous fonctionnez !

— Peter, arrête, demanda Ender.

— Peter, arrête. Très bien. Alors, vous, les doryphores, vous pouvez deviner nos noms. Vous pouvez vous faire passer pour des petits garçons pathétiques et malins, pour qu’on vous aime et qu’on soit gentil avec vous. Mais ça ne marche pas. Je te vois tel que tu es vraiment. Ils voulaient que tu sois humain, petit Troisième, mais, en réalité, tu es un doryphore et, à présent, ça se voit.

Il retira son pied, fit un pas, puis s’agenouilla sur Ender, un genou enfoncé dans le ventre d’Ender, juste sous le sternum. Il bascula progressivement son poids sur Ender. Celui-ci eut de plus en plus de mal à respirer.

— Je pourrais te tuer, comme ça, souffla Peter. Il suffirait d’appuyer jusqu’à ce que tu sois mort. Et je pourrais dire que je ne savais pas que cela te ferait mal, que nous étions simplement en train de jouer, et ils me croiraient et tout irait bien. Et tu serais mort. Tout irait bien.

Ender ne pouvait pas parler ; il lui était impossible de respirer. Peter était peut-être sérieux. Sans doute ne l’était-il pas, mais peut-être l’était-il ?

— Je suis sérieux, confirma Peter. Quoi que tu en penses, je suis sérieux. Ils t’ont autorisé parce que j’étais très prometteur, mais que je n’ai pas tenu. Tu as fait mieux. Ils croient que tu es meilleur. Mais je ne veux pas de petit frère meilleur que moi, Ender. Je ne veux pas de Troisième.

— Je raconterai tout, menaça Valentine.

— Personne ne te croira.

— On me croira.

— Dans ce cas, toi aussi, tu es morte, douce petite sœur.

— Oh, oui, dit Valentine. Ils croiront cela. Je ne savais pas que cela tuerait Andrew. Et, après sa mort, je ne savais pas que cela tuerait aussi Valentine. Hein ?

La pression diminua légèrement.

— Bon. Pas aujourd’hui. Mais, un jour, vous ne serez pas tous les deux. Et il y aura un accident.

— Tu ne sais que parler, releva Valentine. Tu n’en penses pas un mot.

— Vraiment ?

— Et sais-tu pourquoi tu n’en penses pas un mot ? reprit Valentine. Parce que tu veux entrer dans le gouvernement, un jour. Tu veux être élu. Et tu ne seras pas élu si tes adversaires peuvent démontrer que ton frère et ta sœur sont morts dans des circonstances troubles, lorsqu’ils étaient petits. Surtout à cause de la lettre cachée dans mon dossier secret, qui devra être ouvert au cas où je mourrais.

— Je ne crois pas à ces idioties, déclara Peter.

— Elle indique que je ne suis pas morte de mort naturelle, que Peter m’a tuée et que, s’il n’a pas déjà tué Andrew, il le fera bientôt. Elle ne peut pas te faire condamner, mais elle peut empêcher ton élection.

— Tu es son moniteur, à présent ? releva Peter. Tu as intérêt à le surveiller, jour et nuit. Tu as intérêt à être là !

— Nous ne sommes pas stupides, Ender et moi. Nos notes sont aussi bonnes que les tiennes dans tous les domaines. Meilleures dans certains cas. Nous sommes tous des enfants exceptionnellement intelligents. Tu n’es pas le plus malin, Peter, tu es seulement le plus grand.

— Oh, je sais. Mais, un jour, tu ne seras pas avec lui, tu oublieras. Et, soudain, tu te souviendras, et tu te précipiteras vers lui, et il sera en parfaite santé. Et, la fois suivante, tu ne seras pas aussi inquiète et tu ne viendras pas aussi vite. Et, chaque fois, il sera en pleine forme. Et tu croiras que j’ai oublié. Tu te souviendras de ce que j’ai dit, mais tu croiras que j’ai oublié. Et les années passeront. Et il y aura un terrible accident, et je trouverai son corps, et je pleurerai et pleurerai, et tu te souviendras de cette conversation, Vally, mais tu auras honte de t’en souvenir, parce que tu sauras que j’ai changé, que c’était vraiment un accident, que ce sera cruel de ta part de garder le souvenir de ce que j’ai dit au cours d’une querelle d’enfance. Mais ce sera vrai. Je vais garder tout ça, et il mourra, et tu ne sauras rien, rien du tout. Mais tu peux continuer de croire que je suis seulement le plus grand.

— Le plus grand con ! précisa Valentine.

Peter se leva d’un bond et se jeta sur elle. Elle esquiva. Ender retira le masque. Peter se laissa tomber sur son lit et rit. Fort, mais avec une haine réelle, les yeux pleins de larmes.

— Oh, les mecs, vous êtes super, les pires crétins de la planète Terre.

— Maintenant, il va nous dire que c’était une blague, affirma Valentine.

— Pas une blague, un jeu. Je peux vous faire croire n’importe quoi, les mecs. Je peux vous faire pivoter comme des marionnettes. (D’une fausse voix de monstre, il ajouta :) Je vais vous tuer et vous découper en petits morceaux, et puis je vous flanquerai à la décharge ! (Il se remit à rire.) Les pires crétins du Système Solaire !

Ender, debout, immobile, le regarda rire et pensa à Stilson, à ce qu’il avait ressenti en brisant son corps. C’est lui qui avait besoin de cela. C’est à lui que cela aurait dû arriver.

Comme si elle pouvait lire ses pensées, Valentine souffla :

— Non, Ender.

Peter, soudain, roula sur le flanc, se redressa et se mit en position de combat.

— Oh, oui, Ender, contra-t-il. Quand tu veux, Ender.

Ender leva la jambe droite et quitta sa chaussure. Il la montra.

— Tu vois, là, sur le bout ? C’est du sang, Peter.

— Oooh. Oooh. Je vais mourir, je vais mourir. Ender a tué une araignée et il va me tuer !

Il était impossible de le toucher. Peter avait une âme d’assassin et personne ne le savait, sauf Valentine et Ender.

Maman rentra et compatit avec Ender à propos du moniteur. Papa rentra et répéta que c’était une surprise merveilleuse, que leurs enfants étaient tellement extraordinaires que le gouvernement leur avait dit d’en avoir trois et que, à présent, le gouvernement ne voulait en prendre aucun, après tout, de sorte qu’ils restaient avec trois, qu’ils avaient toujours un Troisième… jusqu’au moment où Ender eut envie de hurler qu’il savait qu’il était un Troisième. Je le sais, et si tu veux que je m’en aille, ce n’est pas la peine de te gêner parce qu’il y a du monde, je regrette de ne plus avoir de moniteur et, à présent, que tu aies trois enfants et aucune explication valable, ce qui est très désagréable, alors je suis désolé, désolé.

Couché dans son lit, il fixait l’obscurité. Au-dessus de lui, Peter se retournait et s’agitait nerveusement. Puis Peter se leva et sortit de la pièce. Ender entendit le bruit étouffé de la chasse d’eau ; puis la silhouette de Peter se découpa dans l’encadrement de la porte.

Il croit que je dors. Il va me tuer.

Peter s’approcha du lit et, naturellement, ne monta pas sur sa couchette. Il s’immobilisa près de la tête d’Ender.

Mais il ne prit pas un oreiller pour étouffer Ender. Il n’avait pas d’arme.

Il murmura :

— Ender, je regrette, je regrette, je sais ce que cela fait, je regrette, je suis ton frère, je t’aime.

Bien plus tard, la respiration régulière de Peter indiqua qu’il dormait. Ender retira le morceau de sparadrap collé sur sa nuque. Puis, pour la deuxième fois de la journée, il pleura.

3

GRAFF

— « La sœur est notre point faible. Il l’aime sincèrement. »

— « Je sais. Elle peut tout défaire, depuis le commencement. Il ne voudra pas la quitter. »

— « Alors, qu’allons-nous faire ? »

— « Lui montrer qu’il a davantage envie de venir avec nous que de rester avec elle. »

— « Comment y parviendrez-vous ? »

— « Je vais lui mentir. »

— « Et si cela ne marche pas ? »

— « Dans ce cas, je lui dirai la vérité. Nous avons le droit de le faire, si la situation l’exige. Nous ne pouvons pas tout prévoir, vous savez. »

Ender n’avait pas très faim, au petit déjeuner. Il se demandait comment se passerait sa journée d’école. Affronter Stilson après la bagarre de la veille. Ce que feraient les amis de Stilson. Probablement rien, mais il ne pouvait en être sûr. Il n’avait pas envie d’y aller.

— Tu ne manges pas, Andrew, fit remarquer sa Mère.

Peter entra dans la pièce.

— Bonjour, Ender. Merci d’avoir laissé ton gant de toilette dégoûtant au milieu de la douche.

— Je l’ai fait exprès, murmura Ender.

— Andrew, il faut que tu manges.

Ender tendit les poignets, geste qui signifiait : Alors, fais-moi manger avec une aiguille.

— Très drôle, releva la Mère. Je m’efforce de m’occuper correctement d’eux, mais mes enfants géniaux s’en fichent !

— Ce sont tes gènes qui nous ont rendus géniaux, Maman, fit valoir Peter. Sûrement pas ceux de Papa.

— J’ai entendu, dit le Père, quittant des yeux la table sur laquelle les nouvelles étaient projetées tandis qu’il mangeait.

— Dans le cas contraire, cela n’aurait servi à rien.

La table sonna. Il y avait quelqu’un devant la porte.

— Qui est-ce ? demanda la Mère.

Le Père appuya sur un bouton et un homme apparut sur sa vidéo. Il portait le seul uniforme qui ait encore un sens : celui de la F.I., la Flotte Internationale.

— Je croyais que c’était terminé, dit le Père.

Peter ne dit rien, se contentant de verser du lait sur ses céréales.

Et Ender se dit que, finalement, il ne serait peut-être pas obligé d’aller à l’école ce jour-là.

Le Père composa le code d’ouverture de la porte et se leva.

— Je m’en occupe, dit-il. Mangez.

Ils ne bougèrent pas, mais ne mangèrent pas non plus. Quelques instants plus tard, le Père revint dans la pièce et adressa un signe à la Mère.

— Tu es dans le caca, dit Peter. Ils ont vu ce que tu as fait à Stilson et, à présent, ils vont te condamner aux travaux forcés dans la Ceinture.

— Je n’ai que six ans, idiot. Je suis un délinquant juvénile.

— Tu es un Troisième, tas de crotte ! Tu n’as aucun droit.

Valentine entra, les cheveux formant un halo autour de son visage.

— Où sont Papa et Maman ? Je suis malade. Je ne veux pas aller à l’école.

— Encore un examen oral, hein ? dit Peter.

— La ferme, Peter ! répliqua Valentine.

— Tu devrais te détendre et en profiter, reprit Peter. Cela pourrait être pire.

— Je ne vois pas comment.

— Cela pourrait être un examen anal.

— Ha ha ! dit Valentine. Où sont Papa et Maman ?

— Ils parlent avec un type de la F.I.

Involontairement, elle se tourna vers Ender. Après tout, ils s’attendaient depuis des années à ce qu’on vienne leur dire qu’Ender avait réussi, qu’Ender était nécessaire.

— C’est vrai, regarde-le, indiqua Peter. Mais cela pourrait être moi, tu sais. Ils ont peut-être fini par comprendre que je suis le meilleur du lot.

Peter était vexé, de sorte qu’il se montrait ironique, comme d’habitude. La porte s’ouvrit.

— Ender, dit le Père, il faut que tu viennes.

— Désolée, Peter, railla Valentine.

Le Père se fâcha :

— Il n’y a pas de quoi rire, les enfants !

Ender suivit le Père au salon. L’officier de la F.I. se leva lorsqu’ils entrèrent, mais il ne tendit pas la main à Ender.

La Mère tournait son alliance autour de son doigt.

— Andrew, dit-elle, je ne croyais pas que tu étais du genre à te battre.

— Le petit Stilson est à l’hôpital, dit le Père. Tu ne lui as vraiment laissé aucune chance. Avec ta chaussure, Ender, on ne peut guère dire que ce soit loyal.

Ender secoua la tête. Il croyait qu’un représentant de l’école viendrait, à propos de Stilson, pas un officier de la flotte. C’était plus grave que prévu. Cependant, il ne pouvait pas imaginer ce qu’il avait bien pu faire d’autre.

— Peux-tu expliquer ton comportement, jeune homme ? demanda l’officier.

Ender secoua la tête. Il ne savait pas quoi dire et craignait de se révéler plus monstrueux que ne l’indiquaient ses actes. Quelle que soit la punition, je l’accepterai, se dit-il. Finissons-en.

— Nous sommes prêts à tenir compte des circonstances atténuantes, annonça l’officier. Mais je dois te dire que les perspectives ne sont pas bonnes. Lui donner un coup de pied dans les parties, lui donner plusieurs coups de pied dans le visage et le corps alors qu’il était à terre – cela avait manifestement l’air de te faire plaisir.

— Non, ce n’est pas vrai, souffla Ender.

— Dans ce cas, pourquoi l’as-tu fait ?

— Il était avec sa bande, dit Ender.

— Et alors ? Cela excuse tout ?

— Non.

— Dans ce cas, pourquoi as-tu continué de lui donner des coups de pied ? Tu avais déjà gagné.

— En le faisant tomber, j’ai gagné la première bataille. Je voulais gagner toutes les autres, aussi, à ce moment-là, pour qu’ils me laissent tranquille.

Ender ne put s’en empêcher, il avait trop peur, trop honte de ses actes : malgré sa volonté de résister, il pleura à nouveau. Ender n’aimait pas pleurer, et cela lui arrivait rarement ; à présent, en moins de deux jours, cela lui était arrivé trois fois. Et, chaque fois, c’était pire. Pleurer devant sa Mère, son Père et le militaire –, c’était vexant.

— Vous m’avez enlevé le moniteur, dit Ender. Il fallait que je me défende seul, n’est-ce pas ?

— Ender, tu aurais dû demander l’aide d’un adulte… commença le Père.

Mais l’officier se leva et traversa la pièce, se dirigeant vers Ender. Il tendit la main.

— Je m’appelle Graff, dit-il. Colonel Hyrum Graff. Je suis directeur de l’École Primaire de Guerre de la Ceinture. Je suis venu te proposer d’entrer dans cette école.

Enfin !

— Mais le moniteur ?

— La dernière étape de ta mise à l’épreuve consistait à voir ce qui se passerait après la disparition du moniteur. Nous ne procédons pas toujours ainsi mais, dans ton cas…

— Et j’ai réussi ?

La Mère était incrédule.

— Envoyer le petit Stilson à l’hôpital ? Qu’auriez-vous fait si Endrew l’avait tué ? Vous lui auriez donné une médaille ?

— Ce n’est pas ce qu’il a fait, Mrs. Wiggin. C’est la raison de son acte. (Le colonel Graff lui donna une chemise pleine de feuilles de papier.) Voici les documents. Votre fils a été accepté par le Service de Sélection de la F.I. Bien entendu, nous avons déjà votre accord, donné par écrit à l’époque où la conception a été confirmée, et autorisant sa naissance. Il nous appartenait dès ce moment, s’il satisfaisait aux épreuves.

La voix du Père tremblait lorsqu’il prit la parole.

— Ce n’était pas très gentil de votre part de nous laisser croire que vous n’en vouliez pas, puis de le prendre tout de même.

— Et cette histoire à propos du petit Stilson, dit la Mère.

— Ce n’était pas une histoire, Mrs. Wiggin. Tant que nous ne connaissions pas la motivation d’Ender, nous ne pouvions pas être certains que ce n’était pas un autre. Il fallait que nous sachions ce que signifiait cet acte. Ou, du moins, ce qu’il signifiait du point de vue d’Ender.

— Êtes-vous obligé de lui donner ce surnom stupide[1] ?

La Mère se mit à pleurer.

— Je regrette, Mrs. Wiggin, mais c’est le nom qu’il se donne.

— Qu’allez-vous faire, Colonel Graff ? demanda le Père. Partir avec lui immédiatement ?

— Cela dépend, répondit Graff.

— De quoi ?

— De la question de savoir si Ender veut ou non venir.

Les larmes de la Mère se muèrent soudain en un rire amer.

— Alors, c’est volontaire, après tout ; comme c’est gentil !

— En ce qui vous concerne, votre mari et vous, le choix a été fait lors de la conception d’Ender. Mais Ender, en ce qui le concerne, n’a fait aucun choix. Les appelés sont bons pour faire de la chair à canon mais, dans le cas des officiers, nous avons besoin de volontaires.

— Les officiers ? demanda Ender.

Lorsqu’il prit la parole, tous se turent.

— Oui, dit Graff. L’École de Guerre se charge de la formation des futurs capitaines de vaisseau, commandants de flottille et amiraux de la flotte.

— Soyons clairs ! dit le Père avec colère. Combien d’élèves de l’École de Guerre finissent véritablement par commander un vaisseau ?

— Malheureusement, Mr. Wiggin, cette information est secrète. Mais je peux vous dire que tous les élèves qui passent la première année reçoivent une commission d’officier. Et tous au grade minimum de responsable de vaisseau interplanétaire. Même dans les forces de défense de l’intérieur du Système Solaire, ce n’est pas un honneur négligeable.

— Combien passent la première année ? demanda Ender.

— Tous ceux qui veulent, répondit Graff.

Ender faillit dire : Je veux. Mais il tint sa langue. Cela lui éviterait d’aller à l’école, mais c’était stupide, ce n’était qu’un problème de quelques jours. Cela l’éloignerait de Peter – et c’était plus important, peut-être même était-ce une question de vie ou de mort. Mais quitter Papa et Maman et, surtout, quitter Valentine ! Et devenir soldat ! Ender n’aimait pas se battre, il n’aimait pas les enfants semblables à Peter, les forts contre les faibles, et il n’aimait pas non plus les gens semblables à lui-même, ceux qui étaient intelligents contre ceux qui étaient stupides.

— Je crois, dit Graff, que nous devrions avoir une conversation privée, Ender et moi.

— Non, s’interposa le Père.

— Je ne l’emmènerai pas sans vous laisser parler une nouvelle fois avec lui, dit Graff. Et, en fait, vous ne pouvez pas m’arrêter.

Le Père foudroya Graff du regard, puis se leva et sortit de la pièce. La Mère s’arrêta un instant, serrant la main d’Ender. Elle ferma la porte derrière elle en sortant.

— Ender, dit Graff, si tu viens avec moi, tu ne reviendras pas ici avant longtemps. Il n’y a pas de vacances à l’École de Guerre. Ni visites, d’ailleurs. Le cycle complet dure jusqu’à seize ans – la première permission, dans certaines conditions, est à douze ans. Crois-moi, Ender, les gens changent en six ans, en dix ans. Ta sœur, Valentine, sera une femme, lorsque tu la retrouveras, dans dix ans, si tu viens avec moi. Vous serez des étrangers. Tu l’aimeras toujours, Ender, mais tu ne la connaîtras pas. Tu vois, je ne cherche pas à te faire croire que c’est facile.

— Maman et Papa ?

— Je te connais, Ender. Je regarde les disques du moniteur depuis quelque temps. Ta Mère et ton Père ne te manqueront pas, pas beaucoup, pas pendant longtemps. Et, toi non plus, tu ne leur manqueras pas beaucoup.

Les yeux d’Ender s’emplirent de larmes, malgré lui. Il tourna la tête mais refusa de lever la main pour les essuyer.

— Ils t’aiment, Ender. Mais tu dois comprendre ce que ton existence leur a coûté. Ils sont nés dans des milieux religieux, tu sais. Le nom de baptême de ton Père était : Jean-Paul Wieczorek. Catholique. Septième enfant d’une famille de neuf.

Neuf enfants. C’était inimaginable. Criminel.

— Oui, eh bien, les gens font des choses bizarres à cause de la religion. Tu connais les sanctions, Ender… Elles n’étaient pas aussi dures à cette époque, mais elles n’étaient pas négligeables. L’enseignement n’était gratuit que pour les deux premiers enfants. Les impôts augmentaient régulièrement avec chaque nouvel enfant. À seize ans, ton Père a invoqué la Loi sur les Familles Non Conformes pour quitter les siens. Il a changé de nom, renoncé à sa religion et promis de ne pas avoir plus des deux enfants autorisés. Il était sincère. La honte et les persécutions qu’il a connues, enfant, il a juré qu’aucun de ses enfants ne les connaîtrait. Comprends-tu ?

— Il ne me voulait pas ?

— Eh bien, personne ne veut plus de Troisième. Tu ne peux pas espérer qu’ils soient contents. Mais ton Père et ta Mère sont un cas particulier. Ils ont tous les deux renoncé à leur religion – ta Mère était mormone – mais, en réalité, leurs sentiments sont ambigus. Sais-tu ce que signifie : ambigu ?

— Ne pas savoir exactement ce que l’on ressent.

— Ils ont honte d’être issus de familles non conformes. Ils le cachent. Au point que ta Mère refuse de reconnaître qu’elle est née dans l’Utah, de peur que cela éveille les soupçons. Ton Père renie son ascendance polonaise, du fait que la Pologne est toujours une nation non conforme et se trouve, de ce fait, sous le coup de sanctions internationales. Ainsi, comme tu le vois, le fait d’avoir un Troisième, même conformément aux instructions directes du gouvernement, défait tout ce qu’ils se sont efforcés de faire.

— Je sais.

— Mais c’est plus compliqué que cela. Ton Père vous a donné des noms de saints. En fait, il vous a baptisés tous les trois, lui-même, dès votre retour à la maison, après votre naissance. Et votre Mère s’y opposait. Ils se sont querellés à chaque fois, pas parce qu’elle ne voulait pas que vous soyez baptisés, mais parce qu’elle ne voulait pas que vous le soyez suivant le rite catholique. Ils n’ont pas véritablement renoncé à leur religion. Lorsqu’ils te voient, ils sont emplis d’orgueil parce qu’ils ont pu tourner la loi et avoir un Troisième. Mais tu les mets également en face de leur lâcheté, parce qu’ils n’osent pas aller plus loin et mettre en pratique la non-conformité, qu’ils estiment toujours bonne. Et tu les exposes au déshonneur car tu entraves continuellement leur volonté de s’intégrer dans une société normale et conforme.

— Comment pouvez-vous savoir tout cela ?

— Nous avons enregistré ton frère et ta sœur, Ender. La sensibilité de ces instruments est stupéfiante. Nous étions reliés directement à ton cerveau. Nous entendions tout ce que tu entendais, que tu écoutes attentivement ou non. Que tu comprennes ou non. Nous, nous comprenions.

— Alors, mes parents m’aiment ou ne m’aiment pas ?

— Ils t’aiment. La question est de savoir s’ils souhaitent ta présence ici. Le fait que tu vives ici provoque continuellement des déséquilibres. Tu es une source de tension. Comprends-tu ?

— Ce n’est pas moi qui provoque les tensions.

— Pas ce que tu fais, Ender. Ton existence même. Ton frère te hait parce que tu es la preuve vivante de son insuffisance. Tes parents t’en veulent en raison d’un passé auquel ils s’efforcent d’échapper.

— Valentine m’aime.

— De tout son cœur. Complètement, sans restriction, elle t’est dévouée et tu l’adores. Je t’ai bien dit que cela ne serait pas facile.

— Comment est-ce, là-bas ?

— Beaucoup de travail. Des études, comme à l’école, mais nous vous faisons faire beaucoup plus de mathématiques et d’informatique. Histoire militaire. Stratégie et tactique. Et, surtout, la Salle de Bataille.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des jeux de guerre. Tous les élèves sont organisés en armées. Tous les jours, en apesanteur, il y a des batailles. Il n’y a pas de blessés, mais des gagnants et des perdants. Tout le monde commence comme simple soldat et exécute les ordres. Les plus âgés sont les officiers, et leur devoir consiste à entraîner et commander les autres. Je ne peux pas t’en dire davantage. C’est comme jouer aux doryphores et aux astronautes – sauf que vous avez des armes qui fonctionnent, des camarades de combat à vos côtés et que tout votre avenir, ainsi que celui de l’espèce humaine, dépendent de la façon dont vous apprenez et combattez. C’est une vie difficile, et tu n’auras pas une enfance normale. Bien entendu, compte tenu de ton intelligence, et de ta situation de Troisième, tu n’auras, de toute façon, pas une enfance normale.

— Seulement des garçons ?

— Quelques filles. Elles ne réussissent pas souvent les tests qui permettent d’entrer. De trop nombreux siècles d’évolution travaillent contre elles. De toute manière, elles ne ressembleront pas à Valentine. Mais il y aura des frères, Ender.

— Comme Peter ?

— Peter n’a pas été accepté, Ender, pour les raisons mêmes qui motivent la haine que tu lui portes.

— Je ne le hais pas. C’est seulement…

— Que tu as peur de lui. Eh bien, Peter n’est pas totalement mauvais, tu sais. Il était le meilleur depuis longtemps. Nous avons demandé à tes parents de choisir une fille, ensuite – ils l’auraient fait de toute façon – dans l’espoir que Valentine serait Peter en plus tendre. Elle était trop tendre. De sorte que nous avons exigé ta naissance.

— Pour que je sois moitié Peter, moitié Valentine.

— Si tout se passait bien.

— Le suis-je ?

— À ma connaissance. Tes tests sont bons, Ender. Mais ils ne nous disent pas tout. En réalité, lorsque l’on y regarde de près, ils ne disent pratiquement rien. Mais nous ne disposons pas d’autre chose.

Graff se pencha et prit la main d’Ender dans les siennes.

— Ender Wiggin, s’il s’agissait seulement de choisir le meilleur avenir, le plus heureux, je te dirais de rester chez toi. De rester ici, de grandir et d’être heureux. Il y a des choses plus désagréables que la situation de Troisième, qu’un grand frère incapable de décider s’il doit être un être humain ou un chacal. L’École de Guerre compte parmi ces choses plus difficiles. Mais nous avons besoin de toi. Les doryphores t’apparaissent peut-être comme un jeu, en ce moment, Ender, mais ils ont bien failli nous rayer de la carte, la dernière fois. Mais cela n’a pas suffi. Ils nous ont pris par surprise, ils étaient supérieurs en nombre et disposaient d’armes plus perfectionnées. Nous avons dû notre salut au stratège le plus brillant de notre histoire. On peut parler de destin, on peut parler de Dieu, on peut parler de chance folle : nous avions Mazer Rackham.

« Mais nous ne l’avons plus, Ender. Nous avons péniblement rassemblé tout ce que l’espèce humaine pouvait produire, une flotte face à laquelle celle qu’ils ont envoyée contre nous, la dernière fois, fait penser à une bande d’enfants jouant dans une piscine. Nous avons également quelques armes nouvelles. Mais cela ne suffira peut-être pas. Parce que quatre-vingts ans se sont écoulés depuis la dernière guerre et qu’ils ont eu autant de temps que nous pour faire des préparatifs. Nous avons besoin des meilleurs, et nous en avons besoin rapidement. Il est possible que tu conviennes à ce que nous recherchons, il est possible que tu ne conviennes pas. Il est possible que tu t’effondres sous l’effet de la pression, il est possible que cela détruise ta vie, il est possible que tu me haïsses parce que je suis venu aujourd’hui chez toi. Mais s’il existe une chance que, du fait de ta présence dans la flotte, l’espèce humaine survive et les doryphores nous laissent définitivement tranquilles – alors, je te demanderai de le faire. De venir avec moi. »

Ender éprouvait des difficultés à voir nettement le Colonel Graff. L’homme paraissait très éloigné et très petit, comme si Ender avait pu le prendre avec une pince à épiler et le faire tomber dans sa poche. Tout abandonner et aller dans un endroit où la vie était très dure, sans Valentine, sans Maman, sans Papa.

Puis il pensa aux films sur les doryphores que tout le monde devait voir au moins une fois par an. Le Ravage de la Chine. La Bataille de la Ceinture. La mort, la souffrance, la terreur. Et Mazer Rackham, au terme de manœuvres brillantes, détruisant une flotte ennemie deux fois plus nombreuse et mieux armée que lui, utilisant les petits vaisseaux humains qui paraissaient terriblement frêles et faibles. Comme des enfants se battant contre des adultes. Et, au bout, la victoire.

— J’ai peur, dit calmement Ender. Mais j’irai avec vous.

— Répète-moi cela, demanda Graff.

— C’est pour cela que je suis né, n’est-ce pas ? Si je ne pars pas, à quoi sert mon existence ?

— Cela ne suffit pas, insista Graff.

— Je n’ai pas envie de partir, précisa Ender, mais je partirai.

Graff hocha la tête.

— Tu pourras changer d’avis. Jusqu’au moment où tu monteras dans ma voiture, tu pourras changer d’avis. Ensuite, tu seras à la disposition de la Flotte Internationale. C’est bien compris ?

Ender acquiesça.

— Très bien. Annonçons la nouvelle.

Maman pleura. Papa serra Ender très fort. Peter lui serra la main et dit :

— Tu as de la chance, petit crétin de bouffeur de merde.

Valentine l’embrassa et mouilla ses joues de larmes. Il n’y avait pas de bagages à faire. Pas d’affaires personnelles à prendre.

— L’École fournit tout ce dont tu as besoin, des uniformes au matériel scolaire. Et, en ce qui concerne les jouets, il n’y a qu’un seul jeu.

— Au revoir, dit Ender à sa famille.

Il leva le bras, prit le Colonel Graff par la main et sortit avec lui.

— Tue des doryphores pour moi ! cria Peter.

— Je t’aime, Andrew ! dit la Mère.

— Nous t’écrirons ! promit le Père.

Et en montant dans la voiture qui attendait, silencieuse, dans le couloir, il entendit le cri désespéré de Valentine :

— Reviens ! Je t’aimerai toujours.

4

LANCEMENT

— « Avec Ender, nous devons parvenir à un équilibre délicat : l’isoler afin qu’il reste actif – sinon, il adoptera le système et nous le perdrons. En même temps, nous devons veiller à ce qu’il conserve une forte aptitude à commander. »

— « S’il monte en grade, il commandera. »

— « Ce n’est pas aussi simple. Mazer Rackham pouvait dominer sa petite flotte et gagner. Lorsque cette guerre se produira, même un génie ne pourra pas tout dominer. Les petits vaisseaux seront trop nombreux. Il devra se montrer adroit avec ses subordonnés. »

— « Ah, bon ! Il faut qu’il soit génial, et gentil, aussi. »

— « Pas gentil ! La gentillesse remettra notre sort entre les mains des doryphores. »

— « Ainsi, vous allez l’isoler. »

— « Il sera totalement distinct du reste des élèves lorsque nous arriverons à l’école. »

— « Je n’en doute pas. En vous attendant, j’ai regardé les vidéos de ce qu’il a fait au jeune Stilson. Ce n’est pas un gentil garçon que vous nous amenez. »

— « C’est là que vous commettez une erreur. Il est même plus gentil que cela. Mais nous le débarrasserons rapidement de cette propension. »

— « Parfois, j’ai l’impression que vous prenez du plaisir à briser ces petits génies. »

— « C’est une forme d’art et j’y suis exceptionnellement bon. Mais du plaisir ! Eh bien, peut-être. Lorsqu’ils remettent les pièces en place, après, et qu’ils s’en trouvent améliorés. »

— « Vous êtes un monstre. »

— « Merci. Cela signifie-t-il que j’ai droit à une augmentation ? »

— « Seulement à une médaille. Le budget n’est pas inépuisable. »

On dit que l’apesanteur provoque parfois la désorientation, surtout chez les enfants, dont le sens de l’orientation n’est pas encore totalement formé. Mais Ender fut désorienté avant de quitter la pesanteur terrestre. Avant même le lancement de la navette.

Dix-neuf autres garçons faisaient partie du voyage. Ils sortirent du bus en file indienne et montèrent dans l’ascenseur. Ils parlaient, plaisantaient, fanfaronnaient et riaient : Ender resta silencieux. Il constata que Graff et les autres officiers les observaient. Analysaient. Tout ce que nous faisons a effectivement un sens, se dit Ender. Ils rient. Je ne ris pas.

Il envisagea d’essayer de ressembler aux autres. Mais il ne trouva aucune blague, et les leurs ne paraissaient pas drôles. Quelle que soit l’origine de leur rire, Ender ne pouvait trouver un tel endroit en lui-même. Il avait peur, et la peur le rendait grave.

On lui avait fait mettre un uniforme, tout d’une pièce ; l’absence de ceinture, serrée à la taille, produisait un effet bizarre. Il se sentait gros et nu, ainsi vêtu. Des caméras de télévision fonctionnaient, penchées comme des animaux sur les épaules d’hommes à la démarche feutrée, les genoux fléchis. Les hommes se déplaçaient lentement, semblables à des chats, afin que les mouvements de la caméra ne soient pas brusques. Ender se surprit à marcher de la même façon.

Il s’imagina à la télévision, pendant une interview. Le présentateur lui demandait : « Comment vous sentez-vous, Mr. Wiggin ? » — « Très bien, en fait, mais j’ai faim. » — « Faim ? » — « On vous empêche de manger pendant vingt heures, avant le vol. » — « Comme c’est intéressant, je ne le savais pas. » — « Nous avons tous très faim, en fait. »

Et pendant tout ce temps, durant l’interview, le type de la télé et Ender marchaient, les genoux fléchis, devant le cameraman, en longues enjambées souples. Pour la première fois, Ender eut envie de rire. Il sourit. Les autres enfants, autour de lui, riaient également, pour une autre raison. Ils croient que je souris à cause de leurs plaisanteries, se dit Ender. Mais je souris à cause de quelque chose de beaucoup plus drôle.

— Montez l’échelle un par un, dit un officier. Quand vous arriverez dans une allée avec des sièges vides, installez-vous. Il n’y a pas de place près de la fenêtre !

C’était une plaisanterie. Les autres garçons rirent.

Ender était au bout de la file, mais pas le dernier. Toutefois, les caméras de télévision n’abandonnèrent pas. Valentine me verra-t-elle disparaître dans la navette ? Il eut envie de lui faire un signe, de courir vers un cameraman et de lui demander : « Puis-je dire au revoir à Valentine ? » Il ignorait que cela serait censuré, s’il le faisait, car les enfants partant pour l’École de Guerre étaient tous considérés comme des héros. Ils n’étaient pas censés regretter quelqu’un. Ender ignorait tout de la censure, mais il savait qu’il ne devait pas approcher de la caméra.

Il franchit la petite passerelle conduisant à la porte de la navette. Il remarqua que la paroi qui se trouvait sur sa droite était couverte de moquette, comme le sol. C’est à cet instant-là que la désorientation commença. Dès l’instant où il envisagea que la paroi pouvait être un plancher, il eut l’impression de marcher sur une paroi. Il gagna l’échelle et constata que la surface verticale qui se trouvait derrière était également recouverte de moquette. Je monte le long du plancher. À la force des poignets, pas à pas.

Puis, par jeu, il imagina qu’il descendait le long de la paroi. Il le fit presque immédiatement, dans son esprit, contre la preuve fournie par la pesanteur. Il s’aperçut qu’il serrait étroitement son siège, bien que la pesanteur l’appuyât fermement contre lui.

Les autres garçons s’agitaient sur leurs sièges, se poussant et se bousculant, criant. Ender trouva les ceintures de sécurité, déduisit la façon dont elles se fixaient en haut des cuisses, à la taille et aux épaules. Il imagina le vaisseau suspendu à l’envers sous la sphère de la Terre, les doigts géants de la pesanteur le maintenant fermement en place. Mais nous leur échapperons, se dit-il. Nous nous éloignerons de la planète.

Il ignorait la signification de cela, à l’époque. Plus tard, toutefois, il se souviendrait que c’était avant d’avoir quitté la Terre qu’il l’avait considérée comme une planète, comparable à toutes les autres, pas spécialement la sienne.

— Oh, tu as déjà compris, apprécia Graff.

Il était debout sur l’échelle.

— Vous venez avec nous ? demanda Ender.

— En général, je ne descends pas recruter, expliqua Graff. Je suis, en quelque sorte, responsable, là-haut. Administrateur de l’École. Comme un principal. Ils m’ont dit que j’avais le choix entre venir ou perdre ma place.

Il sourit.

Ender lui rendit son sourire. Il se sentait en confiance, avec Graff. Graff était bien. Et il était principal de l’École de Guerre. Ender se détendit un peu. Il aurait un ami, là-bas.

Les ceintures des autres garçons furent bouclées, celles de ceux qui n’avaient pas fait comme Ender. Puis ils attendirent une heure tandis que la télé, à l’avant de la navette, leur donnait les instructions relatives au vol ; leur rappelait l’histoire des vols spatiaux ; leur avenir possible avec les grands vaisseaux interstellaires de la F.I. Très barbant. Ender avait déjà vu ce genre de film.

Sauf qu’il n’était pas attaché sur un siège à l’intérieur d’une navette. Suspendu la tête en bas sous le ventre de la Terre.

Le lancement ne fut pas désagréable. Un peu effrayant. Quelques secousses, quelques instants de panique au cas où ce serait le premier lancement manqué de l’histoire de la navette. Les films ne mentionnaient pas la quantité de violence à laquelle on pouvait être exposé, assis dans un fauteuil confortable.

Puis ce fut terminé et il fut véritablement retenu par les ceintures, la pesanteur ayant disparu.

Mais, comme il s’était déjà réorienté, il ne fut pas surpris lorsque Graff gravit l’échelle à reculons, comme s’il descendait le long de l’avant de la navette. Il ne fut pas davantage gêné lorsque Graff coinça les pieds sous un barreau et poussa avec les mains, de sorte qu’il se retrouva soudain debout, comme dans un avion ordinaire.

Quelques passagers ne supportèrent pas la réorientation. Un garçon hoquetait ; Ender comprit alors pourquoi on les avait empêchés de manger pendant les vingt heures précédant le lancement. Le vomi, en apesanteur, ne serait pas drôle.

Mais, pour Ender, le jeu de Graff était amusant. Et il poussa plus loin, imaginant que Graff était, en fait, suspendu la tête en bas dans l’entrée centrale, puis se le représentant planté sur une paroi latérale. On pouvait choisir le sens de la pesanteur. Je peux faire comme je veux. Je peux mettre Graff debout sur la tête, et il ne s’en aperçoit même pas.

— Qu’est-ce que tu trouves tellement drôle, Wiggin ?

La voix de Graff était sèche et furieuse.

Qu’est-ce que j’ai fait ? se demanda Ender. Ai-je ri tout fort ?

— Je t’ai posé une question, Soldat ! aboya Graff.

Ah, oui, c’est le début de l’entraînement. Ender avait vu des émissions sur l’armée, à la télé, et on criait toujours beaucoup, au début de l’entraînement, avant que le soldat et l’officier deviennent amis.

— Oui, Colonel, répondit Ender.

— Eh bien, réponds !

— Je vous imaginais debout la tête en bas. Je trouvais cela drôle.

Cela paraissait stupide, à présent que Graff le regardait froidement.

— Pour toi, je suppose que c’est drôle. Est-ce drôle pour quelqu’un d’autre ?

Murmures négatifs.

— Et pourquoi ? (Graff les regarda d’un air méprisant.) Des crétins, voilà ce que nous avons, sur ce vol ! Des idiots à tête de linotte ! Il n’y en a qu’un qui a compris que, en apesanteur, les directions sont telles qu’on les conçoit. Comprends-tu, Shafts ?

Le garçon acquiesça.

— Mais non. Tu ne comprends rien. Non seulement tu es stupide, mais tu es aussi menteur ! Il n’y a, à bord de cette navette, qu’un seul garçon intelligent, et c’est Ender Wiggin. Regardez-le bien, les enfants. Il sera commandant alors que vous en serez encore aux couches-culottes. Parce qu’il sait comment réfléchir, en apesanteur, et que vous avez simplement envie de vomir !

Ce n’était pas ainsi que le spectacle devait se dérouler. Graff était censé le tourmenter, pas le présenter comme le meilleur. Ils étaient censés s’opposer, au début, afin de pouvoir devenir amis par la suite.

— Vous allez pratiquement tous être gelés. Faites-vous à cette idée, les enfants. Vous allez finir à l’École de Combat, parce que vous n’êtes pas assez malins pour comprendre le pilotage dans le vide de l’espace. Vous ne valez pas l’argent dépensé pour vous conduire à l’École de Guerre, parce que vous ne comprenez rien. Il est possible que quelques-uns réussissent. Il est possible que quelques-uns puissent servir l’Humanité. Mais je ne parie pas là-dessus. Je ne parie que sur un seul.

Soudain, Graff bascula en arrière et saisit l’échelle avec les mains, puis il projeta ses pieds vers l’extérieur. Suspendu par les mains, si le plancher était en haut. À la force des poignets, il parcourut l’allée jusqu’à sa place.

— Eh bien, tu n’as pas manqué ton coup, souffla son voisin.

Ender secoua la tête.

— Oh, tu ne veux même pas parler avec moi ? dit le petit garçon.

— Je ne lui ai pas demandé de dire tout ça, souffla Ender.

Il ressentit une violente douleur au sommet du crâne. Puis une autre. Il y eut des ricanements, derrière lui. Son voisin de derrière avait dû détacher ses ceintures. Un troisième coup sur la tête. Arrête, se dit Ender. Je ne t’ai rien fait.

Un quatrième coup sur la tête. Rires des enfants. Graff ne voit donc pas ? Ne va-t-il pas faire cesser cela ? Un autre coup. Plus puissant. Il fit vraiment mal. Où est Graff ?

Puis tout devint clair. Graff avait délibérément causé cela. C’était pire que dans les émissions de télé. Quand le sergent vous ennuie, les autres vous aiment davantage. Mais quand les officiers vous préfèrent, les autres vous haïssent.

— Hé, bouffeur de merde, murmura une voix, derrière lui. (Il fut à nouveau frappé sur la tête.) Tu aimes ça ? Hé, Super-Cerveau, ça t’amuse ?

Un nouveau coup, si violent cette fois qu’Ender étouffa un cri de douleur.

Si Graff avait organisé cela, il n’obtiendrait aucune aide et devrait se débrouiller seul. Il attendit jusqu’à l’instant où il pensa qu’un autre coup allait arriver. Maintenant, se dit-il. Et, effectivement, le coup arriva. Cela fut douloureux, mais Ender tentait déjà de percevoir l’arrivée du coup suivant. Maintenant. Et, oui, exactement comme prévu. Je te tiens, se dit Ender.

Juste au moment où le coup suivant allait arriver, Ender leva les deux mains, prit le garçon par le poignet puis tira sur le bras, fort.

S’il y avait eu de la pesanteur, le garçon aurait été plaqué contre le dossier du siège d’Ender, se faisant mal à la poitrine. En apesanteur, toutefois, il bascula au-dessus du dossier et fila en direction du plafond. Ender ne s’y attendait pas. Il n’avait pas compris que l’apesanteur multipliait la puissance, même celle d’un enfant. Le garçon s’envola, rebondit sur le plafond, puis contre un autre garçon assis dans son fauteuil, fut ensuite projeté dans l’allée, battant des bras et hurlant, lorsque son corps heurta violemment la coque, à l’avant du compartiment, le bras gauche coincé sous lui.

Cela ne dura que quelques secondes. Graff était déjà là, immobilisant l’enfant. Adroitement, il le lança dans l’allée, en direction d’un autre homme.

— Le bras gauche. Cassé, je crois, dit-il.

Quelques instants plus tard, anesthésié, l’enfant flottait calmement, tandis qu’un officier gonflait une attelle autour de son bras.

Ender eut envie de vomir. Il avait seulement voulu saisir le bras du garçon. Non. Non, il avait voulu lui faire mal et il avait tiré de toutes ses forces. Il n’avait pas voulu que cela soit aussi voyant, mais la douleur qu’éprouvait le garçon était exactement celle qu’Ender avait prévu de lui infliger. L’apesanteur l’avait trahi, voilà tout. Je suis Peter. Je suis exactement comme lui. Et Ender se détesta.

Graff resta à l’avant de la cabine.

— Alors, vous n’apprenez pas vite ? Dans vos esprits faibles, avez-vous compris une simple petite chose ? Vous avez été conduits ici pour devenir des soldats. Dans vos anciennes écoles, dans vos familles, vous étiez peut-être les chefs, vous étiez peut-être durs, vous étiez peut-être malins. Mais nous choisissons les meilleurs parmi les meilleurs et, désormais, vous ne rencontrerez personne d’autre. Et quand je vous dis qu’Ender Wiggin est le meilleur de cette fournée, essayez de comprendre, têtes de linotte ! Laissez-le tranquille. Il y a déjà eu des morts, à l’École de Guerre. Ai-je été assez clair ?

Le reste du voyage se déroula en silence. Le voisin d’Ender prit un soin scrupuleux à éviter de le toucher.

Je ne suis pas un tueur, se répétait inlassablement Ender. Je ne suis pas Peter. Peu importe ce qu’il dit, je ne voudrais pas. Je ne le suis pas. Je me suis défendu. Je suis resté longtemps sans réagir. J’ai été patient. Je ne suis pas ce qu’il a dit.

Une voix, dans le haut-parleur, leur annonça qu’ils approchaient de l’École ; il fallut vingt minutes pour décélérer et accoster. Ender se laissa dépasser par les autres. Ils ne furent pas fâchés de le laisser être le dernier à quitter la navette, montant dans la direction qui était le bas lorsqu’ils avaient embarqué. Graff attendait à l’extrémité du tube étroit qui reliait la navette au cœur de l’École de Guerre.

— Le vol était-il agréable, Ender ? demanda joyeusement Graff.

— Je croyais que vous étiez mon ami. Malgré lui, la voix d’Ender tremblait.

Graff parut troublé.

— Qu’est-ce qui a bien pu te donner cette idée, Ender ?

— Parce que vous… Parce que vous m’avez parlé avec gentillesse et franchise. Vous n’avez pas menti.

— Je ne mentirai pas davantage, dit Graff. Ma tâche ne consiste pas à me faire des amis. Ma tâche consiste à produire les meilleurs soldats du monde. De toute l’histoire du monde. Nous avons besoin d’un Napoléon. D’un Alexandre. Sauf que Napoléon a perdu, à la fin, et qu’Alexandre a brûlé sa vie avant de mourir jeune. Nous avons besoin d’un Jules César, sauf qu’il est devenu dictateur et que cela lui a coûté la vie. Ma tâche consiste à produire une telle créature, ainsi que tous les hommes et les femmes dont il aura besoin pour l’aider. Nulle part, dans tout cela, il n’est indiqué que je dois devenir l’ami des enfants.

— Vous vous êtes arrangé pour qu’ils me haïssent.

— Et alors ? Que vas-tu faire ? Te terrer dans un coin ? Te mettre à embrasser leur petit derrière pour qu’ils t’aiment à nouveau ? Il n’y a qu’une seule chose qui puisse les empêcher de continuer à te haïr. Et c’est d’être tellement bon, dans ce que tu entreprendras, qu’ils ne pourront plus t’ignorer. Je leur ai dit que tu étais le meilleur. À présent, tu as intérêt à l’être vraiment.

— Et si je ne peux pas ?

— Dans ce cas, tant pis. Écoute, Ender, je regrette que tu sois seul et effrayé. Mais les doryphores sont là. Dix milliards, cent milliards, un million de milliards, nous n’en savons rien. Avec autant de vaisseaux, nous ne le savons pas davantage. Avec des armes que nous sommes incapables de comprendre. Et la volonté d’utiliser ces armes pour nous exterminer. Ce n’est pas le monde qui est en jeu, Ender. C’est seulement nous. Seulement l’Humanité. En ce qui concerne le reste de la Terre, elle s’adapterait, elle assimilerait cette étape de l’évolution. Mais l’Humanité ne veut pas mourir. En tant qu’espèce, nous avons évolué pour survivre. Et notre façon de le faire consiste à soutenir continuellement nos efforts, et à mettre un génie au monde toutes les quelques générations. Celui qui a inventé la roue. Et la lumière. Et le vol. Celui qui construit une ville une nation, un empire. Comprends-tu cela ?

Ender croyait, mais n’en était pas sûr, de sorte qu’il se tut.

— Non, naturellement. Alors, je vais présenter les choses brutalement. Les êtres humains sont libres, sauf lorsque l’Humanité a besoin d’eux. Il est possible que l’Humanité ait besoin de toi. Pour faire quelque chose. Je crois que l’Humanité a besoin de moi – pour déterminer à quoi tu peux servir. Il est possible que nous soyons tous les deux des créatures méprisables, Ender, mais si l’Humanité survit, dans ce cas, nous étions de bons outils.

— Est-ce tout ? De simples outils ?

— Les individus sont des outils, que les autres utilisent afin que nous survivions tous.

— C’est un mensonge.

— Non. Ce n’est que la moitié de la vérité. Tu pourras chercher à connaître l’autre moitié quand nous aurons gagné la guerre.

— Elle sera terminée avant que je sois grand, émit Ender.

— J’espère que tu te trompes, répondit Graff. À propos, tu ne sers guère tes intérêts en parlant avec moi. Les autres élèves sont certainement en train de se dire que ce vieux Ender Wiggin est en train de lécher les bottes de Graff. Si on raconte partout que tu es un fayot, tu seras définitivement gelé.

En d’autres termes : Va-t’en et fiche-moi la paix.

— Au revoir, dit Ender.

Puis il s’éloigna dans le tube que les autres élèves avaient déjà emprunté. Graff le regarda partir. Un professeur, près de lui, dit :

— Est-ce lui ?

— Dieu seul le sait, répondit Graff. Si ce n’est pas Ender, il ferait mieux de ne pas tarder à se montrer.

— Ce n’est peut-être personne, émit le professeur.

— Peut-être. Mais dans ce cas, Andersen, Dieu est certainement un doryphore. Souvenez-vous de ce que je vous dis.

— Je n’y manquerai pas.

Ils restèrent quelques instants silencieux.

— Anderson.

— Mmmm ?

— Le petit se trompe. Je suis son ami.

— Je sais.

— Il est propre. Jusqu’au fond du cœur, il est bon.

— J’ai lu les rapports.

— Anderson, imaginez ce que nous allons lui faire.

Anderson était méfiant.

— Nous allons faire de lui le meilleur stratège de l’histoire.

— Et, ensuite, le destin de l’Humanité reposera sur ses épaules. Dans son intérêt, j’espère que ce n’est pas lui. Vraiment.

— Réjouissez-vous. Il est possible que les doryphores nous tuent tous avant que sa formation soit terminée.

Graff sourit.

— Vous avez raison. Je me sens déjà mieux.

5

JEUX

— « Vous avez droit à toute mon admiration. Un bras cassé – c’était un coup de maître. »

— « C’était un accident. »

— « Vraiment ? Je vous ai déjà félicité dans votre rapport officiel. »

— « C’était trop. Cela fait un héros de cet autre petit connard. Cela pourrait bousiller la formation de nombreux enfants. J’ai cru qu’il demanderait de l’aide. »

— « Demander de l’aide ? Je croyais que c’était ce à quoi vous accordiez, le plus de valeur, en lui – sa façon de régler lui-même ses problèmes. Quand il sera encerclé par une flotte ennemie, il n’y aura personne pour lui prêter main-forte, s’il appelle à l’aide. »

— « Qui aurait pu deviner que ce petit crétin aurait quitté son siège et qu’il heurterait la coque dans une mauvaise position ? »

— « Encore une illustration de la stupidité des militaires. Si vous étiez véritablement intelligent, vous exerceriez un vrai métier, agent d’assurances, par exemple. »

— « Vous aussi, super-tête. »

— « Nous devons nous faire à l’idée que nous ne sommes pas les meilleurs. Et que le destin de l’Humanité repose entre nos mains. Cela nous procure un délicieux sentiment de puissance, n’est-ce pas ? Surtout que, cette fois, si nous échouons, personne ne pourra nous critiquer. »

— « Je n’ai jamais vu les choses sous cet angle. Mais n’échouons pas. »

— « Voyez la façon dont Ender prend les choses en main. Si nous avons déjà échoué avec lui, s’il ne peut pas s’en tirer, qui, ensuite ? Qui d’autre ? »

— « Je dresserai une liste. »

— « En attendant, trouvez un moyen de récupérer Ender. »

— « Je vous ai expliqué cela. Son isolement ne peut être rompu. Il ne doit jamais pouvoir croire que quelqu’un l’aidera, jamais. S’il pouvait croire, une seule fois, qu’il y a une solution facile, il serait fini. »

— « Vous avez raison. Ce serait terrible, s’il croyait qu’il a un ami. »

— « Il peut avoir des amis. Mais il ne peut pas avoir de parents. »

Les autres élèves avaient déjà choisi leurs couchettes quand Ender arriva. Il s’arrêta sur le seuil du dortoir, cherchant le seul lit inoccupé. Le plafond était bas – Ender pouvait le toucher en levant le bras. Une pièce à la taille d’un enfant, la couchette inférieure reposant sur le sol. Les autres enfants l’observaient furtivement. Bien entendu, seule la couchette inférieure située à droite de la porte était libre. Pendant un instant, Ender se dit qu’en laissant les autres le mettre à la plus mauvaise place, il acceptait d’être à nouveau tourmenté par la suite. Toutefois, il ne pouvait guère chasser quelqu’un.

De sorte qu’il eut un large sourire.

— Hé, merci, dit-il sans la moindre trace de sarcasme. (Il le dit aussi sincèrement que si on lui avait réservé la meilleure place.) Je croyais que je serais obligé de demander la couchette inférieure, près de la porte.

Il s’assit et regarda le placard ouvert, au pied de la couchette. Un morceau de papier était collé sur l’intérieur de la porte.

Poser la main sur le scanner situé à la tête de la couchette et donner deux fois son nom.

Ender localisa le scanner, feuille de plastique opaque. Il posa la main dessus et dit :

— Ender Wiggin. Ender Wiggin.

Le scanner émit une brève lueur verte. Ender ferma le placard et tenta de l’ouvrir. Il n’y parvint pas. Puis il posa la main sur le scanner et dit :

— Ender Wiggin.

Le placard s’ouvrit ainsi que trois autres compartiments.

Le premier contenait trois combinaisons semblables à celle qu’il portait, et une blanche. Le deuxième contenait un petit bureau, exactement similaire à celui de l’école. Ainsi, les études n’étaient pas encore terminées.

Mais le plus important se trouvait dans le troisième compartiment. Au premier coup d’œil, cela ressemblait à une combinaison spatiale, avec casque et gants. Mais ce n’en était pas une. Il n’y avait pas de joints étanches. Néanmoins, cela recouvrait efficacement la totalité du corps. Le rembourrage était épais et un peu raide.

Et il y avait également un pistolet. Un laser, apparemment, puisque l’extrémité était constituée de verre épais et transparent. Mais on ne confierait certainement pas des armes mortelles à des enfants.

— Ce n’est pas un laser, dit un homme.

Ender leva la tête. Il ne l’avait jamais vu. Un jeune homme à l’air doux.

— Mais il projette un rayon mince. Et dense. On peut faire un cercle de lumière de cinq centimètres de diamètre sur une paroi située à cent mètres.

— À quoi cela sert-il ? demanda Ender.

— À un des jeux que nous pratiquons pendant les récréations. Avez-vous ouvert vos placards ? (L’homme regarda autour de lui.) Je veux dire : Avez-vous suivi les instructions et codé votre voix et votre main ? Vous ne pourrez pas ouvrir les placards avant de l’avoir fait. Cette pièce sera votre foyer pendant la première année de votre séjour à l’École de Guerre, alors choisissez une couchette et gardez-la. En général, nous vous permettons d’élire un responsable et l’installons sur la couchette inférieure, près de l’entrée, mais cette place est apparemment déjà prise. Nous ne pouvons pas recommencer le codage des placards. Alors, réfléchissez au choix que vous voulez faire. Dîner dans sept minutes. Suivez les points lumineux du sol. Vos couleurs sont : rouge-jaune-jaune… Chaque fois qu’une destination vous sera assignée, le chemin sera indiqué en rouge-jaune-jaune – trois points côte à côte. Suivez-les. Quelles sont vos couleurs ?

— Rouge-jaune-jaune.

— Très bien. Je m’appelle Dap. Je serai votre Maman pendant quelques mois.

Les enfants rirent.

— Vous pouvez toujours rire, mais n’oubliez pas. Si vous vous perdez dans l’école, ce qui est tout à fait possible, ne vous mettez pas à ouvrir les portes, il y en a qui donnent sur l’extérieur.

Nouveaux rires.

— Dites seulement à quelqu’un que Dap est votre Maman, et on m’appellera. Ou bien indiquez vos couleurs et on éclairera un itinéraire à votre intention. Si vous avez un problème, venez m’en parler. N’oubliez pas : je suis la seule personne payée pour être gentille avec vous. Mais pas trop gentille. À la moindre occasion, je vous démolis le portrait. Compris ?

Ils rirent à nouveau. Dap n’avait que des amis, dans le dortoir. Il est terriblement facile de gagner l’affection d’enfants effrayés.

— Où est le bas ? Quelqu’un peut me le dire ?

Ils le lui dirent.

— D’accord, c’est juste. Mais cette direction conduit vers l’extérieur. Le vaisseau tourne sur lui-même et c’est cela qui donne l’impression que le bas existe. En fait, le plancher décrit une courbe dans cette direction. Suivez cette courbe et vous reviendrez à l’endroit d’où vous êtes parti. Mais n’essayez pas. Parce que, par ici, il y a les quartiers des professeurs et, de l’autre côté, les élèves plus âgés. Et les grands n’aiment pas que les bizuths viennent les déranger. Il pourrait vous arriver des bricoles. En fait, il vous arrivera des bricoles. Et, dans ce cas, ne venez pas pleurnicher. Compris ? Ici, c’est l’École de Guerre, pas le jardin d’enfants.

— Que devons-nous faire, dans ce cas ? demanda un garçon, jeune Noir réellement petit qui occupait la couchette supérieure voisine de celle d’Ender.

— Si vous ne voulez pas être embêtés, débrouillez-vous pour que cela n’arrive pas. Mais je vous avertis – le meurtre est strictement interdit. Tout comme les blessures délibérées. J’ai entendu dire qu’il y avait eu une tentative de meurtre pendant le voyage. Un bras cassé. Si cela se reproduisait, quelqu’un serait gelé. Compris ?

— Que veut dire : gelé ? demanda le garçon au bras immobilisé par des attelles.

— La glace. Projeté dans le froid. Renvoyé sur Terre. Viré de l’École de Guerre.

Personne ne regarda Ender.

— Alors, les enfants, si vous voulez faire les malins, soyez discrets, compris ?

Dap s’en alla. Les autres ne regardèrent toujours pas Ender.

Ender sentit la peur grandir dans son ventre. Le garçon à qui il avait cassé le bras, il n’avait pas pitié de lui. C’était un Stilson. Et, comme Stilson, il constituait déjà une bande. Un petit nœud de garçons, dont plusieurs comptaient parmi les plus grands. Ils riaient, à l’autre extrémité de la pièce et, de temps en temps, l’un d’entre eux se retournait pour regarder Ender.

