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Les Habits Noirs Tome II – Cœur D’Acier

Paul Féval

Cet épisode nous conte l'ascension criminelle de la belle aventurière Marguerite Sadoulas, dite Marguerite de Bourgogne, devenue comtesse de Clare et l'un des principaux chefs des Habits noirs, ainsi que la lutte du jeune Roland de Clare, l'héritier légitime de la fortune et du nom de Clare, pour retrouver son héritage, convoité par les Habits noirs, et son identité.

Paul Féval

Les Habits Noirs Tome II – Cœur D’Acier

Le Constitutionnel – 1865

Hachette et cie – 1866

Première partie Prologue – Marguerite de Bourgogne

I Premier Buridan

– Ma chère bonne Madame, dit le docteur Samuel, il faut être juste: si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer, nous n’avons qu’à fermer boutique! Moi, je fais beaucoup de bien, Dieu merci. Je suis connu pour ne jamais rien demander aux pauvres. Mais il y a des bornes à tout, et si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer…

– Vous avez déjà dit cela une fois, Monsieur le docteur, l’interrompit une voix profondément altérée, mais dont l’accent douloureux parlait de joies évanouies, lointaines peut-être, et d’impérissables fiertés.

La malade ajouta:

– Monsieur le docteur, vous serez payé, je vous en réponds.

Le docteur Samuel était un homme entre deux âges, blond, rond, rouge, vêtu de beau drap et portant jabot. En l’année 1832, où nous sommes, le jabot faisait sa rentrée dans le monde. Le linge tuyauté du docteur Samuel et son beau drap tout neuf n’avaient pas l’air propre. C’était un médecin affable et doux, mais je ne sais pourquoi, il n’inspirait pas confiance. Ses consultations gratuites envoyaient le malade chez un certain pharmacien qui seul exécutait bien ses ordonnances. Ce pharmacien et lui comptaient; on disait cela. Que Dieu nous aide! Nous en sommes, et pour cause, à poursuivre l’usure abominable, jusque sous le blanc vêtement de la charité!

Ceci se passait dans une chambre petite, meublée avec parcimonie. Un feu mourant couvait sous les cendres du foyer. L’air épais s’imprégnait de ces effluves navrantes, épandues par les préparations pharmaceutiques et qui sont comme l’odeur de la souffrance. La malade était couchée dans un lit étroit, entouré de rideaux de coton blanc. Sa pâleur amaigrie gardait les souvenirs d’une grande beauté. Il y avait, sous son bonnet sans garniture, d’admirables cheveux noirs où quelques fils d’argent brillaient aux derniers rayons de ce jour d’hiver.

Le docteur Samuel tenait d’une main la main de cette pauvre femme, qui semblait de cire, et lui tâtait le pouls. Dans l’autre, il avait une belle montre à secondes, sur laquelle il suivait d’un regard distrait la marche hâtive et régulière de la trotteuse.

– Il y a du mieux, murmura-t-il comme par manière d’acquit, pendant qu’un sourire découragé naissait sur les lèvres blêmies de la malade. La bronchite est en bon train. Nous sommes spéciaux pour la bronchite. Mais la péricardite… Écoutez donc… Je vais toujours vous faire mon ordonnance.

– Inutile, docteur, dit doucement la malade.

– Parce que…

– Les remèdes sont chers et nous sommes un peu gênés en ce moment. Ces derniers mots «en ce moment» s’étouffèrent comme fait le mensonge en touchant des lèvres loyales.

– Ah!… ah!… ah! fit par trois fois le docteur Samuel qui remit sa belle montre dans son gousset. Me remerciez-vous, chère bonne Madame?

Un pas brusque sonna sur le carré. On frappa assez rudement à la porte d’un voisin et une voix demanda:

– La femme Thérèse.

Le timbre mâle et sonore de cette voix apporta les paroles prononcées aussi nettement que si on les eût dites à l’intérieur de la chambre.

– Porte à côté, répondit le voisin.

Le docteur Samuel murmura:

– Au moins, moi, je dis: Madame Thérèse!

La malade s’était levée sur son séant.

– Voilà bien des semaines que personne n’est venu me demander! pensa-t-elle tout haut.

Son visage exprimait le naïf espoir des enfants et des faibles.

La porte s’ouvrit. Un homme entra. Le docteur Samuel se courba en deux aussitôt et tendit ses mains potelées qu’il lavait souvent, mais qui résistaient à l’eau.

– Vous ici, mon savant et cher confrère! s’écria-t-il.

Le nouveau venu le regarda, lui adressa un signe de tête sobre et marcha droit au lit.

– Vous êtes la femme Thérèse? dit-il de sa belle voix nette et grave.

Puis, après un coup d’œil et avant la réponse de la malade:

– Madame, ajouta-t-il, avec le ton qu’on prend pour faire une excuse, nous voyons beaucoup de monde, et nous avons le tort d’aller au plus pressé, en laissant de côté la courtoisie…

Le docteur Samuel haussa les épaules, mais il dit:

– Le docteur Lenoir est un saint Vincent de Paul!

L’œil de celui-ci interrogeait déjà le visage de la malade avec cette puissance d’investigation qui fit depuis son nom si célèbre.

Il était jeune encore. Il avait une tête vigoureusement intelligente. Chose singulière, son costume très négligé n’éveillait pas les mêmes doutes que la toilette inutilement soignée de son collègue. Une pensée sautait aux yeux de l’esprit à l’aspect de cet homme. C’était le prix excessif attaché au temps. Il devait vivre double, et regretter encore de ne pas assez vivre.

Ceux-là, les grands cœurs qui font le bien avec passion et avec suite, comme on accomplit un métier régulier, ces frères ou ces sœurs de charité, quel que soit leur sexe, ont souvent un tort, il faut le dire, un tort unique et qui donne prise contre eux au blâme de l’égoïsme coquin. Le chirurgien reste calme devant une jambe à amputer; il n’est pas sensible. L’homme de charité, blasé comme le chirurgien ou aguerri, pour mieux parler, perd vite les symptômes extérieurs de l’émotion. Il devient froid dans l’exercice de sa sublime fonction; il devient brusque, car son temps appartient à tous; il devient dur, car il n’a pas le droit de donner à l’un ce dont l’autre a besoin. Sautez ces lignes, si vous voulez, ô vous, anges d’une fois, qui êtes doux et douces, et qui vous en vantez, – mais ne prenez jamais, croyez-moi, si vous avez une jambe à couper, un chirurgien trop impressionnable!

– Madame, reprit le docteur Lenoir, comme si la physionomie de la malade l’eût forcé à l’emploi de cette formule, je m’intéresse à votre fils Roland qui est garçon d’atelier chez Eugène Delacroix, mon ami.

– Mon pauvre Roland!… murmura la malade dont les yeux agrandis eurent une larme.

– Madame Thérèse a mes soins… gratuits, prononça le docteur Samuel assez courageusement. Je viens la voir tous les jours.

M. Lenoir se retourna et s’inclina. Samuel ajouta:

– Un asthme, quatrième degré, compliqué d’une péricardite aiguë…

M. Lenoir tâtait le pouls de Thérèse. Pendant cela, le docteur Samuel s’était assis à une table et formulait prestement son ordonnance.

– Roland est un bon et joli garçon, disait le docteur Lenoir, nous le pousserons, je vous le promets… Il faut espérer, Madame! vous avez grand besoin d’espoir.

– Oh! oui! fit Thérèse du fond de l’âme, grand besoin d’espoir!

Le docteur Samuel avait fini son ordonnance. D’un geste où il y avait de la vanité – et du respect, il la tendit au docteur Lenoir. Le docteur Lenoir lut l’ordonnance et la rendit en disant:

– C’est bien.

Après quoi, il s’approcha de la cheminée et mit ses pieds fortement chaussés au-dessus des tisons presque éteints. Cela lui servit de contenance et de prétexte pour déposer sournoisement un double louis au coin de la tablette.

N’attendez jamais de ceux-là une prodigalité romanesque. Chez eux, la prodigalité serait un vol. Ils ont une si nombreuse clientèle!

Néanmoins, au moment où il allait se retirer, après avoir fait semblant de chauffer la semelle de ses bottes, le docteur Lenoir arrêta son regard sur une miniature qui pendait à la muraille, à droite de la pauvre glace outrageusement détamée . Cette miniature représentait un homme en costume militaire, avec les épaulettes de général.

Le docteur Lenoir mit un second double louis à côté du premier et dit:

– Au revoir, Madame, me voilà de vos amis. Je reviendrai.

Il sortit. On l’entendit descendre l’escalier vivement.

Une teinte rosée avait monté aux joues de la malade. Samuel grommela:

– Peinture romantique, ce Delacroix! médecine romantique, ce Lenoir! Eugène Delacroix! Abel Lenoir! Ils mettent leurs prénoms pour allonger leurs noms. Voilà les gens à la mode! Il n’a rien osé vous demander devant moi, mais il prend dix francs la visite. Moi, j’ai déjà vingt visites à quatre francs, et mes charges, de lourdes charges, ne me permettent pas… vous m’entendez bien?

– S’il reste quelque chose ici, Monsieur, l’interrompit Thérèse avec une indicible fatigue, ce doit être sur la cheminée, là-bas. Prenez ce qu’il y a, et ne vous donnez plus la peine de vous déranger.

Elle se retourna sur son oreiller.

Le docteur Samuel, sans beaucoup d’espoir, alla vers la cheminée. Ses yeux devinrent bons et caressants quand il vit briller les deux larges pièces d’or.

– Si fait, chère Madame, dit-il. Oh! si fait, je reviendrai. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent les pauvres clients. C’est peu, mais je m’en contente. Voyez-vous, dix francs la visite, c’est une véritable exaction! À vous revoir, ma bonne chère dame. Envoyez chez mon pharmacien; pas chez un autre… Dix francs la visite! Ma parole, c’est révoltant!

La voix du docteur Samuel se perdit derrière la porte fermée. La malade était seule. Pendant quelques minutes, le silence complet qui régna dans la chambre permit d’entendre les bruits du dehors. Le jour baissait; la ville faisait tapage; c’était un soir de mardi gras. Parmi le grand murmure fait de mille cris qui enveloppe Paris festoyant, la voix rauque de la trompe du carnaval arrivait par brusques bouffées.

Au bout d’un quart d’heure environ, la malade se retourna et se mit sur son séant.

– Comme mon Roland tarde! murmura-t-elle. Il doit être plus de quatre heures. Ce sera fermé chez le notaire!

Elle prit sous son oreiller, à l’aide d’un effort qui arracha un cri à sa faiblesse, un portefeuille en cuir de Russie dont les dorures ternies annonçaient, par leur prodigalité un peu sauvage, une fabrication allemande. Elle baisa ce portefeuille avant de l’ouvrir.

Ses yeux que brûlait la fièvre eurent une larme bientôt séchée.

Dans le portefeuille, il y avait vingt billets de banque de mille francs.

La malade les compta lentement. Ses pauvres doigts transparents frémissaient au contact du soyeux papier. Quand elle eut détaché le dernier billet, elle les reprit un à un, à rebours, et compta encore.

– Dieu aura-t-il pitié de nous! murmura-t-elle.

Son regard s’éclaira tout à coup; elle glissa le portefeuille sous sa couverture, et le nom de Roland vint à ses lèvres.

On montait l’escalier quatre à quatre.

Une porte s’ouvrit sur le carré: ce n’était pas celle du voisin qui avait répondu au docteur Lenoir.

– Qu’est-ce que c’est que ça, mauvais sujet? demanda une voix grondeuse et caressante à la fois.

– C’est un Buridan, répondit une autre voix. Cachez-moi cela. Voyez-vous, si je n’avais pas eu mon Buridan, je serais devenu fou.

Une voix joyeuse, celle-là, une voix fière: la chère voix de l’adolescent, heureux de vivre et pressé de combattre.

L’instant d’après, la porte de la malade s’ouvrit vivement, mais doucement. Les derniers rayons du jour éclairèrent un splendide jeune homme, beau et vaillant de visage sous ses grands cheveux châtains, haut de taille, gracieux de tournure, fanfaron, modeste, spirituel, naïf, bon et moqueur, selon les jeux soudains de sa physionomie: un vrai jeune homme, chose si rare à Paris et qui portait royalement en vérité ce merveilleux manteau de passions, d’audaces et de sourires qui s’appelle la jeunesse.

Celui-là, sa mère devait l’adorer follement: sa mère et bien d’autres.

Il traversa la chambre en deux pas, et je ne sais comment dire cela: ses larges mouvements étaient doux comme ceux d’un lion. En bondissant, il faisait moins de bruit qu’une fillette qui s’attarde à étouffer le bruit de son trottinement.

– Bonsoir, maman, maman chérie, disait-il, agenouillé déjà près du lit et pressant la santé de ses lèvres rouges contre ces pauvres mains si froides et si pâles. Tu ne me grondes pas, parce que tu es meilleure que les anges, mais je suis en retard, n’est-ce pas? Baise-moi.

Il éleva son front jusqu’aux lèvres de la malade qui sourit en jetant toute son âme à Dieu dans un regard. Le baiser fut long et profond, un baiser de mère.

– Eh bien! tu te trompes, maman à moi, reprit le grand garçon dont l’étrange prestige rendait charmantes et mâles ces façons de parler enfantines, car il y a des gens, vous savez, qui passent toujours vainqueurs au travers du ridicule comme Mithridate se riait des poisons; je suis venu de l’atelier au pas de course, mais j’ai rencontré le docteur Lenoir… Et dame! on a parlé de toi, maman bien-aimée… Et le temps a passé!

– Et le Buridan!… fit la malade à demi-voix.

– Tiens! dit Roland rougissant et riant. Tu as entendu cela, toi? C’est vrai! J’ai un Buridan… le propre Buridan du maître qui est sorcier et qui a deviné dans mes yeux que je ferais une maladie mortelle, si je ne mettais pas une fois au moins sur mes épaules, cet hiver, ce costume du plus beau soldat pour rire qui ait jamais émerveillé le monde!

Il prit la voix d’angine que les comédiens affectaient alors (ils l’aiment encore, les malheureux!), et il poursuivit tout d’un temps, copiant drôlement les intonations de Bocage, le dieu du drame romantique:

– Bien joué, Marguerite! à toi la première partie! à moi la revanche! Entendez-vous les cris des mamans? C’est le roi Louis dixième qui fait son entrée dans sa bonne ville de Paris… Et vive la Charte!

Au lointain, les trompes du carnaval faisaient orchestre.

– Mon fou! mon fou! murmura la malade en l’attirant à elle passionnément, quand tu es là je ne souffre plus!

– Donc, j’ai le Buridan du maître et la permission de m’en servir, pas vrai, maman chérie? Mme Marcelin viendra ce soir, avec son ouvrage, pour te tenir compagnie, et moi je rentrerai de bonne heure. Je suis gai, vois-tu, je suis heureux: le docteur Lenoir m’a dit qu’il te guérirait. Et c’est un médecin, celui-là! Tu ne sais pas, toi: tout le monde nous aime, ma petite maman chérie. Le docteur m’a dit encore: «Roland, tu as une belle et bonne mère. Il lui faut du calme, de l’espoir, du bonheur…» Pourquoi soupires-tu! Le calme dépend de toi, l’espoir je te l’apporte, le bonheur… Dame! le bonheur viendra quand il pourra!

Thérèse l’attira sur son cœur encore une fois.

– J’ai à causer avec toi, dit-elle.

– Attends! Je n’ai pas fini. Tu serais déjà guérie, si le docteur Lenoir était venu il y a un mois. Je vous défends de secouer votre belle tête pâle, ma mère… Ne t’ai-je pas dit que j’apportais l’espoir! Le maître a vu mes dessins. Il a passé une grande heure… oui, une heure, entends-tu, à retourner mon carton sens dessus dessous. Je ne balayerai plus l’atelier, je n’irai plus acheter le déjeuner de ces Messieurs; je suis rapin en titre d’office: rien que cela! apprenti Michel-Ange! bouture de Raphaël! Demain, j’aurai mon chevalet, ma boîte, mes brosses, comme père et mère… et une indemnité de deux cents francs par mois!

– Ton maître est un grand et bon cœur, dit Thérèse les larmes aux yeux. Nous reparlerons de cela, Roland. Tu vas avoir toute ta soirée, mon enfant chéri, car je n’ai pas besoin de toi…

– Bien vrai, maman, c’est que tu n’aurais qu’un mot à dire… au diable le costume de Buridan! Il est magnifique, tu sais?

– Je n’ai pas besoin de toi, répéta doucement la malade. Seulement, avant de rejoindre tes amis, tu me feras une commission. Tu vas partir tout de suite.

– Tu ne veux donc plus causer?

– Je voudrais causer toujours, et t’avoir là, sans cesse, près de moi, mon Roland, mon dernier bien; mais il y va de ton avenir.

– À moi tout seul?

– De notre avenir à tous deux, rectifia Thérèse avec un soupir. C’est grave. Écoute-moi bien, et ne pense pas à autre chose pendant que je vais te parler.

Roland se leva et prit une chaise qu’il approcha du chevet. Il s’assit.

– Tu me crois très pauvre, commença la malade avec une solennité qui n’était pas exempte d’embarras. Je suis pauvre, en effet. Cependant, je vais te confier vingt mille francs, que tu porteras…

– Vingt mille francs! répéta Roland stupéfait. Vous! ma mère!

Un peu de sang monta aux joues de Thérèse.

– Que tu porteras, continua-t-elle, rue Cassette, n° 3, chez maître Deban, notaire.

Roland garda le silence.

La malade mit le portefeuille doré sur la couverture.

Roland la regardait. Ses joues étaient redevenues pâles comme des joues de statue. L’expression de son visage amaigri indiquait non plus l’embarras, mais une subite et profonde rêverie.

– J’aurais voulu faire cela moi-même, pensa-t-elle tout haut, mais je ne pourrais pas… de longtemps… jamais, peut-être!

Elle s’arrêta et regarda vivement son fils comme pour voir dans ses yeux ce qu’elle avait dit. Roland avait les yeux baissés.

– Maintenant, murmura-t-elle, je parle comme cela sans savoir!

– Et que faudra-t-il dire au notaire? demanda Roland.

– Il faudra lui dire: Madame Thérèse, de la rue Sainte-Marguerite, vous envoie ces vingt mille francs.

– Voilà tout?

– Voilà tout.

– Le notaire me donnera son reçu?

– Non, le notaire ne te donnera pas de reçu; il ne peut pas te donner de reçu.

Elle sembla chercher ses mots et poursuivit avec fatigue:

– Le notaire te donnera autre chose. Et quand nous aurons cette autre chose… pas ce soir, car je sens ma tête bien faible… je t’expliquerai…

Roland prit sa main qu’il porta à ses lèvres, disant:

– Des explications de toi à moi, maman chérie!

La malade le remercia d’un regard qui disait à la fois l’élan de son amour maternel et la fière candeur de sa conscience.

– Pas comme tu l’entends, reprit-elle. Il n’y a pas de mystère autour de ce pauvre argent, mon fils! mais il est des choses que tu dois savoir…, un secret, qui est à toi…, qui est ton héritage: un lourd secret! Prends le portefeuille, mon Roland, et compte les billets de banque. Il y en a vingt. Un de moins, ce serait la ruine de ma dernière espérance!

Roland compta les billets, depuis un jusqu’à vingt, et les remit dans leur enveloppe. Thérèse continua:

– Ferme bien le portefeuille et tiens-le à la main jusque chez le notaire. Je te répète le nom: M. Deban, rue Cassette, n°3. Tu as bien écouté, n’est-ce pas?

– Oui, ma mère.

– Écoute mieux! Il faut parler au notaire lui-même, et qu’il soit seul quand tu lui parleras. Tu lui diras: je suis le fils de Madame Thérèse. Ne t’étonne pas de la façon dont il te regardera. C’est un homme qui… mais peu importe… Où en suis-je? t’ai-je dit ce que le notaire devait te donner?

– Vous êtes bien lasse, ma mère. Non, vous ne me l’avez pas dit encore.

Thérèse passa ses doigts tremblants sur son front.

– C’est vrai, murmura-t-elle, je suis bien lasse; mais je reposerai mieux quand j’aurai tout dit. En échange des vingt mille francs, le notaire te donnera trois papiers: un acte de naissance, un acte de mariage, un acte de décès… répète cela.

– Un acte de naissance, répéta docilement Roland, un acte de mariage, un acte de décès.

– Bien. Il faut les trois: tout ou rien. Faute d’un seul, tu garderas ton argent… Tu as bien compris?

– Parfaitement, ma mère.

– Alors, va… et reviens vite!

Roland se dirigea aussitôt vers la porte.

– Mais, objecta-t-il avant de passer le seuil, quand le notaire me donnera cet acte de naissance, cet acte de mariage, cet acte de décès, comment saurais-je si ce sont bien ceux que vous voulez, ma mère?

Elle se leva toute droite sur son séant.

– C’est juste! s’écria-t-elle. Défie-toi, défie-toi! Tu as des ennemis, et cet homme vendrait son âme pour de l’argent! L’acte de naissance, l’acte de mariage, l’acte de décès sont tous trois au même nom.

– Dites ce nom.

– Il est long. Écris-le pour ne pas l’oublier.

Roland prit une mine de plomb et un bout de papier. Elle dicta d’une voix plus altérée:

– Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare.

– À bientôt, maman chérie, dit Roland sur qui ce nom ne sembla produire aucun effet. Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare. Est-ce bien cela? Oui. À bientôt.

Il sortit. Elle retomba, brisée, sur son oreiller, mouillé d’une sueur froide, et balbutia en fermant les yeux:

– Duc de Clare! comte, vicomte et baron Clare! comte et baron Fitz-Roy! Baron Jersey! Ce nom! ce noble nom! ces titres… Tout est à lui! Mon Dieu! ai-je bien agi que je voie l’enfant heureux et glorieux… Et puis que je meure!… Il est temps… Je deviens folle!

II Deuxième Buridan

Vous êtes bien trop jeunes, Mesdames, pour vous souvenir de ces antiquités. 1832, Seigneur, était-ce avant le déluge?

Il appert de la tradition, des mémoires du temps et du témoignage plus grave des historiens, qu’il y eut à Paris, au commencement de cette année 1832, un de ces succès prodigieux, convulsifs, épileptiques, qui mettent, de temps à autre, la ville et les faubourgs en démence.

Ce succès, illustre entre tous les succès du boulevard, fut conquis au vaillant théâtre de la Porte-Saint -Martin, par Bocage et Mlle Georges, continué par Frédéric Lemaître et Mme Dorval, exalté, longtemps après, par Mélingue et d’autres dames ou demoiselles. Il avait pour titre: La Tour de Nesle. (La Seine, Messires, charriait bien des cadavres!) C’était un drame, un grand drame auquel, dit-on, beaucoup de gens d’esprit avaient collaboré (et que l’assassin a revu plus d’une fois dans ses rêves!). Les auteurs nommés furent MM. F. Gaillardet et trois étoiles. Les trois étoiles cachaient un nom radieux, le nom du romancier le plus populaire, le nom du dramaturge le mieux aimé: notre ami et maître Alexandre Dumas (car il l’assassina, l’infâme!).

Ce drame était écrit en un style avantageux et solennel qui a un peu vieilli depuis le temps, mais qui n’a pas cessé d’être le plus étonnant de tous les styles. Malgré le style, chaque fois qu’on représente ce drame, la salle est pleine de gens heureux. C’est le roi des drames. On ne fera plus jamais de drame comme celui-là. C’est promis.

Il n’y a pas loin du tout du n° 10 de la rue Sainte-Marguerite au n° 3 de la rue Cassette. C’est bien le même quartier, et cependant pour aller de l’un à l’autre on traverse trois populations distinctes. Il y a encore des étudiants dans la rue Sainte-Marguerite, qui est l’extrême frontière du Quartier latin; une colonie bourgeoise et commerçante habite la contrée qui sépare Saint-Germain-des-Prés de Saint-Sulpice. À la rue du Vieux-Colombier, commence l’Îlot bénédictin, patrie du labeur religieux et tranquille, un peu déshonoré parfois par l’âpre spéculation des marchands qui se glissent jusque dans le temple. On fait là de beaux livres, d’éloquents et savants traités, des brochures aigres-douces, des commissions et l’usure avec prospectus distribués dans les presbytères de campagne. L’histoire sainte dit ce que Jésus fit des champignons humains qui outrageaient le sanctuaire. De toutes les choses haïssables, la plus répugnante est certes la juiverie déguisée en dévotion catholique et vendant ses bragas un prix fou, sous le manteau de la propagande.

Le centre de la ville bénédictine, pleine de cabinets illustres et de boutiques impures, est la rue Cassette, voie étroite, bordée de maisons studieuses, à l’aspect mélancolique et muet. Il y a telle de ces maisons dont l’arrière-façade regarde tout un horizon de magnifiques jardins. On est bien là pour méditer et pour prier. On n’y est pas mal non plus, paraîtrait-il, pour revendre à la toilette les choses d’église et pour faire de douces fortunes, en pompant à bas bruit les économies des sacristies villageoises.

Mais il s’agit de la Tour de Nesle, marchandise franchement païenne et qui du moins ne portait pas de fausse étiquette. Si courte que fût la distance du n° 10 de la rue Sainte-Marguerite, où demeurait sa mère, au n° 3 de la rue Cassette, logis de maître Deban, Roland rencontra la Tour de Nesle plus de cinquante fois en route: aux murailles, sous forme d’immenses affiches; aux stores des cafés, aux enseignes des marchands de vins, aux vitres des libraires, aux lanternes qui se balancent devant la porte des loueurs de costumes. Tout disait ce mot, tout criait ce titre. Il était sous le bras de la fillette qui passait; les enfants errants le glapissaient dans le ruisseau; il tombait de la portière des riches équipages.

Ceux qui allaient bras dessus, bras dessous le long des trottoirs le radotaient, ceux qui s’accostaient l’échangeaient comme le bon mot en circulation, et deux sergents de ville arrêtés à leur frontière respective en causaient tout bas d’un air astucieux.

Quand Paris se met à idolâtrer le café ou Racine, ou même quelque chose de moins important, Mme de Sévigné n’y peut rien. C’est une fièvre, un transport; il faut que fantaisie se passe; et notez que Mme de Sévigné, comme les autres, jette son cri dans la folle acclamation. L’opposition fait partie de la Chambre: partie nécessaire. Parler pour, parler contre, c’est toujours parler: la joie suprême!

Avant d’avoir tourné le coin de la rue Sainte-Marguerite, Roland, qui avait laissé son «Buridan» chez la voisine, avait déjà heurté deux Landri, un Gaulthier d’Aulnay, trois Orsini et un Enguerrand de Marigny. (Cet homme était peut-être un juste!) La rue Bonaparte n’existait pas encore, sans cela combien y eût-il coudoyé de filles de France, masquées et courant à l’orgie du bord de l’eau!

Dans la ruelle Taranne, il croisa Philippe d’Aulnay, ce jeune incestueux qui mourut à la fleur de l’âge. Au bout du passage du Dragon, Marguerite de Bourgogne (la reine!!!) lui proposa son cœur. À la Croix-Rouge, il culbuta la bohémienne qui aborde les cavaliers dans un but répréhensible. Pauvres vieux siècles qui sont comme le lion de la fable et qui ne peuvent plus se défendre!

– Où vas-tu Guénegoux? demanda-t-il à un rapin de son atelier qui passait en Savoisy au tournant de la rue du Vieux-Colombier.

– À la Tour de Nesle! lui répondit Guénegoux d’une voix terrible.

Et il sembla que toutes les rues de la patte-d’oie: la rue de Sèvres, la rue du Cherche-Midi, la rue de Grenelle, la rue du Four-Saint-Germain et la rue du Vieux-Colombier renvoyaient ce nom prestigieux, élevé sur un pavois, fait de tous les grondements joyeux, de tous les cris de trompe, de toutes les clameurs ivres, de tous les rires sonores du carnaval. Ainsi l’entendit Roland.

Comme il entrait rue Cassette, un homme sérieux qui avait bu, lui ouvrit paternellement ses bras en disant:

Il est trois heures, la pluie tombe,

Parisiens, dormez!

La Tour de Nesle était comme la vérité: dans le vin.

Quelle que fût l’autorité de cet homme sérieux, il mentait effrontément, sous son costume de veilleur de nuit. Quatre heures du soir venaient de sonner aux nombreux couvents de la rue de Sèvres. Le crépuscule luttait encore contre la lueur des réverbères. En outre, il faisait un temps superbe, et dans tout Paris il n’y avait pas un seul Parisien qui songeât à dormir.

Roland passa la porte cochère du n° 3 de la rue Cassette: une grande et belle maison. Le concierge traitait ses amis. Sa fille avait un hennin sur la tête, une escarcelle au côté, et aux pieds des souliers à la poulaine. L’Auvergnat du coin, déguisé en escholier, lui parlait «avec son âme». Roland ayant demandé maître Deban, le concierge se mit à rire.

– Ah! ah! dit-il, maître Deban! un mardi gras! excusez!

La concierge, plus sobre, répondit:

– Première porte à droite, dans la cour.

– À quel étage? interrogea Roland.

– À tous les étages, fut-il répliqué.

Et un soldat du guet, barbu comme une chèvre, qui accrochait sa clé à un clou, ajouta:

– Cornes d’Hérode! je gage cinq sols parisis contre un angelot au soleil que ce brelandier de garde-notes est déjà chez Orsini.

La première porte à droite dans la cour servait d’entrée à un pavillon de quatre étages et de cinq fenêtres de façade. Le double écusson doré qui promet aux passants le bienfait du notariat en ornait le frontispice. Roland frappa; on ne lui répondit point. Il fit un pas en arrière afin d’examiner la maison. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient noirs. Des lumières brillaient au second, au troisième et au quatrième.

Roland tourna un bouton et entra. La lanterne du vestibule lui montra le mot Étude écrit en grosses lettres sur une porte; cette porte était fermée. Des bruits de diverses sortes: aboiements de chiens, plaintes de guitares, sons de casseroles descendaient l’escalier avec une vigoureuse odeur de cuisine. Roland monta la première volée et heurta du doigt un huis fort décent.

– Qui demandez-vous? cria-t-on de l’intérieur.

C’était une voix de femme, demi-couverte par les jappements de plusieurs chiens.

– Maître Deban, notaire.

– Je sais bien qu’il est notaire, répliqua la voix. La paix, vermine de caniches!… Quelle heure est-il?

– Quatre heures et demie.

– Merci. Montez. Il y a des clercs, en haut.

Roland monta; au second étage, une furieuse guitare raclait pardessus une grosse voix qui chantait:

Brune Andalouse, ô jeune fille

De Séville, Je suis l’hidalgo de Castille

Dont l’œil brille.

Je sais chanter une gentille

Seguedille…

–  Holà! cria Roland après avoir inutilement frappé. Maître Deban!

– Quelle heure est-il? demanda la voix toujours accompagnée par la guitare.

– Quatre heures et demie.

– Satanas! Alors, il faut que je m’habille… Est-ce pour affaires que vous demandez maître Deban?

– Pour affaire pressée.

– Montez; il y a des clercs en haut.