De tout son cœur, Ender eut envie de rentrer chez lui. En quoi cela était-il lié au sauvetage du monde ? Il n’y avait plus de moniteur. C’était à nouveau Ender contre la bande mais, cette fois, elle était dans sa chambre. C’était à nouveau Peter, mais sans Valentine.

La peur resta, pendant tout le dîner, personne ne s’asseyant près de lui dans la salle du réfectoire. Les autres parlaient – du tableau d’affichage occupant tout un mur, de la nourriture, des grands. Ender, isolé, ne pouvait que regarder.

Le tableau d’affichage indiquait le classement des équipes. Récapitulation des victoires et des défaites, avec les scores récents. Apparemment, les grands pariaient sur les résultats. Deux équipes, les Mantes et les Aspics, n’avaient pas de score récent – leurs noms clignotaient. Ender décida qu’elles devaient être en train de jouer.

Il remarqua que les grands étaient divisés en deux groupes, en fonction de l’uniforme qu’ils portaient. Il arrivait que des garçons portant des uniformes différents parlent ensemble mais, en général, chaque groupe avait sa zone distincte. Les nouveaux, son groupe et deux ou trois groupes plus âgés, avaient un uniforme bleu uni. Mais les grands, ceux qui faisaient partie des équipes, portaient des vêtements beaucoup plus voyants. Ender tenta de deviner à quels noms ils correspondaient. Les Scorpions et les Araignées étaient faciles ; tout comme les Flammes et les Marées.

Un grand vint s’asseoir près de lui. Pas seulement un peu plus grand – il paraissait avoir douze ou treize ans. Il entrait déjà dans l’adolescence.

— Salut, fit-il.

— Salut, dit Ender.

— Je m’appelle Mick.

— Ender.

— C’est un nom ?

— Depuis que je suis petit. C’est ma sœur qui m’appelait comme ça.

— Pas mal comme nom, Ender. Terminateur. Hé ?

— J’espère.

— Ender, c’est toi le doryphore de ton groupe ?

Ender haussa les épaules.

— J’ai remarqué que tu manges tout seul. Il y en a un comme toi dans chaque groupe. Un type qui ne plaît à personne. Parfois, j’ai l’impression que les professeurs le font exprès. Les profs ne sont pas très gentils. Tu verras.

— Ouais.

— Alors, c’est toi le doryphore ?

— Je suppose.

— Hé ! Pas de quoi pleurer, tu sais !

Il donna son sablé à Ender, et prit son pudding.

— Mange des trucs nourrissants. Ça te donnera des forces.

Mick entama le pudding.

— Et toi ? demanda Ender.

— Moi ? Je ne suis rien. Je suis un pet dans le système de conditionnement d’air. Je suis toujours là mais, la plupart du temps, personne ne s’en aperçoit.

Ender eut un sourire hésitant.

— Ouais, c’est drôle, mais c’est pas une blague. Je n’arrive à rien. Je suis grand, à présent. Ils vont bientôt m’envoyer dans l’école suivante. Pour moi, cela ne sera certainement pas l’École de Tactique. Je n’ai jamais été chef, tu comprends. Il n’y a que les types qui ont été chefs qui peuvent espérer y aller.

— Comment devient-on chef ?

— Hé, si je le savais, tu crois que j’en serais là ? Combien de types de ma taille as-tu vus, ici ?

Pas beaucoup. Mais Ender ne le dit pas.

— Quelques-uns. Je ne suis pas le seul morceau de chair à doryphore à moitié gelé. Les autres types, ils sont tous commandants. Tous les types de mon groupe d’origine ont leur équipe, à présent. Pas moi.

Ender hocha la tête.

— Écoute, petit, je vais te faire une fleur. Trouve des amis. Deviens chef. Embrasse des culs s’il le faut, même si les autres te méprisent – tu vois ce que je veux dire ?

Ender hocha une nouvelle fois la tête.

— Non, tu ne sais rien. Vous, les bizuths, vous êtes tous pareils. Vous savez rien. La tête aussi vide que l’espace. Rien, là-dedans. Au moindre coup, vous vous cassez la figure. Écoute, quand tu en seras au même point que moi, oublie pas que quelqu’un t’a prévenu. C’est sûrement la dernière fois qu’on est sympa avec toi.

— Alors pourquoi m’as-tu parlé de cela ?

— Pour qui tu te prends, petit malin ? Ferme ta gueule et bouffe !

Ender se tut et mangea. Mick ne lui plaisait pas. Et il savait qu’il ne risquait pas de finir de la même façon. C’était peut-être ce que les professeurs avaient prévu, mais Ender n’avait pas l’intention de se conformer à leurs projets.

Je ne serai pas le doryphore de mon groupe, se dit Ender. Je n’ai pas quitté Valentine, Maman et Papa pour venir ici et être gelé.

Lorsqu’il porta sa fourchette à sa bouche, il sentit sa famille autour de lui, comme elle l’avait toujours été. Il savait exactement de quel côté tourner la tête pour voir sa Mère, essayant d’empêcher Valentine de faire du bruit en mangeant sa soupe. Il savait exactement où se trouvait son Père, fixant les nouvelles, sur la table, tout en feignant de prendre part à la conversation. Peter, feignant de sortir un petit pois écrasé de son nez – même Peter pouvait être drôle.

Penser à eux était une erreur. Un sanglot lui serra la gorge et il le ravala ; il ne voyait plus son assiette.

Il ne devait pas pleurer. Il n’y avait pas la moindre chance qu’il soit traité avec compassion. Dap n’était pas sa Mère. La moindre faiblesse indiquerait aux Stilson et aux Peter qu’il était possible de le briser. Ender fit ce qu’il faisait toujours lorsque Peter le tourmentait. Il se mit à compter les doubles. 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64. Puis il continua, tant qu’il put calculer mentalement : 128, 256, 512, 1.024, 2.048, 4.096, 8.192, 16.384, 32.768, 65.536, 131.072, 262.144. À 67.108.864, il hésita – avait-il oublié une retenue ? En était-il aux dizaines de millions, aux centaines de millions ou, simplement, aux millions ? Il tenta de doubler à nouveau, mais échoua. 1.342 quelque chose. 16 ? Ou 17.738 ? Cela lui échappait. Recommencer. Doubler aussi longtemps que possible. La douleur avait disparu. Les larmes ne menaçaient plus. Il ne pleurerait pas.

Jusqu’au soir, lorsque la lumière baissa et que, autour de lui, il entendit quelques élèves gémir en appelant leur Mère, leur Père ou leur chien. Il ne put s’en empêcher. Ses lèvres formèrent le nom de Valentine. Il l’entendait rire, tout près, dans le couloir. Il vit Maman passer devant la porte, regardant à l’intérieur pour s’assurer qu’il dormait bien. Il entendit son Père rire, devant la vidéo. Tout était terriblement net, et cela ne serait plus jamais ainsi. Je serai vieux, quand je les reverrai. Douze ans, au moins. Pourquoi ai-je dit oui ? Pourquoi ai-je été aussi stupide ? Aller à l’école n’aurait pas été difficile. Voir Stilson tous les jours. Et Peter. C’était un trouillard. Ender n’avait pas peur de lui.

Je veux rentrer à la maison, murmura-t-il.

Mais son murmure fut celui qu’il utilisait lorsqu’il hurlait de douleur, quand Peter le tourmentait. Le bruit n’allait pas plus loin que ses propres oreilles et même, parfois, ne les atteignait pas.

Et ses larmes involontaires pouvaient toujours tomber sur l’oreiller, ses sanglots étaient si discrets qu’ils ne secouaient même pas le lit ; si silencieux qu’ils étaient inaudibles. Mais la douleur était là, lui contractant la gorge et le visage, lui brûlant la poitrine et les yeux. Je veux rentrer à la maison.

Dap entra, cette nuit-là, et passa silencieusement entre les lits, touchant une main de temps en temps. Partout où il allait, il y avait davantage de larmes, pas moins. Cette manifestation de gentillesse, dans cet endroit effrayant, suffit pour faire basculer quelques enfants dans les larmes. Mais pas Ender. Quand Dap arriva, il avait fini de pleurer et son visage était sec. C’était le visage trompeur qu’il présentait à Papa et Maman lorsque Peter avait été cruel avec lui et qu’il n’osait pas le montrer. Merci, Peter. Pour les yeux secs et les sanglots silencieux. Tu m’as appris à cacher tout ce que je ressens. Plus que jamais, j’en ai besoin, à présent.

Il y avait une école. Des cours tous les jours. Lecture. Calcul. Histoire. Des vidéos de batailles sanglantes, dans l’espace, les tripes des Marines giclant contre les parois des vaisseaux des doryphores. Des holos des guerres propres de la flotte, les vaisseaux se muant en éclairs lumineux lorsque les appareils se tuaient mutuellement dans la nuit dense de l’espace. Beaucoup de choses à apprendre. Ender travailla aussi dur que les autres ; tous luttaient pour la première fois de leur vie car, pour la première fois de leur vie, ils étaient opposés à des condisciples au moins aussi intelligents qu’eux.

Mais les jeux – c’était pour eux qu’ils vivaient. C’étaient eux qui emplissaient les heures entre le moment où ils se réveillaient et celui où ils se couchaient.

Dap leur présenta la salle de jeux le lendemain de leur arrivée. Elle était en haut, nettement au-dessus des niveaux où les enfants vivaient et travaillaient. Ils gravirent des échelles conduisant à des endroits où la pesanteur était moindre et là, dans la caverne, ils aperçurent les lumières aveuglantes des jeux.

Il y avait des jeux qu’ils connaissaient ; ils y avaient même joué, chez eux. Des jeux simples et des jeux difficiles. Ender passa devant les jeux vidéo en deux dimensions et entreprit d’étudier les jeux qui occupaient les grands, les jeux holographiques, avec des objets suspendus. Il était le seul nouveau dans cette partie de la salle et, de temps en temps, un grand l’écartait brutalement. Qu’est-ce que tu fiches ici ? Fous le camp ! Du vent ! Et, naturellement, compte tenu de la pesanteur réduite, il s’envolait littéralement, planant jusqu’à ce qu’il rencontre quelque chose ou quelqu’un.

Chaque fois, cependant, il se dégageait et retournait, souvent à un endroit différent, afin de voir le jeu sous un autre angle. Il était trop petit pour voir les commandes, la façon dont on jouait effectivement. Cela n’avait pas d’importance. Il voyait les mouvements. La façon dont le joueur creusait des tunnels dans le noir, des tunnels de lumière que l’ennemi traquait et suivait impitoyablement jusqu’à ce qu’il ait capturé le vaisseau adverse. Le joueur pouvait tendre des pièges : mines, bombes, boucles qui contraignaient l’ennemi à tourner en rond indéfiniment. Il y avait des joueurs adroits. D’autres perdaient rapidement.

Ender préférait, toutefois, que deux joueurs s’affrontent. Chacun était obligé d’utiliser les tunnels de l’autre et la valeur des individus, sur le plan de cette stratégie, apparaissait rapidement.

Au bout d’une heure, cependant, cela devint lassant. Ender comprenait les structures, les règles que l’ordinateur appliquait de sorte qu’il savait qu’il pourrait toujours, lorsqu’il aurait maîtrisé les commandes, déborder l’ennemi. Spirales lorsque l’ennemi occupait telle position ; boucles lorsqu’il occupait telle autre. Attendre près d’un piège. Tendre sept pièges puis l’attirer de telle façon. Ainsi, il n’y avait aucun problème ; il suffisait de jouer jusqu’à ce que l’ordinateur devienne trop rapide pour que les réflexes humains puissent le suivre. Ce n’était pas drôle. C’était contre les autres enfants qu’il avait envie de jouer. Ces enfants tellement habitués à l’ordinateur que, même lorsqu’ils jouaient les uns contre les autres, ils s’efforçaient de l’imiter. De penser comme des machines et non comme des enfants.

Je pourrais les battre de cette façon. Je pourrais les battre, de cette façon.

— Je voudrais jouer contre toi, dit-il au garçon qui venait de gagner.

— Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le garçon. Une punaise ou un doryphore ?

— Un nouveau troupeau de nains vient d’arriver, dit un autre.

— Mais ça parle ! Tu savais qu’ils pouvaient parler ?

— Je vois, dit Ender. Tu as peur de jouer contre moi en deux manches et une belle.

— Te battre, répondit le garçon, serait aussi facile que pisser sous la douche.

— Et pas aussi drôle, ajouta un autre.

— Je m’appelle Ender Wiggin.

— Écoute, face de rat, tu es personne. Compris ? Absolument personne, compris ? Tu seras personne tant que tu auras pas tué quelqu’un. Pigé ?

L’argot des grands avait son rythme propre. Ender le domina très rapidement.

— Si je suis personne, comment ça se fait que tu as peur de jouer contre moi en deux manches et une belle ?

Les autres s’énervèrent.

— Bousille ce connard et passons à autre chose.

Ainsi, Ender prit place devant les commandes inconnues. Ses mains étaient petites mais les commandes étaient très simples. Quelques expériences lui permirent de déterminer quels boutons correspondaient aux diverses armes. Les mouvements étaient dirigés par un levier ordinaire. Ses réflexes furent lents, au début. L’autre garçon, dont il ignorait toujours le nom, prit rapidement de l’avance. Mais Ender continua d’apprendre et avait fait de gros progrès lorsque la partie arriva à son terme.

— Satisfait, bizuth ?

— Deux manches et une belle.

— On joue pas en deux manches et une belle.

— Alors tu m’as battu alors que je n’ai jamais joué, fit ressortir Ender. Si tu ne peux pas le faire deux fois, tu ne peux pas le faire du tout.

Ils jouèrent à nouveau et, cette fois, Ender avait acquis assez d’adresse pour réaliser quelques manœuvres auxquelles son adversaire n’avait manifestement jamais été confronté. Ses habitudes ne pouvaient les contrer. Ender ne gagna pas facilement, mais il gagna.

Les grands cessèrent alors de rire et de plaisanter. La troisième partie se déroula dans le silence le plus complet. Ender gagna rapidement et efficacement.

Lorsque la partie fut terminée, un grand dit :

— Il est temps qu’ils remplacent cette machine. N’importe quel crétin peut la battre, à présent.

Pas la moindre félicitation. Seulement le silence tandis qu’Ender s’éloignait.

Il n’alla pas loin. Il s’arrêta à proximité et regarda les joueurs suivants tenter d’appliquer ce qu’il venait de leur montrer. N’importe quel crétin ? Ender sourit intérieurement. Ils ne m’oublieront pas.

Il était content. Il avait gagné, et contre un garçon plus âgé. Probablement pas le meilleur, mais il n’avait plus peur de ne pas être à sa place, de ne pas être assez fort pour mériter l’École de Guerre. Il lui suffisait d’étudier le jeu, d’en comprendre le fonctionnement et, ensuite, il pouvait se servir du système, et même exceller.

C’étaient l’attente et l’étude qui lui coûtaient le plus. Car, pendant ce temps, il lui fallait durer. Le garçon à qui il avait cassé le bras voulait se venger. Ender apprit rapidement que son nom était Bernard. Il prononçait son nom avec l’accent français du fait que les Français, avec leur séparatisme arrogant, tenaient à ce que l’enseignement du standard ne commence pas avant l’âge de quatre ans, alors que les structures du français étaient déjà fixées. Son accent le rendait exotique et intéressant ; son bras cassé faisait de lui un martyr ; son sadisme en faisait le point de rencontre naturel de tous ceux qui aimaient faire du mal aux autres.

Ender devint leur ennemi.

De petites choses. Donner des coups de pied dans son lit chaque fois qu’ils entraient ou sortaient de la pièce. Le bousculer lorsqu’il avait son repas sur son plateau. Ender apprit rapidement à ne rien laisser hors de ses placards ; il apprit également à se méfier des crocs-en-jambe. Bernard le traita un jour de « maladroit[2] », et le surnom lui resta.

Il y avait des moments où Ender était très en colère. Face à Bernard, bien entendu, la colère ne convenait pas. À cause de ce qu’il était : un tortionnaire. Ce qui mettait Ender en fureur, c’était la promptitude avec laquelle les autres se rangeaient à ses côtés. Ils savaient certainement que la vengeance de Bernard n’était pas juste. Ils savaient certainement qu’il avait frappé Ender le premier, dans la navette, qu’Ender n’avait fait que répondre à la violence. S’ils le savaient, ils agissaient comme s’ils l’ignoraient ; même s’ils ne le savaient pas, la personnalité de Bernard montrait, à elle seule, que c’était un serpent.

Après tout, Ender n’était pas son unique cible. Bernard se taillait un royaume, n’est-ce pas ?

Ender observa, aux frontières du groupe, la façon dont Bernard établit sa hiérarchie. Certains garçons lui étaient utiles et il les flattait outrageusement. D’autres le servaient volontairement, faisant tout ce qu’il voulait, bien qu’il les traitât avec mépris.

Mais quelques-uns acceptaient mal l’autorité de Bernard.

Ender, en observant, identifia ceux qui n’aimaient pas Bernard. Shen était petit, ambitieux et s’emportait facilement. Bernard s’en était rapidement aperçu et l’avait surnommé : Ver.

— Parce qu’il est tout petit, dit Bernard, et parce qu’il se tortille. Regardez comme il bouge son cul quand il marche !

Shen s’en alla, vexé, mais ils se contentèrent de rire plus fort.

« Regardez son cul ! Salut, Ver ! »

Ender ne dit rien à Shen – il aurait été trop visible, à ce moment-là, qu’il tentait de réunir une bande concurrente. Il resta simplement assis, son bureau sur les genoux, paraissant aussi studieux que possible.

Il n’étudiait pas. Il ordonnait à son bureau d’envoyer un message toutes les trente secondes. Le message était adressé à tout le monde et il était court et précis. La difficulté consistait à trouver le moyen d’en déguiser l’origine, ce que les professeurs pouvaient faire. Les messages des élèves comportaient obligatoirement l’insertion de leur nom. Ender n’avait pas encore compris le système de sécurité des professeurs, de sorte qu’il ne pouvait se faire passer pour l’un d’entre eux. Mais il parvint à établir l’existence d’un élève imaginaire qu’il appela ironiquement : Dieu.

Il ne se risqua à regarder Shen que lorsque le message fut prêt. Comme tous les autres, il fixait Bernard et ses acolytes qui plaisantaient et riaient, se moquant du prof de math, lequel s’interrompait souvent au milieu d’une phrase et regardait autour de lui comme s’il était descendu du bus au mauvais arrêt et ne savait pas où il se trouvait.

Shen, toutefois, finit par se retourner. Ender lui adressa un signe de tête, montra son bureau et sourit. Shen parut troublé. Ender souleva légèrement son bureau et le montra. Shen sortit le sien. Ender envoya alors le message. Shen le vit presque immédiatement. Il le lut, puis rit. Il regarda Ender, comme pour dire : C’est toi ? Ender eut un haussement d’épaules qui signifiait : Je ne sais pas qui c’est, mais ce n’est pas moi.

Shen rit à nouveau et plusieurs autres garçons, qui n’appartenaient pas vraiment à la bande de Bernard, sortirent leur bureau et regardèrent. Toute les trente secondes, le message apparaissait sur tous les bureaux, traversait rapidement l’écran et disparaissait. Les enfants rirent en même temps.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demanda Bernard.

Ender veilla à ne pas sourire lorsque Bernard jeta un coup d’œil circulaire dans la salle, et imita la peur que de nombreux autres éprouvaient. Shen, naturellement, avait un sourire de défi. Cela dura quelques instants ; puis Bernard dit à un de ses amis d’aller chercher un bureau. Ensemble, ils lurent le message.

FAIS GAFFE À TON CUL. BERNARD VEILLE.

DIEU

Bernard devint rouge de colère.

— Qui a fait ça ? hurla-t-il.

— Dieu, répondit Shen.

— C’est sûrement pas toi. Les vers sont trop stupides !

Le message d’Ender disparut au bout de cinq minutes. Un peu plus tard, un message de Bernard apparut sur son bureau.

JE SAIS QUE C’EST TOI.

BERNARD

Ender ne leva pas la tête. Il agit, en fait, comme s’il n’avait pas vu le message. Bernard veut seulement voir si j’ai l’air coupable. Il ne sait rien.

Bien entendu, qu’il sache ou non ne comptait pas. Bernard le tourmenterait d’autant plus, parce qu’il lui fallait, à présent, consolider sa position. Il ne pouvait, en aucun cas, supporter que les autres garçons se moquent de lui. Il devait affirmer son autorité. De sorte qu’Ender fut attaqué, dans les douches, ce matin-là. Un des amis de Bernard feignit de trébucher et parvint à lui donner un coup de genou dans le ventre. Ender accepta en silence. Il observait encore, sur le plan de la guerre ouverte. Il se refusait à réagir.

Mais dans l’autre guerre, la guerre des bureaux, son attaque suivante était déjà prête. Lorsqu’il revint des douches, Bernard était fou de rage, donnant des coups de pied dans les lits et hurlant :

— Je n’ai pas écrit ça ! Vos gueules !

Le message suivant traversait continuellement tous les bureaux :

J’AIME TON CUL. JE VEUX L’EMBRASSER.

BERNARD

— Je n’ai pas écrit ce message ! criait Bernard.

Le chahut s’étant prolongé pendant quelque temps, Dap apparut sur le seuil.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

— Il y a quelqu’un qui écrit des messages en utilisant mon nom !

Bernard était démoralisé.

— Quel message ?

— Peu importe quel message !

— Ce n’est pas mon avis.

Dap prit le bureau le plus proche, qui appartenait au garçon occupant la couchette située au-dessus de celle d’Ender. Dap lut, eut un léger sourire et rendit le bureau.

— Intéressant, fit-il.

— Allez-vous chercher qui c’est ? s’enquit Bernard.

— Oh, je sais qui c’est, répondit Dap.

Oui, se dit Ender. Il est trop facile de contourner le système. Ils veulent que nous le contournions, du moins en partie. Ils savent que c’est moi.

— Alors, qui est-ce ? cria Bernard.

— Me manquerais-tu de respect, soldat ? demanda Dap d’une voix très douce.

Aussitôt, l’ambiance se transforma. La fureur des proches de Bernard et la joie à peine dissimulée des autres se muèrent en gravité. L’autorité était sur le point de s’exprimer.

— Non, Monsieur, dit Bernard.

— Chacun sait que le système insère automatiquement le nom de l’auteur du message.

— Je n’ai pas écrit ça ! cria Bernard.

— Tu cries ? s’enquit Dap.

— Hier, quelqu’un a envoyé un message signé : DIEU, dit Bernard.

— Vraiment ? fit Dap. Je ne savais pas qu’il s’était inscrit dans le système.

Dap pivota sur lui-même et s’en alla, puis les rires éclatèrent dans la salle.

Bernard n’avait pas réussi à prendre le commandement du dortoir – seuls quelques fidèles restèrent à ses côtés. Mais c’étaient les plus méchants. Et Ender comprit que, jusqu’à la fin de son étude, il serait confronté aux difficultés. Néanmoins, la manipulation du système avait accompli son œuvre. Bernard était bloqué et tous les garçons intéressants étaient débarrassés de lui. Mais, surtout, Ender avait atteint son objectif sans l’envoyer à l’hôpital. C’était beaucoup mieux ainsi.

Puis il s’attela à la tâche difficile consistant à concevoir un système de sécurité destiné à protéger son bureau puisque, de toute évidence, les garanties fournies par le système étaient inadaptées. Si un enfant de six ans pouvait les contourner, elles constituaient manifestement un jeu, pas un système de sécurité viable. Encore un jeu imaginé par les professeurs. Et, là, je suis bon.

— Comment as-tu fait ? lui demanda Shen au petit déjeuner.

Ender nota intérieurement que c’était la première fois qu’un élève de sa classe s’asseyait près de lui pendant un repas.

— Fait quoi ? demanda-t-il.

— Envoyé le message avec un faux nom ! Et avec le nom de Bernard ! C’était formidable. À présent, on l’appelle : Baiseur de Cul. Seulement Baiseur, devant les profs, mais tout le monde sait ce qu’il baise.

— Pauvre Bernard, murmura Ender. Lui qui est tellement sensible.

— Allons, Ender ! Tu as réussi à pénétrer le système. Comment as-tu fait ?

Ender secoua la tête et sourit.

— Merci de croire que je suis assez malin pour y arriver. J’ai été le premier à comprendre, voilà tout.

— D’accord, tu n’es pas obligé de me le dire, reconnut Shen. Mais c’était formidable.

Ils mangèrent en silence pendant quelques instants.

— Est-ce que je tortille du cul en marchant ?

— Non, répondit Ender. Juste un peu. Fais des moins grands pas, c’est tout.

Shen hocha la tête.

— Bernard est la seule personne qui l’ait remarqué.

— C’est un porc, dit Shen.

Ender haussa les épaules.

— Dans l’ensemble, les porcs ne sont pas si mauvais.

Shen rit.

— Tu as raison. J’étais injuste avec les porcs.

Ils rirent et deux autres garçons se joignirent à eux. L’isolement d’Ender était terminé. La guerre venait de commencer.

6

LE VERRE DU GÉANT

— « Nous avons eu des déceptions, autrefois, tenant pendant des années, espérant qu’ils réussiraient, puis les voyant échouer. Ce qu’il y a de bien, avec Ender, c’est qu’il a décidé de se faire geler dans les six mois à venir. »

— « Oh ? »

— « Ne voyez-vous pas ce qui se passe ? Il est bloqué au Verre du Géant, dans le jeu de l’esprit. Cet enfant est-il suicidaire ? Vous n’avez jamais mentionné cela. »

— « Tout le monde arrive un jour ou l’autre au Verre du Géant. »

— « Mais Ender ne veut pas abandonner. Comme Pinual. »

— « Tout le monde ressemble à Pinual, à un moment ou un autre. Mais c’est le seul qui se soit tué. Je ne crois pas que cela était lié au Verre du Géant. »

— « Vous pariez ma vie là-dessus. Et regardez ce qu’il a fait avec son groupe. »

— « Ce n’est pas sa faute, vous savez. »

— « Je m’en fiche. Sa faute ou pas, il empoisonne son groupe. Ils sont censés s’unir et, partout où il se trouve, il y a un abîme d’un kilomètre de large. »

— « De toute façon, je n’ai pas l’intention de le laisser là très longtemps. »

— « Dans ce cas, vous auriez intérêt à revoir vos intentions. Ce groupe est malade, et il est la cause de la maladie. Il restera jusqu’à ce qu’il soit guéri. »

— « Je suis la cause de la maladie. Je l’ai isolé et cela a fonctionné. »

— « Donnez-lui du temps. Pour voir ce qu’il en fera. »

— « Nous n’avons pas de temps. »

— « Nous n’avons pas le droit de pousser un enfant qui a autant de chances d’être un monstre qu’un génie militaire. »

— « Est-ce un ordre ? »

— « Le magnétophone fonctionne, il fonctionne toujours, vous êtes couvert, allez vous faire foutre ! »

— « Si c’est un ordre, dans ce cas… »

— « C’est un ordre. Laissez-le là où il est jusqu’à ce que nous ayons vu comment il prend les choses en main dans son groupe. Graff, vous me flanquez des cloques ! »

— « Vous n’auriez pas beaucoup de cloques si vous m’aviez laissé la responsabilité de l’école et vous étiez occupé vous-même de la flotte. »

— « La flotte cherche un commandant ? On ne peut rien faire tant que vous ne m’en aurez pas fourni un. »

Ils entrèrent maladroitement dans la salle de bataille, comme des enfants allant pour la première fois à la piscine, s’accrochant aux poignées fixées dans les parois. L’apesanteur était effrayante, déroutante ; bientôt, ils constatèrent que les choses étaient plus faciles s’ils n’utilisaient pas du tout les pieds.

Pire : les combinaisons étaient gênantes. Il était difficile d’effectuer des mouvements précis du fait que les combinaisons réagissaient avec un léger retard, résistaient un peu plus que les vêtements qu’ils avaient l’habitude de porter.

Ender s’accrocha à une poignée et fléchit les genoux. Il constata que, outre la lenteur, la combinaison avait pour effet d’amplifier les mouvements. Il était difficile de les initier mais les jambes de la combinaison continuaient de bouger, et fortement, alors que les muscles avaient cessé. La puissance d’une poussée était doublée par la combinaison. Je serai maladroit pendant quelque temps. Il faut commencer.

Alors, tenant toujours la poignée, il poussa fortement avec les pieds.

Aussitôt, il pivota, les pieds au-dessus de la tête, et se cogna le dos contre la paroi. Le rebond fut plus puissant, apparemment, et ses mains lâchèrent prise. Il traversa la salle de bataille, tournoyant continuellement sur lui-même.

Pendant un instant terrifiant, il tenta de conserver l’orientation liée au bas et au haut, son corps s’efforçant de se redresser, cherchant une pesanteur qui n’existait pas. Puis il se contraignit à changer de point de vue. Il filait vers une paroi. C’était le bas. Et, aussitôt, il fut maître de lui-même. Il ne volait pas, il tombait. C’était un plongeon. Il pouvait choisir la façon dont il heurterait la surface.

Je vais trop vite pour pouvoir saisir une poignée et m’immobiliser, mais je peux amortir l’impact, je peux repartir dans une autre direction si je pivote et utilise mes pieds…

Cela ne fonctionna pas exactement comme il l’avait prévu. Il partit dans une autre direction, mais pas celle qu’il avait choisie. Et il n’eut pas le temps de réfléchir. Il heurta une autre paroi, trop tôt, cette fois, pour avoir eu le temps de s’y préparer. Mais, accidentellement, il constata qu’il pouvait utiliser ses pieds pour contrôler la direction du rebond. À présent, il volait dans la salle en direction des autres élèves, qui étaient toujours accrochés à la paroi. Cette fois, il fut en mesure de saisir une poignée. Il formait un angle dément, par rapport aux autres, mais son sens de l’orientation s’était à nouveau adapté et, à son avis, ils étaient tous couchés par terre et pas plus la tête en bas que lui.

— Qu’est-ce que tu veux faire, te tuer ? demanda Shen.

— Essaie, répondit Ender. Avec la combinaison, tu ne peux pas te faire de mal ; tu peux contrôler le rebond avec les pieds, comme cela.

Il reproduisit approximativement le mouvement qu’il avait fait.

Shen secoua la tête – ce genre d’acrobatie stupide ne lui disait rien. Mais un garçon partit effectivement, pas aussi rapidement qu’Ender, parce qu’il ne commença pas par se retourner, mais assez rapidement. Ender n’avait pas besoin de voir son visage pour deviner que c’était Bernard. Et, juste derrière lui, le meilleur ami de Bernard, Alai.

Ender les regarda traverser la salle immense, Bernard luttant pour s’orienter dans la direction qu’il considérait comme le plancher, Alai s’abandonnant aux mouvements et se préparant à rebondir contre une paroi. Pas étonnant que Bernard se soit cassé le bras, dans la navette, se dit Ender. Il se crispe quand il flotte. Il panique. Ender garda cette information en mémoire.

Et aussi une autre information. Alai n’avait pas exercé sa poussée dans la même direction que Bernard. Il fila vers un coin de la salle. Leurs trajets divergèrent de plus en plus, tandis qu’ils flottaient et, alors que Bernard heurtait maladroitement sa paroi avant de rebondir, Alai rebondit sur trois surfaces, près du coin, ce qui lui permit de conserver pratiquement toute sa vitesse et le projeta dans l’air suivant un angle étonnant. Alai poussa un cri de joie, ainsi que les élèves qui le regardaient. Quelques-uns oublièrent qu’ils ne pesaient rien et lâchèrent la paroi pour applaudir. Ils dérivèrent alors paresseusement dans toutes les directions, battant des bras, essayant de nager.

Voilà un problème, se dit Ender. Que fait-on lorsqu’on dérive ? Il n’est pas possible d’exercer une poussée.

Il fut tenté de se laisser dériver et d’essayer de résoudre le problème par l’expérience. Mais il voyait les autres, leurs vaines tentatives de contrôler leur trajectoire, et ne put imaginer autre chose que ce qu’ils faisaient déjà.

Se tenant d’une main au plancher, il tripota le pistolet accroché sur le devant de sa combinaison, juste sous l’épaule. Puis il se souvint des fusées à main parfois utilisées par les Marines lorsqu’ils se lançaient à l’abordage d’une station ennemie. Il sortit le pistolet de sa combinaison et l’examina. Il avait appuyé sur tous les boutons, dans le dortoir, mais le pistolet ne fonctionnait pas. Peut-être marcherait-il dans la salle de bataille. Il n’y avait aucune indication relative au mode d’emploi. Il n’y avait rien sur les commandes. La détente était évidente – comme tous les enfants, il avait eu son premier pistolet alors qu’il était encore presque au berceau. Il y avait deux boutons auxquels son pouce pouvait aisément accéder, et plusieurs autres à la racine du canon, qui étaient pratiquement inaccessibles sans utiliser les deux mains. De toute évidence, les deux boutons proches du pouce devaient être immédiatement utilisables.

Il dirigea le pistolet vers le sol et appuya sur la détente. L’arme chauffa immédiatement ; lorsqu’il lâcha la détente, elle refroidit aussitôt. En outre, un minuscule cercle lumineux apparut sur le sol, à l’endroit qu’il visait.

Il appuya sur le bouton rouge situé sur le dessus du pistolet et manœuvra à nouveau la détente. Même chose.

Puis il appuya sur le bouton blanc. Il y eut un éclair qui illumina une zone considérable, mais pas avec la même intensité. L’arme restait très froide lorsque le bouton blanc était enfoncé.

Le bouton rouge en fait une sorte de laser – mais ce n’est pas un laser, Dap l’a dit – alors que le bouton blanc en fait une lampe. Cela ne peut pas m’aider, sur le plan des manœuvres.

Ainsi, tout dépend de la poussée et de la trajectoire fixée au début. Cela signifie que nous devons être très précis dans le contrôle de nos départs et de nos rebonds si nous ne voulons pas finir par dériver au milieu du vide. Ender regarda la salle. Quelques garçons flottaient près des parois, à présent, battant des bras dans l’espoir de saisir une poignée. Les autres se heurtaient en riant ; quelques-uns se tenaient par la main et décrivaient des cercles. Rares étaient ceux qui, comme Ender, se tenaient calmement à la paroi et regardaient.

Il constata qu’Alai était de ceux-là. Il était arrivé sur une autre paroi, non loin d’Ender. Répondant à une impulsion, Ender exerça une poussée et se dirigea rapidement vers Alai. Une fois lancé, il se demanda ce qu’il dirait. Alai était l’ami de Bernard. Qu’est-ce qu’Ender pouvait bien lui dire ?

Cependant, il n’était plus question de changer de trajectoire, de sorte qu’il regarda droit devant lui et s’entraîna à faire de petits mouvements avec les jambes et les bras afin de contrôler son orientation et sa trajectoire. Trop tard, il se rendit compte qu’il avait trop bien visé. Il n’arriverait pas près d’Alai, il le heurterait.

— Hé, prends ma main ! cria Alai.

Ender tendit la main. Alai amortit l’impact et aida Ender à se poser en douceur contre la paroi.

— C’est bien, dit Ender. Nous devrions nous entraîner à réaliser cela.

— C’est ce que je me disais. Mais tout le monde est en train de se transformer en marmelade, là-dedans, fit Alai. Que se passerait-il si nous dérivions tous les deux ? Nous devrions pouvoir nous pousser dans des directions opposées.

— Ouais.

— D’accord ?

C’était reconnaître que tout n’allait peut-être pas pour le mieux entre eux. Était-il bon qu’ils fassent quelque chose ensemble ? En guise de réponse, Ender prit Alai par le poignet et se prépara à lâcher prise.

— Prêt ? dit Alai. Allons-y !

Comme ils ne poussèrent pas avec la même puissance, ils tournèrent l’un autour de l’autre. Ender fit quelques petits mouvements avec les mains, puis bougea une jambe. Ils ralentirent. Il recommença. Ils cessèrent de tournoyer. À présent, ils dérivaient tranquillement.

— Grosse tête, Ender, dit Alai. (C’était un compliment.) Poussons avant de cogner ce groupe.

— Et retrouvons-nous dans le coin là-bas.

Ender ne voulait pas perdre cette tête de pont dans le camp adverse.

— Le dernier arrivé bouffe de la merde au p’tit déj ! lança Alai.

Puis, lentement, régulièrement, ils manœuvrèrent de façon à se trouver face à face, mains contre mains et genoux contre genoux.

— Et maintenant ? On pousse ? demanda Alai.

— C’est la première fois que je fais cela, répondit Ender.

Ils exercèrent une pression. Elle les propulsa plus rapidement que prévu. Ender heurta deux garçons et n’atteignit pas la paroi qu’il visait. Il lui fallut quelques instants pour s’orienter et localiser le coin où il devait retrouver Alai. Alai se dirigeait déjà vers lui. Ender définit une trajectoire incluant deux rebonds, afin d’éviter le gros des élèves.

Quand Ender arriva dans le coin, Alai avait passé les bras dans deux poignées voisines et feignait de dormir.

— Tu as gagné.

— Je veux te voir bouffer de la merde, dit Alai.

— J’en ai mis une réserve dans ton placard. Tu n’as rien remarqué ?

— Je croyais que c’étaient mes chaussettes.

— Nous ne portons plus de chaussettes.

— Oh, ouais.

Cela leur rappela qu’ils étaient loin de chez eux. La joie liée à la maîtrise partielle des déplacements en fut légèrement gâchée.

Ender sortit son pistolet et montra ce qu’il avait appris sur le plan du maniement des deux boutons proches du pouce.

— Que se passe-t-il quand tu tires sur quelqu’un ? demanda Alai.

— Je ne sais pas.

— Pourquoi ne pas essayer ?

Ender secoua la tête.

— Nous pourrions blesser quelqu’un.

— Je veux dire : pourquoi ne nous tirons-nous pas mutuellement dans le pied, par exemple. Je ne suis pas Bernard, je n’ai jamais torturé les chats pour le plaisir.

— Oh.

— Cela ne peut pas être dangereux, sinon ils ne donneraient pas ces pistolets à des enfants.

— Nous sommes des soldats, à présent.

— Tire-moi sur le pied.

— Non, tire, toi.

— Tirons en même temps.

Ils tirèrent. Aussitôt, la jambe de la combinaison d’Ender devint raide, immobilisée au milieu de la cheville et du genou.

— Tu es gelé ? demanda Alai.

— Raide comme une planche.

— On va en geler quelques-uns, décida Alai. On va faire notre première guerre. Nous contre eux.

Ils ricanèrent. Puis Ender dit :

— Il vaudrait mieux inviter Bernard.

Alai haussa les sourcils.

— Oh ?

— Et Shen.

— Ce petit tortilleur de cul sournois ?

Ender décida qu’Alai plaisantait.

— Hé, tout le monde ne peut pas être nègre.

Alai sourit.

— Mon grand-Père t’aurait tué si tu lui avais dit ça.

— Mais, d’abord, mon arrière-grand-Père l’aurait vendu.

— Allons chercher Bernard et Shen, puis on va geler ces copains des doryphores.

Vingt minutes plus tard, tous les occupants de la pièce étaient gelés, sauf Ender, Bernard, Shen et Alai. Ils rirent et poussèrent des cris de victoire jusqu’à l’arrivée de Dap.

— Je vois que vous avez compris le fonctionnement du matériel, dit-il.

Puis il manœuvra une commande qu’il tenait à la main. Tout le monde dériva lentement vers la paroi près de laquelle il se trouvait. Il passa parmi les élèves gelés, les touchant pour dégeler leur combinaison. Il y eut un brouhaha de protestations liées au fait qu’il n’était pas juste que Bernard et Alai leur aient tiré dessus alors qu’ils n’étaient pas prêts.

— Pourquoi n’étiez-vous pas prêts ? demanda Dap. Vous avez eu vos combinaisons en même temps qu’eux. Mais vous avez passé tout votre temps à voler bêtement comme des canards ivres. Cessez de gémir et nous allons commencer.

Ender remarqua qu’il était tenu pour acquis que Bernard et Alai avaient conduit la bataille. Eh bien, tant pis. Bernard savait qu’Ender et Alai avaient appris ensemble à utiliser le pistolet. Et Ender et Alai étaient amis. Bernard croyait peut-être qu’Ender avait rejoint sa bande. Mais tel n’était pas le cas. Ender avait rejoint un nouveau groupe. Le groupe d’Alai. Bernard l’avait également rejoint.

Ce n’était pas évident pour tout le monde ; Bernard faisait toujours le malin et envoyait ses acolytes en mission. Mais, à présent, Alai se déplaçait librement dans toute la salle et, quand Bernard se mettait en colère, Alai était en mesure de plaisanter et de le calmer. Lorsqu’il fallut choisir un chef de groupe, Alai fut élu presque à l’unanimité. Bernard bouda pendant quelques jours, puis il accepta et tout le monde se conforma à la nouvelle structure. Le groupe n’était plus divisé entre la bande de Bernard et les hors-la-loi d’Ender. Alai était le pont.

Ender était assis sur son lit, son bureau sur les genoux. C’était une période d’étude personnelle et Ender se consacrait au Jeu Libre. C’était un jeu changeant, fou, dans lequel l’ordinateur de l’école introduisait continuellement des éléments nouveaux, élaborant un labyrinthe que l’on pouvait explorer.

Parfois des choses drôles. Parfois passionnantes, et il fallait être rapide pour rester en vie. Il avait connu de nombreuses morts, mais cela ne faisait rien, les jeux étaient ainsi : on mourait beaucoup, puis on s’y faisait.

Au début, le personnage de l’écran était un petit garçon. Pendant quelque temps, il s’était transformé en ours. À présent, c’était une grosse souris, avec des mains longues et délicates. Il fit courir son personnage sous de nombreux meubles de taille imposante. Il s’était beaucoup amusé avec le chat, mais cela devenait ennuyeux – trop facile de l’éviter, il connaissait tous les meubles.

Pas dans le trou de la souris, cette fois, se dit-il. Je ne supporte plus le Géant. C’est un jeu stupide et je ne peux pas gagner. Quoi que je choisisse, je me trompe toujours.

Mais il entra tout de même dans le trou de la souris, et passa sur le petit pont du jardin. Il évita les canards et les moustiques-bombardiers – il avait essayé de jouer avec eux, mais c’était trop facile et, s’il jouait longtemps avec les canards, il se transformait en poisson, ce qu’il n’aimait pas. Être poisson lui donnait l’impression d’être gelé dans la salle de bataille, le corps rigide, attendant que l’entraînement soit terminé et que Dap le dégèle. Ainsi, comme d’habitude, il s’engagea dans les collines.

Les glissements de terrain commencèrent. Au début, il s’était fait prendre de nombreuses fois, écrasé sous un éboulement exagéré jaillissant sous une pile de rochers. À présent, toutefois, il était capable de gravir les pentes en courant, obliquement, afin d’éviter l’écrasement, cherchant toujours à monter.

Et, comme toujours, les glissements de terrain cessèrent finalement d’être un enchevêtrement de rochers. La colline s’ouvrit et les gravats furent remplacés par du pain blanc, gonflé, levant comme de la pâte tandis que la croûte se brisait et tombait. Il était doux et spongieux ; son personnage progressa plus lentement. Et, quand il sauta, il se retrouva debout sur une table. Pain géant derrière lui ; plaque de beurre géante devant lui. Et le Géant en personne, le menton posé sur les mains, le regardant. Le personnage d’Ender avait à peu près la taille de la tête du Géant, du menton aux sourcils.

— Je crois que je vais t’arracher la tête d’un coup de dents, dit le Géant, comme il le faisait toujours.

Cette fois, au lieu de fuir ou de rester immobile, comme il le faisait toujours, Ender fit marcher son personnage jusqu’au visage du Géant et lui donna un coup de pied sur le menton.

Le Géant tira la langue et Ender tomba par terre.

— Que dirais-tu d’une devinette ? demanda le Géant.

Ainsi, cela ne changeait rien : le Géant en revenait toujours aux devinettes. Ordinateur stupide ! Des millions de scénarios possibles en mémoire, et le Géant ne paraissait connaître que ce jeu idiot.

Le Géant, comme toujours, posa deux grands verres, dont le bord supérieur était au niveau des genoux d’Ender, sur la table. Comme toujours, ils contenaient des liquides différents. L’ordinateur s’arrangeait pour que les liquides soient toujours différents, du moins c’est ce que l’on pouvait penser. Cette fois, le premier contenait un liquide épais et crémeux. L’autre sifflait et bouillonnait.

— L’un d’entre eux contient du poison, l’autre pas, dit le Géant. Trouve le bon et je te conduirai au Pays des Fées.

Trouver signifiait plonger la tête dans un verre et boire. Il n’avait jamais trouvé. Parfois, sa tête se dissolvait. Parfois, il prenait feu. Parfois, il tombait dans le verre et se noyait. Parfois, il s’effondrait sur la table, verdissait et pourrissait. C’était toujours horrible, et le Géant riait toujours.

Ender comprit que, quelle que soit sa décision, il mourrait. Le jeu était truqué. Après la première mort, son personnage réapparaîtrait sur la table du Géant afin de pouvoir jouer à nouveau. Après la deuxième mort, il retournerait aux glissements de terrain. Ensuite, au pont du jardin. Puis au trou de souris. Et, enfin, s’il retournait devant le Géant, jouait encore et perdait à nouveau et mourait, son bureau s’obscurcirait, « Jeu Libre Terminé » en ferait le tour et Ender s’allongerait sur son lit, puis tremblerait jusqu’au moment où il s’endormirait. Le jeu était truqué mais cela n’empêchait pas le Géant de parler du Pays des Fées, d’un Pays des Fées stupide et infantile, pour bébés de trois ans, qui contenait certainement une oie maternelle, un Pac-Man, un Peter Pan et qu’il n’était même pas intéressant de visiter, mais il fallait qu’il trouve le moyen de battre le Géant et d’y aller.

Il but le liquide crémeux. Aussitôt, il se mit à gonfler et s’envola comme un ballon. Le Géant rit. Il était mort une fois de plus.

Il joua à nouveau et, cette fois, le liquide prit comme du ciment, et lui immobilisa la tête tandis que le Géant l’ouvrait le long de la colonne vertébrale, le désossait comme un poisson et le dévorait alors que ses bras et ses jambes frémissaient encore.

Il réapparut aux glissements de terrain et décida de ne pas continuer. Il se laissa même engloutir par les éboulements. Mais, bien qu’il soit glacé et couvert de sueur, lorsqu’il fut à nouveau vivant, il gravit les collines jusqu’à ce qu’elles se transforment en pain, et se tint immobile sur la table du Géant tandis que les verres étaient posés devant lui.

Il regarda fixement les deux liquides. Celui qui bouillonnait, celui qui formait des vagues semblables à celles de la mer. Il tenta de deviner quel genre de mort chacun d’entre eux contenait. Il est probable qu’un poisson va sortir de l’océan et me dévorer. Celui qui bouillonne va probablement m’asphyxier. Je hais ce jeu. Il n’est pas juste. Il est stupide. Il est pourri.

Et, au lieu de plonger la tête dans un des deux liquides, il renversa un verre, puis l’autre, et esquiva les mains énormes du Géant, tandis que celui-ci hurlait :

— Tricheur ! Tricheur !

Il bondit sur le visage du Géant, escalada ses lèvres et son nez puis se mit à creuser dans les yeux du Géant. La matière était aussi molle que du fromage blanc et, tandis que le Géant hurlait, le personnage d’Ender s’enfonça dans l’œil, monta, s’enfonça de plus en plus loin.

Le Géant bascula en arrière. Le paysage se transforma, pendant sa chute et, lorsque le Géant s’immobilisa sur le sol, il y avait des arbres complexes, entremêlés tout autour. Une chauve-souris vint se poser sur le nez du Géant mort. Ender fit sortir son personnage de l’œil du Géant.

— Comment es-tu arrivé ici ? demanda la chauve-souris. Personne ne vient jamais ici.

Ender ne put répondre, naturellement. De sorte qu’il se baissa, prit une poignée de la matière constituant les yeux du Géant et l’offrit à la chauve-souris.

La chauve-souris s’en empara et s’envola, criant en s’éloignant :

— Bienvenue au Pays des Fées !

Il avait réussi. Il aurait dû explorer. Il aurait dû descendre du visage du Géant et prendre connaissance de ce qu’il avait finalement accompli.

Mais il abandonna, rangea le bureau dans le placard, quitta ses vêtements et tira la couverture sur lui. Il n’avait pas l’intention de tuer le Géant. Il s’agissait d’un jeu. Pas d’un choix entre une mort horrible et un meurtre tout aussi affreux. Je suis un assassin, même lorsque je joue. Peter serait fier de moi.

7

SALAMANDRE

— « N’est-il pas agréable de savoir qu’Ender peut faire l’impossible ? »

— « Les morts du joueur ont toujours été écœurantes. J’ai toujours pensé que le Verre du Géant était la partie la plus pervertie du jeu, mais s’attaquer ainsi aux yeux – est-ce lui que nous voulons placer à la tête de nos flottes ? »

— « Ce qui compte, c’est qu’il a gagné une partie qu’il était impossible de gagner. »

— « Je suppose que vous allez le déplacer, à présent. »

— « Nous attendions de savoir comment il résoudrait le conflit qui l’opposait à Bernard. Il l’a parfaitement résolu. »

— « Ainsi, dès qu’il domine une situation, vous le placez dans une autre, qu’il ne domine pas. Il n’a donc jamais de repos ? »

— « Il aura un mois ou deux, peut-être trois, avec son groupe d’origine. C’est une longue période, pour un enfant. »

— N’avez-vous pas de temps en temps l’impression que ces garçons ne sont pas des enfants ? Je regarde ce qu’ils font, la façon dont ils parlent, et ils ne me font pas l’effet d’enfants. »

— « Ce sont les enfants les plus intelligents du monde, chacun à sa manière. »

— « Mais ne devraient-ils pas agir tout de même comme des enfants ? Ils ne sont pas normaux. Ils agissent comme… l’Histoire. Napoléon et Wellington. César et Brutus. »

— « Nous tentons de sauver le monde, pas de guérir les cœurs brisés. Vous êtes trop sensible. »

— « Le général Levy n’a pitié de personne. Toutes les vidéos le montrent. Mais ne faites pas de mal à ce petit. »

— « Est-ce que vous plaisantez ? »

— « Enfin, ne lui faites pas plus de mal que nécessaire. »

Alai était assis en face d’Ender, pendant le dîner.

— J’ai enfin compris comment tu as envoyé ce message. En utilisant le nom de Bernard.

— Moi ? demanda Ender.

— Allons, qui d’autre ? Il est certain que ce n’était pas Bernard. Et Shen n’est pas très fort avec l’ordinateur. Et je sais que ce n’était pas moi. Alors, qui ? Peu importe. J’ai trouvé comment créer un élève. Tu as simplement établi l’existence d’un élève nommé Bernard-point, B-E-R-N-A-R-D-espace, de sorte que l’ordinateur n’a pas établi la relation avec un élève existant.

— Il semble que cela pourrait marcher, accorda Ender.

— D’accord. D’accord. Ça marche. Mais tu as fait cela pratiquement le premier jour.

— Ou quelqu’un d’autre. Dap, peut-être, pour empêcher Bernard de devenir trop puissant.

— J’ai découvert autre chose. Je ne peux pas le faire avec ton nom.

— Oh ?

— Tout ce qui contient Ender est rejeté. Je ne peux pas non plus accéder à tes dossiers. Tu as réalisé ton propre système de sécurité.

— Peut-être.

Alai sourit.

— Je viens d’entrer quelque part et de déclasser les dossiers de quelqu’un. Il me suit de près et ne tardera pas à percer le système. J’ai besoin de protection, Ender. J’ai besoin de ton système.

— Si je te donne mon système, tu sauras comment faire et tu viendras déclasser mes dossiers.

— Moi ? demanda Alai. Moi, ton meilleur ami ?

Ender rit.

— Je vais te fournir un système.

— Tout de suite ?

— Puis-je terminer de manger ?

— Tu ne termines jamais de manger.

C’était vrai. Il restait toujours de la nourriture, sur le plateau d’Ender, après les repas. Ender regarda son assiette et décida qu’il avait terminé.

— Eh bien, allons-y.

Lorsqu’ils furent arrivés au dortoir, Ender s’accroupit près de son lit et dit :

— Va chercher ton bureau et apporte-le ici. Je vais te montrer.

Mais, lorsqu’Alai revint, Ender était assis, ses placards étant toujours fermés.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Alai.

En guise de réponse, Ender posa la main sur le scanner. « Accès non autorisé. » indiqua-t-il. Les placards ne s’ouvrirent pas.

— Tu t’es fait doubler, mon petit vieux, dit Alai. On t’a mangé la laine sur le dos.

— Es-tu sûr de vouloir mon système de sécurité, à présent ?

Ender se leva et s’éloigna du lit.

— Ender, dit Alai.

Ender se retourna. Alai avait un morceau de papier à la main.

— Qu’est-ce que c’est ?

Alai le regarda.

— Tu ne sais donc pas ? C’était sur ton lit. Tu devais être assis dessus.

Ender prit le morceau de papier.

ENDER WIGGIN

AFFECTÉ À L’ARMÉE DE LA SALAMANDRE

COMMANDÉ PAR BONZO MADRID

EFFET IMMÉDIAT

CODE VERT-VERT-MARRON

AUCUN EFFET TRANSFÉRABLE

— Tu es malin, Ender, mais tu n’es pas meilleur que moi dans la salle de bataille.

Ender secoua la tête. Il ne pouvait imaginer de décision plus stupide que celle qui consistait à le transférer à ce moment-là. Personne n’était promu avant ses huit ans. Ender n’avait pas encore sept ans. Et les groupes passaient généralement d’un seul bloc dans les armées, presque toutes les armées ayant un nouveau au même moment. Il n’y avait pas de feuille de transfert sur les autres lits.

Juste quand les choses finissaient par s’arranger. Juste quand Bernard s’entendait avec tout le monde, même Ender. Juste quand Ender et Alai devenaient véritablement amis. Juste au moment où sa vie devenait enfin vivable.

Ender tendit le bras et fit lever Alai.

— De toute façon, l’Armée de la Salamandre est en crise, dit Alai.

L’injustice du transfert mit Ender dans une colère telle que les larmes lui montèrent aux yeux. Faut pas pleurer, se dit-il.

Alai vit les larmes, mais eut la gentillesse de ne rien dire.

— C’est des merdeux, Ender, ils ne veulent même pas te laisser emporter ce qui t’appartient.

Ender ricana et, finalement, ne pleura pas.

— Crois-tu que je devrais me déshabiller et y aller tout nu ?

Alai rit également.

Répondant à une impulsion, Ender le serra, fort, presque comme s’il avait été Valentine. Il pensa même à Valentine, à ce moment-là, et eut envie de rentrer chez lui.

— Je n’ai pas envie de partir, dit-il.

Alai lui rendit son étreinte.

— Je les comprends, Ender. Tu es le meilleur. Ils sont peut-être pressés de tout t’apprendre.

— Ils ne veulent pas tout m’apprendre, releva Ender. J’avais envie d’apprendre quel effet cela fait d’avoir un ami.

Alai hocha la tête avec gravité.

— Toujours mon ami, toujours mon meilleur ami, dit-il.

Puis il ricana.

— Va découper les doryphores en morceaux.

— Ouais.

Ender lui rendit son sourire.

Soudain, Alai embrassa Ender sur la joue et lui souffla à l’oreille :

— Salaam.

Puis, rouge, il pivota sur lui-même et gagna son lit, qui se trouvait au fond du dortoir. Ender supposa que le baiser et le mot étaient plus ou moins interdits. Une religion réprimée, peut-être. Ou peut-être le mot avait-il une signification intime et puissante uniquement pour Alai. Quelle qu’en soit la signification pour Alai, Ender comprit qu’il était sacré ; qu’il s’était livré à Ender, comme la Mère d’Ender l’avait fait, quand il était tout petit, avant qu’on ne lui implante le moniteur, qu’elle avait posé les mains sur sa tête, alors qu’elle le croyait endormi, et qu’elle avait prié pour lui. Ender n’avait jamais parlé de cela, même pas à sa Mère, mais il avait conservé ce souvenir comme un objet saint, cette façon dont sa Mère l’aimait alors qu’elle croyait que personne, même pas lui, ne pouvait voir ou entendre. C’était ce qu’Alai lui avait donné ; un cadeau tellement sacré qu’Ender lui-même ne pouvait être autorisé à comprendre ce qu’il signifiait. Après cela, on ne pouvait rien ajouter. Alai arriva près de son lit et se tourna vers Ender. Ils se regardèrent dans les yeux pendant quelques instants, conscients de l’affection qui les liait. Puis Ender s’en alla.

Il n’y avait pas de vert-vert-marron dans cette partie de l’école ; il lui faudrait rejoindre cet itinéraire dans une zone publique. Les autres ne tarderaient pas à terminer leur dîner ; il n’avait pas envie d’aller près du réfectoire. La salle de jeux serait pratiquement vide.

Les jeux ne lui faisaient pas envie, dans l’état d’esprit où il se trouvait. Alors, il gagna les bureaux publics situés au fond de la salle et demanda son jeu personnel. Il gagna rapidement le Pays des Fées. Le Géant était mort lorsqu’il arrivait, à présent ; il devait descendre prudemment de la table, sauter sur un des pieds de la chaise renversée du Géant, puis sauter sur le sol. Pendant quelque temps, des rats avaient rongé le cadavre du Géant, mais Ender en avait tué un avec une aiguille provenant de la chemise déchirée du Géant et, ensuite, ils l’avaient laissé tranquille.

Le cadavre du Géant avait pratiquement fini de se décomposer. Ce qui pouvait être arraché par les petits nécrophages avait été arraché ; les vers avaient fait leur œuvre sur les organes ; c’était à présent une momie desséchée, creuse, au ricanement fixe, aux yeux vides et aux doigts repliés. Ender se souvenait de la façon dont il avait creusé dans l’œil, quand il était vivant, méchant et intelligent. Furieux et frustré comme il l’était, Ender avait envie de revivre ce meurtre. Mais le Géant faisait partie du paysage, désormais, et on ne pouvait pas se mettre en colère contre lui.

Ender avait toujours emprunté le pont conduisant au château de la Reine de Cœur, où il y avait de nombreux jeux ; mais ceux-ci ne lui faisaient plus envie. Il contourna le cadavre du Géant et remonta le cours du ruisseau, jusqu’à l’endroit où il sortit d’une forêt. Il y avait une aire de jeux : toboggan et assemblage de tubes, balançoire et manège, avec une douzaine d’enfants qui jouaient en riant. Ender constata que, dans le jeu, il était devenu un enfant bien que le personnage des jeux soit généralement adulte. En fait, il était plus petit que les autres enfants.

Il fit la queue au toboggan. Les autres enfants firent comme s’il n’existait pas. Il monta en haut de l’échelle, regarda le garçon qui était devant lui glisser rapidement le long de la spirale. Puis il s’assit et commença de glisser.

Il ne glissait que depuis quelques instants quand il traversa soudain la bordure et atterrit sur le sol, au pied de l’échelle. Le toboggan ne l’acceptait pas.

L’assemblage de tubes non plus. Il pouvait grimper pendant quelque temps mais, à un moment donné, une barre quelconque paraissait perdre toute substance, et il tombait. Il pouvait rester sur la balançoire basculante jusqu’au moment où elle atteignait le maximum de son ascension ; puis il tombait. Lorsque le manège allait vite, il ne pouvait plus tenir les barres, et la force centrifuge le jetait par terre.

Quant aux autres enfants, leurs rires étaient rauques, vexants. Ils tournaient autour de lui, le montraient du doigt et riaient longtemps avant de retourner à leurs jeux.

Ender eut envie de les frapper, de les jeter dans le ruisseau. Mais il se contenta d’entrer dans la forêt. Il trouva un chemin qui devint bientôt une antique route de brique, presque entièrement recouverte de mauvaises herbes, mais toujours utilisable. Il y eut des suggestions de jeux possibles, de part et d’autre, mais Ender n’en suivit aucune. Il voulait savoir où conduisait le chemin.

Il aboutissait dans une clairière avec un puits au milieu et une pancarte indiquant : « Bois, Voyageur ». Ender avança et regarda le puits. Presque au même moment, il entendit un grondement. De la forêt, sortirent une douzaine de loups à face humaine, la bave aux lèvres. Ender les reconnut – c’étaient les enfants de l’aire de jeux. Mais, à présent, leurs dents étaient capables de déchirer ; Ender, sans armes, fut rapidement dévoré.

Son personnage suivant apparut, comme d’habitude, au même endroit et il fut à nouveau dévoré, bien qu’il ait essayé de descendre dans le puits.

L’apparition suivante, toutefois, eut lieu sur l’aire de jeux. Les enfants se moquèrent à nouveau de lui. Riez toujours, se dit Ender. Je sais ce que vous êtes. Ender poussa une petite fille. Elle le suivit, furieuse. Ender l’entraîna en haut de l’échelle du toboggan. Bien entendu, il tomba ; mais, cette fois, comme elle le suivait de très près, elle tomba également. Lorsqu’elle heurta le sol, elle se transforma en loup et resta immobile, morte ou assommée.

Successivement, Ender entraîna tous les autres dans un piège. Mais, alors qu’il n’en avait pas encore terminé avec le dernier, les loups ressuscitèrent et ne redevinrent pas des enfants. Ender fut une nouvelle fois déchiqueté.

Cette fois, tremblant et couvert de sueur, Ender retrouva son personnage sur la table du Géant. Je devrais abandonner, se dit-il, je devrais rejoindre mon armée.

Mais il fit descendre son personnage, contourna le cadavre du Géant et gagna l’aire de jeux.

Cette fois, dès qu’un enfant tombait par terre et se transformait en loup, Ender traînait le corps jusqu’au ruisseau et le jetait dedans. Chaque fois, le corps crépitait comme si l’eau était un acide ; le loup se consumait, un nuage de fumée noire s’élevait et s’éloignait. Il était facile de se débarrasser des enfants bien que, à la fin, ils se soient mis à le suivre en groupe de deux ou trois. Les loups n’attendaient pas Ender dans la clairière, et il descendit dans le puits par la corde du seau.

La lumière, dans la caverne, était faible, mais il distingua des tas de pierres précieuses. Il ne s’arrêta pas, remarquant que, derrière lui, des yeux brillaient parmi les gemmes. Une table chargée de nourriture ne l’intéressa pas. Il passa parmi les cages suspendues au plafond et contenant chacune une créature exotique et d’aspect amical. Je jouerai avec vous plus tard, se dit Ender. Finalement, il arriva devant une porte sur laquelle était écrit en émeraudes étincelantes :

LE BOUT DU MONDE

Il n’hésita pas. Il ouvrit la porte et franchit le seuil.

Il se retrouva sur une étroite plate-forme, au flanc d’une falaise dominant un paysage de forêt au vert intense et clair avec des traînées de couleurs automnales et, ça et là, des taches de terrain dégagé, avec des villages et des charrues tirées par des bœufs, un château sur une éminence, au loin, et des nuages poussés par le vent, juste au-dessous de lui. Au-dessus de lui, le ciel était le plafond d’une caverne immense, avec des cristaux suspendus à l’extrémité de stalactites brillantes.

La porte se referma derrière lui ; Ender étudia attentivement la scène. Compte tenu de sa beauté, il se soucia moins de la survie que d’ordinaire. Il ne se demandait guère, à ce moment-là, quel pouvait bien être le jeu correspondant à cet endroit. Il l’avait trouvé, et le contempler était en soi une récompense. Et, sans penser aux conséquences, il sauta.

Il planait en direction d’une rivière tumultueuse et de rochers sauvages ; mais un nuage s’interposa entre lui et le sol, pendant sa chute, le soutint et l’emmena. Il le conduisit jusqu’au donjon du château et le fit entrer par une fenêtre ouverte. Puis il le laissa dans une pièce sans porte apparente dans le plafond ou le plancher, et les fenêtres donnant sur une chute vraisemblablement fatale.

Quelques instants plus tôt, il avait sauté de la plateforme avec insouciance ; cette fois, il hésitait.

Le petit tapis qui se trouvait devant la cheminée se transforma en serpent long et mince, aux dents acérées.

— Je suis ton unique espoir de fuite, dit-il. La mort est ton unique espoir de fuite.

Ender regarda autour de lui à la recherche d’une arme, puis l’écran s’obscurcit brusquement. Des mots clignotèrent en faisant le tour du bureau.

PRÉSENTE-TOI IMMÉDIATEMENT À TON COMMANDANT

TU ES EN RETARD

VERT-VERT-MARRON

Furieux, Ender ferma le bureau, gagna le tableau des codes de couleurs, où il trouva le ruban vert-vert-marron, le toucha et le suivit tandis qu’il s’allumait devant lui. Le vert foncé, vert clair et marron du ruban lui rappelèrent le royaume de début d’automne qu’il avait découvert dans le jeu. Je dois y retourner, se dit-il. Le serpent est une longue corde ; je peux descendre le long du mur du donjon et visiter cet endroit. Peut-être s’appelle-t-il le Bout du Monde parce que c’est la fin des jeux, parce que je peux aller dans un village et devenir un des petits garçons qui y travaillent et y jouent, sans rien à tuer ni rien pour me tuer, en vivant, tout simplement.

Lorsque cette idée lui vint à l’esprit, cependant, il ne put imaginer ce que pouvait bien signifier : « Vivre, tout simplement. » Cela ne lui était jamais arrivé. Mais, de toute façon, il avait envie de le faire.

Les armées étaient plus grandes que les groupes de nouveaux, et les casernes des armées étaient également plus grandes. Elles étaient longues et étroites, avec des couchettes des deux côtés ; tellement longues, en réalité, que l’on apercevait, au fond, la courbe de la roue de l’École de Guerre.

Ender s’arrêta sur le seuil. Quelques garçons, qui se trouvaient près de la porte, lui adressèrent un bref regard, mais ils étaient plus âgés et il sembla qu’ils ne l’avaient même pas vu. Ils continuèrent leurs conversations, allongés sur les couchettes, ou appuyés contre elles. Ils parlaient des batailles, naturellement – les grands le faisaient toujours. Ils étaient tous beaucoup plus grands qu’Ender. Ceux qui avaient dix et onze ans le dominaient de toute leur taille ; les plus jeunes avaient huit ans et Ender n’était pas grand pour son âge.

Il tenta de déterminer lequel d’entre eux était le commandant mais presque tous étaient à mi-chemin entre la combinaison et ce qu’ils appelaient leur uniforme de nuit – de la peau de la tête aux pieds. Beaucoup avaient sorti leur bureau, mais rares étaient ceux qui étudiaient.

Ender entra dans la salle. L’attention se porta immédiatement sur lui.

— Qu’est-ce que tu veux ? s’enquit le garçon qui occupait la couchette supérieure proche de la porte.

C’était le plus grand. Ender l’avait déjà remarqué, un jeune géant qui avait déjà quelques poils au menton.

— Tu ne fais pas partie des Salamandres.

— Je crois que je suis censé en faire partie, dit Ender. Vert-vert-marron, exact ? J’ai été transféré.

Il montra son morceau de papier au garçon, qui était manifestement chargé de garder la porte.

Le garde voulut le prendre. Ender le recula, juste hors de sa portée.

— Je suis censé le donner à Bonzo Madrid.

Un autre garçon se joignit à la conversation, plus petit, mais tout de même plus grand qu’Ender.

— Pas Bahn-zow, tête de con ! C’est un nom espagnol. Bonzo Madrid. Aquí nosotros hablamos español, Señor Gran Fedor.

— Tu dois être Bonzo, alors ? demanda Ender, prononçant le nom correctement.

— Non, j’ai seulement un talent pour les langues. Petra Arkanian. La seule fille de l’Armée de la Salamandre. Avec davantage de couilles que tous ceux qui sont ici.

— Mama Petra parle, dit un garçon, elle parle, elle parle.

Un autre psalmodia :

— Elle dit que des conneries ! Elle dit que des conneries ! Elle dit que des conneries !

Nombreux furent ceux qui rirent.

— Entre nous, dit Petra, si on donnait un lavement à l’École de Guerre, on le brancherait en vert-vert-marron.

Ender désespérait. Il n’avait déjà rien pour lui – terriblement sous-entraîné, petit, inexpérimenté, condamné à faire des jaloux en raison de la précocité de son avancement. Et, à présent, par hasard, il avait gagné exactement l’amitié qui ne convenait pas. Tenue à l’écart dans l’Armée de la Salamandre, Petra venait de se lier à lui dans l’esprit des autres membres de l’armée. Du bon travail. Pendant quelques instants, en regardant les visages joyeux, ironiques, des garçons qui l’entouraient, Ender imagina leurs corps couverts de poils, leurs dents pointues, faites pour déchirer. Suis-je le seul être humain de cet endroit ? Tous les autres sont-ils des animaux ne pensant qu’à dévorer ?

Puis il se souvint d’Alai. Dans toute armée, il y avait certainement au moins une personne valant la peine d’être connue.

Soudain, bien que personne n’ait demandé le calme, les rires cessèrent et le groupe devint silencieux. Ender se tourna vers la porte. Un garçon se tenait sur le seuil, grand, brun et mince, avec de beaux yeux noirs et des lèvres étroites suggérant le raffinement. J’ai envie de suivre cette beauté, se dit Ender. J’ai envie de voir comme voient ces yeux.

— Comment t’appelles-tu ? demanda calmement le garçon.

— Ender Wiggin, commandant, répondit Ender. Affecté à l’Armée de la Salamandre.

Il tendit ses ordres.

Le garçon prit le morceau de papier d’un geste rapide, sans toucher la main d’Ender.

— Quel âge as-tu, Wiggin ? demanda-t-il.

— J’ai six ans, neuf mois et douze jours.

— Depuis combien de temps travailles-tu dans la salle de bataille ?

— Quelques mois. Je vise mieux.

— Connais-tu les manœuvres ? As-tu déjà appartenu à une cohorte ? As-tu déjà participé à un exercice commun ?

Ender n’avait jamais entendu parler de ces choses-là. Il secoua la tête.

Madrid le regarda dans les yeux.

— Je vois. Comme tu ne tarderas pas à t’en rendre compte, les officiers qui commandent cette école, et notamment le Major Andersen, qui dirige le jeu, aiment beaucoup les blagues. L’Armée de la Salamandre sort tout juste d’une obscurité indécente. Nous avons gagné douze fois sur les vingt dernières parties que nous avons disputées. Nous avons vaincu le Rat, le Scorpion et le Lévrier, et nous sommes en mesure de prendre la tête du jeu. Alors, naturellement, on me donne un spécimen de sous-développement tel que toi, inutilisable, sans entraînement et irrécupérable.

Petra dit à voix basse :

— Il n’est pas très heureux de te rencontrer.

— Ta gueule, Arkanian ! lança Madrid. Nous avions un problème, en voilà un autre. Mais quels que soient les obstacles que les officiers jugent bon de placer en travers de notre route, nous sommes toujours…

— Les Salamandres ! crièrent les soldats d’une seule voix.

Instinctivement, la perception qu’avait Ender de ces événements se transforma. C’était une structure, un rituel. Madrid ne cherchait pas à le blesser, il prenait simplement le contrôle d’un événement inattendu et se servait de lui pour renforcer son emprise sur son armée.

— Nous sommes le feu qui les consume, ventre et tripes, tête et cœur ; nous sommes de nombreuses flammes, mais un seul feu.

— Salamandres ! crièrent-ils à nouveau.

— Même lui ne pourra pas nous affaiblir.

Pendant un instant, Ender se prit à espérer.

— Je travaillerai dur et j’apprendrai vite, dit-il.

— Je ne t’ai pas donné la permission de parler, répliqua Madrid. J’ai l’intention de t’échanger aussi rapidement que possible. Je serai probablement obligé de renoncer également à quelqu’un d’utile, en même temps que toi mais, petit comme tu es, tu es pire qu’inutile. Un gelé de plus, inévitablement, dans chaque bataille, voilà tout ce que tu es, et nous en sommes à présent au point où chaque soldat gelé a son importance au classement. Je n’ai rien contre toi personnellement, Wiggin, mais je suis sûr que tu peux t’entraîner aux dépens de quelqu’un d’autre.

— C’est un grand cœur, dit Petra.

Madrid s’approcha de la fille et la gifla avec le dos de la main. Cela ne fit pas beaucoup de bruit car seuls ses ongles l’avaient touchée. Mais quatre traînées rouges apparurent sur la joue et de petites gouttes de sang marquèrent l’endroit où les bouts de doigts avaient frappé.

— Voici tes instructions, Wiggin. J’espère que je n’aurai plus besoin de t’adresser la parole. Tu resteras à l’écart lorsque nous nous entraînerons dans la salle de bataille. Ta présence est obligatoire, naturellement, mais tu n’appartiendras à aucune cohorte et tu ne prendras pas part aux batailles. Quand nous livrerons bataille, tu t’habilleras rapidement et tu te présenteras à la porte avec les autres. Mais tu ne franchiras la porte que quatre minutes après le début de la partie et, ensuite, tu resteras près de la porte, sans dégainer ton arme ni tirer, jusqu’à la fin de la partie.

Ender acquiesça. Ainsi, il ne serait rien. Il espéra que l’échange ne tarderait pas.

Il remarqua en outre que Petra ne poussa pas de cri de douleur et ne toucha même pas sa joue, bien qu’une goutte de sang ait coulé, faisant une traînée jusqu’au menton. Peut-être était-elle maintenue à l’écart mais comme, de toute manière, Bonzo Madrid ne deviendrait sous aucun prétexte l’ami d’Ender, il avait intérêt à se lier avec elle.

On lui donna une couchette située à l’extrémité opposée de la salle. C’était une couchette supérieure de sorte que, lorsqu’il était couché, il ne voyait même pas la porte ; la courbe du plafond la cachait. Il y avait d’autres garçons, près de lui, fatigués, tristes, les moins appréciés. Ils ne souhaitèrent pas la bienvenue à Ender.

Ender posa la main sur le scanner afin d’ouvrir les placards, mais il ne se passa rien. Puis il se rendit compte que les placards n’étaient pas fermés à clé. Ils comportaient tous un anneau permettant de les ouvrir. Ainsi, il n’aurait plus d’intimité à présent qu’il était dans l’armée.

Il y avait un uniforme, dans le placard. Pas l’uniforme bleu pâle des Nouveaux, mais l’uniforme vert foncé, bordé d’orange, des Salamandres. Il ne lui allait pas bien. Mais on n’avait probablement jamais fourni ce type d’uniforme à un enfant aussi jeune.

Il était en train de le quitter quand il s’aperçut que Petra se dirigeait vers sa couchette. Il descendit pour l’accueillir.

— Détends-toi, dit-elle. Je ne suis pas un officier.

— Tu es chef de cohorte, n’est-ce pas ?

Quelqu’un ricana.

— Qu’est-ce qui a bien pu te donner cette idée, Wiggin ?

— Tu as une couchette sur le devant.

— J’ai une couchette sur le devant parce que je suis la meilleure tireuse de l’Armée de la Salamandre et parce que Bonzo a peur que je ne déclenche une révolution si les chefs de cohorte ne sont pas là pour me surveiller. Comme si je pouvais déclencher quoi que ce soit avec des garçons comme ceux-là.

Elle montra les jeunes gens tristes des couchettes voisines.

Que cherchait-elle à faire ? Rendre la situation encore plus pénible ?

— Tout le monde est meilleur que moi, dit Ender, dans l’espoir de se dissocier du mépris qu’elle manifestait à l’égard des garçons qui seraient, après tout, ses voisins.

— Je suis une fille, dit-elle, et tu es un pisseur de six ans. Nous avons beaucoup de choses en commun. Pourquoi ne serions-nous pas amis ?

— Je ne ferai pas tes devoirs, dit-il.

Quelques instants plus tard, elle s’aperçut que c’était une plaisanterie.

— Ha ! fit-elle. Tout est tellement militaire, quand on est dans le jeu. L’école est différente de celle des Nouveaux. Histoire, stratégie, tactique, doryphores, maths, étoiles, ce dont on a besoin en tant que pilote et commandant. Tu verras.

— Alors, tu es mon amie. Qu’est-ce que j’y gagne ? demanda Ender.

Il imitait sa façon traînante de parler, comme si tout lui était égal.

— Bonzo ne te laissera pas t’entraîner. Il t’obligera à emporter ton bureau dans la salle de bataille et à étudier. Il a raison, dans un sens – il ne veut pas qu’un petit garçon totalement inexpérimenté vienne désorganiser ses manœuvres. (Elle se mit à parler giria, argot imitant le petit-nègre des gens sans éducation.) Bonzo, lui précis. Lui très prudent, lui pisser dans un bol sans faire éclaboussures.

Ender sourit.

— La salle de bataille est continuellement ouverte. Si tu veux, j’irai avec toi, en dehors des heures, et je te montrerai ce que je sais. Je ne suis pas un soldat exceptionnel, mais je suis bonne et, de toute façon, j’en sais forcément plus long que toi.

— Si tu veux, répondit Ender.

— Début demain matin après le petit déjeuner.

— Et si la salle est occupée ? Nous y allions tout de suite après le petit déjeuner, avec mon groupe.

— Aucun problème. En fait, il y a neuf salles de bataille.

— Je n’ai jamais entendu parler des autres.

— Elles ont la même entrée. Tout le centre de l’École de Guerre, le moyeu de la roue, est occupé par les salles de bataille. Elles ne tournent pas avec le reste de la station. C’est de cette façon qu’ils réalisent l’apesanteur. Pas de rotation, pas de bas. Mais il est possible d’amener les neuf salles de bataille devant l’entrée du couloir que nous utilisons tous. Lorsqu’on est à l’intérieur, ils déplacent l’ensemble et une autre salle se trouve en position.

— Oh !

— Comme j’ai dit. Juste après le petit déjeuner.

— Bien, dit Ender.

Elle s’éloigna.

— Petra ! appela-t-il.

Elle se retourna.

— Merci.

Elle ne répondit pas, se contentant de pivoter à nouveau sur elle-même et de s’éloigner dans l’allée.

Ender regagna sa couchette et termina de quitter son uniforme. Il resta couché, nu, sur son lit, tripotant son nouveau bureau, essayant de déterminer si on avait touché ses codes d’accès. Bien entendu, son système de sécurité avait été effacé. Il ne pouvait pas posséder quoi que ce soit, même pas son bureau.

La lumière baissa légèrement. L’heure du coucher arrivait. Ender ignorait quelle salle de bains il devait utiliser.

— Tourne à gauche après la porte, dit son voisin. Nous la partageons avec les Rats, les Condors et les Écureuils.

Ender le remercia et s’éloigna.

— Hé ! dit le garçon. Tu ne peux pas y aller comme ça. Il faut toujours être en uniforme en dehors de cette salle.

— Même pour aller aux toilettes ?

— Surtout. Et il est interdit de parler aux soldats des autres armées. Aux repas ou dans les toilettes. C’est parfois possible dans la salle de jeux et, naturellement, quand les profs le demandent. Mais si Bonzo t’attrape, t’es mort, pigé ?

— Merci.

— Et, euh, Bonzo pique sa crise si tu restes à poil devant Petra.

— Elle était nue quand elle est venue, pas vrai ?

— Elle fait ce qu’elle veut, mais tu restes habillé. Ordre de Bonzo.

C’était stupide. Petra ressemblait à un garçon, c’était une règle stupide. Cela la maintient à l’écart, la distingue, divise l’armée. Stupide, stupide. Comment Bonzo avait-il pu devenir commandant s’il n’était pas plus malin que cela ? Alai aurait commandé plus intelligemment que Bonzo. Il savait créer des liens au sein d’un groupe.

Moi aussi je sais créer des liens au sein d’un groupe, se dit Ender. Un jour, je serai peut-être commandant.

Dans la salle de bains, il se lavait les mains lorsque quelqu’un lui adressa la parole.

— Hé, on fait porter l’uniforme des Salamandres aux bébés, à présent ?

Ender ne répondit pas, se contentant de se sécher les mains.

— Hé, regardez, les Salamandres prennent les bébés, à présent ! Regardez-moi ça ! Il pourrait me passer entre les jambes sans toucher mes couilles !

— C’est parce que t’en as pas, Dink, répondit un autre.

En sortant de la pièce, Ender entendit quelqu’un dire :

— C’est Wiggin. Vous savez, le petit malin de la salle de jeux.

Il s’éloigna dans le couloir avec un sourire. Il était petit, mais ils connaissaient son nom. À cause de la salle de jeux, naturellement, de sorte que cela ne signifiait rien. Mais ils verraient. Il serait également un bon soldat. Ils ne tarderaient pas à tous connaître son nom. Pas dans l’Armée de la Salamandre, peut-être, mais très bientôt.

Petra attendait dans le couloir conduisant à la salle de bataille.

— Une minute, dit-elle à Ender. L’Armée du Lapin vient d’entrer, et la mise en place de la salle de bataille suivante prend quelques minutes.

Ender s’assit près d’elle.

— En ce qui concerne les salles de bataille, il n’y a pas seulement le passage de l’une à l’autre, dit-il. Par exemple, pourquoi y a-t-il de la pesanteur, dans le couloir, juste avant d’entrer dans la salle ?

Petra ferma les yeux.

— Et si les salles de bataille sont réellement en apesanteur, que se passe-t-il lorsque l’une d’entre elles est reliée ? Pourquoi ne subit-elle pas la rotation de l’école ?

Ender acquiesça.

— Il y a des mystères, reprit Petra à voix basse. Ne cherche pas à les résoudre. Des choses terribles sont arrivées au dernier soldat qui ait essayé. On l’a découvert pendu par les pieds au plafond d’une salle de bains, la tête dans la cuvette des toilettes.

— Ainsi, d’autres ont posé la question avant moi.

— N’oublie pas ceci, petit (la façon dont elle dit : petit, évoquait la gentillesse, pas le mépris) : ils ne disent la vérité que lorsque c’est absolument nécessaire. Mais tous les gens intelligents savent que la science a évolué depuis l’époque de Mazer Rackham et de la Flotte Victorieuse. De toute évidence, nous sommes à présent en mesure de contrôler la pesanteur. De la créer ou de la supprimer, de changer son orientation, peut-être de la réfléchir… À mon avis, on pourrait faire des tas de choses avec des armes utilisant la pesanteur et des vaisseaux propulsés grâce à la pesanteur. Et pense à la façon dont les vaisseaux pourraient manœuvrer près des planètes. Peut-être en arracher de gros morceaux en réfléchissant la pesanteur de la planète sur elle-même, mais dans une direction différente, et en la concentrant sur un point. Mais ils ne disent rien.

Ender comprenait ce qu’elle sous-entendait ; la manipulation de la pesanteur était une chose ; les omissions volontaires des officiers en étaient une autre ; mais le message le plus important était le suivant : les adultes sont les ennemis, pas les autres armées. Ils ne disent pas la vérité.

— Viens, petit, dit-elle. La salle de bataille est prête. Les mains de Petra ne tremblent pas. L’ennemi est mort.

Elle gloussa.

— Ils m’appellent : Petra la poétesse.

— Ils disent aussi que tu es cinglée.

— Faut les croire, trou du cul.

Elle avait dix boules dans un sac. Ender la tint par la combinaison, s’accrochant à la paroi avec l’autre main, afin de la stabiliser tandis qu’elle les lançait, violemment, dans des directions différentes. Compte tenu de l’absence de pesanteur, elles rebondirent au hasard.

— Lâche-moi, reprit-elle.

Elle s’éloigna, tournoyant délibérément ; grâce à quelques mouvements précis de la main, elle se stabilisa et visa soigneusement les boules, l’une après l’autre. Lorsqu’elle en touchait une, sa couleur passait du blanc au rouge. Ender savait que le changement de couleur durait moins de deux minutes. Une seule balle était redevenue blanche lorsqu’elle toucha la dernière.

Elle rebondit avec précision contre une paroi et rejoignit Ender à toute vitesse. Il la prit par la main et l’empêcha de rebondir – une des premières techniques apprises avec son groupe d’origine.

— Tu es forte, apprécia-t-il.

— La plus forte. Et tu vas apprendre comment faire.

Petra lui apprit à tenir le bras droit, à viser avec la totalité du bras.

— Ce que presque tous les soldats ne comprennent pas, c’est que plus on est loin de la cible, plus il faut maintenir longtemps le rayon dans un cercle de deux centimètres. La différence varie entre un dixième de seconde et une demi-seconde mais, pendant la bataille, c’est long. De nombreux soldats croient qu’ils ont manqué alors qu’ils ont fait mouche mais sont partis trop vite. Ainsi, tu ne peux pas utiliser ton pistolet comme une épée, splash-splash, pour les couper en deux. Tu es obligé de viser.

Elle manœuvra l’appareil permettant de récupérer les boules, puis les lança lentement, une par une. Ender tira sur elles. Il les manqua toutes.

— Bien, releva-t-elle. Tu n’as pas de mauvaises habitudes.

— Je n’en ai pas non plus de bonnes, fit-il remarquer.

— Tu en auras.

Ils ne réalisèrent pas grand-chose, ce matin-là. Ils parlèrent, surtout. Comment réfléchir tandis que l’on visait. Tu dois garder présents à l’esprit tes mouvements et ceux de l’ennemi, pendant que tu vises. Tu dois maintenir le bras tendu et viser avec ton corps de sorte que, si ton bras est gelé, tu peux toujours tirer. Apprends l’ampleur du jeu de ta détente et reste continuellement à la limite, pour ne pas être obligé d’appuyer fort chaque fois que tu tires. Détends-toi, ne sois pas crispé, cela te fait trembler.

Ce fut le seul entraînement dont Ender bénéficia ce jour-là. Pendant l’exercice de l’armée, au cours de l’après-midi, Ender reçut l’ordre d’emporter son bureau et de faire ses devoirs, assis dans un coin de la salle. Bonzo était obligé d’emmener tous ses soldats dans la salle de bataille, mais il n’était pas obligé de les utiliser.

Toutefois, Ender ne fit pas ses devoirs. S’il ne pouvait pas participer à l’exercice, il pouvait étudier les qualités de tacticien de Bonzo. L’Armée de la Salamandre était naturellement divisée en quatre cohortes de dix soldats. Certains commandants les constituaient de telle sorte que la cohorte A se composait des meilleurs éléments tandis que la cohorte D réunissait les plus mauvais. Bonzo avait panaché, de sorte que chaque cohorte comportait de bons soldats et de moins bons.

Mais la cohorte B n’avait que neuf soldats. Ender se demandait qui avait été transféré pour lui faire de la place. Il ne tarda pas à constater que le chef de la cohorte B était nouveau. Pas étonnant que Bonzo soit dégoûté – il avait perdu un chef de cohorte et gagné Ender.

Et Bonzo avait raison sur un autre plan. Ender n’était pas prêt. L’exercice fut entièrement consacré à la pratique des manœuvres. Des cohortes précises suivant un chronométrage exact ; les cohortes s’entraînaient à s’appuyer les unes sur les autres pour effectuer des changements brusques de direction sans rompre leur formation. Tous les soldats tenaient pour acquises des compétences qu’Ender ne possédait pas. L’aptitude à atterrir en douceur en absorbant l’essentiel de l’impact. La précision de la trajectoire. Les changements de direction en utilisant des soldats gelés répartis ça et là dans la salle. Sauts périlleux, chandelles, esquives. Progression le long des parois – manœuvre extrêmement difficile mais très utile puisque l’ennemi ne pouvait pas vous prendre à revers.

Tout en prenant conscience de tout ce qu’il ne savait pas, Ender vit des choses qu’il pouvait améliorer. Les formations effectuant des mouvements rigides constituaient une erreur. Elles permettaient aux soldats d’obéir immédiatement aux ordres, mais elles signifiaient également qu’ils étaient prévisibles. Une fois la structure établie, ils la suivaient jusqu’au bout. Il n’y avait aucune possibilité d’adaptation aux mesures prises par l’ennemi contre la formation. Ender étudia les formations de Bonzo comme l’aurait fait un commandant ennemi, trouvant les moyens de les désorganiser.

Pendant le temps libre, ce soir-là, Ender demanda à Petra de s’entraîner avec lui.

— Non, dit-elle. Je veux être commandant, un jour, alors je dois fréquenter la salle de jeux.

Tout le monde croyait que les professeurs enregistraient les parties et identifiaient ainsi les commandants potentiels. Mais Ender en doutait. Les chefs de cohorte avaient davantage de chances de manifester leurs aptitudes que les adeptes des jeux vidéo.

Mais il ne discuta pas avec Petra. L’entraînement consécutif au petit déjeuner représentait déjà un acte de générosité. Néanmoins, il devait s’entraîner. Et il ne pouvait le faire seul, sauf en ce qui concernait les techniques de base. Presque toutes les choses importantes nécessitaient la présence d’un partenaire ou d’une équipe. Si seulement Alai ou Shen avaient encore pu s’entraîner avec lui !

Mais, qu’est-ce qui l’empêchait de s’entraîner avec eux ? Il n’avait jamais entendu parler de soldats s’entraînant avec des Nouveaux, mais aucune règle ne l’interdisait. Cela ne se faisait pas, voilà tout ; les Nouveaux étaient méprisés. Eh bien, de toute manière, Ender était toujours considéré comme un Nouveau. Il avait besoin de camarades prêts à s’entraîner avec lui et, en échange, il pouvait montrer ce que faisaient les grands.

— Hé, le grand soldat est de retour ! dit Bernard.

Ender s’arrêta sur le seuil de son ancien dortoir. Il n’était parti que depuis une journée, mais l’endroit lui paraissait déjà étranger, tout comme les camarades avec qui il était arrivé. Il faillit pivoter sur lui-même et s’en aller. Mais il y avait Alai, qui avait sacralisé leur amitié. Alai n’était pas un étranger.

Ender ne prit pas la peine de cacher la façon dont il était traité dans l’Armée de la Salamandre.

— Et ils ont raison. Je suis à peu près aussi utile qu’un rhume dans une combinaison spatiale.

Alai rit et d’autres camarades se rassemblèrent autour d’eux. Ender proposa un marché. Tous les jours, pendant le temps libre, dur travail dans la salle de bataille, sous la direction d’Ender. Ils apprendraient grâce aux armées, aux batailles qu’Ender verrait ; et il bénéficierait de l’entraînement qui lui était nécessaire pour devenir un bon soldat.

— Nous nous préparerons ensemble.

De nombreux garçons voulurent venir.

— Sûr, dit Ender. Si vous venez pour travailler. Si vous venez pour faire les cons, ce n’est pas la peine. Je n’ai pas de temps à perdre !

Ils ne perdirent pas de temps. Ender se montra maladroit, en essayant d’expliquer ce qu’il avait vu, et d’élaborer les moyens de le reproduire. Mais, à la fin du temps libre, ils avaient fait quelques progrès. Ils étaient fatigués, mais ils commençaient à comprendre quelques techniques.

— Où étais-tu ? demanda Bonzo.

Ender était figé devant la couchette du commandant.

— Je m’entraînais dans la salle de bataille.

— J’ai entendu dire que tu étais avec des Nouveaux de ton ancien groupe.

— Je ne pouvais pas m’entraîner seul.

— Je ne veux pas que les soldats de l’Armée de la Salamandre traînent avec des Nouveaux. Tu es un soldat, à présent.

Ender le considéra en silence.

— Tu as compris, Wiggin ?

— Oui, commandant.

— Plus d’entraînement avec ces petits connards.

— Puis-je te parler en privé ? demanda Ender.

C’était une requête à laquelle les commandants étaient obligés d’accéder. Le visage de Bonzo exprima la colère, et il entraîna Ender dans le couloir.

— Écoute, Wiggin, je ne veux pas de toi, je tente de me débarrasser de toi, mais ne me pose pas de problèmes, sinon je t’écrase contre le mur.

Un bon commandant, se dit Ender, n’est pas obligé de faire des menaces stupides.

Le silence d’Ender contraria Bonzo.

— Écoute, tu m’as demandé un entretien, alors parle.

— Commandant, tu as raison de ne pas me mettre dans une cohorte. Je ne sais rien faire.

— Je n’ai pas besoin de toi pour savoir que j’ai raison.

— Mais je deviendrai un bon soldat. Je ne désorganiserai pas tes exercices, mais je m’entraînerai, et je m’entraînerai avec les seules personnes qui veuillent bien le faire avec moi, c’est-à-dire mes anciens camarades.

— Tu feras ce que je te dirai, petit fumier !

— C’est exact, Commandant. J’exécuterai les ordres que tu es autorisé à donner. Mais le temps libre est libre. Les ordres ne l’affectent pas. Absolument pas. D’où qu’ils viennent.

Il constata que Bonzo perdait le contrôle de sa colère. La colère incontrôlée était mauvaise. La colère d’Ender était contrôlée, de sorte qu’il pouvait l’utiliser. Bonzo subissait la sienne.

— Commandant, je dois penser à ma carrière. Je ne me mêlerai pas de vos exercices ni de vos batailles, mais je dois apprendre. Je n’ai pas demandé à faire partie de ton armée, tu vas m’échanger dès que possible. Mais personne ne m’acceptera si je ne sais rien, pas vrai ? Permets-moi d’apprendre et tu pourras te débarrasser de moi d’autant plus rapidement et obtenir un bon soldat utilisable.

Bonzo n’était pas stupide au point de ne pas reconnaître le bon sens lorsqu’il était confronté à lui. Néanmoins, il ne pouvait renoncer immédiatement à sa colère.

— Aussi longtemps que tu seras dans l’Armée de la Salamandre, tu m’obéiras !

— Si tu tentes de contrôler le temps libre, je peux te faire geler.

Ce n’était probablement pas vrai. Mais c’était possible. Quoi qu’il en soit, si Ender se plaignait, l’intervention dans le temps libre pouvait coûter à Bonzo son poste de commandant. En outre, il y avait le fait que les officiers faisaient manifestement confiance à Ender, puisqu’ils l’avaient promu.

Peut-être Ender avait-il assez d’influence sur les professeurs pour faire geler quelqu’un.

— Fumier ! dit Bonzo.

— Ce n’est pas ma faute si tu m’as donné cet ordre devant tout le monde, répondit Ender. Mais, si tu veux, je ferai croire que tu as eu le dernier mot. Ensuite, demain matin, tu pourras me dire que tu as changé d’avis.

— Je n’ai pas besoin de toi pour savoir ce que j’ai à faire !

— Je ne veux pas que les autres croient que tu as reculé. Ton autorité s’en trouverait diminuée.

Bonzo le haïssait, à cause de cette gentillesse. C’était comme si Ender lui accordait son commandement comme une faveur. Furieux, il n’avait cependant pas le choix. Aucun choix. Bonzo n’imagina pas un instant que c’était sa faute, du fait qu’il avait donné à Ender un ordre déraisonnable. Il savait seulement qu’Ender l’avait battu et retournait le couteau dans la plaie en se montrant magnanime.

— Un jour, je te péterai la gueule, menaça Bonzo.

— Probablement, admit Ender.

La sonnerie annonçant l’extinction des feux retentit. Ender regagna le dortoir, l’air désespéré. Battu. Furieux. Les autres tirèrent la conclusion qui s’imposait.

Et, le matin, alors qu’Ender allait prendre son petit déjeuner, Bonzo l’arrêta et dit d’une voix forte :

— J’ai changé d’avis, connard ! Tu apprendras peut-être quelques trucs, en t’entraînant avec les Nouveaux, et je pourrai peut-être t’échanger plus facilement. N’importe quoi pour être rapidement débarrassé de toi.

— Merci, Commandant, répondit Ender.

— N’importe quoi, souffla Bonzo. J’espère que tu seras gelé.

Ender eut un sourire reconnaissant et sortit de la pièce. Après le petit déjeuner, il s’entraîna à nouveau avec Petra. Pendant l’après-midi, il regarda Bonzo faire ses exercices et imagina des moyens de détruire son armée. Pendant le temps libre, Alai, lui et d’autres travaillèrent jusqu’à l’épuisement. Je peux réussir, se dit Ender, allongé sur son lit, tandis que ses muscles contractés se dénouaient. Je peux y arriver.

L’Armée de la Salamandre eut une bataille quatre jours plus tard. Ender resta derrière les vrais soldats, qui suivirent au pas de course les couloirs conduisant à la salle de bataille. Il y avait deux rubans, le long des parois : le vert-vert-marron des Salamandres et le noir-blanc-noir, des Condors. Lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit où se trouvait habituellement la salle de bataille, le couloir se divisa, le vert-vert-marron conduisant à gauche et le noir-blanc-noir à droite. Puis, après une nouvelle courbe à droite, l’armée s’immobilisa devant un mur vide.

Les cohortes se formèrent en silence. Ender resta derrière. Bonzo donna ses instructions.

— La A utilise les poignées pour monter. B à gauche, C à droite, D en bas.

Il s’assura que les cohortes étaient correctement placées pour suivre les instructions, puis ajouta :

— Et toi, petit connard, attends quatre minutes avant de franchir la porte. Ne dégaine pas ton pistolet.

Ender acquiesça. Soudain, le mur qui se trouvait derrière Bonzo devint transparent. Pas un mur, dans ce cas, mais un champ de force. La salle de bataille était différente. De grosses caisses marron flottaient ça et là, bloquant partiellement la vision. Ainsi, c’étaient les obstacles que les soldats appelaient : étoiles. Ils étaient apparemment distribués au hasard. Bonzo ne parut pas tenir compte de leur disposition. Apparemment, les soldats savaient déjà comment utiliser les étoiles.

Mais Ender comprit rapidement, assis dans le couloir et regardant la bataille, qu’ils ne savaient pas les utiliser. Ils savaient se poser en douceur sur elles et se servir d’elles pour se protéger, connaissaient la tactique permettant d’attaquer une étoile tenue par l’ennemi. Mais ils paraissaient ignorer quelles étoiles comptaient. Ils s’acharnèrent à attaquer une étoile qui aurait pu être contournée en glissant contre la paroi, ce qui aurait permis d’avancer davantage.

L’autre commandant tira profit de la négligence stratégique de Bonzo. L’Armée du Condor contraignit les Salamandres à des assauts coûteux. Les Salamandres qui n’étaient pas gelés et pouvaient se lancer à l’assaut de l’étoile suivante se firent de moins en moins nombreux. Il devint clair, au bout de cinq à six minutes, que les Salamandres ne pourraient pas vaincre l’ennemi en attaquant.

Ender franchit la porte. Il descendit légèrement. Les salles de bataille dans lesquelles il s’était entraîné avaient toujours la porte au niveau du plancher. Pour les batailles réelles, toutefois, la porte se trouvait au milieu de la paroi, à égale distance entre le plafond et le plancher.

D’un seul coup, il se réorienta, comme il l’avait fait dans la navette. Ce qui avait été le bas devint le haut, puis le côté. En apesanteur, il n’y avait aucune raison de rester orienté comme on l’était dans le couloir. Il était impossible de dire, en regardant les portes parfaitement carrées, quel côté était le haut. Et cela n’avait aucune importance. Car, à présent, Ender avait établi l’orientation intelligente. La porte de l’ennemi était en bas.

L’objectif du jeu consistait à descendre jusqu’à la porte de l’ennemi.

Ender effectua les mouvements l’orientant dans cette direction. Au lieu d’être bras et jambes écartés, offrant la totalité de son corps au feu ennemi, il dirigeait ses jambes sur lui. Il constituait une cible beaucoup plus petite.

Quelqu’un le vit. Après tout, il dérivait sans but à découvert. Instinctivement, il remonta les jambes. À ce moment-là, il fut touché et les jambes de sa combinaison se figèrent dans cette position. Ses bras restèrent libres car, faute d’être touché au corps, seuls les membres atteints gelaient. Ender comprit que si ses jambes n’avaient pas été tournées vers l’ennemi, son corps aurait été touché. Il aurait été immobilisé.

Comme Bonzo lui avait ordonné de ne pas sortir son arme, Ender continua de dériver, sans bouger la tête ni les bras, comme s’il était gelé. L’ennemi l’ignora et concentra son feu sur les soldats qui lui tiraient dessus. C’était une bataille acharnée. Inférieurs en nombre, à présent, les Salamandres cédaient parcimonieusement du terrain. La bataille se désintégra en une dizaine de duels. La discipline de Bonzo se révéla payante, à ce moment-là, car chaque Salamandre gelé emportait au moins un ennemi avec lui. Personne ne prit la fuite ni ne céda à la panique, tous restèrent calmes et visèrent soigneusement.

Petra était particulièrement efficace. L’Armée du Condor s’en aperçut et fit tout son possible pour la geler. Ils lui gelèrent d’abord le bras, et sa bordée de jurons ne s’interrompit que lorsqu’elle fut complètement gelée et que le casque lui immobilisa la bouche. Quelques minutes plus tard, ce fut terminé. L’Armée de la Salamandre cessa de résister.

Ender remarqua avec plaisir que les Condors pouvaient tout juste rassembler les cinq soldats nécessaires à l’ouverture de la porte de la victoire. Quatre d’entre eux posèrent le casque contre les points lumineux situés aux quatre coins de la porte des Salamandres, tandis que le cinquième passait. Cela mettait un terme à la partie. La lumière normale revint et Anderson sortit de la porte des professeurs.

J’aurais pu dégainer mon pistolet, se dit Ender, tandis que l’ennemi approchait de la porte. J’aurais pu sortir mon pistolet et en geler un, et ils n’auraient pas été assez nombreux. S’ils n’avaient pas disposé de quatre hommes pour toucher les quatre coins et d’un cinquième pour franchir la porte, les Condors n’auraient pas gagné. Bonzo, crétin, j’aurais pu t’éviter la défaite. Peut-être même la transformer en victoire puisqu’ils constituaient des cibles faciles et qu’ils n’auraient pas compris immédiatement d’où venait le feu. Je suis assez bon tireur pour cela.

Mais les ordres étaient les ordres, et Ender avait promis d’obéir. Il tira toutefois une certaine satisfaction du fait que, dans le résultat officiel, l’Armée de la Salamandre ne comptait pas quarante et un mutilés ou éliminés, mais quarante éliminés et un endommagé. Bonzo ne comprit qu’après avoir consulté le livre d’Anderson et établi de qui il s’agissait. Endommagé, Bonzo, se dit Ender. Je pouvais encore tirer.

Il pensait que Bonzo viendrait le voir et lui dirait : « La prochaine fois, si la même situation se présente, tu pourras tirer. » Mais Bonzo ne lui dit rien avant le lendemain matin, après le petit déjeuner. Bien entendu, Bonzo prenait ses repas au mess des commandants, mais Ender était convaincu que le résultat avait dû y causer autant d’émotion que dans le réfectoire des soldats. Dans toutes les parties qui n’étaient pas nulles, tous les membres de l’équipe perdante étaient soit éliminés – totalement gelés – soit mutilés, ce qui signifiait qu’une partie de leur corps n’était pas gelée, mais qu’ils étaient incapables de tirer ou d’infliger des pertes à l’adversaire. La Salamandre était la seule équipe perdante avec un homme dans la catégorie des endommagés mais encore actifs.

Ender ne proposa aucune explication, mais les autres membres de l’Armée de la Salamandre indiquèrent les raisons de cette situation. Quand les autres garçons lui demandèrent pourquoi il n’avait pas désobéi et tiré, il répondit calmement :

— J’exécute les ordres.

Après le petit déjeuner, Bonzo le considéra.

— L’ordre tient toujours, dit-il, et n’oublie pas. Tu le regretteras, imbécile. Je ne suis sans doute pas un bon soldat, mais je peux me rendre utile et tu n’as pas de raison de m’en empêcher.

Ender ne répondit pas.

Un effet secondaire bizarre de la bataille fut qu’Ender prit la tête du classement des soldats par ordre d’efficacité. Comme il n’avait pas tiré, son résultat était excellent – aucune cible manquée. Et, comme il n’avait jamais été éliminé ou mutilé, son pourcentage était parfait. Personne n’arrivait à sa hauteur. Cela fit rire de nombreux élèves, et en mit d’autres en colère mais Ender occupait désormais la première place du fameux classement d’efficacité.

Il continua d’assister en spectateur aux exercices, et continua de travailler dur, avec Petra le matin et avec ses amis le soir. D’autres Nouveaux se joignirent à eux, pas pour s’amuser, mais parce que les résultats étaient visibles – ils progressaient continuellement. Ender et Alai, toutefois, les précédaient. En partie, c’était parce qu’Alai expérimentait continuellement des techniques nouvelles, ce qui contraignait Ender à mettre au point des tactiques susceptibles de les contrer. En partie, c’était parce qu’ils faisaient encore des erreurs stupides qui les conduisaient à expérimenter des choses qu’un soldat orgueilleux, bien entraîné, n’aurait osé appliquer. Ces choses se révélèrent souvent inutiles. Mais c’était drôle, toujours passionnant, et celles qui fonctionnaient les encourageaient à continuer. La soirée était le meilleur moment de la journée.

Les Salamandres remportèrent facilement les deux batailles suivantes ; Ender entra au bout de cinq minutes et ne fut pas touché par l’ennemi vaincu. Ender comprit alors que l’Armée du Condor, qui les avait vaincus, était exceptionnellement forte ; les Salamandres, malgré les faiblesses de la stratégie de Bonzo, comptaient parmi les meilleures équipes, montant continuellement au classement, se disputant la quatrième place avec l’Armée du Rat.

Ender eut sept ans. Les dates et les calendriers n’avaient guère de place, dans l’École de Guerre, mais Ender avait trouvé le moyen de faire apparaître la date sur son bureau et marqua le jour de son anniversaire. L’École fit de même ; on prit ses mesures et on lui fournit un nouvel uniforme de Salamandre ainsi qu’une nouvelle combinaison pour la salle de bataille. Il regagna le dortoir avec ses nouveaux vêtements. Ils lui paraissaient bizarres et amples, comme si sa peau ne lui allait plus correctement.

Il voulut s’arrêter près de la couchette de Petra et lui parler de chez lui, de la façon dont se déroulaient les anniversaires, simplement pour lui indiquer que c’était son anniversaire afin qu’elle réponde quelque chose de gentil. Mais personne ne parlait des anniversaires. C’était enfantin. C’était une habitude de rampant. Gâteaux et coutumes stupides. Valentine avait fait un gâteau, le jour de ses six ans. Il n’avait pas levé et n’était pas bon. Personne ne savait plus faire la cuisine, mais ce genre de folie était dans le caractère de Valentine. Tout le monde taquina Valentine à cause de ce gâteau, mais Ender en garda un morceau qu’il cacha dans son placard. Ensuite, on lui avait retiré son moniteur, puis il était parti et le petit morceau de poussière jaune et grasse devait toujours se trouver au même endroit. Les soldats ne parlaient jamais de chez eux ; la vie commençait à l’École de Guerre. On ne recevait pas de lettres et on n’en envoyait pas. Tout le monde faisait comme si cela ne comptait pas.

Mais, pour moi, cela compte, se dit Ender. Je suis ici uniquement pour qu’un doryphore ne brûle pas les yeux de Valentine, ne lui fasse pas éclater la tête, comme les soldats, dans les vidéos des premières batailles contre les doryphores. Ne lui fende pas la tête avec un rayon tellement brûlant que son cerveau fasse éclater le crâne en gonflant comme de la pâte à pain, comme cela se produit dans mes pires cauchemars, pendant les nuits les plus horribles, lorsque je me réveille tremblant et silencieux, que je dois rester silencieux parce qu’ils entendraient et comprendraient que ma famille me manque.

Au matin, il se sentait mieux. La famille n’était plus qu’une douleur sourde au fond de sa mémoire. Une lassitude dans les yeux. Ce matin-là, Bonzo entra tandis qu’ils s’habillaient.

— Combinaison de combat ! cria-t-il.

C’était une bataille. La quatrième partie d’Ender.

L’ennemi était l’Armée du Léopard. Ce serait facile. L’Armée du Léopard était nouvelle et restait toujours dans le dernier quart du classement. Elle n’existait que depuis six mois et était commandée par Pol Slattery. Ender enfila sa combinaison de combat neuve et prit sa place dans la file ; Bonzo le poussa rudement et l’installa à la queue. Tu n’étais pas obligé de faire cela, se dit intérieurement Ender. Tu aurais pu me laisser avec les autres.

Ender regarda depuis le couloir. Pol Slattery était jeune, mais il était vif et avait des idées nouvelles. Ses soldats bougeaient continuellement, passant d’une étoile à l’autre, glissant contre les parois afin de passer derrière les formations rigides des Salamandres, et au-dessus d’elles. Ender sourit. Bonzo était complètement déconcerté, ainsi que ses hommes. Les Léopards semblaient avoir des hommes dans toutes les directions. Toutefois, la bataille n’était pas aussi inégale qu’il y paraissait. Ender constata que les Léopards perdaient de nombreux hommes – leur tactique de mobilité les exposait trop. Ce qui comptait, toutefois, c’était que les Salamandres se sentaient battus. Ils avaient totalement perdu l’initiative. Bien qu’ils soient pratiquement à égalité avec l’ennemi, ils se serraient les uns contre les autres comme les derniers survivants d’un massacre, comme s’ils espéraient que l’ennemi les oublierait dans le carnage.

Ender sortit lentement de la porte, s’orienta de façon que la porte ennemie soit en bas et dériva lentement vers l’est, en direction d’un coin où il ne se ferait pas remarquer. Il alla même jusqu’à tirer sur ses jambes, les maintenant dans la position fléchie qui procurait la meilleure protection. Il ressemblait, lorsque l’on n’y regardait pas de trop près, aux autres soldats gelés qui avaient dérivé loin de la bataille.

Comme l’Armée de la Salamandre attendait, impuissante, la destruction, les Léopards ne se firent pas prier pour la détruire. Il lui restait neuf soldats lorsque la Salamandre cessa finalement de tirer. Ils se rassemblèrent et prirent la direction de la porte des Salamandres. Ender visa soigneusement, le bras tendu, comme Petra le lui avait enseigné. Avant que quiconque ait compris ce qui se passait, il gela trois des soldats qui étaient sur le point de poser leur casque contre les coins éclairés de la porte. Puis les autres le localisèrent et tirèrent – mais ne touchèrent au début que ses jambes déjà gelées. Cela lui donna le temps de toucher les deux hommes qui se trouvaient encore près de la porte. Le Léopard n’avait plus que quatre hommes valides lorsqu’Ender fut finalement touché au bras et mutilé. La partie fut nulle et il n’avait pas été touché au corps.

Pol Slattery était furieux, mais il n’y avait rien d’irrégulier. Tous les membres de l’Armée du Léopard supposèrent que la stratégie de Bonzo avait consisté à garder un homme en réserve jusqu’à la dernière minute. Il ne leur vint pas à l’esprit qu’Ender avait pu tirer malgré les ordres. Mais l’Armée de la Salamandre savait. Bonzo savait et, compte tenu de la façon dont son commandant le regarda, Ender constata que Bonzo le haïssait parce qu’il lui avait évité la défaite totale. Je m’en fiche, se dit Ender. Cela facilitera mon échange et, en attendant, tu ne descendras pas autant au classement. Échange-moi. Je sais tout ce que tu pouvais m’apprendre. Comment échouer avec style, c’est tout ce que tu sais, Bonzo.

Qu’ai-je appris, jusqu’ici ? Ender repassa les choses dans son esprit, tout en se déshabillant, sur sa couchette. La porte de l’ennemi est en bas. Utiliser les jambes comme bouclier pendant la bataille. Une petite réserve, conservée jusqu’à la fin de la partie, peut être décisive. Et les soldats peuvent parfois prendre des décisions plus intelligentes que les ordres qu’ils ont reçus.

Nu, il était sur le point de se coucher quand Bonzo se dirigea vers lui, le visage dur et fermé. J’ai déjà vu Peter ainsi, se dit Ender, silencieux, avec le meurtre dans les yeux. Mais Bonzo n’est pas Peter. Bonzo a davantage peur.

— Wiggin, j’ai fini par t’échanger. J’ai pu persuader l’Armée du Rat que ta place incroyable, dans le classement d’efficacité, n’était pas un accident. Tu pars demain matin.

— Merci, Commandant, répondit Ender.

Peut-être sa reconnaissance fut-elle trop voyante.

Soudain, Bonzo le frappa violemment, du plat de la main, à la mâchoire. Ender fut projeté latéralement contre sa couchette et faillit tomber. Bonzo lui donna alors un puissant coup de poing dans l’estomac. Ender tomba à genoux.

— Tu as désobéi, dit Bonzo, d’une voix forte, pour que tout le monde entende. Les bons soldats ne désobéissent jamais !

Bien que la douleur le fît pleurer, Ender ne put s’empêcher d’éprouver un plaisir vengeur en entendant les murmures qui s’élevèrent dans le dortoir. Tu es un idiot, Bonzo. Tu n’appliques pas la discipline, tu la détruis. Ils savent que j’ai transformé la défaite en nul. Et, à présent, ils voient la façon dont tu me récompenses. Tu es passé pour un imbécile devant tout le monde. Que vaut ta discipline, à présent ?

Le lendemain, Ender dit à Petra que, dans son intérêt, leur séance de tir du matin devait cesser. Bonzo ne supporterait pas le moindre acte de défi, et il était préférable qu’elle se tienne à l’écart d’Ender pendant quelque temps. Elle comprit parfaitement.

— En outre, fit-elle ressortir, tu tires déjà très bien.

Il laissa son bureau et sa combinaison de combat dans le placard. Il garderait son uniforme de Salamandre jusqu’à ce qu’il puisse aller à l’intendance et se procurer le costume marron et noir des Rats. Il était arrivé sans objets personnels, il n’en emportait pas. Ils ne servaient à rien – tout ce qui avait de la valeur était dans l’ordinateur de l’école, dans sa tête ou ses mains.

Il utilisa un des bureaux publics de la salle de jeux pour s’inscrire à un cours d’autodéfense en pesanteur terrestre pendant l’heure suivant immédiatement le petit déjeuner. Il ne projetait pas de se venger sur Bonzo parce qu’il l’avait frappé. Mais il voulait s’assurer que personne ne serait en mesure de recommencer.

8

RAT

— « Colonel Graff, les jeux ont toujours été dirigés avec équité. Répartition des étoiles définie par le hasard, ou la symétrie. »

— « L’équité est une qualité merveilleuse, Major Anderson. Elle n’a rien à voir avec la guerre. »

— « Le jeu sera altéré. Les classements n’auront plus aucun sens. »

— « Hélas ! »

— « Il faudra des mois. Des années pour élaborer les nouvelles salles de bataille et réaliser les simulations. »

— « C’est pour cela, que je vous en parle aujourd’hui. Pour que vous commenciez. Soyez créatif. Envisagez toutes les dispositions massives, impossibles, injustes qui vous viendront à l’esprit. Envisagez d’autres façons de transgresser les règles. Notification tardive. Forces inégales. Puis réalisez des simulations et déterminez ce qui est plus difficile, plus facile. Il nous faut une progression intelligente. Il faut que nous le poussions. »

— « Quand avez-vous l’intention de le nommer commandant ? Quand il aura huit ans ? »

— « Non, bien sûr. Je n’ai pas encore réuni son armée. »

— « Ainsi, vous exercez également une influence sur ce plan ? »

— « Vous êtes trop proche du jeu, Anderson. Vous oubliez que ce n’est qu’un exercice d’entraînement. »

— « C’est également un statut, une identité, un objectif, un nom ; tout ce qui fait de ces enfants ce qu’ils sont provient du jeu. Lorsqu’on se rendra compte qu’il est possible de manipuler le jeu, de l’altérer, de tricher, toute l’organisation de l’école s’effondrera. Je n’exagère pas. »

— « Je sais. »

— « Alors j’espère qu’Ender Wiggin est bien le bon parce que vous aurez compromis l’efficacité de notre méthode de formation pour longtemps. »

— « Si Ender n’est pas le bon, si Ender ne parvient pas à l’apogée de sa maîtrise militaire au moment où nos flottes arriveront près des planètes d’origine des doryphores, dans ce cas, peu importe la qualité de notre méthode de formation. »

— « J’espère que vous me pardonnerez, Colonel Graff, mais je crois que je dois communiquer vos ordres, ainsi que mon sentiment sur leurs conséquences, au Strategos et à l’Hégémon. »

— « Pourquoi pas à notre cher Polemarch ? »

— « Tout le monde sait que vous l’avez dans votre poche. »

— « Quelle hostilité, Major Anderson ! Et je croyais que nous étions amis. »

— « Nous le sommes. Et je crois que vous avez peut-être raison à propos d’Ender. Mais je crois que vous ne devriez pas être seul à décider du destin du monde. »

— « Je ne pense même pas qu’il soit bien que je décide du destin d’Ender Wiggin. »

— « Alors vous ne vous opposez pas à ce que je fasse un rapport ? »

— « Bien sûr que si que je m’y oppose, espèce de crétin ! Cette décision doit appartenir à des gens qui savent ce qu’ils font, pas à des politiciens effrayés qui doivent leur place au fait qu’ils sont politiquement puissants dans leur pays d’origine. »

— « Mais vous comprenez pourquoi je le fais ? »

— « Parce que vous êtes un fonctionnaire myope et que vous pensez que vous devez être couvert au cas où les choses tourneraient mal. Eh bien, si les choses tournent mal, nous serons tous de la viande à doryphores ! Alors, faites-moi confiance, Anderson, et ne me foutez pas toute cette saloperie d’Hégémonie sur le dos. Ce que je fais est déjà assez difficile sans elle. »

— « Oh, est-ce injuste ? Les choses sont-elles orientées contre vous ? Vous pouvez le faire à Ender mais vous ne pouvez pas le supporter, c’est ça ? »

— « Ender Wiggin est dix fois plus intelligent et plus fort que moi. Ce que je lui impose fera apparaître son génie. Si je devais supporter cela, je serais brisé. Major Anderson, je sais que je détruis le jeu, et je sais que vous l’aimez davantage que les enfants qui le pratiquent. Haïssez-moi si vous voulez, mais ne m’arrêtez pas. »

— « Je me réserve la possibilité de communiquer avec l’Hégémonie et le Strategos lorsque je le jugerai utile. Mais, pour le moment, faites ce que vous voulez. »

— « Je vous remercie du fond du cœur. »

— Ender Wiggin, le petit merdeux qui est en tête du classement, quel plaisir de t’avoir avec nous !