Roland monta, mais en pestant. Et de fait, c’était là une singulière étude. Mais souvenez-vous que Paris était malade et fou. Il avait la Tour de Nesle, compliquée par un reste de guitare mal guérie qui roucoulait encore entre deux hoquets du quinzième siècle: mantille, Castille, charmille…

Au troisième étage, le saindoux grinçait avec fracas dans la poêle à frire. La porte était close, selon l’habitude de cette bizarre maison; mais, au travers des battants, on entendait des gens qui riaient et qui s’embrassaient.

– Maître Deban, s’il vous plaît!

Un silence se fit parmi les rires étouffés.

– Est-ce M. Deban, le notaire, fut-il demandé.

– Précisément… Et je commence à trouver singulier…

– Quelle heure est-il, mon gentilhomme?

– De part tous les diables! s’écria Roland exaspéré: je vais casser quelqu’un ici, ou quelque chose!

Il était taillé pour cela, en vérité.

Un large éclat de rire répondit à sa menace. Derrière cette porte du troisième étage, il y avait nombreuse et joyeuse société.

– Silence, mes seigneurs, et vous, nobles dames! ordonna la voix qui avait déjà parlé; étranger! le notariat est un sacerdoce. Sur le carré où vous respirez en ce moment, s’ouvrent deux escaliers: l’un qui descend, l’autre qui monte. Négligez le premier, à moins qu’il ne vous plaise de repasser demain. Prenez le second, gravissez-en les degrés, comptez avec soin dix-sept marches, à la dix-septième, vous vous arrêterez: car, seigneur, il n’y en a pas d’autres. Vous serez alors en face d’une porte semblable à celle-ci; vous la contemplerez d’un œil impartial et vous lancerez dedans un coup de pied proportionné à vos forces en disant: «Hé! là-bas! Buridan! Oh hé!»

– Buridan! répéta notre jeune homme radouci tout d’un coup par ce nom magique.

Car la Tour de Nesle répandait autour d’eux la concorde et la paix.

– Aux beignets! commanda la voix anonyme au lieu de répondre. J’ai assez de l’étranger. Reprenons le cours de nos pantagruéliques esbattements!

La poêle à frire chanta de nouveau, le rire retentit et les baisers sonnèrent. Roland pensa qu’au point où il en était arrivé, mieux valait aller jusqu’au bout.

Il monta la dernière volée de l’escalier.

Là, tout était silencieux et sombre. Les autres, ceux du premier, du second et du troisième, avaient du moins donné signe de vie, mais Buridan appelé ne répondit point. De guerre lasse, Roland, moitié par colère, moitié par manière d’acquit et pour accomplir à la lettre les recommandations du voisin, lança contre la porte muette un coup de pied, proportionné à sa force.

Il était très fort. Le pêne sauta hors de la gâche et la porte s’ouvrit.

– Qui va là? demanda la voix d’un dormeur évidemment éveillé en sursaut.

Et comme Roland restait tout déconcerté de son exploit, la voix reprit:

– Est-ce toi, Marguerite?

Quoi de plus simple? Buridan attendait sa Marguerite. La Tour de Nesle était là comme partout. Roland avait amassé, en montant ce fantastique escalier, tout un trésor de méchante humeur. Il entra, disant d’un ton bourru:

– Non, ce n’est pas Marguerite.

– Alors, qui vive? cria le dormeur en sautant sur ses pieds.

Il faut bien dire que ce nom de Marguerite était pour un peu dans la méchante humeur de Roland. Il y avait une Marguerite qui l’attendait – ou qui devait l’attendre au boulevard Montparnasse, près de ce paradis perdu: la Grande-Chaumière, qui était alors dans tout son glorieux lustre.

La Grande-Chaumière! quel souvenir! La Grande-Chaumière mourut parce que son enseigne s’obstinait à caresser de vieilles vogues. Ce doux nom évoquait évidemment Ermenonville, les grottes de Bernardin de Saint-Pierre, les peupliers de Jean-Jacques Rousseau, l’être suprême, la paix de l’âme et les cœurs sensibles.

Corbœuf! Il aurait fallu l’appeler la Taverne, quand vinrent les dagues de Tolède et les rotules cagneuses, quitte à la nommer plus tard le Tapis-Franc. Je sais une respectable compagnie qui s’est intitulée tour à tour: La Royale , la Républicaine et L’Impériale. Voilà du savoir-vivre!

Quand les talons du dormeur touchèrent le carreau, il se fit un grand bruit d’éperons de théâtre. Une allumette plongea au fond d’un briquet phosphorique et s’enflamma.

Déjà Roland se disait, car il était bon comme le bon pain, ce beau garçon-là:

«Il y a mille ou douze cents Marguerite dans Paris… De quoi diable vais-je m’occuper?»

Une bougie brilla éclairant une mansarde assez vaste, où tout était sens dessus dessous. Au milieu de la chambre, Buridan était debout; un charmant Buridan à la taille leste et bien prise, à la tête correcte et intelligente. Il portait à ravir toute sa friperie Moyen Âge; sa joue pâle faisait merveille sous ses énormes cheveux aplatis à la malcontent, et sa fine lèvre avait bien l’ironique sourire qui est de rigueur.

Il était seulement un peu trop jeune, ou trop vieux. Ce n’était ni le Buridan du cachot, frisant la quarantaine et parlant amèrement du passé lointain, ni le Buridan des premières amours, Lyonnet de Bournonville, page du duc de Bourgogne. Il était entre le prologue et la pièce; il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Roland ôta, ma foi, son chapeau, Buridan le regarda et sourit:

– J’aurais mieux aimé Marguerite, dit-il, mais vous feriez un crâne Gaulthier d’Aulnay, vous! Je m’appelle Léon Malevoy. Quelle heure est-il?

Roland se dressa de son haut, et il était grand, quand il se dressait ainsi. Peut-être pensez-vous que cette question tant de fois et si mal à propos répétée: Quelle heure est-il? lui échauffait décidément les oreilles, qu’il avait, du reste, singulièrement faciles à échauffer.

Vous vous tromperiez. La galante mine du Buridan avait caressé ses instincts de peintre. Il eût, en vérité, pardonné beaucoup à ce fier jeune homme qui portait avec une grâce si cavalière les guenilles à la mode, mais son regard venait de rencontrer le pied du lit, où M. Léon Malevoy sommeillait naguère. Sur le pied du lit, il y avait un madras quadrillé jaune vif et ponceau, chiffonné selon l’art suprême que les grisettes bordelaises prodiguent à la coquetterie de leur coiffure. Roland était très pâle et ses lèvres tremblaient:

– Il est l’heure de savoir, prononça-t-il entre ses dents serrées, comment s’appelle la Marguerite que vous attendiez, Monsieur Léon de Malevoy?

– Marguerite de Bourgogne, parbleu!

– Est-ce à elle ce fichu qui est là?

Il montrait le pied du lit avec son doigt étendu convulsivement.

Buridan regarda tour à tour le fichu de madras, puis le visage de son interlocuteur.

La ligne nette et délicate de ses sourcils se brisa. Il mit le poing sur la hanche et demanda d’un ton provocant:

– Qu’est-ce que cela vous fait?

Roland avait ce calme des terribles colères.

– Dans Paris, reprit-il lentement, il y a encore plus de madras que de Marguerite. Je connais une Marguerite, et un madras tout pareil à celui-là, qui appartient à cette Marguerite. C’est justement pour cela que je vous demandais son nom.

Buridan réfléchit et répondit en posant son bougeoir sur la table de nuit, pour avoir les mains libres à tout événement:

– Elle se nomme Marguerite Sadoulas.

La pâleur de Roland devint plus mate.

– Je vous remercie, Monsieur Léon Malevoy, dit-il, je ne voudrais pas vous insulter, car vous êtes un jeune homme poli…

– Mais, s’interrompit-il avec une violence soudaine, vous avez volé ce madras à Marguerite; c’est mon idée!

Il y eut de la pitié dans le sourire de Buridan.

– Ne vous battez pas pour cette belle fille-là, mon garçon, croyez-moi, murmura-t-il. Tirez-vous bien l’épée?

– Assez bien. Et j’y pense, ce sera drôle! J’ai, moi aussi, un costume de Buridan… un beau! Dansez-vous cette nuit?

– Je danse et je soupe.

– Il y a temps pour tout. Voulez-vous que nous fassions un tour, demain matin, derrière le cimetière Montparnasse?

– Quel âge avez-vous? demanda Buridan avec hésitation.

– Vingt-deux ans, répondit Roland qui se vieillissait à dessein.

– Vraiment? Vous n’avez pas l’air. Comment vous appelez-vous?

– Roland.

– Roland, qui?

– Roland tout court.

– Va pour le cimetière Montparnasse, dit le Buridan, qui reprit son bougeoir. Je vais vous éclairer, Monsieur Roland tout court.

– C’est bien convenu?

– Bien convenu. Mais le diable m’emporte si Marguerite…

Roland descendait déjà l’escalier.

Buridan, au lieu d’achever sa phrase, qui probablement n’était pas un cantique de louanges en l’honneur de Mlle ou Mme Sadoulas, se demanda:

– Au fait, pourquoi n’est-elle pas venue?

– Hé! cria dans l’escalier la voix de Roland, Monsieur Léon Malevoy!

– Qu’y a-t-il encore, Monsieur Roland tout court?

– Il est cinq heures moins le quart.

– Bien obligé!… bonsoir!

– Monsieur Léon Malevoy!

– Après?

– Savez-vous pourquoi on m’a demandé l’heure qu’il est à tous les étages de votre maison?

– Parce que les montres de tous les étages sont au Mont-de-Piété. Bonne nuit!

– Dites donc! un dernier mot. Vous êtes clerc chez M. Deban, n’est-ce pas, Monsieur Léon Malevoy?

– Mais oui, Monsieur Roland tout court. Quatrième clerc.

– J’étais venu pour parler à votre patron… une affaire très pressée… Il n’est pas à la maison?

– Non.

– Savez-vous où je pourrais le rencontrer?

– Oui… Palais-Royal, galerie de Valois, n° 113.

– À la maison de jeu?

– Il est le notaire de l’établissement.

– Je vais aller l’y trouver.

– Inutile, si c’est pour lui demander de l’argent.

– Au contraire, c’est pour lui en remettre.

– Dangereux! Attendez à demain, Monsieur Roland tout court… Nous reviendrons peut-être ensemble du cimetière Montparnasse.

III Marguerite de Bourgogne et le troisième Buridan

Roland, s’étant acquitté ainsi de sa commission, revint au logis.

– Chut! dit Mme Marcelin, la voisine, au moment où il entrouvrait avec précaution la porte de la chambre de sa mère. Elle dort.

La voisine était une bonne grosse femme de trente-cinq à quarante ans, qui regardait Roland avec un sourire de mentor. Elle était fière de son élève et ne se plaignait pas trop d’en être réduite au rôle de confidente, depuis l’avènement de Marguerite Sadoulas, premier roman de notre héros. Les élèves, d’ailleurs, manquent-ils jamais aux maîtresses habiles? La voisine avait un excellent cœur; elle veillait la malade par-dessus le marché. Madame Thérèse aimait la voisine, parce qu’elle la trouvait toujours prête à parler de son fou, de son chéri, de son Roland adoré.

Aujourd’hui, Thérèse et la voisine avaient causé longuement de Roland, puis, Thérèse s’était endormie avec le nom de Roland sur les lèvres.

Roland était un peu soucieux. Il avait bien réfléchi en revenant de la rue Cassette. Les cris de la trompe et les mille voix du carnaval n’avaient pu troubler sa méditation dont le résultat était naturellement ceci:

– Il y a un mystère; mais Marguerite est pure comme les anges!

En somme, ce beau Roland n’avait que dix-huit ans. Quand un enfant doit devenir véritablement un homme avec le temps, les leçons de la voisine n’y font rien. Ceux que la voisine vieillit avant l’âge n’auraient pas mûri, soyez sûrs de cela, et n’en veuillez pas trop à Mme de Warens, malgré les plaintes hypocrites de ce cœur de caillou, d’où elle avait fait jaillir la première étincelle.

Grand cœur! chante encore la postérité. Car l’admirable génie de Rousseau a ce privilège de vibrer comme un sentiment. Lui qui n’aima que les rêves secrets de la solitude! lui qui calomnia le bienfait, douta de l’amitié et se défia de Dieu!

Roland n’avait pas de génie, et Roland, grâce au ciel, ne se défiait de personne. Il croyait à tout, comme un brave garçon qu’il était: à son maître, le demi-dieu de la couleur; à sa mère, la douce et la sainte; à l’avenir, à la voisine et même à Marguerite Sadoulas!

C’était peut-être aller un peu loin, mais que voulez-vous?

– Tu n’as qu’à t’habiller, mauvais sujet, dit la voisine à voix basse. Ta mère va être bien tranquille, toute la nuit, et d’ailleurs je serai là.

Roland vint sur la pointe du pied jusqu’au lit et regarda la malade qui dormait les mains croisées sur sa poitrine. Elle était si pâle qu’une larme mouilla les yeux de Roland.

– Je la verrai ainsi une fois, murmura-t-il, endormie pour ne plus s’éveiller jamais!

La voisine avait des trésors d’expérience.

– Oh! oh! fit-elle, nous avons des idées mélancoliques, malgré le costume de Buridan qui attend là-bas, sur mon lit… Il est arrivé quelque chose!

Ceci était une interrogation.

– Non, rien, dit Roland, qui tomba dans un fauteuil.

– Avec qui l’as-tu trouvée? demanda la voisine. Avec un étudiant? avec un militaire? avec un père noble?

Roland haussa les épaules et, pour rompre les chiens, il se leva.

– Je vais t’aider à t’habiller… commença la voisine.

– Non, l’interrompit Roland, restez… maman pourrait s’éveiller.

– J’aime bien quand tu dis maman, moi, grand écervelé, murmura Mme Marcelin. Le fils du bonnetier dit: ma mère.

Roland sortit. Il poussa une porte sur le carré et entra dans la chambre de la voisine. C’est ici un lieu mystérieux, un sanctuaire, un laboratoire qui mériterait une description à la Balzac. Tant de jeunesse rancie! tant de sourires pétrifiés! tant de fleurs fanées! mais nous n’avons pas le temps, et la voisine est si bonne personne!

Roland s’assit sur le pied du lit, auprès du costume de Buridan et mit sa tête entre ses mains.

La voisine s’était trompée trois fois; ce n’était ni un père noble, ni un militaire, ni un étudiant: c’était un clerc de notaire. Mais comme la voisine avait bien deviné du premier coup pourquoi notre Roland avait, ce soir, des pensées mélancoliques!

La voisine vint pour voir où il en était de sa toilette. Elle le trouva qui pleurait comme un enfant.

– Ta mère dort bien, dit-elle, pendant que Roland faisait de son mieux pour cacher ses larmes. Il y a longtemps que je ne l’avais vue dormir de si bon cœur. Elle rêve: elle parle de vingt mille francs. Est-ce qu’elle a mis à la loterie?

– Pauvre maman! murmura Roland. Elle m’avait bien dit de prendre garde! je tuerai ce coquin de Buridan!

Mme Marcelin aurait préféré parler des vingt mille francs qui l’intriguaient jusqu’au vif.

– Parfois, reprit-elle, on peut tomber sur un quaterne… quel Buridan veux-tu tuer?

Roland sauta sur ses pieds.

– Il faut que je lui parle! s’écria-t-il et que je la traite une bonne fois comme elle le mérite!

– C’est ça, répliqua la voisine en dépliant le costume; ça doit joliment t’aller ces nippes-là. Tout te va. Si tu avais le fil et l’occasion, tu deviendrais rentier rien qu’à dire: «mon cœur» aux duchesses, en tout bien tout honneur… Mais, au lieu de ça, tu pleures comme un grand benêt, parce qu’une farceuse de cantine…

– Madame Marcelin! s’écria Roland avec un geste magnifique, je vous défends d’insulter celle que j’aime!

Elle le regarda, partagée par l’envie de rire et l’émotion. L’émotion l’emporta. Elle lui jeta les deux bras autour du cou, et baisa ses cheveux en disant:

– Es-tu assez beau, mon pauvre grand nigaud! es-tu assez bon! Et dire que vous perdrez tous le meilleur de votre âme avec ces malheureuses!

– Encore! fit Roland qui frappa du pied.

– Ah! tais-toi, bambin, sais-tu, fit la voisine en se redressant. Pour un peu, je le dirais à ta mère!

Roland pâlit.

– Sortir la nuit, murmura-t-il, quand elle est si malade!

La voisine haussa les épaules, mais elle avait les yeux mouillés.

– Tu es un pauvre cher enfant! dit-elle du fond de cette philosophie naïve et terrible qu’elles ramassent on ne sait où. Autant celle-là qu’une autre. On le promet que ta mère sera bien gardée. Et si elle te demande: «Il dort!»

Elle lui tendit les chausses collantes, en tricot violet.

– Prends encore cette nuit de bon temps, continua-t-elle. Tu vas te disputer, puis pardonner, c’est le plaisir.

– Pardonner! gronda Roland, jamais! si c’était une grisette, je ne dis pas, mais une personne bien née!

La voisine se retourna pour lui laisser le loisir de passer les chausses et aussi pour cacher un éclat de rire que, cette fois, elle ne put réprimer.

– Oh! certes, dit-elle d’un ton patelin, ce n’est pas une grisette, celle-là. Et sans la révolution…

– Son père était colonel, prononça Roland avec dignité. Ce n’est pas la révolution.

– Alors c’est la Restauration. Que veux-tu, on ne voit que malheurs!… Peut-on se retourner?

– Et sa mère, poursuivit Roland, était la cousine d’un girondin.

– Quel âge a-t-elle donc, si ça date de la Terreur? demanda bonnement la voisine.

Roland répondit:

– Attachez-moi mes chausses dans le dos et pas de mauvaises plaisanteries!

Pendant que la voisine obéissait, il reprit:

– Elle a l’âge qu’elle a. Ça ne vous regarde pas. Il n’y a rien de si beau qu’elle, rien de si noble, rien de si brillant. Tenez, si vous la voyiez…

Ces derniers mots s’étaient sensiblement radoucis.

– Tu me la montreras, dit complaisamment la voisine, si tu y tiens.

– Elle a un prix de piano au Conservatoire. Elle peint, elle déclame…

– Oh! oh! fit la voisine dédaigneusement. Une artiste!

Il n’y a pas de milieu. Selon les goûts, ce mot-là est le plus charmant des éloges ou la plus envenimée des injures. Quoique la voisine se moquât du fils de la bonnetière, elle avait de bonnes petites rentes conquises dans le commerce.

Roland lui lança un regard exaspéré.

– Oui, une artiste! prononça-t-il avec emphase. À l’Opéra, elle serait éblouissante, au Théâtre-Français elle écraserait tout le monde…

– Aussi, on n’en veut pas, glissa Mme Marcelin.

– Elle sera partout magnifique…

– Et pas chère!

– Même sur un trône!

– Benêt! dit la voisine, qui déplia le pourpoint. Si tu savais combien j’en ai vu, des pigeonneaux de ta sorte, plumés, flambés, rôtis par ta demoiselle!

– Par Marguerite!…

– Ou par Clémence, ou par Athénas, ou par Madeleine. Le nom importe peu. Tiens, tu es joli comme un Amour. Passe-moi mon peigne que je te lisse tes cheveux. Si elle est belle, tant mieux. Ce serait trop fort aussi de te voir berné par une créature qui ne serait pas belle… Voilà! tu es costumé! regarde-toi dans mon miroir et demande à ta conscience, nigaud, si elle est moitié aussi belle que tu es beau?… Est-il joli garçon aussi, l’autre?

Roland ferma les poings et fit à sa glace une effroyable grimace.

– Puisque je le tuerai! gronda-t-il.

– C’est juste, ça ne coûte rien… Dis donc, Roland, avant de le tuer, demande à l’autre s’il a sa mère.

Roland s’élança dehors; mais il revint et mit un gros baiser sur le front de cette femme qui gardait des restes de beauté sous l’injure des années, comme son cœur, flétri par places, conservait en quelque recoin le parfum merveilleux des jeunes tendresses.

Il sortit, la poitrine serrée par je ne sais quelle douloureuse étreinte.

Le fracas joyeux de la rue lui fit mal. Les cris de cette ivresse folle sonnaient faux à son oreille.

Il marchait lentement. Une bande d’enfants se mit à le suivre en poussant la clameur du carnaval. Il n’entendait pas. Ce fut d’instinct qu’il prit comme il faut sa route en remontant la rue de Seine. Les enfants le quittèrent parce qu’il ne se fâchait point.

Comme il passait devant le palais des pairs, l’horloge sonna huit heures.

Il pressa le pas un peu. Sur la place Saint-Michel il tâta précipitamment sa poitrine en murmurant: le portefeuille!

Le portefeuille était là, parce que Roland avait gardé son gilet de tous les jours sous son pourpoint de théâtre.

Il suivit les rues d’Enfer et de l’Est. Au rond-point de l’Observatoire il s’assit sur un banc, malgré le froid qu’il faisait.

Le vent du nord avait porté les huit coups sonnés à l’horloge du Luxembourg jusqu’à une maison neuve, étroite et haute, située vers le milieu du boulevard Montparnasse, du même côté que la Grande-Chaumière, dont elle était voisine. C’était une de ces masures déguisées en élégantes demeures que le règne de Louis-Philippe sema dans Paris avec tant de profusion. Au-dehors, cela ressemble presque à quelque chose, mais la spéculation malsaine y économisa tellement la main-d’œuvre et les matériaux que cela chancelle déjà, et que, quand le marteau des démolitions y touche, cela tombe sous un nuage poudreux qui ne laisse après soi qu’un monceau de plâtras inutile.

Le cinquième étage de la maison neuve avait une terrasse régnante qui regardait Paris par-dessus les riches bosquets du jardin de Marie de Médicis. L’appartement se composait de quatre petites pièces, maigres d’architecture, mais meublées avec un certain luxe apparent. Il y avait en outre une cuisine.

Dans le salon, on voyait un très beau piano d’Érard, des vases, façon Sèvres, trop grands pour la mesquine cheminée, habillée de velours nacarat, une console en Boule authentique et deux fauteuils de vernis blanc recouverts en tapisserie des Gobelins. Les rideaux et le reste de l’ameublement étaient en damas vert chou à quarante sous le mètre.

C’était le logis de Mlle Marguerite-Aimée Sadoulas, dite Marguerite de Bourgogne, depuis le carnaval.

Si la voisine eût vu Marguerite de Sadoulas, couchée comme elle l’était sur son divan et jouant d’un air distrait avec le collier de grosses perles qui ruisselait sur sa poitrine demi-nue, la voisine, femme d’expérience et de connaissance, eût mis fin une fois pour toutes et du premier coup à ses mines dédaigneuses.

Marguerite était souverainement belle sous la couronne opulente de ses cheveux châtains qui jetaient leurs ondes désordonnées autour de son front pâle et rebondissaient en boucles prodigues jusque sur la splendeur ambrée de ses épaules. Oh! certes, celle-là n’était pas une petite fille, une grisette, ce jouet inoffensif et joli qui sert à passer la jeunesse. Il y avait en elle de la grande dame et de la courtisane: que ce rapprochement nous soit pardonné, puisqu’il est dans la nature des choses: le rôle de la courtisane étant de singer le beau et de chercher la séduction où Dieu l’a mise.

Il y avait en elle de la grande dame plutôt que de la courtisane.

Et plus que de la grande dame. Ce fou de Roland, cet enfant subjugué, avait dit le vrai mot dans sa langue d’amour. C’était un trône, le vrai piédestal de cette miraculeuse statue, vautrée sur l’indigence d’un divan mal rembourré.

Taille de reine! pourquoi dit-on cela? C’est qu’on voudrait cette taille aux reines. Taille souple et noble, et fière et gardant, parmi son indolent repos, ces mystérieuses vigueurs que promet le sommeil de la tigresse.

Marguerite était belle hautement et orgueilleusement, à grand fracas, à toute lumière, non point de cette chère beauté qui répond au rêve secret de quelques-uns, mais qui cache aux autres ses rayonnements discrets: elle était belle à tous comme le soleil.

Elle avait sous l’arc audacieux et net de ses sourcils de longs yeux noirs pensifs, mais ardents, qui languissaient à leurs heures et dardaient, au réveil, entre les baisers de ses cils, cette langue de flamme qui affole ou qui ressuscite. Sa bouche correcte et sérieuse souriait pourtant, et alors c’était fête; quand elle riait, cette bouche sobre, cette bouche qui semblait dérobée, dessin et couleur, au divin matérialisme d’un chef-d’œuvre de Rubens, quand ces lèvres voluptueuses vibraient et frémissaient, c’était orgie!

Marguerite était belle bruyamment et insolemment.

Quel âge, cependant, donner à l’ovale parfait de ce visage, aux reflets de cette chevelure, aux épanouissements hardis de ce sein?

– Elle a l’âge qu’elle a.

Roland répondait ainsi aux questions de la voisine. Le duvet vierge de la jeunesse restait aux fossettes de ses joues; ses tempes bleuâtres gardaient les gammes délicates de la récente floraison; mais ses yeux disaient: il y a longtemps!

Elle était seule. Le costume de la reine théâtrale dont elle avait pris le nom pour quelques semaines la drapait à miracle. Elle attendait ce qu’on appelle le «plaisir», l’heure de la collation rieuse avant l’heure agitée du bal; elle attendait, sans impatience et comme un chien bichon aux longues soies, pareilles à des franges, dormait sur le tapis.

Une voix d’homme monotone et rauque chantait quelque part dans la maison un cantique d’ivrogne.

Quand huit heures sonnèrent, elle écouta.

– Oui, dit-elle, cent mille livres de rentes me suffiraient pour commencer.

Ses belles lèvres eurent un amer sourire; elle pensa tout haut: «Je suis peut-être trop belle… et certainement j’ai trop de cœur!»

– Ohé! Marguerite! cria la voix rauque, viens causer nous deux.

– Non, répondit-elle.

– Alors, je vais laisser brûler le rôti.

– Laisse brûler, fit-elle avec fatigue.

Elle se leva indolemment et s’assit de travers devant son piano qu’elle ouvrit. Ses doigts d’aimée caressèrent les touches et le piano chanta. Roland avait raison: c’était une grande artiste.

Mais l’art, aujourd’hui, n’était pas le bienvenu, car elle referma l’instrument d’un geste brusque et mit sa tête sur sa main. Un peintre eût saisi ce moment pour jeter sur la toile la Vénus de notre France méridionale, belle autrement et plus belle que l’Italienne ou l’Espagnole.

«Il y en a tant, pensa-t-elle, qui ne me valent pas et qui ont cent mille livres de rentes! C’est la chance. Et il faut s’arracher le cœur!»

Elle tordit ses superbes cheveux entre ses doigts de statue.

– Joulou! appela-t-elle.

– Après? fit la voix rauque qui naguère chantait dans la cuisine.

– Où trouve-t-on les lords anglais et les princes russes?

Joulou se mit à rire sourdement.

– Elle est bête! grommela-t-il… Au marché, pardi!

– Joulou, poursuivit Marguerite, veux-tu assassiner quelqu’un? Je ne sais plus comment faire!

C’était histoire de plaisanter.

Prenez garde, cependant, à ceux ou à celles qui rient avec ces choses lugubres. Joulou ne riait plus. On vit une tête large et blondâtre, à la fois puissante et innocente, qui se montrait dans l’entrebâillement de la porte. Joulou avait de gros yeux sans couleur, mal abrités par des cils trop clairs; sa joue charnue et blême était coupée selon une ligne ronde qui se renflait par le bas. Il était jeune et solidement pris dans sa taille un peu courte, mais bien proportionnée; ses cheveux d’un blond déteint et crépus foisonnaient comme une toison de caniche. C’était un pauvre diable, ce garçon-là, et pourtant son aspect éveillait je ne sais quelle idée de brutale domination.

Il était à la mode, lui aussi, et portait un costume complet de Buridan, sauf la toque: chausses vert sombre, jaque couleur de tan. Cette défroque plus ou moins authentique des soudards du quatorzième siècle lui allait comme une peau. Il était bien là-dedans, très bien, et si sa vocation l’eût porté vers l’art dramatique, jamais figurant, payé quinze sous par soirée, n’eût mérité mieux que lui l’or d’un directeur intelligent.

Il était du temps, comme les malandrins de Tony Johannot, comme les routiers d’Alphonse Royer ou du bibliophile Jacob. En le voyant, on oubliait l’invention des réverbères, et sa dague, qui pendait lâche comme une breloque, faisait presque peur.

Il regarda fixement Marguerite qui avait sur lui ses grands yeux distraits.

– As-tu faim? demanda-t-il.

– Comme une louve, répondit-elle, pendant que ses prunelles élargies brillaient; faim des choses qui coûtent des poignées de louis, soif des vins qui n’ont pas de prix et qu’on boirait dans de l’or, tout pétri de diamants!

– Elle est bête! dit Joulou. As-tu faim? faim de manger?

Il ajouta:

– Nous avons un poulet et de la bière. Marguerite dessina un geste de suprême dédain.

Joulou reprit:

– Si je savais où ça pose, les lords anglais et les princes russes, j’irais t’en chercher tout de même, ma fille.

– C’est pour les laides et pour les vieilles! répliqua Marguerite. Il n’y a plus de ces bonnes sorcières qui vous faisaient épouser des ducs pour dix louis.

Joulou eut son rire sourd qui montrait une rangée de dents formidables sous sa moustache rare et roussâtre. Il dit:

– Elle est bête.

Et il entra tout à fait. Cette belle Marguerite le regardait venir avec une caressante complaisance. La lourdeur de sa face n’excluait pas une sorte de beauté, et il avait un corps musclé magnifiquement. Marguerite, du reste, expliqua la caresse de son regard en disant:

– Chrétien, j’ai idée que tu feras ma fortune, une fois ou l’autre. Les innocents ont les mains pleines.

– Ça ne m’irait pas d’assassiner quelqu’un, commença-t-il paisiblement. Du tout, mais du tout!

– Brute! l’interrompit Marguerite qui frissonna. Qui te parle de cela?

– À moins, poursuivit Joulou, qu’on soit en colère… ou qu’on ait bu du vin chaud… ou qu’il m’ait fait du tort!

Il était tout auprès de Marguerite qui le repoussa d’un geste viril. Joulou chancela, rit et dit:

– Ah! tu es forte, je sais bien. Mais je suis plus fort que toi.

Elle l’enveloppa d’une œillade étrange.

– M. Léon Malevoy est un beau jeune homme, murmura-t-elle.

– C’est possible, fit Joulou en mordant le bout d’un cigare à un sou. Je ne m’y connais pas et je me moque de lui. Tu ne l’aimes pas.

– Mais reprit Marguerite, il n’est pas si beau de moitié que Roland.

– C’est possible, répéta Joulou, qui alluma son cigare à une bougie. As-tu faim? viens dîner à la cuisine: on est mieux.

– Je n’ai pas été au rendez-vous de Léon Malevoy.

– Tiens, c’est ma foi, vrai!

– Tu ne t’en étais pas aperçu?

– Non… rapport au poulet, à qui je pensais.

– Brute! brute! fit la belle créature sans colère et en riant. Embrasse-moi.

Joulou se fit prier.

– Je ne recevrai pas Roland, répondit Marguerite en lui jetant ses deux bras autour du cou. Vois comme on t’aime!

– Au lieu de cette bière, dit Joulou, si j’allais prendre deux bouteilles de Beaune à crédit?

– Tu n’es donc pas jaloux, toi, Chrétien! s’écria Marguerite avec un soudain courroux.