Le commandant de l’Armée du Rat était étendu sur sa couchette, ne portant que son bureau pour tout vêtement.

— Avec toi, comment une armée pourrait-elle perdre ?

Les garçons qui se trouvaient à proximité rirent.

Il ne pouvait y avoir deux armées plus différentes que la Salamandre et le Rat. La salle était encombrée, désordonnée et bruyante. Après Bonzo, Ender avait pensé que l’absence de discipline serait un soulagement agréable. Mais il constata qu’il était habitué au silence ainsi qu’à la netteté, et que le désordre lui pesait.

— On se débrouille bien, Ender le Der. Moi, c’est Ray le Nez, Juif exceptionnel, et toi, tu n’es qu’un petit connard de goy. Oublie pas.

Depuis la création de la F.I., le Strategos des forces militaires avait toujours été juif. Il y avait un mythe selon lequel les généraux juifs ne perdaient pas les guerres. Et, jusqu’ici, c’était vrai. De ce fait, tous les Juifs de l’École de Guerre espéraient devenir Strategos, et cela leur conférait, dès le départ, un certain prestige. Cela provoquait également des jalousies. Nombreux étaient ceux qui aimaient rappeler que, pendant la Deuxième Invasion, bien qu’un Juif américain, en tant que Président, soit Hégémon de l’alliance, qu’un Juif israélien soit Strategos, commandant, de ce fait, toute la défense de la F.I., et qu’un Juif russe soit Polemarch de la flotte, c’était Mazer Rackham, Néo-Zélandais peu connu, métis maori et deux fois jugé en cœur martiale qui, avec sa force d’intervention, avait arrêté et détruit la flotte des doryphores au cours d’une opération dans la région de Saturne.

Si Mazer Rackham a pu sauver le monde, peu importait qu’il soit ou non Juif, avaient dit les gens.

Mais cela comptait, et Ray le Nez le savait. Il se moquait de lui-même afin de prévenir les commentaires railleurs des antisémites – et presque tous ceux qu’il battait, au cours d’une bataille, haïssaient les Juifs, du moins pendant quelque temps – mais il veillait également à ce que tout le monde sache ce qu’il était. Son armée occupait la deuxième place, et disputait la première.

— Je t’ai pris, goy, parce que je ne veux pas que les gens croient que je gagne seulement parce que j’ai des bons soldats. Je veux qu’ils sachent que, même avec une petite merde comme toi, je peux encore gagner. Il n’y a que trois règles, ici : faire ce que je dis et ne pas pisser au lit !

Ender acquiesça. Il comprit que Ray voulait qu’il demande quelle était la troisième règle. Alors, il le fit.

— C’étaient les trois règles. Ici, on n’est pas très fort en math.

Le message était clair. Gagner était plus important que le reste.

— Tes séances d’entraînement avec les Nouveaux sont terminées, Wiggin. Finies. Tu es dans une armée de grands, à présent. Je te mets dans la cohorte de Dink Meeker. Désormais, de ton point de vue, Dink Meeker est Dieu.

— Dans ce cas, qui es-tu ?

— L’officier recruteur qui a engagé Dieu, ricana Ray. Et tu n’as pas le droit d’utiliser ton bureau avant d’avoir gelé deux ennemis au cours de la même bataille. Cet ordre est une question d’autodéfense. J’ai entendu dire que tu étais un programmateur génial. Je ne veux pas que tu puisses faire tes conneries avec mon bureau.

Tout le monde éclata de rire. Ender ne comprit pas immédiatement pourquoi. Ray avait programmé son bureau pour qu’il affiche une image animée, plus grande que nature, de parties sexuelles masculines, qui se balançaient tandis que Ray tenait son bureau sur ses cuisses nues. Naturellement, c’est avec ce commandant-là que Bonzo m’a échangé. Comment un garçon qui consacrait son temps à ce type d’activité pouvait-il gagner des batailles ?

Ender trouva Dink dans la salle de jeux, où il se contentait de regarder, assis dans un coin.

— Un type m’a indiqué qui tu es, dit Ender. Je m’appelle Ender Wiggin.

— Je sais, répondit Meeker.

— Je suis dans ta cohorte.

— Je sais, répéta-t-il.

— Je suis très inexpérimenté.

Dink le regarda.

— Écoute, Wiggin, je sais tout ça. Pourquoi crois-tu que j’aie demandé à Ray de te prendre et de te confier à moi ?

Il n’avait pas été rejeté, il avait été choisi, il avait été demandé. Meeker le voulait.

— Pourquoi ? demanda Ender.

— J’ai assisté à tes entraînements avec les Nouveaux. Je crois que tu as un potentiel. Bonzo est stupide et je voulais que tu puisses avoir un entraînement meilleur que celui que pourrait te donner Petra. Elle ne sait que tirer.

— J’avais besoin d’apprendre cela.

— Tu te déplaces encore comme si tu avais peur de mouiller ton pantalon.

— Alors, montre-moi.

— Alors, apprends !

— Je ne renoncerai pas à m’entraîner pendant les périodes de temps libre.

— Je ne veux pas que tu renonces.

— Ray le Nez, si.

— Ray le Nez ne peut pas t’en empêcher. De même, il ne peut pas t’empêcher d’utiliser ton bureau.

— Je croyais que les commandants pouvaient ordonner n’importe quoi.

— Ils peuvent ordonner à la Lune de devenir bleue, aussi, mais elle ne le fait pas. Écoute, Ender, les commandants ont l’autorité qu’on leur accorde. Plus on leur obéit, plus leur pouvoir est grand.

— Qu’est-ce qui peut les empêcher de me donner des coups ?

Ender se souvenait de l’accès de violence de Bonzo.

— Je croyais que tu prenais des cours d’autodéfense ?

— Tu m’as vraiment espionné, hein ?

Dink ne répondit pas.

— Je ne veux pas que Ray se mette à me détester. Je veux participer aux batailles à présent, j’en ai assez de ne rien faire en attendant la fin.

— Tu vas perdre des places au classement.

Cette fois, ce fut Ender qui ne répondit pas.

— Écoute, Ender, aussi longtemps que tu feras partie de ma cohorte, tu participeras aux batailles.

Ender comprit rapidement pourquoi. Dink entraînait sa cohorte indépendamment du reste de l’Armée du Rat, avec discipline et vigueur ; il ne consultait jamais Ray, et il était rare que l’ensemble de l’armée manœuvre d’un seul bloc. C’était comme si Ray commandait une armée et Dink une autre, beaucoup plus petite, s’entraînant par hasard dans la même salle de bataille.

Dink commença le premier exercice en demandant à Ender de faire la démonstration de sa technique d’attaque les pieds en avant. Cela ne plut pas aux autres.

— Comment pouvons-nous attaquer couchés sur le dos ?

À la surprise d’Ender, Dink ne rectifia pas, ne dit pas :

— Vous n’attaquez pas sur le dos, vous sautez sur l’ennemi.

Il avait vu ce qu’Ender faisait, mais il ne comprenait pas l’orientation que cela impliquait. Ender se rendit rapidement compte que, bien que Dink soit très, très fort, sa volonté de s’en tenir à la pesanteur du couloir, au lieu de décider arbitrairement que la porte ennemie se trouvait en bas, limitait son raisonnement.

Ils s’entraînèrent à attaquer une étoile tenue par l’ennemi. Avant d’avoir essayé la technique d’Ender, les pieds en avant, ils l’avaient toujours fait debout, leur corps tout entier constituant une cible. Mais cette fois, cependant, une fois arrivés près de l’étoile, ils n’attaquaient l’ennemi que d’un seul côté.

— Passez par-dessus ! hurlait Dink, et ils passaient.

À son crédit, il recommença l’exercice, criant :

— Encore, la tête en bas !

Mais, compte tenu de leur volonté de se conformer à une pesanteur qui n’existait pas, les garçons étaient maladroits, en manœuvrant dessous, comme s’ils étaient pris de vertige.

Ils détestaient attaquer les pieds devant. Dink tenait à ce qu’ils le fassent. En conséquence, ils détestaient Ender.

— Est-ce qu’un Nouveau peut nous apprendre à combattre ? marmonna l’un d’entre eux, veillant à ce qu’Ender puisse entendre.

— Oui, répondit Dink.

Ils continuèrent de travailler.

Et ils apprirent. Au cours de simulations de batailles, ils comprirent qu’il était beaucoup plus difficile de tirer sur un ennemi attaquant les pieds devant. Dès qu’ils furent convaincus de cela, leurs réticences disparurent et ils répétèrent sérieusement la manœuvre.

Ce soir-là, pour la première fois, Ender dut aller à son entraînement après avoir travaillé tout l’après-midi. Il était fatigué.

— À présent, tu es dans une vraie armée, dit Alai. Tu n’as plus besoin de t’entraîner avec nous.

— Tu peux m’apprendre des choses que personne ne sait, dit Ender.

— Dink Meeker est le meilleur. J’ai entendu dire qu’il était chef de ta cohorte.

— Eh bien, travaillons. Je vais vous montrer ce qu’il m’a appris aujourd’hui.

Il fit exécuter à Alai et deux douzaines d’autres les exercices qui l’avaient épuisé pendant l’après-midi. Mais il améliora les structures, leur fit exécuter les manœuvres avec une jambe gelée, les deux jambes gelées, ou bien en utilisant des gars entièrement gelés pour changer de direction.

Au milieu de l’entraînement, Ender remarqua que Petra et Dink, ensemble, les regardaient, debout sur le seuil. Plus tard, quand il regarda à nouveau, ils étaient partis.

Ainsi, ils me regardaient et ce que nous faisons est connu. Il ignorait si Dink était son ami ; il croyait que Petra l’était, mais il n’y avait rien de sûr. Peut-être étaient-ils furieux qu’ils fassent ce que seuls les commandants et les chefs de cohorte étaient censés faire – entraîner des soldats et les faire manœuvrer. Peut-être étaient-ils vexés qu’un soldat entretienne des relations aussi étroites avec des Nouveaux. L’attention des grands le mit mal à l’aise.

— Je croyais t’avoir dit de ne pas utiliser ton bureau.

Ray le Nez se tenait près de la couchette d’Ender. Ender ne leva pas la tête.

— Je termine le devoir de trigonométrie pour demain.

Ray donna un coup de genou dans le bureau d’Ender.

— Je t’ai dit de ne pas l’utiliser.

Ender posa le bureau sur sa couchette et se leva.

— J’ai davantage besoin de la trigonométrie que de toi.

Ray faisait au moins quarante centimètres de plus qu’Ender. Mais Ender n’était pas inquiet. Cela n’irait pas jusqu’à la violence physique et, dans le cas contraire, Ender pensait pouvoir résister. Ray était paresseux et ne connaissait pas l’autodéfense.

— Tu descends au classement, petit, souligna Ray.

— Cela ne me surprend pas. J’étais en tête simplement parce que l’Armée de la Salamandre m’utilisait d’une façon stupide.

— Stupide ? La stratégie de Bonzo lui a permis de remporter quelques batailles capitales.

— La stratégie de Bonzo ne permettrait pas de remporter un combat de coqs. J’ai violé les ordres chaque fois que j’ai tiré.

Ray l’ignorait. Cela le mit en colère.

— Ainsi, tout ce que Bonzo a dit à propos de toi était faux ! Tu n’es pas seulement petit et incompétent, tu es également désobéissant.

— Mais j’ai transformé une défaite en nul, à moi tout seul.

— On verra ce que tu feras, à toi tout seul, la prochaine fois.

Ray s’en alla.

Un des camarades de cohorte d’Ender secoua la tête.

— Tu es complètement con.

Ender se tourna vers Dink, qui tripotait son bureau. Dink leva la tête, s’aperçut qu’Ender le regardait et lui rendit tranquillement son regard. Sans expression. Sans rien. D’accord, se dit Ender, je peux me débrouiller tout seul.

Une bataille eut lieu deux jours plus tard. C’était la première fois qu’Ender combattait dans une cohorte ; il était nerveux. La cohorte de Dink prit position contre le mur de droite et Ender veilla à ne pas se pencher, à ne pas faire glisser son poids d’un côté ou de l’autre, à conserver son équilibre.

— Wiggin ! cria Ray le Nez.

Ender sentit la terreur s’installer en lui, dans le bas-ventre et les reins, picotement de peur qui le fit trembler. Ray s’en aperçut.

— Tu frissonnes ? Tu trembles ? Mouille pas ton pantalon, petit débutant !

Ray coinça un doigt sous la crosse du pistolet d’Ender et le tira vers le champ de force qui cachait la salle de bataille.

— On va voir de quoi tu es capable, à présent, Ender. Dès que la porte s’ouvrira, tu sauteras et tu fileras droit sur la porte ennemie.

Suicide. Destruction dépourvue d’intérêt et de sens. Mais, à présent, il devait exécuter les ordres : c’était une bataille, pas l’école. Ender ragea silencieusement ; puis se calma.

— Excellent, commandant, dit-il. La direction dans laquelle je tirerai sera celle du gros de leurs forces.

Ray rit.

— Tu n’auras pas le temps de tirer, petit con !

Le mur disparut. Ender sauta, saisit les poignées du plafond et se propulsa vers le bas, filant en direction de la porte ennemie.

C’était l’Armée du Mille-Pattes, et elle commençait à peine à franchir la porte alors qu’Ender était déjà au milieu de la salle de bataille. Beaucoup furent en mesure de se mettre à couvert derrière les étoiles, mais Ender avait replié les jambes et, tenant le pistolet entre les cuisses, tirait entre ses jambes et en gelait un grand nombre à mesure qu’ils sortaient.

Ils touchèrent ses jambes mais il disposa de trois secondes précieuses avant qu’ils puissent le toucher au corps et le mettre hors de combat. Il en gela encore plusieurs puis écarta le bras. La main qui tenait le pistolet était pointée en direction du gros des forces de l’Armée du Mille-Pattes. Il tira dans la masse compacte des ennemis, puis ils le gelèrent.

Une seconde plus tard, il s’écrasa contre le champ de force de la porte ennemie et rebondit en tournoyant follement. Il heurta un groupe d’ennemis cachés derrière une étoile ; ils le repoussèrent et il tournoya encore plus rapidement. Il rebondit, incontrôlable, pendant tout le reste de la bataille, bien que la friction de l’air le ralentisse progressivement. Il lui était impossible de savoir combien d’adversaires il avait gelés avant de succomber, mais il se rendit vaguement compte que l’Armée du Rat gagnait encore, comme d’habitude.

Après la bataille, Ray ne lui adressa pas la parole. Ender était toujours en tête du classement, puisqu’il avait gelé trois adversaires, en avait mutilé deux et endommagé sept. Il ne fut plus question de désobéissance ou du droit d’utiliser le bureau. Ray resta dans son coin et laissa Ender tranquille.

Dink Meeker décida de travailler la sortie immédiate du couloir – l’attaque d’Ender, tandis que les adversaires étaient encore en train de sortir, avait été dévastatrice.

— Si un seul homme peut faire de tels dégâts, imaginez ce que peut faire une cohorte !

Dink obtint du Major Anderson qu’une porte soit ouverte au milieu de la paroi, même pendant les entraînements, afin qu’ils puissent s’entraîner dans les conditions réelles d’une bataille. La nouvelle se répandit. Par la suite, il devint impossible de réfléchir cinq, dix ou quinze secondes dans le couloir. Le jeu s’était transformé.

D’autres batailles. Cette fois, Ender tint véritablement sa place dans la cohorte. Il commit des erreurs. Des accrochages furent perdus. Il fut deuxième, au classement, puis quatrième. Puis il commit moins d’erreurs et se sentit mieux intégré dans la structure de la cohorte, de sorte qu’il regagna la troisième place, la deuxième, puis la première.

Après l’entraînement, un après-midi, Ender resta dans la salle de bataille. Il avait remarqué que Dink Meeker allait généralement dîner tard et il supposa que c’était pour s’entraîner davantage. Ender n’avait pas très faim et voulait voir ce que Dink mettait au point en secret.

Mais Dink ne s’entraîna pas. Il resta près de la porte, fixant Ender.

Ender se tenait de l’autre côté de la salle, fixant Dink.

Ils ne parlaient pas. Il était évident que Dink attendait qu’Ender s’en aille. Il était tout aussi évident qu’Ender s’y refusait.

Dink tourna le dos à Ender, quitta méthodiquement sa combinaison de combat puis exerça une légère poussée sur le sol. Il dériva lentement vers le centre de la salle, très lentement, son corps se détendant presque complètement, de sorte que ses mains et ses bras paraissaient pris dans les courants d’air presque inexistants de la salle.

Après la vitesse et la tension de l’entraînement, l’exercice physique, la vigilance, le voir ainsi flotter était reposant. Il fit cela pendant une dizaine de minutes, jusqu’au moment où il atteignit une autre paroi. Puis il poussa plutôt brutalement, regagna sa combinaison et l’enfila.

— Viens ! dit-il à Ender.

Ils se rendirent au dortoir. La salle était vide puisque tous les élèves étaient en train de dîner. Ils regagnèrent chacun leur couchette et se changèrent, remettant leur uniforme. Ender alla s’immobiliser près de la couchette de Dink et attendit que celui-ci ait terminé de se changer.

— Pourquoi es-tu resté ? demanda Dink.

— J’avais pas faim.

— Eh bien, à présent tu sais pourquoi je ne suis pas commandant.

Ender s’était posé la question.

— En fait, on m’a promu trois fois, et j’ai refusé.

— Refusé ?

— Ils m’ont pris mon placard, ma couchette, et mon bureau, ils m’ont affecté dans une cabine de commandant et m’ont donné une armée. Mais je me suis contenté de rester dans la cabine jusqu’à ce qu’ils cèdent et me remettent dans l’armée de quelqu’un d’autre.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas qu’ils me fassent cela. Je ne peux pas croire que tu n’as pas encore compris, Ender. Mais je suppose que tu es jeune. Les autres armées ne sont pas l’ennemi. Ce sont les profs qui sont les ennemis. Ils nous obligent à nous combattre, à nous haïr. Le jeu est tout. Gagner, gagner, gagner. Cela ne rime à rien. Nous nous tuons, nous faisons n’importe quoi pour vaincre et, pendant ce temps, tous ces vieux salauds nous espionnent, nous étudient, trouvent nos points faibles, décident si nous sommes ou non assez forts. Assez forts pour quoi ? J’avais six ans quand on m’a conduit ici. Nom de Dieu, qu’est-ce que je savais ? Ils ont décidé que je convenais au programme, mais personne ne m’a demandé si le programme me convenait.

— Alors, pourquoi ne rentres-tu pas chez toi ?

Dink eut un sourire amer.

— Parce que je ne peux pas renoncer au jeu.

Il tira sur le tissu de la combinaison de combat posée sur le lit.

— Parce que j’aime ça.

— Alors, pourquoi ne pas être commandant ?

Dink secoua la tête.

— Jamais. Regarde ce que Ray est devenu. Il est fou. Ray le Nez ! Il dort ici, pas dans sa cabine. Pourquoi ? Parce qu’il a peur d’être seul, Ender. Il a peur du noir.

— Ray ?

— Mais on l’a nommé commandant, de sorte qu’il est obligé d’agir en conséquence. Il ne sait pas ce qu’il fait. Il gagne, mais cela le terrifie encore plus parce qu’il ne sait pas pourquoi il gagne, sauf que j’y suis pour quelque chose. À tout moment, on peut découvrir que Ray n’est pas un général israélien magique, capable de gagner quelles que soient les circonstances. Il ne sait pas pourquoi on gagne ou on perd. Personne ne le sait.

— Cela ne signifie pas qu’il est fou, Dink.

— Je sais, tu es ici depuis un an, tu crois que ces gens sont normaux. Eh bien, ils ne le sont pas. Nous ne le sommes pas. Je regarde la bibliothèque, je fais apparaître des livres sur mon bureau. Des vieux, parce qu’ils ne nous autorisent pas à avoir les nouveaux, mais j’ai une idée assez précise de ce que sont les enfants, et nous ne sommes pas des enfants. Les enfants peuvent se perdre, parfois, et personne ne s’en inquiète. Les enfants ne sont pas dans des armées, ils ne sont pas commandants, ils ne dirigent pas quarante gosses, c’est plus que ce que l’on peut supporter sans devenir fou.

Ender tenta de se souvenir des enfants qu’il avait connus à l’école, dans sa ville. Mais il ne put évoquer que Stilson.

— J’avais un frère. Un type normal. Il n’y avait que les filles qui l’intéressaient. Et voler. Il voulait voler. Il jouait au ballon avec les autres. Un jeu où il fallait faire passer le ballon dans un anneau ; ils dribblaient dans les couloirs jusqu’à ce qu’un agent leur confisque le ballon. On s’amusait bien. Il m’apprenait à dribbler quand j’ai été pris.

Ender se souvint de son frère, et le souvenir ne fut pas agréable. Dink interpréta mal l’expression du visage d’Ender.

— Ouais, je sais, on n’est pas censé parler de chez soi. Mais nous venons bien de quelque part. L’École de Guerre ne nous a pas créés, tu sais. L’École de Guerre n’a jamais rien créé. Elle se contente de détruire. Et nous nous souvenons tous de chez nous. Peut-être pas des choses agréables, mais nous nous souvenons et, ensuite, nous mentons en feignant… Écoute, Ender, comment se fait-il que personne ne parle de chez soi, jamais ? Cela ne montre-t-il pas à quel point c’est important ? Le fait que personne ne reconnaisse que… Oh, merde.

— Non, ce n’est rien, dit Ender. Je pensais seulement à Valentine. Ma sœur.

— Je ne voulais pas te rendre triste.

— Ça va. Je ne pense pas beaucoup à elle, parce que cela me fait toujours… ça.

— C’est exact, nous ne pleurons jamais. Seigneur, je n’avais pas pensé à cela ! Personne ne pleure. Nous tentons vraiment d’être des adultes. Exactement comme nos Pères. Je parie que ton Père était comme toi. Je parie qu’il ne disait rien, supportait tout puis éclatait et…

— Je ne suis pas comme mon Père.

— Alors, peut-être que je me trompe. Mais prends Bonzo, ton ancien commandant. Il est gravement atteint par l’honneur espagnol. Il ne peut pas se permettre la moindre faiblesse. Être meilleur que lui, c’est l’insulter. Être plus fort, c’est comme lui couper les couilles. C’est pour cela qu’il te hait, parce que tu n’as pas souffert quand il t’a puni. Il te hait à cause de cela et il a vraiment envie de te tuer. Il est fou. Ils sont tous fous.

— Et toi, tu ne l’es pas ?

— Moi aussi je suis fou, petit, mais, au moins, quand je suis très fou, je flotte tout seul dans l’espace et la folie, elle sort de moi, elle rentre dans les murs et elle ressort que quand il y a des batailles et que les petits garçons se cognent dedans et la font gicler.

Ender sourit.

— Et toi aussi tu seras fou, ajouta Dink. Viens, allons manger.

— Peut-être peut-on être commandant sans être fou. Peut-être que le fait de connaître la folie signifie que tu n’es pas obligé de la subir.

— Je ne laisserai pas ces salauds me commander, Ender ! Ils t’ont repéré, toi aussi, et ils n’ont pas l’intention d’être tendres avec toi. Regarde ce qu’ils t’ont déjà fait.

— La seule chose qu’ils ont faite, c’est me promouvoir.

— Et ça te facilite la vie ?

Ender rit et secoua la tête.

— Alors, tu as peut-être raison.

— Ils croient qu’ils te tiennent. Te laisse pas faire.

— Mais c’est pour cela que je suis venu, rappela Ender. Pour qu’ils fassent de moi un outil. Pour sauver le monde.

— Je ne peux pas croire que tu y croies encore.

— À quoi ?

— La menace des doryphores. Sauver le monde. Écoute, Ender, si les doryphores voulaient encore nous attaquer, ils seraient déjà là. Il n’y a pas de nouvelle invasion. On les a battus et ils sont partis.

— Mais les vidéos…

— Elles sont toutes de la Première et de la Deuxième Invasions. Tes grands-parents n’étaient pas encore nés quand Mazer Rackham les a détruits. Regarde. C’est tout faux. Il n’y a pas de guerre, et ils nous manipulent, c’est tout.

— Mais pourquoi ?

— Parce que tant que les gens auront peur des doryphores, la F.I. conservera le pouvoir, et que tant que la F.I. garde le pouvoir, certains pays peuvent maintenir leur hégémonie. Mais continue de regarder les vidéos, Ender. Les gens ne vont pas tarder à comprendre cette magouille et il y aura une guerre civile qui mettra un terme à toutes les guerres. C’est ça, la menace, Ender, pas les doryphores. Et dans cette guerre, quand elle éclatera, nous ne serons pas amis, toi et moi. Parce que tu es américain, comme nos chers profs, et moi pas.

Ils allèrent au réfectoire et mangèrent en parlant d’autre chose. Mais Ender ne pouvait s’empêcher de penser à ce que Dink avait dit. L’École de Guerre était tellement repliée sur elle-même, le jeu comptait tellement dans l’esprit des enfants, qu’Ender avait oublié qu’il existait un monde en dehors. Honneur espagnol. Guerre civile. Politique. L’École de Guerre était, en fait, toute petite, pas vrai ?

Mais Ender ne tirait pas les mêmes conclusions que Dink. Les doryphores existaient. La menace était réelle. La F.I. contrôlait beaucoup de choses, mais elle ne contrôlait pas les vidéos et les réseaux. Pas dans le pays d’origine d’Ender. Aux Pays-Bas, où Dink était né, après trois générations d’hégémonie russe, tout était peut-être contrôlé, mais Ender savait que les mensonges ne pouvaient durer en Amérique. Du moins le croyait-il.

Il croyait, mais la graine du doute était là et, de temps en temps, produisait une petite racine. La croissance de cette graine changeait tout. Elle amena Ender à prêter attention à ce que les gens pensaient, plutôt qu’à ce qu’ils disaient. Elle le rendit méfiant.

Il n’y avait pas autant de garçons, à l’entraînement du soir, pas la moitié.

— Où est Bernard ? demanda Ender.

Alai ricana. Shen ferma les yeux et prit une expression de méditation béate.

— Tu n’es pas au courant ? demanda un autre garçon, un Nouveau d’un groupe différent. On raconte que les Nouveaux qui viennent à tes séances d’entraînement n’arriveront jamais à rien dans les armées. On raconte que les commandants n’accepteront pas les soldats déformés par ton entraînement.

Ender hocha la tête.

— Mais à mon avis, reprit le Nouveau, je deviendrai un très bon soldat, et un commandant intelligent sera bien obligé de me prendre. Hein ?

— Eh ! fit Ender sur un ton sans réplique.

Ils commencèrent l’entraînement. À peu près une demi-heure plus tard, alors qu’ils s’entraînaient à prendre appui sur des soldats gelés pour changer de direction, plusieurs commandants, en uniformes différents, entrèrent. Ils notèrent ostensiblement des noms.

— Hé, cria Alai, ne vous trompez pas en écrivant mon nom !

Le lendemain soir, les garçons étaient moins nombreux. Ender apprit des choses – des petits Nouveaux battus dans les toilettes, victimes d’accidents au réfectoire ou dans la salle de jeux, ou bien privés de leurs dossiers par des grands qui avaient pénétré le système de sécurité primitif protégeant les bureaux des Nouveaux.

— Pas d’entraînement ce soir, dit Ender.

— C’est ce qu’on va voir, nom de Dieu ! cria Alai.

— Laisse passer quelques jours. Je ne veux pas que l’on fasse du mal aux petits.

— Si tu renonces un seul soir, ils vont se dire que ce genre de chose marche. Exactement comme si tu avais reculé devant Bernard, quand il était un fumier.

— En plus, ajouta Shen, on n’a pas peur et on s’en fiche, alors il faut que tu continues. Nous avons besoin d’entraînement, et toi aussi.

Ender se souvint de ce que Dink avait dit. Le jeu était trivial, comparativement au reste du monde. À quoi bon consacrer toutes ces soirées à un jeu stupide ?

— De toute façon, nous ne faisons pas grand-chose, dit Ender.

Il prit la direction de la sortie. Alai l’arrêta.

— Ils t’ont terrorisé, toi aussi ? Ils t’ont foutu des claques dans les toilettes ? Ils t’ont fourré le nez dans la pisse ? On t’a fourré un pistolet dans le cul ?

— Non, répondit Ender.

— Tu es toujours mon ami ? demanda Alai, plus calmement.

— Oui.

— Alors, je suis toujours ton ami, Ender, et je reste et je m’entraîne avec toi.

Les grands revinrent, mais les commandants étaient moins nombreux. Ils appartenaient presque tous aux deux mêmes armées. Ender reconnut l’uniforme des Salamandres. Et même quelques Rats. Ils ne notèrent pas de noms, cette fois-là. Ils raillèrent, crièrent et se moquèrent tandis que les Nouveaux s’efforçaient de maîtriser des mouvements difficiles avec des muscles mal entraînés. Quelques garçons commencèrent à s’énerver.

— Écoutez-les, leur dit Ender. N’oubliez pas les mots. Si vous voulez rendre votre ennemi fou, criez-lui ce genre de chose. La folie lui fera faire des bêtises. Mais nous, nous ne devenons pas fous.

Shen reprit l’idée et, après chaque quolibet des grands, fit réciter les mots, très fort, cinq ou six fois, par un groupe de quatre Nouveaux. Lorsqu’ils commencèrent à chanter les insultes comme des comptines, quelques grands se lancèrent dans leur direction avec l’intention de les frapper.

Les combinaisons de combat étaient conçues pour des guerres livrées avec de la lumière inoffensive ; elles n’offraient que peu de protection et gênaient sérieusement les mouvements en cas de combats à mains nues en apesanteur. De toute façon, la moitié des garçons étaient gelés et ne pouvaient pas combattre ; mais la raideur de leurs combinaisons pouvait les rendre utiles. Ender ordonna rapidement à ses Nouveaux de se rassembler dans un coin de la salle. Les grands rirent encore plus forts et ceux qui étaient restés près de la paroi se joignirent à l’attaque, constatant que le groupe d’Ender reculait.

Ender et Alai décidèrent de lancer un soldat gelé sur l’ennemi. Un Nouveau gelé frappa casque en avant, et les deux assaillants filèrent dans des directions opposées. Le plus âgé se tenait la poitrine à l’endroit où le casque l’avait touché, et hurlait de douleur.

La plaisanterie était terminée. Les autres grands se lancèrent dans la bataille. Ender n’espérait guère que les petits pourraient s’en sortir sans blessures. Mais l’ennemi arrivait sans organisation ni coordination ; ils n’avaient jamais travaillé ensemble tandis que la petite armée d’Ender, bien qu’elle ne comprenne que douze membres, avait l’habitude de travailler d’un bloc.

— Nova ! cria Ender.

Les grands rirent. Ils se disposèrent en trois groupes, les pieds joints, accroupis, se tenant par les mains, de sorte qu’ils constituaient de petites étoiles contre la paroi.

— Nous allons les contourner et gagner la porte ; maintenant !

À ce signal, les étoiles éclatèrent, chaque garçon se lançant dans une direction différente, mais suivant une trajectoire lui permettant de rebondir et de gagner la porte. Comme tous les ennemis étaient au milieu de la salle, où les changements de trajectoire étaient plus difficiles, ce fut une manœuvre facile à réaliser.

Ender s’était propulsé de façon à rejoindre le soldat gelé qu’il avait utilisé comme projectile. Le garçon n’était plus gelé et Ender le saisit, le fit pivoter et le lança en direction de la porte. Malheureusement, cela eut pour conséquence d’envoyer Ender dans la direction opposée, à vitesse réduite. Seul, il dérivait lentement, et à l’autre extrémité de la salle de bataille, où les grands étaient rassemblés. Il se retourna, afin de s’assurer que tous ses soldats étaient bien en sécurité contre la paroi opposée.

Pendant ce temps, furieux et désorganisés, les ennemis le repérèrent. Ender calcula le moment où il atteindrait la paroi, et pourrait se lancer à nouveau. Trop tard. Plusieurs ennemis s’étaient déjà propulsés dans sa direction. Avec stupéfaction, Ender reconnut le visage de Stilson parmi eux. Puis il frémit et se rendit compte qu’il s’était trompé. Néanmoins, c’était la même situation et, cette fois, ils n’attendraient pas qu’un combat singulier règle la question. Il n’y avait pas de chef, à la connaissance d’Ender, et tous les garçons étaient nettement plus grands que lui.

Toutefois, il avait appris quelques trucs concernant l’esquive, dans ses cours d’autodéfense, ainsi que d’autres, relatifs à la physique des objets en mouvement. Les batailles du jeu n’en venaient jamais au combat à mains nues – on ne heurtait jamais un ennemi qui n’était pas gelé. De sorte que, pendant les quelques secondes dont il disposa, Ender se positionna de façon à recevoir ses invités.

Heureusement, ils étaient tout aussi ignorants que lui du combat en apesanteur, et ceux qui tentèrent de le frapper constatèrent que donner un coup était pratiquement inefficace puisque le corps basculait en arrière aussi rapidement que le poing filait vers l’avant. Mais certains membres du groupe avaient l’intention de casser des os, comme Ender ne tarda pas à le constater. Toutefois, il n’avait pas l’intention de les attendre.

Il en prit un par le bras et le lança de toutes ses forces. Cela écarta Ender de la trajectoire de l’assaut, sans pour autant le rapprocher de la porte.

— Ne bougez pas ! cria-t-il à ses amis qui, de toute évidence, se préparaient à venir à son secours. Ne bougez surtout pas !

Quelqu’un prit Ender par le pied. La force de l’étreinte lui procura un point d’appui ; il put appuyer fermement le pied sur l’oreille et l’épaule de l’autre garçon, qui cria et lâcha prise. Si le garçon avait lâché prise immédiatement, il se serait fait beaucoup moins mal et la manœuvre aurait pu permettre à Ender de s’éloigner. Mais il tenait bon ; son oreille fut arrachée, dans un nuage de sang, et Ender perdit encore de la vitesse.

Trois garçons convergeaient sur lui, à présent, et, cette fois, ils étaient organisés. Néanmoins, ils devaient se saisir de lui avant de le frapper. Ender se positionna de telle façon que deux d’entre eux le prennent par les pieds, ce qui lui laissait les mains libres pour s’occuper du troisième.

Ils mordirent à l’appât. Ender saisit le troisième par les épaules de sa chemise et le monta brutalement, lui donnant un coup de casque en plein visage. À nouveau, le hurlement et le sang. Les deux garçons qui lui tenaient les jambes les tordaient, le tournant. Ender jeta sur l’un d’entre eux le garçon au nez ensanglanté ; ils s’emmêlèrent et la jambe d’Ender fut libérée. Il fut ensuite facile, en utilisant le point d’appui fourni par le garçon, de lui donner un coup de pied dans le bas-ventre puis de se projeter en direction de la porte. Il ne disposait pas d’une bonne poussée, de sorte que sa vitesse n’avait rien de spécial, mais cela n’avait pas d’importance. Personne ne le suivait.

Il rejoignit ses amis près de la porte. Ils le tirèrent jusqu’à la porte. Ils riaient et lui donnaient des claques dans le dos.

— T’es teigneux ! disaient-ils. T’es terrifiant. T’es une flamme !

— L’entraînement est terminé, dit Ender.

— Ils reviendront demain, dit Shen.

— Cela ne les avancera pas, répondit Ender. S’ils viennent sans combinaison, nous ferons la même chose. S’ils viennent avec, nous les gèlerons.

— Et puis, ajouta Alai, les profs ne laisseront pas faire.

Ender se souvint de ce que Dink lui avait dit, et se demanda si Alai avait raison.

— Hé, Ender ! cria un des grands, tandis qu’Ender quittait la salle de bataille. T’es rien, mec. Tu seras rien !

— Bonzo, mon ancien commandant, commenta Ender. Je crois qu’il ne m’aime pas.

Ender vérifia les registres sur son bureau, ce soir-là. Quatre garçons étaient à l’infirmerie. Le premier avec une côte cassée, le deuxième avec un testicule meurtri, le troisième avec une oreille arrachée, le quatrième avec le nez cassé et une dent déchaussée. Dans tous les cas, la cause de la blessure était la même :

COLLISION ACCIDENTELLE EN APESANTEUR

Si les professeurs laissaient cela apparaître sur le rapport officiel, il était évident qu’ils n’avaient pas l’intention de punir qui que ce soit à cause de la vilaine bagarre qui s’était déroulée dans la salle de bataille. Vont-ils rester sans rien faire ? S’intéressent-ils à ce qui se passe dans cette école ?

Comme il avait regagné le dortoir plus tôt que de coutume, Ender demanda le jeu sur son bureau. Il était resté longtemps sans l’utiliser. Si longtemps qu’il ne recommença pas à l’endroit où il l’avait laissé. Il reprit au cadavre du Géant. Mais, à présent, le cadavre était presque méconnaissable, sauf si on reculait pour l’examiner. Le corps était devenu une colline couverte d’herbe et de plantes grimpantes. Seule l’arête du visage du Géant était encore visible, et c’était de l’os blanchi, semblable à du grès au sommet d’une colline érodée.

Ender n’avait guère envie de se battre avec les enfants-loups, mais il constata avec surprise qu’ils n’étaient pas là. Peut-être, une fois tués, disparaissaient-ils définitivement. Cela l’attrista un peu.

Il descendit sous terre et, par les tunnels, gagna la plate-forme dominant la belle forêt. Il sauta et, à nouveau, fut transporté par un nuage qui le déposa dans le donjon du château.

Le tapis se transforma une nouvelle fois en serpent mais, cette fois, Ender n’hésita pas. Il posa le pied sur la tête du serpent et la lui écrasa. Il se tordit sous lui, de sorte qu’il appuya plus fort. Finalement, il s’immobilisa. Ender le ramassa et le secoua, jusqu’à ce qu’il se déroule complètement et que les motifs du tapis disparaissent. Puis, traînant toujours le serpent derrière lui, il chercha un moyen de sortir.

Toutefois, il trouva un miroir. Et, dans le miroir, il vit un visage qu’il identifia facilement. C’était Peter, du sang coulant sur le menton et une queue de serpent lui sortant de la bouche.

Ender cria et écarta violemment le bureau. Son éclat de voix inquiéta les quelques autres enfants présents dans le dortoir, mais il s’excusa et leur dit que ce n’était rien. Ils s’en allèrent. Il regarda à nouveau son bureau. Son personnage était toujours là, fixant le miroir. Il voulut saisir un meuble et casser le miroir avec, mais il était impossible de les déplacer. De plus, on ne pouvait arracher le miroir. Finalement, Ender lança le serpent dessus. Le miroir vola en éclats, découvrant un trou dans le mur. Du trou, sortirent des dizaines de petits serpents qui se mirent aussitôt à mordre le personnage d’Ender. Arrachant frénétiquement les serpents, le personnage s’effondra et mourut dans un grouillement de petits reptiles.

L’écran s’obscurcit et des mots apparurent :

NOUVELLE PARTIE ?

Ender renonça et rangea son bureau.

Le lendemain, plusieurs commandants vinrent voir Ender, ou lui envoyèrent des soldats, pour lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’ils pensaient que l’entraînement supplémentaire était une bonne idée, qu’il devait continuer. Et, afin de s’assurer que personne ne les ennuierait, ils enverraient des soldats, qui avaient besoin d’entraînement, se joindre à eux.

— Ils sont aussi grands que les doryphores qui vous ont attaqués hier soir. Ils y réfléchiront à deux fois.

Au lieu des douze garçons habituels, il y en eut quarante-cinq, ce soir-là, davantage qu’une armée, et, soit à cause de la présence des grands, soit parce qu’ils en avaient eu assez la première fois, les ennemis ne vinrent pas.

Ender ne reprit pas son jeu. Mais il le vécut dans ses rêves. Il se souvenait continuellement de la façon dont il avait écrasé le serpent, arraché l’oreille du garçon, détruit Stilson et cassé le bras de Bernard. Puis il se redressait, tenant le cadavre de son ennemi et découvrait le visage de Peter dans le miroir. Ce jeu me connaît trop bien. Ce jeu dit des mensonges écœurants. Je ne suis pas Peter. Je n’ai pas le meurtre dans le cœur.

Puis la peur la plus terrifiante, celle d’être effectivement un tueur, mais plus efficace que Peter ; que ce soit cette caractéristique qui plaise aux professeurs. Ils ont besoin de tueurs pour les guerres contre les doryphores. De gens capables d’écraser la tête des ennemis sous leur talon et de répandre leur sang dans l’espace.

Eh bien, je suis le salaud avide de sang que vous vouliez quand vous avez autorisé ma conception. Je suis votre outil et quelle différence cela fait-il si je déteste la partie de moi-même dont vous avez besoin ? Quelle différence cela fait-il si, quand les petits serpents m’ont tué, dans le jeu, j’étais d’accord avec eux, et j’étais content ?

9

LOCKE ET DÉMOSTHÈNE

— « Je ne vous ai pas fait venir pour perdre mon temps. Nom de Dieu, comment l’ordinateur a-t-il fait cela ? »

— « Je ne sais pas. »

— « Comment a-t-il pu se procurer une image du frère d’Ender et la glisser dans la structure du Pays des Fées ? »

— « Colonel Graff, je n’étais pas là quand il a été programmé. Je sais seulement que l’ordinateur n’a jamais conduit qui que ce soit à cet endroit avant. Le Pays des Fées est bizarre, mais ce n’est plus le Pays des Fées. C’est au-delà du Bout du Monde, et… »

— « Je connais les noms des endroits. Mais je ne sais pas ce qu’ils signifient. »

— « Le Pays des Fées a été programmé. Il est mentionné ici et là. Mais le Bout du Monde n’est indiqué nulle part. Nous n’en avons aucune expérience. »

— « Je n’aime pas l’idée que l’ordinateur s’amuse ainsi avec l’esprit d’Ender. Peter Wiggin est le personnage le plus important de son existence, à l’exception peut-être de sa sœur, Valentine. »

— « Et le jeu est conçu pour participer à leur formation, les aider à trouver des mondes où ils se sentent bien. »

— « Vous ne comprenez pas, n’est-ce pas, Major Imbu ? Je ne veux pas qu’Ender se trouve bien, au Bout du Monde. Nous ne sommes pas ici pour qu’on se sente à l’aise au Bout du Monde ! »

— « Le Bout du Monde dans le jeu n’est pas nécessairement la fin de l’Humanité dans la guerre des doryphores. Il a, du point de vue d’Ender, un sens particulier. »

— « Bien. Quel sens ? »

— « Je ne sais pas, Colonel. Je ne suis pas le petit. Posez-lui la question. »

— « Major Imbu, c’est à vous que je pose la question. »

— « Il peut y avoir des milliers de sens. »

— « Proposez-en un. »

— « Nous avons isolé ce garçon. Peut-être souhaite-t-il la fin de ce monde, de l’École de Guerre. Ou bien peut-être est-ce la fin du monde où il a grandi, quand il était petit, son foyer, par opposition à l’existence qu’il mène ici. Ou peut-être est-ce sa façon de supporter le fait qu’il a brisé plusieurs autres garçons, depuis qu’il est ici. Ender est sensible, vous savez, et il a fait des choses plutôt laides au corps des autres, de sorte qu’il souhaite peut-être la fin de ce monde-là. »

— « Ou aucune de ces solutions. »

— « Le jeu établit une relation entre l’enfant et l’ordinateur. Ensemble, ils créent des histoires. Les histoires sont vraies, dans le sens où elles reflètent la réalité de la vie de l’enfant. Je n’en sais pas davantage. »

— « Et moi, je vais vous dire ce que je sais, Major Imbu. L’image de Peter Wiggin ne peut pas provenir des archives que nous avons ici. Nous n’avons rien sur lui, électroniquement ou autrement, depuis qu’Ender est ici. Et cette image est plus récente. »

— « Il ne s’est écoulé qu’un an et demi, Colonel. Dans quelle mesure un garçon peut-il changer, dans cet intervalle ? »

— « Il est peigné d’une façon totalement différente, à présent. Ses dents ont été remplacées. J’ai reçu des photos récentes et j’ai fait la comparaison. La seule façon dont l’ordinateur de l’École de Guerre a pu se procurer ces images, c’est en les prenant dans un ordinateur de la Terre. Et pas obligatoirement une machine reliée à la F.I. Cela exigerait des pouvoirs de réquisition. Nous ne pouvons pas simplement aller prendre une image dans l’ordinateur de l’école de Guilford, Caroline du Nord. Un responsable de l’école a-t-il donné son autorisation ? »

— « Vous ne comprenez pas, Colonel. L’ordinateur de l’École de Guerre n’est qu’une partie du réseau de la F.I. Si nous voulons une image, nous devons obtenir une autorisation, mais si le programme du jeu décide que l’image est nécessaire… »

— « Il peut aller la chercher. »

— « Pas dans n’importe quelles conditions. Seulement lorsque c’est dans l’intérêt de l’enfant. »

— « D’accord, dans son intérêt. Mais pourquoi ? Son frère est dangereux, son frère a été évincé de ce programme parce que je ne connais pas d’être humain plus malfaisant. Pourquoi compte-t-il tellement, pour Ender ? Pourquoi, après tout ce temps ? »

— « Franchement, Colonel, je ne sais pas. Et le programme du jeu est conçu de telle sorte qu’il ne peut pas nous l’indiquer. Il est même possible qu’il ne le sache pas. C’est un territoire inconnu. »

— « Vous voulez me dire que l’ordinateur fabrique tout cela au fur et à mesure ? »

— « On peut présenter les choses ainsi. »

— « Eh bien, cela me rassure un peu. Je croyais que j’étais le seul. »

Valentine fêta seule le huitième anniversaire d’Ender, dans la cour boisée de leur nouvelle maison de Greensboro. Elle dégagea un coin de terre, brossant les aiguilles de sapin et les feuilles, puis écrivit son nom avec une branche. Ensuite, elle construisit un petit tipi de branches et d’aiguilles, et alluma un feu. Sa fumée s’égara dans les branches de sapin qui se trouvaient au-dessus d’elle. Jusque dans l’espace, se dit-elle. Jusqu’à l’École de Guerre.

Aucune lettre n’était arrivée et, à leur connaissance, leurs lettres ne lui étaient pas parvenues. Après son départ, le Père et la Mère s’installaient autour de la table et programmaient de longues lettres tous les quelques jours. Bientôt, cependant, ce fut une fois par semaine et, comme il n’y avait pas de réponse, une fois par mois. À présent, il était parti depuis deux ans, il n’y avait plus de lettres et personne ne semblait se souvenir de son anniversaire. Il est mort, pensait-elle avec amertume, parce que nous l’avons oublié.

Mais Valentine ne l’avait pas oublié. Elle ne disait pas à ses parents, et surtout pas à Peter, qu’elle pensait souvent à lui et lui écrivait des lettres auxquelles elle savait qu’il ne répondrait pas. Et, quand le Père et la Mère annoncèrent qu’ils allaient quitter la ville et s’installer en Caroline du Nord, Valentine comprit qu’ils n’espéraient plus revoir Ender. Ils quittaient le seul endroit où il savait pouvoir les trouver. Comment Ender les retrouverait-il, parmi ces arbres, sous ce ciel lourd et changeant ? Il avait vécu toute son existence dans les couloirs et, s’il était toujours à l’École de Guerre, il était encore plus loin de la nature. Que penserait-il de cela ?

Valentine savait pourquoi ils s’étaient installés là. C’était à cause de Peter, pour que la vie parmi les arbres et les animaux, la nature sous une forme aussi brute que le Père et la Mère pouvaient imaginer, exercent une influence bénéfique sur leur fils étrange et effrayant. Et, dans un sens, ce fut le cas. Cela plut immédiatement à Peter. Il faisait de longues marches dans la campagne, coupant par bois et par champs, restant parfois absent toute la journée, son sac à dos ne contenant qu’un ou deux sandwiches et son bureau, n’ayant qu’un petit canif dans la poche.

Mais Valentine savait. Elle avait vu un écureuil partiellement écorché, de petites branches clouant ses petites mains et ses petits pieds dans la terre. Elle imagina Peter le prenant au piège, le clouant, puis l’ouvrant soigneusement et écartant la peau sans abîmer l’abdomen, regardant bouger les muscles. Combien de temps l’écureuil avait-il mis pour mourir ? Et, pendant tout ce temps, Peter était resté assis à proximité, appuyé contre l’arbre où se trouvait peut-être le nid de l’écureuil, jouant avec son bureau tandis que la vie de l’écureuil s’écoulait.

Tout d’abord, elle fut horrifiée, et faillit vomir, pendant le dîner, en voyant Peter manger vigoureusement, en l’écoutant parler avec animation. Mais, plus tard, elle réfléchit et se rendit compte que, peut-être, du point de vue de Peter, c’était une sorte de magie, comme ses petits feux ; un sacrifice capable d’apaiser les dieux ténébreux qui se disputaient son âme. Il valait mieux torturer les écureuils que les autres enfants. Peter avait toujours cultivé la douleur, la plantant, la soignant, la dévorant avec avidité lorsqu’elle était mûre ; ces petites doses violentes étaient préférables aux cruautés lugubres infligées aux autres élèves de l’école.

« Un élève modèle », disaient les professeurs. « Si seulement nous en avions cent comme lui, dans notre école ! Il étudie continuellement, rend toujours son travail à temps. Il aime apprendre. »

Mais Valentine savait que c’était une comédie. Peter aimait effectivement apprendre, mais les professeurs ne lui avaient jamais enseigné quoi que ce soit. Il apprenait par l’intermédiaire de son bureau, à la maison, pénétrant dans les bibliothèques et les banques de données, étudiant, réfléchissant et, surtout, parlant avec Valentine. Néanmoins, à l’école, il agissait comme si la leçon puérile du jour le passionnait. Oh, je n’aurais jamais imaginé que les grenouilles étaient ainsi, à l’intérieur, disait-il, puis, à la maison, il étudiait la façon dont l’ADN relie les cellules entre elles pour constituer des organismes. Peter était passé maître dans l’art de la flatterie, et tous ses professeurs marchaient.

Néanmoins, c’était bien. Peter ne se battait plus. Il n’était plus injurieux. Il s’entendait avec tout le monde. C’était un nouveau Peter.

Tout le monde le croyait. Le Père et la Mère le disaient si souvent que Valentine avait envie de hurler. Ce n’est pas un nouveau Peter. C’est le même, mais plus malin.

Malin jusqu’à quel point ? Plus malin que toi, Papa. Plus malin que toi, Maman. Plus malin que tous les gens que vous avez connus.

Mais pas plus malin que moi.

— Je me suis demandé, dit Peter, si je devais te tuer, ou quoi.

Valentine s’appuya contre le tronc d’un sapin, son petit feu n’étant plus que braises rougeoyantes.

— Je t’aime aussi, Peter.

— Ce serait facile. Tu fais toujours ces petits feux stupides. Il suffit de t’assommer et de te brûler. Tu t’enflammes toujours si facilement !

— J’ai envisagé de te castrer pendant ton sommeil.

— Non, ce n’est pas vrai. Tu ne penses à ce genre de chose que lorsque je suis avec toi. Je fais apparaître ce qu’il y a de meilleur en toi. Non, Valentine, j’ai décidé de ne pas te tuer. J’ai décidé que tu m’aiderais.

— Vraiment ?

Quelques années auparavant, les menaces de Peter auraient terrifié Valentine. À présent, toutefois, elle avait moins peur. Bien entendu, elle ne doutait pas qu’il soit capable de la tuer. Peter lui semblait capable de faire les choses les plus horribles. Elle savait également, en outre, que Peter n’était pas fou, pas au sens où il était incapable de se dominer. Il se dominait mieux que tout le monde. À l’exception, peut-être, d’elle-même. Peter était capable de renoncer provisoirement à tous les désirs, si les circonstances l’exigeaient ; il pouvait cacher toutes les émotions. Et, de ce fait, Valentine savait qu’il ne lui ferait jamais de mal dans un accès de rage. Il ne le ferait que si les avantages contrebalançaient les risques. Et ce n’était pas le cas. Dans un sens, elle préférait Peter aux autres, à cause de cela. Il agissait absolument toujours avec intelligence et dans son intérêt. Et, ainsi, pour se protéger, il lui suffisait de veiller à ce que Peter ait davantage intérêt à ce qu’elle soit vivante que morte.

— Valentine, les choses se précipitent. J’ai repéré des mouvements de troupes en Russie.

— De quoi parles-tu ?

— Du monde, Val. Tu connais la Russie ? Le grand Empire ? Le Pacte de Varsovie ? Qui domine l’Eurasie des Pays-Bas au Pakistan ?

— Ils ne publient pas leurs mouvements de troupes, Peter.

— Non, bien entendu, mais ils publient les horaires de leurs trains de marchandises et de voyageurs. J’ai demandé à mon bureau d’analyser ces horaires et de déterminer quand les trains secrets, chargés de soldats, utilisent les mêmes voies. Je l’ai fait sur ces trois dernières années. Depuis trois mois, cela s’est accéléré, ils préparent la guerre. Une guerre terrestre.

— Mais la Ligue ? Les doryphores ?

Valentine ignorait où Peter voulait en venir, mais il lançait souvent des conversations comme celle-ci, discussions pratiques concernant le monde. Cela lui permettait de mettre ses idées à l’épreuve, de les affiner. Dans ces occasions, elle affinait également sa pensée. Elle constatait que, bien qu’elle soit rarement de l’avis de Peter sur ce que le monde devrait être, ils s’opposaient tout aussi rarement sur ce qu’il était effectivement. Ils avaient appris à sélectionner rapidement les informations importantes dans les articles des journalistes ignorants et lisibles. Le troupeau, comme Peter les appelait.

— Le Polemarch est russe, n’est-ce pas ? Et il connaît tout sur la Flotte. Ou bien ils se sont rendu compte que les doryphores ne constituent pas une menace, après tout, ou bien nous sommes sur le point de livrer la grande bataille. D’une façon ou d’une autre, la guerre contre les doryphores arrive à son terme. Ils préparent l’après-guerre.

— S’il y a des mouvements de troupes, ils doivent se dérouler sous le contrôle du Stratèges.

— Ils sont internes au Pacte de Varsovie.

C’était troublant. La façade de paix et de coopération n’avait pratiquement pas été troublée depuis le début des guerres contre les doryphores. Ce que Peter avait détecté était un déséquilibre fondamental dans l’ordre du monde. Elle avait une image mentale, aussi nette qu’un souvenir, de la situation du monde avant que les doryphores le contraignent à la paix.

— Alors, les choses redeviennent comme avant ?

— Quelques changements. Les boucliers sont tels que personne ne se soucie plus des armes nucléaires. Nous devons nous entre-tuer par milliers et non plus par millions. (Peter ricana.)

— Val, cela arrivera forcément. Pour le moment, il existe une flotte et une armée internationale immenses, sous hégémonie américaine. Quand la guerre contre les doryphores sera terminée, toute cette puissance disparaîtra, parce qu’elle repose sur la peur des doryphores. Tout d’un coup, nous regarderons autour de nous et constaterons que les vieilles alliances n’existent plus, qu’elles sont mortes et enterrées, à l’exception d’une seule : le Pacte de Varsovie. Et ce sera le dollar contre cinq millions de lasers. Nous aurons la ceinture d’astéroïdes, mais ils auront la Terre et, là-haut, sans la Terre, on manque rapidement de raisin et de céleri.

Ce qui troublait Valentine était surtout le fait que Peter ne paraissait pas inquiet.

— Peter, pourquoi ai-je l’impression que tu penses que c’est une occasion en or pour Peter Wiggin ?

— Pour nous deux, Val.

— Peter, tu as douze ans. J’en ai dix. Il y a un mot qui s’applique aux gens de notre âge. Nous sommes des enfants, et ils nous traitent comme moins que rien.

— Mais nous ne réfléchissons pas comme les autres enfants, n’est-ce pas, Val ? Nous ne parlons pas comme les autres enfants. Et, surtout, nous n’écrivons pas comme les autres enfants.

— Pour une conversation qui a commencé par des menaces de mort, Peter, il me semble que nous nous éloignons du sujet.

Néanmoins, Valentine s’aperçut qu’elle était enthousiaste. Val écrivait mieux que Peter. Ils le savaient tous les deux. Peter lui-même s’en était aperçu puisqu’il avait dit, un jour, qu’il pouvait toujours voir ce que les gens détestaient le plus, en eux-mêmes, et les injurier, alors que Val pouvait toujours voir ce qu’ils préféraient, et les flatter. C’était une façon cynique de présenter les choses, mais c’était vrai. Valentine était capable d’amener les gens à partager son point de vue – elle pouvait les convaincre du fait qu’ils désiraient ce qu’elle voulait qu’ils désirent. Peter, en revanche, pouvait seulement les amener à avoir peur de ce dont il voulait qu’ils aient peur. Lorsqu’il fit remarquer cela à Val pour la première fois, elle n’accepta pas. Elle voulait croire qu’elle réussissait à convaincre les gens parce qu’elle avait raison, pas parce qu’elle était intelligente. Mais, bien qu’elle se dise et se répète qu’elle ne voulait pas exploiter les gens comme Peter le faisait, elle était heureuse de savoir qu’elle pouvait, à sa manière, les contrôler. Et pas seulement d’une certaine façon, contrôler ce qu’ils avaient envie de faire. Elle avait honte de prendre plaisir à ce pouvoir, pourtant elle constata qu’il lui arrivait de l’utiliser. Pour amener les professeurs à faire ce qu’elle voulait, ou les autres élèves. Pour amener son Père et sa Mère à partager son point de vue. Parfois, elle parvenait même à convaincre Peter. C’était le plus effrayant – cette aptitude à comprendre parfaitement Peter, à se mettre à sa place de façon à pouvoir pénétrer en lui. Elle ressemblait à Peter, bien qu’elle ne voulût pas le reconnaître, bien qu’il lui arrivât parfois d’avoir le courage d’envisager cette possibilité. Tandis qu’il parlait, elle se disait : « Tu rêves de puissance, Peter mais, à ma façon, je suis plus puissante que toi. »

— J’ai étudié l’histoire, dit Peter. J’ai fait des constatations sur les structures du comportement humain. Il y a des périodes où le monde se réorganise et, dans ces périodes, les mots adaptés peuvent transformer le monde. Vois ce que Périclès a fait, à Athènes, et Démosthène…

— Oui, ils ont réussi à détruire deux fois Athènes.