– Non, répondit le gros Buridan, sans s’émouvoir le moins du monde.

Elle mordit son mouchoir et ses longs yeux eurent une lueur féline. Joulou poursuivit tranquillement:

– Jaloux de qui? Des princes russes? des lords anglais? de M. Léon Malevoy? du grand nigaud de Roland? Qu’est-ce que tout cela me fait, à moi?

Le poing serré de Marguerite lui arriva en plein visage et fit jaillir le sang.

– Brute! brute! brute! grinça-t-elle par trois fois avec une colère folle.

Joulou déposa son cigare avec soin sur la tablette de la cheminée, saisit Marguerite brutalement, et la terrassa d’un seul effort.

Elle resta un instant immobile, les yeux troublés, les cheveux en désordre, le sein haletant.

– Est-elle bête! fit Joulou doucement et du ton dont on implore un pardon.

Puis, il ajouta d’un accent sévère, au vu de quelque symptôme à lui connu:

– Pas d’attaque de nerfs! ou on se fâche tout rouge, ma fille!

Une larme vint dans les yeux de Marguerite.

– Ne pleure pas, dit-il d’une voix tout à coup changée. Frappe, si tu veux, mais ne pleure pas!… Eh bien! si, là! je suis jaloux! si tu frappais quelqu’un… si quelqu’un te battait… si tu disais à quelqu’un comme à moi: brute! brute!… et du même ton… Je le tuerais!

– Est-ce vrai, cela, Chrétien?

– C’est vrai!

Marguerite se releva. Elle rejeta en arrière son opulente chevelure qui ruissela sur son dos demi-nu comme un manteau.

– Est-ce tout? gronda le Buridan dont les gros yeux flambaient enfin.

Marguerite sembla hésiter, puis son front devint sombre.

– Va-t’en, ordonna-t-elle durement. Tu m’as fait mal! tu m’as fait honte! Si j’étais ce que je dois être, je ne voudrais pas de toi pour mon laquais!

Joulou resta bouche béante à la regarder, comme si cette rancune l’eût étonné profondément.

– Est-elle bête! murmura-t-il d’un accent plaintif en baissant sa tête crépue.

Marguerite tordait à deux mains son éblouissante chevelure et rêvait.

– Faut-il aller chercher les deux de Beaune? demanda timidement Joulou.

La sonnette tinta. Une voix jeune et sonore appela:

– Marguerite! Marguerite!

– Va! tâche! fit Joulou avec un rire triomphant. Nous n’y sommes pas.

Mais Marguerite l’interrompit, disant:

– Ouvre, brute, j’ai besoin de voir le visage d’un homme.

IV Brute!

Là-bas, entre Josselin et Ploërmel, dans le département du Morbihan, les parents de Chrétien Joulou s’appelaient M. le comte et Mme la comtesse Joulou Plesguen du Bréhut. Ils avaient le premier banc fermé à la paroisse, à gauche du lutrin. Ils étaient nobles autant que le roi, mais moins riches que bien des bergères. C’étaient des gentilshommes de mille écus de rentes; on en voit de plus pauvres encore, en ces pays heureux, et ils roulaient carrosse – non suspendu, par les bas-chemins de leurs anciens fiefs.

Croyez-vous rire? La maison avait six domestiques et trois chevaux dont deux borgnes. Le troisième, à la vérité, était aveugle. On donnait des bals et des retours de noces au château du Bréhut. Les deux demoiselles ne se mariaient pas vite, mais c’est qu’on faisait beaucoup pour Chrétien, qui était l’espoir de la maison. Les choses vont de mal en pis. Avec mille écus de rentes, il y a cinquante ans, on faisait claquer son fouet à volonté, entre Ploërmel et Josselin, où est ce merveilleux palais des Rohan, princes de Léon, qui dépensaient à cinquante mille pistoles. Mille écus! vous n’avez aucune idée de ce que vaut un écu sur la lande!

Seulement, M. le comte et Mme la comtesse faisaient douze cents francs de pension à Joulou, l’héritier, l’espoir, le héros de la famille.

Avec ces douze cents francs annuels, Chrétien Joulou devait devenir avocat et voir à gagner de l’argent.

Gagner de l’argent! plaider! tomber avocat! Un Joulou Plesguen du Bréhut! parent de Rohan, et du bon côté! cousin de Rieux! neveu de Goulaine! allié aux Fitz-Roy de Clare, car Joulou était tout cela abondamment, authentiquement! Plaider! gratter le papier! tondre la monnaie! Hélas! hélas! savez-vous où nous allons! Le comte et la comtesse – le bonhomme et la bonne femme, comme on les appelait – avaient bien réfléchi; mais 1832, sur la lande, les écus, les beaux et bons écus d’autrefois avaient déjà bien perdu de leur patriarcale valeur.

De mille écus, ôtant douze cents francs, restaient six cents écus pour le père, la mère, les deux demoiselles, les six domestiques et les trois chevaux. On se serrait un peu à la ceinture.

Mais que d’espérances! Joulou avocat! Il n’y a plus de sot métier. Que parlez-vous de déroger? Et les élections! Chrétien Joulou était un peu député par droit de naissance. Les maîtres de forges n’auraient pas beau jeu à dire de lui «un hobereau sans éducation!» Sacrebleu! sans éducation! douze cents francs par an, dans la «capitale». Pendant trois ans! Trois mille six cents francs. Gare aux maîtres de forges! Joulou avait un grand avenir. La plume a remplacé la lance. Ouvrez pour Joulou les deux portes de l’arène moderne!

Que disions-nous! Trois mille six cents francs! et les huit ans de collège à Vannes! à sept cents francs par an, comptez. Et les mille francs prodigués d’un coup au gaillard qui s’était déguisé en Joulou pour passer l’examen du baccalauréat! Et les inscriptions de l’école de droit, religieusement lues par Joulou! Et les examens dévorés! Et tout l’argent envoyé en cachette par Mme la comtesse! Taisez-vous! Joulou était un animal hors de prix, un baudet de quinze mille francs, au bas mot! Pour quinze mille francs, on aurait pu marier les deux demoiselles, acheter une ferme ou mettre à la tontine. Mais, réflexions faites, on aimait mieux avoir Joulou, coûte que coûte, à cause de son avenir, et l’on avait bien raison, vous verrez.

Il n’en était pas plus fier pour cela. Quand il revenait au château, il faisait l’amour à coups de poing avec les soubrettes en sabots et empruntait de l’argent à Yaumic le maître des écuries, qui avait, ma foi, 36 francs de gages, per annum!

Mais voilà le revers de la médaille: au bout de la troisième année de droit, Chrétien, qui devait revenir avocat, ne revint pas du tout. On apprit avec épouvante au château du Bréhut, que les quinze mille francs étaient dévorés en pures pertes. Joulou avait mené à Paris la vie de Polichinelle. Il jouait bien la poule; c’était son seul talent. Il avait des dettes. La pauvre mère pleura toutes les larmes de son corps, les deux demoiselles roucoulèrent ce refrain de la femme, si terrible dans les familles: «Nous l’avions bien prédit.» Et le bonhomme, à qui on demandait de l’argent, envoya sa malédiction sans même payer le port.

Telle était l’histoire de Chrétien Joulou, «la Brute» de cette éblouissante Marguerite. Nous ne donnons pas cette histoire pour nouvelle. Le Pays latin la tire tous les ans à plusieurs douzaines d’exemplaires. Un gai pays! C’est cette histoire-là qui fait des étudiants de quinzième année, une des classes sociales les plus utiles aux vaudevillistes. Quand le vaudeville la raconte, elle est à mourir de rire.

Seulement, Joulou ne ressemblait pas à tous les étudiants hors cours. C’était Joulou le paysan, Joulou le gentilhomme, Joulou, le lutteur des pardons de Bretagne, Joulou, le buveur de cidre et le galant à bras raccourcis. Il eût été bien couché dans la boue d’une ornière; il s’y fût endormi, ivre et idiot comme tant d’autres. Dans la boue de Paris, ces loups ne peuvent pas dormir; l’ivresse est là d’une autre sorte. Ils prennent la fièvre parfois et voient rouge.

Chose étrange à dire, Joulou avait gardé quelque part, sous son épaisse enveloppe, un vague ressouvenir de son sang et de son pays. On l’avait vu protéger le faible, par hasard; il ôtait son chapeau en passant devant les églises, et ses yeux se mouillaient à la pensée de sa mère.

Ce loup, si quelque main vigoureuse l’eût pris au poil et tenu ferme, serait peut-être devenu un chien honnête; un chien de prix, même, car il avait la race.

Mais il avait touché au couteau déjà, pour un salaire puéril et burlesque; il n’y eût pas touché pour un salaire sérieux – en ce temps-là.

Une nuit pour un cent d’huîtres et ce que peut contenir de truffes le ventre d’une poularde, Chrétien Joulou Plesguen, vicomte du Bréhut, s’était battu mieux qu’un lion contre un enseigne de vaisseau en goguette à Paris. L’enseigne était breton comme lui, têtu comme lui, brave comme lui: l’arme choisie fut le poignard des officiers de marine; l’épée eût été trop longue; on s’aligna, en effet, pour employer la locution troupière avidement adoptée par MM. les étudiants, sur une table de marbre de cet estaminet tapageur qui déshonorait la place de l’École-de-Médecine, et qu’on appelait: la Taverne, de 1830 à 1840.

La table était juste assez large pour servir de piédestal à ce groupe de gladiateurs. Ce fut un duel célèbre et dont la justice se mêla, mais pas tant que la lithographie. Le marin finit par tomber la poitrine trouée. On ferma la Taverne. Joulou se cacha chez Marguerite. Ce fut son destin.

Car il s’agissait de Marguerite; le marin avait encouru les rancunes de Marguerite. C’était Marguerite qui avait promis le cent d’huîtres et les truffes.

Chez Marguerite, Joulou se laissa glisser au-dessous de son propre niveau. Il fut le domestique de Marguerite – et son maître. Parlons de Marguerite.

D’où venait-elle, cette Marguerite? Bordeaux est une provenance célèbre dans l’univers entier. Marguerite se coiffait volontiers à la mode charmante des filles de Bordeaux. Elle nouait le madras avec une coquetterie suprême. Mais elle parlait, elle écrivait surtout autrement qu’une grisette bordelaise, et son talent sur le piano annonçait des études sérieuses. D’où venait-elle?

De Bordeaux et aussi d’ailleurs. On voyage.

Elle mentait quand elle se disait fille de colonel. Le lieutenant d’infanterie Sadoulas, un vieux brave qui avait conquis son épaulette lentement, à la pointe du sabre, avait ramené d’Espagne, en 1811, une verte Aragonaise qui plaisait beaucoup au régiment. L’Aragonaise était bonne personne, comme le sont généralement ses compatriotes. Depuis les sous-lieutenants, sortant de l’école militaire, jusqu’au gros major, homme sérieux et de poids, tout le monde avait à se louer d’elle. Aussi le lieutenant Sadoulas l’épousa. Vers la fin de 1812, elle mit au monde une petite fille que le gros major, son parrain, baptisa Marguerite-Aimée.

Le lieutenant Sadoulas mourut comme il put, ici ou là; son Aragonaise n’avait plus déjà le temps de s’en inquiéter. Elle tenait la maison du gros major, retiré des affaires depuis 1815. Ce gros major était un bon parrain; il mit sa filleule dans une de ces excellentes pensions qui croissent en pleine terre autour d’Écouen et de Villiers-le-Bel, pour rendre hommage à la mémoire de Mme Campan. Après quoi, l’Aragonaise et lui se brouillèrent. Il se maria; l’Aragonaise courut la prétentaine à l’heur et le malheur.

Un matin du mois de mai 1827, le gros major et sa femme vinrent au pensionnat. Depuis six ans qu’ils étaient mariés, ils n’avaient point d’enfants, et le gros major, plaidant avec art diverses circonstances: son âge déjà très mûr, celui de Madame qui s’en allait mûrissant également, les déplaisirs de la solitude et autres, avaient déterminé Madame à adopter la jeune Marguerite-Aimée qui donnait, au dire du brave militaire, les plus heureuses espérances. Il était en deçà de la vérité; Marguerite-Aimée faisait mieux que promettre; le gros major apprit, en mettant le pied dans le parloir du pensionnat, que Marguerite-Aimée avait pris son vol, la veille au soir, avec un professeur de piano, qui, lui aussi, promettait et tenait.

Marguerite avait alors quinze ans. C’était un ange, au dire de la maîtresse du pensionnat, ni plus ni moins, du reste, que toutes ses autres élèves. On parla de pendre le professeur de piano. Les jeunes camarades de Marguerite, avec une sagesse au-dessus de leur âge, voyaient les choses plus froidement et confessaient entre elles que le professeur avait été enlevé par Marguerite.

À bien réfléchir, c’est l’histoire de toutes les séductions. Je propose pour don Juan, au lieu du châtiment épique par les poètes, un bonnet d’âne et le fouet.

On est naïve à quinze ans; Marguerite, dès la première poste, demanda au professeur de piano s’il connaissait des princes russes, et certes, ce n’était pas mal avisé, car j’ai vu des professeurs de piano qui gagnaient bien de l’argent à connaître des princes russes.

À la seconde poste, les deux fugitifs se brouillèrent mortellement. À la troisième, Marguerite intéressa un conducteur, lequel faisait le commerce du gibier. Cela lui donnait d’éminentes relations. Après avoir fait la cour à Marguerite, pour un motif frivole, avec succès, il la confia au plus fort restaurateur de la place Saint-Martin, à Tours, en Touraine.

Quelques lecteurs irréfléchis pourront trouver que ce n’était pas beaucoup la peine d’avoir quitté l’excellent pensionnat d’Écouen ou de Villiers-le Bel. Nous répondrons que presque toutes les fortes natures, armées en course et décidées à mener rondement la bataille de la vie, ont un plan préfix. Ce plan a son envers. Marguerite était à cheval sur deux idées: le prince russe, qui pouvait être aussi bien un planteur américain, et l’homme qu’elle appelait, dans les précoces calculs de sa stratégie, «son premier mari».

Elle n’avait pas peur de l’aventure, mais elle ne craignait pas la voie commune. Seulement, le prince russe et le «premier mari» apparaissaient tous deux à sa jeune imagination à l’état d’échelon ou de seuil: pour monter, pour entrer.

En se laissant jeter par-dessus le bord, ce nigaud de séducteur, le maître de piano, n’avait pas fait une mauvaise affaire!

La vie, la vraie vie de notre pensionnaire ne devait commencer qu’au lendemain de la banqueroute du prince russe, ou le premier jour de son veuvage. Jusque-là, elle était chrysalide et cachait sous son aisselle les plus longues ailes de papillon qui aient jamais porté une ancienne chenille dans les airs.

Le traiteur était veuf, mais on ne fait pas de folies sur la place Saint-Martin, à Tours. Le traiteur se moqua de notre belle Marguerite pour épouser une rentière blette, qui lui apportait une inscription de 2700 francs et un riche talent de comptable. Marguerite faisait son stage durement. La nouvelle épouse la mit à la porte. Elle tomba en proie à un commis voyageur qu’elle rongea jusqu’à l’os; mais il n’y avait que la peau.

Paris serait la première ville de France, si Bordeaux n’existait pas; c’est l’opinion des Bordelais. Marguerite vit Bordeaux, on y apprend beaucoup; c’est plein d’agents de change. Elle fut deux ou trois fois sur le point d’y trouver son prince russe ou son «premier mari», mais elle était trop jeune, peut-être même trop belle; cela nuit plus qu’on ne pense.

Elle fut demoiselle de magasin; elle tourna des quantités de têtes gasconnes sans honneur ni profit. Elle monta sur un théâtre où le prince russe d’une poupée de carton la fit siffler pour cent écus. Elle donna des leçons de piano et fit peur aux instincts des mères.

Elle fut institutrice. Partie gagnée, n’est-ce pas? Institutrice dans un premier cru de Médoc; 1400 francs la pièce!

Ils sont marquis, ces vignerons; ils sont bordelais, c’est-à-dire épicuriens, fleuris, chatouilleux, roués, naïfs. Partie gagnée!

Non. Marguerite était trop jeune. Le Cid illustra son premier coup; Condé enfant écrivit le nom de Rocroy dans l’histoire, mais César attendit trente-trois ans. César est le plus grand des trois.

Il faut attendre, il faut échouer, il faut souffrir.

Je ne sais pas ce que Marguerite Sadoulas n’avait pas fait à dix-neuf ans qu’elle avait, quand la diligence de Lyon la jeta mal attifée, un peu malade, très découragée, mais miraculeusement belle, sur le pavé de la cour des Messageries, rue Saint-Honoré à Paris. Elle n’avait réussi à rien, voilà la chose certaine. Sa beauté effrayait. Là-bas, sur les brasses du Bengale où vont et viennent les princes russes de la mer, les navires corsaires, plus avisés que Marguerite, manquent l’œillade de leurs sabords et cachent avec soin la jolie ceinture de canons qui gagne leur vie.

Paris est l’écueil ou le port, selon le destin. Dès le premier pas, Marguerite y fit franchement naufrage. Celle-là ne pouvait jamais ni être heureuse, ni même se divertir, dans la joyeuse acception du mot. Elle n’aimait rien, ni le bien, ni le mal. Elle était cette terrible femme de bronze qui passe parmi nos rires comme l’arrière-pensée de la fatalité.

Eh bien! Paris est si fort, si gai! il a tant de montant! il entoure d’un bras si chargé d’électricité le cou glacé de ces statues qu’on l’a vu les galvaniser un instant et les forcer à vivre. Pendant un an, Marguerite fut la reine du Quartier latin. Elle rit, si elle n’aima pas, et même elle chancela une fois au bord de l’amour.

La position de M. le vicomte Chrétien Joulou Plesguen du Bréhut dans la maison de Marguerite Sadoulas n’était pas du tout un mystère pour les habitués de la Taverne. Il existe là-bas, parmi beaucoup de dévergondages, certains sentiments de fierté, et il ne faut pas oublier que cette Taverne ou ce qui la remplace de nos jours est une sorte de creuset, chauffé diaboliquement, d’où sort çà et là une noble existence de magistrat, une pure renommée de grand médecin. Certes, il n’est pas nécessaire qu’un avocat illustre ou un éminent praticien ait passé à l’épreuve de ces fameux purgatoires, mais beaucoup les ont traversés, beaucoup les traverseront.

Il y a là un mystère de chimie morale qui a bien sa profondeur. À supposer que le proverbe soit vrai et qu’il faille «que jeunesse se passe», ces officines incendiées à toute vapeur font passer vite la jeunesse. Les faibles y laissent des lambeaux de leur vitalité, les forts en sortent intacts, nettement décatis et prêts à entrer de pied ferme dans le sérieux de la vie.

On y rit de tout, voilà peut-être le mal. On y riait de la position de Joulou, tout le monde et ceux-là même lui n’eussent point voulu l’accepter. Le ridicule tue le bien, mais il sauve le mal; le ridicule masquait ici la honte: Joulou faisait la cuisine et s’en vantait. Pour les faciles, c’était une bizarre et burlesque vassalité; pour les austères, le surnom de Joulou, «la Brute», couvrait toutes choses d’un pitoyable voile.

Il était pourtant, chez Marguerite, des visiteurs qui ne connaissaient point ce mystère domestique. Quand la sonnette tinta, quand cette voix jeune et sonore appela Marguerite, sur le carré, Joulou devint pâle. Marguerite dit:

– C’est le beau Roland.

– Tu as promis de ne pas le recevoir, murmura Joulou.

– J’ai promis, répéta Marguerite; à qui? J’étais seule: tu ne comptes pas… Et il y a des jours où il me semble que ce garçon-là est un prince déguisé. Je n’ai pas faim, va dîner tout seul.

Joulou ferma les poings. Au-dehors, la voix impatiente cria:

– Marguerite, je mets le feu, si on n’ouvre pas!

Ce n’était pas une plaisanterie; aussi Marguerite sourit. Elle poussa Joulou qui gronda et disparut dans l’étroit couloir.

– Qui vous a donné le droit d’agir ainsi chez moi, Monsieur Roland? demanda Marguerite en ouvrant elle-même la porte du carré.

Il y avait bien un peu de théâtre dans la majesté de sa pose, mais son accent était vraiment d’une reine. Roland, devant elle, baissa les yeux comme un enfant.

Certes il ne menaçait plus. Une rougeur pareille à celle qui naît du pudique embarras des jeunes filles couvrait sa joue.

– Si vous saviez ce qui m’est arrivé aujourd’hui, Marguerite! balbutia-t-il, et combien je suis malheureux!

Marguerite répondit, laissant tomber à la fois son royal accent et sa pose pompeuse:

– Que voulez-vous que j’y fasse?

De la cuisine, on entendait tout ce qui se disait sur le carré. Joulou débrocha le poulet qu’il avait éloigné du feu avant sa visite au salon. Il n’était pas maladroit pour un vicomte. Le poulet se trouvait parfaitement cuit et embaumait la cuisine exiguë. Les narines et les yeux de Joulou témoignaient sa vive satisfaction, tandis que ses sourcils froncés parlaient encore de jalouse rancune.

«Bah! pensa-t-il, pourquoi se fâcher? Je ne sortirais pas d’ici pour entrer chez le roi! Ça me va, moi, cette vie-là! C’est drôle!

C’est artiste! Est-ce ma faute si j’ai des goûts au-dessus de mes rentes? Celui-là aura le sort des autres. Elle n’aime personne, excepté moi!»

Il se frotta les mains après avoir déposé le poulet dans un plat abondamment ébréché.

Roland était entré, cependant, et la porte extérieure avait été refermée au verrou. Joulou n’entendait plus qu’un murmure de voix du côté du salon.

– Brute! grommela-t-il. Pas si brute! la vie d’étudiant, quoi! le Quartier latin! on se moque pas mal des rabat-joie. Elle n’a pas faim; je vais piquer un coup de fourchette, moi! à la papa!

Marguerite était assise sur son divan et Roland s’agenouillait à ses pieds.

– Ça n’a pas de bon sens d’avoir des yeux pareils, murmura-t-elle. Je ne plaisante pas. Vous êtes bien trop beau pour un homme! C’est laid.

– Ce n’est pas répondre, fit Roland dont la voix tremblait.

– Répondre à quoi? toujours la même chanson? Je ne vous aime pas, vous savez bien. C’est entendu, c’est convenu. Je n’ai pas le cœur des autres femmes. Je crois que je n’ai pas de cœur.

Roland la contemplait fasciné. Tout en prononçant ces dures paroles, elle avait enlevé la toque du beau Buridan et passait ses doigts doucement dans les larges boucles de sa chevelure.

– Oh! dit le grand enfant, radotant de bonne foi ces lieux communs qui prennent une saveur en passant par la bouche des naïfs, et qui, d’ailleurs, convenaient si bien à son costume de comédie, ne blasphème pas, Marguerite! Dieu te punirait! Tu aimerais sans espoir!

– Est-ce que nous nous tutoyons? demanda-t-elle en retirant sa main.

Il rougit encore. Elle ajouta:

– On est en carnaval. Je vous pardonne. Allez!

Ces quelques mots avaient été prononcés avec cette netteté légère et froide qui donnait à penser qu’elle avait pu s’asseoir parfois dans un vrai salon.

Joulou, lui, était assis devant la table de la cuisine et découpait le poulet avec sensualité, membre à membre, pour faire du tout une jolie pyramide sur une assiette fendue.

Marguerite jouait avec le chapelet de grosses perles qui ruisselait sur sa poitrine éblouissante. Il y avait des instants où Roland éprouvait une douleur aiguë à la regarder.

– Tout vous va bien, dit-elle après un silence. Si vous n’étiez pas fier et que vous fussiez pauvre, les tailleurs vous habilleraient pour rien.

Une larme roula dans les yeux de Roland.

– Je suis fier, prononça-t-il tout bas en relevant la tête.

– Et vous n’êtes pas pauvre?

– Si fait… Je suis très pauvre.

Elle l’enveloppa d’un regard qui glissait comme un jet liquide et brillant à travers ses paupières demi-closes.

– Si je pouvais aimer, pensa-t-elle tout haut, ce serait un homme pauvre et fier.

Elle se leva, déployant d’un haut-le-corps hardi toute la gracieuse splendeur de sa taille.

– Mais, ajouta-t-elle, je sais bien que je ne peux pas aimer. Figurez-vous que les deux bouteilles de Beaune, conseillées par Joulou, pour remplacer la bière, étaient à la cuisine. Il les avait prises d’avance, au crédit de la belle pécheresse, au fond d’une de ces cornes d’abondance, spéciales au pays latin et à la contrée Bréda: le fameux épicier qui vend les truffes à quarante sous la livre.

Ô jeunesse! âge noble et charmant! Ô souriante poésie qui croit au Champagne de Seltz, à ces truffes et à ces amours!

Le vicomte Joulou avait des illusions médiocres, mais son estomac était beau comme un regard de Marguerite. Il aimait le madère de La Villette sans y croire. Nous espérons, à la longue, séduire complètement le lecteur par la peinture habilement réussie de ce grand caractère.

Au moment où Joulou débouchait avec respect la première bouteille de Beaune pour la poser auprès de l’assiette où le poulet découpé formait une appétissante pyramide, le célèbre «chœur des buveurs» que la mode commençait à introduire dans tous les opéras, envoya ses notes hurlantes à travers la fenêtre fermée:

Allons!

Chantons!

Trinquons!

Buvons!

Joulou aimait ce genre de vers qui n’a aucun des défauts de l’alexandrin fatigant. Il aimait aussi la musique, quand on criait faux et fort. Il murmura avec un soupir d’envie:

– On noce à la Tour de Nesle! C’est fichant, de dîner tout seul!

Et machinalement, il ouvrit la croisée de la cuisine, donnant sur le jardin d’une guinguette, voisine de la Chaumière et portant pour enseigne le titre de la pièce en vogue.

Allons! Chantons! Trinquons! Buvons!

Toutes ces rimes ingénieuses entrèrent tumultueusement dans la cuisine avec d’autres qui n’étaient pas moins expressives; flacons, lurons, bouchons, tendrons, bourgeons et chansons. Joulou en avait l’eau à la bouche. Il s’accouda sur la barre d’appui de la fenêtre et plongea un regard perçant à l’intérieur d’un «salon», simple, austère et même crasseux où une société faisait bombance. Il n’y avait que des hommes et ils étaient tous en costume de bal masqué.

– Tiens, tiens! pensa Joulou, c’est l’étude Deban qui folichonne!… Ohé! l’étude Deban! ohé!

– Ohé! fut-il répondu. Joulou! la brute! Nous grignotons, nos sols parisis, Messire. Il y a Philippe, Gauthier, Landri, Orsini, le roi, le ministre, mais il manque Buridan et les dames. Jette-nous Marguerite et saute après elle, ribaud.

De l’autre côté de la maison, les mains de Marguerite, plus blanches que les touches d’ivoire, couraient sur le clavier. Le piano chantait comme une âme. Roland écoutait en extase ces larmes perlées que pleure Desdémone et qui sont la romance du Saule…

V Un regard de Marguerite

Une demi-heure s’était écoulée. Joulou n’avait point cédé à l’invitation de l’étude Deban. Au contraire, il avait refermé sa fenêtre et restait assis bien tranquillement devant la table de cuisine. La première bouteille de Beaune touchant à sa fin. Les deux cuisses du poulet et la carcasse avaient disparu. Joulou était déjà rouge et animé: nous ne disons pas gai, car le murmure de voix qui venait du salon, où le piano ne chantait plus la romance du Saule, lui mettait des rides au front, tandis qu’il écoutait avec un mélancolique regret le refrain obstiné de la bamboche voisine.

Allons! Chantons! Trinquons! Buvons!

«Quant à avoir un poulet comme celui-là à la Tour de Nesle, pensa-t-il pour se consoler, bernique! C’est une maison d’un sou… Est-ce que je vais laisser les deux ailes pour Marguerite?»

Il ne parlait point de Roland dans son monologue que ralentissait un solide travail de mastication, mais ce n’était pas faute d’y songer. Déjà, trois ou quatre fois, Joulou s’était levé pour pousser une reconnaissance, sur la pointe de ses gros pieds, jusque dans le corridor. Chaque fois, il en était revenu plus sombre, quoique sans diminution notable d’appétit. Il prit le corps du poulet, afin de ménager les ailes, et se dit:

«Ce n’est pas que j’y tienne autrement à Marguerite, mais celui-là me déplaît!»

Marguerite était demi-couchée sur le divan, les deux bras arrondis sous sa tête. Ses yeux rêveurs semblaient suivre au plafond de vagues images qui fuyaient.

– Non pas pure comme de l’or, disait-elle à Roland qui l’écoutait subjugué. Le moindre choc entame l’or. Il faut avoir de l’or; il ne faut pas être d’or. Je suis d’acier. J’ai eu peur de moi-même parfois en me sentant si forte et si invulnérable. Que serait-il advenu si mon père, au lieu de mourir vaincu, était maintenant, comme il ne pourrait manquer de l’être, par le seul bénéfice du temps, un général heureux et glorieux? Je n’en sais rien et peu m’importe. J’ai vu le monde, ce qu’ils appellent le grand monde; j’ai fait plus: j’ai été du monde. J’aurais pu y rester, enchaînée par un lien de diamants et de fleurs. Le monde était comme vous, Roland, il me trouvait belle. Moi, je le regardai une fois avec les yeux de mon âme; il me fit mépris et pitié. Je vous ai dit: je n’ai pas de cœur; cela est vrai, dans le pauvre sens que vous attachez tous à ce mot. Cela signifie que ma conscience se révolte à l’idée d’avoir pour maître un homme…

– Mais si l’homme était votre esclave! l’interrompit Roland. Toute sa passion était dans le tremblement profond de sa voix.

– Vous êtes bon, murmura-t-elle, comme si un souffle soudain eût détourné le cours de sa pensée. Je n’ai jamais vu un jeune homme si beau que vous, et j’entends par beauté tout ce qu’on aime. Il y a dans votre prunelle veloutée la vaillance d’un chevalier des grands jours, la chère folie d’un poète; votre taille est souple et fait songer aux joies d’amour que j’ignore, que je dédaigne, mais que je devine et qui ont parfois troublé ma paix, quand la pensée d’aimer me venait avec votre souvenir.

– Est-ce vrai, Marguerite, est-ce vrai? balbutia Roland dont les mains se joignirent, frémissantes.

– Je suis pure comme l’acier, reprit-elle en affermissant sa voix, pénétrante plus qu’un chant. Je suis restée pure, intacte et blanche au milieu de l’orgie qui m’entoure et que je traverse volontairement. Je suis libre. C’est ma liberté qui fait ma force. Je bénis Dieu chaque fois que je regarde mon âme, entendez-vous, Roland, et comprenez-vous?

– Oh! si je comprends! soupira notre pauvre Buridan, la poitrine oppressée par une voluptueuse angoisse.

Marguerite ramena sur lui son regard franc jusqu’à la rudesse.

– Non, vous ne comprenez pas, dit-elle.

– Que faut-il faire!… s’écria Roland avec violence.

Elle lui tendit la main. Quand elle eut la sienne, elle pesa sur lui doucement, de manière à l’attirer jusqu’à elle.

Il n’y avait pas dans tout l’être de Roland une fibre qui ne tressaillit. Elle le baisa au front. Il chancela.

– Je suis plus vieille que vous, murmura-t-elle.

Puis, baissant à demi ses paupières qui laissaient sourdre du feu:

– Avez-vous senti? ajouta-t-elle, mes lèvres sont froides.

– C’est vrai, dit Roland, vos lèvres sont froides.

– C’est que tout mon sang est là! prononça lentement Marguerite en posant la main sur son cœur.

– Que disais-tu donc, Marguerite adorée!… s’écria Roland, qui l’étreignit dans ses bras.

– Laissez-moi, ordonna-t-elle tout bas.

Et Roland se releva comme si une main surnaturelle l’eût saisi aux cheveux par-derrière.

– Je disais, reprit-elle d’un accent glacé, que je n’aime pas, que je ne veux pas aimer. Je parlais de mon cœur qui est de pierre et de mon âme où je descends avec orgueil. Les jours viennent où il ne sera plus malséant d’ouïr une femme qui cause philosophie. Que disais-je auparavant? je parlais de Dieu que je remerciais de m’avoir créée forte et intrépide… Auparavant encore? Je disais qu’il n’y a rien au monde de si beau que vous, Roland. Et c’est vrai. Rien que j’aie vu, du moins, si ce n’est moi.

Les riches contours de son cou s’accusèrent tandis qu’elle redressait sa tête d’un mouvement orgueilleux et lent. Roland voyait des rayons tout autour de son front.

– Vous ne comprenez pas, reprit-elle en baissant les yeux avec une dédaigneuse lassitude. Personne ne comprend celles qui mettent le pied hors du sentier battu. Folles ou perverses! On leur donne le choix entre ces deux injures. Ce qui peut exister dans leur pensée, nul ne prend souci de le chercher. Si elles disent, cependant, à l’oreille de ceux qui les admirent, comme on applaudit un ténor aux Bouffes ou un jongleur au Cirque, si elles disent: «J’ai ma tâche qui est grande, mon dessein qui est hardi»; les sages raillent, les fous comme vous, Roland, remuent le fouillis de leurs romanesques lectures pour savoir à quelle héroïne idiote il faut comparer Marguerite… Il ne faut comparer Marguerite à rien, entendez-vous, Roland, ni à personne. Vous êtes beau comme elle, mais elle est forte. Êtes-vous fort?

– Cornebœuf! grondait le vicomte Joulou dans la cuisine, elle a dit qu’elle n’avait pas faim, et le poulet vaux mieux qu’elle! Il n’y a ni à Paris, ni à Ploërmel, ni même à Rome, une coquine aussi coquine que celle-là, j’en suis sûr! Puisque j’ai bu les deux bouteilles, je peux bien manger la dernière aile.

La seconde bouteille de Beaune, en effet, était vide. Le verre de Joulou aussi. Il mit la dernière aile dans son assiette et se leva pour aller chercher la cruche de bière.

«Comme on dit, pensa-t-il, j’ai bu mon pain blanc le premier… Mais est-elle ennuyeuse l’étude Deban!»

Allons! Chantons! Trinquons! Buvons!

–  Voilà une grande heure qu’ils radotent ce refrain! C’est monotone… Si je n’avais pas peur de perdre ma position ici, j’irais les égayer un petit peu.

Il plaça la cruche sur la table et se dirigea sur la pointe du pied vers le couloir. Quand il revint, il avait du sang aux joues. Il grondait.

«Celui-là me déplaît! Elle a fermé les deux portes. Je ne peux pas entendre ce qu’ils se disent. Si quelqu’un voulait me prendre ma situation, tant pis pour ce quelqu’un-là! Il n’est pas le prince russe, que diable!… Non… mais s’il était le premier mari!…»

Il cligna de l’œil à l’aile du poulet qui attendait sur son assiette. Elle était bonne, il en convint franchement. Cependant, un trouble restait dans son épaisse cervelle et ce fut avec mauvaise humeur qu’il entama la cruche de bière.

Roland était assis maintenant sur le divan auprès de Marguerite. C’était, en vérité, un couple merveilleux. Jamais théâtre n’eût pu trouver deux plus brillants acteurs, pour jouer ce mystérieux prologue de La Tour de Nesle qui est raconté dans la scène du cachot:

Marguerite à vingt ans, Lyonnet et Bournonville à dix-huit: le page et la princesse.

Pas si épaisse, la cervelle de la brute! Roland était peut-être le «premier mari».

Marguerite le regardait avec une souriante bonté, comme cette autre tigresse, Elisabeth Tudor, devait regarder le blond Dudley, comte de Leicester. Quant à Roland, sa physionomie exprimait un naïf et religieux respect.

Marguerite avait parlé, Marguerite avait menti, ce qui est tout un. Marguerite avait raconté je ne sais quelle fable, ajoutant au bout: ceci est mon histoire.

– Que pensez-vous de moi? demanda-t-elle.

– Je pense, répondit le pauvre page, que vous êtes un ange.

Elle sourit amèrement.

«Ange déchu, alors, de par l’arrêt du monde! ange dégradé à qui votre mère ne voudrait pas même entrouvrir la porte de sa maison!»

– Ah! fit Roland qui eut comme un élancement au cœur: ma mère!

Marguerite le vit terriblement pâlir.

– Où dansez-vous cette nuit? demanda-t-elle d’un ton qui coupait court au précédent entretien.

– Je comptais aller où vous irez, répondit au hasard le page.

– Est-ce que la maman permet cela? interrompit encore la reine. Maman! ce nom si doux, si bon, si cher quand il tombait des lèvres émues de notre Roland! comment exprimer cela?

Ce mot sonnait ici comme une brutale profanation.

– Je vous en prie, Marguerite, murmura Roland, ne parlons pas de ma mère.

Elle pâlit à son tour. Il ajouta:

– Elle est malade… bien malade!

– Tais-toi! l’interrompit Marguerite brusquement et comme une parole s’échappe du cœur à l’insu de l’esprit, ne parlons jamais, en effet, de ce qui peut nous séparer!

Roland releva sur elle ses yeux enivrés. Un instant leurs regards se confondirent: celui de Marguerite brûlait.

– Si je pouvais espérer… commença Roland avec tout l’élan de sa jeune passion.

– N’espère rien! l’arrêta durement Marguerite. Je cherche un homme. Tu serais un obstacle sur mon chemin, car je t’aimerais. Je sens que je t’aimerais avec folie!

–  Mon Dieu! mon Dieu! pria le page. Être aimé d’elle!…

– Mais sais-tu ce que cet espoir-là ferait de moi, Marguerite! s’interrompit-il impétueusement. Sais-tu ce dont je serais capable, si tu me disais: «Fais, et tu seras aimé.»

– Serais-tu à moi, bien à moi? interrogea-t-elle, tandis que l’amour languissait dans ses grands yeux.

– Tout à toi!

– M’obéirais-tu?

– En esclave.

– Serais-tu fort?

– Comme un lion!

– Hardi?

– Aveuglément!

– Jusqu’où?

– Dis toi-même!

– Jusqu’à la mort?

– N’est-ce que cela?… s’écria Roland rayonnant de jeunesse et de joie.

Marguerite lui mit sa main froide sur le front et prononça lentement:

– Jusqu’au crime!

Roland s’affaissa sous le poids de cette main et de ce mot. Mais la foi de son âge est si robuste qu’il se releva presque aussitôt.

– Marguerite, murmura-t-il, cesse cette épreuve. Je t’ai devinée… Tu conspires!

Le rire est tout près de la passion. La naïveté profonde de certains élans frise à chaque instant le ridicule. L’industrie du théâtre moderne n’ayant plus rien à démêler avec la grande comédie telle qu’elle est faite, a trouvé dans la parodie des sentiments une source inépuisable de comique. On ne savait pas autrefois que les choses tristes étaient si gaies. Le premier qui a noué une queue rouge à la nuque de nos jeunes enthousiasmes était peut-être un maraud, mais il a découvert une mine de houille marchande sous le filon épuisé qui n’avait plus de diamants. Cela mérite un brevet, sinon une statue.

Certes, le mot de notre pauvre grand garçon, cherchant une explication noble à l’énigme insensée ou criminelle que lui proposait Marguerite, ce sphinx de l’université sauvage; certes, disons-nous, ce mot était drôle en soi. Tu conspires! M. Prudhomme a de ces aperçus soudains qui jettent une exhilarante lumière sur les situations les plus tendues. Marguerite conspirant! La Marguerite de son maître de piano! Contre qui, bon Dieu, et en faveur de quoi?

Permettez! Je sais des conspirations très sérieuses (car voilà encore une chose qui est sérieuse ou burlesque à la volonté du hasard)! Je sais de très historiques conspirations où Marguerite, telle que Dieu l’a faite, et même d’autres Marguerite, moins belles, moins braves, moins avisées, ont pu entrer, prospérer, fructifier à la barbe des contemporains et de la postérité. Des goûts, des couleurs et des conspirations, il ne faut jamais rien dire.

Seulement, cette splendide Marguerite ne conspirait pas, au moins dans le sens vulgaire du mot. Elle ne travaillait ni pour un roi déchu ni pour une république exilée. Elle était femme d’affaires et ne voyait dans l’univers entier qu’un idéal: Marguerite.

Marguerite Sadoulas, millionnaire ou duchesse, les deux à la fois, s’il se pouvait; Marguerite, reine dans un palais; Marguerite, châtelaine d’un Chenonceaux ou d’un Chambord, Marguerite entourée d’adorateurs, Marguerite, assourdie par les bravos sur ce grand théâtre du monde – elle qui était sortie un soir, les yeux rouges et le cœur meurtri, du petit théâtre gascon où les sots l’avaient sifflée.

Elle avait, pour atteindre ce but radieux, deux moyens, pas davantage: le prince russe et «le premier mari.» Troubler l’État n’était point sa vocation. Elle eût, néanmoins, et sans hésiter, refait 93, si 93 lui eût promis son château et son palais.

L’idée de la conspiration lui plut. Elle s’était trop avancée vis-à-vis de cette âme saine et loyale, qui pouvait bien glisser sur la pente folle des juvéniles entraînements, mais que certains mots devaient arrêter soudain, comme un choc éveille les rêves. Elle le sentait. On lui ouvrait une voie pour faire retraite. Elle y tourna sans hésiter.

– Ceci est au-dessus de votre jeunesse et de votre inexpérience, Roland, dit-elle en baissant les yeux et la voix. Dieu m’est témoin que je n’ai pas voulu vous engager dans cette route au bout de laquelle est l’inconnu… la puissance ou l’échafaud!

– Je ne suis pas ambitieux, répondit Roland, beau de candeur chevaleresque. Je n’ai pas peur de mourir. Si j’allais, ce serait pour vous suivre, si haut que vous montiez, si bas que l’injuste fortune puisse vous précipiter.

Marguerite réfléchissait. Le thème était large et rendait son chemin facile.

– Dans les conspirations, reprit-elle, on fait parfois des choses…

– Vous ne pouvez que bien faire, interrompit Roland.

Puis il ajouta d’un certain petit air dogmatique:

– Je ne suis pas seul à savoir que la morale des conspirations n’est pas la morale commune.

– Le nerf de la guerre… poursuivit la belle fille.

– L’argent! l’interrompit Roland d’un air scélérat.

Qui n’a joué au Talleyrand au moins une fois en sa vie? Marguerite fut sur le point d’éteindre sa lanterne… Elle crut avoir trouvé son homme.

– Écoutez! reprit tout à coup Roland, je ne vous demande pas même pour qui vous combattez. Je ne sais rien en politique. Les chants de liberté me font battre le cœur, et ma pauvre bonne mère sait me tenir éveillé au récit des gloires impériales; mais il me semble que vous devez tenir à quelque grande famille. Moi aussi, j’ai eu parfois ce rêve des magnificences du passé. Ma mère elle-même a laissé échapper des demi-mots… Il y a un lien entre moi et ces hommes qui criaient Dieu et le roi dans les guérets de la Vendée: j’en suis sûr. Peu m’importe le drapeau, c’est vous qui serez mon drapeau; je l’ai dit et je le répète: où vous irez, j’irai… Mais ayez pitié de moi, Marguerite, j’étais venu ici le cœur bien troublé. Je voulais savoir, et, quand je vous ai vue, j’ai subi le charme comme toujours. Les paroles se sont arrêtées sur mes lèvres. Et pourtant, demain, je me bats en duel à cause de vous, Marguerite.

Il fallut ce dernier mot pour réveiller l’attention de la belle créature qui déjà se repliait sur elle-même et bâtissait en Espagne son éternel château.

– Vous vous battez… pour moi! répéta-t-elle, tandis que ses yeux s’animaient.

– Un homme vous a calomniée, poursuivit Roland.

Elle dut rire en elle-même, mais une expression de hauteur se répandit sur son visage.

– Oh! je savais bien, s’écria Roland, qui répondait en ce moment au témoignage du madras accusateur. Vous n’avez jamais été chez M. Léon Malevoy, n’est-ce pas?

Le premier mouvement de Marguerite fut de répondre: jamais. Elles sont toutes ainsi. Leur habileté est de nier même l’évidence, vis-à-vis des aveugles qui demandent passionnément à ne point voir le soleil en plein midi. Mais elle se ravisa, parce qu’elle était comédienne et qu’un motif de scène se présentait.

– S’agit-il de M. Léon Malevoy? demanda-t-elle.

Et sans attendre la réponse, elle ajouta d’un ton de sereine autorité:

– Roland, je vous défends de vous battre contre M. Léon de Malevoy.

– Je l’ai provoqué!

– Il vous pardonnera.

– Marguerite! fit Roland qui se redressa droit comme un I. Excepté le bon Dieu, ma mère et vous, je ne connais personne à qui je veuille faire des excuses.

Elle sourit, car il était vraiment beau, dans sa crânerie, exempte d’emphase.

– Enfant! murmura-t-elle, toi qui t’offrais à me servir, voudrais-tu te mettre du premier coup entre le succès et moi?

Il n’en fallait pas plus que cela. Notre Roland tomba de son haut, comme on dit, et resta bouche béante.

C’était la conspiration. Il avait les deux pieds dans la conspiration!

Et sans doute que le madras était aussi de la conspiration!

Quelqu’un qui ne conspirait pas, c’était le vicomte Joulou, la brute. Il avait achevé son poulet, dont pas une bribe ne restait. On a de ces appétits entre Josselin et Ploërmel. Après le poulet, il avait même mangé un restant de bœuf, comme entremets sucré, pour achever son pot de bière. Maintenant il dévorait un fromage de marolles qu’il arrosait d’un grog très foncé, gardant le restant de la burette pour son café noir.

Il était de mauvaise humeur, croyez-le bien. Il avait fait déjà dix fois pour le moins le voyage du couloir. Il buvait en grondant, il mangeait en fermant les poings. La chanson que l’étude Deban radotait là-bas, à la Tour de Nesle, avec un entêtement héroïque, le mettait en colère. Ses joues étaient brûlantes, ses yeux avaient des filets de sang; il était plein; il était ivre.

Et l’idée fixe de son ivresse solitaire était que l’autre Buridan venait lui prendre «sa position».

Cornebœuf! sa grosse tête se montait là-dessus, et, à chaque coup de grog, il voyait l’avenir au travers d’un deuil plus rougeâtre.

Il se passait dans le salon pendant cela, quelque chose comme une veille d’armes. Marguerite, sans révéler aucunement le secret de cette fantastique conspiration, ceignait à Roland l’épée du mystère et le nommait son chevalier. Le pauvre beau page, subjugué et bien autrement ivre que Joulou, prenait au sérieux toutes ces mômeries d’amour. Et peut-être y avait-il quelque chose au fond des momeries, car Marguerite était jeune et femme. Une fois admis le point de départ romanesque, cette «mission» périlleuse qui rehaussait encore l’adorée dans son imagination d’enfant, Roland se jetait à corps perdu dans le plein océan des rêves. Il était bien l’homme de son costume, l’aventurier hardi, cherchant partout le tapis vert où l’on joue sa vie sur un tour de dés. À ses côtés, presque dans ses bras, il avait le plus éblouissant des enjeux, une femme souverainement belle, séduisante, entraînante et qui lui parlait de vaincre en lui parlant d’aimer.

Roland n’était plus sur la terre; le souffle de la merveilleuse créature touchait ses tempes comme un feu. Elle avait des regards qui le poignaient et qui le transportaient au ciel. Entre eux, les paroles tombaient rares et brèves, car Marguerite buvait aussi, goutte à goutte, l’ivresse qu’elle versait:

– Il y a si longtemps, si longtemps, dit-elle, que j’avais peur de t’aimer!

Sa voix languissait comme une plainte.

Roland se mit à genoux, car il faut bien en arriver là.

Les mains de Marguerite frémirent dans les boucles électrisées de sa chevelure; puis, tout à coup, cette violente vibration de tout son être s’arrêta comme par enchantement.

Au premier instant, Roland ne s’en aperçut pas; son attention était prise par un accident inopiné.

Il était arrivé, en effet, quelque chose. Peu de chose.

Dans le mouvement qu’il avait fait pour se mettre à genoux, le seul bouton qui attachait son pourpoint s’était rompu. Du pourpoint ouvert, le portefeuille de Thérèse s’était échappé. Il était à terre. Les billets de banque se dispersaient sur le parquet.

Si vous aviez interrogé Roland, il vous eût dit, en conscience, que les yeux de Marguerite ne s’étaient pas détournés de ses yeux, tant fut rapide et furtif le regard qu’elle darda aux billets tombés.

Roland n’aurait peut-être pas ramassé le portefeuille tout de suite, mais Marguerite se leva brusquement, disant:

– Il fait chaud ici, j’étouffe.

Elle alla ouvrir la croisée. Roland remit les billets de banque dans le portefeuille et le serra.

Marguerite, penchée au balcon, plongeait un regard attentif dans l’ombre du boulevard. Sa joue était livide, mais ses yeux brûlaient toujours, quoique ce fût d’une autre flamme.

– Vingt mille francs! murmura-t-elle en elle-même.

Non seulement ce regard furtif avait vu, mais il avait compté. Marguerite pensa encore:

«J’ai vingt ans passés. C’est l’heure ou jamais!»

VI Bataille

Le boulevard du Montparnasse n’est pas un de ces lieux qui aient beaucoup changé depuis le temps. À l’heure qu’il était, dix heures de nuit, vous le trouverez encore bien souvent sombre et désert.

Marguerite avait ouvert la fenêtre pour voir, précisément, si le boulevard Montparnasse était désert et sombre.

Elle fut satisfaite de son examen. En 1832, le gaz n’avait pas encore pénétré jusqu’à ces lointains pays. La longue voie bordée d’arbres dépouillés s’étendait à perte de vue, solitaire et muette. Les cris joyeux qui passaient dans l’air, voix avinées du carnaval, sortaient des guinguettes bien closes.

Marguerite referma sa fenêtre et dit en frissonnant:

– J’ai froid, maintenant! grand froid!

Sa physionomie était si terriblement changée que Roland recula d’un pas en la regardant.

– Vous m’avez menti, reprit-elle, vous ne m’aimez pas.

Ce pouvait être maladroitement trouvé; mais elle voulait brusquer l’aventure. Le boulevard était juste comme elle le souhaitait.

– Oh! Marguerite! balbutia Roland abasourdi.

L’incident du portefeuille l’avait déjà frappé comme un reproche; c’était la pensée de sa mère qui parlait tout à coup.

Marguerite eut ce tour d’épaules qui marque une femme comme le fer chaud estampait jadis les galériens. Elle répéta, cherchant évidemment d’autres paroles qui ne venaient point:

– Vous m’avez menti. Vous êtes un lâche!

Roland restait stupéfait devant cette querelle d’Allemands. Marguerite frappa du pied avec emportement. C’était une créature adroite, rusée, prudente même, à ses heures. Nous verrons ses œuvres et leurs résultats. Mais, en ce moment elle allait droit devant elle comme le sanglier qui trace au travers d’un fourré. Le moyen à prendre importait peu: il ne s’agissait pas de raffiner une scène de préparations. Il fallait ouvrir la porte et jeter Roland dehors.

Dehors, sur ce boulevard où personne ne passait.

Et Marguerite était si troublée, qu’elle ne trouvait même pas le mot qui chasse.

Elle poursuivit au hasard, comme les enfants qui outragent à tort et à travers:

– Léon Malevoy n’est pas à Paris! Vous ne vous battez pas avec Léon Malevoy.

Roland eut un sourire. Elle rabaissa d’un geste violent la tablette de son piano qui sonna une longue plainte.

– Et d’ailleurs, reprit-elle, que faites-vous chez une fille comme moi, quand votre mère agonise sur son grabat!

Roland devint si pâle, qu’elle reçut comme un vague contrecoup de l’horrible blessure qu’elle avait faite.

Mais Roland ne bougea pas. Elle se raidit et ajouta, rencontrant enfin ce quelque chose qui est le discours, soit que le discours ait vingt pages ou dix mots, soit qu’il flue la bouche intarissable d’un désert, soit que la passion l’arrache aux lèvres d’un bègue:

– Je me suis moquée de toi, mon capitaine! Je t’ai rendu la monnaie de ta pièce. Tu es un beau petit bourgeois! Et plus naïf encore que joli garçon! Comme vous avez bien dit cela, Buridan, mon ami: «Tu conspires!» Et encore cette guitare: «Ah! Marguerite, ne parlons pas de ma mère!»

Elle éclata en un rire strident et forcé.

Roland baissa la tête et répéta douloureusement:

– Marguerite, je vous le dis encore: ne parlez pas de ma mère.

– Pourquoi cela, mon capitaine?

– Parce que je ne le veux pas.

– Le roi dit: nous voulons! s’écria-t-elle. As-tu payé pour être le maître ici?

C’était bien, de sa part, un choix volontaire de paroles révoltantes, et cependant cette question la blessa au passage, car son visage tout entier s’empourpra.

– Marguerite, balbutia le pauvre grand garçon, au risque de mériter davantage cette lourde accusation de naïveté: dites-moi que vous jouez une affreuse comédie ou que vous êtes folle!

Il n’avait que dix-huit ans. Ces choses se disent à cet âge. Et le théâtre, qui est si vieux pourtant, les radote encore à son vieux public qui les boit sans faire autrement la grimace.

Mais Marguerite n’en voulut pas. Elle répondit, comme jamais ne répond le théâtre, ce ventriloque qui joue toujours la même scène avec deux ou trois voix qu’il a dans sa poche, à l’instar de L’Homme à la poupée.

Elle répondit:

– Les folles ne savent pas si elles sont folles; les comédiennes ne donnent jamais le secret de leur comédie. Je veux être franche autrement que cela, seigneur capitaine. Je me suis amusée une heure avec vous comme d’autres dépensent une heure avec moi. Voilà tout.

– Est-ce donc bien vrai, ce qu’on dit? pensa tout haut Roland dont les grands yeux tristes se mouillèrent. Êtes-vous donc une si misérable femme!

Marguerite aiguisa un sourire mauvais, et répliqua:

– Ne dites pas de mal de votre mère, Monsieur Roland-sans-père!

Il se redressa comme si un serpent l’eût mordu. Marguerite soutint sans broncher le choc du feu de sa prunelle.

– Taisez-vous! gronda-t-il d’une voix qu’elle ne connaissait pas.

Il semblait grandi dans sa colère.

– Holà! holà! fit-elle, montée au paroxysme de son impudence. Faut-il joindre les mains et se mettre à genoux pour prier cette madone qui, depuis le temps, n’a pas su vous ramasser un nom de famille!

Elle était intrépide comme un démon, et pourtant elle recula quand Roland fit un pas.

Mais il ne fit qu’un pas. Sa main se plongea dans son gousset, et quatre grosses pièces de cent sous roulèrent avec bruit sur le guéridon, pendant qu’il s’élançait vers la porte.

La porte, ouverte violemment, étouffa en grinçant une sourde exclamation que Roland n’avait pas poussée et qui ne tombait point des lèvres de Marguerite.

Marguerite s’appuyait à l’angle de la cheminée.

Elle dit en voyant sortir Roland:

– Un beau jeune lion!

La figure blême et bouleversée de Joulou se montra sur le seuil, dès que Roland eut disparu. Il était venu là pour écouter et voir. Il avait une blessure au-dessous de l’œil droit, produite par la clef qui était en dehors et qui l’avait frappé au moment où la porte s’ouvrait brusquement.

C’était lui qui avait laissé échapper la sourde exclamation.

Il y avait de la rage dans le pesant affaissement de son ivresse.

– Ah! tu étais là, toi! fit Marguerite. Voilà ce que c’est que d’espionner! C’est bien fait!

Elle prêtait l’oreille en parlant.

Le pas lent et pénible de Roland descendait l’escalier. Joulou passa le seuil.

– Que t’a-t-il fait? demanda-t-il.

Sa langue épaisse s’embarrassa dans ces quatre mots. Marguerite le regardait fixement et semblait hésiter.

– La brute est ivre! murmura-t-elle.

Joulou porta la main sans précaution à la plaie vive qui gonflait sa joue et sa paupière. Sa gorge rendit un grognement:

– Que t’a-t-il fait? répéta-t-il.

– Il m’a frappée, répondit Marguerite.

– Ah! grinça Joulou. T’a-t-il fait mal?

– Oui… beaucoup de mal.

Joulou ferma les poings et fit effort pour avaler sa salive qui l’étranglait.

Roland devait être au dernier étage. On entendait encore son pas dans l’escalier sonore, par la porte du carré qu’il avait laissée ouverte.

Joulou rassemblait les idées confuses qui se heurtaient dans le brouillard de sa cervelle.

– Et… demanda-t-il au grand étonnement de Marguerite, avait-il le droit de te frapper?

– On trouverait du gentilhomme au fond de toi! pensa-t-elle tout haut.

– Réponds! ordonna Joulou. Il ne faut pas qu’il ait le temps d’aller trop loin… Avait-il le droit?

– Eh bien! oui, dit Marguerite, qui ramena sur son regard la frange de ses longs cils. Je l’aimais; je n’ai jamais aimé que lui!

La gorge de Joulou râla. Il mit la main sur la dague qui pendait à sa ceinture.

– Après! fit Marguerite d’un ton de défi.

Elle se retourna vers la fenêtre et l’ouvrit pour s’accouder sur le balcon. Joulou la suivit. Elle tressaillit de la tête aux pieds, aux sons de sa voix qui lui parlait à l’oreille.

– Après! grinçait la voix de Joulou. Je vais le tuer.

Marguerite haussa les épaules.

Joulou leva sur sa tête, par-derrière, sa lourde main, mais il n’osa pas frapper.

La lumière intérieure glissait sur les belles épaules de Marguerite que les masses éparses de ses cheveux inondaient magnifiquement.

Elle pensait:

«Le boulevard est toujours désert…»

La porte de la maison s’ouvrit. Roland sortit. Son pas chancelait.

Marguerite se rejeta en arrière comme on fait en voyant un spectacle qui serre subitement le cœur.

Elle entendit Joulou qui traversait le salon pour gagner la porte du carré.

– Où vas-tu? demanda-t-elle.

– Je te l’ai déjà dit, répliqua le Breton: Je vais le tuer.

– Non… Je te le défends! dit-elle faiblement.

– Tu parles comme si tu ne l’aimais pas, gronda Joulou qui s’arrêta au moment de passer le seuil.

– Je l’aimerai! s’écria-t-elle en un élan qui devait être la passion même. Je l’aimerai comme une folle!

Joulou s’élança dehors. Elle le rappela par son nom.

Sa voix était si nette et si froide que Joulou s’arrêta une seconde fois.

– Il a un portefeuille, dit-elle.

– Ah! fit Joulou.

Puis il ajouta la tête basse:

– Je ne suis pas un voleur, sais-tu?

– Le portefeuille est à moi.

– Il te l’a pris? demanda Joulou incrédule. Il n’a pas l’air.

Puis, il ajouta, l’apathie de l’ivresse dominant déjà sa colère:

– Il doit être loin désormais.

Marguerite regagna le balcon d’un mouvement rapide et plongea un regard au-dehors.

– Il est là, sur le banc, dit-elle.

– Un voleur ne s’asseoit pas comme cela, si près de la maison où il a pris un portefeuille, pensa tout haut Joulou, dans une éclaircie de bon sens.

Marguerite revint vers la cheminée et se jeta sur le divan, en pleine lumière. Sa pose, étudiée savamment, développait toutes les perfections de sa merveilleuse beauté.

– Tu as peur de lui, dit-elle. Poltron de Chrétien!

Le blanc des yeux de Joulou devint rouge. Marguerite poursuivit:

– Tu as raison d’avoir peur. Il est brave, il est fort. Tiens! on ne va pas contre sa destinée! Je veux qu’il soit à moi, tout à moi… Adieu, Chrétien!

Elle se leva d’un bond et jeta une mante sur ses épaules. Joulou la saisit à bras-le-corps et la terrassa, puis il s’élança dehors et ferma la porte à clef.

– Le portefeuille! cria Marguerite à travers le battant.

Joulou descendait l’escalier quatre à quatre.

– Ah! tu veux me prendre ma position, toi! grommelait-il, roulant d’étage en étage et rendu à toute son ivresse par le flux de sang qui bouillonnait dans son cerveau. Attends! attends!

Marguerite se releva lentement. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine.

– C’est vrai! murmura-t-elle avec angoisse. Je l’aurais aimé. Mon cœur naissait. Je l’écrase!

Elle se laissa choir, et prenant à poignées la richesse de ses cheveux, elle en voila sa face.

– Pour vingt mille francs! dit-elle d’un accent de profonde détresse. Pour vingt mille francs misérables!

La porte de la rue, qui s’ouvrit et se referma de nouveau, lui arracha un gémissement.

Il n’y a de damnés qu’en enfer. Ici-bas, nous avons tous et toujours une heure pour garrotter le mal et ressaisir le bien.

Marguerite était une pécheresse bien abandonnée. Sa dette s’était longuement et lourdement accumulée. Depuis des années, elle qui était encore toute jeune, elle avait fermé le livre de sa conscience. Peu importe, l’heure du repentir pouvait sonner pour elle. Il ne faut pour cela, tant est haute et large la souveraine miséricorde, qu’un élan d’amour vrai, un sincère battement du cœur.

Était-ce l’heure qui sonnait pour Marguerite? son cœur battait.

Elle disait:

– Il est bon, il est noble, je l’aime!

Mais une pensée vint qui pesa sur son espoir comme un poids glacé. Marguerite se répondit à elle-même:

– J’ai insulté sa mère! Il ne pourrait jamais me pardonner! Que leur faut-il à ces tristes âmes en équilibre entre la perte et le salut? Une main tendue pour monter vers l’un; un prétexte pour retomber tout au fond de l’autre.

La main tendue, Marguerite venait de la rabattre d’un geste outrageux et dénaturé. Le prétexte, hélas! il sortait logique, éloquent, irrésistible des profondeurs de son passé.

Il saurait qui je suis, se dit-elle encore… et d’ailleurs, la pauvreté!

Les arguments se déroulaient d’eux-mêmes et dans l’ordre où ils avaient surgi pour plaider la cause contraire.

– Il est trop bon, il est trop noble, il est trop fier. Je l’aimerais trop!

Elle n’avait pas appris à combattre avec des armes loyales.

Cette bonté, cette noblesse, cette fierté lui ôtaient justement ses moyens d’action. Elle vit la misère, hideux fantôme qui étouffe l’amour.