— Périclès, oui, mais Démosthène avait raison, à propos de Philippe…

— Ou l’a provoqué…

— Tu vois ? C’est ce que font généralement les historiens, ils discutent les causes et les effets alors que l’essentiel est qu’il y a des périodes où le monde est dans le flux convenable et où la bonne voix, au bon endroit, peut le transformer. Thomas Paine et Ben Franklin, par exemple. Bismarck. Lénine.

— Ce ne sont pas vraiment des cas parallèles, Peter.

À présent, elle s’opposait à lui par habitude ; elle voyait où il voulait en venir et se disait que c’était peut-être possible.

— Je n’espérais pas que tu comprendrais. Tu crois toujours que les professeurs sont capables de nous enseigner quelque chose.

— Je comprends très bien, Peter. Ainsi, tu te vois en Bismarck.

— Je me vois introduisant des idées dans l’opinion publique. Ne t’est-il jamais arrivé d’avoir pensé une phrase, Val, une chose intelligente, de l’avoir dite puis, deux ou trois semaines plus tard, d’avoir entendu un adulte la dire à un autre, alors qu’ils ne se connaissaient pas ? Ou bien tu la retrouves sur la vidéo, ou dans un réseau.

— J’ai toujours cru que je l’avais déjà entendue et que j’avais seulement l’impression de l’avoir trouvée.

— Tu te trompais. Il y a peut-être, dans le monde, deux ou trois mille personnes aussi intelligentes que nous. Enseignant à de pauvres crétins, ou faisant de la recherche. Rares sont ceux qui occupent effectivement des positions de pouvoir.

— Je suppose que nous sommes ces heureux élus.

— Aussi drôle qu’un lapin à une patte.

— Dont il y a certainement plusieurs exemplaires dans ces bois.

— Sautillant en petits cercles précis.

Cette image horrible fit rire Valentine, qui s’en voulut de trouver cela drôle.

— Val, nous pouvons dire les mots que tout le monde répétera dans deux semaines. Nous pouvons le faire. Nous ne sommes pas obligés d’attendre d’être adultes et mis à l’écart dans une carrière quelconque.

— Peter, tu as douze ans.

— Pas dans les réseaux. Dans les réseaux, je peux prendre n’importe quel nom, et toi aussi.

— Dans les réseaux, nous avons un statut d’élèves. Nous ne pouvons même pas accéder aux discussions importantes, sauf en tant que public, ce qui signifie que nous ne pouvons pas intervenir.

— J’ai un plan.

— Tu en as toujours un.

Elle feignit l’indifférence, mais elle écouta attentivement.

— Nous pouvons accéder aux réseaux, en tant qu’adultes, avec les noms que nous déciderons d’adopter, si Papa nous permet d’utiliser son accès de citoyen.

— Et pourquoi ferait-il cela ? Nous avons déjà notre accès d’élève. Que lui diras-tu ? « J’ai besoin de ton accès de citoyen pour prendre le contrôle du monde » ?

— Non, Val. Moi, je ne lui dirai rien. Toi, tu lui diras que je t’inquiète terriblement, que je fais tout ce que je peux pour bien me tenir à l’école, mais que cela me rend fou parce que je ne peux jamais parler avec des gens intelligents, que tout le monde me méprise parce que je suis jeune, que je ne peux jamais m’entretenir avec mes pairs. Tu peux prouver que je subis une très forte pression.

Valentine pensa au cadavre de l’écureuil, dans les bois, et se rendit compte que cette découverte elle-même faisait partie du plan de Peter. Ou, du moins, il l’avait intégrée à son plan.

— Alors, tu le persuaderas de nous permettre de partager son accès de citoyen. D’y adopter des identités propres, de cacher qui nous sommes afin que les gens nous accordent le respect intellectuel que nous méritons.

Valentine pouvait le défier sur le plan des idées, mais jamais sur des choses comme celles-ci. Elle ne pouvait pas dire : Qu’est-ce qui te fait croire que tu mérites le respect ? Elle connaissait Adolf Hitler. Elle se demanda comment il était à douze ans. Pas aussi intelligent, pas comme Peter, mais probablement assoiffé d’honneurs.

Et que serait devenu le monde si, dans son enfance, il avait été tué par une batteuse ou piétiné par un cheval ?

— Val, dit Peter, je sais ce que tu penses de moi. À ton avis, je ne suis pas un type bien.

Valentine lui lança une aiguille de sapin.

— Une flèche qui te perce le cœur.

— Il y a longtemps que j’ai l’intention de te parler. Mais j’avais peur.

Elle glissa une aiguille de sapin entre ses lèvres et la souffla dans sa direction. Elle tomba presque directement par terre.

— Encore un lancement manqué.

Pourquoi feignait-il d’être faible ?

— Val, j’avais peur que tu ne me croies pas. Que tu ne croies pas que je pourrais le faire.

— Peter, je crois que tu peux faire n’importe quoi, et que tu le feras probablement.

— Mais j’avais encore plus peur que tu me croies et que tu tentes de m’arrêter.

— Allez, menace une nouvelle fois de me tuer, Peter.

Croyait-il sérieusement que son numéro de petit garçon humble pouvait vraiment la tromper ?

— Ainsi, mon sens de l’humour est écœurant. Je regrette. Tu sais que je plaisantais. J’ai besoin de ton aide.

— Tu es exactement ce dont le monde a besoin. Un enfant de douze ans pour résoudre tous ses problèmes.

— Ce n’est pas ma faute si j’ai douze ans. Et ce n’est pas ma faute si l’occasion se présente maintenant. Je suis actuellement en mesure de modeler les événements. Le monde est toujours une démocratie, dans les périodes de flux, et celui qui a la meilleure voix gagnera. Tout le monde croit qu’Hitler est arrivé au pouvoir à cause de ses armées parce qu’elles étaient prêtes à tuer, et c’est partiellement vrai parce que, dans le monde réel, le pouvoir repose toujours sur la menace de la mort et du déshonneur. Mais il est principalement arrivé au pouvoir à cause des mots, les mots qu’il fallait au moment où il fallait.

— J’envisageais justement de te comparer à lui.

— Je ne hais pas les Juifs, Val. Je ne veux détruire personne. Je ne veux pas non plus la guerre. Est-ce si mal ? Je ne veux pas que nous retournions à la situation du passé, voilà tout. Connais-tu les deux guerres mondiales ?

— Oui.

— Nous pouvons revenir à une telle situation. Ou une situation pire. Nous risquons de nous retrouver prisonniers du Pacte de Varsovie. Ce n’est pas une idée séduisante.

— Peter, nous sommes des enfants, tu ne comprends donc pas cela ? Nous allons à l’école, nous grandissons…

Mais, alors même qu’elle résistait, elle voulait qu’il la persuade. Elle voulait qu’il la persuade depuis le commencement.

Mais Peter ne savait pas qu’il avait déjà gagné.

— Si je crois cela, si j’accepte cela, je dois rester sans rien faire et regarder tandis que toutes les occasions s’évanouiront et, quand je serai assez âgé, il sera trop tard. Val, écoute. Je sais ce que tu ressens vis-à-vis de moi, ce que tu as toujours ressenti. J’ai été un frère méchant et désagréable. Je me suis montré cruel avec toi et plus cruel encore avec Ender, avant son départ. Mais je ne vous haïssais pas. Je vous aimais tous les deux, il fallait seulement que je sois… Il fallait que je me domine, comprends-tu ? C’est ma plus grande qualité, je peux voir où se trouvent les points faibles, je suis capable de les atteindre et de les utiliser, je vois ces choses-là sans faire le moindre effort. Je pourrais devenir homme d’affaires et diriger une grande entreprise, je lutterais et manœuvrerais pour arriver au sommet et qu’est-ce que j’aurais obtenu ? Rien. Je veux diriger, Val, je veux dominer quelque chose. Mais je veux que ce soit quelque chose qui en vaille la peine. Je veux accomplir des choses importantes. Une Pax americana dans le monde entier. De sorte que lorsque quelqu’un viendra pour nous vaincre, il constatera que nous nous sommes déjà installés sur mille mondes, que nous vivons en paix et qu’il est impossible de nous détruire. Comprends-tu ? Je veux sauver l’Humanité de l’autodestruction.

Elle ne l’avait jamais entendu parler avec une telle sincérité. Sa voix était dénuée de moquerie et de mensonge. Il s’améliorait, sur ce plan. Ou bien, peut-être, disait-il vraiment la vérité.

— Ainsi, un garçon de douze ans et sa petite sœur vont sauver le monde.

— Quel âge avait Alexandre ? Je ne vais pas réussir du jour au lendemain. Je vais seulement commencer maintenant. Si tu m’aides.

— Je ne crois pas que ce que tu as fait à ces écureuils était une comédie. Je crois que tu l’as fait parce que cela te plaît.

Soudain, Peter se cacha le visage entre les mains et pleura. Val supposa qu’il faisait semblant, mais s’interrogea. Il n’était pas impossible que ce ne soit pas le cas, qu’il l’aime et que, dans cette période d’occasions terrifiantes, il soit prêt à se montrer faible, devant elle, afin de gagner son affection. Il me manipule, se dit-elle, mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas sincère. Ses joues étaient mouillées, lorsqu’il écarta les mains, ses yeux étaient bordés de rouge.

— Je sais, dit-il. C’est de cela dont j’ai vraiment peur. D’être véritablement un monstre. Je n’ai pas envie d’être un tueur, mais je ne peux pas m’en empêcher.

Elle ne l’avait jamais vu manifester une telle faiblesse. Tu es terriblement intelligent, Peter. Tu as économisé ta faiblesse afin de pouvoir l’utiliser pour m’émouvoir. Cependant, elle fut émue. Parce que si c’était vrai, même partiellement, Peter n’était pas un monstre et elle pouvait assouvir sa soif de pouvoir, semblable à celle de Peter, sans craindre de devenir elle-même monstrueuse. Elle savait que Peter calculait, en ce moment même, mais elle croyait que, sous les calculs, il disait la vérité. Elle était bien cachée, mais il avait insisté jusqu’au moment où il avait gagné sa confiance.

— Val, si tu ne m’aides pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Mais si tu étais là associée à tout, tu pourrais m’empêcher de devenir… comme cela. Comme les mauvais.

Elle hocha la tête. Tu fais seulement semblant de partager le pouvoir avec moi, se dit-elle, mais, en fait, c’est moi qui dispose d’un pouvoir sur toi, bien que tu ne le saches pas.

— D’accord. Je t’aiderai.

Dès que le Père eut accepté de partager son accès de citoyen avec eux, ils testèrent l’ambiance. Ils restèrent à l’écart des réseaux exigeant l’utilisation d’un nom réel. Cela ne fut pas difficile car les noms véritables ne concernaient que les questions d’argent. Ils n’avaient pas besoin d’argent. Ils avaient besoin de respect et pouvaient le gagner. Avec des faux noms, sur les réseaux convenables, ils pouvaient être n’importe qui. Vieillards, femmes mûres, n’importe qui, à condition de se montrer prudents dans leur façon d’écrire. Les autres ne verraient que leurs mots, leurs idées. Tous les citoyens partaient à égalité, sur les réseaux.

Ils utilisèrent des noms sans importance, lors de leurs premières tentatives, pas les identités que Peter avait l’intention de rendre célèbres et influentes. Bien entendu, ils ne furent pas invités à prendre part aux grands forums politiques nationaux et internationaux – ils pouvaient seulement y assister tant qu’ils n’étaient pas invités ou élus. Mais ils s’inscrivirent et observèrent, lisant les essais publiés par les grands noms, assistant aux débats par l’intermédiaire de leurs bureaux.

Et, dans les conférences de moindre importance, où les gens ordinaires commentaient les grands débats, ils insérèrent leurs premiers commentaires. Au début, Peter voulut qu’ils soient délibérément provocateurs.

« Nous ne pouvons pas savoir si la façon dont nous écrivons fonctionne si nous n’obtenons pas de réponses – et si nous sommes ternes, personne ne répondra. »

Ils ne furent pas ternes et les gens répondirent. Les réponses transmises par les réseaux publics furent du vinaigre ; les réponses envoyées par la poste, afin que Peter et Valentine soient seuls à les connaître, étaient du poison. Mais ils déterminèrent quels éléments de leur style étaient considérés comme infantiles et immatures. Et ils s’améliorèrent.

Lorsque Peter eut acquis la conviction qu’ils pouvaient se faire passer pour des adultes, ils supprimèrent les anciennes identités et entreprirent d’attirer réellement l’attention.

« Nous devons paraître totalement distincts. Nous écrirons sur des sujets différents à des moments différents. Nous ne ferons jamais référence l’un à l’autre. Tu travailleras essentiellement sur les réseaux de la côte Ouest, et je travaillerai essentiellement dans le Sud. Les problèmes régionaux aussi. Alors, fais bien tes devoirs. »

Ils firent leurs devoirs. Le Père et la Mère s’inquiétaient, de temps en temps, du fait que Peter et Valentine étaient continuellement ensemble, leur bureau sous le bras. Mais ils ne pouvaient pas se plaindre – leurs notes étaient bonnes et Valentine exerçait une excellente influence sur Peter. Elle l’avait transformé. Et Peter et Valentine allaient ensemble dans les bois, lorsqu’il faisait beau, ou bien dans les restaurants et les jardins intérieurs, lorsqu’il pleuvait, et rédigeaient leurs commentaires politiques. Peter conçut soigneusement les deux personnages de façon à ce qu’aucun n’ait toutes ses idées ; il y eut même quelques identités de rechange qu’ils utilisèrent pour introduire des opinions divergentes.

« Il faut que les deux identités aient des partisans, » expliqua Peter.

Un jour, lasse d’écrire et de réécrire jusqu’à ce que Peter soit satisfait, Val désespéra et dit :

— Eh bien, écris toi-même !

— Je ne peux pas, répondit-il. Il ne faut pas qu’ils se ressemblent. Jamais. Tu oublies que, un jour, ils seront tellement célèbres que l’on fera des analyses. Nous devons toujours donner l’impression de gens différents.

De sorte qu’elle continua d’écrire. Son identité principale, dans les réseaux, était Démosthène – Peter avait choisi le nom. Il se faisait appeler Locke. Il s’agissait manifestement de pseudonymes, mais cela faisait partie du plan.

— Avec un peu de chance, ils vont tenter de deviner qui nous sommes.

— Si nous devenons véritablement célèbres, le gouvernement peut toujours obtenir un accès et établir notre identité réelle.

— Lorsque cela arrivera, nous serons tellement installés que cela ne nous gênera guère. Les gens seront peut-être surpris d’apprendre que Locke et Démosthène sont deux enfants, mais ils auront déjà pris l’habitude de nous écouter.

Ils entreprirent d’élaborer des débats à l’intention de leurs personnages. Valentine préparait une déclaration liminaire et Peter inventait un nom jetable qui lui répondait. Sa réponse était intelligente et le débat était animé, avec de nombreuses invectives fondées et une bonne rhétorique politique. Valentine avait un don pour l’allitération, de sorte que ses phrases étaient mémorables. Ensuite, ils introduisaient le débat dans le réseau, séparés par une quantité de temps raisonnable, comme s’ils venaient de composer les réponses. Parfois, quelques correspondants introduisaient des commentaires, mais Peter et Val n’en tenaient généralement aucun compte, ne transformant que très légèrement leurs propres commentaires en fonction de ce qui avait été dit.

Peter enregistrait soigneusement les phrases les plus mémorables, puis effectuait des recherches, de temps en temps, afin de voir si ces phrases apparaissaient ailleurs. Toutes n’étaient pas dans ce cas, mais nombreuses furent celles qui étaient répétées çà et là, et quelques-unes apparurent même dans les grands débats des réseaux de prestige.

— On nous lit, dit Peter. Les idées se répandent.

— Enfin, les phrases.

— C’est le seul instrument de mesure. Écoute, nous avons une influence. Personne ne cite encore notre nom, mais on discute les problèmes que nous soulevons. Nous participons à l’établissement des ordres du jour. Nous réussissons.

— Devons-nous essayer de participer aux grands débats ?

— Non. Nous attendrons qu’on nous le demande.

Ils travaillaient depuis sept mois quand les réseaux de la côte Ouest envoyèrent un message à Démosthène. On lui proposait une chronique hebdomadaire dans un bon réseau d’information.

— Je ne peux pas faire une chronique hebdomadaire, dit Valentine, je n’ai même pas encore eu mes premières règles.

— Il n’y a pas de rapport, releva Peter.

— Pour moi, il y en a un. Je suis encore une petite fille.

— Accepte mais, comme tu préfères que ton identité véritable ne soit pas connue, demande à être payée en temps de réseau. Un nouveau code d’accès dans leur ensemble d’identités.

— De sorte que lorsque le gouvernement me repérera…

— Tu seras seulement une personne capable d’accéder au Réseau d’Appel. L’accès de citoyen de Papa ne sera pas impliqué. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils ont voulu Démosthène avant Locke.

— Le talent accède aux sommets.

En tant que jeu, c’était amusant. Mais Valentine n’aimait pas toutes les positions que Peter faisait prendre à Démosthène. Démosthène devenait un adversaire paranoïaque du Pacte de Varsovie. Cela l’inquiétait parce que c’était Peter qui savait exploiter la peur, dans ce qu’il écrivait – de sorte qu’elle était toujours obligée de lui demander comment faire. En attendant, Locke suivait ses stratégies modérées, compréhensives. Cela se comprenait, dans un sens. Le fait qu’il lui fasse écrire Démosthène signifiait qu’il était également capable de compréhension, et que Locke pouvait aussi jouer sur les peurs des autres. Mais cela avait pour conséquence principale de la lier indissolublement à Peter. Elle ne pouvait pas se séparer de lui et utiliser Démosthène comme elle l’entendait. Elle en serait incapable. Néanmoins, l’inverse était également vrai. Il ne pouvait pas écrire Locke sans elle. Ou bien, pouvait-il ?

— Je croyais que l’objectif était d’unifier le monde. Si j’écris comme tu dis que je devrais le faire, Peter, j’appellerai, en fait, à la guerre pour la suppression du Pacte de Varsovie.

— Pas la guerre, simplement l’ouverture des réseaux et l’interdiction du filtrage. La libre circulation des informations. L’application des réglementations de la Ligue, bon sang !

Sans l’avoir voulu, Valentine se mit à parler dans le style de Démosthène, bien qu’elle n’exprimât manifestement pas ses opinions.

— Chacun sait que, dès le départ, le Pacte de Varsovie devait être considéré comme une entité distincte, relativement à ces réglementations. La circulation internationale est effectivement libre. Mais, au sein des nations du Pacte de Varsovie, c’est un problème intérieur. C’est pour cette raison que les Américains ont pu obtenir l’hégémonie de la Ligue.

— Tu défends l’opinion de Locke, Val. Fais-moi confiance. Tu dois demander la disparition du statut officiel du Pacte de Varsovie. Tu dois susciter la colère de beaucoup de gens. Ensuite, plus tard, lorsque tu estimeras nécessaire d’atténuer…

— Ils cesseront de m’écouter et partiront en guerre.

— Val, aie confiance en moi. Je sais ce que je fais.

— Comment le sais-tu ? Tu n’es pas plus intelligent que moi et, toi non plus, tu n’as jamais fait cela.

— J’ai treize ans et tu en as dix.

— Presque onze.

— Et je sais comment ces choses-là fonctionnent.

— Très bien, je ferai comme tu veux. Mais je ne présenterai pas les choses sous la forme de la liberté ou la mort.

— Tu le feras.

— Et, un jour, quand on nous prendra et qu’on se demandera pourquoi ta petite sœur était un tel foudre de guerre, je parie que tu diras que tu m’as demandé de faire cela.

— Es-tu sûre que tu n’as pas tes règles, petite femme ?

— Je te hais, Peter Wiggin.

Valentine fut encore plus troublée lorsque sa chronique fut reprise par plusieurs réseaux régionaux d’information et que son Père se mit à la lire et à la citer à table.

— Enfin un homme de bon sens, dit-il. (Puis il cita les passages que Valentine détestait particulièrement.) Il est acceptable de travailler avec les hégémonistes russes tant que les doryphores sont là mais, après la victoire, je n’imagine pas que nous puissions accepter l’asservissement virtuel de la moitié de l’humanité, n’est-ce pas, chérie ?

— Je crois que tu prends tout cela trop au sérieux, répondit la Mère.

— Ce Démosthène me plaît. Sa façon de penser me plaît. Je suis surpris qu’il ne soit pas sur les grands réseaux… Je l’ai cherché dans les débats de relations internationales et, tu sais, il n’y a jamais participé.

Valentine perdit l’appétit et quitta la table. Peter la suivit au terme d’un intervalle acceptable.

— Alors, tu n’aimes pas l’idée de mentir à Papa, dit-il. Et alors ? Tu ne lui mens pas. Il ne croit pas que tu sois vraiment Démosthène, et Démosthène ne dit pas ce que tu crois vraiment. Ils s’annulent mutuellement, leur somme est égale à zéro.

— C’est ce type de raisonnement qui rend Locke tellement stupide.

Mais ce qui la gênait n’était pas le fait de mentir à son Père, c’était le fait que son Père soit d’accord avec Démosthène. Elle avait cru que seuls des imbéciles le suivraient.

Quelques jours plus tard, Locke obtint une chronique dans un réseau de Nouvelle-Angleterre, essentiellement pour apporter la contradiction à la chronique extrêmement populaire de Démosthène.

— Pas mal pour deux enfants qui, ensemble, doivent avoir à peu près huit poils pubiens, commenta Peter.

— Il y a du chemin entre écrire une chronique dans un réseau d’information et gouverner le monde, lui rappela Valentine. Tellement long que personne ne l’a encore parcouru.

— Mais si. Du moins l’équivalent moral. Je vais faire des remarques insidieuses sur Démosthène, dans ma première chronique.

— Eh bien, Démosthène ne remarquera même pas l’existence de Locke. Jamais.

— Pour le moment.

Leurs identités étant à présent parfaitement établies par les revenus liés à leurs chroniques, ils n’utilisèrent l’accès de leur Père que pour des identités jetables. La Mère estima qu’ils consacraient trop de temps aux réseaux.

— Trop de travail et pas assez de jeu rend les enfants tristes, rappela-t-elle à Peter.

Peter fit légèrement trembler sa main et répondit :

— Si tu crois que je dois arrêter, je crois que je serai peut-être en mesure de contrôler les choses, à présent, vraiment.

— Non, non, dit la Mère. Je ne veux pas que tu cesses. Mais sois prudent, voilà tout.

— Je suis prudent, Maman.

Il n’y avait aucune différence ; en un an, rien n’avait changé. Ender en était certain pourtant, en un an, tout paraissait avoir tourné à l’aigre. Il était toujours premier au classement et, désormais, personne ne trouvait qu’il ne le méritait pas. À neuf ans, il était chef de cohorte dans l’Armée du Phénix, que commandait Petra Arkanian. Il dirigeait toujours ses entraînements du soir et, à présent, ils étaient suivis par un groupe de soldats d’élite nommés par les commandants, bien que tous les Nouveaux soient toujours acceptés. Alai était également chef de cohorte dans une autre armée, et ils étaient toujours amis ; Shen n’était pas chef, mais il n’y avait pas d’obstacle. Dink Meeker avait fini par accepter un commandement et succédé à Ray le Nez à la tête de l’Armée du Rat. Tout va bien, très bien, je ne pourrais rien demander de plus…

Alors, comment se fait-il que je déteste la vie ?

Il participait aux entraînements et aux parties. Il aimait former les garçons de sa cohorte, et ils le suivaient loyalement. Il avait le respect de tous, et était traité avec déférence pendant les entraînements du soir. Les commandants venaient étudier ce qu’ils faisaient. D’autres soldats, au réfectoire, demandaient la permission de s’asseoir à sa table. Les professeurs eux-mêmes étaient respectueux.

Il y avait tellement de ce foutu respect, qu’il avait envie de hurler.

Il voyait les jeunes de son armée, sortant tout juste de leur groupe de Nouveaux, les regardait jouer et se moquer de leurs chefs lorsqu’ils croyaient que personne ne les observait. Il voyait la camaraderie des vieux amis, qui avaient passé ensemble plusieurs années à l’École de Guerre, qui parlaient et riaient, évoquant des batailles anciennes et des commandants ou des soldats partis depuis longtemps.

Mais, avec ses vieux amis, il n’y avait ni rires ni souvenirs. Seulement le travail. Seulement l’intelligence et la passion du jeu, et rien au-delà. Ce soir-là, pendant l’entraînement, la situation s’était aggravée. Ender et Alai discutaient les détails d’une manœuvre quand Shen arriva, écouta quelques instants puis prit Alai par les épaules et cria soudain :

— Nova ! Nova ! Nova !

Alai éclata de rire et, pendant une ou deux minutes, Ender les regarda évoquer ensemble la bagarre où il avait fallu manœuvrer pour de bon sans points d’appui, lorsqu’ils avaient échappé aux grands et…

Soudain, ils se souvinrent qu’Ender était là.

— Désolé, Ender, dit Shen.

— Désolé ? Pourquoi ? Parce que nous sommes amis ? J’y étais aussi, vous savez ? dit Ender.

Et ils s’excusèrent à nouveau. Retour au travail. Retour au respect. Et Ender comprit qu’ils ne pouvaient imaginer de l’inclure dans leur rire, dans leur amitié.

Comment le pourraient-ils ? Ai-je ri ? Ai-je participé ? Je suis resté là, à les regarder, comme un professeur.

Et c’est comme cela qu’ils me considèrent. Comme un professeur. Un soldat de légende. Pas comme eux. Pas quelqu’un que l’on embrasse et à qui on murmure « Salaam » à l’oreille. Cela n’avait duré qu’aussi longtemps qu’Ender était apparu comme une victime. Lorsqu’il semblait vulnérable. À présent, il était un soldat d’exception et il était complètement, totalement, seul.

Sois complaisant avec toi-même, Ender. Il tapa les mots sur son bureau, allongé sur sa couchette. PAUVRE ENDER. Puis il se moqua de lui-même et effaça les mots. Il n’y a pas un garçon ou une fille, dans cette école, qui ne serait pas content de changer de place avec moi.

Il demanda le jeu. Il traversa, comme il le faisait souvent, le village que les nains avaient construit sur la colline constituée par le cadavre du Géant. Il était facile de construire des murs solides du fait que les côtes avaient déjà la courbe convenable, que l’espace qui les séparait permettait de faire aisément des fenêtres. Le cadavre était divisé en appartements donnant sur un chemin qui suivait la colonne vertébrale du Géant. L’amphithéâtre public était sculpté dans le bassin et le troupeau de poneys broutait entre les jambes du Géant. Ender ne comprenait jamais très bien ce que signifiaient les allées et venues des nains, mais ils ne l’ennuyaient pas lorsqu’il traversait le village, de sorte qu’il ne leur faisait pas de mal.

Il sauta par-dessus le bassin, à la base de la place publique, puis traversa le pâturage. Les poneys s’écartèrent devant lui. Il ne les poursuivit pas.

Ender ne comprenait plus comment fonctionnait le jeu. Autrefois, avant le jour où il avait atteint le Bout du Monde, tout n’était que combats et énigmes – vaincre l’ennemi avant de se faire tuer, ou bien trouver le moyen de franchir les obstacles. À présent, toutefois, personne n’attaquait, il n’y avait pas de guerre et, partout où il allait, il n’y avait pas d’obstacles.

Sauf, naturellement, dans la pièce du château du Bout du Monde. C’était le seul endroit qui soit resté dangereux. Et Ender, bien qu’il ait souvent promis de ne pas le faire, y retournait toujours, tuait le serpent, regardait toujours son frère en face et, toujours, quoi qu’il fasse, mourait.

Cela ne fut pas différent cette fois. Il tenta d’utiliser le poignard posé sur la table pour dégager une pierre en faisant tomber le mortier. Dès qu’il rompit le joint de mortier, l’eau jaillit de la fissure et Ender regarda fixement son bureau tandis que son personnage, qu’il ne pouvait désormais plus contrôler, se débattait frénétiquement dans l’espoir d’éviter la noyade. Les fenêtres de la pièce avaient disparu, l’eau monta et le personnage se noya. Pendant ce temps, dans le miroir, le visage de Peter Wiggin ne le quitta pas des yeux.

Je suis coincé ici, se dit Ender, coincé au Bout du Monde sans possibilité de m’en évader. Et il identifia enfin l’amertume dont il était victime, malgré tous ses succès à l’École de Guerre. C’était le désespoir.

Il y avait des hommes en uniforme, aux entrées de l’école, lorsque Valentine arriva. Ils ne gardaient rien mais semblaient plutôt aller et venir paresseusement comme s’ils attendaient quelqu’un qui se trouvait à l’intérieur. Ils étaient en uniforme des Marines de la F.I., l’uniforme que l’on voyait dans les combats sanglants des vidéos. L’école, ce jour-là, baigna dans une atmosphère romantique ; tous les élèves étaient excités.

Valentine ne l’était pas. Tout d’abord, cela lui fit penser à Ender. Et, ensuite, cela lui fit peur. On avait récemment publié des commentaires violents sur les écrits de Démosthène. Les commentaires et, de ce fait, son travail, avaient été discutés au cours de la conférence publique du réseau des relations internationales, où des personnalités de premier plan avaient attaqué et défendu Démosthène. C’était surtout le commentaire d’un Britannique qui l’inquiétait :

— Que cela lui plaise ou non, Démosthène ne peut garder indéfiniment l’incognito. Il a vexé de trop nombreuses personnes sensées et fait plaisir à de trop nombreux imbéciles pour pouvoir se cacher encore longtemps derrière ce pseudonyme trop pratique. Soit il se démasquera afin de prendre la tête des forces de la stupidité qu’il a suscitées, soit ses ennemis le démasqueront afin de mieux comprendre la maladie produite par un esprit aussi taré et tortueux.

Peter avait été ravi, mais cela n’était pas surprenant. Valentine avait eu peur, du fait que de nombreuses personnalités puissantes supportaient mal la méchanceté de la personnalité de Démosthène, qu’on ne la recherche. La F.I. pouvait le faire, bien que cela soit constitutionnellement impossible au gouvernement américain. Et des soldats de la F.I. étaient rassemblés autour de l’école de Guilford. Pas exactement le genre d’endroit où les Marines de la F.I. avaient l’habitude de recruter.

Elle ne fut pas surprise de voir un message apparaître sur son bureau lorsqu’elle signala sa présence.

VOUS ÊTES PRIÉE DE VOUS RENDRE IMMÉDIATEMENT AU BUREAU DU DOCTEUR LINBERRY

Valentine attendit nerveusement, devant la porte de la principale jusqu’à ce qu’elle ouvre et lui fasse signe d’entrer. Ses derniers doutes disparurent lorsqu’elle vit l’homme corpulent, en uniforme de la F.I., assis dans le seul fauteuil confortable du bureau.

— Tu es Valentine Wiggin ? dit-il.

— Oui, souffla-t-elle.

— Je suis le Colonel Graff. Nous nous connaissons.

Le connaître ? Quand avait-elle entretenu des relations avec la F.I. ?

— Je suis venu te parler confidentiellement de ton frère.

Ce n’est pas seulement moi, alors, se dit-elle. Ils ont également Peter. Ou bien est-ce autre chose ? A-t-il fait des folies ? Je croyais qu’il ne faisait plus de bêtises.

— Valentine, tu parais effrayée. Il n’y a pas de raison. Assieds-toi. Je t’assure que ton frère va bien. Il s’est montré digne de nos espoirs.

Et, avec un soulagement intense, elle se rendit compte que c’était à propos d’Ender qu’ils étaient venus. Ender. Il ne s’agissait pas d’une punition, il s’agissait d’Ender, qui avait disparu depuis longtemps et ne faisait plus partie des plans de Peter. Tu as eu de la chance, Ender. Tu es parti alors que Peter n’avait pas encore pu te prendre au piège de sa conspiration.

— Quel est ton avis sur ton frère, Valentine ?

— Ender ?

— Naturellement.

— Comment pourrais-je avoir un avis sur lui ? J’avais huit ans quand il est parti, et je n’ai jamais eu de nouvelles.

— Docteur Linberry, voulez-vous nous excuser ?

Linberry fut contrariée.

— À la réflexion, docteur Linberry, je crois que nous aurons une conversation beaucoup plus féconde, Valentine et moi, si nous marchons un peu. Dehors. Loin des appareils d’enregistrement que votre adjoint a posés dans cette pièce.

Pour la première fois, Valentine vit le Dr Linberry rester sans voix. Le Colonel Graff souleva un tableau et retira la membrane sensible aux bruits qui était collée sur le mur, ainsi que l’unité émettrice.

— Primitif, estima Graff. Mais efficace. Je croyais que vous étiez au courant.

Linberry prit l’appareil et se laissa lourdement tomber dans son fauteuil. Graff et Valentine sortirent.

Ils marchèrent sur le terrain de football. Les soldats suivirent à distance respectueuse ; ils se séparèrent et se disposèrent en cercle, afin de surveiller un périmètre aussi étendu que possible.

— Valentine, nous avons besoin de ton aide à propos d’Ender.

— Quel genre d’aide ?

— Nous ne savons pas exactement. Il faut que tu définisses la façon dont tu peux nous aider.

— Eh bien, qu’y a-t-il ?

— C’est une partie du problème. Nous ne savons pas.

Valentine ne put s’empêcher de rire.

— Je ne l’ai pas vu depuis trois ans ! Il est continuellement avec vous, là-haut !

— Valentine, l’aller-retour entre l’École de Guerre et la Terre coûte davantage d’argent que ce que ton Père peut gagner pendant toute sa vie. Je ne me déplace pas pour rien.

— Le roi a fait un rêve, dit Valentine, mais il a oublié de quoi il s’agissait, alors il a demandé aux sages de l’interpréter, sinon ils mourraient. Seul Daniel a pu l’interpréter, parce qu’il était prophète.

— Tu lis la Bible ?

— Nous étudions les classiques, cette année. Je ne suis pas prophète.

— Je voudrais pouvoir t’expliquer précisément la situation dans laquelle se trouve Ender. Mais cela prendrait des heures, peut-être même des jours et, ensuite, je serais obligé de te faire enfermer parce que tout cela est strictement confidentiel. Alors, voyons ce que nous pouvons faire avec des informations limitées. Il y a un jeu auquel nos élèves jouent avec l’ordinateur.

Il lui raconta le Bout du Monde, la pièce close et le visage de Peter dans le miroir.

— C’est l’ordinateur qui met l’image à cet endroit. Pourquoi ne pas l’interroger ?

— L’ordinateur ne sait pas.

— Suis-je censée savoir ?

— C’est la deuxième fois, depuis qu’il est chez nous, qu’Ender a entraîné le jeu dans une impasse. Dans une situation qui paraît insoluble.

— A-t-il résolu la première situation ?

— Il y est finalement parvenu.

— Dans ce cas, laissez-lui du temps. Il résoudra probablement celle-ci.

— Je n’en suis pas sûr. Valentine, ton frère est un petit garçon très malheureux.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas grand-chose, pas vrai ?

Pendant quelques instants, Valentine crut que l’homme allait se mettre en colère. Toutefois, il décida de rire.

— Non, pas grand-chose. Valentine, pourquoi Ender voit-il continuellement votre frère Peter dans le miroir ?

— Il ne devrait pas. C’est stupide.

— Pourquoi est-ce stupide ?

— Parce que s’il y a quelqu’un qui soit le contraire d’Ender, c’est Peter.

— De quelle façon ?

Toutes les réponses qui lui vinrent à l’esprit lui parurent dangereuses. Les questions relatives à Peter pouvaient soulever de graves problèmes. Valentine connaissait assez bien le monde pour savoir que personne ne prendrait au sérieux les plans de Peter visant à la domination du monde, que personne n’y verrait une menace pour les gouvernements en place. Mais on pouvait parfaitement décider qu’il était fou et soigner sa mégalomanie.

— Tu te prépares à mentir, releva Graff.

— Je me prépare à cesser de vous parler, répondit Valentine.

— Et tu as peur. De quoi as-tu peur ?

— Je n’aime pas les questions sur ma famille. Laissez ma famille en dehors de tout cela.

— Valentine, je m’efforce de laisser ta famille en dehors de tout cela. Je viens te voir afin d’éviter de soumettre Peter à un ensemble de tests et d’interroger tes parents. Je m’efforce de résoudre le problème rapidement, avec la personne qu’Ender aime le plus au monde, et à qui il fait confiance, peut-être la seule personne qu’il aime et à qui il fasse confiance. Si je ne parviens pas à résoudre le problème de cette façon, nous séquestrerons ta famille et ferons comme nous l’entendons. Ce n’est pas une question banale, et je ne m’en irai pas.

La seule personne qu’Ender aime et à qui il fasse confiance. Elle éprouva de la douleur, des regrets, de la honte, parce que c’était de Peter, désormais, qu’elle était proche, Peter qui constituait le centre de son existence. Pour toi, Ender, j’allume un feu le jour de ton anniversaire. Et j’aide Peter à réaliser son rêve.

— Je n’ai jamais pensé que vous étiez un homme sympathique. Ni quand vous êtes venu chercher Ender ni maintenant.

— Ne fais pas semblant d’être une petite fille ignorante. J’ai vu tes tests, quand tu étais petite et, à présent, il n’y a pas beaucoup de professeurs d’université qui pourraient te suivre.

— Ender et Peter se haïssent.

— Je sais. Tu as dit qu’ils étaient le contraire l’un de l’autre. Pourquoi ?

— Peter est parfois détestable.

— Détestable dans quel sens ?

— Méchant. Simplement méchant, c’est tout.

— Valentine, dans l’intérêt d’Ender, dis-moi ce qu’il fait quand il est méchant.

— Il menace de tuer les gens. Il ne le pense pas. Mais, quand nous étions petits, nous avions peur de lui, Ender et moi. Il nous disait qu’il nous tuerait. En fait, il nous disait qu’il tuerait Ender.

— Nous avons enregistré cela, en partie.

— C’était à cause du moniteur.

— Est-ce tout ?

Alors, elle lui parla des élèves de toutes les écoles fréquentées par Peter. Il ne les frappait jamais, mais cela ne l’empêchait pas de les torturer. Il découvrait ce dont ils avaient honte et le disait à la personne dont ils voulaient gagner le respect. Découvrait ce qui leur faisait peur et veillait à ce qu’ils y soient souvent confrontés.

— Agissait-il ainsi avec Ender ?

Valentine secoua la tête.

— En es-tu sûre ? Ender n’avait-il pas un point faible ? Quelque chose dont il avait peur, ou honte ?

— Ender n’a jamais rien fait dont il puisse avoir honte.

Puis, soudain, succombant à la honte d’avoir oublié et trahi Ender, elle se mit à pleurer.

— Pourquoi pleures-tu ?

Elle secoua la tête. Elle ne pouvait expliquer ce qu’elle ressentait en pensant à son petit frère, qui était si bon, qu’elle avait protégé pendant si longtemps, puis de se souvenir qu’elle était désormais l’alliée de Peter, l’assistante de Peter, l’esclave de Peter dans son projet qu’elle ne contrôlait plus du tout. Ender n’a jamais cédé à Peter, mais j’ai changé, je suis devenue une partie de lui, ce qu’Ender n’a jamais été.

— Ender n’a jamais accepté, dit-elle.

— Quoi ?

— Peter. D’être comme Peter.

En silence, ils suivirent la ligne d’embut.

— Comment Ender pouvait-il être comme Peter ?

Valentine frémit.

— Je vous l’ai déjà dit.

— Mais Ender n’a jamais fait ce genre de chose. Ce n’était qu’un petit garçon.

— Mais nous voulions tous les deux. Nous voulions… tuer Peter.

— Ah.

— Non, ce n’est pas vrai. Nous ne l’avons jamais dit. Ender n’a jamais dit qu’il voulait faire cela. J’y ai seulement… pensé. C’était moi, pas Ender. Il n’a jamais dit qu’il voulait le tuer.

— Que voulait-il ?

— Il voulait simplement ne pas être…

— Être quoi ?

— Peter torture les écureuils. Il les crucifie sur le sol, puis il les écorche vivants et les regarde jusqu’à ce qu’ils meurent. Il faisait cela, il ne le fait plus. Mais il l’a fait. Si Ender avait su cela, s’il l’avait vu, je crois qu’il aurait…

— Il aurait quoi ? Sauvé les écureuils ? Essayé de les soigner ?

— Non, à cette époque, on ne… défaisait pas ce que Peter faisait. Nous ne le mettions pas en colère. Mais Ender était gentil avec les écureuils. Il leur donnait à manger.

— Mais, en leur donnant à manger, il les apprivoisait et il était d’autant plus facile à Peter de les capturer.

Valentine se remit à pleurer.

— Quoi que l’on fasse, cela sert les intérêts de Peter. Tout sert les intérêts de Peter, tout, on ne peut pas y échapper, quoi que l’on fasse.

— Sers-tu les intérêts de Peter ? demanda Graff.

Elle ne répondit pas.

— Peter est-il si mauvais, Valentine ?

Elle acquiesça.

— Peter est-il l’individu le plus mauvais du monde ?

— Comment cela serait-il possible ? Je ne sais pas. Je ne connais personne qui soit plus mauvais.

— Pourtant, Ender et toi, vous êtes son frère et sa sœur. Vous avez les mêmes gènes, les mêmes parents ; comment peut-il être tellement mauvais si…

Valentine pivota sur elle-même et hurla, hurla comme s’il la tuait.

— Ender n’est pas comme Peter ! Il n’est absolument pas comme Peter ! Sauf qu’il est intelligent, c’est tout… dans tous les autres domaines où on peut être comme Peter, il ne lui ressemble pas, absolument pas !

— Je vois, fit Graff.

— Je sais ce que vous pensez, salaud, vous pensez que je me trompe, qu’Ender est comme Peter ! Eh bien, je suis peut-être comme Peter, mais pas Ender, pas du tout, je le lui disais quand il pleurait, je le lui ai dit de nombreuses fois, tu n’es pas comme Peter, tu n’as jamais aimé faire du mal aux gens, tu es gentil et bon, et pas du tout comme Peter.

— Et c’est vrai.

Son approbation la calma.

— Oui, c’est vrai, fichtrement vrai !

— Valentine, veux-tu aider Ender ?

— Je ne peux plus rien faire pour lui.

— En fait, c’est ce que tu as toujours fait pour lui. Le réconforter et lui dire qu’il n’a jamais aimé faire du mal aux gens, qu’il est bon et gentil et pas du tout comme Peter. C’est le plus important. Qu’il n’est pas du tout comme Peter.

— Je peux le voir ?

— Non. Je veux que tu lui écrives.

— À quoi cela sert-il ? Ender n’a jamais répondu à une seule de mes lettres.

Graff soupira.

— Il a répondu à toutes les lettres qu’il a reçues.

Il ne lui fallut qu’une seconde pour comprendre.

— Vous puez.

— L’isolement… est l’environnement le plus propice à la créativité. C’étaient ses idées qui nous intéressaient, pas le… peu importe, je n’ai pas besoin de me justifier à tes yeux.

Dans ce cas, pourquoi le faites-vous ? faillit-elle demander.

— Mais il se relâche. Il se laisse aller. Nous voulons le pousser, mais il refuse.

— Je rendrai peut-être service à Ender en vous disant d’aller vous faire voir.

— Tu m’as déjà aidé. Tu peux m’aider davantage. Écris-lui.

— Promettez-moi de ne pas censurer ce que j’écrirai.

— Je ne promettrai rien de tel.

— Dans ce cas, laissez tomber.

— Aucun problème. J’écrirai la lettre moi-même. Nous pouvons utiliser tes lettres antérieures pour reproduire ton style. Simple.

— Je veux le voir.

— Il aura sa première permission à dix-huit ans.

— Vous lui avez dit que ce serait à douze ans.

— Nous avons changé le règlement.

— Pourquoi devrais-je vous aider ?

— Ce n’est pas moi que tu aides. C’est Ender. Quelle importance cela peut-il avoir, si cela nous aide également ?

— Quelles choses terrifiantes lui faites-vous, là-haut ?

Graff eut un rire étouffé.

— Valentine, ma chère petite, les choses terrifiantes sont seulement sur le point de commencer.

Ender était arrivé à la quatrième ligne quand il se rendit compte que la lettre n’émanait pas d’un autre soldat de l’École de Guerre. Elle était arrivée de la façon habituelle, son bureau lui ayant indiqué qu’il avait du courrier en attente, lorsqu’il l’avait mis en marche. Il lut quatre lignes, puis passa directement à la fin et lut la signature.

Ensuite, il revint au début et s’allongea sur son lit afin de lire et relire interminablement les mots.

ENDER,

LES SALAUDS N’ONT PAS VOULU TRANSMETTRE MES LETTRES AVANT AUJOURD’HUI. J’AI BIEN ÉCRIT CENT FOIS. MAIS TU AS DÛ PENSER QUE JE NE L’AI JAMAIS FAIT. JE NE T’AI PAS OUBLIÉ. JE N’OUBLIE PAS TON ANNIVERSAIRE. JE ME SOUVIENS DE TOUT. IL Y A SÛREMENT DES GENS QUI CROIENT QUE, PARCE QUE TU ES UN SOLDAT, TU ES DUR ET CRUEL ET TU AIMES FAIRE DU MAL AUX GENS, COMME LES MARINES DES VIDÉOS, MAIS JE SAIS QUE CE N’EST PAS VRAI. TU N’ES PAS DU TOUT COMME TU-SAIS-QUI. IL PARAÎT MOINS MÉCHANT MAIS C’EST TOUJOURS UN FUMIER À L’INTÉRIEUR. TU AS PEUT-ÊTRE L’AIR MÉCHANT, MAIS CELA NE ME TROMPE PAS. JE VAIS BIEN. JE T’AIME.

VAL

NE RÉPONDS PAS, ILS VONT PROBABLEMENT SYCHANALYSER TA LETTRE.

De toute évidence, cela était écrit avec la totale approbation des professeurs. Mais cela avait manifestement été écrit par Val. La façon d’écrire psychanalyse, ainsi que l’épithète fumier appliquée à Peter ne pouvaient être connus que de Val.

Pourtant, ces éléments étaient bien en évidence, comme si on avait voulu s’assurer qu’Ender ne mettrait pas l’authenticité de la lettre en doute. Pourquoi, si elle était effectivement réelle ?

De toute façon, ce n’est pas vrai. Même si elle l’avait écrite avec son sang, elle ne serait pas vraie, parce qu’ils lui ont demandé de l’écrire. Elle avait déjà écrit, et ses lettres ne lui étaient jamais parvenues. Les autres auraient peut-être été réelles, mais celle-ci avait été demandée, elle faisait partie de leurs manœuvres.

Et le désespoir s’empara à nouveau de lui. À présent, il comprenait pourquoi. Il savait ce qu’il détestait tellement. Il n’exerçait plus aucun contrôle sur sa vie. Ils dirigeaient tout. Ils prenaient toutes les décisions. Il ne lui restait que le jeu, un point c’est tout, tout le reste était constitué par leurs règlements, leurs plans, leurs cours et leurs programmes, de sorte qu’il pouvait seulement aller d’un côté ou de l’autre pendant la bataille. La seule chose réelle, la seule chose précieuse et réelle, était le souvenir de Valentine, la personne qui l’aimait alors qu’il ignorait encore tout du jeu, qui l’aimait avec ou sans la guerre contre les doryphores, et ils l’avaient prise dans leur camp. Elle était comme eux, à présent.

Il les haïssait, eux et leurs jeux. Il les haïssait si fort qu’il pleura, en lisant encore une fois la lettre vide, demandée, de Valentine. Ses camarades de l’Armée du Phénix s’en aperçurent et tournèrent la tête. Ender Wiggin qui pleurait ? C’était déconcertant. Des choses terrifiantes se produisaient. Le meilleur soldat de l’armée qui pleurait, allongé sur sa couchette. Le silence, dans la pièce, fut intense.

Ender fit disparaître la lettre, l’effaça de la mémoire et demanda son jeu. Il ne savait pas exactement pourquoi il avait une telle envie de jouer, d’aller au Bout du Monde, mais il s’y rendit rapidement. Ce n’est qu’au moment où il fut transporté par le nuage, planant au-dessus du paysage bucolique et automnal, qu’il comprit ce qu’il détestait le plus dans la lettre de Val. Elle ne parlait que de Peter. Elle rappelait qu’il n’était pas comme Peter. Les mots qu’elle avait souvent prononcés en le serrant contre elle, en le consolant lorsqu’il tremblait de peur, de fureur et de haine, après avoir été torturé par Peter – c’était tout ce que la lettre disait.

Et c’était ce qu’ils avaient demandé. Les salauds savaient et étaient également au courant de la présence de Peter dans le miroir de la salle du château, ils savaient pratiquement tout et, de leur point de vue, Val n’était qu’un outil permettant de le contrôler, un truc à utiliser. Dink avait raison, ils étaient l’ennemi, ils n’aimaient rien, ne respectaient rien et il ne ferait pas ce qu’ils voulaient, nom de Dieu, il ne ferait rien qui puisse servir leurs intérêts. Il n’avait qu’un souvenir réconfortant, une bonne chose, et ces salauds la lui avaient fait absorber avec le reste de l’engrais – alors, il n’acceptait plus, il ne jouerait plus.

Comme toujours, le serpent attendait dans la pièce du donjon, sortant du tapis. Mais, cette fois, Ender ne l’écrasa pas sous son pied. Cette fois, il le prit entre les mains, s’agenouilla devant lui et doucement, tout doucement, attira la gueule béante du serpent jusqu’à ses lèvres.

Et l’embrassa.

Il n’avait pas l’intention de faire cela. Il avait l’intention de laisser le serpent lui mordre les lèvres. Ou peut-être avait-il l’intention de dévorer le serpent vivant, comme l’avait fait le Peter du miroir, avec son menton couvert de sang et la queue sortant entre ses lèvres. Mais il l’embrassa.

Et le serpent, entre ses mains, grossit et changea d’apparence, prit forme humaine. C’était Valentine, et elle l’embrassa à nouveau.

Le serpent ne pouvait pas être Valentine. Il l’avait tué si souvent qu’il ne pouvait pas être sa sœur. Peter l’avait dévoré de si nombreuses fois qu’il était impossible qu’il ait été Valentine depuis le début.

Était-ce ce qu’ils avaient prévu en le laissant lire la lettre ? Peu lui importait.

Elle se leva et se dirigea vers le miroir. Ender fit lever son personnage et l’accompagna. Ils s’immobilisèrent devant le miroir où le reflet cruel de Peter fut remplacé par un dragon et une licorne. Ender tendit la main et toucha le miroir ; le mur s’ouvrit et révéla un large escalier tapissé et bordé de foules qui criaient et applaudissaient. Ensemble, bras dessus, bras dessous, Valentine et lui descendirent l’escalier. Ses yeux s’emplirent de larmes, de larmes de soulagement parce qu’il était enfin sorti de la pièce du Bout du Monde. Et, à cause des larmes, il ne remarqua pas que tous les visages de la foule étaient celui de Peter. Il savait seulement que, partout où il irait, Valentine serait avec lui.

Valentine lut la lettre que le Dr Linberry lui avait remise. « Chère Valentine », disait-elle. « Nous te remercions et te félicitons de ton attitude positive dans le cadre de l’effort de guerre. Tu es avertie par la présente que tu as été décorée de l’Étoile de l’Ordre de la Ligue de l’Humanité, Première Classe, qui est la plus importante décoration militaire qu’il soit possible d’octroyer à un civil. Malheureusement, les services de sécurité de la F.I. nous interdisent de rendre cette décoration publique avant l’aboutissement des opérations en cours mais nous voulons que tu saches que ton action a été couronnée de succès. Meilleurs sentiments, Général Shimon Levy, Strategos. »

Après sa deuxième lecture, le Dr Linberry lui prit la lettre.

— J’ai reçu l’ordre de te la faire lire et de la détruire.

Elle sortit un briquet de son tiroir et mit le feu à la feuille de papier.

— Bonnes ou mauvaises nouvelles ? demanda-t-elle.

— J’ai vendu mon frère, répondit Valentine. Et j’ai été payée.

— C’est un peu mélodramatique, n’est-ce pas, Valentine ?

Valentine retourna en classe sans avoir répondu. Ce soir-là, Démosthène publia une attaque virulente contre les lois relatives à la limitation de la population. Les gens devraient être autorisés à avoir tous les enfants qu’ils désiraient et le surplus de population devrait être envoyé sur d’autres planètes, afin que l’Humanité soit tellement répandue dans la Galaxie que ni les désastres ni les catastrophes ne puissent menacer l’espèce humaine de destruction totale. « Le titre le plus noble qu’un enfant puisse avoir, écrivit Démosthène, est celui de Troisième. »

Pour toi, Ender, se dit-elle en écrivant. Peter rit avec ravissement lorsqu’il lut l’article.

— Cela va les faire sursauter et les obliger à tenir compte de toi. Troisième ! Un titre de noblesse ! Oh, tu as un côté vicieux.

10

DRAGON

— « Maintenant ? »

— « Je suppose. »

— « Il faut que cela soit un ordre, Colonel Graff. Les armées ne bougent pas parce qu’un commandant dit : « Je suppose qu’il est temps d’attaquer. ». »

— « Je ne suis pas commandant. Je suis enseignant et je m’occupe d’enfants. »

— « Colonel, je reconnais que je ne vous ai pas facilité la tâche, je reconnais que je vous ai emmerdé, mais cela a fonctionné, tout a fonctionné exactement comme vous le vouliez. Depuis quelques semaines, Ender est… est… »

— « Heureux ? »

— « Satisfait. Ses résultats sont bons. Il a l’esprit vif, il joue magnifiquement. Bien qu’il soit jeune, nous n’avons jamais eu de garçon aussi apte à prendre un commandement. En général, ils en obtiennent un à onze ans mais, à neuf ans et demi, il est au sommet de sa forme. »

— « Oui ? Depuis quelques minutes, en fait, je me demande quel genre d’homme il faut être pour soigner un enfant blessé et, un peu plus tard, le lancer à nouveau dans la bataille. Un petit dilemme personnel. N’en tenez pas compte. Je suis fatigué. »

— « Sauver le monde, vous vous souvenez ? »

— « Convoquez-le. »

— « Nous faisons ce qui doit être fait, Colonel Graff. »

— « Allons, Anderson, vous êtes seulement impatient de voir comment il fera face à ces petits jeux truqués que vous avez dû mettre au point. »

— « Venant de votre part, c’est plutôt écœurant… »

— « Eh bien, je suis un type écœurant. Allons, Major. Nous sommes tous les deux la lie de la Terre. Moi aussi, je suis impatient de voir comment il les affrontera. Après tout, notre survie dépend de sa réussite, hein ? »

— « Vous n’allez pas vous mettre à employer l’argot des enfants, tout de même. »

— « Convoquez-le, Major. Je vais enregistrer son avancement dans son dossier et lui donner son système de sécurité. Ce que nous lui faisons faire ne comporte pas que des mauvais côtés, après tout. Il aura à nouveau une intimité. »

— « Vous voulez parler de l’isolement. »

— « La solitude du pouvoir. Allez le chercher. »

— « Oui, Colonel. Je reviendrai avec lui dans un quart d’heure. »

— « Au revoir. Oui, Colonel. Ouais, Col’nel ! J’espère que tu t’es bien amusé, j’espère que tu as été très, très heureux, Ender. Tu ne le seras peut-être plus jamais. Bienvenue, petit. Ton vieil Oncle Graff te réserve des surprises. »

Ender comprit ce qui se passait à l’instant même où on le fit entrer. Tout le monde pensait qu’il passerait rapidement commandant. Peut-être pas aussi rapidement, mais il était presque continuellement en tête des classements depuis trois ans, personne ne pouvait se comparer à lui et ses entraînements du soir étaient devenus l’activité la plus prestigieuse de l’école. Certains élèves se demandaient même pourquoi les professeurs avaient tellement attendu.

Il se demanda quelle armée on lui donnerait. Trois commandants partiraient bientôt, y compris Petra, mais il ne pouvait guère espérer que lui soit confiée l’Armée du Phénix – personne n’avait réussi à commander l’armée au sein de laquelle il se trouvait avant sa promotion.

Anderson lui montra d’abord son nouveau logement. Le problème se trouva ainsi résolu – seuls les commandants disposaient d’une chambre individuelle. Ensuite, il lui fit préparer de nouveaux uniformes et une nouvelle combinaison de combat. Il regarda sur les formulaires et découvrit le nom de sa nouvelle armée.

Dragon, indiquaient les formulaires. Il n’y avait pas d’Armée du Dragon.

— Je n’ai jamais entendu parler de l’Armée du Dragon, releva Ender.

— C’est parce qu’il n’y a plus d’Armée du Dragon depuis quatre ans. Nous avons renoncé au nom parce qu’il provoquait des superstitions. Aucune Armée du Dragon, dans toute l’histoire de l’école, n’a pu gagner plus d’une bataille sur trois. C’est certainement une plaisanterie.

— Pourquoi la reconstituez-vous maintenant ?

— Nous avions un stock d’uniformes inutilisés.

Graff était assis derrière son bureau, apparemment plus gras et plus fatigué que lors de la dernière visite d’Ender. Il donna à Ender un crochet, petite boîte que les commandants utilisaient pour aller et venir à leur guise dans la salle de bataille, pendant les exercices. De nombreuses fois, il avait regretté de ne pas avoir de crochet et de devoir rebondir d’une paroi à l’autre pour aller où il voulait. À présent qu’il savait parfaitement manœuvrer sans, on lui en donnait un.

— Il ne fonctionne, fit remarquer Anderson, que pendant les exercices inscrits au programme.

Comme Ender avait déjà prévu d’effectuer des exercices supplémentaires, cela signifiait que le crochet ne serait que partiellement utilisable. Cela expliquait pourquoi de si nombreux commandants ne faisaient pas d’exercices supplémentaires. Ils avaient besoin du crochet, et celui-ci ne servait à rien en dehors des périodes prescrites. S’ils estimaient que le crochet était leur autorité, leur pouvoir sur les autres garçons, dans ce cas, ils n’avaient aucune raison de travailler sans lui. C’est un avantage que j’aurai sur mes ennemis, se dit Ender.

Le discours officiel de Graff parut las et trop souvent répété. Ce ne fut que vers la fin qu’il parut s’intéresser un peu à ce qu’il disait.

— Nous tentons une expérience avec l’Armée du Dragon. J’espère que tu n’y vois pas d’inconvénient. Nous avons constitué une nouvelle armée en faisant monter l’équivalent d’un groupe de Nouveaux et en retardant la sortie de nombreux élèves plus âgés. Je crois que tu seras satisfait de la qualité de tes soldats. J’espère que tu le seras, parce que nous t’interdisons tout transfert.

— Pas d’échanges ? demanda Ender.