Quand elle se redressa, jetant en arrière le voile de ses cheveux, elle était triste encore, mais elle n’hésitait plus.

«Les musulmans ont raison, pensa-t-elle en regagnant le balcon. C’était écrit. Tout est écrit.»

Roland était encore sur le banc, les deux coudes sur ses genoux, la tête entre ses mains.

Joulou avait gagné la chaussée et s’approchait de lui par-derrière.

Marguerite, droite et froide comme une statue, se mit à regarder, du haut de son balcon. L’heure était passée, l’heure de miséricorde.

Au moment où Joulou faisait un détour pour s’approcher de Roland, une lueur vacillante parut de l’autre côté du boulevard, et l’on entendit une voix rouillée qui écorchait une chanson à boire. Marguerite d’en haut, Joulou d’en bas, tournèrent à la fois les yeux vers ce nouvel obstacle qui venait au travers de leur dessein. La lueur qui sortait d’une lanterne au verre abondamment souillé n’éclairait guère que le sol, mais quand elle passa sous le réverbère le plus proche, Marguerite et Joulou distinguèrent une forme bizarre qui allait, décrivant des courbes capricieuses. La partie supérieure du corps était d’une femme. La tête disparaissait sous un ancien bonnet de bal, chargé de fleurs fanées et de bouchons de papier, comme la queue d’un cerf-volant; les épaules avaient un châle-tapis en lambeaux qu’égayait une prodigieuse écharpe de mousseline, dont l’usure avait fait une dentelle. Là-dessous, il n’y avait point de jupe. Le bas du corps était vêtu d’un pantalon en guenilles. Le tout marchait dans des souliers à semelles de bois, ouatés avec de la paille.

On a beau dire que Paris est inconstant, oublieux, ingrat. Les faits sont là. Paris est, au contraire, la terre classique des obstinées traditions.

Paris a des jours où il doit s’amuser, sous peine de perdre le repos de sa conscience, comme le chrétien jeûne aux Quatre-Temps, comme le marronnier des Tuileries bourgeonne au 20 mars. C’est un rigoureux devoir.

Ces jours-là, vous rencontrez à chaque pas dans Paris non seulement le plaisir de tout le monde qui passe, brillant ou piteux, spirituel ou imbécile, mais une foule de plaisirs étranges, véritables curiosités de nos mœurs sans fond, qui, se montrant tout à coup, au milieu des gaietés populaires, font l’effet de ces bêtes apocalyptiques que jettent parfois sur nos grèves les cavernes inexplorées de l’Océan.

En ces jours de fête obligatoire, on se heurte à des joies si mélancoliques et si burlesques que l’esprit reste confondu. Ces choses-là, soyez sûrs, n’ont point lieu au village; c’est à Paris, uniquement à Paris, que vous trouvez l’orgie solitaire, le carnaval d’un seul, le monologue de la mascarade: cet homme, enfin, ce citoyen, ce pauvre diable qui s’invite à boire dans un trou, qui bavarde avec lui-même, qui trinque la main droite contre la main gauche et qui se déguise pour se faire rire.

Ce masque qui passait de l’autre côté du boulevard était un chiffonnier, qui avait accompli ses dévotions bachiques à la barrière d’Enfer, et qui revenait chez lui, en travaillant, un peu malade, mais bien content d’avoir bu deux litres de cette médecine violette dont les sauvages de l’Ohio ne voudraient pas.

Il avait le bonnet à fleurs et le châle boiteux de sa défunte maîtresse. Il la pleurait en riant son rire d’ivrogne. C’était un garçon de cœur.

– Ohé! Madame Théodore! disait-il entre les couplets de sa chanson. Virginie! ohé! On en boit toujours du raide au Puits-sans-Vin, chez M. Reverchon! Ça fait mal à l’estomac, mais c’est bon. Si tu avais été là, on aurait ri. On a ri tout de même, ohé! Madame Théodore! ohé!

Joulou s’était arrêté et caché derrière un arbre. Marguerite serrait le balcon de sa main crispée. Roland ne savait rien de ce qui se passait autour de lui.

– Ohé! bourgeois! cria le chiffonnier qui l’aperçut par hasard. Connaissez-vous Tourot? C’est moi, Tourot… Vous allez vous enrhumer… L’an passé, j’étais avec Madame Théodore; elle a toussé, et puis bonsoir, les amis! J’ai son châle et sa hotte, dites donc, pauvre femme! Faut faire attention aux rhumes.

Il piqua un chiffon par habitude et s’en alla en disant:

– Vive la joie! elle aimait ça. Bonsoir, bourgeois, n’y a pas d’offense; j’ai bu deux litres chez M. Reverchon. J’étais à son enterrement, il n’y aura que moi au mien. Faut bien rire, dites donc, ohé!

Il tourna l’angle de la rue de Chevreuse, de l’autre côté du boulevard, et disparut.

Joulou bondit hors de sa cachette. Marguerite trembla convulsivement.

– Chrétien! ne le frappe pas! dit-elle d’une voix qui s’étrangla dans sa gorge.

C’était le dernier cri de la conscience, mais il ne parvint pas jusqu’à Joulou, qui déjà posait sa lourde main sur l’épaule de Roland en disant:

– Rends le portefeuille canaille!

Marguerite non plus ne pouvait entendre ce que disait Joulou, mais sa poitrine prit une longue aspiration, tandis qu’elle pensait:

«Chrétien attaque par-devant! Chrétien est brave!»

C’était vrai. Le passage du chiffonnier, veuf de Virginie, avait changé le plan de bataille de Joulou. Il venait d’un pays où les gens regardent en face.

Il méritait peut-être le nom de brute qui était son sobriquet, et dans les profondeurs où nous le voyons tombé, c’était heureux pour lui. Mais le gentilhomme couvait quelque part sous cette épaisse peau de dogue. Joulou était brave.

Marguerite aussi.

Roland releva sa tête. Il restait tout étourdi du choc moral qu’il venait d’éprouver et sa pensée était pleine de trouble. Il n’était pas des habitués de la Taverne; il n’avait jamais rencontré Joulou. La vue de cet homme à la figure bouleversée, qui l’abordait tête nue, l’injure à la bouche et le poignard à la main fit naître en lui l’idée d’une méprise, fortifiée encore par le travestissement que Joulou portait.

– Mon ami, lui dit-il, passez votre chemin.

Joulou le saisit au collet et le secoua violemment. Roland était d’une force peu commune. Il se leva, mû seulement par un instinctif besoin de défense, et mit, d’un saut léger, le banc entre lui et son adversaire.

Celui-ci grommela:

– Tu es donc lâche, garçon! Nous faisons pourtant la paire de Buridan, et tu as une dague toute semblable à la mienne… Rends le portefeuille, je te laisserai aller. Le mot de portefeuille frappa Roland, cette fois.

– Venez-vous de là? demanda-t-il en montrant la maison de Marguerite.

Joulou grinça des dents et répondit:

– Oui, je viens de là…, voleur!

En même temps, faisant usage de ce coup, fameux dans les joutes bretonnes, et que les gars du Morbihan exécutent avec une étonnante perfection, il franchit le banc d’un brusque élan et jeta sa tête dans l’estomac de Roland.

Celui-ci avait reculé d’un pas. Il reçut à deux mains le choc amorti de ce bélier qui frappant d’aplomb, eût broyé sa poitrine.

Ce fut Joulou qui roula sur le pavé de la chaussée.

– Un lion! murmura là-haut Marguerite. Un beau jeune lion!

La gorge de Joulou rendit un rugissement de rage.

– Tire ton couteau! cria-t-il. Ne plaisantons plus, garçon, c’est bien à toi que j’en veux. Tire ton couteau!

Roland remit froidement le banc entre lui et son adversaire déjà relevé; Joulou revint à la charge avec un acharnement de bête fauve. Roland dégaina enfin la dague pour rire qu’il portait à sa ceinture.

Mais il n’avait d’autre pensée que d’échapper à ce furieux. Des chants venaient par la rue Campagne-Première qui débouchait à quelques pas de là et qui n’était alors qu’une ruelle non pavée, servant de chemin charretier. C’était dans cette ruelle que s’ouvrait l’entrée principale du cabaret de la Tour de Nesle.

Roland allait à reculons. Par deux fois, Joulou put le joindre et fut terrassé, malgré sa brutale vigueur et l’habitude qu’il avait de la lutte. La troisième fois, au coin de la rue Campagne-Première, et comme Roland voyait déjà les lumières de la guinguette qu’il s’était désignée à lui-même comme un refuge, son pied toucha une «glissade» préparée par les enfants du quartier, et qu’il n’avait pas aperçue dans l’ombre. Il trébucha et tomba.

Joulou se jeta sur lui avec un hurlement de loup. Il lui donna de sa dague au travers de la poitrine si furieusement que le couteau entier disparut dans la blessure et que le sang chaud, jaillissant à sa face, comme s’il eût percé une outre, l’aveugla.

Roland ne poussa qu’un cri, bref et déchirant.

Là-haut, sur le balcon, Marguerite s’affaissa, puis se traîna dans le salon. À ce moment, la porte de la Tour de Nesle s’ouvrait et une bande joyeuse sortait en chantant.

À l’autre extrémité du boulevard, vers l’Observatoire, une ronde de police, marchant d’un pas tranquille, arrivait les mains derrière le dos.

VII La bande joyeuse

Joulou tâtonnant comme un aveugle et pesant à deux mains sur ses yeux que le sang chaud brûlait, trouva la porte de la maison. Il rentra sans avoir été vu par la ronde de police, ni par la bande joyeuse qui sortait du cabaret de la Tour de Nesle.

Le froid était vif. Les rares fenêtres qui donnaient sur la partie du boulevard où le meurtre avait eu lieu étaient toutes fermées. Le crime, qui, pour une conscience large et mal éclairée, avait pris un instant, les allures d’un duel, n’avait pas eu d’autres témoins que cette femme, penchée là-haut, à son balcon, et qui était complice.

Le secret mortel restait entre cette femme, Joulou et Dieu.

Les jeunes gens, tous costumés, qui descendaient la rue Campagne-Première, causaient et chantaient.

Ceux qui causaient disaient:

– Fin du carnaval! la tirelire est vide, on a mangé la dernière montre, et le père Lancelot ne fait pas crédit.

Ceux qui chantaient, ivres à demi, répétaient avec fatigue et mauvaise humeur ce refrain qui avait bercé le dîner de Joulou:

Allons!

Chantons!

Trinquons!

Buvons!

Les uns et les autres bâillaient. Il faut bien s’amuser. Ainsi s’amusent trop souvent les bandes joyeuses.

Quant aux fonctionnaires composant la ronde de police, ils discutaient avec une courtoisie calme des sujets littéraires ou politiques et dormaient debout du meilleur de leur cœur.

Les costumes de la bande joyeuse étaient tous empruntés au drame de la Tour de Nesle, nous savons cela. Le roi Louis le Hutin s’arrêta au milieu de la ruelle et dit:

– Si nous étions dans les temps de barbarie où j’avais l’honneur de gouverner la France, nous dévaliserions un passant et nous finirions la nuit au n° 113.

– Voilà! soupira Enguerrand de Marigny. Il n’y a plus rien de bon, tout est fané, même mon gibet de Montfaucon… Cependant, soyons justes, au quatorzième siècle, le n° 113 était encore à naître!

– J’ai lu dans La Morale en action, dit Gaulthier d’Aulnay, que deux jeunes officiers mirent un jour leur honneur au Mont-de-Piété. Je propose…

– Garde ton honneur, fit observer Landry: au-dessous d’une valeur de trois francs, les commissionnaires ne prêtent plus.

En ce moment, Joulou, essoufflé, s’élançait dans le salon de Marguerite.

– Je l’ai tué, dit-il, comme si quelqu’un l’eût interrogé. Tué raide!

Personne ne l’entendit, car Marguerite était évanouie.

Joulou lui jeta de l’eau au visage. Elle ouvrit les yeux; mais, en voyant ce hideux masque de sang qu’il avait sur la figure, elle referma ses paupières avec terreur.

– Lave-toi! balbutia-t-elle. Si on venait!

Il se regarda dans la glace et recula effrayé.

– Cela me brûlait comme de l’eau bouillante, dit-il. Je suis fâché de ce que j’ai fait. Je ne lui en voulais pas avant ce soir, à ce jeune homme! C’est bête!

Marguerite lui apporta elle-même de l’eau dans un bassin.

– Tu es blessé aussi? demanda-t-elle.

– Non, c’est tout à lui, le sang, répliqua-t-il en plongeant sa tête dans le bassin dont l’eau devint rouge. Je suis fâché de ce que j’ai fait, bien fâché. Il ne se battait pas de bon cœur. Il avait peur de me blesser. Cornebœuf! moi je l’ai tué! C’est bête!

Marguerite changea l’eau du bassin. Elle avait une question sur les lèvres, mais elle ne parlait point. Joulou s’inondait d’eau fraîche, disant:

– Celle-là est froide, au moins! sans la glissade, je n’aurais pas pu… Il n’y avait personne à regarder, l’homme était parti, l’homme à la lanterne… et lui, oh! c’était un mâle! un vrai! Il n’a pas dit seulement: Au secours! Mais parle donc toi! car c’est toi qui as tout fait. Et pendant que j’étais caché derrière l’arbre, je t’ai bien vue à ton balcon!

– Je t’ai crié: Ne le tue pas! balbutia Marguerite. As-tu entendu?

– Il ne t’avait pas volé le portefeuille? reprit Joulou qui fixa sur elle son œil égaré.

– Où est-il, le portefeuille? demanda tout bas Marguerite.

Au lieu de répondre, Joulou se laissa choir sur le divan.

– Je n’ai pas peur de mourir, dit-il pendant que sa tête inclinée battait sur sa poitrine. Mais c’est l’échafaud… J’ai été une fois à la barrière Saint-Jacques voir l’échafaud. Je ne savais pas qu’un jour viendrait… Ah! c’est bête! c’est bête!

Il se tut, et son corps eut une convulsion. Marguerite s’assit les bras croisés et la tête haute.

– Les bonnes gens, là-bas! poursuivit Joulou d’une voix changée et douce comme la plainte d’un enfant; les pauvres bonnes gens! le père et la mère! Il n’y a jamais eu que de braves cœurs chez nous, sais-tu? Je crois bien que je me tuerai… Ils auront bu à ma santé, ce soir, quoiqu’ils soient fâchés contre moi. Je leur ai coûté tant d’argent! Demain, c’est mercredi des Cendres, ils iront tous deux à la paroisse et la mère aura des larmes dans les yeux en priant pour moi.

Marguerite avait les sourcils froncés. Un cercle violâtre entourait ses yeux, tranchant sur la mortelle pâleur de sa joue. Une crispation nerveuse déformait l’arc de ses lèvres. Elle planta ses mains glacées dans les cheveux de Joulou et le releva, mettant en lumière son visage bouffi par les larmes.

Car il pleurait comme un enfant.

– Est-ce fini? dit-elle d’une voix sifflante.

Les deux poings de Joulou se fermèrent.

– Est-ce fini! brute! répéta-t-elle, rallumant l’éclair de ses yeux. Je souffre plus que toi, car je l’aimais, entends-tu? je l’aimais… Donne le portefeuille.

– Il n’avait pas de portefeuille, gronda Joulou.

– Ah! fit Marguerite dont la lèvre blêmit, j’ai eu dix minutes d’agonie. Est-ce pour rien que j’ai pleuré du sang?

Joulou passa ses doigts écartés sur son front.

– Brute! murmura-t-il. Tant mieux; alors j’oublierai peut-être.

– Je veux le portefeuille! s’écria follement Marguerite. Il est à moi.

– J’ai touché sa poitrine, prononça Joulou avec effort, non pas pour chercher ton portefeuille, mais pour tâter son cœur. Le coup aurait tué un bœuf… Brute! brute!… son cœur ne battait plus. Il n’y avait pas de portefeuille, j’en suis sûr. Ah! écoute! je me souviens: quand il a glissé… quand il est tombé, j’ai vu sa main qui disparaissait sous le revers de sa jaquette. Je m’en souviens, parce que je me disais: il va me faire sauter le crâne d’un coup de pistolet… Mais non! ce n’était pas un pistolet. La mémoire me revient à mesure que je parle. C’était peut-être le portefeuille. Il l’a jeté au loin par-dessus sa tête, et le portefeuille… c’était bien le portefeuille, j’en suis sûr maintenant… est allé tomber rue Campagne, à vingt pas de nous.

– Je l’aurai! dit Marguerite. Il m’a coûté trop cher, je le veux!

Ses deux mains s’arrachèrent de la chevelure de Joulou, qui perdit l’équilibre et tomba en avant, la face contre terre. Il n’essaya point de se relever. Il pensait vaguement dans la nuit bouleversée de son cerveau:

«Celle-là est le démon! Elle l’aimait… Faut-il me tuer ou retourner chez nous, là-bas, en Bretagne? La mère me disait: Quand tu fais mal, j’ai de mauvais rêves. Que va-t-elle rêver, cette nuit! Ah! c’est bête! On a tort de venir à Paris! J’irai me confesser demain et me noyer après.»

Marguerite descendait l’escalier d’un pas ferme.

Elle s’arrêta, cependant, au seuil de la porte extérieure, parce que cette portion du boulevard, tout à l’heure si déserte, où le meurtre avait eu lieu, était maintenant pleine de monde. Les choses avaient marché. La bande joyeuse qui sortait de la Tour de Nesle et la ronde de police qui venait du carrefour de l’Observatoire s’étaient rencontrées à l’angle de la rue Campagne-Première, apercevant toutes deux à la fois le Buridan qui baignait dans une mare rouge, en travers de la glissade fondue. À Paris, les curieux jaillissent de terre. Il y avait déjà des curieux.

Marguerite referma doucement la porte qu’elle avait ouverte, et resta derrière la claire-voie.

Il n’y avait point de concierge. C’était chose commune alors et qui se retrouve encore, spécialement dans ce quartier, où le principal locataire, loueur de chambres, la plupart du temps, garde lui-même sa maison. Le principal locataire était ici une vieille étudiante qui avait rapine quelques milliers d’écus autour des écoles et qui couchait ses rhumatismes avec les poules.

La ronde, composée d’un officier de paix et de deux agents, était en quête d’un conciliabule républicain qui se tenait je ne sais où. Les nuits parisiennes ont leur colonne de profits et pertes. Le meurtre du Buridan n’était qu’une affaire courante: un problème qui devait être posé, le lendemain, aux virtuoses de la sûreté et résolu peut-être dans la journée – comme aussi, peut-être devait-il rester au fond des cartons, insoluble jusqu’à la consommation des âges et de la préfecture.

Ce sont des hommes prudents, avisés, doués d’un sûr coup d’œil. Nous autres qui tenons la plume, nous nous mettons volontiers contre eux, et chose singulière, en vérité, les trois quarts et demi de la population paisible qu’ils sauvegardent sont de ce capricieux avis. Il ne faut pas discuter l’opinion d’Athènes qui se déclare elle-même la ville la plus spirituelle du monde. On passerait pour béotien, rien qu’à la taxer d’outrecuidance. Mais tout en respectant l’opinion d’Athènes; je prends, moi qui parle, la liberté grande de penser différemment. J’aime ceux qui me font la voie libre pour passer, la nuit calme pour dormir et, en vérité, si les sergents de ville n’arrivaient pas toujours après que la voiture a écrasé la dame…

D’un triple coup d’œil d’aigle, la ronde vit tout de suite qu’elle n’avait rien à faire avec la bande joyeuse, encore moins avec les curieux, arrivant un à un. La bande joyeuse portait l’innocence peinte dans ses regards un peu avinés, mais surtout ennuyés, comme il convient à des regards de carnaval. Parmi les curieux se trouva cet étudiant en médecine, qui ne manque nulle part de l’autre côté de l’eau, et qui deviendra sans doute un célèbre docteur. Cet étudiant, ayant vu le poignard et le sang, déclara que la mort du Buridan devait être attribuée aux suites d’une blessure.

On souleva Roland: deux ou trois femmes remarquèrent l’idéale beauté de ses traits, quand sa pauvre tête pâle pendit sur le bras de l’officier de paix. L’étudiant en médecine offrit généreusement ses services. Une sorte de convoi s’organisa, qui traversa le boulevard pour gagner la rue de Chevreuse et de là, la rue Notre-Dame-des-Champs où était située la maison des religieuses de Bon-Secours. L’officier de paix, n’étant pas encore bien convaincu de la mort du Buridan avait envoyé un express au n° 1 de la rue du Regard où demeurait le docteur Récamier.

Cet excellent médecin, célèbre par son talent, par ses grâces et par sa paresse, n’avait qu’un pas à faire de son hôtel au couvent de Bon-Secours, occupant une des premières maisons de la rue Notre-Dame-des-Champs.

Tout cela, on en conviendra, était supérieurement arrangé. Quoi que puisse en penser Athènes, j’ose à peine croire que des voleurs, arrivant sur le lieu, à la place des agents de police, eussent pris des mesures plus profitables.

Seulement la ronde se donna la peine d’arrêter, rue de Chevreuse, au coin d’une borne, le chiffonnier Tourot, ancien époux illégitime de feu Madame Théodore, parce que ce brave garçon s’était endormi, la tête contre la muraille, auprès de sa lanterne encore allumée.

On excusera cet excès, si on réfléchit que, par le froid qu’il faisait et grâce aux deux litres de poison qui congestionnaient le cerveau de l’amant de Virginie, cet honnête homme se fût éveillé dans l’autre monde, le lendemain, mercredi des Cendres.

La bande joyeuse, cependant, n’avait point suivi le convoi. Elle restait, silencieuse, au coin de la rue Campagne. Marguerite attendait son départ avec impatience. Marguerite était toujours derrière la claire-voie. Elle guettait.

– J’ai cru que c’était Léon Malevoy! dit le premier Louis le Hutin.

– C’est le même costume, répliqua Landry, et nous n’avons pas vu Léon Malevoy de toute la soirée.

– Bah! fit Enguerrand de Marigny, Léon est ici près, chez sa belle Marguerite… Je vais me coucher, Messires!

Les autres échangèrent un regard.

On laissa partir cependant le premier ministre qui allait se coucher, mais la bande joyeuse avait quelque arrière-pensée. Ceux qui la composaient se faisaient des signes et parlaient tout bas.

Au moment où Enguerrand de Marigny s’en allait les mains dans les poches et passait devant la porte de Marguerite, la voix du roi de France s’éleva tout à coup et cria:

– Holà! coquin de Jaffret! Tu nous voles, mon ministre!

Enguerrand de Marigny, paraîtrait-il, s’appelait Jaffret, de son nom. Il eut un vif tressaillement à la voix de son souverain qui était en même temps son maître clerc. Quelqu’un qui l’eût examiné de près en ce moment, aurait bien vu que l’idée de prendre ses jambes à son cou lui traversait l’esprit.

C’était un pauvre diable assez haut sur pieds, mais mal bâti et qui portait gauchement son costume de louage. Il était troisième clerc, à l’étude de maître Deban, notaire, rue Cassette. Il s’arrêta précisément en face de Marguerite, cachée derrière la claire-voie.

– Monsieur Comayrol, dit-il d’une voix qu’il voulait rendre ferme, je ne déteste pas la plaisanterie, mais, s’il vous plaît, pas de gros mots!

– Seigneur, on n’a pas l’intention de vous offenser, repartit le maître clerc qui s’approchait, entouré de ses compagnons. Mais n’est-ce pas déjà pour concussion que vous avez été pendu au Moyen Âge?

Marguerite n’écoutait guère. Ces grotesques détails n’avaient aucun rapport avec l’objet de sa préoccupation. Elle attendait avec une impatience croissante, le départ de la bande joyeuse. Un mot, cependant, lui fit dresser l’oreille.

– Par Notre-Dame! disait Landry, tu as ramassé quelque chose là-bas, Jaffret, Lorrain, vilain, traître à Dieu et à ton prochain. J’ai idée que ce n’est pas une prune de reine-claude. La saison s’y oppose, et les arbres qui nous ombragent sont des ormes!

Ce Landry, bien découplé sous son costume de routier, était le deuxième clerc de l’étude Deban, M. Urbain-Auguste Letanneur, jeune homme lettré, qui envoyait des articles satiriques au Riverain de la Meuse, journal de sa patrie.

Jaffret répondit:

– Je n’ai rien ramassé du tout!

Puis il se reprit, voyant qu’on faisait déjà cercle autour de lui.

– Peut-être mon mouchoir… balbutia-t-il.

– Archers! ordonna terriblement le roi Comayrol, qu’on saisisse ce traître et qu’on le fouille!

Letanneur et un autre qui portait le modeste harnais d’un manant, appréhendèrent Jaffret au collet. Jaffret dit au manant:

– Monsieur Beaufils, vous n’êtes pas de l’étude. À bas les mains!

Mais Comayrol décida:

– Va bien, Beaufils! Tu as qualité. Exécute!

M. Beaufils, qui n’était pas de l’étude Deban, exécuta. Sa jambe droite, évidemment habituée à cet élégant exercice, faucha doucement les deux jarrets de Jaffret, qui s’assit par terre à l’improviste.

Il n’y avait plus à résister. Jaffret dit:

– Voilà une affaire! quoi! la garde n’est pas loin. Voulez-vous ramasser les voisins? Patience, donc! on va s’expliquer comme des amis.

Puis, baissant la voix:

– Que savez-vous si l’histoire de l’homme mort n’a pas attiré du monde aux fenêtres? ajouta-t-il.

Tous les membres de la bande joyeuse levèrent instinctivement les yeux, interrogeant à la fois les maisons voisines, la chaussée et les deux trottoirs. Rien de suspect ne se montrait, car ils ne pouvaient voir Marguerite, dans la nuit complète de l’allée.

Ils se rapprochèrent néanmoins et resserrèrent leur groupe, d’où il ne sortit plus que des murmures.

Personne, assurément, désormais, n’aurait pu les entendre des fenêtres. Mais ils avaient un témoin invisible qui ne perdait pas une seule de leurs paroles. Ils étaient maintenant si près de la porte que Marguerite aurait pu les toucher en étendant la main.

– Mon Dieu, dit Jaffret qu’on avait relevé, je voulais tout uniment aller chez moi, ou n’importe où, dans un endroit sûr, pour voir un peu ce que c’est… Après, il était toujours temps de partager, n’est-ce pas vrai?

– Oui, oui, toujours temps, fit Landry, ça ne pressait pas… coquin.

– Silence! ordonna le roi. Nous sommes un tribunal. Que l’accusé soit traité avec clémence… Alors, Jaffret, tu n’as pu voir encore ce que tu as ramassé?

– Tâchez donc de ne pas nous entr’appeler par nos noms, vous! grommela le troisième clerc. Ça peut porter malheur. Je sais bien que j’ai ramassé un portefeuille, parbleu! mais je ne sais pas ce qu’il y a dedans.

Derrière la porte, Marguerite, qui écoutait la tête penchée, se redressa. Elle fut désormais moins attentive parce qu’elle avait davantage à réfléchir.

Le mot «portefeuille» avait produit aussi son effet sur la bande joyeuse.

Entre tous les objets qui chatouillent l’imagination des fantaisistes, comptant sur un gros lot à cette loterie du hasard dont les billets vont et viennent, le portefeuille tient le premier rang. En soi le portefeuille est une chose aussi capricieuse que la destinée elle-même: il peut ne rien contenir; il peut contenir, moins que rien: des lettres d’anciennes maîtresses, des hémistiches de tragédie, des nigauderies de conspirateurs, des notes de blanchisseuse, mais il peut contenir une fortune.

Je dis le plus plat des portefeuilles. Comment? sous l’espèce d’un secret, comme dans des mélodrames? D’abord, oui, car les mélodrames sont bien forcés de partir d’un point possible, sinon probable. Oui, tel secret qui n’enflerait même pas le ventre plat d’un carnet de danseuse, peut valoir une fortune, et c’était justement un secret de cette sorte que Madame Thérèse, la malade du n° 10 de la rue Sainte-Marguerite, la mère de notre pauvre beau Roland, voulait acheter au prix des vingt billets de mille francs, contenus dans le portefeuille.

Racheter, devrions-nous dire plutôt, car ici les vingt mille francs étaient une rançon, et le secret appartenait bien légitimement à la mère de Roland.

Il y a, dit-on, en Angleterre trois bank-notes de deux cent mille livres, valant par conséquent, chacune cinq millions de francs. La première appartient à la succession du prince conjoint, la seconde est la propriété de Mme A.R…n, qui fit longtemps les affaires d’amour d’un célèbre banquier israélite; la troisième est encadrée dans le salon du gouverneur de Royal-Exchange où son radieux aspect excite un enthousiasme profond et sincère que ne firent jamais naître les plus nobles pages de Murillo, de Raphaël ou de Léonard de Vinci. Laissant à part cette troisième épreuve, il existe donc au monde deux portefeuilles au moins qui, plats comme des crêpes de Basse-Bretagne, peuvent contenir deux cent cinquante mille francs de rentes.

Les rêves de la bande joyeuse n’allaient probablement pas si loin que cela. Pour dire le vrai, il s’agissait un peu de continuer cette fête du mardi gras, interrompue par défaut de subsides: la caisse sociale, parmi les clercs de l’étude Deban, étant dans un lamentable état, quelques centaines de francs eussent reçu ici le plus favorable accueil.

Nous savons que l’aubaine valait mieux que cela.

Jaffret, non sans répugnance, déboutonna sa dalmatique et en retira le portefeuille.

Le roi Comayrol le saisit comme une proie.

Aussitôt que les doigts experts du roi Comayrol eurent touché l’enveloppe de cuir, il poussa un petit cri de surprise. Beaucoup de mains savantes reconnaissent la soyeuse étoffe du billet de banque à travers le maroquin.

– Domino! s’écria le roi, oubliant toute prudence, il y a du sucre!

Un mouvement involontaire de Marguerite fit tourner tous les yeux vers la porte qui montrait sa claire-voie noire comme une mystérieuse menace. M. Beaufils murmura:

– Mauvais endroit pour faire l’autopsie du calepin!

Et approchant sa bouche de l’oreille de Comayrol, il ajouta:

– J’ai vu une tête… là; hé, bonhomme!

Ce Comayrol était un garçon de moyens, comme nous en aurons d’abondantes preuves par la suite. Il marcha sur le pied de M. Beaufils, qui n’appartenait point à l’étude Deban et reprit, comme si celui-ci lui eût dit tout autre chose:

– Truand, mon ami, je comprends votre légitime impatience. Procédons à l’inventaire. Je romps les scellés.

– Attention! dit Beaufils tout haut. Pas de tricherie!

– Les scellés sont rompus! N° 1, une contremarque du théâtre du Panthéon… pour la représentation des Bohémiens de la périlleuse montagne… je vous avais dit: Domino!

Il fit le geste de fouiller plus avant. La bande joyeuse qui flairait le stratagème éclata de rire.

– N°2, poursuivit Comayrol, une reconnaissance du Mont-de-Piété, un gilet: cinq francs; il devait être élégant.

«N° 3 et dernier: une feuille de copie de lettres, pliée en huit, pour faire des cigarettes économiques, contact soyeux, propre consistance du billet de banque, origine de ma déplorable erreur et de mon cri: Domino!

D’une seule voix, en chœur, la bande joyeuse donna ces deux notes profondes et convaincues:

– Volés!

M. Beaufils ajouta:

– Pas de chance!