C’était de cette façon que les commandants supprimaient leurs points faibles, en faisant des échanges.

— Aucun. Vois-tu, tu diriges tes entraînements supplémentaires depuis trois ans. Tu as des partisans. De nombreux bons soldats exerceraient des pressions inacceptables sur leur commandant pour obtenir d’être transférés dans ton armée. Nous t’avons donné une armée qui, à terme, peut devenir compétitive. Nous n’avons pas l’intention de te laisser dominer d’une façon inéquitable.

— Et si j’ai un soldat avec qui je ne peux pas m’entendre ?

— Fais un effort.

Graff ferma les yeux. Anderson se leva et l’entretien fut terminé.

Les couleurs du Dragon furent gris-orange-gris ; Ender mit sa combinaison de combat puis suivit les rubans de couleur jusqu’au dortoir abritant son armée. Les soldats étaient déjà arrivés, allant et venant devant l’entrée. Ender prit immédiatement la situation en main.

— Les couchettes seront attribuées par ordre d’ancienneté. Les plus âgés au fond du dortoir, les jeunes devant.

C’était l’inverse de l’ordre habituel, et Ender le savait. Il savait également qu’il n’avait pas l’intention d’être comme la majorité des commandants, qui ne voyaient jamais les petits parce qu’ils étaient toujours au fond.

Tandis qu’ils se plaçaient dans l’ordre de leur date d’arrivée, Ender fit les cent pas dans l’allée centrale. Une trentaine de soldats étaient Nouveaux, venant directement de leur groupe d’origine, sans aucune expérience de la bataille. Il y en avait même qui étaient très jeunes – ceux qui se trouvaient près de la porte étaient pathétiquement petits. Ender se dit que c’était ainsi qu’il avait dû apparaître à Bonzo Madrid le jour de son arrivée. Néanmoins, Bonzo n’avait été obligé de s’accommoder que d’un seul petit.

Les grands n’appartenaient pas au groupe d’élite d’Ender. Il n’y avait pas un seul chef de cohorte. Aucun, en réalité, n’était plus âgé qu’Ender, ce qui signifiait que ses grands, eux-mêmes, n’avaient pas plus de dix-huit mois d’expérience. Il y en eut qu’il ne reconnut même pas, tellement ils avaient été discrets.

Ils reconnurent Ender, naturellement, puisqu’il était le soldat le plus célèbre de l’école. Et Ender constata que quelques-uns ne l’acceptaient pas. Au moins, ils m’ont accordé une faveur – je n’ai pas de soldats plus âgés que moi.

Dès que chacun eut trouvé sa place, Ender ordonna à ses soldats de mettre leur combinaison de combat et d’aller à l’entraînement.

— Nous faisons partie du programme du matin, entraînement juste après le petit déjeuner. Officiellement, vous avez une heure entre le petit déjeuner et l’entraînement. Nous aviserons quand j’aurai vu ce que vous valez.

Trois minutes plus tard, bien que beaucoup ne soient pas encore habillés, il donna le signal du départ.

— Mais je suis tout nu ! cria un garçon.

— La prochaine fois, dépêche-toi. Trois minutes entre l’ordre et le départ – pour cette semaine. La semaine prochaine, ce sera deux minutes. Vite !

Bientôt, dans toute l’école, on raconterait en riant que les soldats de l’Armée du Dragon étaient tellement stupides qu’ils partaient à l’entraînement sans avoir fini de s’habiller.

Cinq garçons étaient complètement nus, traînant leur combinaison, lorsque l’armée s’engagea dans les couloirs ; rares étaient ceux qui avaient fini de s’habiller. Ils attirèrent l’attention en passant devant les portes ouvertes des salles de classe. Personne ne serait plus en retard s’il pouvait l’éviter.

Dans les couloirs conduisant à la salle de bataille, Ender les fit courir dans un sens et dans l’autre, vite, afin qu’ils transpirent un peu, tandis que ceux qui étaient nus s’habillaient. Puis il les conduisit jusqu’à la porte supérieure, celle qui s’ouvrait au milieu de la salle de bataille, exactement comme pendant les véritables affrontements. Ensuite, il les fit sauter et utiliser les poignées du plafond pour se projeter dans la salle.

— Rassemblez-vous sur la paroi opposée, dit-il, comme si vous tentiez d’atteindre la porte ennemie.

Ils se trahirent lorsqu’ils sautèrent, quatre par quatre, dans l’encadrement de la porte. Très rares étaient ceux qui savaient établir une trajectoire directe jusqu’à un objectif et, lorsqu’ils atteignaient la paroi opposée, les Nouveaux ignoraient presque tous comment s’immobiliser, ou même contrôler leur rebond.

Le dernier à partir fut un petit garçon manifestement trop jeune. Il lui serait impossible d’atteindre une poignée du plafond.

— Tu peux utiliser une poignée latérale, si tu veux, dit Ender.

— Va te faire foutre ! répliqua le garçon.

Il sauta aussi haut que possible, toucha une poignée du bout des doigts puis perdit totalement le contrôle de sa trajectoire, tournoyant dans toutes les directions. Ender se demanda s’il devait trouver le petit garçon sympathique parce qu’il avait refusé une concession, ou bien être contrarié parce qu’il avait fait preuve d’insubordination.

Finalement, ils se retrouvèrent tous contre la paroi. Ender constata que tous, sans exception, avaient gardé la tête dans la direction qui était le haut lorsqu’ils se trouvaient encore dans le couloir. Alors, Ender saisit délibérément ce qu’ils considéraient comme le plancher, s’y accrochant la tête en bas.

— Pourquoi êtes-vous la tête en bas, Soldats ? demanda-t-il.

Quelques-uns entreprirent de se retourner.

— Écoutez !

Ils s’immobilisèrent.

— J’ai dit : Pourquoi êtes-vous la tête en bas ?

Personne ne répondit. Ils ne comprenaient pas ce qu’il attendait d’eux.

— J’ai dit : Pourquoi avez-vous les pieds en l’air et la tête par terre ?

Finalement, l’un d’entre eux répondit :

— Commandant, nous étions orientés ainsi quand nous avons franchi la porte.

— Eh bien, quelle différence cela est-il censé faire ? Quelle différence peut bien faire l’orientation de la pesanteur telle qu’elle était dans le couloir ? Allons-nous nous battre dans le couloir ? Y a-t-il, ici, la moindre pesanteur ?

— Non, Commandant. Non, Commandant.

— Désormais, oubliez la pesanteur avant de franchir la porte. La pesanteur d’avant n’existe plus. Effacée. Compris ? Quelle que soit la pesanteur quand vous arrivez à la porte, n’oubliez pas : la porte ennemie est en bas. Vos pieds sont tournés vers la porte ennemie. Le haut se trouve en direction de votre porte. Le nord-est de ce côté, le sud-est de ce côté, l’est est de ce côté, l’ouest – de quel côté ?

Ils tendirent le bras.

— C’est bien ce que je pensais. Le seul mode de pensée que vous dominiez est le processus d’élimination, et la seule raison pour laquelle vous le dominez, c’est que vous pouvez l’appliquer aux toilettes. Qu’est-ce que c’était que ce cirque ? Trouvez-vous que cela soit une formation ? Appelez-vous cela voler ? À présent, allez-vous mettre en formation au plafond. Immédiatement ! Vite.

Comme Ender s’y attendait, beaucoup se lancèrent instinctivement non en direction de la paroi de la porte, mais vers celle qu’Ender avait baptisée : nord, celle qui se trouvait en haut quand ils étaient dans le couloir. Bien entendu, ils comprirent rapidement leur erreur, mais trop tard… Ils furent obligés, pour changer la situation, d’attendre d’avoir rebondi sur la paroi nord.

Pendant ce temps, Ender distinguait mentalement ceux qui apprenaient vite de ceux qui apprenaient lentement. Le petit, qui avait été le dernier à franchir la porte, arriva le premier sur la paroi correcte et s’accrocha avec adresse. On avait eu raison de le pousser. Il serait efficace. Il était également crâneur et rebelle, et en voulait probablement à Ender d’avoir été de ceux qu’il avait fait sortir, nus, dans le couloir.

— Toi, dit Ender, montrant le petit. De quel côté se trouve le bas ?

— Du côté de la porte ennemie.

La réponse fut rapide. Elle fut également ironique, comme pour dire : OK, OK, à présent, passons aux choses importantes.

— Ton nom, petit ?

— Je suis le soldat Bean[3], Commandant.

— À cause de ta taille ou de celle de ton cerveau ?

Les autres garçons rirent un peu.

— Bien, Bean, tu comprends vite. À présent, écoute, parce que c’est important. On ne peut pas franchir cette porte sans risquer d’être touché. Autrefois, on disposait de dix ou vingt secondes avant d’être obligé de bouger. À présent, si on n’est pas déjà dehors au moment où l’ennemi sort, on est gelé. Maintenant, que se passe-t-il quand on est gelé ?

— On ne peut pas bouger, dit un garçon.

— C’est ce que signifie gelé, dit Ender. Mais que se passe-t-il ?

Ce fut Bean, absolument pas intimidé, qui répondit intelligemment.

— On continue d’aller dans la direction où on allait, à la même vitesse.

— C’est exact. Les cinq du bout, partez.

Surpris, les garçons se regardèrent. Ender les gela.

— Les cinq suivants, partez !

Ils partirent. Ender les gela également, mais ils continuèrent de filer vers les parois. Les cinq premiers, toutefois, dérivaient sans but non loin du gros de la troupe.

— Regardez-moi ces soi-disant soldats ! s’exclama Ender. Leur commandant leur a ordonné de partir et regardez-les. Non seulement ils sont gelés, mais ils sont en plein dans le chemin. Alors que les autres, du fait qu’ils ont obéi, sont gelés là-bas, obstruant les trajectoires de l’ennemi, bloquant le champ de vision de l’ennemi. Je présume que vous êtes à peu près cinq à avoir compris cela. Et Bean fait certainement partie du lot. Pas vrai, Bean ?

Tout d’abord, il ne répondit pas. Ender le fixa jusqu’à ce qu’il ait dit :

— Oui, Commandant.

— Alors, qu’est-ce que cela signifie ?

— Quand tu ordonnes de bouger, il faut bouger vite, parce que, si on est gelé, on rebondira au lieu d’entraver les manœuvres de sa propre armée.

— Excellent. J’ai au moins un soldat capable de comprendre !

Ender vit la colère grandir dans la façon dont les autres soldats changeaient de position et se regardaient, dans la façon dont leur regard évitait Bean. Pourquoi fais-je cela ? En quoi le fait de canaliser la colère des autres sur un garçon est-il utile à l’autorité ? Est-ce parce que l’on a agi ainsi avec moi que je me comporte ainsi avec lui ? Ender eut envie d’effacer les tourments infligés au petit garçon, de dire aux autres que le petit avait davantage besoin de leur aide et de leur amitié que les autres. Mais, naturellement, il ne pouvait pas. Pas le premier jour. Le premier jour, les erreurs elles-mêmes devaient apparaître comme des éléments d’un plan brillant.

Ender s’accrocha près de la paroi et éloigna un garçon des autres.

— Garde le corps droit, dit Ender.

Il fit pivoter le garçon de façon que ses pieds soient dirigés vers les autres. Comme le garçon continuait de bouger, Ender le gela. Les autres rirent.

— Sur quelle partie de son corps peux-tu tirer ? demanda Ender au garçon qui se trouvait exactement sous les pieds de celui qui était gelé.

— Pratiquement, je ne peux toucher que ses pieds. Ender se tourna vers son voisin.

— Et toi ?

— Je vois son corps.

— Et toi ?

Un garçon qui se trouvait un peu plus loin répondit.

— Je le vois en entier.

— Les pieds ne sont pas gros. Ils ne protègent pas beaucoup.

Ender écarta le soldat gelé. Puis il replia les jambes sous lui, comme s’il était à genoux en l’air, et les gela. Aussitôt, les jambes de sa combinaison devinrent rigides, immobilisées dans cette position.

Ender se retourna de façon à se trouver à genoux au-dessus des autres.

— Que voyez-vous ?

— Beaucoup moins, admirent-ils.

Ender passa le pistolet entre les jambes.

— Je vois bien, dit-il, gelant les garçons qui se trouvaient directement sous lui.

— Arrêtez-moi ! cria-t-il. Essayez de me geler !

Ils y arrivèrent enfin, mais il en avait gelé plus de deux sur trois. Il manœuvra son crochet, se dégelant en même temps que tous les autres.

— Maintenant, dit-il, où se trouve la porte de l’ennemi ?

— En bas.

— Et quelle est votre position d’attaque ? Quelques-uns commencèrent des phrases, mais Bean s’écarta de la paroi, les jambes repliées sous lui, filant vers la paroi opposée et tirant entre ses cuisses.

Pendant quelques instants, Ender eut envie de hurler, de le punir ; mais il y renonça, rejetant cette impulsion dépourvue de générosité. Pourquoi s’en serait-il pris au garçon ?

— Bean est-il seul à avoir compris ? cria Ender.

Aussitôt, toute l’armée s’éloigna de la paroi, se dirigeant vers la paroi opposée, à genoux en l’air, tirant entre les jambes, avec des hurlements assourdissants. Un jour, se dit Ender, j’aurai peut-être besoin de cette stratégie – quarante garçons hurlants dans une attaque éclair.

Lorsqu’ils furent tous de l’autre côté, Ender leur cria de l’attaquer, tous ensemble. Oui, se dit Ender. Pas mal. Ils m’ont donné une armée inexpérimentée, sans anciens très bien entraînés, mais, au moins, ce n’est pas un ramassis d’imbéciles. Avec eux, je pourrai travailler.

Quand ils furent à nouveau réunis, joyeux et pleins d’enthousiasme, Ender commença réellement le travail. Il leur fit geler leurs jambes fléchies.

— À présent, à quoi servent vos jambes pendant le combat ?

— À rien, répondirent quelques garçons.

— Ce n’est pas l’avis de Bean, dit Ender.

— Elles sont le meilleur moyen d’exercer une pression sur une paroi.

— Exact, dit Ender.

Les autres protestèrent, estimant qu’exercer une pression contre les parois était une manœuvre, pas un combat.

— Il n’y a pas de combat sans mouvement, fit ressortir Ender.

Ils se turent et détestèrent Bean encore un peu plus.

— À présent, avec les jambes gelées, comment pouvez-vous exercer une poussée contre une paroi ?

Personne n’osa répondre, de peur de se tromper.

— Bean ? demanda Ender.

— Je n’ai jamais essayé, mais peut-être qu’en faisant face à la paroi et en fléchissant à la ceinture…

— Vrai, mais faux. Regardez-moi. J’ai le dos contre la paroi, mes jambes sont gelées. Comme je suis à genoux, mes pieds sont contre la paroi. En général, lorsqu’on pousse, il faut pousser de haut en bas, afin de dérouler le corps, exact ?

Ils acquiescèrent.

— Mais, avec les jambes gelées, j’utilise pratiquement la même force, poussant de haut en bas avec les hanches et les cuisses, mais elle a, à présent, pour effet de déplacer mes épaules d’avant en arrière, projette mes hanches dans la direction opposée et, lorsque je m’éloigne de la paroi, mon corps est tendu, rien ne trainant derrière moi. Regardez.

Ender bascula les hanches en avant, ce qui l’éloigna de la paroi ; un instant plus tard, il rectifia sa position et se trouva à genoux, les jambes vers le bas, filant vers la paroi opposée. Il atterrit sur les genoux, bascula sur le dos et se propulsa dans une autre direction.

— Tirez-moi dessus ! cria-t-il.

Puis il se mit à tournoyer et suivit une trajectoire grossièrement parallèle aux soldats alignés contre la paroi opposée. Comme il tournoyait, ils ne pouvaient maintenir leurs rayons sur lui.

Il dégela sa combinaison et, utilisant son crochet, les rejoignit.

— C’est ce que nous allons travailler, aujourd’hui, pendant la première demi-heure. Entraîner des muscles dont vous ignoriez l’existence. Apprendre à utiliser vos jambes comme bouclier et à contrôler vos mouvements de façon à pouvoir tournoyer comme je l’ai fait. Tournoyer n’est pas vraiment utile à faible distance mais, de loin, on ne peut pas vous toucher si vous tournoyez – de loin, le rayon doit rester au même endroit pendant quelques instants et cela ne peut pas arriver quand vous tournoyez. À présent, gelez-vous et commencez.

— Vas-tu nous assigner des lignes ? demanda un garçon.

— Non, je ne vais pas vous assigner des lignes. Je veux que vous vous heurtiez et que vous appreniez ce qu’il faut faire dans ce cas, sauf lorsque nous travaillerons les formations et, dans ces conditions, je vous demanderai généralement de vous heurter intentionnellement. Maintenant, allez !

Cette fois, ils réagirent immédiatement. Ender sortit le dernier de l’entraînement car il était resté pour aider les plus lents à améliorer leur technique. Ils avaient eu de bons professeurs, mais les petits, inexpérimentés, étaient complètement dépassés lorsqu’il fallait faire deux ou trois choses en même temps. Ils parvenaient à exercer une poussée avec les jambes gelées, ils n’éprouvaient pas de difficulté à manœuvrer en vol plané, mais se lancer dans une direction, tirer dans une autre, tournoyer deux fois, rebondir contre une paroi, se remettre à tirer en se retrouvant face à la direction convenable, cela les dépassait. Des exercices, Ender ne pouvait rien faire d’autre pendant quelque temps. Les stratégies et les formations avaient des avantages, mais ne servaient à rien si les soldats ne réagissaient pas correctement pendant la bataille.

Il devait préparer son armée très rapidement. Il avait été nommé commandant très tôt et les professeurs changeaient les règles, ne l’autorisant pas à faire des échanges, ne lui donnant pas d’anciens expérimentés. Rien ne permettait de supposer qu’on lui accorderait les trois mois dont disposaient généralement les armées avant d’être lancées dans les batailles.

Au moins, le soir, Alai et Shen l’aideraient à entraîner ses Nouveaux.

Il était encore dans le couloir d’accès à la salle de bataille quand il se trouva face à face avec Bean. Bean paraissait furieux. Ender ne voulait pas de problèmes pour le moment.

— Tiens, Bean.

— Tiens, Ender !

Silence.

— Commandant, dit doucement Ender.

— Je sais ce que tu fais, Ender, Commandant, et je t’avertis.

— Tu m’avertis ?

— Je peux être ton meilleur homme, mais ne joue pas avec moi !

— Sinon ?

— Sinon je serai ton moins bon soldat. L’un ou l’autre.

— Et qu’est-ce que tu veux, de la tendresse et des baisers ?

Ender se mettait en colère. Bean ne parut pas inquiet.

— Je veux une cohorte.

Ender s’approcha de lui et s’immobilisa, le regardant dans les yeux.

— Pourquoi te donnerais-je une cohorte ?

— Parce que je saurais quoi en faire.

— Il est facile de savoir quoi faire d’une cohorte, dit Ender. Ce qui est difficile, c’est d’amener les soldats à le réaliser. Pourquoi les soldats suivraient-ils un petit minable comme toi ?

— C’est comme cela qu’on t’appelait, à ce que je sais. J’ai entendu dire que Bonzo Madrid le fait toujours.

— Je t’ai posé une question, Soldat.

— Je gagnerai leur respect, si tu ne m’en empêches pas.

Ender sourit.

— Je t’aide.

— Foutrement, fit Bean.

— Personne ne te remarquerait, sauf pour avoir pitié du pauvre petit garçon. Mais, aujourd’hui, je me suis arrangé pour que tout le monde te remarque. Ils vont épier tous tes mouvements. À présent, pour gagner leur respect, il te suffira d’être parfait.

— Alors, je n’ai même pas le droit d’apprendre avant d’être jugé.

— Pauvre petit. On n’est pas juste avec lui.

Ender poussa doucement Bean contre le mur.

— Je vais te dire comment obtenir une cohorte. Démontre que, en tant que soldat, tu sais ce que tu fais. Démontre que tu es capable d’utiliser les autres soldats. Ensuite, démontre que d’autres sont prêts à te suivre dans la bataille. Alors, tu auras ta cohorte. Mais pas avant.

Bean sourit.

— C’est juste. Si tu travailles vraiment comme cela, je serai chef de cohorte dans un mois.

Ender le saisit par le devant de son uniforme et le poussa contre le mur.

— Quand je dis que je travaille d’une certaine façon, Bean, c’est la façon dont je travaille.

Bean se contenta de sourire. Ender le lâcha et le laissa partir. Lorsqu’il fut dans sa chambre, il s’allongea sur son lit et trembla. Qu’est-ce que je fais ? C’est ma première séance d’entraînement et je suis déjà désagréable avec les gens, comme l’était Bonzo. Et Peter. Je les bouscule. Je choisis un pauvre petit garçon et je me débrouille pour que les autres le détestent. Écœurant. Tout ce que je haïssais chez les commandants, je le fais. Est-il conforme à une loi de la nature de devenir inévitablement semblable à son premier commandant ? Je peux abandonner tout de suite, si c’est le cas.

Interminablement, il passa en revue ce qu’il avait dit et fait pendant le premier entraînement de son armée. Pourquoi ne pouvait-il pas parler comme il l’avait toujours fait pendant les entraînements du soir ? Aucune autorité, sauf l’excellence. Ne jamais donner des ordres, simplement faire des suggestions. Mais cela ne fonctionnerait pas, pas avec une armée. Les membres de son groupe d’entraînement n’étaient pas obligés d’apprendre à agir ensemble. Ils n’étaient pas obligés d’élaborer un esprit de groupe ; ils n’avaient pas besoin d’apprendre à rester unis et à se faire confiance pendant la bataille. Ils n’étaient pas obligés de réagir immédiatement aux ordres.

Et il pouvait choisir l’autre extrême, s’il le souhaitait. Il pouvait être aussi négligent et incompétent que Ray le Nez, s’il le souhaitait. Il pouvait commettre des erreurs, quelle que soit son attitude. Il devait appliquer une discipline et cela signifiait exiger – et obtenir – une obéissance rapide, énergique. Il avait besoin d’une armée bien entraînée et cela signifiait que les soldats devraient répéter inlassablement les mêmes exercices, même lorsqu’ils seraient convaincus de maîtriser une technique, jusqu’à ce que cela devienne tellement naturel qu’ils n’aient plus besoin d’y réfléchir.

Mais que se passait-il avec Bean ? Pourquoi s’en était-il pris au plus petit, au plus faible et, probablement, au plus intelligent ? Pourquoi avait-il fait à Bean ce qu’avaient fait à Ender des commandants qu’il méprisait ?

Puis il se souvint que cela n’avait pas commencé avec les commandants. Avant Ray et Bonzo, qui le traitaient par le mépris, il s’était trouvé isolé au sein de son groupe de Nouveaux. Et ce n’était pas Bernard qui avait commencé. C’était Graff.

C’étaient les professeurs qui l’avaient fait. Et ce n’était pas un accident. Ender le comprit à ce moment-là. C’était une stratégie. Graff s’était délibérément arrangé pour qu’il soit distinct des autres, pour qu’il lui soit impossible d’être proche d’eux. Et il devina en partie les raisons de cette attitude. Ce n’était pas pour unir le reste du groupe : en réalité, c’était un facteur de division. Graff avait isolé Ender pour l’obliger à lutter. Pour le contraindre à démontrer non pas qu’il était compétent, mais qu’il était très nettement meilleur que tous les autres. C’était la seule façon de gagner leur respect et leur amitié. De ce fait, il devint meilleur soldat qu’il ne l’aurait été dans d’autres conditions. Cela l’avait également rendu solitaire, craintif, furieux et méfiant. Et peut-être ces attitudes, elles aussi, avaient-elles fait de lui un meilleur soldat.

C’est ce que je te fais, Bean. Je te tourmente pour que tu deviennes un meilleur soldat. Pour aiguiser ton intelligence. Pour te pousser à faire des efforts. Pour te maintenir en déséquilibre, ne sachant jamais ce qui va arriver, afin que tu sois toujours prêt à tout, prêt à improviser, décidé à vaincre quelles que soient les circonstances. Je te rends également la vie très difficile. C’est pour cela qu’ils t’ont mis dans mon armée, Bean. Pour que, en grandissant, tu deviennes exactement semblable à un vieillard.

Et moi, suis-je censé devenir comme Graff ? Gras, amer, insensible, manipulant l’existence de petits garçons afin de produire les généraux et les amiraux prêts à commander la flotte quand il faudra défendre la patrie ? Tu as tous les plaisirs du marionnettiste. Jusqu’au moment où tu auras formé un soldat plus fort que tous les autres. Tu ne peux pas accepter cela. Cela gâche la symétrie. Tu dois le faire rentrer dans le rang, le briser, l’isoler, le tourmenter jusqu’à ce qu’il soit comme tout le monde. Eh bien, ce que je t’ai fait aujourd’hui, Bean, je l’ai fait. Mais je te surveillerai, avec compassion, même si tu crois le contraire et, le moment venu, tu constateras que je suis ton ami et que tu es le soldat que tu veux être. Ender n’assista pas aux cours, cet après-midi-là. Allongé sur sa couchette, il rédigea ses impressions sur les garçons de son armée, ce qu’il avait remarqué, ce qui nécessitait davantage de travail. Pendant l’entraînement du soir, il s’entretiendrait avec Alai et ils élaboreraient le moyen d’enseigner à de petits groupes ce qu’ils devaient savoir. Au moins, il ne serait pas seul face aux difficultés. Mais lorsqu’Ender arriva à la salle de bataille, ce soir-là, alors que presque tous les autres étaient encore en train de dîner, il rencontra le Major Anderson qui l’attendait.

— Le règlement a été changé, Ender. Désormais, seuls les membres d’une même armée peuvent travailler ensemble dans une salle de bataille pendant leur temps libre. Et, par conséquent, les salles de bataille ne sont disponibles que conformément à un programme préétabli. Après ce soir, ce sera ton tour dans quatre jours.

— Les autres n’organisent pas d’entraînements supplémentaires.

— À présent, ils le font, Ender. Du fait que tu commandes désormais une armée, ils ne veulent plus que leurs soldats s’entraînent avec toi. C’est tout à fait compréhensible. Alors, ils vont organiser leurs propres entraînements.

— J’ai toujours été dans une autre armée. Cela ne les empêchait pas d’envoyer leurs soldats à mes entraînements.

— Tu n’étais pas commandant, à l’époque.

— Vous m’avez donné une armée totalement inexpérimentée, Major Anderson…

— Tu as de nombreux anciens.

— Ils ne sont pas bons.

— On n’arrive à rien sans intelligence, Ender. Améliore-les.

— J’avais besoin d’Alai et de Shen pour…

— Il est temps que tu grandisses et que tu agisses seul, Ender. Tu n’as pas besoin que ces garçons te tiennent la main. Tu es commandant, à présent. Alors agis en conséquence, Ender.

Ender passa devant Anderson, se dirigeant vers la salle de bataille. Puis il s’arrêta, se retourna et demanda :

— Du fait que ces entraînements du soir suivent à présent un programme, cela signifie-t-il que je pourrai utiliser le crochet ?

Anderson sourit-il ? Non. Aucune chance.

— Nous verrons, répondit-il.

Ender lui tourna le dos et entra dans la salle de bataille. Bientôt, son armée arriva, et personne d’autre ; soit Anderson interceptait tous ceux qui se présentaient, soit toute l’école savait déjà que les entraînements d’Ender étaient supprimés.

Ce fut un bon entraînement, ils firent beaucoup de progrès mais, à la fin, Ender était fatigué et seul. Il restait une demi-heure avant l’extinction des feux. Il ne pouvait pas aller dans le dortoir de son armée – il savait depuis longtemps que les meilleurs commandants se tiennent à l’écart, sauf lorsque leurs visites sont justifiées. Les garçons devaient avoir la possibilité d’être tranquilles, en paix, sans que leurs conversations risquent d’être écoutées.

Alors, il erra dans la salle de jeu où quelques autres garçons consacraient la dernière demi-heure de la journée à régler les paris ou tenter de battre leurs scores antérieurs. Les jeux ne lui faisaient pas envie, mais il joua tout de même, choisissant un jeu animé facile, conçu pour les Nouveaux. Blasé, il ignora les objectifs de la partie et utilisa le petit personnage, un ours, pour explorer le paysage animé qui l’entourait.

— Comme ça, tu ne gagneras jamais.

Ender sourit.

— Tu m’as manqué, pendant l’entraînement, Alai.

— J’y étais. Mais ils ont affecté ton armée dans un autre endroit. Apparemment, tu es devenu un gros poisson, tu ne peux plus jouer avec les enfants.

— Tu fais une coudée de plus que moi.

— Coudée ! Dieu t’a demandé de construire un bateau, c’est ça ? Ou bien tu es d’humeur archaïque ?

— Pas archaïque, labyrinthique. Mystérieuse, subtile, vagabonde. Tu me manques déjà, chien circoncis.

— Tu n’es donc pas au courant ? Nous sommes ennemis, à présent. La prochaine fois que je te rencontrerai, dans une bataille, je t’en ferai voir de toutes les couleurs.

C’était du bavardage, comme toujours mais, à présent, il y avait trop de vérité derrière. À présent, en entendant Alai parler comme si tout cela n’était qu’une plaisanterie, il était confronté à la douleur liée à la perte de son ami et également à la douleur, plus intense, relative au fait qu’il se demandait si Alai était véritablement aussi indifférent qu’il le paraissait.

— Tu peux toujours essayer, dit Ender. Je t’ai appris tout ce que tu sais. Mais je ne t’ai pas appris tout ce que je sais.

— J’ai toujours su que tu avais des secrets, Ender.

Silence. L’ours d’Ender, sur l’écran, avait des problèmes. Il grimpa dans un arbre.

— Ce n’est pas vrai, Alai. Je n’avais pas de secrets.

— Je sais, dit Alai. Moi non plus.

— Salaam, Alai.

— Hélas, cela ne doit pas être.

— Quoi ?

— La paix. C’est ce que Salaam signifie. Que la paix soit sur toi.

Les mots réveillèrent un écho dans la mémoire d’Ender. Sa Mère lisant à voix basse, quand il était tout petit. Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix sur terre. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Ender s’était imaginé sa Mère transperçant Peter le Terrible avec une rapière couverte de sang, et les mots étaient restés gravés dans sa mémoire, associés à cette image.

Pendant le silence, l’ours mourut. Ce fut une mort imaginative, avec une musique gaie. Ender se retourna. Alai était déjà parti. Il eut l’impression qu’une partie de lui-même avait été arrachée, un pilier intérieur qui soutenait son courage et sa confiance. Avec Alai, beaucoup plus nettement qu’avec Shen, Ender éprouvait un sentiment d’unité si puissant que nous lui venait plus facilement aux lèvres que je.

Mais Alai avait laissé quelque chose. Allongé sur son lit, tandis que le sommeil le gagnait, Ender sentit les lèvres d’Alai sur sa joue et l’entendit murmurer : paix. Le baiser, le mot, la paix étaient toujours en lui. Je ne suis que ce dont je me souviens, et le souvenir de mon ami Alai est si puissant que rien ne peut me l’arracher. Comme Valentine, le meilleur souvenir.

Le lendemain, il rencontra Alai dans un couloir et ils se saluèrent, se serrèrent la main, parlèrent, mais ils savaient tous les deux que, désormais, un mur les séparait. Peut-être une brèche serait-elle ouverte, plus tard, dans ce mur mais pour le moment, leur seule communication réelle se déroulait au niveau des racines qui avaient poussé lentement et profondément, sous le mur, là où il était impossible de les briser.

Le plus terrible, cependant, était la peur de ne pas pouvoir ouvrir une brèche dans le mur, la crainte que, au fond de son cœur, Alai ne soit heureux de la séparation et ne soit prêt à devenir l’ennemi d’Ender. Car, à présent qu’ils n’étaient plus ensemble, ils devaient être infiniment loin l’un de l’autre, et ce qui était certain et inébranlable était à présent fragile et insubstantiel ; dès l’instant où nous ne sommes pas ensemble, Alai est un inconnu, car il mène une existence distincte de la mienne, et cela signifie que, lorsque je le rencontre, nous ne nous voyons pas vraiment.

Cela le rendit triste, mais Ender ne pleura pas. C’était terminé, les larmes. Dès l’instant où ils avaient transformé Valentine en inconnue, dès l’instant où ils s’étaient servis d’elle pour agir sur Ender, à partir de ce jour-là, il leur était devenu impossible de blesser Ender assez profondément pour le faire pleurer. Ender en était certain.

Et, avec cette colère, il décida qu’il était assez fort pour les vaincre, les professeurs, ses ennemis.

11

VENI, VIDI, VICI

— « Vous n’avez tout de même pas l’intention d’appliquer ce programme de batailles ? »

— « J’en ai la ferme intention. »

— « Il n’a son armée que depuis trois semaines et demie. »

— « Je vous ai déjà expliqué. Nous avons fait des simulations par ordinateur des résultats probables. Et voici ce que, selon l’ordinateur, Ender fera. »

— « Nous voulons le former, pas provoquer une dépression nerveuse. »

— « L’ordinateur le connaît mieux que nous. »

— « Mais l’ordinateur manque souvent de compassion. »

— « Si vous vous intéressiez à la compassion, vous auriez dû aller dans un monastère. »

— « Vous voulez dire que ceci n’est pas un monastère ? »

— « C’est ce qu’il y a de mieux pour Ender. Nous permettons à la totalité de son potentiel de s’exprimer. »

— « Je pensais que nous lui accorderions deux ans de commandement. En général, nous programmons une bataille toutes les deux semaines, au bout de trois mois. C’est un peu extrême. »

— « Avons-nous deux ans à perdre ? »

— « Je sais. Mais j’imagine Ender dans un an. Totalement inutilisable, épuisé, parce qu’il aura été poussé au-delà des limites du supportable. »

— « Nous avons indiqué à l’ordinateur que notre priorité essentielle était la possibilité d’utilisation ultérieure du sujet après le programme de formation. »

— « Eh bien, tant qu’il sera utilisable… »

— « Écoutez, Colonel Graff, c’est vous qui m’avez fait préparer cela, malgré mes protestations, vous vous en souvenez ? »

— « Je sais, vous avez raison, je ne devrais pas vous encombrer avec mes problèmes de conscience. Mais je n’ai plus tellement envie de sacrifier des enfants pour sauver l’Humanité. Le Polemarch est allé voir l’Hégémon. Apparemment, des citoyens appartenant au réseau américain envisagent déjà la façon dont l’Amérique pourrait utiliser la F.I. pour détruire le Pacte de Varsovie, après la victoire sur les doryphores, et cela inquiète les services secrets russes. »

— « Cela semble prématuré. »

— « Cela semble dément. La liberté d’expression est une chose, mais torpiller la Ligue en raison de rivalités nationalistes – et c’est pour des gens comme ceux-là, des gens myopes et suicidaires, que nous poussons Ender au-delà de ce qu’un être humain peut supporter. »

— « Je crois que vous sous-estimez Ender. »

— « Mais je crois que je sous-estime également la stupidité du reste de l’espèce humaine. Sommes-nous absolument certains qu’il faille gagner cette guerre ? »

— « Colonel, ces mots sonnent comme une trahison. »

— « C’était de l’humour noir. »

— « Ce n’était pas drôle. Quand il s’agit des doryphores, rien… »

— « Rien n’est drôle, je sais. »

Ender Wiggin, allongé sur son lit, fixait le plafond. Depuis qu’il était commandant, il ne dormait jamais plus de cinq heures par nuit. Mais la lumière s’éteignait à 2200 et ne revenait qu’à 0600. Parfois, il travaillait sur son bureau, se fatiguant la vue à la pâle lueur de l’écran. En général, toutefois, il fixait le plafond invisible et réfléchissait.

Ou bien les professeurs avaient finalement fait preuve de gentillesse, après tout, ou bien il était particulièrement doué pour le commandement. Son petit groupe d’anciens, sans gloire dans leurs armées précédentes, devenaient des chefs compétents. Dans des proportions telles que, au lieu des quatre cohortes habituelles, il en avait créé cinq, chacune avec un chef de cohorte et un second ; tous les anciens avaient une fonction. Il faisait manœuvrer son armée en cohortes de huit hommes, ou en demi-cohortes de quatre hommes, de sorte qu’un ordre permettait à son armée d’effectuer dix opérations distinctes et de les réaliser simultanément. Aucune armée ne s’était fragmentée de la sorte auparavant mais, de toute façon, Ender n’avait pas l’intention de se conformer à ce qui se faisait habituellement. Pratiquement toutes les armées utilisaient les manœuvres massives et les stratégies élaborées. Ender n’utilisa ni les unes ni les autres. Il apprit à ses chefs de cohorte à utiliser efficacement leurs petites unités dans le cadre d’objectifs limités. Sans soutien, seuls, de leur propre initiative. Il organisa des simulacres de guerre, après la première semaine, entraînements acharnés qui épuisèrent tout le monde. Mais il savait, après moins d’un mois d’exercice, que son armée pouvait devenir le meilleur groupe de combat ayant jamais participé au jeu.

Dans quelle mesure cela correspondait-il aux projets des professeurs ? Savaient-ils qu’ils lui donnaient des garçons obscurs mais excellents ? Lui avait-on donné trente Nouveaux, souvent très jeunes, parce que l’on savait que les petits garçons apprenaient vite et pensaient vite ? Ou bien tout groupe similaire se comporterait-il de la sorte sous les ordres d’un commandant sachant ce qu’il voulait que son armée fasse, et capable de lui apprendre à le faire ?

La question l’inquiétait parce qu’il ne savait pas s’il réalisait leurs espoirs ou les contrecarrait.

Sa seule certitude était qu’il était impatient de se battre. Les autres armées avaient besoin de trois mois parce qu’elles devaient mémoriser des dizaines de formations complexes. Nous sommes prêts, à présent. Lancez-nous dans la bataille.

La porte s’ouvrit dans le noir. Ender écouta. Un pas étouffé. La porte se referma.

Il descendit de son lit et parcourut à quatre pattes, dans le noir, les deux mètres qui le séparaient de la porte. Il y avait un morceau de papier. Il ne pouvait le lire, naturellement, mais il savait ce que c’était. Une bataille. Comme c’est gentil de leur part. J’espère et ils exaucent.

Ender portait déjà sa combinaison de combat de l’Armée du Dragon quand la lumière s’alluma. Il partit aussitôt en courant dans le couloir et, à 0601, il était à la porte du dortoir de son armée.

— Nous avons une bataille contre l’Armée du Lapin à 0700. Je veux que vous vous échauffiez en pesanteur et que vous soyez prêts à agir. Déshabillez-vous et allez au gymnase. Prenez vos combinaisons de combat, nous irons directement à la salle de bataille.

— Et le petit déjeuner ?

— Je ne veux pas que vous vomissiez dans la salle de bataille.

— Pouvons-nous tout de même pisser ?

— Pas plus d’un décalitre.

Ils rirent. Ceux qui ne dormaient pas nus se déshabillèrent ; ils prirent leur combinaison sous le bras et suivirent Ender, au pas de course, dans les couloirs. Il leur fit parcourir deux fois la course d’obstacles, puis les divisa et les fit passer tour à tour sur la poutre, le tapis et l’échelle.

— Ne vous fatiguez pas, échauffez-vous.

Il n’avait pas de raison de s’inquiéter. Ils étaient en pleine forme, souples et agiles et, surtout, enthousiasmés par la perspective de la bataille. Quelques-uns se mirent spontanément à lutter – la gymnastique, au lieu d’être ennuyeuse, devint soudain amusante à cause de la bataille imminente. Leur assurance était l’assurance suprême de ceux qui n’ont pas connu la compétition et croient être prêts. Eh bien, pourquoi ne le croiraient-ils pas ? Ils le sont. Et moi aussi.

À 0640, il les fit habiller. Pendant qu’ils enfilaient leur combinaison, il parla aux chefs de cohorte et à leurs seconds.

— L’Armée du Lapin est presque entièrement composée d’anciens, mais Carn Carby ne les commande que depuis cinq mois et je ne les ai jamais affrontés sous son commandement. C’était un très bon soldat, et l’Armée du Lapin a toujours été bien classée. Mais je prévois des formations, de sorte que je ne m’inquiète pas.

À 0650, il les fit allonger sur les tapis et se détendre. Puis, à 0656, il les fit lever et ils partirent en petites foulées dans le couloir conduisant à la salle de bataille. Ender, de temps en temps, sautait pour toucher le plafond. Tous les garçons sautèrent également pour le toucher au même endroit. Leur ruban coloré conduisait à gauche ; l’Armée du Lapin avait déjà pris le couloir de droite. À 0658, ils arrivèrent devant la porte de la salle de bataille.

Les cohortes s’alignèrent en cinq colonnes. La A et la E devaient saisir les poignées latérales et occuper les côtés. La B et la D devaient saisir les deux rangées parallèles de poignées fixées au plafond. La cohorte C devait filer vers le bas dès l’ouverture de la porte.

En haut, en bas, à droite, à gauche ; Ender se tenait devant, entre deux colonnes afin de ne pas gêner la manœuvre, et les réorienta :

— Dans quelle direction se trouve la porte de l’ennemi ?

— En bas, répondirent-ils en riant.

Et, au même moment, le haut devint le nord, le bas devint le sud, la droite et la gauche devinrent l’est et l’ouest.

Le mur gris qui se trouvait devant eux disparut et la salle de bataille fut visible. Ce n’était pas une partie dans le noir, mais il ne faisait pas vraiment clair – la lumière évoquait un crépuscule. Au loin, dans la pénombre, il aperçut la porte adverse, que les ennemis franchissaient déjà. Ender connut un instant de plaisir. Tout le monde avait mal interprété la façon dont Bonzo avait mal utilisé Ender Wiggin. Ils franchissaient tous rapidement la porte, de sorte qu’ils pouvaient seulement créer la formation qu’ils utiliseraient. Les commandants n’avaient pas le temps de réfléchir. Eh bien, Ender prendrait le temps et compterait sur le fait que ses soldats pouvaient combattre avec les jambes gelées pour les conserver intacts lorsqu’ils franchiraient la porte.

Ender examina la salle de bataille. Le réseau ouvert de presque toutes les premières batailles, avec sept ou huit étoiles éparpillées. Il y en avait plusieurs dont la position était assez avancée pour justifier leur prise.

— Déployez-vous jusqu’aux premières étoiles ! ordonna Ender. C, essayez de suivre la paroi. Si ça marche, A et E suivront. Sinon, je prendrai une autre décision. Je serai avec D. Allez !

Tous les soldats savaient ce qui arrivait, mais les décisions tactiques dépendaient exclusivement des chefs de cohorte. Malgré les instructions d’Ender, ils ne franchirent la porte qu’avec dix secondes de retard. L’Armée du Lapin exécutait déjà une danse complexe, à l’autre extrémité de la salle. Dans toutes les armées où il avait combattu, Ender aurait veillé, dans cette situation, à s’assurer que sa cohorte occupait bien la place qui lui était assignée dans la formation. Au lieu de cela, ses hommes et lui pensaient seulement à trouver le moyen de contourner la formation, de contrôler les étoiles et les coins de la pièce, puis à découper la force adverse en morceaux dépourvus de sens qui ne sauraient pas ce qu’ils feraient. Bien qu’ils n’aient que quatre semaines de travail derrière eux, la façon dont ils combattaient semblait déjà être la seule façon intelligente, la seule façon possible. Ender fut presque surpris de constater que l’Armée du Lapin ne savait pas déjà qu’elle était désespérément démodée.

La cohorte C glissa le long de la paroi, les genoux repliés, face à l’ennemi. Crazy Tom, chef de la cohorte C, avait apparemment ordonné à ses hommes de geler leurs jambes. C’était une excellente idée, dans cette pénombre, parce que les combinaisons perdaient leur luminosité lorsqu’elles étaient gelées. Cela les rendait moins visibles. Ender le féliciterait.

L’Armée du Lapin parvint à repousser l’attaque de la cohorte C, mais Crazy Tom les avait taillés en pièces, gelant une douzaine de Lapins avant de gagner la protection d’une étoile. Mais c’était une étoile située derrière la formation des Lapins, de sorte qu’ils ne bénéficieraient que d’un sursis.

Han Tzu, plus communément appelé Hot Soup[4], commandait la cohorte D. Il suivit l’arête de l’étoile, rejoignant Ender.

— Pourquoi ne pas rebondir sur la paroi nord et leur tomber dessus ? demanda-t-il.

— D’accord, répondit Ender. Je vais conduire la B au sud et les prendre à revers. (Puis il cria :) A et E, lentement sur les parois !

Il longea l’étoile, prit appui sur le bord et fila jusqu’à la paroi supérieure, son rebond lui permettant d’atteindre l’étoile de la cohorte E. Quelques instants plus tard, il la conduisit jusqu’à la paroi sud. Ils rebondirent dans un ensemble presque parfait et se retrouvèrent entre deux étoiles que défendaient les soldats de Carn Carby. Cela revint à couper du beurre avec un couteau brûlant. L’Armée du Lapin avait perdu, il ne restait plus qu’à nettoyer un peu. Ender divisa ses cohortes en demi-cohortes et les chargea de poursuivre les soldats ennemis qui étaient indemnes ou simplement endommagés. Trois minutes plus tard, ses chefs de cohorte vinrent lui annoncer que le nettoyage était terminé. Un seul soldat de l’armée d’Ender était complètement gelé – un membre de la cohorte C, qui avait supporté l’essentiel de l’assaut – et il n’y avait que cinq mutilés. Presque tous étaient endommagés, mais ils étaient touchés aux jambes et les avaient souvent eux-mêmes gelées. Dans l’ensemble, le résultat dépassait les espoirs d’Ender.

Ender accorda à ses chefs de cohorte les honneurs de la porte – un casque à chaque coin et Crazy Tom franchissant le seuil. En général, les commandants devaient se contenter des soldats encore vivants ; Ender aurait pu choisir pratiquement n’importe qui. Une bonne bataille.

La lumière s’alluma. Le major Anderson en personne sortit de la porte des professeurs, située à l’extrémité sud de la salle de bataille. Il paraissait très solennel et donna à Ender le crochet professoral qui était rituellement remis au vainqueur d’une partie. Ender dégela d’abord les combinaisons de ses soldats, bien entendu, puis les disposa en cohortes avant de dégeler l’ennemi. Une formation militaire disciplinée, voilà ce qu’il voulait lorsque Carn Carby de l’Armée du Lapin serait à nouveau en mesure de bouger. Il est possible qu’ils nous maudissent et mentent, mais ils se souviendront que nous les avons détruits et, quoi qu’ils disent, les autres soldats et les autres commandants le liront dans leurs yeux ; dans ces yeux de Lapins, ils nous verront en formation, victorieux et presque indemnes après notre première bataille. L’Armée du Dragon ne restera pas longtemps obscure.

Carn Carby rejoignit Ender dès qu’il fut dégelé. Il avait douze ans et n’avait apparemment été nommé commandant que lors de sa dernière année d’école. De sorte qu’il n’était pas crâneur, contrairement à ceux qui étaient nommés à onze ans. Je me souviendrai de cela, se dit Ender, lorsque je serai vaincu. Rester digne, rendre les honneurs dus, afin que la défaite ne soit pas honteuse. Et j’espère que je ne serai pas obligé de le faire souvent.

Anderson congédia l’Armée du Dragon en dernier, après que l’Armée du Lapin fut sortie par la porte que les soldats d’Ender avaient empruntée pour entrer. Puis Ender fit passer son armée par la porte de l’ennemi. Les lumières, au pied de la porte, leur indiquèrent où se trouvait le bas, lorsqu’ils furent à nouveau soumis à la pesanteur. Ils se posèrent tous légèrement sur leurs pieds. Ils se rassemblèrent dans le couloir.

— Il est 0715, dit Ender, et cela signifie que vous avez quinze minutes pour prendre le petit déjeuner avant de me retrouver dans la salle de bataille pour l’exercice du matin.

Il les entendit marmonner :

— Allons, nous avons gagné, fêtons la victoire.

Très bien, se dit Ender, d’accord.

— Et votre commandant vous autorise à vous battre avec la nourriture pendant le petit déjeuner.

Ils rirent, ils applaudirent, puis il les congédia et les renvoya en petites foulées au dortoir. Il rejoignit ses chefs de cohorte et leur dit qu’il n’attendrait personne à l’entraînement avant 0745 et que l’exercice serait bref afin que les garçons puissent se doucher. Une demi-heure pour le petit déjeuner et pas de douche après une bataille, c’était encore juste – mais cela paraîtrait indulgent, comparativement à un quart d’heure. Et Ender voulait que l’annonce du quart d’heure supplémentaire soit faite par les chefs de cohorte. Les garçons devaient savoir que l’indulgence venait de leurs chefs de cohorte et l’exigence de leur commandant – cela les rassemblera en petits groupes unis, serrés.

Ender ne prit pas de petit déjeuner. Il n’avait pas faim. Il gagna la salle de bains et se doucha, mettant sa combinaison de combat dans le nettoyeur afin qu’elle soit prête au moment où il serait sec. Il se lava deux fois et fit inlassablement couler l’eau sur lui. Elle serait entièrement recyclée. Il faut que tout le monde boive un peu de ma sueur, aujourd’hui. Ils lui avaient donné une armée sans expérience et il avait gagné, et pas de justesse. Il avait gagné avec seulement six gelés ou hors de combat. Voyons combien de temps les autres commandants continueront d’utiliser leurs formations maintenant qu’ils ont vu ce que peut accomplir une stratégie souple.

Il flottait au milieu de la salle de bataille lorsque les soldats arrivèrent. Personne ne lui adressa la parole, naturellement. Ils savaient qu’il parlerait lorsqu’il serait prêt, et pas avant.

Quand ils furent tous là, Ender s’accrocha près d’eux et les regarda un par un.

— Bonne première bataille, dit-il, ce qui suffit à déclencher des acclamations et une tentative de chanter : Dragon, Dragon, à laquelle il mit rapidement un terme. L’Armée du Dragon s’est bien comportée contre les Lapins. Mais l’ennemi ne sera pas toujours mauvais. Si l’armée avait été bonne, cohorte C, votre approche était si lente qu’elle vous aurait attaqués par les flancs avant que vous soyez en bonne position. Vous auriez dû vous diviser et arriver de deux directions, afin qu’ils ne puissent pas vous déborder par les flancs. A et E, vous visez mal. Les statistiques montrent qu’il y a eu en moyenne un tir au but par groupe de deux soldats. Cela signifie que tous les tirs réussis ont été faits de près. Cela ne peut pas continuer – un ennemi compétent aurait taillé les attaquants en pièces, sauf si les soldats qui se trouvaient loin avaient fourni une couverture plus efficace. Je veux que toutes les cohortes s’entraînent au tir de précision sur des cibles fixes et mobiles. Les demi-cohortes se succéderont dans le rôle des cibles. Je dégèlerai les combinaisons de combat toutes les cinq minutes. Allez !

— Travaillerons-nous avec des étoiles ? demanda Hot Soup. Pour stabiliser notre visée ?

— Je ne veux pas que vous soyez habitués à avoir quelque chose pour stabiliser votre bras. Si votre bras n’est pas stable, gelez votre coude. Maintenant, au travail !

Les chefs de cohorte s’organisèrent rapidement et Ender alla d’un groupe à l’autre, faisant des suggestions et aidant les soldats qui éprouvaient des difficultés particulières. Les soldats savaient, à présent, qu’Ender pouvait être brutal lorsqu’il s’adressait à des groupes mais que, lorsqu’il travaillait avec un individu, il se montrait toujours patient, expliquant le nombre de fois nécessaire, faisant tranquillement des suggestions, écoutant les questions, les problèmes et les explications. Mais il ne riait jamais quand ils tentaient de plaisanter avec lui, de sorte qu’ils renoncèrent rapidement. Il était commandant pendant tout le temps qu’il passait avec eux. Il n’avait jamais besoin de le leur rappeler ; il l’était, tout simplement.

Ils travaillèrent toute la journée avec le goût de la victoire dans la bouche, et poussèrent de nouvelles acclamations lorsqu’ils cessèrent, une demi-heure avant le déjeuner. Ender retint les chefs de cohorte jusqu’à l’heure normale, évoquant avec eux les tactiques utilisées et le travail des soldats. Puis il gagna sa chambre et, méthodiquement, mit son uniforme ordinaire en prévision du déjeuner. Il arriverait au mess des commandants avec une dizaine de minutes de retard. Exactement ce qu’il avait prévu. Comme c’était sa première victoire, il ne connaissait pas l’intérieur du mess des commandants et ignorait ce que les nouveaux commandants étaient censés faire, mais il savait qu’il voulait arriver le dernier, lorsque les résultats des batailles du matin seraient affichés. L’Armée du Dragon ne sera plus obscure, à présent.

Il n’y eut guère d’agitation, à son arrivée. Mais lorsque quelques commandants constatèrent à quel point il était petit, et virent les dragons sur les manches de son uniforme, ils le dévisagèrent sans se cacher et, lorsqu’il eut pris son plateau et se fut assis à une table, la salle était silencieuse. Ender se mit à manger, lentement et soigneusement, feignant de ne pas remarquer que tous les regards étaient posés sur lui. Les conversations reprirent progressivement de sorte qu’Ender put se détendre et regarder autour de lui.

Tout un mur de la pièce était occupé par un tableau d’affichage. Les soldats étaient tenus informés des résultats d’une armée sur les deux années écoulées ; ici, toutefois, c’étaient les résultats des commandants qui étaient indiqués. Un nouveau commandant ne pouvait hériter des bons résultats de son prédécesseur… Il était classé en fonction de ce qu’il avait fait.

Ender avait le meilleur classement. Un résultat parfait, naturellement, mais, dans les autres catégories, il avait beaucoup d’avance. Moyenne des soldats hors de combat, moyenne des ennemis hors de combat, moyenne du temps écoulé avant la victoire… Dans toutes les catégories, il était premier.

Alors qu’il avait presque terminé son repas, quelqu’un s’immobilisa derrière lui et lui posa la main sur l’épaule.

— Je peux m’asseoir ?

Ender n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que c’était Dink Meeker.

— Salut, Dink, dit Ender. Assieds-toi.

— Cul-bordé-de-nouilles ! lança joyeusement Dink. On est tous en train de se demander si tes résultats sont un miracle ou une erreur.

— Une habitude, dit Ender.

— Une victoire n’est pas une habitude, releva Dink. Ne crâne pas. Au début, on t’oppose à des commandants faibles.

— Carn Carnby n’est pas exactement en bas du tableau.

C’était vrai. Carn Carnby était à peu près au milieu.

— Il est valable, admit Dink. Considérant qu’il vient de commencer. Il promet. Toi, tu ne promets pas. Tu menaces.

— Qu’est-ce que je menace ? Vous donne-t-on moins à manger quand je gagne ? Je croyais que tu m’avais dit que ce jeu était stupide et n’avait aucune importance.

Dink accepta mal que ses paroles lui soient ainsi jetées au visage, pas dans ces circonstances.

— C’est à cause de toi que j’ai joué le jeu. Mais je ne joue pas avec toi, Ender. Tu ne me battras pas.

— Probablement pas.

— Je t’ai formé, rappela Dink.

— Tout ce que je sais, reconnut Ender. À présent, je me contente d’appliquer.

— Félicitations, dit Dink.

— C’est bien d’avoir un ami ici.

Mais Ender n’était pas certain que Dink soit encore son ami. Et Dink non plus. Après quelques phrases vides, Dink regagna sa table.

Ender regarda autour de lui, lorsqu’il eut terminé son repas. Les conversations allaient bon train. Ender aperçut Bonzo, qui comptait à présent parmi les commandants les plus âgés. Ray le Nez était parti. Petra était avec un groupe, dans un coin, et elle ne lui adressa pas un regard. Comme presque tous les autres le regardaient en tapinois, de temps en temps, y compris ceux avec qui Petra parlait, il acquit la certitude qu’elle évitait délibérément son regard. C’est le problème, lorsqu’on gagne dès le début, se dit Ender. On perd des amis.

Donne-leur le temps de s’habituer. Quand j’aurai gagné ma deuxième bataille, la situation sera stabilisée, ici.

Carn Carnby prit la peine de venir saluer Ender avant la fin du repas. Ce fut, à nouveau, un geste élégant et, contrairement à Dink, Carnby ne paraissait pas méfiant.

— Pour le moment, je suis en disgrâce, dit-il avec franchise. Ils ne veulent pas me croire quand je leur dis que tu as fait des choses qui ne se sont jamais vues. Alors, j’espère que tu foutras une raclée à la prochaine armée que tu rencontreras. Pour me faire plaisir.

— Pour te faire plaisir, accorda Ender. Et merci d’être venu me voir.

— Je trouve qu’ils te traitent plutôt mal. En général, les nouveaux commandants sont acclamés lorsqu’ils viennent pour la première fois au mess. Mais, naturellement, un nouveau commandant a généralement encaissé quelques défaites quand il arrive ici. Il n’y a qu’un mois que je viens ici. Si quelqu’un mérite des acclamations, c’est bien toi. Mais c’est la vie. Fais-les mordre la poussière.

— Je vais essayer.

Carn Carnby s’en alla et, mentalement, Ender l’ajouta à la liste des gens qui étaient également des êtres humains.

Cette nuit-là, Ender dormit bien, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Il dormit si bien, en fait, qu’il ne se réveilla qu’au moment où la lumière s’alluma. Il se sentait en pleine forme, alla prendre sa douche au pas de gymnastique et ne remarqua le morceau de papier posé par terre qu’au moment où il revint et enfila son uniforme. Il ne vit le morceau de papier que parce qu’il s’envola, au moment où il secoua son uniforme avant de l’enfiler. Il ramassa le morceau de papier et lut.

PETRA ARKANIAN, ARMÉE DU PHÉNIX, 0700

C’était son ancienne armée, celle qu’il avait quittée moins de quatre semaines auparavant, et il connaissait parfaitement ses formations. En partie à cause de l’influence d’Ender, c’était l’armée la plus souple, s’adaptant avec une rapidité relative aux situations nouvelles. L’Armée du Phénix était la plus apte à résister aux attaques fluides, imprévisibles, d’Ender. Les professeurs avaient manifestement décidé de lui rendre la vie intéressante.

0700, indiquait le morceau de papier. Il était déjà 0630. Des garçons devaient déjà être partis prendre le petit déjeuner. Ender jeta son uniforme, saisit sa combinaison de combat et, quelques instants plus tard, s’immobilisa sur le seuil du dortoir de son armée.

— Messieurs, j’espère que vous avez tiré profit de la leçon d’hier, parce que nous recommençons aujourd’hui !

Ils ne comprirent pas immédiatement que cela signifiait une bataille, pas un entraînement. C’était certainement une erreur, protestèrent-ils. Il n’y avait jamais de bataille deux jours de suite.

Il donna le morceau de papier à Fly Molo, chef de la cohorte A, qui cria immédiatement :

— Combinaisons de combat !

Puis il se changea.

— Pourquoi ne nous as-tu pas avertis plus tôt ? demanda Hot Soup.