La scène était parfaitement bien jouée, ni trop longue, ni trop courte, sans détails inutiles, sans charge, sans affectation. Elle eût réussi près de Marguerite elle-même si Marguerite n’avait eu, par avance et d’après le témoignage même de ses yeux, la certitude que tout ceci était une effrontée comédie.

– Seigneur Enguerrand, reprit le roi Comayrol en s’adressant à Jaffret, nous vous relevons de l’accusation portée contre vous, mais nous confisquons le portefeuille en faveur de notre concierge, dont nous avons coutume d’entretenir l’amitié par de petits cadeaux, chaque fois que ces munificences ne nous coûtent rien. Vous pouvez vous retirer, Seigneur. Que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!

Il prit Jaffret par les épaules et le fit virer sur lui-même; mais, dans ce mouvement, il lui glissa à l’oreille:

– Fais semblant de t’en aller et reviens. Il y en a… Nous serons à la Tour de Nesle.

– C’était bien la peine! gronda Jaffret. Bonsoir, les vieux!

– À dodo! cria Letanneur. C’est demain carême. Grâce au ciel, l’état de nos finances nous permettra de jeûner jusqu’à Pâques.

Ils quittèrent la place, Jaffret se dirigeant comme la première fois vers le quartier d’Enfer, les autres revenant sur leurs pas et chantant du propre accent qui convient à des vaincus, obligés, faute d’argent, à quitter le champ de bataille du mardi gras, leur refrain bachique, transformé en berceuse:

Allons! Chantons! Trinquons! Buvons!

Ils dépassèrent ainsi la rue Campagne qu’ils regagnèrent bientôt après, en silence et un à un.

– Le pauvre diable a été bel et bien assassiné, dit Comayrol à voix basse, quand ils furent groupés à l’angle de la ruelle. Ça ne lui fait ni chaud ni froid que nous soyons ses héritiers. Il ne s’agit plus de s’amuser. L’affaire proposée par M. Beaufils devient possible. On soupe, les petits, mais sobrement, comme des rentiers, car avec ce qui est là-dedans, acheva-t-il en frappant sur le portefeuille, il faut que, l’hiver prochain à pareille époque, chacun de nous vive de ses rentes!

VIII Discours du roi Comayrol

C’était dans ce petit salon de la guinguette, dite la Tour de Nesle, qui donnait sur les derrières de la maison de Marguerite, et d’où partaient, une heure auparavant, les monotones accords qui avaient égayé le dîner solitaire de Joulou. La fenêtre du salon par où ce même Joulou et les clercs de l’étude Deban avaient échangé quelques paroles était maintenant fermée, et le rideau d’étoffe, façon algérienne, laine et coton, qui remplace l’ancienne toile à matelas des tentures mal famées, tombait au-devant des carreaux.

La précaution n’était pas inutile. On pouvait craindre, non seulement la curiosité des voisins, mais encore celle des chalands mêmes du père Lancelot, maître de ces lieux, car la fenêtre donnait de plain-pied sur une terrasse qui communiquait avec le jardin.

Il ne s’agissait plus de s’amuser, le roi Comayrol nous l’a dit. Grâce au contenu du portefeuille, «l’affaire Beaufils» devenait possible. Ce devait être une bien bonne affaire, car le roi Comayrol en parlait avec une suprême onction.

Avant d’expliquer tout au long l’affaire Beaufils, nous croyons opportun de poser d’une façon claire et nette les divers personnages, portant les costumes du drame à la mode et réunis autour d’une table assez mal servie, dans ce cabaret dont l’enseigne devait sa vogue au même drame.

La réunion se composait de l’étude Deban, à laquelle s’adjoignait un étranger, le fameux M. Beaufils, solide gaillard qui n’avait du comparse que son costume de truand à la douzaine.

Quant à l’étude proprement dite, procédons par le bas, comme au conseil de guerre.

Il y avait d’abord deux petits clercs qui étaient naturellement déguisés en jeunes premiers: Gaulthier et Philippe d’Aulnay. Ils avaient nom: Jean Rebeuf et Nicolas Nivert, et nourrissaient l’espoir d’être appointés un jour ou l’autre.

Ensuite venait l’expéditionnaire Moynier, garçon d’une quarantaine d’années, qui avait mené autrefois une étude en province. Dix-huit cents francs fixes, trois mille francs par les écritures. Moynier avait le surcot du tavernier Orsini.

Immédiatement au-dessus de Moynier, dans l’ordre hiérarchique, sinon selon l’échelle des appointements, arrivait le quatrième clerc. Léon Malevoy, un noble et beau garçon, fine lame, heureux en amour, et qui parlait toujours de se ranger, à cause d’une petite sœur qu’il avait au couvent. Douze cents francs d’émoluments, sans tours de bâton. – Absent.

Puis, c’était le tour de Jaffret, le bon Jaffret, comme on l’appelait peut-être par ironie. Le bon Jaffret pouvait avoir trente ans. Il était veuf d’une femme qui ne passait pas pour être morte par trop de bien-être. Il se nommait, de son petit nom, Bénigne, comme Bossuet; il avait des enfants à l’hôpital et donnait du pain aux moineaux. À part sa femme défunte et ses héritiers, adoptés par la charité, il possédait une famille, composée d’un chien, d’un chat et de beaucoup d’oiseaux. Voyez l’empire de la mansuétude. À force de douceur, le bon Jaffret avait habitué son chien et son chat à vivre comme des frères. Il était troisième clerc et valait quinze cents francs par an. C’était cher.

Urbain-Auguste Letanneur, second clerc, avait vingt-cinq ans, deux mille cinq cents francs et des goûts artistiques. Il mettait l’étude en train. Sans ses articles du Riverain de la Meuse, qui lui coûtaient quelques poulardes truffées et délicatement dédiées à la rédaction en chef, il eût été fort à son aise. C’était un Roger-Bontemps qui ne manquait ni d’esprit ni d’instruction spéciale. Il eût fait un «cheval pour l’ouvrage» dans une étude bien portante, mais nous verrons que la maison Deban était une boutique de fantaisie, bien différente de ces sages sanctuaires où le notariat parisien a coutume d’accomplir son pontificat.

L’étude Deban avait le diable au corps, dans la personne de son honoré maître. Elle vivait, parce que certaines vieilles choses sont incroyablement difficiles à tuer.

Le roi Comayrol avait au-dessus de Letanneur la majesté, la tenue, l’éloquence et l’accent méridional. Il gagnait cinq mille francs, sans parler de ses petites affaires privées. On le consultait pour les achats d’immeubles. Il avait cimenté de mauvais ménages.

C’était un homme de vingt-huit à trente ans, petit, un peu gros, mais frais et propre. Il avait cette prunelle brillamment veloutée des gens du pays d’ail. Il riait quand on voulait. Aux heures graves, il versait des phrases solennelles. La modestie a fait son temps, vous savez. On prend maintenant les clients de trois cent mille écus, mieux encore que les porteurs d’eau, avec de roides paroles. Le tout est de passer pour un homme fort.

J’ai connu un marchand de chimères, asphaltes, faucheuses américaines, canaux en l’air et autres californies, qui subjuguait des ducs et pairs en leur disant des choses désagréables dans le silence du cabinet. C’est un art. Mazarin battait Anne d’Autriche, et le jeune roi Louis XIV, qui avait vu cela, n’osa renvoyer que son cercueil. Le coquin dont je parle n’est pas mort. Le faubourg Saint-Germain lui envoie des confitures au bagne.

Un dernier trait: le roi Comayrol avait une de ces bouches bien organisées que les non-sens n’écorchent pas au passage. Ceci est suprême.

Quand la bande joyeuse revint à la Tour de Nesle, le cabaret était en grand émoi, par suite du meurtre commis à cent pas de la porte. Comayrol eut la vertu de dire à M. Lancelot, avec un accent pénétré:

– Papa, nous voulions aller danser quelque part, mais la vue de ce malheur nous a coupé les jambes. Faites-nous servir à souper dans le grand cabinet.

M. Lancelot, bonhomme qui tenait à riche honneur de peser cent cinquante kilogrammes, trouva tout simple que l’émotion coupât les jambes et ouvrit l’appétit de ses clients. Il roula vers ses fourneaux en lançant quelques invectives contre la police mal faite, et ralluma son charbon.

Le souper était là, mais on n’avait pas faim. Le souper n’était qu’un prétexte.

Le roi Comayrol, après avoir renvoyé les garçons et mis le verrou à la porte, ouvrit le portefeuille devant tous et compta loyalement sur la nappe les vingt billets de banque qu’il contenait.

Il y eut un silence ému, et nous devons constater d’abord qu’aucune voix ne s’éleva pour mettre en doute la légitimité du droit d’épave.

– Nous sommes huit, dit M. Beaufils en comptant à la ronde.

– Neuf, répliqua le roi Comayrol, avec Léon Malevoy, si toutefois la majorité de l’assemblée l’admet au partage, malgré son absence. Je dois dire que, pour l’affaire Beaufils, Léon Malevoy serait de première utilité.

– Léon Malevoy se bat demain, dit Letanneur; c’est moi qui suis son témoin. S’il faut parler franchement, je ne crois pas qu’il veuille toucher à une machine comme ça.

– C’est un puritain, fit observer le bon Jaffret non sans amertume. Il pose pour la délicatesse.

Beaufils secoua la tête et dit:

– Si vous n’avez pas M. Léon de Malevoy, la combinaison perd cent pour cent. C’est justement Léon de Malevoy qui aurait plu à M. Lecoq et au colonel.

– Pourquoi ça? demandèrent plusieurs membres de l’assemblée.

– Ah! voilà, répliqua Beaufils, en allumant un cigare. M. Lecoq ne rend de comptes à personne, mes bibis!

– C’est donc le Grand Turc, ce M. Lecoq? dit Letanneur en riant.

Beaufils répondit tout bas et avec emphase:

– Non… Il y a encore quelqu’un au-dessus de lui.

Ces paroles furent suivies d’un silence.

– Messieurs, dit le roi Comayrol d’un ton rassis, il faut éclairer la situation. Je vous prie de m’écouter attentivement, au nom de l’intérêt général. Je serai un peu long, j’en ai peur, mais je serai clair, et, quand j’aurai fini, chacun de vous pourra prononcer en connaissance de cause sur l’affaire Lecoq, qui est tout uniment notre radeau de la Méduse.

«Parlons de nous d’abord, en tant que travailleurs vivant de notre peine. M. Beaufils est en dehors: il ne s’agit que de l’étude Deban proprement dite. Nous sommes finis, mes enfants, perdus, rasés. Un de ces matins, l’eau va passer à dix pieds au-dessus de notre tête. Tant pis pour ceux qui ne savent pas nager!

«M. Deban, notre patron, ne m’a jamais fait que du bien; je n’ai pas de mal à dire de lui. Vous l’aimez tous, je le sais, excepté le bon Jaffret, qui n’aime personne. Si nous sortons sains et saufs des décombres de sa baraque, nous pourrons lui être utiles un jour. Ça fait plaisir à penser. Moi, je ne lui refuserai jamais cent sous.

«M. Deban est entré dans le notariat par la grande porte, comme un acteur à succès monte sur le théâtre. Il n’a eu qu’à paraître pour être applaudi. Il était riche, bien fait de sa personne, soutenu par une belle coterie et successeur de son père, qu’on appelait Deban l’Authentique, comme on dit Charlemagne ou saint Louis. Ce papa Deban était le notaire le plus notaire qui ait jamais, avec son collègue fantastique, notarié un «Il appert.» Amen.

«On dit qu’il fut demandé à Mme Deban la mère, quand elle épousa le papa Deban, si elle consentait à prendre pour mari maître Deban et son collègue. On le dit.

«Mais voilà le diable. Les générations se suivent et ne se ressemblent pas; le fils de Charlemagne, déjà nommé, fut Louis le Débonnaire. Le fils du papa Deban, l’unique héritier de Deban l’Authentique, tabellion du haut clergé et de la grande noblesse, qui eut entre les mains les deux tiers du milliard d’indemnités, le fils du vrai Deban et son collègue, Hilaire-François Deban, né sur les marches mêmes de l’autel du notariat, fut un homme d’esprit, un joli danseur, un musicien agréable; il aima les chiens, les chevaux et même les arts, représentés par le corps de ballet; il se mit bien, il plut aux douairières. Mais sa personne, pilée dans un mortier et soumise à l’analyse chimique la plus rigoureuse, n’eût pas même révélé la présence de l’acide notarique, qu’on nomme aussi notarine et qui devient bien rare.

«Pas de trace!

«Murons la vie privée de Mme Deban la mère, et ne l’accusons pas de ce malheur. Le fait, c’est que le jeune Deban n’était pas un notaire. Au lieu d’expédier sa vie régulièrement, en ronde ou en bâtarde, à mi-marge, sur timbre, il eut une jeunesse orageuse.

Le sénat notarial eut vent de ses débordements et pronostiqua la décadence de l’étude Deban.

«Cela ne manqua pas, Messieurs et chers collègues. Aussitôt que la mort eut fermé les yeux de Deban l’Authentique, son fils prit possession des cartons. J’étais jeune alors et aveugle. Je dois avouer que l’étude entière se frotta les mains en disant: Nous allons rire!

«Il y a de cela dix ans. C’est certain: on a ri. Je ne pense pas que la France ait jamais produit un patron aussi commode que maître Deban. Pourvu qu’on ne lui parlât jamais affaires, tout allait bien, toujours bien. Il spéculait, Dieu sait comme! Il avait sa petite maison rue de Courcelles, sa folie, comme les financiers de la décadence; il jouait surtout, il jouait les yeux fermés.

«Les hommes fortement constitués sont lents à mourir, lors même que la maladie victorieuse est au cœur de la place. Les maisons solidement bâties menacent ruine longtemps avant de tomber. Or, l’étude Deban était un monument, cimenté par quatre générations laborieuses, capables et honnêtes jusqu’au scrupule. Je sais de bonnes boutiques qui, attaquées par un sapeur de la force du patron, auraient sauté en six mois. À l’étude Deban, il y a dix ans que cela dure. Elle tient encore. Je n’ai pas eu vent d’un seul retrait de fonds parmi notre riche clientèle du faubourg Saint-Germain, et nos communautés gardent obstinément confiance.

«Si le patron était un ouvrier résolu dans le mal, il pourrait encore, à l’heure où je parle, emporter des valeurs énormes en prenant la fuite. Il y a tel dossier qui, mis à part et exploité comme il faut, suffirait…

Ici M. Beaufils siffla tout doucement.

Le roi Comayrol laissa sa phrase inachevée et poursuivit:

– Mais bast! le pauvre patron n’a pas plus le courage du mal que la force du bien. Il se laisse charrier par son attelage de vices, espérant qu’un coup de fortune bouchera les trous qu’il a faits à la lune. Il n’emportera rien plus loin que le n° 113 ou Frascati; il ne fuira pas, il se laissera mettre la main au collet. Il n’est pas assez criminel pour éviter le bagne.

«Messieurs, j’ai prononcé le mot. Il produit sur vous un effet médiocre, parce que vous en savez presque aussi long que moi sur le sujet qui nous occupe. J’ajouterai seulement que la catastrophe, désormais imminente, ne sera pas provoquée par les clients. Nos clients sont de ces sourds qui ne veulent pas entendre; ils tiennent à deux mains le bandeau collé sur leurs yeux. C’est la chambre des notaires elle-même qui s’émeut, et c’est la justice qui procède.

«Le coup sera retentissant. Il y a là un désordre dont aucune déconfiture d’officier ministériel n’aura jamais offert l’exemple. Encore une fois, maître Deban n’est pas un coquin; c’est un fou; un coquin eût fait moins de mal.

«Je ne sais pas tout, moi qui en sais bien plus que lui, car il vit, depuis des mois, dans un état d’ivresse morale. Il y a eu gaspillage extravagant, effronté, inutile. Nous avons l’honneur d’être, tous tant que nous sommes, en ce moment, les palefreniers des écuries d’Augias.

«Nous ne sommes bons qu’à pendre!

«Demain, je vous le dis comme je le sens, les clercs de l’étude Deban, complices nécessaires de ce prodigieux gâchis, seront cloués tous, depuis le premier jusqu’au dernier, au pilori de l’opinion publique…

Le roi Comayrol reprit haleine et but un verre de vin.

Letanneur dit:

– Pour commencer, ce n’est pas d’une gaieté folle. Voyons la suite.

– Autant se jeter à l’eau tout d’un coup! murmura le bon Jaffret. On a été bien simple, dans toute cette affaire-là, de ne pas se mettre de côté une poire pour la soif… comme l’ami Comayrol, par exemple.

– Toi, riposta le premier clerc en adressant au bon Jaffret un signe de tête caressant, tu es une bête venimeuse, et tu peux rendre service à l’occasion! Il ne s’agit que de savoir t’empoigner par le cou avant la morsure…

– Vous le voyez, Messieurs et chers confrères, poursuivit-il en reprenant son accent oratoire, la république est en danger. Nous sommes les rats du navire qui coule, et nous n’avons pas la ressource de déménager. Plus innocents que des enfants à la mamelle, nous sommes néanmoins flétris et marqués. Partout où nous nous présenterons, on nous répondra: Vade rétro! vous étiez de l’étude Deban!

«C’est dans ces conjonctures difficiles que la Providence est venue aujourd’hui deux fois à notre secours: une fois, en amenant l’ami Beaufils sur notre chemin; une fois, en nous envoyant ces vingt mille francs qui seront, si vous le voulez, notre première mise de fonds dans une merveilleuse entreprise.

«Cette entreprise, je la connais, et si j’ai négligé de vous l’expliquer tantôt, c’est que le manque absolu de capitaux était un infranchissable obstacle. À quoi bon ajouter à vos chagrins le regret de ne pouvoir saisir cette planche de salut qui nous était généreusement offerte?

«Maintenant nous sommes riches: non pas pour partager, hélas! car le partage donnerait à peine à chacun de nous les moyens de quitter la France et d’aller cacher sa honte à l’étranger; mais, au contraire, pour réunir nos faibles ressources, mettre en commun l’effort de nos intelligences et nous bâtir une fortune en dépit du passé.

Il y eut une nouvelle pause. Quelques voix s’élevèrent pour déclarer que le roi Comayrol avait rembruni la situation à plaisir. De pauvres employés pouvaient-ils rester si étroitement solitaires des malversations de leur chef?

Letanneur, esprit littéraire, soudain dans ses évolutions, vint inopinément au secours du maître clerc.

– Mes petits, dit-il, je vous donne ma parole d’honneur sacrée que je suis innocent du péché de notre mère Ève. Il y a plus: loin d’écouter le serpent, je lui aurais flanqué un coup de canne, car je n’aime pas ces animaux-là. Eh bien! nonobstant, je suis sevré des agréments du paradis terrestre, où j’aurais mené paître Adélaïde avant tant de plaisir!

– Le monde est fait ainsi! appuya Comayrol. Nous n’y pouvons rien. Toutes les pièces de théâtre ont pour sujet l’honnête criminel, plus ou moins retaillé, retourné et reteint; mais les bourgeois, qui applaudiront éternellement cette bourde au théâtre, n’en veulent pas à leur bureau. Je demande à expliquer l’entreprise Beaufils ou Lecoq ad libitum.

Le silence s’établit aussitôt. On savait que M. Beaufils tenait à l’agence Lecoq. Dans une certaine zone d’affaires, l’agence Lecoq avait une de ces réputations toutes neuves, mal définies, mystérieuses même, ou tout au moins romanesques, qui surexcitent au plus haut degré l’imagination des nécessiteux, des errants, des déclassés, de cette population, en un mot, éminemment parisienne qui mène toute sa vie la grande chasse de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale.

On ne connaissait pas bien ce M. Lecoq; on le savait seulement commissionnaire en invisibles denrées. Il existe deux opinions à l’égard de ce commerce: ceux qui nient et ceux qui croient. Chose singulière, ceux qui nient, pareils aux esprits forts quand il s’agit de fantômes, se mettent dans l’imagination bien plus de diableries que les autres.

Ce qui était à la connaissance de tout le monde, c’est que M. Lecoq avait un passé mystérieux qui semblait ne point le gêner et possédait une influence considérable que nul ne savait définir.

– L’entreprise Beaufils, reprit Comayrol, mettant de côté tout d’un coup l’emphase un peu ironique de son débit, est l’achat d’une action de la maison qui commandite M. Lecoq.

– Quelle raison sociale a-t-elle, cette maison? demanda le bon Jaffret.

– Elle n’a pas de raison sociale, répondit nettement Comayrol, mais son banquier est le baron Schwartz, et le chef de la boutique tient dans sa main des ficelles qui font gambader des princes!

M. Beaufils répondit à la muette interrogation de tous les regards tournés vers lui et qui semblaient dire: «Est-ce vrai?» par une grave inclination de tête.

– Et quel est le prix de l’action? demanda encore Jaffret.

– Un nom, et ce qu’il faut d’argent pour le soutenir pendant un temps donné, répliqua le maître clerc en scandant chacune de ses paroles.

La plupart des assistants crurent avoir mal entendu.

– Qu’est-ce que ce galimatias? grommela Jaffret. Si on croit me soutirer ma part avec de semblables parabole!…

– Tu auras ta voix, rien que ta voix, mon brave, l’interrompit Comayrol; on votera quand j’aurai fini. Le prix de l’action est un nom, parce qu’il faut un nom pour former un centre.

– Un centre! répéta Jaffret. Comprends pas!

Cette fois, le fretin de l’étude, Moynier, expéditionnaire, et les deux clercs hors rang parurent se rallier à l’avis du bon Jaffret.

– Nous avons le temps, mes petits, reprit le roi Comayrol avec un confiant sourire. Ne nous décourageons pas. Où est le malin qui a appris à lire du premier coup?

«La maison qui commandite M. Lecoq est le centre, le grand centre d’une association à degrés… Tu dois être franc-maçon, toi, Jaffret.

– Je suis ce que je suis, Monsieur Comayrol, repartit sèchement le troisième clerc, mais je n’entends pas le chinois!

– Dans la franc-maçonnerie, poursuivit le maître clerc, il y a le Grand Orient et il y a les loges. Voilà toute l’histoire. Ici, pareillement, nous avons le grand centre et des centres secondaires; exemples: la maison Lecoq, la maison Schwartz et autres…

Le baron Schwartz était déjà, à cette époque, un banquier de premier ordre.

Les surnuméraires et les calligraphies tendirent l’oreille. Letanneur dit:

– Je n’y suis pas encore tout à fait, mais ça m’intéresse. Dévide ton écheveau.

– Les simples maçons n’ont pas le secret comme les cadoches, là-haut, dans la mécanique du roi Salomon, continua Comayrol. Une association à degrés ne peut pas faire manger tout le monde à la même table. Mais, soyez tranquilles, vous en saurez assez pour voir clair à vous conduire. Je suppose que le Père-à-tous, car le grand maître s’appelle comme cela: que voulez-vous que j’y fasse? je suppose que le Père-à-tous ait dix maisons Schwartz pour la banque, un baron Schwartz pour l’industrie, un baron Schwartz pour le contentieux, un baron Schwartz pour la science… et il les a: on pourrait vous les nommer. Je suppose en outre qu’il lui en manque un, de baron Schwartz, le vrai, est arrivé à Paris, il y a sept ou huit ans, avec le diable dans sa poche. Qui en a fait un peut en faire deux, trois, dix, si c’est sa fantaisie. Nous sommes ici en train de faire un baron Schwartz!

– Voilà! ajouta M. Beaufils en souriant à la ronde. C’est aussi bête que ça, mes petits.

– S’il ne faut qu’un nom sans tache… commença le bon Jaffret d’un ton sensiblement radouci.

– Tu proposeras le tien? l’interrompit le maître clerc, merci, ça ne sonne pas, et puis tu aimes trop les bêtes et pas assez le monde. Je préférerais Letanneur.

– Présent! fit le journaliste honoraire. La plume de ce jeune homme pourra le faire connaître dans l’avenir.

– Par pour ça! expliqua Comayrol, mais parce qu’il y a dans les Ardennes une maison Letanneur, qui fait vingt-cinq millions d’affaires en draps tous les ans.

Un murmure courut autour de la table. Cette courte phrase avait avancé, plus que n’eût fait un long discours, l’éducation de l’honorable assemblée. L’idée sortait du brouillard. Un sourire bienveillant naissait sur tous les visages, et Jaffret lui-même, dépouillant tout esprit d’opposition, dit:

– Je ne prétends pas enterrer mes capitaux. Du moment qu’on me montre une pensée pratique, j’entre dans la combinaison. Je suppose la santé de notre honorable ami et Maître Petrus Comayrol, et j’ajoute que ce nom de Comayrol, bien connu sur la place de Montpellier, jouit dans les trois six d’un lustre que sa modestie… j’entends la modestie de notre honorable ami et maître, lui permet… non; l’empêche… Attendez, je dis bien: l’empêche de se mettre en avant pour la position dont il est cas!

Il leva son verre avec un geste agréable; mais au moment où il allait le porter à ses lèvres, on le vit bondir sur son siège pour y retomber tout pâle.

Sa main crispée montrait la fenêtre.

– Ici! dit-il. Nous sommes épiés! J’ai vu une figure aux carreaux!

Entre les rideaux algériens il y avait une large fente qui laissait apercevoir les vitres, humides par places. Tout le monde se retourna. Une ombre se dessinait vaguement derrière les carreaux. Letanneur et les deux clercs hors rang s’élancèrent en même temps vers la fenêtre, mais avant qu’ils eussent touché l’espagnolette, l’ombre avait disparu.

IX L’autre fenêtre

Deux fenêtres s’ouvraient sur la petite terrasse qui, comme nous l’avons dit, communiquait par un double escalier ou plutôt par deux échelles fixes, au jardin de la Tour de Nesle: la croisée d’un cabinet où délibéraient nos futurs associés, et la croisée d’un cabinet voisin. Ce cabinet fut visité tout d’abord et trouvé vide. La fenêtre en était solidement fermée.

Letanneur et les deux surnuméraires, ayant fait le tour de la terrasse déserte, descendirent au jardin. Il n’y avait personne dans le jardin.

– Il faut que nous ayons rêvé, dirent-ils en revenant.

Jaffret secoua la tête et murmura:

– J’ai vu, de mes yeux vu!

Au fond du cœur, il s’exhorta lui-même à la prudence et fit un vœu d’être muet comme un poisson.

– Nous sommes en temps de carnaval, dit Comayrol, quand la fenêtre fut refermée. Il se peut qu’un mauvais plaisant ait voulu nous jouer une farce. En tout cas, je constate que nous n’avons rien fait ici, ni rien dit qui soit en désaccord avec la loi. Les citoyens français, grâce aux conquêtes de 89, ont le droit imprescriptible de dîner au restaurant en causant de leurs affaires. La Charte est désormais une vérité. Parlons bas, mais ne nous laissons pas intimider par le hasard ou la malveillance.

– Et vas-tu! appuya M. Beaufils, laissant percer un ton d’autorité. Ça ne marche pas, bonhomme! Pousse!

– D’abord, reprit le roi Comayrol, je remercie l’ami Jaffret des choses aimables qu’il a dites touchant la position de ma famille sur la place de Montpellier. J’accepterais avec plaisir la présidence de notre groupe, et peut-être y ai-je, en effet, quelques droits, mais n’oubliez pas que l’étude Deban est brûlée de fond en comble. C’est là notre point de départ. L’étude Deban étant brûlée, le maître clerc de ladite étude subit momentanément une tare assez forte. Il n’a qu’un droit, c’est de faire le mort jusqu’à voir, tout en gardant au sein du conseil l’influence que ses camarades voudront bien lui conserver… Il nous faut Malevoy.

– Pourquoi Malevoy? demanda Jaffret, partagé entre ses frayeurs et sa curiosité.

– Parce que Malevoy est un gentilhomme qui a dérogé en entrant à l’étude et qui reçoit toutes les semaines dix lettres d’invitation pour les bals du faubourg Saint-Germain. J’en ai vu de ces lettres: «Mon cher cousin… Mon cher neveu… Mon cher chevalier…» Malevoy est leur cousin, Malevoy le quatrième clerc; Malevoy est leur neveu; sa sœur Mlle Rose de Malevoy, qui a neuf ans, est élevée aux Oiseaux, avec des petites duchesses, Malevoy n’est pas, comme nous, le premier venu; c’est le chevalier Léon Garnier de Malevoy… Et il en a bien l’air, dites donc, vous autres!

– C’est vrai, fut-il confessé tout autour de la table: il en a bien l’air!

– Qu’est-ce que nous voulons faire? vous commencez à comprendre, mais vous ne pouvez voir encore la combinaison…

– Explication complète! demanda Jaffret.

– Mets les points sur les i, ajouta Letanneur. Après, je te dirai si Malevoy en sera ou s’il n’en sera pas.

– Messieurs et chers collègues; reprit Comayrol, qui essuya la sueur de son front, il paraît que la poudre était connue du temps de Charlemagne; seulement, on ne savait pas la manière de s’en servir. Le Père-à-tous a tout uniment inventé la famille, et le droit d’aînesse qui est la constitution et la sauvegarde de la famille. Ne vous impatientez pas: ceci n’est point de la philosophie rétrograde, et, surtout, ceci est sérieux. Qu’est-ce que le droit d’aînesse? ou, sous quelque nom que ce soit, la transmission dynastique du pouvoir représentatif d’un groupe? c’est la loi humaine tout entière, la multiplication des forces congénères dans l’unité, l’association naturelle, le levier mathématique, appliqué sans frottements, ni coudes, ni pertes de puissance; c’est l’appareil simple et grand, conseillé par l’histoire des peuples virils: la nation sous son chef héréditaire: la famille sous son maître légitime, la maison de commerce, s’il faut aller tout en bas pour être clair, sous sa raison sociale immuable!

«Voici l’aînesse dans son droit: qu’est-elle dans son devoir? Elle est la vie de tous non pas pour un, mais par un, mandataire laborieux et souvent exténué de tout un cercle irresponsable. Les vieilles choses m’importent peu, et cela m’est indifférent qu’on les calomnie après les avoir assassinées; je demande seulement la permission de les ressusciter à mon profit, pour gagner beaucoup d’influence et beaucoup d’argent. – Et notez que c’est une place de cadet que je postule dans notre famille.

«Je suis un roi de mardi gras. Je ne me sens pas le dévouement qu’il faut pour être roi tous les autres jours de l’année. Ce sont des vocations.

«Les cadets étaient en majorité dans le monde; ils ont tué l’aînesse, et c’est naturel. Mais, quelque beau jour, une majorité de bâtards décrétera l’infamie du sacrement de mariage. N’en doutez pas. Le monde marche. Il est dans la nature des choses que tout séminariste défroqué insulte à Jésus, et que la fiancée du roi de Garbe, continuant son voyage après la noce, crache en passant sur toute blanche robe nuptiale.

«Je ne me plains pas de cela. C’est le revers des logiques éternelles. Il en sort des traités curieux et des romans qui m’amusent.

«Seulement, moi qui ai réfléchi, moi qui crains ma peine et qui aime mes aises, je veux rétablir l’aînesse, la royauté franche et solidaire, au bénéfice de mes intérêts. J’ai pitié des travailleurs libres qui meurent de faim en faisant la fortune d’un fabricant; parce qu’un maître ne doit rien, au-delà du rigoureux salaire, à des collaborateurs qui sont libres. Je ne veux pas être libre à ce prix-là. Je veux un maître qui travaille pour moi, un aîné, possesseur apparent, mais, en réalité, simple metteur en œuvre des forces vives de ma famille.

«Je lui donnerai non seulement mon argent, mais encore mon travail subalterne. Il commandera, j’obéirai: vous ferez comme moi. Notre maître disposera de tous les pécules mis ensemble et de toutes les valeurs personnelles additionnées. Or, ici est le grand mystère. La règle arithmétique change de nom, en ce cas, je ne sais pas pourquoi. Dix forces mises dans une seule ne s’additionnent plus, elles se multiplient. Et, s’annihilant ainsi, de parti pris, dix hommes donnent cent forces. C’est la vraie vérité.

«Mais comme je suis de mon temps et dévot à cette religion qui condense ses dogmes en ces mots spirituels, sinon sublimes: «Après moi la fin du monde!», je ne prétends pas travailler pour ma postérité, dont je me moque comme du roi de Prusse! je veux jouir. Le plat de lentilles n’a de charmes qu’à l’âge où l’appétit est bon. Je veux par conséquent un jour fixe pour tordre le cou de ma poule aux œufs d’or et pour casser ma tirelire.

«C’était le tort de l’ancien droit d’aînesse. Il était grand. Il travaillait pour l’humanité. Il en est mort. C’est bien fait. Nous, mes frères, soyons petits, et portons-nous bien. Vive nous! tron de l’air! et pour les autres le déluge!

Il y eut, à la suite de ce joli mouvement oratoire, une chaude et franche approbation.

Pendant qu’on applaudissait, les carreaux de la croisée rendirent un bruit singulier, dans le cabinet voisin. Les bravos empêchèrent d’entendre. Il faisait d’ailleurs beaucoup de vent.

– Il y a du bon là-dedans, dit Letanneur, mais revenons à Léon Malevoy. Que fera l’aîné de notre famille?

– Tout, répondit Comayrol à voix basse et après un silence.

– Ce qui veut dire? interrogea encore Letanneur.

Pour la seconde fois, le maître clerc fit attendre sa réponse, puis il prononça lentement:

– Il y a une fortune à prendre, une grande fortune. Les cartons ravagés de l’étude Deban renferment un secret qui vaut des millions.

On écoutait. Comayrol ajouta avec plus d’emphase:

– L’homme qui a fait l’agence Lecoq, la maison Schwartz et tant d’autres belles choses, assure ses abonnés contre les désagréments de la justice.

– Bravo! s’écria vivement le bon Jaffret. J’ai toujours rêvé cela. C’est matériellement possible! J’en suis de la tête aux pieds, moi, vous savez! J’ai des idées excellentes… mais qui sont dangereuses.

Letanneur avait secoué la tête.

– Ne comptez pas sur Léon Malevoy, dit-il. On a prononcé le vrai mot; Léon est un gentilhomme. Je crois d’ailleurs que sa famille travaille à faire les fonds pour lui acheter l’étude Deban.

Tout le monde éclata de rire.

– Acheter l’étude Deban! s’écria le roi Comayrol. Acheter un panier sans anse! une assiette fendue! une soupière qui n’a plus de fond! Va vers ce jeune insensé, Letanneur. Tu sais manier la parole. Dis-lui qu’une association puissante lui donnera cent pour cent de ses capitaux, le fera député dans trois ans, pair de France dans six…

– Mon brave, l’interrompit Letanneur, j’en suis bien fâché pour lui, puisque ça peut gêner son établissement, mais Léon Malevoy est honnête comme un demi-cent de rosières. De plus, il est fort et hardi, et têtu. D’un seul coup de pied, il serait capable d’envoyer votre association à tous les diables.

La figure de M. Beaufils se rembrunit. Comme le maître clerc l’interrogeait du regard, il répondit tout bas:

– Le Père veut un gentilhomme… Voilà! Il faut un gentilhomme, à tout prix!

– On peut en faire un, morbleu! l’interrompit Letanneur, qui était un garçon facile.

– Un vrai gentilhomme! acheva solennellement M. Beaufils.

– Nous aurons un gentilhomme! s’écria Comayrol, indigné de voir une si grande chose arrêtée pour si peu. Quand le diable y serait, les gentilshommes ne sont pas rares! Nous voilà ici huit braves garçons. À nous huit, nous devons bien connaître un demi-cent de vicomtes. Mettons que, sur un demi-cent de vicomtes, il y ait 75

– C’est convenu, fut-il acclamé. Part à neuf!

Une voix sonore et nette s’éleva derrière la chaise du maître clerc.

– Part à dix! prononça-t-elle d’un accent impérieux et profond.

Ce fut comme un choc. Malgré l’alerte donnée une demi-heure auparavant par cette ombre qui avait paru à la fenêtre, le conciliabule, tout entier à son affaire, était retombé dans une entière sécurité. Chacun tressaillit et chacun tourna un regard épouvanté vers la porte du cabinet qui était grande ouverte.

Le lieu était bon pour une apparition théâtrale. Le père Lancelot, homme de goût, n’avait pas manqué de donner à son cabaret une couche ou deux de couleur locale: à part les rideaux algériens et la pendule dédorée qui représentait une scène tendre de Mathilde, par Mme Cottin, tout ici avait une physionomie du Moyen Âge. La table, convenablement souillée, reposait sur quatre gros pieds tors; on s’était procuré à peu de frais des toiles d’araignées pour orner les solives rugueuses du plafond; les portes de sapin étaient peintes en vieux chêne, et sur les murailles, solidement bâties en boue et en crachat, un artiste sans prétention avait figuré des pierres de taille si noires, si crevassées, si mal équarries, qu’on aurait pu se croire, en vérité, rue du Fouarre, non loin du collège de «la nation de Picardie», au temps béni des capettes de Montaigu [1]!

Les costumes cadraient avec le décor, et il se trouva que l’apparition complétait justement l’ensemble des costumes.

C’était la reine – cette trop fameuse reine masquée de velours, qui faisait alors trembler du parterre au paradis la salle comble de la Porte-Saint -Martin, la reine, blanche derrière son loup noir dont les trous laissaient sourdre du feu, la reine mystérieuse et amoureuse qui assurait à coups de couteau, selon l’évangile du boulevard, le secret de ses infâmes plaisirs.

Et cependant, ô pauvres reines! que fîtes-vous à ces hommes de plume pour être ainsi traînées dans le sang et dans la boue!

Vous étiez belles, vous étiez puissantes, vous n’aviez qu’à ouvrir vos douces mains pour répandre ces bienfaits qui découlent si facilement du trône. Que leur fîtes-vous à ces dramagogues? L’une de vous, belle entre les plus belles, laissa tomber un jour son adoré sourire dans le panier du bourreau. Qu’avait-elle fait? Ici-bas, l’auréole est terrible à porter, et vous aviez trop de rayons autour de votre front, ô pauvres belles reines!

La reine, la nôtre, la farouche reine des noyés et des assassinés, Marguerite de Bourgogne, avec son costume historique merveilleusement drapé, ses perles, son corsage d’or et son diadème royal, ruisselant de pierreries, encadrait l’admirable majesté de sa personne dans le parallélogramme sombre, formé par l’ouverture de la porte. Elle était debout et immobile. Elle avait le masque de rigueur qui montrait seulement une étroite ligne d’ivoire au-dessous de ses cheveux et le bas de son visage.

Malgré le masque, elle fut reconnue du premier coup d’œil. Ce costume était le sien. Il lui appartenait par droit de conquête.

– Marguerite de Bourgogne! prononcèrent quelques voix, trahissant un tout autre sentiment que le plaisir.

Et d’autres:

– Marguerite Sadoulas!

La reine ôta son masque, découvrant ce visage de vingt ans dont nous avons dit la suprême beauté. Elle était très pâle, mais elle souriait.

– Oui, mes seigneurs, fit-elle gravement, Marguerite de Bourgogne, Marguerite Sadoulas.

Puis elle ajouta, changeant de ton, avec une gaieté un peu forcée:

– Bonsoir, l’étude Deban! vous avez un maigre souper. Je croyais trouver ici mon Buridan, Léon Malevoy…

– Ma fille, l’interrompit Comayrol, qui s’était levé, on ne nous a pas donné ton Malevoy à garder. Il y a des jours où tu nous ferais plaisir en venant ainsi nous surprendre; mais aujourd’hui…

– Aujourd’hui, je vous gêne, l’interrompit Marguerite à son tour.

– Tu l’as dit. Aujourd’hui tu nous gênes.

Elle fit un pas en avant, développant sans effort la gracieuse richesse de sa taille. Elle portait haut sa tête souriante. Les jeunes gens l’admiraient d’un regard ardent. M. Beaufils l’examinait en connaisseur et du coin de l’œil.

– Monsieur Comayrol, reprit-elle, vous n’avez pas le droit de me tutoyer. Je ne sais pas si nous sommes amis, tous deux; j’en doute. Faites-moi place à table, je vous prie, j’ai à causer avec vous.

En passant, elle tendit la main à Letanneur qui lui dit:

– De quoi, diable, viens-tu te mêler, Marguerite?

Le bon Jaffret se rapprochait déjà de la porte de sortie.

– Je viens pour affaires, répliqua la belle fille. Que personne ne sorte!

Elle s’assit.

La colère faisait trembler les lèvres de Comayrol.

– Nous ne sommes pas très galants, dites donc! gronda-t-il entre ses dents serrées, et avec une gaillarde de votre espèce, on ne prend pas de gants beurre frais…

– Asseyez-vous, fit-elle.

Comayrol, au lieu d’obéir, promena autour de la table un regard qui voulait dire:

«Si on la jetait par la fenêtre!»

Elle répondit à ce regard, comme si ce fut traduit par des paroles:

– Je suis entrée par la fenêtre et je sortirai par la porte.

«Comprenez donc, ajouta-t-elle d’un ton de bonhomie qui affirmait son absolue confiance en elle-même. J’ai pris la peine de casser un carreau et de faire toutes sortes de folies pour savoir au juste ce qui se disait ici.

– Vous avez entendu!… commença le maître clerc dont le regard âpre se faisait sérieusement menaçant.

– Tout, l’interrompit Marguerite. Vous avez bien parlé, Monsieur Comayrol. Présentez-moi donc à M. Beaufils, l’ambassadeur de la maison Lecoq.

– Vayadioux! grinça le maître clerc qui n’en arrivait aux jurons de terroir que dans les grandes gaietés ou dans les grandes colères, nous n’avons rien dit qui puisse nous compromettre, et tu vas la danser, ma fille!

Mais M. Beaufils dessina de la main un geste pacificateur.

– On ne peut pas savoir, murmura-t-il. Mademoiselle est une bien belle personne… mais là, tout à fait, parole d’honneur!

– Vous ne la connaissez pas… commença Comayrol.

– C’est pour cela, Majesté, que j’ai envie de faire sa connaissance. Du calme. On ne gagne rien à casser les vitres… en dedans, se reprit-il en saluant Marguerite d’un sourire, car, au-dehors, cela peut servir à entrer. Expliquons-nous.

Le maître clerc était en train de reprendre son siège en haussant les épaules avec mauvaise humeur, lorsque le bon Jaffret poussa un petit cri et montra de son doigt crispé la porte par où Marguerite était entrée.

Une seconde apparition était là, bien différente de la première.

Une grosse tête livide, bouffie, coiffée de cheveux blonds hérissés, si défaite et si bouleversée qu’on eût dit un fiévreux échappé de l’hôpital.

– La brute! dit le premier Letanneur, qui se mit à rire. Voilà qui va bien! il paraît que la séance est publique.

– On ne viendra plus, répliqua Joulou d’une voix rauque et pénible. J’ai fermé le volet.

– Et pourquoi es-tu venu toi-même? s’écria le roi Comayrol qui le saisit au collet.

Ce fut une mauvaise idée. Joulou, sans autrement se fâcher, et tout en gardant la somnolente expression de son regard atone, appuya sa grosse main contre la poitrine du maître clerc et l’envoya heurter la muraille.

– Je suis venu parce qu’elle est là, dit-il en même temps et comme s’il se fût parlé à lui-même. Où elle va, je vais. J’ai le droit d’entrer où elle entre. Elle est à moi: je l’ai achetée assez cher!

– Faites une place au vicomte! dit Marguerite.

Elle appuya fortement sur ce dernier mot, et M. Beaufils se caressa le menton d’un geste tout approbateur, en lorgnant le nouveau venu.

Joulou s’assit dans la propre chaise de Comayrol, mit son coude sur la table, sa tête dans sa main et ne parla plus.

– Part à dix, répéta lentement Marguerite au milieu d’un silence qui semblait de plomb. Voici le dixième venu: nous sommes au complet, peut-on causer raison? Ne vous désolez pas trop de l’arrivée de deux intrus. Ils sont utiles et vous les attendiez. Ils ont devancé l’appel, voilà tout, et qu’importe? Ce n’est pas votre avis, Monsieur Comayrol? vous comptiez ici retirer tranquillement les marrons du feu. N’ayez pas peur. Chacun dans notre association profitera selon son intelligence. Votre discours m’a sincèrement intéressée. Je l’ai médité, je l’approuve… Seulement, pour que l’aîné de la famille tienne décemment la maison, il lui faut une femme. Vous manquiez de femme. Je vous apporte la femme.

Joulou laissa tomber sa tête sur la table que son front choqua lourdement et bruyamment. Personne ne répondit à l’exode de Marguerite.

– Je vous apporte la femme, poursuivit-elle d’un ton froid et posé. Chacun est ici pour soi, n’est-il pas vrai, avant d’y être pour tous? Vous avez trouvé dans la rue un portefeuille contenant des valeurs. Au lieu de le déposer chez le commissaire de police vous vous l’appropriez. C’est là un péché vulgaire, passible d’une peine insignifiante, et certes mon droit à l’association ne vient pas de ce que j’ai surpris le secret de cette fredaine. Il ne vient pas non plus de ce que je connais vaguement, très vaguement, les rouages d’une mystérieuse organisation qui va très haut et très bas, englobant dans son réseau la plupart des couches de notre formation sociale. Il vient d’un autre hasard. Je demeure au n° 39 du boulevard Montparnasse, ma cuisine a vue sur ce salon. Voici ce que j’ai pu remarquer ce soir et cette nuit. Je vous prie d’écouter attentivement, Monsieur Comayrol. L’étude Deban a soupé ici. Elle a quitté le cabaret au moment même où un jeune homme, dont j’ignore le nom, a été poignardé au coin de la rue Campagne et du boulevard…

– Est-ce que tu aurais le front?… rougit Comayrol.

– Je vous ai déjà défendu de me tutoyer, fit observer Marguerite qui le regardait bien en face. Jusqu’à voir, vous êtes un simple gratte-papier. Moi, quand je voudrai – Joulou est majeur -, je serai vicomtesse.

– C’est une charmante personne, dit M. Beaufils qui se versa un petit verre d’eau-de-vie. Elle s’exprime avec une étonnante aisance.

Le bon Jaffret se frottait les mains et murmurait:

– Submergé le Comayrol!

Letanneur écoutait. Le fretin de l’étude s’amusait comme au spectacle.

Marguerite reprit:

– Quant au front, j’en ai autant qu’il en faut, rien de plus, rien de moins. Je continue: la fenêtre de mon salon donne sur le boulevard. De sorte que j’ai pu voir, à la rigueur, l’attaque du jeune homme inconnu, lequel portait le costume de Buridan… qui manque dans votre collection. Messieurs, il y a de ces querelles de taverne qui ont une issue déplorable… et je crois bien me souvenir qu’au moment où vous quittiez le cabaret de la Tour de Nesle, vous aviez votre Buridan avec vous.

– Lancelot pourra témoigner… s’écria Comayrol.

– Mon bon, l’interrompit M. Beaufils, taisez-vous, vous n’êtes pas à la hauteur. Mademoiselle vous excusera, car elle est bon enfant, j’en suis sûr.

– Oh! fit Marguerite, bon garçon même!… Et quand je vais être votre chef de file, je donnerai une très jolie position à M. Comayrol, car je n’ai pas de rancune.

M. Beaufils ayant avancé son siège comme s’il prenait de l’importance, ce M. Beaufils, beaucoup d’importance.

Le roi Comayrol ne répliqua point, parce que M. Beaufils lui adressa un regard souriant mais dominateur.

Et pendant que M. Beaufils avançait son siège, Comayrol recula le sien en courbant la tête. La pièce tournait; les rôles changeaient.

X M. Beaufils

M. Beaufils ayant avancé son siège comme s’il prenait la présidence, dit avec aménité:

– Ma chère Demoiselle, veuillez, je vous en prie, nous découper votre vicomte. C’est le plat principal du présent festin…

Le vicomte de Marguerite n’avait pas bougé depuis que son front avait rebondi contre la table, et, certes, personne se s’occupait de lui.

– Mon vicomte, dit-elle, ne vaut peut-être pas Léon Malevoy, au point de vue de la figure et de l’intelligence, mais il est bien autrement vicomte! On n’en fait plus comme cela qu’en Bretagne, où les princes marchent dans des sabots et où les filles d’auberge ont deux fois plus de quartiers qu’il n’en faut pour entrer dans les plus nobles chapitres de la Souabe. Mon vicomte a été à la croisade cinq ou six fois. Il est Joulou, cousin de Porhot, et possède quelques droits à la duché de Bretagne par les Goëllo, juveigneurs de Dreux et comtes de Vertus; il est Plesguen, parent de Rieux, aîné de Rohan; il est Bréhut, descendance de Goulaine, mésallié aux Plantagenet d’Angleterre: une race de parvenus!… Tenez, savez-vous un peu de blason? Voilà nos dernières alliances!

Elle ôta de son doigt un beau jaspe gravé en creux et le tendit à M. Beaufils qui ne prit que sa main pour l’effleurer galamment de ses lèvres. C’était décidément un personnage, ce M. Beaufils, mais il ne savait pas le blason.

– Je vais donc vous déchiffrer moi-même l’écusson du comte actuel, notre père, reprit Marguerite. Il est parti d’un trait, coupé de deux; au premier d’azur aux trois épis d’or, en un trescheur d’hermines, qui est Joulou. Bretagne, au deuxième écartelé de Bretagne et de Rieux au troisième d’hermines plein, au franc-canton de sable, qui est Plesguen, au quatrième de gueules au soleil radiant d’or avec la légende: clarus ante claros qui est de Clare…

– De Clare! l’interrompirent à la fois M. Beaufils et Comayrol.

– Notre aïeule paternelle, poursuivit Marguerite, était la fille aînée de Robert Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare, création de Jacques II; marquis Clare et Fitz-Roy, comte Fitz-Roy, pour le peerage d’Écosse, baron Clare, Fitz-Roy et Jersey, au peerage du Royaume-Uni, grand d’Espagne de première classe et membre de l’Académie des Salamandres vertes de Bologne, A.M.D.G.

M. Beaufils et Comayrol avaient échangé un regard. Comayrol, qui s’était rapproché de M. Beaufils, lui dit à l’oreille:

– Tout cela est dans le dossier à l’étude. On jurerait qu’elle a appris sa leçon par cœur!

– A-t-elle pu tenir les papiers en main? demanda M. Beaufils, également à voix basse.

– Impossible! Le dossier de M. le duc est dans le propre secrétaire du patron, qui ne l’en a jamais sorti.

M. Beaufils adressa un salut souriant à Marguerite. Le rôle de ce Beaufils semblait grandir à mesure que celui du roi Comayrol s’effaçait et tombait.

– Mademoiselle, dit-il, non sans une petite pointe d’ironie, vous avez là un joli talent d’archiviste paléographe, et je vous en félicite de tout mon cœur.

– Il n’y a pas de quoi, répondit sérieusement Marguerite. J’ai été élevée dans un pensionnat où l’on apprenait toutes sortes de choses. Êtes-vous le maître ici, mon cher Monsieur?

– Nous sommes tous égaux, lança Comayrol avec une certaine emphase.

Les expéditionnaires et les surnuméraires lui surent gré de cette libérale déclaration, mais M. Beaufils cligna de l’œil en regardant Marguerite. C’était aussi une réponse.

Marguerite lui adressa un sourire.

– Venez çà, dit-elle. Avant de signer notre contrat, j’ai un renseignement à vous demander.

M. Beaufils se leva aussitôt, obéissant à son geste mignon que n’eût point désavoué une grande dame. Elle lui prit le bras. Ils se dirigèrent tous deux vers le cabinet dont la porte resta ouverte.

– Ah çà! dit Letanneur à demi-voix, la chose paraît se compliquer.

– Il faudra compter avec cette belle fille-là, répondit Comayrol qui réfléchissait. Beaufils m’étonne. Ça marchait si bien! ajouta-t-il avec un soupir.

– Je n’y vois plus goutte! gémit le bon Jaffret. C’est mystérieux comme une société secrète d’Allemagne!

Moynier, l’expéditionnaire, demanda:

– Saura-t-on le fin mot de s’en aller?

– Le fin mot, répliqua le roi Comayrol d’un air contraint, c’est qu’il nous manquait deux marionnettes pour faire un théâtre complet. Les deux marionnettes qui manquaient sont tombées du ciel ou montées de l’enfer, je ne sais trop lequel. La chose certaine, c’est que la troupe y est et qu’on va commencer la comédie. Au rideau!

On entendait Marguerite et M. Beaufils qui riaient dans le cabinet.

En ce moment, Joulou poussa un soupir de bœuf et crispa son poing autour d’un objet imaginaire, en murmurant des paroles sans suite.

– Est-il ivre ou fou, ce gros-là? murmura Letanneur. On dirait qu’il caresse un couteau.

Le bon Jaffret pensa tout haut:

– S’il y avait eu moyen de retirer ses fonds… Je n’aime pas les cachotteries quand ce n’est pas moi qui les fais.

Mais le fretin de l’étude Deban était d’un avis tout opposé. Il y avait là cinq jeunes gens prêts à se jeter tête baissée dans l’aventure, quelle qu’elle fût. Aucun d’eux n’était précisément un coquin pour le moment, aucun d’eux n’avait droit au titre d’honnête homme. L’étude Deban, nous n’avons pas pris la peine de le cacher, était une détestable école; – mais si un barème, quelconque faisait tout à coup le compte des gens qui, dans Paris, vont au hasard de la vie, sans principe ni soutien moral, prêts à tomber, selon les caprices de l’équilibre, du côté du mal ou du côté du bien, les pessimistes eux-mêmes auraient un quart d’heure d’étonnement effrayé.

Ajoutons que les gens qui composent la grande armée des affaires ne deviennent positifs qu’après le succès. Il n’y a rien de si romanesque au début qu’un conscrit des chiffres, des contrats ou de la chicane. Le rêve de ces poètes griffus n’est pas gracieux, mais il est fou. Ce qu’on appelle vulgairement le «plomb dans la tête», c’est l’argent dans le sac. Avant d’avoir l’argent qui est son âme, l’homme d’argent n’a peur de rien. Plus la rivière est trouble, mieux il a le besoin d’y plonger.

Chaque mot prononcé depuis qu’il était question de «l’affaire Beaufils», chaque incident survenu semblait remuer à plaisir le fond de la rivière. Au-delà de ces brouillards, la jeunesse Deban devinait un horizon d’or: – cet immense inconnu, cette société révoltée, cette commandite des corsaires que tous les déclassés entrevoient dans leurs songes – et qui existe peut-être.

Au moment où Marguerite de Bourgogne quittait le salon, elle pesa sur le bras de M. Beaufils, toujours galant, qui lui dit, en passant le seuil du cabinet:

– Entièrement à vos ordres, chère Demoiselle.

Marguerite s’arrêta et baissa la voix tout naturellement, pour demander:

– Mon cher Monsieur, qui trompe-t-on ici?

M. Beaufils éclata de rire franchement.

– Mais, tout le monde, répliqua-t-il, et personne.

– Oh! parlons net, s’il vous plaît! l’interrompit-elle presque sévèrement.

Puis montrant tout à coup le sourire de ses dents perlées, elle ajouta:

– Pensez donc! Je suis pressée. J’ai vingt ans sonnés.

– Vous êtes adorablement belle! murmura M. Beaufils.

– Comment vous appelez-vous? interrogea Marguerite.

– Mais, ma chère Demoiselle, vous avez entendu mon nom…

– Bien, bien, Monsieur Beaufils, je sais… comment vous appelez-vous?

L’employé de la maison Lecoq baissa les yeux sous son regard brillant et froid.

– J’ai beaucoup voyagé, poursuivit-elle. Il y avait à Bordeaux un commis voyageur pour les coffres-forts à défense et à secret de la maison Berthier et Cie, qui avait un faux air de vous…

– Un faux air… répéta Beaufils dont le sourire devint forcé.

– Je l’entendis nommer une fois, par un brave gaillard qui avait eu des malheurs… et qui sortait un peu de prison…

– Peste, chère Demoiselle, fit l’employé de la maison Lecoq, vous fréquentiez une société mêlée, à Bordeaux!

– Oui, cher Monsieur. Je vais et je viens, cherchant toujours ma voie, et je la trouverai. Ce n’est pas à la salle des croisades que j’ai rencontré mon vicomte, qui a les armes de Clare dans son écusson.

– Est-ce que vous savez quelque chose de particulier sur M. le duc de Clare? demanda vivement Beaufils.

– Peut-être bien. Un vrai grand seigneur, celui-là, par exemple! Une fortune comme on n’en voit plus. La théorie de ce bavard de Comayrol a du bon. Il faudrait une fortune pareille à l’aîné de notre famille. Mais ne nous égarons pas. Le brave gaillard qui sortait un peu de prison, là-bas, à Bordeaux, vous donnait un sobriquet bizarre: il vous appelait Toulonnais-l’Amitié…

Elle guettait un tressaillement du bras de son cavalier; mais M. Beaufils ne broncha pas. Il avait eu le temps de se remettre.

– Vous ne trouvez pas ce nom-là drôle? reprit Marguerite. Ce Toulonnais-l’Amitié, quand on l’appela ainsi, ne perdit pas plus que vous son sourire. Ce doit être un garçon très fort. Mais il fit l’aumône au brave gaillard en lui disant: «Tu es brûlé ici, ami Piquepuce. Grimpe sur l’impériale de la diligence et laisse-toi rouler jusqu’à Paris. Va, bonhomme!»

– C’est encore un très drôle de nom que Piquepuce, fit observer M. Beaufils.

– Très drôle. Ils en ont comme cela. Comment vous appelez-vous?

– Toulonnais-l’Amitié, si vous voulez, répondit M. Beaufils d’un ton grave.

– Non, dit Marguerite, je ne veux pas. Je vous connais, cher Monsieur. Vous êtes M. Lecoq en personne, le grand M. Lecoq!

M. Beaufils mit un doigt sur ses lèvres.

– Comment savez-vous cela? demanda-t-il doucement.

– À l’automne, vous m’avez vendu, moyennant trois louis, ce qu’il fallait de renseignements pour me venger de ma meilleure amie.

Pour la seconde fois M. Beaufils éclata de rire.

– Riez aussi, ordonna-t-il. C’est dans le rôle.

Marguerite obéit bruyamment.

– Vous me plaisez, dit M. Beaufils, mais là, en grand, vous avez joué gros jeu, vous gagnerez… à moins qu’il ne vous prenne envie de me tenir tête, auquel cas, bonsoir les voisins!… Sommes-nous une paire d’amis, Bébelle?

– Oui, répliqua Marguerite, nous sommes une paire d’amis… à moins qu’il ne vous prenne envie de me contrecarrer, auquel cas, bonsoir les voisins!

M. Beaufils lui planta sans façon deux gros baisers sur les yeux.

– Bébelle! murmura-t-il. On ne menace pas papa!… Rentrons, ton affaire est faite.

Elle le retint par le bras au moment où il allait repasser le seuil du salon.

– Un mot encore, dit-elle. Qu’y a-t-il derrière le bavardage de ce Comayrol?

M. Beaufils répondit:

– Un titre de duc, la pairie et trois cent mille livres de rentes… Il fera jour demain et nous causerons à notre aise.

– Bonhomme, dit-il au roi Comayrol dès qu’il eut franchi la porte du cabinet, fais ranger ma chiourme et qu’on présente les armes. Il ne s’agit plus de badiner. Tous ces agneaux-là en savent trop long désormais pour qu’on ne les tienne pas solidement liés par la patte!

L’étude Deban tout entière ouvrit de grands yeux, et ce fut comme dans le conte villageois, où quelques pauvres diables, enhardis par la chopine, s’avisent d’évoquer le diable, sans trop d’espoir de le voir venir.

Quand le diable paraît, tout le monde a la chair de poule.

Il semblait que tout le monde vît ce M. Beaufils pour la première fois.

– Vous avez de la chance, mes petits, reprit-il. Vous voilà constitués en loge du second degré sans peine ni soins, ni mise de fonds. Vous êtes les associés d’une maison qui prêterait de l’argent au roi, si elle voulait. Mais pas si sotte! Vos sous viennent de se changer en francs, par l’opération du Saint-Esprit, et demain vos francs seront des pistoles. Est-ce gentil, cela? On ne vous impose pas d’épreuves; vous êtes l’étude Deban, ça suffit. On ne vous demande pas de serments; Mlle Marguerite vient de vous dire comme quoi vous avez une corde au cou… Elle sera de soie et d’or, mes chérubins, votre corde, mais elle pendra toujours à ce balcon. Là-haut, d’où l’on a vu le Buridan tomber dans son sang… Tais-toi, Comayrol: tu vas dire un enfantillage!… Vous êtes innocents comme des nouveau-nés; qui en doute? J’étais là tout comme vous… mais il y a un coupable, pas vrai? Ces choses-là, ça ne se fait pas tout seul… Eh bien! partez de ce principe que le coupable ne viendra jamais réclamer sa prime devant le juge de paix… et soyez sages!

L’auditoire était effrayé mais content. C’était, en définitive, un peuple d’aventuriers. Ils avaient évoqué le diable. Le diable était là.

Seul, peut-être, le bon Jaffret s’en fût allé, si l’on avait ouvert les portes. Encore serait-il revenu.

Le diable parlait haut. Ce sont les bons diables, il avait du succès. Personne ne protesta contre cette corde métaphorique que chacun avait au cou. Il y a corde et corde, La Fontaine l’a dit, lui qui s’y connaissait: un chien sachant vivre se vante de son collier.

M. Beaufils reprit, après avoir jeté sur son auditoire un regard satisfait:

– Comayrol, mon vieux, tu conserves la place de premier clerc, sauvegardons les positions acquises. Seulement je te mets aux ordres immédiats de Madame la vicomtesse. Si tu te sens plus fort qu’elle, tu lui monteras sur la tête à la longue, mais prends garde! C’est un joli sujet. Amène le portefeuille!

À ces mots «Madame la vicomtesse» Joulou, qui semblait une masse inerte, avait fait un vague mouvement.

Marguerite le regardait d’un air inquiet.

Comayrol donna le portefeuille. M. Beaufils le tendit à Marguerite en disant avec gravité:

– Le Père n’a besoin de personne en thèse générale. Il tient dans sa manche des gens qui sont véritablement au-dessus du niveau. Cependant, des vides peuvent se produire parmi les frères, et nous sommes tous mortels. Il se trouve que le Père est bien aise de recruter un gentilhomme pour une opération magnifique qui est semée déjà, levée, sarclée, et qui va mûrissant. L’opération sera ultérieurement expliquée. Vicomtesse Joulou, voulez-vous être la bergère de cet aimable troupeau qui est, je suppose, l’entourage et la clientèle de notre gentilhomme; voulez-vous tenir l’enjeu d’une grande partie?