Il avait l’habitude de poser à Ender les questions que personne n’osait exprimer.

— J’ai pensé que la douche vous ferait du bien, répondit Ender. Hier, les Lapins ont prétendu que nous avons gagné parce que notre puanteur leur a fait perdre leurs moyens.

Les soldats qui entendirent, rirent.

— Tu as trouvé le morceau de papier en revenant de la douche, pas vrai ?

Ender se tourna dans la direction de la voix. C’était Bean, déjà en combinaison de combat, avec une expression insolente. C’est le moment de rembourser les humiliations, pas vrai, Bean ?

— Bien sûr, répliqua Ender. Je ne suis pas aussi près du sol que toi.

Nouveaux rires. Bean rougit de colère.

— Il est évident que nous ne pouvons pas compter sur les réglementations antérieures, dit Ender. Vous devez vous tenir continuellement prêts pour la bataille. Et elles seront fréquentes. La façon dont ils nous traitent ne me plaît pas, mais il y a une chose qui me plaît : J’ai une armée capable de résister.

Ensuite, s’il leur avait demandé de le suivre sur la Lune sans combinaison spatiale, ils l’auraient fait.

Petra n’était pas Carn Carnby ; elle avait des structures plus souples et réagissait beaucoup plus rapidement aux attaques éclairs, improvisées et imprévisibles, d’Ender. En conséquence, Ender avait trois garçons gelés et neuf hors de combat à la fin de la bataille. Et Petra n’accepta pas la défaite avec bonne humeur. La colère qui étincelait dans ses yeux semblait dire : J’étais ton amie et tu m’humilies ainsi ?

Ender feignit de ne pas voir sa fureur. Il estimait que, après quelques batailles, elle constaterait qu’elle avait marqué davantage de points contre lui qu’il n’avait l’intention d’en laisser aux autres. Et il apprenait toujours, grâce à elle. Pendant l’entraînement, ce jour-là, il montrerait à ses chefs de cohorte comment contrer les assauts mis au point par Petra. Bientôt, ils seraient à nouveau amis. Il l’espérait.

À la fin de la semaine, le Dragon avait livré sept batailles en sept jours. Le score était de 7 victoires et 0 défaite. Ender n’avait jamais eu davantage de pertes que dans la bataille contre le Phénix et, au cours de deux batailles, il n’eut pas un seul soldat gelé ou mis hors de combat. Personne ne croyait plus que c’était à la chance qu’il devait d’être en tête du classement. Il avait battu des armées de premier plan avec des marges exceptionnelles. Les autres commandants ne pouvaient plus l’ignorer. Quelques-uns prirent leurs repas en sa compagnie, tentant prudemment de comprendre comment il avait vaincu ses adversaires. Il ne se fit pas prier, convaincu que rares étaient ceux qui pourraient apprendre à leurs soldats et leurs chefs de cohorte la façon de reproduire ce que faisaient les siens. Et, tandis qu’Ender s’entretenait avec quelques commandants, des groupes plus nombreux se rassemblaient autour des vaincus, dans l’espoir de trouver le moyen de battre Ender.

Beaucoup, en outre, le haïssaient. Ils le haïssaient parce qu’il était jeune, parce qu’il était excellent, parce que, à cause de lui, leurs victoires paraissaient pauvres et sans éclat. Ender s’en aperçut tout d’abord sur les visages, lorsqu’il les croisait dans les couloirs ; puis il constata que des garçons se levaient en groupe et allaient s’installer à une autre table s’il prenait place près d’eux, au mess des commandants ; puis il y eut des coudes qui le heurtèrent accidentellement dans la salle de jeux, des pieds qui se mirent en travers des siens lorsqu’il entrait au gymnase ou en sortait, des crachats ou des boules de papier mouillé qui le frappaient par-derrière lorsqu’il courait dans les couloirs. Ils ne pouvaient pas le vaincre dans la salle de bataille, et ils le savaient – de sorte qu’ils l’attaquaient quand ils ne risquaient rien, quand il n’était pas un géant, mais un petit garçon. Ender les méprisait mais, secrètement, si secrètement qu’il n’en avait pas conscience, il avait peur d’eux. C’était ce type de tourment que Peter avait toujours employé, et Ender commençait à se sentir beaucoup trop comme chez lui.

Ces désagréments étaient mesquins, toutefois, et Ender décida de les accepter comme s’il s’agissait de compliments. Déjà, les autres armées commençaient d’imiter Ender. À présent, presque tous les soldats attaquaient avec les jambes pliées ; les formations explosaient, désormais, et presque tous les commandants envoyaient des cohortes tenter des débordements contre les parois. Personne n’avait encore compris l’organisation en cinq cohortes… Cela lui conférait un léger avantage du fait que, lorsqu’ils avaient localisé quatre unités, ils ne s’attendaient pas à se trouver confrontés à une cinquième.

Ender leur apprenait la tactique du combat en apesanteur. Mais qui pouvait enseigner quoi que ce soit à Ender ?

Il se mit à utiliser la salle de vidéo, pleine de bandes de propagande concernant Mazer Rackham et les autres grands commandants des forces de l’Humanité pendant les Première et Deuxième Invasions. Ender écourta les entraînements quotidiens d’une heure et autorisa ses chefs de cohorte à diriger leurs exercices en son absence. En général, ils opposaient les cohortes les unes aux autres. Ender restait le temps de s’assurer que tout se déroulait correctement, puis allait voir les batailles du passé.

Presque toutes les bandes étaient une perte de temps. Musique héroïque, gros plans des commandants et des soldats décorés, plans confus de Marines envahissant les installations des doryphores. Mais, de temps en temps, il trouva des séquences utiles : vaisseaux, semblables à des points lumineux, manœuvrant dans la nuit de l’espace ou, surtout, les écrans de contrôle des vaisseaux, montrant l’ensemble d’une bataille. Il était difficile, sur les vidéos, de voir les trois dimensions, et ces scènes étaient souvent brèves et sans commentaire. Mais Ender commença à voir comment les doryphores utilisaient des trajectoires apparemment erratiques pour créer la confusion, comment ils se servaient de leurres et de fausses retraites pour attirer les vaisseaux de la F.I. dans des pièges. Certaines batailles avaient été découpées en nombreuses scènes éparpillées sur des bandes différentes ; en les regardant dans l’ordre, Ender parvint à reconstruire des batailles entières. Il fit alors des constatations que les commentateurs officiels ne mentionnaient jamais. Ils s’efforçaient toujours d’exalter l’orgueil lié aux succès humains et de susciter la haine des doryphores, mais Ender commença à se demander comment l’Humanité avait vaincu. Les vaisseaux humains étaient peu maniables ; les flottes réagissaient aux transformations de la situation avec une lenteur insupportable, tandis que la flotte des doryphores paraissait manœuvrer d’une façon parfaitement unie, réagissant immédiatement à tous les défis. Bien entendu, lors de la Première Invasion, les vaisseaux humains étaient totalement inaptes au combat rapide, mais tel était également le cas des vaisseaux des doryphores ; ce ne fut que lors de la Deuxième Invasion que les vaisseaux devinrent rapides et terrifiants.

Ainsi, ce fut grâce aux doryphores qu’Ender apprit la stratégie. Il en éprouva de la honte et cela lui fit peur, car c’étaient des ennemis terrifiants, laids, assoiffés de sang et haïssables. Mais ils étaient également très compétents. Jusqu’à un certain point. Ils paraissaient appliquer systématiquement une stratégie fondamentale : rassembler le plus grand nombre possible de vaisseaux au point clé de l’affrontement. Ils n’agissaient jamais par surprise, ne faisaient jamais rien qui puisse manifester la stupidité ou l’intelligence d’un officier. La discipline était apparemment très rigide.

Et il y avait une chose étrange. On parlait beaucoup de Mazer Rackham, mais les vidéos de la bataille elle-même étaient extrêmement rares. Quelques scènes du début de la bataille, la petite force de Rackham paraissant pathétique face à la puissance énorme de la flotte principale des doryphores. Les doryphores avaient déjà battu la flotte humaine principale dans la barrière de comètes, détruisant les premiers vaisseaux interstellaires et déjouant facilement les tentatives humaines d’appliquer une stratégie subtile – ce film était souvent projeté, afin de susciter la souffrance et la terreur provoquées par la victoire des doryphores. Puis la flotte arrivant près de la petite force de Mazer Rackham, non loin de Saturne, l’impossibilité de vaincre, et puis…

Puis un tir effectué par le petit croiseur de Mazer Rackham, l’explosion d’un vaisseau ennemi. On ne montrait rien d’autre. De nombreux films montraient les Marines se frayant un chemin dans les vaisseaux des doryphores. De nombreux cadavres de doryphores gisaient çà et là à l’intérieur. Mais aucune image montrant des doryphores tués en combat, sauf lorsqu’elles provenaient de la Première Invasion. Ender éprouva de la frustration, du fait que la victoire de Mazer Rackham était manifestement censurée. Mazer Rackham pouvait apprendre de nombreuses choses aux élèves de l’École de Guerre, et tout ce qui concernait sa victoire était caché. Le goût du secret ne pouvait guère aider les enfants qui devaient apprendre à accomplir une nouvelle fois ce que Mazer Rackham avait fait.

Bien entendu, dès que l’on sut qu’Ender Wiggin regardait continuellement les bandes, la salle de vidéo attira la foule. Elle était presque exclusivement composée de commandants qui regardaient les mêmes images qu’Ender, feignaient de comprendre pourquoi il les regardait et ce qu’il en tirait. Ender ne donna aucune explication. Même lorsqu’il montra sept scènes de la même bataille, mais provenant de bandes différentes, un seul garçon demanda, hésitant :

— Proviennent-elles de la même bataille ?

Ender se contenta de hausser les épaules, comme si cela n’avait aucune importance.

Pendant la dernière heure d’entraînement du septième jour, quelques heures après que l’armée d’Ender eut gagné sa septième bataille, le Major Andersen en personne entra dans la salle de vidéo. Il donna un morceau de papier à un des commandants qui se trouvaient là, puis se tourna vers Ender :

— Le Colonel Graff veut te voir immédiatement dans son bureau.

Ender se leva et suivit Anderson dans les couloirs. Anderson ouvrit le sas qui empêchait les élèves de pénétrer dans les quartiers des officiers ; finalement, ils arrivèrent à l’endroit où Graff avait pris racine sur un fauteuil pivotant vissé dans le plancher métallique. Son ventre débordait sur les accoudoirs, à présent, même lorsqu’il se tenait droit. Ender chercha dans ses souvenirs. Graff ne lui était pas paru particulièrement gros, lorsqu’Ender l’avait rencontré, quatre ans auparavant. Le temps et la tension jouaient de mauvais tours au directeur de l’École de Guerre.

— Sept jours depuis ta première bataille, Ender, dit Graff.

Ender ne répondit pas.

— Et tu as gagné sept batailles, une par jour.

Ender hocha la tête.

— En outre, tes scores sont exceptionnellement élevés.

Ender battit des paupières.

— À quoi, commandant, attribues-tu ce succès exceptionnel ?

— Vous m’avez donné une armée capable d’exécuter tout ce que je demande.

— Et que lui demandes-tu ?

— Nous nous orientons vers le bas, en direction de la porte ennemie, et nous nous servons de nos jambes comme bouclier. Nous évitons les formations et conservons notre mobilité. J’ai cinq cohortes de huit au lieu de quatre de dix, et c’est un avantage. De plus, nos ennemis n’ont pas encore eu le temps de s’adapter efficacement à nos techniques nouvelles, de sorte que nous continuons à les battre avec les mêmes méthodes. Cela ne durera pas longtemps.

— Ainsi, tu ne crois pas que tu vas continuer de gagner.

— Pas avec les mêmes méthodes.

Graff hocha la tête.

— Assieds-toi, Ender.

Ender et Anderson prirent place. Graff fixa Anderson et ce fut ce dernier qui prit la parole.

— Dans quel état se trouve ton armée, après ces batailles successives ?

— À présent, ce sont tous des anciens.

— Mais comment vont-ils ? Sont-ils fatigués ?

— S’ils le sont, ils refusent de le reconnaître.

— Sont-ils toujours vifs ?

— C’est vous les responsables des jeux produits par l’ordinateur. C’est à vous de me le dire.

— Nous connaissons ce que nous savons. Nous voulons savoir ce que tu sais.

— Ce sont de très bons soldats, Major Anderson. Je suis certain qu’ils ont des limites, mais nous ne les avons pas encore atteintes. Quelques-uns, parmi les plus jeunes, éprouvent des difficultés parce qu’ils ne dominent pas véritablement certaines techniques de base, mais ils travaillent dur et s’améliorent. Que voulez-vous que je vous dise ? Qu’ils ont besoin de repos ? Naturellement, ils ont besoin de repos. Ils n’ont plus le temps d’étudier et nous avons de mauvaises notes en classe. Mais vous le savez et, apparemment, vous vous en fichez, alors pourquoi n’en ferais-je pas autant ?

Graff et Anderson se regardèrent.

— Ender, pourquoi étudies-tu les vidéos des guerres contre les doryphores ?

— Pour apprendre la stratégie, naturellement.

— Ces vidéos ont été réalisées dans un but de propagande. Toutes nos stratégies ont été coupées…

— Je sais.

Graff et Anderson se regardèrent une nouvelle fois. Graff tambourinait du bout des doigts sur le bureau.

— Tu ne joues plus avec l’ordinateur.

Ender ne répondit pas.

— Explique-nous pourquoi tu ne joues plus.

— Parce que j’ai gagné.

— On ne gagne jamais complètement, dans ce jeu. Il n’est pas terminé.

— J’ai complètement gagné.

— Ender, nous voulons t’aider à être aussi heureux que possible, mais si tu…

— Vous voulez que je devienne le meilleur soldat possible. Allez voir les tableaux d’affichage. Regardez les classements depuis le début. Jusqu’ici, vous m’avez parfaitement manœuvré. Félicitations. À présent, allez-vous m’opposer à une bonne armée ?

Les lèvres de Graff esquissèrent un sourire, et un rire silencieux le secoua légèrement.

Anderson donna un morceau de papier à Ender.

— Maintenant, dit-il.

BONZO MADRID, ARMÉE DE LA SALAMANDRE, 1200

— C’est dans dix minutes, releva Ender. Mon armée est en train de se doucher après l’entraînement.

Graff sourit.

— Eh bien, tu devrais te dépêcher, petit.

Il arriva cinq minutes plus tard dans le dortoir de son armée. Presque tous les soldats s’habillaient après la douche ; quelques-uns étaient déjà allés à la salle de jeux, ou la salle de vidéo, en attendant le déjeuner. Il envoya trois petits chercher les absents et ordonna aux autres de s’habiller aussi rapidement que possible.

— C’est difficile et nous manquons de temps, dit Ender. Ils ont averti Bonzo il y a à peu près vingt minutes et, quand nous arriverons à la porte, ils seront à l’intérieur depuis au moins cinq minutes.

Les garçons furent scandalisés, protestant haut et fort dans un langage qu’ils évitaient généralement en présence du commandant.

— Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Ils sont cinglés, hein ?

— Laissez tomber le pourquoi, nous y penserons ce soir. Êtes-vous fatigués ?

Fly Molo répondit :

— On s’est crevé le cul à l’entraînement. Sans parler de la victoire contre l’Armée du Furet, ce matin.

— Personne n’a deux batailles le même jour, dit Crazy Tom.

Ender répondit sur le même ton :

— Personne ne bat l’Armée du Dragon. Est-ce votre occasion de perdre ?

La question défiante d’Ender fut la réponse à leurs protestations. Gagner d’abord, poser des questions après.

Ils étaient tous dans la salle, et presque tous habillés.

— En avant ! cria Ender, et ils coururent derrière lui, quelques-uns n’ayant pas fini de s’habiller quand ils arrivèrent dans le couloir de la salle de bataille. Beaucoup étaient essoufflés, ce qui était mauvais signe ; ils étaient trop fatigués pour se battre. La porte était déjà ouverte. Il n’y avait pas d’étoiles. Seulement le vide dans une salle à l’éclairage aveuglant. Aucun moyen de se cacher, pas même l’obscurité.

— Seigneur, dit Crazy Tom, ils ne sont pas encore sortis !

Ender posa la main sur la bouche, pour leur dire de se taire. La porte étant ouverte, l’ennemi pouvait naturellement entendre tout ce qu’ils disaient. Ender montra le pourtour de la porte, pour leur indiquer que l’Armée de la Salamandre était vraisemblablement déployée contre la paroi tout autour de la porte, où les soldats étaient invisibles mais pouvaient facilement tirer sur tous ceux qui sortaient.

Ender fit signe à tout le monde de reculer. Puis il fit avancer les plus grands, leur disant de s’agenouiller, pas assis sur les talons, mais droits, de sorte que leur corps formait un L. Il les gela. En silence, l’armée le regarda. Il choisit le plus petit, Bean, lui donna le pistolet de Crazy Tom et le fit agenouiller sur les jambes gelées de Tom. Puis il glissa les mains de Bean, chacune armée d’un pistolet, sous les aisselles de Tom.

À ce moment-là, les garçons comprirent. Tom était un bouclier, un vaisseau spatial blindé, et Bean se cachait à l’intérieur. Il n’était pas invulnérable, mais il aurait du temps.

Ender fit signe à deux garçons de se préparer à lancer Tom et Bean dans la salle, mais leur indiqua d’attendre. Il passa rapidement son armée en revue, définissant rapidement des groupes de quatre : un bouclier, un tireur et deux lanceurs. Puis quand tous furent gelés, armés ou prêts à tirer, il fit signe à ses lanceurs de soulever leur fardeau, de le projeter dans la salle, puis de sauter à leur tour.

— Allez ! cria Ender.

Ils y allèrent. Deux par deux, les paires franchirent la porte, en arrière afin que le bouclier se trouve entre l’ennemi et le tireur. L’ennemi ouvrit immédiatement le feu mais ne toucha que le garçon gelé. Pendant ce temps, disposant de deux pistolets et les cibles étant parfaitement alignées contre la paroi, les Dragons se donnèrent du bon temps. Il était presque impossible de manquer. Lorsque les lanceurs sautèrent également, ils s’accrochèrent à la même paroi que l’ennemi, tirant selon un angle parfait de sorte que les Salamandres ne savaient plus s’ils devaient tirer sur les paires qui les massacraient d’en haut ou sur les lanceurs qui, placés au même niveau qu’eux, leur tiraient dessus. Lorsqu’Ender franchit la porte, la bataille était terminée. Il ne s’était pas écoulé une minute entre le moment où le premier Dragon avait franchi la porte et celui où on avait cessé de tirer. Le Dragon avait vingt gelés ou hors de combat et seulement douze garçons indemnes. C’était son plus mauvais score, mais il avait gagné.

Lorsque le Major Andersen sortit et donna le crochet à Ender, celui-ci ne put contenir sa colère.

— Je croyais que vous deviez nous opposer à une armée capable de nous résister dans une bataille régulière !

— Félicitations pour ta victoire, commandant.

— Bean ! cria Ender. Si tu avais commandé l’Armée de la Salamandre, qu’aurais-tu fait ?

Bean, hors de combat mais pas complètement gelé, répondit, de l’endroit où il dérivait, non loin de la porte ennemie :

— Changer continuellement de position autour de la porte. On ne reste jamais immobile quand l’ennemi sait où on se trouve.

— Puisque vous trichez, dit Ender à Anderson, pourquoi n’apprenez-vous pas à l’autre armée à tricher intelligemment ?

— Je te suggère de rassembler ton armée, dit Anderson. Ender appuya sur les deux boutons, dégelant les deux armées en même temps.

— Dragons, rompez ! cria-t-il aussitôt.

Il n’y aurait pas de formation pour accepter la capitulation de l’autre armée. La bataille n’avait pas été régulière, bien qu’il eût gagné – les professeurs voulaient qu’ils perdent et seule l’incompétence de Bonzo les avait sauvés. Cela n’avait rien de glorieux.

Ce n’est qu’au moment où il quitta la salle de bataille qu’Ender se rendit compte que Bonzo ne comprendrait pas qu’il était en colère contre les professeurs. L’honneur espagnol. Bonzo comprendrait seulement qu’il avait été vaincu alors même qu’il possédait un avantage ; qu’Ender n’était même pas resté pour accepter la capitulation honorable de Bonzo. Si Bonzo ne haïssait pas déjà Ender, il avait sûrement commencé ; et, comme il le détestait, sa fureur devenait sûrement meurtrière. Bonzo a été la dernière personne à me frapper, se dit Ender. Je suis sûr qu’il n’a pas oublié.

Il n’avait pas davantage oublié l’épisode sanglant de la salle de bataille, au cours duquel les grands avaient tenté d’empêcher les séances d’entraînement d’Ender. Beaucoup d’autres non plus. À cette époque, ils avaient soif de sang ; Bonzo doit être dans ce cas, à présent. Ender envisagea de prendre à nouveau des cours d’autodéfense ; mais, à présent, comme les batailles pouvaient survenir non seulement tous les jours, mais aussi deux fois par jour, il savait qu’il n’en aurait pas le temps. Il faudra que je prenne les risques. Les professeurs m’ont mis dans cette situation. À eux d’assurer ma sécurité.

Bean se jeta sur sa couchette, totalement épuisé – de nombreux garçons dormaient déjà alors que l’extinction des feux n’était que dans un quart d’heure. Las, il sortit son bureau de son tiroir et le brancha. Il y avait un examen de géométrie, le lendemain, et Bean n’était absolument pas prêt. Il pouvait toujours déduire, s’il en avait le temps, et il avait lu Euclide à cinq ans, mais l’examen avait une durée limitée et il n’aurait pas la possibilité de réfléchir. Il devait savoir. Et il ne savait pas. Et il échouerait probablement. Mais ils avaient gagné deux fois une journée et il était content.

Dès qu’il eut branché son bureau, toutefois, tous les problèmes de géométrie s’envolèrent. Un message traversa l’écran :

VIENS ME VOIR IMMÉDIATEMENT.

ENDER

Il était 2150, dix minutes avant l’extinction des feux. Quand Ender l’avait-il envoyé ? Néanmoins, il valait mieux en tenir compte. Peut-être y aurait-il une autre bataille le lendemain matin – cette idée l’épuisait – et il n’aurait certainement plus le temps de s’entretenir avec Ender. Bean se leva et, d’un pas lent, suivit le couloir jusqu’à la porte d’Ender. Il frappa.

— Entrez, dit Ender.

— Je viens de voir ton message.

— Bien, dit Ender.

— C’est presque l’heure de l’extinction des feux.

— Je t’aiderai à retrouver ton chemin dans le noir.

— Je me demandais seulement si tu savais quelle heure…

— Je sais toujours l’heure qu’il est.

Bean soupira intérieurement. Cela ne manquait jamais. Chaque fois qu’il avait une conversation avec Ender, elle tournait à la dispute. Bean détestait cela. Il reconnaissait le génie d’Ender et le respectait. Pourquoi Ender ne pouvait-il pas voir ce qu’il y avait de bon chez lui ?

— Bean, tu te souviens que, il y a quatre semaines, tu m’as dit que je devais te nommer chef de cohorte ?

— Ouais.

— Depuis, j’ai nommé cinq chefs de cohorte et cinq adjoints. Et tu n’en es pas. (Ender haussa les sourcils.) Ai-je eu raison ?

— Oui, Commandant.

— Alors, dis-moi comment tu t’es comporté, pendant ces huit batailles.

— Aujourd’hui, j’ai été mis hors de combat pour la première fois mais, selon l’ordinateur, j’ai gelé onze ennemis avant de devoir m’arrêter. Je n’ai jamais gelé moins de quatre ennemis pendant une bataille. J’ai également accompli toutes les missions qui m’ont été confiées.

— Pourquoi t’a-t-on nommé soldat aussi jeune, Bean ?

— Pas plus jeune que toi.

— Mais pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Tu le sais, et moi aussi.

— J’ai essayé de deviner, mais ce ne sont que des déductions. Tu es très fort. Ils le savaient, ils t’ont poussé…

— Dis-moi pourquoi, Bean.

— Parce qu’ils ont besoin de nous, voilà pourquoi. (Bean s’assit par terre et fixa les pieds d’Ender.) Parce qu’ils ont besoin de quelqu’un qui puisse battre les doryphores. Il n’y a que cela qui les intéresse.

— Il est important que tu saches cela, Bean. Parce que presque tous les élèves de l’école croient que le jeu est important en lui-même, mais ce n’est pas vrai. Il est important seulement dans la mesure où il leur permet de trouver des garçons capables de devenir de vrais commandants dans une vraie guerre. Mais le jeu, ils s’en foutent. C’est ce qu’ils font. Ils foutent le jeu en l’air.

— Marrant. Je croyais qu’ils étaient contre nous.

— Une partie neuf semaines avant le moment où elle aurait dû arriver. Une partie par jour. Et, à présent, deux parties dans la même journée. Bean, je ne sais pas ce que font les professeurs, mais mon armée est fatiguée, je suis fatigué et ils ne tiennent plus aucun compte des règles du jeu. J’ai sorti les archives de l’ordinateur. Personne n’a jamais détruit autant d’ennemis en perdant aussi peu de soldats dans toute l’histoire du jeu.

— Tu es le meilleur, Ender.

Ender secoua la tête.

— Peut-être. Mais ce n’est pas par hasard que j’ai les soldats que j’ai. Des Nouveaux, des rebuts d’autres armées mais, ensemble, mon plus mauvais soldat pourrait être chef de cohorte dans une autre armée. Ils ont triché en ma faveur mais, à présent, ils trichent contre moi. Bean, ils veulent nous briser.

— Ils ne peuvent pas te briser.

— Tu ne peux pas savoir.

Ender eut soudain le souffle court, comme sous l’effet d’une douleur inattendue, ou comme s’il lui avait fallu soudain respirer dans le vent ; Bean le regarda et constata que l’impossible se produisait. Ender Wiggin ne l’appâtait pas, il se confiait à lui. Pas beaucoup. Mais un peu. Ender était un être humain et Bean avait été autorisé à voir.

— C’est peut-être toi qui ne peux pas savoir, émit Bean.

— Il y a une limite au nombre d’idées intelligentes que je peux avoir par jour. Quelqu’un trouvera une solution à laquelle je n’ai pas pensé, et je ne serai pas prêt.

— Quel est le pire qui puisse arriver ? Tu perds une partie.

— Oui. C’est le pire qui puisse arriver. Je ne veux pas perdre une seule partie, parce que si j’en perdais une seule

Il n’expliqua pas, et Bean ne l’interrogea pas.

— J’ai besoin de ton intelligence, Bean. Il faut que tu trouves des solutions aux problèmes que nous n’avons pas encore rencontrés. Je veux que tu tentes des choses que personne n’a tentées parce qu’elles sont totalement stupides.

— Pourquoi moi ?

— Parce que, bien qu’il y ait quelques meilleurs soldats dans l’Armée du Dragon – pas beaucoup, mais quelques-uns – personne ne réfléchit mieux et plus rapidement que toi.

Bean ne répondit pas. Ils savaient tous les deux que c’était vrai.

Ender lui montra son bureau. Dessus, il y avait douze noms. Deux ou trois membres de chaque cohorte.

— Choisis cinq soldats, dit Ender. Un dans chaque cohorte. Ce sera une unité spéciale que tu entraîneras. Seulement pendant les séances d’entraînement supplémentaires. Explique-leur ce à quoi tu les entraînes. Ne consacre pas trop de temps à une seule chose. Le plus souvent, ton unité spéciale et toi, vous ferez partie de l’ensemble de l’armée, des cohortes ordinaires. Mais quand j’aurai besoin de vous, quand il faudra faire quelque chose que vous seuls pourrez faire…

— Ce sont tous des Nouveaux, releva Bean. Aucun ancien.

— Après cette semaine, Bean, tous nos soldats sont des anciens. Te rends-tu compte que, au classement individuel des soldats, nos quarante hommes sont tous dans les cinquante premiers ? Qu’il faut descendre jusqu’à la dix-septième place pour trouver un soldat qui ne soit pas un Dragon ?

— Et si je ne trouve rien ?

— Dans ce cas, je me suis trompé sur ton compte.

Bean sourit.

— Tu ne t’es pas trompé.

La lumière s’éteignit.

— Peux-tu retrouver ton chemin, Bean ?

— Probablement pas.

— Dans ce cas, reste ici. Si tu écoutes très attentivement, tu entendras la bonne fée qui viendra, au milieu de la nuit, nous apporter le programme de demain.

— Ils ne vont pas nous mettre une nouvelle bataille demain, n’est-ce pas ?

Ender ne répondit pas. Bean l’entendit s’allonger. Il se leva et fit de même. Il envisagea une demi-douzaine d’idées, avant de s’endormir. Ender serait content : elles étaient toutes stupides.

12

BONZO

— « Asseyez-vous, Général Pace, je vous en prie. Je crois que vous êtes venu me voir à propos d’une question urgente. »

— « En temps ordinaire, Colonel Graff, je ne prendrais pas la peine d’intervenir dans le fonctionnement interne de l’École de Guerre. Votre autonomie est garantie et, en dépit de notre différence de grade, je suis parfaitement conscient du fait que mon autorité me permet de vous conseiller, pas de vous ordonner de prendre des mesures. »

— « Des mesures ? »

— « Ne faites pas l’innocent avec moi, Colonel Graff. Les Américains savent très bien jouer les imbéciles lorsque cela les arrange, mais je ne marche pas. Vous savez pourquoi je suis ici. »

— « Je suppose que cela signifie que Dap a transmis un rapport. »

— « Il a une… affection paternelle vis-à-vis des élèves. Il estime que votre indifférence face à une situation potentiellement dangereuse n’est pas une simple négligence – qu’elle confine à un complot susceptible de causer la mort d’un élève ou risquant, tout au moins, d’entraîner des blessures graves. »

— « C’est une école destinée aux enfants, Général Pace. Cela ne justifie guère la visite du Chef de la Police Militaire de la F.I. en personne. »

— « Colonel, le nom d’Ender Wiggin a filtré jusqu’au haut commandement. Il est même venu jusqu’à mes oreilles. On l’a modestement décrit comme notre unique espoir de victoire dans l’invasion prochaine. Lorsque sa vie et son intégrité physique sont en danger, il ne me semble pas inconvenant que la Police Militaire s’intéresse à la protection de ce garçon. N’êtes-vous pas de cet avis ? »

— « Que Dap aille au diable, et vous aussi, Général, je sais ce que je fais ! »

— « Vraiment ? »

— « Parfaitement. »

— « Oh, c’est évident, mais tout le monde ignore ce que vous faites. Vous savez depuis huit jours que les plus méchants d’entre ces « enfants » complotent pour battre Ender Wiggin, s’ils peuvent. Et que plusieurs conjurés, notamment un, le nommé Bonito de Madrid, généralement appelé Bonzo, n’ont pas l’intention de manifester la moindre retenue lorsque l’agression sera lancée de sorte qu’Ender Wiggin, ressource internationale d’une importance capitale, risque de se faire écraser la tête contre les parois de votre école orbitale. Et, connaissant ce danger, vous proposez de faire exactement… »

— « Rien. »

— « Vous comprendrez que cela puisse nous surprendre. »

— « Ender Wiggin s’est déjà trouvé dans cette situation. Sur Terre, lorsqu’on lui a retiré son moniteur et, plus tard, lorsqu’un groupe de garçons plus âgés… »

— « Je n’ignore pas le passé. Ender Wiggin a provoqué Bonzo Madrid au-delà de ce qu’un être humain peut supporter. Et vous ne disposez pas de police militaire capable de parer à des troubles éventuels. C’est de l’inconscience. »

— « Lorsque Ender Wiggin contrôlera nos flottes, lorsqu’il prendra les décisions entraînant notre victoire ou notre destruction, y aura-t-il une police militaire susceptible de le sauver au cas où la situation lui échapperait ? »

— « Je ne vois pas le rapport. »

— « Naturellement. Mais il existe. Ender Wiggin doit être convaincu que, quelles que soient les circonstances, les adultes ne viendront jamais l’aider. Il doit croire, au plus profond de son être, que seul compte ce que les autres enfants et lui peuvent élaborer eux-mêmes. S’il ne croit pas cela, il n’atteindra jamais l’apogée de ses possibilités. »

— « Il ne l’atteindra pas davantage s’il est mort ou définitivement handicapé. »

— « Cela n’arrivera pas. »

— « Pourquoi ne vous contentez-vous pas de diplômer Bonzo ? Il a l’âge requis. »

— « Parce qu’Ender sait que Bonzo projette de le tuer. Si nous avancions le transfert de Bonzo, Ender comprendrait que nous l’avons sauvé. Le ciel sait que les aptitudes de Bonzo au commandement ne justifient pas un transfert au choix. »

— « Et les autres enfants ? L’aide qu’ils lui apportent ? »

— « Nous verrons ce qui arrivera. C’est ma première décision, elle est définitive et ce sera la seule. »

— « Puisse Dieu vous venir en aide si vous vous trompez ! »

— « Puisse Dieu nous venir en aide si je me trompe ! »

— « Je vous ferai passer en cour martiale. Je veillerai à ce que vous soyez totalement déshonoré, si vous vous trompez. »

— « C’est logique. Mais n’oubliez pas, si j’ai raison, de veiller à me faire donner une douzaine de médailles. »

— « Pourquoi ? »

— « Pour vous avoir empêché d’intervenir. »

Ender était assis dans un coin de la salle de bataille, le bras glissé dans une poignée, regardant Bean s’entraîner avec son unité. La veille, ils avaient travaillé sur les attaques sans pistolet, désarmant les ennemis avec les pieds. Ender les avait aidés en leur apprenant quelques techniques du combat à mains nues en pesanteur normale – de nombreux éléments durent être transformés, mais l’inertie était un outil qui pouvait être utilisé aussi bien en apesanteur que dans la pesanteur normale.

Ce jour-là, cependant, Bean avait un nouveau jouet. C’était un fil presque invisible généralement utilisé, lorsque l’on construisait dans l’espace, pour relier deux objets. Ces fils faisaient parfois plusieurs kilomètres de long. Celui-ci, cependant, était juste un peu plus long qu’une des parois de la salle de bataille et, enroulé autour de la taille de Bean, il était pratiquement invisible. Il le déroula comme si c’était un vêtement et donna une extrémité à un de ses soldats.

— Attache-le à une poignée et enroule bien autour.

Bean emporta l’extrémité opposée de l’autre côté de la salle de bataille.

Bean décida qu’il ne pouvait guère servir à faire trébucher l’adversaire. Il était pratiquement invisible, mais un fil avait peu de chance d’arrêter un ennemi qui pouvait facilement passer dessus ou dessous. Puis il eut l’idée de l’utiliser pour changer de trajectoire au milieu de la salle. Il l’attacha à sa taille, l’autre extrémité étant toujours fixée à une poignée, s’éloigna de quelques mètres, puis se lança. Le fil interrompit sa course, transforma brutalement sa trajectoire et lui fit décrire un arc de cercle qui le projeta brutalement contre une paroi.

Il hurla et hurla. Ender ne comprit pas immédiatement qu’il ne hurlait pas sous l’effet de la douleur.

— Tu as vu à quelle vitesse j’allais ? Tu as vu comme j’ai changé de direction ?

Bientôt, toute l’Armée du Dragon interrompit son entraînement pour regarder Bean travailler avec son fil. Les changements de direction étaient stupéfiants, surtout lorsqu’on ignorait où se trouvait le fil. Lorsqu’il utilisa le fil pour contourner une étoile, il atteignit des vitesses inconnues auparavant.

Il était 2140 et Ender mit un terme à l’entraînement. Fatiguée mais ravie d’avoir vu quelque chose de nouveau, son armée s’engagea dans les couloirs conduisant à son dortoir. Ender resta parmi ses soldats, silencieux mais écoutant ce qu’ils disaient. Ils étaient fatigués, oui – une bataille par jour depuis plus de quatre semaines, souvent dans des situations qui exigeaient le meilleur d’eux-mêmes. Mais ils étaient fiers, heureux, unis – ils n’avaient jamais perdu et avaient appris à se faire confiance. Ils étaient sûrs que leurs camarades combattaient courageusement et bien ; ils étaient sûrs que leurs chefs les utilisaient et ne gâchaient pas leur énergie ; et, surtout, ils savaient qu’Ender les préparait à tout ce qui risquait d’arriver.

Tandis qu’ils marchaient dans le couloir, Ender remarqua plusieurs garçons plus âgés, apparemment en train de parler, dans les couloirs et les échelles adjacents ; quelques-uns étaient dans leur couloir, marchant lentement dans la direction inverse. Ce n’était manifestement pas par hasard, toutefois, s’ils portaient presque tous l’uniforme de la Salamandre et si ceux qui n’étaient pas dans ce cas appartenaient à des armées dont le commandant haïssait Ender Wiggin. Quelques-uns le regardèrent et détournèrent trop rapidement les yeux ; d’autres étaient trop crispés, trop nerveux, alors qu’ils feignaient d’être détendus. Que vais-je faire, s’ils attaquent mon armée dans le couloir ? Mes garçons sont jeunes, petits et n’ont aucune expérience du combat en pesanteur normale. Quand pourraient-ils apprendre ?

— Ho, Ender ! appela quelqu’un.

Ender s’arrêta et se retourna. C’était Petra.

— Ender, je voudrais te parler.

Ender se rendit immédiatement compte que, s’il s’arrêtait, son armée le dépasserait et qu’il se retrouverait seul avec Petra dans le couloir.

— Accompagne-moi, dit Ender.

— Je n’en ai que pour un instant.

Ender pivota sur lui-même et s’éloigna avec son armée. Il entendit Petra courir pour le rejoindre.

— Très bien, je t’accompagne.

Ender se crispa lorsqu’elle arriva près de lui. Était-elle avec les autres ? Faisait-elle partie de ceux qui le haïssaient tellement qu’ils étaient prêts à lui faire du mal ?

— Un de tes amis voulait que je t’avertisse. Il y a des garçons qui veulent te tuer.

— Surprise, fit Ender.

Quelques soldats parurent sursauter en entendant cela. Les complots contre le commandant constituaient une nouvelle intéressante, apparemment.

— Ender, ils en sont capables. Selon lui, ils ont cette intention depuis que tu es commandant…

— Depuis que j’ai battu la Salamandre, tu veux dire.

— Je te haïssais quand tu as battu l’Armée du Phénix, Ender.

— Je ne fais de reproches à personne.

— C’est vrai. Il m’a dit de te prendre à part, aujourd’hui, en revenant de la salle de bataille, et de te conseiller d’être prudent demain, parce que…

— Petra, si tu m’avais vraiment pris à part, il y a à peu près une douzaine de garçons qui nous suivent et qui m’auraient attaqué dans le couloir. Peux-tu dire que tu ne les as pas vus ?

Soudain, elle rougit.

— Non, je ne les ai pas vus. Comment peux-tu croire le contraire ? Tu ne connais donc pas tes amis ?

Elle se fraya un chemin à travers l’Armée du Dragon, la dépassa et s’engagea sur une échelle conduisant au niveau supérieur.

— Est-ce vrai ? demanda Crazy Tom.

— Qu’est-ce qui est vrai ?

Ender scruta la salle et cria à deux garçons turbulents d’aller se coucher.

— Que des grands veulent te tuer ?

— Des mots, répondit Ender.

Mais il savait que ce n’était pas le cas. Petra savait quelque chose, et ce qu’il avait vu dans les couloirs ne relevait pas de son imagination.

— Ce sont peut-être des mots, mais j’espère que tu comprendras quand je dis que cinq chefs de cohorte vont t’accompagner jusqu’à ta chambre ce soir.

— Totalement inutile.

— Fais-nous plaisir. Tu nous dois bien ça.

— Je ne vous dois rien.

Il serait stupide de refuser.

— Faites comme vous voulez.

Il pivota sur lui-même et s’en alla. Les chefs de cohorte le suivirent. L’un d’entre eux passa devant et ouvrit sa porte. Ils visitèrent la chambre, firent promettre à Ender qu’il la fermerait à clé et le laissèrent juste avant l’extinction des feux.

Il y avait un message sur son bureau.

NE RESTE PAS SEUL. JAMAIS.

DINK

Ender sourit. Ainsi, Dink était toujours son ami. Ne t’inquiète pas. Ils ne me feront rien. J’ai mon armée.

Mais, dans le noir, il n’avait pas son armée. Cette nuit-là, il rêva de Stilson mais il vit comme Stilson était petit, six ans seulement, comme son attitude bravache était ridicule ; et pourtant, dans le rêve, Stilson et ses amis attachaient Ender, de sorte qu’il ne pouvait pas se défendre, puis, tout ce qu’Ender avait fait à Stilson dans la réalité, Stilson le faisait à Ender en rêve. Ensuite, Ender se vit bafouillant comme un idiot, faisant tout son possible pour donner des ordres à son armée, mais ses paroles n’avaient aucun sens.

Il se réveilla dans le noir, et il eut peur. Puis il se calma en se disant qu’il comptait certainement, aux yeux des professeurs et que, dans le cas contraire, ils ne lui feraient pas subir de telles pressions ; ils ne permettraient pas qu’il lui arrive quelque chose, rien de grave en tout cas. Lorsque les grands l’avaient attaqué dans la salle de bataille, il y avait déjà bien longtemps, ils étaient probablement dehors, prêts à intervenir ; si la situation avait dégénéré, ils seraient certainement intervenus. J’aurais très bien pu ne rien faire et attendre, et ils auraient veillé à ce qu’il ne m’arrive rien. Ils vont me pousser aussi loin que possible, dans le jeu mais, à l’extérieur du jeu, ils assureront ma sécurité.

Rassuré, il se rendormit, jusqu’à ce que la porte s’ouvre doucement et que la guerre de la matinée soit posée par terre, bien en évidence.

Ils gagnèrent, naturellement, mais ce fut une affaire éprouvante, la salle de bataille contenant un tel labyrinthe d’étoiles qu’il fallut pourchasser l’ennemi pendant quarante-cinq minutes pour l’éliminer. C’était l’Armée du Blaireau, commandée par Pol Slattery, et ils refusèrent d’abandonner. Le jeu comportait également une nouvelle règle. Quand ils gelaient un ennemi, ou le mettaient hors de combat, il dégelait au bout de cinq minutes, comme pendant les entraînements. L’ennemi ne pouvait rester en dehors de l’action que lorsqu’il était complètement gelé. Mais cela ne fonctionnait pas pour l’Armée du Dragon. Crazy Tom comprit ce qu’il se passait, lorsque des ennemis qu’ils croyaient avoir définitivement écartés se mirent à leur tirer dans le dos. Et, à la fin de la bataille, Slattery serra la main d’Ender et dit :

— Je suis content que tu aies gagné. Si je te bats un jour, je veux que ce soit équitablement.

— Utilise ce qu’on te donne, dit Ender. Si tu as un avantage sur l’ennemi, utilise-le.

— Oh, c’est ce que j’ai fait, répondit Slaterry. Il sourit. Je ne suis fair-play qu’avant et après les batailles.

La bataille dura tellement longtemps que l’heure du petit déjeuner était passée. Ender regarda ses soldats fatigués et couverts de sueur qui attendaient dans le couloir et dit :

— Aujourd’hui, vous savez tout. Pas d’entraînement. Reposez-vous. Amusez-vous. Passez l’examen.

Ils étaient tellement las qu’ils ne rirent pas, n’applaudirent pas, ils regagnèrent simplement le dortoir et se déshabillèrent. Ils se seraient entraînés, s’il le leur avait demandé, mais ils étaient à bout de forces et l’absence de petit déjeuner n’était qu’une injustice de trop.

Ender avait l’intention de prendre immédiatement une douche, mais il était trop fatigué. Il s’allongea sans quitter sa combinaison de combat, juste pour un moment, et se réveilla à l’heure du déjeuner. Ainsi, il devrait renoncer à étudier les doryphores ce matin. Il avait juste le temps de se laver, d’aller manger et de se rendre au cours.

Il quitta sa combinaison de combat, qui empestait la sueur. Son corps était glacé, ses articulations étrangement faibles. Je n’aurais pas dû dormir pendant la journée. Je me relâche. C’est la fatigue. Je ne dois pas me laisser aller.

Il courut jusqu’au gymnase et se contraignit à monter trois fois à la corde avant d’aller prendre sa douche. Il ne lui vint pas à l’esprit que son absence serait visible, au mess des commandants, que, en prenant une douche à l’heure du déjeuner, pendant que son armée engloutissait le premier repas de la journée, il serait totalement seul, sans défense.

Même lorsqu’il les entendit entrer dans la salle des douches, il ne fit pas attention. Il faisait couler l’eau sur sa tête, son corps ; le bruit étouffé des pas était à peine audible. Peut-être le déjeuner est-il terminé, se dit-il. Il se savonna une nouvelle fois. Peut-être quelqu’un a-t-il terminé l’entraînement en retard.

Et peut-être pas. Il se retourna. Ils étaient sept, appuyés contre les lavabos métalliques ou debout près des douches, le regardant. Bonzo se tenait devant eux. Beaucoup souriaient, le ricanement condescendant que le chasseur adresse à sa victime acculée. Bonzo, toutefois, ne souriait pas.

— Salut, fit Ender.

Personne ne répondit.

Alors, Ender ferma le robinet, bien qu’il ait encore des traces de savon sur la peau et tendit la main vers sa serviette. Elle n’était plus là. Un des garçons l’avait. C’était Bernard. Il ne manquait plus, pour que le tableau fût complet, que Peter et Stilson. Ils avaient besoin du sourire de Peter ; ils avaient besoin de la stupidité évidente de Stilson.

Ender comprit que la serviette était leur premier coup. Tenter de récupérer sa serviette, nu, le ferait paraître plus faible. C’était ce qu’ils voulaient, l’humilier, le briser. Il ne jouerait pas. Il refusa d’accepter la faiblesse sous prétexte qu’il était mouillé, glacé et nu. Il se redressa, leur faisant face, les bras contre les flancs. Il fixa Bonzo.

— À toi de jouer, dit Ender.

— Ce n’est pas un jeu, dit Bernard. On en a assez de toi, Ender. Tu as ton examen aujourd’hui. Sur la glace.

Ender ne regarda pas Bernard. C’était Bonzo qui voulait sa mort, bien qu’il soit silencieux. Les autres étaient venus en spectateurs, pour voir jusqu’où cela irait. Bonzo savait jusqu’où il voulait aller.

— Bonzo, dit calmement Ender, ton Père serait fier de toi.

Bonzo se crispa.

— Il serait fier s’il te voyait maintenant, attaquant un petit garçon nu dans les douches, moins grand que toi, avec six camarades. Il dirait : « Oh, quel courage ! »

— Personne n’est venu t’attaquer, dit Bernard. On est simplement venu te convaincre de jouer équitablement. De perdre une partie de temps en temps.

Les autres rirent, mais Bonzo ne rit pas, et Ender non plus.

— Sois fier, Bonito, mon joli. Tu pourras rentrer chez toi et dire : « Oui, j’ai battu Ender Wiggin, qui avait tout juste dix ans, et j’en avais treize. Et je n’avais que six camarades avec moi et, finalement, nous avons réussi à le battre, alors qu’il était nu, mouillé et seul – Ender Wiggin est terriblement dangereux et terrifiant, mais nous ne pouvions tout de même pas venir à deux cents. »

— Ta gueule, Wiggin ! dit un garçon.

— On n’est pas venu écouter les discours de ce petit fumier !

— Fermez-la ! dit Bonzo. Fermez-la et bougez pas.

Il entreprit de quitter son uniforme.

— Nu, mouillé et seul, Ender, alors nous sommes à égalité. Ce n’est pas ma faute si je suis plus grand que toi. Tu es tellement génial que tu trouveras bien le moyen de me résister.

Il se tourna vers les autres.

— Surveillez la porte. Ne laissez entrer personne.

La salle des douches n’était pas grande et les tuyauteries saillaient partout. Elle avait été lancée d’un seul bloc, comme un satellite en orbite basse, bourrée de matériel de recyclage de l’eau ; elle était conçue de telle sorte qu’il n’y avait aucune place perdue. La tactique était évidente. Projeter l’autre contre les tubes jusqu’à ce que l’un des deux adversaires soit incapable de bouger.

Lorsqu’Ender vit la position que prenait Bonzo, son cœur se serra. Bonzo avait également suivi des cours. Et sans doute plus récemment qu’Ender. Son allonge était meilleure, il était plus fort et plein de haine. Il ne serait pas tendre. Il va chercher à atteindre la tête, se dit Ender. Il tentera essentiellement d’endommager mon cerveau. Et si le combat dure, il gagnera forcément. Sa force fera la différence. Si je veux sortir d’ici, je dois gagner rapidement et définitivement. Il se souvint de la façon écœurante dont les os de Stilson avaient cédé. Mais, cette fois, ce sera mon corps qui sera brisé, sauf si je peux briser le sien avant.

Ender recula, tourna la pomme de la douche vers l’extérieur et ouvrit le robinet d’eau chaude. Presque immédiatement, un nuage de vapeur s’éleva. Il fit de même avec la suivante, puis la suivante.

— Je n’ai pas peur de l’eau bouillante, dit Bonzo. Sa voix était douce.

Mais ce n’était pas l’eau bouillante qui intéressait Ender. C’était la chaleur. Il y avait encore du savon sur sa peau et sa sueur le dilua, la rendant plus glissante que ce que Bonzo pouvait avoir prévu.

Soudain, une voix s’éleva près de la porte.

— Arrêtez !

Pendant quelques instants, Ender crut que c’était un professeur venu arrêter le combat, mais ce n’était que Dink Meeker. Les amis de Bonzo se saisirent de lui et l’empêchèrent d’entrer.

— Arrête, Bonzo ! cria Dink. Ne lui fais pas de mal !

— Pourquoi ? demanda Bonzo.

Et, pour la première fois, il sourit. Ah, se dit Ender, il aime que l’on reconnaisse qu’il domine la situation, qu’il a le pouvoir.

— Parce que c’est le meilleur, voilà pourquoi. Qui d’autre peut battre les doryphores ? C’est ce qui compte, crétin, les doryphores !

Bonzo cessa de sourire. C’était ce qu’il haïssait le plus chez Ender, le fait qu’Ender compte pour les autres et pas, finalement, Bonzo. Ces paroles sont mon arrêt de mort, Dink. Bonzo ne veut pas entendre dire que je pourrais sauver le monde.

Où sont les professeurs ? se demanda Ender. Ne comprennent-ils donc pas que notre premier contact, dans ce combat, pourrait également en être la fin ? Ce n’est pas comme la bagarre dans la salle de bataille, où personne ne disposait de l’appui permettant d’infliger des blessures graves. Il y a de la pesanteur, ici, le sol et les murs sont durs, avec des pièces métalliques en saillie. Faites cesser cela maintenant ou jamais.

— Si tu le touches, c’est que tu aimes les doryphores ! cria Dink. Tu es un traître, si tu le touches, tu mérites de mourir !

Ils cognèrent le visage de Dink contre la porte et il se tut.

La brume dégagée par les douches obscurcissait la salle et le corps d’Ender était couvert de sueur. Maintenant, avant que le savon soit emporté. Maintenant, alors que je suis encore glissant et qu’il lui sera difficile de me tenir.

Ender recula, laissant son visage exprimer la peur qu’il ressentait.

— Bonzo, ne me fais pas de mal, dit-il, je t’en prie.

C’était ce que Bonzo attendait : l’aveu de sa puissance. D’autres garçons se seraient contentés de la soumission d’Ender ; Bonzo y vit exclusivement l’indice de la certitude de la victoire. Il balança la jambe comme pour donner un coup de pied, mais changea d’avis au dernier moment et bondit. Ender remarqua le changement d’appui et se baissa davantage, de sorte que Bonzo serait plus déséquilibré quand il tenterait de saisir Ender et de le projeter.

Les côtes dures de Bonzo appuyèrent sur le visage d’Ender et ses mains claquèrent sur son dos, tentant de le saisir. Mais Ender se tortilla et les mains de Bonzo glissèrent. Un instant plus tard, Ender fut totalement retourné, mais toujours prisonnier de l’étreinte de Bonzo. Le mouvement classique, à ce moment-là, aurait été de donner un coup de talon entre les jambes de Bonzo. Mais, pour que ce mouvement soit efficace, il nécessitait une grande précision et Bonzo s’y attendait. Il se dressait sur la pointe des pieds, basculant les hanches en arrière, pour empêcher Ender d’atteindre son entrejambe. Bien qu’il ne vît rien, Ender sut que cela approchait son visage, presque dans ses cheveux ; alors, au lieu de donner un coup de pied, il se redressa, exerçant la poussée puissante du soldat rebondissant contre une paroi, et projeta sa tête dans le visage de Bonzo.

Pivotant rapidement sur lui-même, Ender vit Bonzo reculer en trébuchant, le nez en sang, hoquetant sous l’effet de la surprise et de la douleur. Ender comprit qu’il pouvait alors sortir de la salle des douches et mettre un terme au combat. Comme il avait quitté la salle de bataille après avoir fait couler le sang. Mais le combat serait simplement à recommencer. Inlassablement, jusqu’à ce que la volonté de combattre ait disparu. La seule façon d’en finir consistait à faire très mal à Bonzo, afin que sa peur soit plus forte que sa haine.

Alors, Ender prit appui contre la paroi qui se trouvait derrière lui, sauta puis exerça une poussée avec les bras. Ses pieds touchèrent Bonzo à la poitrine et au ventre. Ender pivota en l’air et atterrit à quatre pattes ; il se retourna, passa sous Bonzo et, cette fois, lorsqu’il donna un coup de pied entre les jambes de Bonzo, il frappa avec force et précision. Bonzo ne hurla pas de douleur. Il ne réagit absolument pas, mais son corps sursauta légèrement. Comme si Ender avait donné un coup de pied dans un meuble. Bonzo s’effondra, roula sur le flanc et s’immobilisa sous le jet bouillant d’une douche. Il ne fit pas un geste pour échapper au jet d’eau brûlante.

— Mon Dieu ! cria quelqu’un.

Les amis de Bonzo se précipitèrent pour fermer le robinet. Ender se redressa lentement. Quelqu’un lui lança sa serviette. C’était Dink.

— Viens, partons, dit Dink.

Il emmena Ender. Derrière eux, ils entendirent les pas lourds d’adultes descendant une échelle. À présent, les professeurs viendraient. L’équipe médicale. Pour panser les blessures de l’ennemi d’Ender. Où étaient-ils, avant le combat, quand il était possible d’éviter les blessures ?

Il n’y avait plus de doute, à présent, dans l’esprit d’Ender. Quoi qu’il affronte désormais, toujours, personne ne viendrait le sauver. Peter était sans doute une ordure, mais Peter avait raison, toujours raison ; le pouvoir de faire mal est le seul pouvoir qui compte, le pouvoir de tuer et de détruire, parce que, si on ne peut pas tuer, on est toujours soumis à ceux qui peuvent, et qu’on ne peut être sauvé par rien ni personne.

Dink le conduisit dans sa chambre et le fit s’allonger.

— Es-tu mal ? demanda-t-il. Ender secoua la tête.

— Tu l’as démoli. Je croyais que tu étais fichu, compte tenu de la façon dont il t’a pris. Mais tu l’as démoli. S’il était resté debout plus longtemps, tu l’aurais tué.

— Il voulait me tuer.

— Je sais. Je le connais. Personne ne hait comme Bonzo. Mais c’est fini. S’ils ne le gèlent pas et ne le renvoient pas chez lui, il ne te regardera plus jamais dans les yeux. Toi ou les autres. Il avait vingt centimètres de plus que toi et tu l’as fait passer pour une vache estropiée ruminant son foin.

Mais Ender ne voyait que le regard de Bonzo, lorsqu’il l’avait frappé entre les jambes. Les yeux apparemment vides, morts. Il était fini, à ce moment-là. Déjà sans connaissance. Ses yeux étaient ouverts mais il ne pensait plus, ne bougeait plus, simplement cette expression morte et stupide sur le visage, cette expression terrifiante, celle de Stilson quand je l’ai battu.

— Mais ils vont le geler, reprit Dink. Tout le monde sait qu’il a commencé. Je les ai vus se lever et sortir du mess des commandants. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que tu n’étais pas là non plus, et il m’a fallu une minute pour savoir où tu étais. Je t’avais bien dit de ne pas rester seul.

— Désolé.

— Ils vont être obligés de le geler. Indiscipline. Lui et sa saloperie d’honneur.

Puis, surpris, Dink s’aperçut qu’Ender pleurait. Couché sur le dos, le corps encore couvert d’eau et de sueur, il sanglotait, les larmes sortant de sous ses paupières closes et se mêlant à l’eau qu’il avait encore sur le visage.

— Te sens-tu bien ?

— Je ne voulais pas lui faire mal ! cria Ender. Pourquoi refusait-il de me laisser tranquille ?

Il entendit la porte s’ouvrir doucement, puis se refermer. Il comprit immédiatement que c’étaient ses instructions pour une bataille. Il ouvrit les yeux, s’attendant à trouver le noir du début de la matinée, avant 0600. Mais la lumière était allumée. Il était nu et, lorsqu’il bougea, il s’aperçut que son lit était trempé. Ses yeux étaient gonflés et douloureux, parce qu’il avait pleuré. Il regarda la montre de son bureau. 1820, indiquait-elle. C’est le même jour. J’ai déjà eu une bataille aujourd’hui, j’ai eu deux batailles aujourd’hui… Ces salauds savent ce que j’ai enduré et ils me font cela !

WILLIAM BEE, ARMÉE DU GRIFFON,

TALO MOMOE, ARMÉE DU TIGRE, 1900

Il s’assit sur le bord du lit. Le morceau de papier tremblait entre ses doigts. Je ne peux pas, se dit-il. Puis, à voix haute :

— Je ne peux pas.

Il se leva, péniblement, et chercha sa combinaison de combat. Puis il se souvint : il l’avait mise dans le nettoyeur pendant qu’il prenait sa douche.

Le morceau de papier à la main, il sortit de sa chambre. Le dîner était déjà passé et il y avait quelques élèves dans le couloir, mais personne ne lui parla, les enfants se contentant de le regarder, peut-être à cause de la stupéfaction causée par ce qui s’était passé dans la salle des douches, à midi, peut-être à cause de l’expression terrifiante, impressionnante, de son visage. Presque tous les garçons étaient au dortoir.

— Salut, Ender. Y a entraînement ce soir ?

Ender donna le morceau de papier à Hot Soup.

— Quels fils de pute ! fit-il. Deux en même temps ?

— Deux armées ! cria Crazy Tom.

— Ils vont se bousculer, estima Bean.

— Il faut que je me lave, dit Ender. Faites-les se préparer, rassemblez-les, je vous rejoindrai à la porte.

Il sortit du dortoir. Un tumulte de conversations s’éleva derrière lui. Il entendit Crazy Tom crier :

— Deux armées de bouffeurs de merde. On va leur botter le cul !

La salle des douches était vide. Nettoyée. Le sang qui s’était écoulé du nez de Bonzo avait disparu. Plus rien. Il ne s’était rien passé.

Ender se mit sous la douche et se rinça, l’eau emportant la sueur du combat dans les canalisations. Tout a disparu mais tout est recyclé, de sorte que nous boirons le sang de Bonzo demain matin. Plus de vie dedans, mais son sang tout de même, son sang et ma sueur, dilués dans leur stupidité, leur cruauté ou ce qui les a poussés à laisser cela arriver.

Il se sécha, mit sa combinaison de combat et gagna la salle de bataille. Son armée attendait dans le couloir, la porte n’était pas encore ouverte. Ils le regardèrent en silence lorsqu’il passa devant eux et alla s’immobiliser devant le champ de force gris. Bien entendu, ils savaient tous qu’il s’était battu dans la salle des douches ; et la lassitude consécutive à la bataille du matin les incitait au silence, tandis que la perspective d’affronter deux armées les emplissait de terreur.

N’importe quoi pour me battre, se dit Ender. Tout ce qu’ils peuvent imaginer, changer les règles, peu importe, pourvu qu’ils me battent. Eh bien, le jeu me donne envie de vomir. Aucun jeu ne vaut le sang de Bonzo rosissant l’eau sur le plancher de la salle des douches. Gelez-moi, renvoyez-moi chez moi, je ne veux plus jouer.

La porte disparut. Trois mètres devant, il y avait quatre étoiles côte à côte, bloquant totalement la vue.

Deux armées ne suffisaient pas. Ils voulaient qu’Ender déploie ses forces à l’aveuglette.

— Bean, dit Ender, prends tes camarades et va voir ce qu’il y a derrière cette étoile.

Bean déroula le fil qu’il portait autour de la taille, en attacha une extrémité autour de lui, donna l’autre à un membre de son unité et franchit doucement le seuil. Son unité suivit rapidement. Ils s’étaient plusieurs fois entraînés et, quelques instants plus tard, ils étaient accrochés à l’étoile, tenant l’extrémité du fil. Bean exerça une poussée puissante, le fil presque parallèle à la porte ; quand il atteignit le coin de la pièce, il exerça une nouvelle poussée, filant droit sur l’ennemi. Les points lumineux, sur les parois, indiquèrent que l’ennemi lui tirait dessus. Le fil se prenant successivement aux quatre coins de l’étoile, son arc diminua, sa direction changea et il devint impossible de le toucher. Ses camarades l’immobilisèrent adroitement lorsqu’il refit son apparition, de l’autre côté de l’étoile. Il bougea bras et jambes afin de montrer à ceux qui attendaient à l’intérieur qu’il n’avait pas été touché. Ender passa la porte.

— C’est vraiment sombre, rendit compte Bean, mais tout de même assez clair, si bien qu’il est difficile de suivre les déplacements des gens en se repérant sur la luminosité des combinaisons. La pire situation, du point de vue de la vision. L’espace est libre entre cette étoile et le côté de la salle où se trouvent les ennemis. Ils ont huit étoiles qui forment un carré autour de leur porte. Je n’ai vu personne, sauf ceux qui passaient la tête pour jeter un œil. Ils sont installés là-bas et ils nous attendent.

Comme pour corroborer l’affirmation de Bean, l’ennemi se mit à crier :

— Hé ! On a faim ! Venez, qu’on vous bouffe ! Bougez-vous le cul ! Votre cul de Dragon !

L’esprit d’Ender resta sans réaction. C’était stupide. Il n’avait pas la moindre chance, à deux contre un et contraint d’attaquer une formation à couvert.

— Dans une guerre réelle, un commandant intelligent battrait en retraite pour sauver son armée.

— Qu’est-ce que ça peut foutre ? dit Bean. Ce n’est qu’un jeu.

— Ce n’est plus un jeu, depuis qu’ils ne tiennent plus compte des règles.

— Et alors, fais la même chose.

Ender sourit.

— OK. Pourquoi pas ? Voyons comment ils réagiront à une formation.

Bean fut stupéfait.

— Une formation ! Nous n’avons jamais réalisé de formation depuis que nous sommes une armée !

— Il nous reste un mois avant la fin de notre période normale d’entraînement. Il est temps que nous nous mettions aux formations. Il est toujours bon de connaître les formations.

Il forma un A avec ses doigts, se tourna vers la porte et fit signe de le rejoindre. Une cohorte sortit rapidement et Ender la disposa derrière une étoile. Trois mètres ne constituaient pas un espace suffisant, les garçons étaient effrayés et troublés, et il fallut presque cinq minutes pour leur faire comprendre ce qu’ils faisaient.

Les soldats du Tigre et du Griffon en étaient réduits aux injures tandis que leurs commandants se demandaient s’ils devaient profiter de leur supériorité numérique et attaquer l’Armée du Dragon pendant qu’elle était encore derrière l’étoile. Momœ était favorable à l’attaque :

— Nous sommes deux contre un.

Bée, pour sa part, disait :

— Ne bougeons pas et nous ne pouvons pas perdre. Bougeons et il trouvera le moyen de nous battre.

Ainsi, ils ne bougèrent pas jusqu’au moment où, dans la lumière crépusculaire, ils virent une grosse masse sortir de derrière l’étoile d’Ender. Elle conserva la même forme, même quand elle s’immobilisa brutalement et se lança directement sur le centre des huit étoiles derrière lesquelles quatre-vingt-deux soldats attendaient.

— Bon sang ! s’écria un Griffon. C’est une formation.

— Ils doivent préparer ça depuis cinq minutes, dit Momœ. Si nous les avions attaqués pendant qu’ils le faisaient, nous aurions pu les détruire.

— Connerie, Momœ, souffla Bée. Tu as vu la façon dont le petit volait ? Il a fait tout le tour de l’étoile sans toucher une paroi. Peut-être ont-ils tous un crochet, qu’est-ce que tu en dis ? Ils ont quelque chose de nouveau.

La formation était bizarre. Une formation en carré de corps serrés les uns contre les autres, devant formant un mur. Derrière, un cylindre de six garçons de circonférence et de deux garçons de longueur, les bras tendus et gelés de sorte qu’il leur était impossible de se tenir. Néanmoins, ils restaient ensemble aussi précisément que s’ils avaient été attachés – ce qui était, en fait, le cas.

De l’intérieur de la formation, les Dragons tiraient avec une précision terrifiante, forçant les Griffons et les Tigres à rester à l’abri des étoiles.

— L’arrière de ce connard n’est pas protégé, dit Bée. Dès qu’ils seront entre les étoiles, nous pourrons passer derrière…

— Inutile de le dire ! fit Momœ.

Il ordonna aussitôt à ses hommes de se lancer en direction de la paroi et de rebondir suivant une trajectoire qui les conduirait derrière la formation des Dragons.

Dans le chaos du départ, tandis que l’Armée du Griffon tenait les étoiles, la formation du Dragon se transforma soudain. Le cylindre et le mur antérieur se fendirent en deux, sous l’effet de la poussée exercée par les garçons qui se trouvaient à l’intérieur ; presque au même moment, la formation repartit en sens inverse, retournant vers la porte des Dragons. Presque tous les Griffons tirèrent sur les formations et les garçons qui reculaient avec elles ; et les Tigres prirent les survivants de l’Armée du Dragon à revers.

Mais il y avait un problème. William Bée réfléchit pendant quelques instants et l’identifia. Ces formations n’avaient pas pu repartir dans la direction inverse en plein vol sans avoir exercé une poussée sur une paroi, et s’ils avaient exercé une poussée suffisante pour déplacer cette formation de vingt hommes, ils devaient aller vite ! Ils étaient là, six petits soldats du Dragon près de la porte de William Bée. Compte tenu de la luminosité de leurs combinaisons, Bée constata que trois étaient hors de combat et deux blessés ; un seul était sain et sauf. Pas de raison d’avoir peur. Bée les visa tranquillement, appuya sur le bouton, et… Il ne se passa rien. La lumière s’alluma. La partie était terminée.

Bien qu’il soit en train de les regarder, Bée ne comprit pas immédiatement ce qui venait d’arriver. Quatre soldats du Dragon avaient appuyé leur casque sur les coins de la porte. Et l’un d’entre eux était passé. Ils avaient purement et simplement exécuté le rituel de la victoire. Ils subissaient la destruction, ils n’avaient pratiquement mis personne hors de combat, et ils avaient eu le culot d’exécuter le rituel de victoire et de mettre un terme à la partie à leur nez et à leur barbe !

William Bée se dit seulement à ce moment-là que non seulement le Dragon avait mis un terme à la partie mais qu’il était possible que, conformément aux règles, il l’ait gagnée. Après tout, quelles que soient les circonstances, on n’avait pas véritablement gagné si l’on n’avait pas assez de soldats non gelés pour toucher les coins de la porte et entrer dans le couloir ennemi. Par conséquent, d’une certaine façon, on pouvait estimer que le rituel de fin était la victoire. De toute évidence, c’était l’avis de la salle de bataille.

La porte des professeurs s’ouvrit et Anderson entra dans la salle.

— Ender ! appela-t-il, regardant autour de lui.

Un Dragon gelé tenta de répondre à travers une bouche immobilisée par la combinaison de combat. Anderson alla près de lui et le dégela.

Ender souriait.

— Je vous ai encore battu, Major, dit-il.

— Ridicule, Ender, répondit calmement Anderson. La bataille t’opposait au Tigre et au Griffon.

— Me croyez-vous complètement stupide ? demanda Ender.

D’une voix forte, Anderson annonça :

— Après cette petite manœuvre, les règles seront changées et exigeront que tous les soldats de l’ennemi soient gelés ou mis hors de combat avant que la porte puisse être ouverte !

— De toute façon, cela ne pouvait marcher qu’une fois, commenta Ender.

Anderson lui donna le crochet. Ender dégela tout le monde en même temps. Au diable le protocole ! Au diable tout le reste !

— Hé ! cria-t-il à Anderson tandis qu’il s’éloignait. Qu’est-ce que ce sera, la prochaine fois ? Mon armée dans une cage, sans pistolets, et toute l’École de Guerre contre elle ? Que diriez-vous d’un peu d’équité ?

Un murmure d’approbation se répandit parmi les autres, et pas seulement dans les rangs de l’Armée du Dragon. Anderson ne prit même pas la peine de se retourner pour indiquer qu’il avait entendu le défi d’Ender. Finalement, ce fut William Bée qui répondit :

— Ender, si tu participes à une bataille, elle ne sera pas équitable, quelles que soient les conditions.

— Vrai ! crièrent les garçons.

Beaucoup rirent. Talo Momœ se mit à applaudir.

— Ender Wiggin ! cria-t-il.

Les autres applaudirent également et crièrent le nom d’Ender.

Ender passa par la porte ennemie. Ses soldats le suivirent. Son nom, qu’ils criaient, le suivit dans les couloirs.

— Entraînement ce soir ? demanda Crazy Tom.

Ender secoua la tête.

— Demain matin, alors ?

— Non.

— Alors quand ?

— Plus jamais, en ce qui me concerne.

Il entendit les murmures, derrière lui.

— Hé, c’est pas juste, dit un garçon. Ce n’est pas notre faute si les profs foutent le jeu en l’air ! Tu ne peux pas cesser de nous apprendre des trucs simplement parce que…

Ender frappa violemment la paroi du plat de la main et cria :

— Le jeu ne m’intéresse plus !

Sa voix résonna dans le couloir. Des soldats appartenant à d’autres armées sortirent. Il reprit, moins fort, dans le silence :

— Tu comprends ? (Puis il souffla :) La partie est terminée.

Il regagna sa chambre seul. Il avait envie de s’allonger mais il ne put pas parce que le lit était mouillé. Cela lui rappela tout ce qui s’était passé dans la journée et, de rage, il arracha matelas et couvertures, puis les jeta dans le couloir. Ensuite, il roula un uniforme pour en faire un oreiller et s’allongea sur le treillis métallique du sommier. Ce n’était pas confortable, mais Ender n’avait pas envie de se lever.

Il était là depuis à peine cinq minutes quand on frappa à sa porte.

— Va-t’en, dit-il calmement.

Celui qui frappait n’entendit pas ou n’obéit pas. Finalement, Ender dit d’entrer. C’était Bean.

— Va-t’en, Bean.

Bean hocha la tête mais ne s’en alla pas. Il fixa ses chaussures. Ender faillit crier, l’injurier, lui hurler de partir. Mais il constata à quel point Bean était fatigué, le corps tassé sous l’effet de la lassitude, les yeux cernés à cause du manque de sommeil ; néanmoins, sa peau était toujours douce et translucide, une peau d’enfant, les joues douces et rondes d’un enfant, ses membres minces. Il n’avait pas tout à fait huit ans. Peu importait qu’il soit brillant, dévoué et bon. C’était un enfant. Il était jeune.

Non, il ne l’est pas, se dit Ender. Petit, oui. Mais Bean avait vécu une bataille au cours de laquelle toute une armée dépendait de lui et des soldats qu’il commandait, et ils avaient magnifiquement agi, et ils avaient gagné. Il n’y avait pas de jeunesse, là-dedans. Pas d’enfance.

Interprétant le silence d’Ender, et son expression radoucie, comme la permission de rester, Bean fit un pas en avant. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’Ender vit le petit morceau de papier qu’il avait à la main.

— Tu es transféré ? demanda Ender.

Il était incrédule mais sa voix parut indifférente, morte.

— Dans l’Armée du Lapin.

Ender hocha la tête. Naturellement. C’était évident. Si je suis invincible avec mon armée, on va me prendre mon armée.

— Carn Carby est bien, dit Ender. J’espère qu’il comprendra ce que tu vaux.

— Carn Carby a eu son diplôme aujourd’hui. Il a été prévenu pendant notre bataille.

— Dans ce cas, qui commande l’Armée du Lapin ?

Bean écarta les bras dans un geste d’impuissance.

— Moi.

Ender hocha la tête sans quitter le plafond des yeux.

— Bien sûr. Après tout, tu n’as que quatre ans de moins que l’âge normal.

— Ce n’est pas drôle. Je ne sais pas ce qui se passe. Tous ces changements dans le jeu, puis ça. Je ne suis pas le seul transféré, tu sais. Ils ont donné leur diplôme à la moitié des commandants et nommé de nombreux types à toi à la tête de leurs armées.

— Quels types ?

— Apparemment, tous les chefs de cohorte et leurs adjoints.

— Bien sûr. S’ils décident de détruire mon armée, ils ne le feront pas à moitié. Ils vont toujours jusqu’au bout.

— Tu gagneras tout de même, Ender. Nous le savons tous. Crazy Tom, il a dit : « Vous voulez dire que je suis censé trouver le moyen de battre l’Armée du Dragon ? ». Tout le monde sait que tu es le meilleur. Ils ne peuvent pas te briser, même si…

— C’est déjà fait.

— Non, Ender, ils ne peuvent pas…

— Leur jeu ne m’intéresse plus, Bean. Je ne jouerai plus. Plus d’entraînement. Plus de batailles. Ils peuvent poser autant de petits morceaux de papier par terre qu’ils veulent, je n’obéirai pas. J’ai pris cette décision avant de franchir la porte ennemie. Je ne croyais pas que cela marcherait, mais je m’en fichais. Je voulais seulement sortir avec éclat.

— Tu aurais dû voir la tête de William Bée. Il était là, à se demander comment il avait perdu alors que tu n’avais que sept garçons encore capables de bouger les orteils et lui seulement trois qui ne pouvaient pas.

— Pourquoi voudrais-je voir la tête de William Bée ? Pourquoi voudrais-je battre qui que ce soit ? (Ender appuya les paumes sur ses yeux.) J’ai gravement blessé Bonzo, aujourd’hui, Bean. Je l’ai vraiment blessé.

— Il l’a cherché.

— Il était assommé mais tenait encore debout. C’était comme s’il était mort, debout. Et j’ai continué de frapper.

Bean ne répondit pas.

— Je voulais seulement être sûr qu’il ne me ferait plus jamais de mal.

— C’est gagné, dit Bean. Ils l’ont renvoyé chez lui.

— Déjà ?

— Les professeurs n’ont pas dit grand-chose, ils ne le font jamais. Selon l’avis officiel, il a obtenu son diplôme, mais à l’endroit de l’affectation – tu sais, École Tactique, Soutien, Pré-Commandement, Navigation, ce genre de chose – ils ont seulement indiqué : Carthagène, Espagne. C’est chez lui.

— Je suis content qu’ils lui aient donné son diplôme.

— Bon Dieu, Ender, nous sommes seulement contents qu’il soit parti ! Si nous avions su ce qu’il te faisait, nous l’aurions tué sur-le-champ. Est-il vrai qu’il avait amené toute une bande de types contre toi ?

— Non. C’était seulement lui et moi. Il s’est battu honorablement. Sans son honneur, ils se seraient jetés sur moi tous ensembles. Ils m’auraient peut-être tué. Son sens de l’honneur m’a sauvé la vie. Je ne me suis pas battu honorablement, ajouta Ender. Je me suis battu pour gagner.

Bean rit.

— Et tu l’as fait. Tu l’as chassé de son orbite.

Un coup contre la porte. Elle s’ouvrit avant qu’Ender ait eu le temps de répondre. Ender attendait d’autres soldats de son armée. Mais c’était le Major Anderson et, derrière lui, le Colonel Graff.

— Ender Wiggin, dit Graff.

Ender se leva.

— Oui, Colonel.

— L’indiscipline dont tu as fait preuve, aujourd’hui, dans la salle de bataille, était déplacée et ne doit pas se reproduire.

— Oui, Colonel, répondit Ender.

Bean n’en avait pas terminé avec l’indiscipline et ne croyait pas ce reproche mérité.

— Je crois qu’il était temps que quelqu’un dise à un professeur ce que nous pensons de ce que vous faites.

Les adultes ne tinrent aucun compte de lui. Anderson tendit un morceau de papier à Ender. Une feuille entière. Pas une de ces petites bandes qui servaient à la transmission des ordres au sein de l’École de Guerre ; c’étaient des ordres en bonne et due forme. Bean comprit ce que cela signifiait. Ender était transféré et quittait l’école.

— Diplôme ? demanda Bean.

Ender acquiesça. Pourquoi ont-ils tellement attendu ? Tu n’as que deux ou trois ans d’avance. Tu sais déjà marcher, parler et t’habiller tout seul. Que vont-ils bien pouvoir t’apprendre ?

Ender secoua la tête.

— Tout ce que je sais, c’est que le jeu est terminé. (Il plia la feuille de papier.) Pas trop tôt. Puis-je avertir mon armée ?

— Tu n’en as pas le temps, dit Graff. Ta navette part dans vingt minutes. En outre, il est préférable que tu ne leur parles pas après avoir reçu tes ordres. Cela facilitera les choses.

— Pour eux ou pour vous ? demanda Ender.

Il n’attendit pas la réponse. Il se tourna rapidement vers Bean, lui serra la main pendant quelques instants, puis prit le chemin de la porte.

— Une minute, dit Bean. Où vas-tu ? Tactique ? Navigation ? Soutien ?

— Commandement, répondit Ender.

— Pré-commandement ?

— Commandement, répéta Ender, puis il sortit.

Anderson le suivit. Bean saisit le Colonel Graff par la manche.

— Personne ne va à l’École de Commandement avant seize ans !

Graff se dégagea et s’en alla, fermant la porte derrière lui.

Bean resta seul dans la pièce, tentant de comprendre ce que cela signifiait. On n’entrait pas à l’École de Commandement sans avoir accompli trois ans en Pré-Commandement, sections Tactique ou Soutien. Mais personne ne quittait l’École de Guerre sans y avoir accompli six années, et Ender n’en avait fait que quatre.

Le système s’effondre. Aucun doute. Ou bien un dirigeant quelconque est devenu fou, ou bien il y a des problèmes avec la guerre, la vraie guerre, la guerre des doryphores. Pourquoi, dans le cas contraire, feraient-ils éclater le système de formation, ruineraient-ils le jeu comme ils l’avaient fait ? Pourquoi mettraient-ils un petit garçon à la tête d’une armée ?

Bean s’interrogeait tout en marchant dans les couloirs, regagnant son lit. La lumière s’éteignit au moment même où il arriva près de sa couchette. Il se déshabilla dans le noir, s’efforçant de fourrer ses vêtements dans un placard qu’il ne voyait pas. Il était désespéré. Au début, il crut que c’était parce qu’il avait peur de commander une armée, mais ce n’était pas le cas. Il savait qu’il serait un bon commandant. Il s’aperçut qu’il avait envie de pleurer. Il n’avait pas pleuré depuis les quelques jours de dépaysement consécutifs à son arrivée. Il tenta de mettre un nom sur le sentiment qui lui nouait la gorge et le faisait sangloter en silence, bien qu’il se retienne. Il se mordit la main pour conjurer ce sentiment, le remplacer par la douleur. Cela ne changea rien. Il ne reverrait pas Ender.

Après avoir nommé le sentiment, il put le contrôler. Il s’allongea et exécuta des exercices de décontraction jusqu’à ce que l’envie de pleurer disparaisse. Puis il s’endormit. Sa main était près de sa bouche. Elle était posée sur l’oreiller, comme hésitante, comme si Bean se demandait s’il voulait se ronger les ongles ou se sucer le bout des doigts. Son front était plissé. Sa respiration était rapide et légère. C’était un soldat et si on lui avait demandé ce qu’il aimerait faire, quand il serait grand, il n’aurait pas compris la question.

En pénétrant dans la navette, Ender remarqua que les insignes de l’uniforme du Major Anderson avaient changé.

— Oui, il est colonel, à présent, confirma Graff. En fait, depuis cet après-midi, le Major Anderson commande l’École de Guerre. On m’a confié d’autres responsabilités.

Ender ne lui en demanda pas la nature.

Graff se sangla dans un siège situé en face du sien, de l’autre côté de l’allée. Il n’y avait qu’un seul autre passager, un homme silencieux, en civil, qui lui fut présenté comme le Général Pace. Pace avait une serviette, mais n’avait pas plus de bagages qu’Ender. Bizarrement, le fait que Graff voyage également sans rien réconforta Ender.

Ender ne parla qu’une fois pendant le trajet.

— Pourquoi rentrons-nous sur Terre ? demanda-t-il. Je croyais que l’École de Commandement se trouvait dans les astéroïdes.

— Effectivement, répondit Graff. Mais l’École de Guerre ne peut pas accueillir les long-courriers. De sorte que tu bénéficies d’une courte permission sur la terre ferme.

Ender voulut demander si cela signifiait qu’il pourrait voir sa famille. Mais, soudain, à l’idée que cela serait peut-être possible, il eut peur et ne posa pas la question. Il se contenta de fermer les yeux et essaya de dormir.

Derrière lui, le Général Pace l’étudiait ; Ender ne put deviner dans quel but.

Ils se posèrent en Floride, par un chaud après-midi d’été. Il y avait tellement longtemps qu’Ender n’avait pas vu le soleil que la lumière l’aveugla presque. Il plissa les yeux, éternua et voulut rentrer. Tout était lointain et plat ; le sol, qui n’avait pas la courbe ascendante des planchers de l’École de Guerre, paraissait tomber de sorte que, sur le plat, Ender avait l’impression de se trouver au sommet d’une colline. La pesanteur paraissait différente, et il marchait en traînant les pieds. Il détestait cela. Il eut envie de retourner chez lui, à l’École de Guerre, seul endroit de l’univers comptant à ses yeux.

— « Arrêté ? »

— « Eh bien, c’est logique. Le Général Pace est le chef de la police militaire. Il y a eu un mort à l’École de Guerre. »

— « On ne m’a pas dit si le colonel Graff était promu ou traduit en cour martiale. Simplement transféré, avec ordre de se présenter au Polemarch. »

— « Est-ce bon ou mauvais signe ? »

— « Qui sait ? D’un côté, non seulement Ender Wiggin a survécu, mais encore a-t-il franchi une étape et obtenu son diplôme dans les meilleures conditions, il faut accorder cela à Graff. En revanche, il y a le quatrième passager de la navette. Celui qui fait le voyage dans un sac. »

— « Seulement le deuxième mort dans l’histoire de l’école, Au moins, cette fois, ce n’était pas un suicide. »

— « En quoi un meurtre est-il préférable, Major Imbu ? »

— « Ce n’était pas un meurtre, Colonel. Nous avons vu cela en vidéo sous deux angles différents. Personne ne peut en vouloir à Ender. »

— « Mais on pourrait en vouloir à Graff. Quand tout cela sera terminé, les civils pourront fouiller nos archives et décider ce qui était bien et ce qui ne l’était pas. Nous donner des médailles quand ils estimeront que nous avions raison, nous retirer nos retraites et nous mettre en prison quand ils estimeront que nous avions tort. Au moins ont-ils eu le bon sens de ne pas dire à Ender que le garçon est mort. »

— « En plus, c’est la deuxième fois. »

— « On ne lui a rien dit à propos de Stilson. »

— « Ce gamin est terrifiant. »

— « Ender Wiggin n’est pas un tueur. Il gagne, voilà tout – totalement. Si quelqu’un doit avoir peur, ce sont les doryphores. »

— « On pourrait presque avoir pitié d’eux, sachant qu’Ender va s’occuper d’eux. »

— « La seule personne dont je puisse avoir pitié, c’est Ender. Mais pas assez pour croire qu’il faudrait le laisser tranquille. J’ai eu accès à une partie du matériel dont Graff disposait. À propos des mouvements de la flotte… ce genre de chose. Avant, je dormais la nuit. »

— « Le temps presse ? »

— « Je n’aurais pas dû mentionner cela. Je ne peux pas vous communiquer des informations secrètes. »

— « Je sais. »

— « Disons simplement ceci : ils ne l’ont pas fait entrer à l’École de Commandement un jour trop tôt. Mais peut-être deux ans trop tard. »

13

VALENTINE

— « Des enfants ? »

— « Le frère et la sœur. Ils ont élaboré un système de sécurité à cinq niveaux, dans les réseaux… Ils écrivaient pour des sociétés qui payaient leur appartenance, ce genre de chose. J’ai eu un mal fou à les identifier. »

— « Que cachent-ils ? »

— « Cela pourrait être n’importe quoi. La chose la plus évidente est leur âge. Le garçon a quatorze ans, la fille douze. »

— « Lequel est Démosthène ? »

— « La fille. Celle de douze ans. »

— « Excusez-moi. Je ne trouve vraiment pas cela drôle, mais je ne peux pas m’empêcher de rire. Pendant tout ce temps, nous nous sommes inquiétés, pendant tout ce temps, nous nous sommes efforcés de convaincre les Russes de ne pas prendre Démosthène trop au sérieux, nous avons présenté Locke comme preuve que tous les Américains n’étaient pas des fauteurs de guerre déments. Le frère et la sœur, pas encore pubères… »

— « Et leur nom de famille est Wiggin. »

— « Ah ? Coïncidence ? »

— « Le Wiggin est un Troisième. Ce sont les numéros un et deux. »

— « Oh, excellent. Les Russes ne croiront jamais… »

— « Que Démosthène et Locke ne sont pas aussi bien contrôlés que le Wiggin ? »

— « Y a-t-il un complot ? Sont-ils contrôlés par quelqu’un ? »

— « Nous n’avons pas pu mettre en évidence le moindre contact entre ces deux enfants et un adulte susceptible de les diriger. »

— « Ce qui ne signifie pas que quelqu’un n’a pas mis au point une méthode que vous ne pouvez pas détecter. Il est difficile de croire que deux enfants… »

— « J’ai interrogé le Colonel Graff, à son retour de l’École de Guerre. À son avis, ce que ces enfants ont fait n’est absolument pas hors de leur portée. Leurs capacités sont virtuellement identiques à celles du Wiggin. Seuls leurs caractères sont différents. Ce qui l’a surpris, toutefois, c’est l’orientation des deux personnages. Démosthène est indubitablement la fille mais, selon Graff, la fille n’a pas pu entrer à l’École de Guerre parce qu’elle était trop pacifique, trop diplomate, et, surtout, trop sensible à la volonté des autres. »

— « Manifestement pas Démosthène. »

— « Et le garçon a une âme de chacal. »

— « N’est-ce pas Locke que l’on a récemment surnommé : « Le seul esprit réellement ouvert d’Amérique » ? »

— « Il est difficile de savoir ce qui se passe véritablement. Mais Graff nous a conseillé de les laisser tranquilles, et je suis d’accord. Ne pas les dénoncer. Ne pas rédiger de rapport, sauf pour indiquer que Locke et Démosthène n’entretiennent aucune relation avec l’étranger et ne sont pas davantage liés à un groupe national quelconque, sauf ceux dont l’existence sur les réseaux est publique. »

— « En d’autres termes, déclarer qu’ils sont en bonne santé. »

— « Je sais que Démosthène paraît dangereux, en partie parce qu’il – ou elle – a de nombreux partisans. Mais je crois qu’il est significatif que le plus ambitieux ait choisi le personnage modéré, sage. Et, pour le moment, ils ne font que parler. Ils ont de l’influence, mais aucun pouvoir. »

— « À mon avis, l’influence, c’est le pouvoir. »

— « S’ils s’égaraient, nous pourrions facilement les dénoncer. »

— « Seulement pendant quelques années. Plus nous attendons, plus ils vieillissent et moins la découverte de leurs personnalités réelles est choquante. »

— « Vous connaissez les mouvements des troupes russes. Il est toujours possible que Démosthène ait raison et, dans ce cas… »

— « Nous pourrions avoir besoin de Démosthène. Très bien. Nous dirons qu’ils sont corrects. Pour le moment. Mais surveillez-les. Quant à moi, naturellement, je dois trouver le moyen de calmer les Russes. »

En dépit de toutes ses réticences, Valentine aimait bien être Démosthène. Sa chronique était à présent reprise par presque tous les réseaux d’information du pays, et il était amusant de voir l’argent s’entasser sur les comptes de son avocat. De temps en temps, Peter et elle, au nom de Démosthène, donnaient une somme soigneusement calculée à un candidat ou une cause particuliers : assez d’argent pour que la donation soit remarquée, mais pas assez pour que le candidat puisse croire qu’elle tentait d’acheter un partisan. Elle recevait de si nombreuses lettres que son réseau d’information engagea une secrétaire chargée de répondre à la correspondance ordinaire. Les lettres drôles, émanant de leaders nationaux ou internationaux, parfois hostiles, parfois favorables, cherchant toujours, avec diplomatie, à sonder l’esprit de Démosthène – ces lettres-là, Peter et elle, les lisaient ensemble, riant parfois de plaisir parce que ces gens-là écrivaient à des enfants, et ne le savaient pas.

Parfois, cependant, elle avait honte. Son Père lisait régulièrement Démosthène ; il ne lisait jamais Locke ou bien, s’il le faisait, n’en parlait pas. Au dîner, toutefois, il leur exposait souvent un point important, soulevé par Démosthène dans la chronique du jour. Peter était ravi lorsque cela arrivait.

— Tu vois, disait-il, cela montre que le citoyen moyen est sensible à ce que tu écris.

Mais Valentine était humiliée pour son Père. S’il apprenait que j’écris les chroniques dont il nous parle, et que je n’en crois pas la moitié, il serait vexé et furieux. À l’école, elle faillit avoir des ennuis le jour où le professeur d’histoire demanda à la classe de rédiger une dissertation sur les opinions opposées de Démosthène et Locke telles qu’elles étaient exprimées dans deux de leurs premières chroniques. Valentine fut imprudente et fit une analyse brillante. En conséquence, elle eut toutes les peines du monde à dissuader le directeur de faire publier son essai sur le réseau d’information qui distribuait la chronique de Démosthène. Peter s’emporta violemment.

— Tu écris trop comme Démosthène, tu ne peux pas être publiée, je devrais tuer Démosthène tout de suite, tu deviens incontrôlable !

Si cette erreur le mit en rage, Peter l’effrayait davantage quand il restait silencieux. Cela se produisit lorsque Démosthène fut invité au Séminaire Présidentiel sur l’Avenir de l’Enseignement, assemblée prestigieuse qui ne devait rien faire, mais devait le faire avec éclat. Valentine crut que Peter y verrait une victoire, mais ce ne fut pas le cas.

— Refuse, dit-il.

— Pourquoi ? demanda-t-elle. Cela ne représente aucun travail et ils ont même dit que, puisque Démosthène tient tellement à son incognito, toutes les réunions se dérouleraient par l’intermédiaire du réseau. Cela transforme Démosthène en individu respectable et…

— Et tu es contente d’avoir obtenu cela avant moi.

— Peter, ce n’est pas toi et moi, c’est Démosthène et Locke. Nous les avons fabriqués. Ils ne sont pas réels. En outre, cette invitation ne signifie pas qu’ils préfèrent Démosthène à Locke, elle signifie simplement que Démosthène a une base populaire plus large. Tu savais que cela arriverait. Son invitation fait plaisir aux nationalistes et à ceux qui haïssent les Russes.

— Ce n’était pas censé fonctionner ainsi. Locke devait devenir le personnage respectable.

— Il l’est. Le respect réel est plus long à venir que le respect officiel. Peter, ne te mets pas en colère contre moi parce que j’ai bien fait ce que tu m’as demandé de faire.

Mais il fut en colère, pendant des jours et, par la suite, la laissa élaborer seule ses chroniques, au lieu de lui indiquer ce qu’elle devait écrire. Il supposait probablement que cela exercerait une influence néfaste sur la qualité des chroniques de Démosthène mais, si tel fut le cas, personne ne s’en aperçut. Elle n’alla jamais le supplier de l’aider, et cela accentua peut-être sa colère. Elle était Démosthène depuis tellement longtemps qu’elle n’avait plus besoin qu’on lui explique ce que pensait Démosthène.

Et, à mesure que sa correspondance avec d’autres citoyens politiquement engagés se développa, elle apprit des choses, des informations dont la masse de la population ne disposait pas. Des militaires, qui correspondaient avec elle, faisaient des allusions sans s’en rendre compte, et Peter, et elle, en les confrontant, construisirent une image fascinante et terrifiante des activités du Pacte de Varsovie. Il préparait effectivement la guerre, une guerre terrestre impitoyable et sanguinaire. Démosthène n’avait pas tort de croire que le Pacte de Varsovie ne se conformait pas aux termes de la Ligue.

Et le personnage de Démosthène acquit progressivement une existence propre. Parfois, après avoir écrit, elle s’apercevait qu’elle pensait comme Démosthène, acceptait des idées qui étaient censées n’être que des positions calculées. Et parfois, en lisant la chronique de Locke, elle était contrariée parce qu’il ne voyait manifestement pas ce qui se passait réellement.

Peut-être est-il impossible de prendre une identité sans devenir ce que l’on feint d’être. Elle réfléchit, rumina pendant quelques jours, puis écrivit une chronique en partant de cette idée, montrant que les politiciens qui faisaient des concessions aux Russes en vue de protéger la paix finiraient inévitablement par devenir leurs serviteurs dans tous les domaines. C’était une attaque contre le parti au pouvoir, et elle reçut un courrier intéressant à ce propos. Elle cessa également d’avoir peur de devenir, progressivement, Démosthène. Il est plus malin que nous le pensions, Peter et moi, se dit-elle.

Graff l’attendait à la sortie de l’école. Il était debout, appuyé contre sa voiture. Il était en civil et il avait pris du poids, de sorte qu’elle ne le reconnut pas immédiatement. Mais il lui adressa un signe et, avant qu’il ait pu se présenter, elle se souvint de son nom.

— Je n’écrirai pas une deuxième lettre, dit-elle. Je n’aurais jamais dû écrire la première.

— Dans ce cas, je suppose que tu n’aimes pas les médailles.

— Pas beaucoup.

— Viens faire un tour avec moi, Valentine.

— Je ne vais pas en promenade avec des inconnus.

Il lui donna un morceau de papier. C’était un formulaire d’autorisation, et ses parents l’avaient signé.

— Je suppose que vous n’êtes pas un inconnu. Où allons-nous ?

— Voir un jeune soldat qui est en permission à Greensboro.

Elle monta en voiture.

— Ender n’a que dix ans, dit-elle. Vous nous aviez pourtant dit qu’il n’obtiendrait sa première permission qu’à douze ans.

— Il a sauté quelques classes.

— Alors, il travaille bien ?

— Pose-lui la question quand tu le verras.

— Pourquoi moi ? Pourquoi pas toute la famille ?

Graff soupira.

— Ender voit le monde à sa façon. Nous avons dû le convaincre de te rencontrer. En ce qui concerne Peter et tes parents, cela ne l’intéressait pas. La vie, à l’École de Guerre, était… intense.

— Que voulez-vous dire ? Qu’il est devenu fou ?

— Au contraire, c’est l’individu le plus sain que je connaisse. Il est tellement sain qu’il sait que ses parents ne sont pas particulièrement impatients de rouvrir un livre de sentiments qui a été brutalement fermé il y a quatre ans. En ce qui concerne Peter, nous n’avons même pas suggéré une rencontre, de sorte qu’il n’a pas eu l’occasion de nous dire d’aller nous faire foutre !

Ils prirent la route du lac Brandt et la quittèrent juste après le lac, suivant un chemin tortueux qui montait et descendait, arrivant finalement devant une grande demeure blanche posée au sommet d’une colline. Elle dominait le lac Brandt, d’un côté, et un lac privé de trois hectares de l’autre.

— Cette demeure appartenait au propriétaire des Parfums Medly, expliqua Graff. La F.I. l’a achetée au cours d’une liquidation fiscale il y a une vingtaine d’années. Ender tenait absolument à ce que votre conversation ne soit pas enregistrée. Je lui ai promis qu’elle ne le serait pas et, pour créer un climat de confiance, vous partirez tous les deux sur un radeau qu’il a lui-même construit. Néanmoins, je t’avertis. J’ai l’intention de te poser quelques questions, après votre conversation. Tu ne seras pas obligée de répondre, mais j’espère que tu le feras.

— Je n’ai pas de maillot de bain.

— Nous pouvons en fournir un…

— Sans micro ?

— Il y a toujours un moment où la confiance doit s’instaurer. Par exemple, je connais l’identité réelle de Démosthène.

Un frisson la parcourut, mais elle ne dit rien.

— Je suis au courant depuis mon retour de l’École de Guerre. Il y a à peu près six personnes, au monde, qui savent. Sans compter les Russes – Dieu seul sait ce que savent les Russes. Mais Démosthène n’a pas de raison d’avoir peur de nous. Démosthène peut faire confiance à notre discrétion. Tout comme je fais confiance à Démosthène pour qu’il ne raconte pas à Locke ce qui se passe aujourd’hui. Condition mutuelle. Nous nous confions des choses.

Valentine se demanda si c’était Démosthène qui leur plaisait, ou Valentine Wiggin. Dans le premier cas, elle ne leur ferait pas confiance ; dans le deuxième cas, ce serait peut-être possible. Leur volonté de l’empêcher d’évoquer ce sujet avec Peter suggérait qu’ils connaissaient peut-être la différence existant entre eux. Elle ne prit pas le temps de se demander si elle était encore capable de faire cette différence.

— Vous dites qu’il a construit un radeau. Depuis combien de temps est-il ici ?

— Deux mois. Nous avions l’intention de le garder seulement quelques jours. Mais, vois-tu, la poursuite de sa formation ne semble pas l’intéresser.

— Oh, alors je suis à nouveau une thérapie ?

— Cette fois-ci, nous ne pouvons pas censurer ta lettre. Nous acceptons les risques. Nous avons terriblement besoin de ton frère. L’Humanité est au bord du gouffre.

Cette fois, Val était assez âgée pour connaître les dangers qui menaçaient le monde. Et elle était Démosthène depuis si longtemps qu’elle n’hésita pas face à son devoir.

— Où est-il ?

— Près de l’embarcadère.

— Où est le maillot de bain ?

Ender ne lui fit pas signe lorsqu’elle descendit la colline, ne sourit pas quand elle monta sur l’embarcadère flottant. Mais elle comprit qu’il était content de la voir, parce que ses yeux ne quittèrent pas un instant son visage.

— Tu es plus grand que dans mes souvenirs, dit-elle bêtement.

— Toi aussi, répondit-il. Je me souvenais également que tu étais belle.

— La mémoire joue des tours.

— Non. Ton visage n’a pas changé, mais je ne sais plus ce que signifie : beau. Viens. Allons sur le lac.

Elle regarda le petit radeau avec appréhension.

— Il ne faut pas se mettre debout dessus, c’est tout.

Il monta dessus à quatre pattes, comme une araignée.

— C’est le premier objet que j’aie construit de mes mains depuis que nous jouions avec des cubes, toi et moi. Des constructions que Peter ne pouvait pas démolir.

Elle rit. Ils aimaient construire des choses qui restaient debout même après que tous les points d’appui évidents eussent été supprimés. Peter, à son tour, aimait retirer un bloc ici et là, afin que la structure soit tellement fragile que le moindre choc puisse la faire tomber. Peter était un con, mais il avait occupé leur enfance.

— Peter a changé, dit-elle.

— Ne parlons pas de lui, dit Ender.

— Très bien.

Elle se hissa sur le radeau, moins adroitement qu’Ender. Il utilisa une pagaie pour gagner lentement le milieu du lac privé. Elle lui dit qu’il était très bronzé et fort.

— La force vient de l’École de Guerre. Le bronzage vient de ce lac. Je passe beaucoup de temps sur l’eau. Quand je nage, j’ai l’impression d’être en apesanteur. L’apesanteur me manque. Et, aussi, quand je suis sur ce lac, le paysage monte dans toutes les directions.

— C’est comme vivre dans un bol.

— J’ai vécu quatre ans dans un bol.

— Alors, nous ne nous connaissons plus ?

— Nous connaissons-nous, Valentine ?

— Non, répondit-elle.

Elle tendit la main et lui toucha la jambe. Puis, soudain, elle lui pinça le genou à l’endroit où il avait toujours été chatouilleux.

Mais, presque au même instant, il lui saisit le poignet. Son étreinte était puissante, bien que ses mains soient plus petites que les siennes, que ses bras soient minces et secs. Pendant quelques instants, il parut dangereux ; puis il se détendit.

— Oh, oui, fit-il. Tu me chatouillais.

— C’est fini, dit-elle, dégageant son poignet.

— Tu veux nager ?

En guise de réponse, elle bascula sur le bord du radeau. L’eau était claire, propre, et ne contenait pas de chlore. Elle nagea pendant un moment, puis elle regagna le radeau et s’allongea au soleil. Une guêpe tourna autour d’elle, puis se posa sur le radeau, près de sa tête. Elle savait qu’elle était là et, en temps ordinaire, elle aurait eu peur. Mais pas aujourd’hui. Pourquoi ne se promènerait-elle pas sur le radeau, pourquoi ne profiterait-elle pas du soleil comme je le fais ?

Puis le radeau tangua et, lorsqu’elle se retourna, elle vit Ender écraser calmement l’insecte sous son doigt.

— Elles sont méchantes, dit-il. Elles piquent alors qu’elles n’ont même pas été insultées. (Il sourit.) J’ai étudié les stratégies préventives. Je suis très fort. Imbattable. Ils n’ont jamais eu de meilleur soldat.

— Comment pourrait-il en être autrement ? Tu es un Wiggin.

— Quel que soit le sens de cela, dit-il.

— Cela signifie que tu vas changer le monde.

Et elle lui raconta ce qu’ils faisaient, Peter et elle.

— Quel âge a Peter ? Quatorze ans ? Et il projette déjà de dominer le monde ?

— Il se prend pour Alexandre le Grand. Et pourquoi pas ? Pourquoi pas toi, aussi ?

— Nous ne pouvons pas être tous les deux Alexandre.

— Les deux côtés de la même pièce. Et je suis le métal qui se trouve entre.

Alors même qu’elle disait cela, elle se demandait si c’était vrai. Elle partageait trop de choses avec Peter, depuis quelques années, de sorte que, bien qu’elle le méprisât, elle le comprenait. Alors qu’Ender, jusqu’ici, n’avait été qu’un souvenir. Un petit garçon très petit et fragile qui avait besoin de sa protection. Pas ce petit homme à la peau bronzée et au regard froid qui écrasait les guêpes sous ses doigts. Peut-être sont-ils identiques, Peter et lui, et l’ont-ils toujours été. Peut-être était-ce par jalousie que nous les trouvions différents.

— Le problème, avec les pièces, c’est que lorsqu’un côté est dessus, l’autre est dessous. Et, en ce moment, tu crois que tu es dessous.

— Ils veulent que je t’encourage à poursuivre tes études.

— Ce ne sont pas des études, ce sont des jeux. Seulement des jeux, du début à la fin, mais ils changent les règles quand ça leur chante.

Il leva le bras, laissant pendre la main.

— Tu vois les fils ?

— Mais tu peux également te servir d’eux.

— Seulement s’ils veulent être utilisés. Seulement s’ils croient qu’ils se servent de toi. Non, c’est trop dur, je ne veux plus jouer. Au moment même où je commence à être heureux, au moment même où j’ai l’impression de dominer la situation, ils enfoncent un autre poignard. J’ai continuellement des cauchemars, depuis que je suis ici. Je rêve que je suis dans la salle de bataille mais, au lieu d’être en apesanteur, ils s’amusent avec la gravité. Ils changent continuellement son orientation. De sorte que j’aboutis sur la paroi que je viens de quitter. Je n’atteins jamais ma destination. Et je les supplie de me permettre d’aller jusqu’à la porte et ils refusent de me laisser sortir, m’en éloignent à chaque fois.

Elle perçut la colère dans sa voix et supposa qu’elle était dirigée contre elle.

— Je suppose que c’est pour cela que je suis ici. Pour t’empêcher d’atteindre la porte.

— Je ne voulais pas te voir.

— On me l’a dit.

— J’avais peur de t’aimer encore.

— J’espérais que ce serait le cas.

— Ma peur, ton espoir – en accord tous les deux.

— Ender, c’est parfaitement vrai. Nous sommes jeunes, mais nous ne sommes pas impuissants. Nous jouons pendant quelque temps selon leurs règles, puis nous nous approprions le jeu.

Elle gloussa.

— Je fais partie d’une commission présidentielle. Peter est terriblement furieux.

— Ils ne m’autorisent pas à utiliser les réseaux. Il n’y a pas un seul ordinateur, ici, sauf les machines domestiques responsables de la sécurité et de l’éclairage. Des trucs antiques. Installés il y a plus d’un siècle, quand on fabriquait des ordinateurs qui n’étaient reliés à rien. Ils m’ont pris mon armée, ils m’ont pris mon bureau et, tu sais, cela ne m’embête même pas.

— Tu dois te sentir bien avec toi-même.

— Pas moi. Mes souvenirs.

— Peut-être est-on ce dont on se souvient.

— Non, mes souvenirs d’inconnus. Mes souvenirs des doryphores.

Valentine frissonna, comme si une brise froide s’était soudain levée.

— À présent, je refuse de regarder les vidéos des doryphores. Elles sont toutes semblables.

— Je les ai étudiées pendant des heures. La façon dont leurs vaisseaux se déplaçaient dans l’espace. Et une chose drôle, qui m’est seulement venue à l’esprit alors que j’étais couché là, sur le lac. J’ai constaté que toutes les batailles au cours desquelles les doryphores et les hommes se sont battus au corps à corps, absolument toutes, datent de la Première Invasion. Toutes les scènes de la Deuxième Invasion, lorsque nos soldats portent l’uniforme de la F.I., dans toutes les scènes, les doryphores sont toujours déjà morts. Allongés, affaissés sur leurs commandes. Pas le moindre indice de lutte, rien. Et la bataille de Mazer Rackham… on ne nous montre jamais cette bataille.

— C’est peut-être à cause d’une arme secrète.

— Non, non, ce n’est pas la façon dont nous les avons tués qui m’intéresse. Ce sont les doryphores eux-mêmes. J’ignore tout d’eux et pourtant, un jour, il faudra que je les combatte. J’ai connu de nombreux combats, dans ma vie, parfois des jeux, parfois pas. Chaque fois, j’ai gagné parce que j’étais en mesure de comprendre comment réfléchissait mon ennemi. En fonction de ce qu’il faisait. Je savais ce qu’il croyait que je faisais, je connaissais la façon dont il voulait que la bataille prenne forme. Et je jouais là-dessus. Je suis très fort sur ce plan. Comprendre comment pensent les autres.

— Le fléau des petits Wiggin.

Elle plaisantait, mais cela lui faisait peur, qu’Ender puisse la comprendre aussi bien qu’il comprenait ses ennemis. Peter la comprenait toujours, ou du moins le croyait-il, mais c’était un égout moral, de sorte qu’elle n’était jamais gênée, même lorsqu’il devinait ses pensées les plus laides. Mais Ender… elle ne voulait pas qu’il la comprenne. Cela la dénuderait devant lui. Elle aurait honte.

— Tu ne crois pas pouvoir battre les doryphores si tu ne les connais pas ?

— C’est plus compliqué que cela. Seul ici, sans activité, je me suis interrogé sur moi-même. J’ai essayé de comprendre pourquoi je me déteste tellement.

— Non, Ender.

— Ne me dis pas : « Non, Ender. ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que c’était le cas mais, crois-moi, c’est vrai. Et le problème est le suivant : au moment où je comprends véritablement mon ennemi, où je le comprends assez pour le vaincre, alors, à ce moment même, je l’aime également. Je crois qu’il est impossible de comprendre réellement quelqu’un, ce qu’il désire, ce qu’il croit, sans l’aimer comme il s’aime lui-même. Et, à ce moment-là, quand je l’aime…

— Tu le bats.

Pendant quelques instants, elle ne craignit pas qu’il la comprenne.

— Non, tu ne comprends pas. Je le détruis. Je le mets dans l’incapacité totale de me nuire à nouveau. Je l’écrase impitoyablement, jusqu’à ce qu’il ait cessé d’exister.

— Mais non, pas du tout.

Et la peur réapparut, plus intense que précédemment. Peter s’est calmé mais toi, ils t’ont transformé en tueur. Les deux côtés de la même pièce, mais comment les distinguer ?

— J’ai vraiment blessé des gens. Val, je n’invente pas cela.

— Je sais, Ender. Comment me blesseras-tu ?

— Tu vois ce que je deviens, Val ? dit-il d’une voix douce. Même toi, tu as peur de moi.

Et il lui caressa la joue, si tendrement qu’elle eut envie de pleurer. Comme la caresse de cette douce main d’enfant, quand il était petit. Elle se souvenait de la caresse de sa main douce et innocente sur sa joue.

— Non, dit-elle.

Et, à ce moment-là, c’était vrai.

— Tu devrais.

— Non, je ne devrais pas.

— Tu vas être tout ridé, si tu restes dans l’eau. Et les requins pourraient t’attaquer.

Il sourit.

— Il y a longtemps que les requins savent qu’il faut me laisser tranquille.

Mais il se hissa sur le radeau, qui se couvrit d’eau lorsqu’il s’enfonça. Cela glaça le dos de Valentine.

— Ender, Peter va réussir. Il est assez intelligent pour prendre le temps nécessaire, mais il se frayera un chemin jusqu’au pouvoir – sinon maintenant, du moins plus tard. J’en suis encore à me demander si c’est bien ou mal. Peter est parfois cruel, mais il sait comment obtenir et conserver le pouvoir, et certains signes indiquent que, après la guerre contre les doryphores, et peut-être même avant, le monde retombera dans le chaos. Le Pacte de Varsovie était sur le chemin de l’hégémonie, avant la Première Invasion. S’ils essaient après…

— Peter lui-même serait une meilleure solution.

— Tu as pris conscience du destructeur qui est en toi, Ender. Eh bien, moi aussi. Peter n’avait pas le monopole de cela, quelle que soit l’opinion de ceux qui nous ont testés. Et Peter a également, en lui, un constructeur. Il n’est pas gentil, mais il a renoncé à briser tout ce qui est bon. Lorsqu’on sait que le pouvoir échoit toujours à ceux qui le désirent, je crois qu’il pourrait tomber entre des mains moins compétentes que celles de Peter.

— Compte tenu de cette recommandation chaleureuse, même moi je pourrais voter pour lui.

— Parfois, cela paraît absolument stupide. Un garçon de quatorze ans et sa petite sœur projetant de dominer le monde. (Elle voulut rire. Ce n’était pas drôle.) Nous ne sommes pas des enfants ordinaires, n’est-ce pas ? Ni nous ni toi.

— Ne t’arrive-t-il pas de le regretter ?

Elle tenta de s’imaginer semblable à ses camarades d’école. Tenta de s’imaginer l’existence si elle ne se sentait pas responsable de l’avenir du monde.

— Ce serait terriblement ennuyeux.

— Je ne crois pas.

Et il écarta paresseusement les bras, comme s’il pouvait rester indéfiniment sur le radeau.

C’était vrai. Elle ignorait ce qu’ils avaient fait à Ender, à l’École de Guerre, mais cela l’avait dépouillé de son ambition. Il n’avait véritablement pas envie de quitter les eaux chaudes de son bol.

Non, constata-t-elle. Il croit qu’il ne veut pas quitter cet endroit, mais il est encore trop semblable à Peter. Ou à moi. Nous ne pouvons pas nous contenter longtemps de l’oisiveté. Ou bien nous ne pouvons pas être heureux avec nous-mêmes pour seule compagnie.

Alors, elle insista :

— Quel est le nom que le monde entier connaît ?

— Mazer Rackham.

— Et si tu gagnais la prochaine guerre, comme l’a fait Mazer Rackham ?

— Mazer Rackham était un coup de veine. Une réserve. Personne ne croyait en lui. Il s’est trouvé là au bon moment, c’est tout.

— Mais suppose que tu réussisses. Suppose que tu battes les doryphores et que ton nom soit aussi connu que celui de Mazer Rackham.

— Je laisse la célébrité aux autres. Peter veut être célèbre. À lui de sauver le monde.

— Je ne parle pas de célébrité, Ender. Je ne parle pas non plus de pouvoir. Je parle d’accidents, tout comme l’accident qui s’est produit quand Mazer Rackham s’est trouvé là au moment où il fallait quelqu’un pour arrêter les doryphores.

— Si je suis là, dit Ender, je ne serai pas ailleurs. Quelqu’un d’autre y sera. C’est lui qui aura l’accident.

Son indifférence blasée la mit en colère.

— Je parle de ma vie, espèce de petit salaud égoïste !

Si ses paroles le troublèrent, il n’en montra rien. Il resta simplement couché, les yeux fermés.

— Quand tu étais petit et que Peter te torturait, heureusement que je ne suis pas restée sans rien faire en attendant que Papa et Maman viennent te sauver. Ils n’ont jamais compris à quel point Peter était dangereux. Je savais que tu avais le moniteur, mais je ne comptais pas davantage sur eux. Sais-tu ce que me faisait Peter, sous prétexte que je l’empêchais de te faire du mal ?

— La ferme, souffla Ender.

Comme elle constata que sa poitrine tremblait, comme elle vit qu’elle l’avait véritablement blessé, comme elle savait que, exactement comme avec Peter, elle avait trouvé son point faible et avait frappé à cet endroit précis, elle se tut.

— Je ne peux pas les battre, dit Ender à voix basse. Un jour, je serai là-bas, comme Mazer Rackham, je serai responsable de tout le monde et je ne pourrai pas réussir.

— Si tu ne réussis pas, Ender, c’est que c’était impossible. Si tu ne peux pas les battre, ils méritent de gagner parce qu’ils sont plus forts que nous, et meilleurs. Cela ne sera pas ta faute.

— Va le dire aux morts.

— À défaut de toi, qui ?

— N’importe qui.

— Personne, Ender. Je vais te dire une chose. Si tu essaies et que tu échoues, ce ne sera pas ta faute. Mais si tu n’essaies pas et que nous perdons, ce sera entièrement ta faute. Tu nous auras tous tués.

— De toute façon, je suis un tueur.

— Que pourrais-tu être d’autre ? Les êtres humains ne sont pas dotés d’un cerveau pour rester couchés sur les lacs. Tuer est la première chose que nous ayons apprise. Et heureusement parce que, dans le cas contraire, les tigres posséderaient la Terre, et nous serions morts.

— Je n’ai jamais pu battre Peter. Quoi que je dise ou fasse. Je n’ai jamais pu.

Ainsi, on en revenait à Peter.

— Il avait plusieurs années de plus que toi. Et il était plus fort.

— Les doryphores aussi.

Elle percevait son raisonnement. Ou, plutôt, son absence de raisonnement. Il pouvait gagner chaque fois qu’il le voulait mais il savait, au fond de son cœur, qu’il y avait quelqu’un qui pouvait toujours le détruire. Il savait toujours qu’il n’avait pas réellement gagné, à cause de Peter, le champion invaincu.

— Tu veux battre Peter ? demanda-t-elle.

— Non, répondit-il.

— Bats les doryphores. Puis reviens, et tu verras si l’on fait encore attention à Peter Wiggin. Regarde-le dans les yeux, quand le monde entier te respectera. Dans ses yeux, tu liras la défaite, Ender. C’est ainsi que tu peux gagner.

— Tu ne comprends pas, dit-il.

— Je comprends.

— Non, pas du tout. Je ne veux pas battre Peter.

— Alors, qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux qu’il m’aime.

Elle ne sut pas quoi répondre. À sa connaissance, Peter n’aimait personne.

Ender n’ajouta rien. Il resta couché, interminablement.

Finalement, Valentine, couverte de sueur et constatant que les moustiques tournaient autour d’eux à l’approche du crépuscule, se baigna une dernière fois puis poussa le radeau jusqu’au rivage. Ender ne montra pas qu’il savait ce qu’elle faisait, mais l’irrégularité de sa respiration lui indiqua qu’il ne dormait pas. Lorsqu’ils atteignirent la rive, elle monta sur l’embarcadère et dit :

— Moi, je t’aime, Ender. Plus que jamais. Quelle que soit ta décision.

Il ne répondit pas. Il ne la croyait certainement pas. Elle gravit à nouveau la pente, absolument furieuse contre ceux qui l’avaient amenée auprès d’Ender dans ces conditions. Parce que, après tout, elle avait fait exactement ce qu’ils voulaient. Elle avait persuadé Ender de reprendre sa formation et il n’était sans doute pas près de le lui pardonner.

Ender entra, encore mouillé parce qu’il venait de se baigner. Il faisait noir dehors, et noir aussi dans la pièce où Graff l’attendait.

— Partons-nous, à présent ? demanda Ender.

— Si tu veux, répondit Graff.

— Quand ?

— Quand tu seras prêt.

Ender prit une douche et s’habilla. Il avait fini par s’habituer à la façon de mettre les vêtements civils, mais il se sentait toujours bizarre sans uniforme ou combinaison de combat. Il se dit qu’il ne porterait plus jamais ce type de combinaison de combat. C’était le jeu de l’École de Guerre et, à présent, c’est terminé. Il entendit les criquets qui chantaient follement dans les bois ; à quelque distance, il entendit le crissement des pneus d’une voiture s’avançant lentement sur le gravier.