Au moment où Marguerite ouvrait la bouche pour répondre, Joulou redressa son front morne où la sueur froide collait ses cheveux. Il fixa ses yeux sur M. Beaufils et lui dit:

– Vous, taisez-vous! Je vous défends de prononcer le nom de mon père!

Tout le monde ici connaissait «la Brute» de Marguerite Sadoulas, et personne ne s’attendait à cet incident.

Marguerite, pâle, les dents serrées, darda sur son esclave un regard tout envenimé de mépris et de haine.

– Qu’est-ce que tu as dit! s’écria-t-elle comme on menace les enfants. Répète donc!

– J’ai dit ma manière de voir, répliqua Joulou, qui abrita son regard, indécis déjà, derrière ses gros sourcils blonds. Tu ne me fais pas peur. Personne ne me fait peur!

M. Beaufils se mit à cheval sur une chaise retournée et posa son menton contre le dossier, examinant tour à tour Marguerite et sa brute. Comayrol, qui était vaguement de l’opposition, eut un sourire narquois. Les autres attendaient, curieux ou troublés.

Marguerite appuya ses deux mains sur les épaules de Joulou. Elle était muette à force de colère.

– Ton père est un mendiant, balbutia-t-elle enfin, affolée par la rage. Ta mère…

Elle n’acheva pas. Joulou se leva droit comme un I et lui dit avec un sang-froid terrible:

– Veux-tu que je t’assomme!

– Diable! diable! murmura M. Beaufils, cela se présentait mieux tout à l’heure. Il y a des difficultés entre les jeunes et nobles époux… Rien de fait, si la minette n’est pas vicomtesse!

Joulou avait les veines gonflées, et sa large main planait sur la tête de Marguerite qui le défiait d’un regard farouche.

– Tableau! ricana Letanneur.

Comayrol dit:

– La brute a du sang dans les veines!

– Dans les veines… et ailleurs! prononça la voix de Marguerite. Je pourrais dire où il a du sang!

– Oh! là-dessus, répliqua Joulou avec fatigue, en laissant tomber sa main le long de son flanc, tu peux parler tant que tu voudras, ma fille. Je ne tiens pas à vivre, maintenant que je ne vais plus dormir tranquille.

Il allait poursuivre et chacun écoutait avidement. Marguerite lui mit la main sur la bouche.

Joulou baisa le dedans de cette main et une larme vint à ses yeux. Il chancela; Marguerite le soutint et lui glissa à l’oreille:

– Tu ne sais pas ce que tu refuses, mon pauvre Chrétien!

– C’est vrai! dit Joulou doucement et lentement. Je ne sais jamais. Si j’avais su, serais-je ici? Tu m’as éveillé en montrant cette bague, ma fille, et en disant ce qui est gravé dessus. Tu sais, toi! tu sais tout! Pendant que tu parlais, j’ai vu l’écusson qui est au-dessus du buffet, là-bas, dans la salle à manger de notre maison. J’ai vu le bonhomme et la bonne femme et les deux sœurs. Ils ont parlé de moi, hier soir, en soupant, parce que c’était fête. Le jour n’est pas loin, désormais, n’est-ce pas? La nuit a été bien longue, mais elle finira comme les autres nuits. À six heures, la messe sonnera. Ils iront tous, aussi bien l’homme que les trois femmes, car c’est l’ancien temps qui vit encore chez nous. Ils iront pour les Cendres. La mère en prendra deux fois, une fois pour elle, une fois pour celui qui est à Paris et qui oublie. On l’appelle la brute à Paris, là-bas on lui dirait: «Mon fils, mais il aime mieux Paris. Pourquoi? Il ne sait pas, il ne sait rien. Il est le domestique de celle fille-là. Il est la brute. Il fait tout ce qu’on lui dit de faire, tout!…» Mais pourquoi a-t-elle parlé des armoiries? Je lui donnerai tout ce qu’elle voudra. Ce que j’ai, ce que je n’ai pas, ce n’est pas son domestique que je suis, c’est son chien… Mais le nom de la bonne femme, écoutez, ce serait péché. Je ne veux pas qu’elle le porte. Jamais! jamais!

Il remit sa tête entre ses mains. Marguerite fit un geste qui fut compris de tout le monde. M. Beaufils se leva aussitôt, disant:

– J’ai envie de me payer un petit tour de terrasse. On étouffe, ici.

Il prit le bras de Comayrol qui lui dit.

– Ces Bretons sont têtus. J’ai peine à croire qu’elle gagne la partie.

– Cette belle fille-là! riposta M. Beaufils, elle le mangerait tout cru, sans poivre, ni sel ni moutarde. Et toi avec!

En passant derrière Marguerite, il ajouta tout bas:

– C’est ce garçon-là qu’il nous faut et non pas un autre. Il est superbe! Enlevez-nous ça, trésor!

Marguerite ne se retourna pas.

– Que diable veulent-ils faire de cet idiot? demanda le bon Jaffret à Letanneur. Il a l’air de croire en Dieu!

Letanneur répondit:

– Je pense qu’ils veulent l’empailler pair de France.

Le fretin suivait. Les expéditionnaires et les clercs hors rang avaient la méditative fierté qui sied si bien aux conspirateurs. Moyner dit à Jaffret:

– Ma vieille, c’est comme ça qu’on bouleverse les sociétés civilisées!

Marguerite et Joulou étaient seuls.

Marguerite passa brusquement sa main dans les cheveux de Joulou qui frémirent et se hérissèrent.

– Laisse-moi, balbutia-t-il, c’est fini. Je veux m’en retourner chez nous.

– Chrétien, il y a là quelqu’un qui sait ce que tu as fait, dit tout bas Marguerite.

Joulou repartit:

– Tu mens! tu n’as rien dit! tu as trop peur de mourir!

Puis, il ajouta en se redressant:

– Moi, je n’ai pas peur!

Les doigts de la belle fille se crispaient dans ses cheveux. Il eut presque un sourire.

– C’est quand tu me fais mal que je t’aime! pensa-t-il tout haut.

– Tais-toi, dit-elle, essayant de donner à sa voix un accent plaintif. Tu m’as insultée devant tout le monde, tu me méprises!

Joulou répliqua:

– C’est vrai: je te méprise!

Il avait les yeux baissés. Il ne vit pas l’éclair qui s’alluma dans les prunelles de Marguerite.

Les lueurs vagues qui précèdent le jour dessinaient en gris les carreaux chargés de givre. La fenêtre entrouverte laissait passer les premiers bruits du matin. La ville ne s’éveille pas, à cette heure, le mercredi des Cendres: elle va se coucher. On entendait les chants rauques du plaisir qui n’en peut plus.

Sur la terrasse, on parlait de la descente de la Courtille qui devait commencer. La descente de la Courtille était encore à la mode. Chose surprenante! Paris laisse mourir tour à tour, toutes ses absurdités adorées comme si c’étaient de bonnes choses.

Marguerite prit une chaise et s’assit auprès de Joulou. Il y eut peu de paroles échangées. Un instant, Joulou gémit et pleura. Ceux de la terrasse riaient bien un peu en regardant à travers les carreaux.

Marguerite, au contraire, menaçait ou souriait.

Il y eut un instant où M. Beaufils, arrêté devant la fenêtre, dit avec admiration:

– Elle est belle comme une diablesse, cette coquine-là!

Au bout de dix minutes, la tête orgueilleuse de Marguerite se tourna vers la croisée.

– Fait! annonça M. Beaufils. Allons-y!

Il rentra le premier et tout le monde après lui. Jaffret referma la croisée.

– Eh bien? interrogea Beaufils.

Marguerite baisa Joulou au front et répondit:

– Il est sage, mon pauvre Chrétien!

– Messieurs, criez bravo! dit Beaufils, votre fortune est faite!

Tout le monde battit des mains de confiance et cria: «Bravo! C’était froid.» Beaufils reprit:

– Demain soir, j’aurai l’avantage de vous recevoir à l’agence Lecoq. Ceux qui voudront rester à l’étude Deban resteront, les autres n’auront qu’à demander: j’ai ce qu’il faut à chacun.

– Même de l’argent? interrogea Letanneur.

– Surtout de l’argent, répondit M. Beaufils.

Cette fois on applaudit de bon cœur, et M. Beaufils put voir autour de lui un cercle de visages radieux.

– Cependant, reprit-il avec un reste d’hésitation, M. le vicomte n’a encore rien dit.

Joulou hésita. Ses yeux brûlaient au milieu de sa face livide.

– J’ai peut-être compris ce que vous voulez faire de moi, dit-il enfin d’une voix altérée. J’ai entendu, moi aussi, la chanson de Comayrol. Je vais être l’aîné d’une famille qui mangera ma chair et boira mon sang. C’est bien. Je suis majeur: j’ai le droit de signer tout, fût-ce un pacte avec Satan: je signe.

La tête haute et d’un grand geste, il tendit la main à Marguerite. Marguerite pressa cette main contre son cœur.

– C’est vrai qu’il est superbe! dit le roi Comayrol.

M. Beaufils glissa à l’oreille de Marguerite, par-derrière:

– Comme on se vengera de ce brutal! hein, trésor?

Puis il ajouta tout haut et d’un ton paternel:

– Mes enfants, je vous bénis. Allons-nous coucher. Nous avons fait de la bonne besogne.

En ce moment, une voix gaillarde et jeune chanta dans l’escalier.

– Ohé! l’étude Deban! cria-t-elle pendant qu’on frappait rondement à la porte.

– Léon Malevoy! dit Comayrol. Abondance de biens nuit!

M. Beaufils ordonna d’ouvrir et mit un doigt sur sa bouche. Léon était en habit de ville et portait sous son bras des épées entortillées dans un manteau.

– Deux témoins de bonne volonté, s’il vous plaît, dit-il. Bonjour, les vieux! Bonjour Marguerite. Le temps est magnifique. Avez-vous fini de souper? Nous allons déjeuner. Il y a un beau grand nigaud qui m’attend pour me tuer, derrière le cimetière Montparnasse, à deux pas d’ici, parce qu’il a trouvé sur le pied de mon lit le madras de cette fille-là.

Du doigt il montrait Marguerite en riant.

Autour de ces paroles un grand silence se fit. Marguerite restait immobile comme une statue. Joulou se leva. Il y avait dans ses yeux une fierté farouche et je ne sais quelle lugubre joie.

– Monsieur Léon de Malevoy, prononça-t-il lentement, l’homme qui devait vous attendre derrière le cimetière Montparnasse est mort; il avait insulté ma femme, je l’ai tué, comme je vais vous tuer, Monsieur Léon de Malevoy, parce que vous venez d’insulter ma femme!

Il y eut un frémissement parmi les assistants. M. Beaufils cligna de l’œil en regardant Marguerite qui devint plus livide qu’un cadavre.

– Sois tranquille, toi, reprit Joulou, qui semblait grandir. Si je suis à tous ceux qui sont ici, tout ceux qui sont ici m’appartiennent, excepté M. Léon de Malevoy, un noble et brave jeune homme. Rentre chez toi. Nous allons partir six: deux combattants et quatre témoins. Les choses iront comme il convient entre gens de cœur. De ce qu’il a vu, entendu ou supposé ce matin, M. Léon de Malevoy ne parlera jamais à personne!

XI Bon-Secours

L’ordre des sœurs de Bon-Secours, comme chacun le sait, n’est pas institué pour recevoir les malades, mais bien pour les soigner à domicile. Ce fut la proximité de la rue Notre-Dame-des-Champs et la charitable réputation des bonnes dames qui firent naître chez l’officier de paix l’idée de frapper à leur porte. En arrivant au seuil de la maison, un regard jeté sur le costume du mort lui donna à réfléchir. Il se dit que ce serait un scandale inutile et qu’il n’y avait point décence à introduire dans ce couvent, qui n’était pas un hôpital, le cadavre d’un pauvre jeune garçon dont le linceul était un déguisement de carnaval. Il hésita. L’étudiant en médecine consulté déclara que le Buridan était mort et bien mort. Dans le cortège, les uns goguenardaient, se représentant les bonnes sœurs, mises tout à coup en présence du héros de la Tour de Nesle, les autres, les femmes surtout, s’impatientaient et disaient:

– Ne voilà-t-il pas un grand malheur de secouer un peu ces fainéantes! Les dames qui voyagent dans Paris les nuits de mardi gras sont douées d’un excellent cœur, comme toutes les dames; mais, selon leur propre façon de se juger elles-mêmes, «elles ne sont pas bigotes», ce qui leur enlève un peu du respect que chacun doit aux choses respectables. La charité se venge d’elles en s’agenouillant, les mains jointes et les yeux au ciel, au chevet du lit banal où trop souvent elles viennent mourir.

Car il y a un lien étrange entre la couche triste de l’hospice et les joyeuses nuits du carnaval.

L’officier de paix par manière d’acquit, peut-être, entrouvrit le pourpoint de Buridan et lui tâta le cœur. Le cœur battait encore.

Et le marteau soulevé heurta violemment la porte.

– Ma sœur, dit l’officier de paix, déclinant sa qualité à la tourière, voici un jeune homme, presque un enfant, qui va mourir. Si son corps est perdu, aidez-nous à sauver son âme.

L’officier de paix s’excusa depuis, à son café, disant: «Il faut parler à chacun son langage. C’était un Alcibiade. Il a dû faire son chemin.»

La sœur tourière ouvrit le parloir, où notre pauvre beau Roland fut déposé sur un matelas. On éveilla deux sœurs. J’ai entendu un homme d’esprit qui disait, en parlant d’un praticien illustre: «J’aurais presque autant confiance en lui qu’en un garde-malade!» C’était, en effet, beaucoup dire, et l’illustre praticien remercia, confessant qu’il avait rarement reçu un meilleur éloge.

Dès ce moment, Roland était en bonnes mains. Il fut soigné en conscience et comme il faut.

L’officier de paix descendit faire son rapport à la préfecture; les curieux s’en allèrent à leurs guinguettes respectives, emmenant les voyageuses, qui trouvèrent là l’occasion de nouer des amitiés solides, devant durer jusqu’au lendemain matin.

Tourot, ancien amant de Mme Théodore, fut mis au violon. L’étudiant en médecine, rentré au sein de sa famille, accusa l’autorité de lui avoir enlevé son premier mort.

Le lendemain, le docteur Récamier vint, ce cher et souriant médecin des marquises, ce sceptique doux, à la fois voltairien et dévot, ce savant ami de la routine qui faisait des cornes à Esculape et que la foule cherchait précisément à cause de cette feinte bonhomie qu’il mettait à proclamer son impuissance. Aimez-vous les prêtres qui ne croient pas en Dieu? Le docteur Récamier disait avec le charmant esprit qu’il avait: «Tenez-vous les pieds chauds, l’intestin libre, la tête froide, et moquez-vous de la Faculté!»

Traduction scientifique: «Portez-vous bien et vous ne serez pas malade.» Ce sont de fortes choses qui réussissent chez nous. Londres se fâcherait.

Le docteur Récamier vint un peu tard, il ne venait jamais de bonne heure. Il avait tant de marquises! Ayant examiné le mort de l’étudiant, il fut d’avis que ce malheureux Buridan avait reçu en pleine poitrine, un peu à droite, sous le sein, une énorme blessure, produite par un instrument tranchant et piquant. Il eut la bonté d’indiquer un chirurgien, lequel arriva au galop de chasse, parce qu’il avait peu de marquises. Chez la princesse où le docteur déjeuna, il fut question de cela, et ces dames se décidèrent enfin à envoyer louer une loge à la Porte-Saint -Martin, pour voir La Tour de Nesle.

Le chirurgien trouva le pansement, opéré par les sœurs de Bon-Secours, miraculeusement bien fait. Il le modifia néanmoins du tout au tout. Il n’y a que les paours [2] pour critiquer un traitement au lit du malade. Seulement on a sa méthode.

Roland était en vie. Il restait dans la position où on l’avait couché sur un lit, fait dans le parloir même. Il respirait d’un souffle intermittent et si faible, que chaque soupir exhalé de ses lèvres blanches semblait devoir être le dernier. Sans donner aucun espoir, le chirurgien avait déclaré que le moindre mouvement occasionnerait la mort immédiate.

Nous disons espoir, quoique Roland n’eût point d’amis parmi ceux qui entouraient son lit d’agonie. Le bienfait attache surtout le bienfaiteur: admirable côté de la nature humaine. Les sœurs de Bon-Secours avaient enfreint la règle de leur maison, et la présence d’un mourant, dans leur parloir, était un embarras plus grand que ne le peuvent juger ceux qui ne connaissent point les inexorables régularités de la vie conventuelle. Il y avait eu, en haut, dans le sénat des dignitaires, une discussion grave au sujet de cette infraction à la règle et des inconvénients qu’elle devait produire. Les deux bonnes sœurs qui avaient pansé et veillé Roland l’aimaient déjà; il était leur protégé; elles avaient combattu pour lui.

Les inconvénients et les embarras étaient de plusieurs sortes. À onze heures du matin, ce jour-là, il y eut descente de justice et de police à la maison de Bon-Secours. Personne ne chérit bien tendrement ces visites de la loi. Nous n’avons pas besoin de dire que tout interrogatoire était impossible. Roland, suspendu par un fil au plus extrême rebord de la vie, n’avait probablement pas la faculté d’entendre, encore moins celle de parler. L’opinion formelle du chirurgien était que toute connaissance lui manquait.

L’enquête se poursuivant ailleurs, à l’aide d’éléments tout à fait insuffisants, puisque le pauvre chiffonnier Tourot était, jusqu’à voir, le principal témoin, les gens de justice se bornèrent au rapport du chirurgien et à la visite des vêtements.

Les vêtements du mourant étaient muets comme lui-même. Ses poches ne contenaient rien, sinon un chiffon de papier sur lequel on put lire, écrite au crayon, cette série de noms: Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare.

On se souvient que Roland, avant de partir pour sa visite à l’étude Deban, avait écrit ces noms sous la dictée de sa mère, en guise de memento.

La justice emporta le papier. Ce fut son seul butin. Elle promit de revenir.

C’était peu pour elle, ce papier chargé d’un nom qui ne se rapportait même pas exactement à la marque du linge du blessé. Le linge était marqué d’un R seulement: mais, parfois, les investigations de la justice commencent avec des indices plus vagues encore.

Ce fut, au contraire, beaucoup pour la maison des dames de Bon-Secours, qui entra décidément en émoi. Le chiffon de papier y fit une énorme sensation.

Il y avait là, au couvent, une vieille, une très vieille religieuse que la communauté tout entière entourait d’un respect profond. Elle se nommait la mère Françoise d’Assise en religion. Dans le monde, autrefois, elle avait porté le nom d’une noble et puissante famille, établie en France après l’expulsion du roi Jacques d’Angleterre. Les Clare-Fitz-Roy avaient suivi le monarque détrôné. On supposait qu’il y avait à cela des raisons qui ne se rapportaient pas à la politique. La chronique de la cour de Londres, donnait, en effet, à cette famille une origine royale, que son nom de Fitz-Roy semblait confirmer pleinement.

Le second prétendant, le chevaleresque et malheureux chevalier de Saint-Georges, s’était uni par un mariage secret à une fille de cette maison qui fournit deux vaillants capitaines à l’armée française, sous Louis XV, un compagnon à La Fayette dans la guerre de l’Indépendance américaine, et plus tard, pendant la Révolution, deux soldats encore, deux intrépides champions qui combattirent, malheureusement, sous des drapeaux opposés.

La mère Françoise d’Assise avait dans ses veines le sang des rois. Elle avait porté pendant sa jeunesse courte et brillante le nom de Stuart et le nom de Clare.

Deux fois par an, une fois l’été, une fois l’hiver, un équipage à quatre chevaux, timbré à cet écusson que Marguerite Sadoulas nous blasonnait naguère: d’azur au soleil radiant d’or avec la légende «clarus ante claros», s’arrêtait devant le seuil austère de la maison de Bon-Secours. Un homme de rare élégance et de grande mine en descendait, tenant par la main une petite fille très pâle, aux yeux hardis, que les bonnes religieuses trouvaient laide. On ne sait jamais avec ces petites filles: celles qui doivent être complètement belles se font en quelque sorte avec peine comme tous les chefs-d’œuvre.

– L’enfant a une paire d’yeux, disait la sœur portière, et c’est tout! Cela suffit. Vous avez vu l’étrange et mystérieux travail des pleines lunes de l’été, qui mangent les nuages, selon l’expression des marins. Ces lunes se lèvent dans la brume; à peine ont-elles émergé au-dessus de l’horizon, qu’une tumultueuse conspiration de nuées les aveugle et les noie. Mauvais temps! vilain ciel! La nuit est condamnée. Pas du tout. À mesure que ce lumineux regard du firmament monte en prenant de la puissance, les nuages étonnés se déchirent, troués par la mitraille de ses rayons. Le ciel sourit, la terre et la mer s’égayent. Il semblerait qu’une immense haleine a mouillé d’abord le cristal de ce disque, comme on essuie une glace, afin que viennent mieux s’y mirer les lointaines splendeurs du soleil. Voyez, l’œuvre féerique est achevée. Il n’y a plus là-haut qu’une vaste coupole d’azur où les dernières vapeurs argentent leurs flocons avant de s’évanouir.

Cela suffit. La paire d’yeux mange la laideur qui était le travail, l’enfantement même de la durable et fière beauté. Le rayon perce la nuée, affirmant le limpide avènement de son règne à la face de la terre et du ciel.

L’équipage à quatre chevaux était, comme son maître, élégant, riche, noble surtout, et vous n’eussiez pas trouvé dans tout Paris un brelan carré d’orgueilleux pur-sang, comparable à l’attelage de M. le duc de Clare.

M. le duc avait soixante ans, Il appartenait bien un peu à cette catégorie des lions empaillés qui se gardent eux-mêmes comme une conserve bien faite; mais cette catégorie, comme toutes les autres, a ses couches. Le grotesque est par-bas, la comédie au milieu; tout en haut, il y a les majestés de la perfection. M. le duc était à plusieurs coudées au-dessus de ce «tout en haut». Il planait. Le procédé vulgaire disparaissait, laissant voir seulement le résultat triomphant: une figure hautaine et jeune encore, une bouche arquée fermement, un front magistral, mais sans rides sous la neige bouclée d’une admirable chevelure blanche.

Car, nous autres conteurs, nous avons çà et là quelques audaces, mais nous ne pouvons pousser l’effronterie jusqu’à teindre les cheveux d’un homme qui se respecte.

M. le duc appelait sa petite-fille Nita. Je ne sais si vous aimez ce nom. Il est presque latin et parle vaguement d’étincelles.

Au moment où M. le duc entrait dans le parloir, la sœur tourière ouvrait à Nita la porte des jardins et lui disait:

– Princesse, amusez-vous bien, mon ange.

Elle ajoutait, il est vrai, tout au fond de ses coiffes:

– Vanité des vanités!

Laide ou belle, cette petite était princesse. La maison de Clare avait marché depuis le temps où ses armoiries entraient, par alliance, dans l’écusson campagnard de Joulou. Par héritage de sa mère, princesse médiatisée d’Eppstein, Nita avait droit au titre d’altesse.

Aussitôt la porte du jardin ouverte, elle s’élançait comme un petit chevreuil, et, Dieu du ciel! je ne suppose pas que sa principauté, cédée à l’Autriche, la gênât plus que de raison. Mais gare aux plates-bandes!

M. le duc faisait le signe de la croix en entrant dans le parloir, parce qu’il y avait un crucifix sur la table, au bout, devant le grand tableau représentant Notre-Dame-de-Bon-Secours. La sœur tourière disait: «Pardon, Monsieur le duc», et dérangeait un peu le troisième fauteuil, à droite, en entrant, toujours le même. Ce fauteuil était paillé, comme les autres. M. le duc s’y asseyait en disant:

– Ma sœur, je vous prie de vouloir bien prévenir Madame ma tante que je suis ici pour lui rendre mes respectueux devoirs.

C’était réglé. La sœur tourière s’inclinait et sortait. M. le duc attendait.

Bon moment pour observer une physionomie. M. le duc était évidemment plus qu’un gentilhomme, c’était, dans toute la force du terme, un grand seigneur et mieux que cela encore: un heureux, car vous eussiez trouvé en France peu de grands seigneurs, entourés d’un si complet ensemble de prospérités. On peut dire que ses titres de général de division et de pair de France étaient à peine au niveau de sa situation. Il était puissamment riche, et il était tout ce qu’on peut être. L’ambition, ce suprême refuge des années qui déclinent, ne lui offrait plus de prétextes à s’efforcer.

Aussi, à cet instant où nul regard n’était sur lui, le noble visage de M. le duc avait-il une expression d’ennui amer et découragé.

C’est en examinant de près un homme, parvenu au sommet des espérances humaines, que le vide apparaît effrayant et navrant.

Mais comme Nita bondissait dans les carrés, la princesse, la sauvage! et comme elle fourrageait!

Au bout d’un quart d’heure, montre à la main, la porte intérieure du parloir, qui était derrière le crucifix, s’ouvrait, et la supérieure, en propre personne, paraissait au seuil, disant:

– Monsieur le duc, voici notre chère mère Françoise d’Assise.

Le duc se levait et marchait vers le crucifix.

La supérieure s’effaçait. Une grande femme qui ressemblait vaguement au duc et à Nita, montrait sa longue figure blême au fond de ses coiffes, et s’arrêtait derrière la table, d’où elle disait:

– Monsieur mon neveu, je suis toujours contente de vous voir.

Sur ce mot, la supérieure se retirait. C’était réglé.

Le duc, debout, de l’autre côté de la table, demandait à la vieille religieuse des nouvelles de sa santé. La conversation allait, notée comme un papier de musique ou une conférence diplomatique dont les termes ont été pesés d’avance.

Au bout de dix autres minutes, toujours montre à la main, la vieille religieuse disait avec un soupir:

– Avant de vous quitter, Monsieur mon neveu, je désirerais savoir si vous n’avez point de nouvelles de votre frère aîné, mon neveu Raymond, duc de Clare, général de division au service de Bonaparte – de sa veuve, s’il est mort, comme je le crains, et de sa postérité?

– Aucune, répondait M. le duc tristement.

La porte d’entrée s’ouvrait alors, parce que la demi-heure s’achevait, et la sœur tourière ramenait Nita, qui était rouge de ses gambades dans le parterre. Nita allait un peu plus loin que son père, Elle tournait la table où était le crucifix et la vieille religieuse l’embrassait, après lui avoir donné une image de piété. C’était réglé.

Il y avait dans ce baiser beaucoup de respect de la part de l’enfant, beaucoup d’affection de la part de la recluse, qui adressait alors un signe d’adieu au duc et disait en repassant le seuil:

– Monsieur mon neveu, que Dieu soit avec vous. J’espère que, la prochaine fois, vous aurez des nouvelles de notre famille.

Ainsi était-ce chaque fois et jamais autrement. Puis les quatre chevaux descendaient en dansant le pavé de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour gagner la rue Saint-Dominique, où M. le duc avait son hôtel.

Par ce qui précède, on peut comprendre pourquoi le papier trouvé dans la poche du mourant, et portant, écrits au crayon, les divers noms patronymiques de M. le duc de Clare, avait produit une certaine émotion dans la maison de Bon-Secours.

L’émotion gagnant de proche en proche, arriva jusqu’à la cellule reculée où la mère Françoise d’Assise priait et tâchait d’oublier. Il y avait un an maintenant que la vieille religieuse n’était pas sortie de sa chambre. Elle n’avait pas reçu les deux dernières visites de M. le duc qui lui avait fait passer, chaque fois, un pli, contenant, avec l’assurance de son respect, cette laconique mention: «Aucune nouvelle.»

La cellule était toute nue et aurait pu convenir à un anachorète, mais le cœur humain a de bizarres replis. Dans la ruelle du lit sans rideaux, il y avait un riche cartouche d’émail, formant bénitier et encadrant l’écu en losange, particulier aux femmes, lequel écu était «d’or, au lion rampant de gueules, en un double trescheur fleuré, contrefleuré du même». La bannière des Stuarts! Du fond de sa solitude, la fille des rois tournait encore la tête pour regarder le passé où se dressait un trône.

Au-dessus du bénitier, on voyait une miniature pâlie et dont les couleurs avaient passé. Elle représentait un homme, jeune encore et très beau, portant le costume de général de division, tel qu’il était dans les dernières années de l’Empire. C’était l’original ou la copie du portrait qui ornait la pauvre cheminée de Madame Thérèse, la mère de notre Roland.

À part ces deux objets, les murs de la cellule étaient entièrement nus.

Chaque soir, avant de se coucher, la mère Françoise d’Assise contemplait l’écusson et le portrait. C’était comme le couronnement quotidien de sa prière.

Quand la sœur converse qui lui portait son repas, lui eut raconté l’aventure du parloir, elle ne répondit rien. La sœur converse pensa que tout était fini en elle, et que son grand âge ne comprenait plus.

Elle fut deux jours entiers sans prononcer une parole qui eût trait à cet incident. Le matin du troisième jour, elle dit à la sœur converse:

– Si le jeune homme n’est pas mort, il doit parler, maintenant.

– Le jeune homme n’est pas mort, et il ne parle pas, répondit la sœur, étonnée de cette question lucide et nette. La justice est venue trois fois précisément pour le faire parler.

– Ah! fit la mère Françoise d’Assise, la justice!

– Il est dans son lit, poursuivit la sœur, sans mouvement, sans voix, probablement sans connaissance. Je n’ai jamais vu un jeune homme si beau.

La vieille religieuse congédia la sœur converse. Dans la journée, elle manda son directeur et descendit à la chapelle. Son entrevue avec son père spirituel, qui était un jeune prêtre de la Compagnie de Jésus, fut longue. En sortant de la chapelle, au lieu de monter dans sa cellule, elle fit appeler la supérieure qui semblait être à ses ordres, et lui dit:

– Ma mère, je veux me rendre au parloir.

– Nous ne recevons plus au parloir, vénérable mère, repartit la supérieure, parce que le zèle imprudent de deux de nos sœurs y a placé un blessé qui ne pourrait subir le transport à l’hospice.

– C’est pour voir le blessé que je veux me rendre au parloir, répondit la vieille religieuse.

La supérieure, sans manifester son étonnement, lui offrit aussitôt l’appui de son bras.

C’était le cinquième jour depuis l’arrivée de Roland, qui était seul, gardé par une femme étrangère, car les sœurs de Bon-Secours avaient dû reprendre leurs pieux travaux. La garde était une pauvre veuve, chargée de famille et digne de tout intérêt, mais elle aimait dormir. Elle dormait, droite sur sa chaise, avec son chapelet entre ses doigts. L’entrée de la supérieure et de sa compagne ne la réveilla point.

Roland était couché sur le dos, les yeux fermés, la bouche entrouverte. Il n’y avait entre le blanc de sa joue et le blanc de la toile que l’opposition terne qui pourrait exister entre le marbre et le linge, si quelqu’un avait fantaisie de draper une statue dans un lit. Un souffle court et faible, qui agitait brusquement sa poitrine à des intervalles irréguliers, était le seul signe de vie qu’il donnât.

La mère Françoise d’Assise arrêta d’un geste la supérieure à quelques pas du seuil et marcha elle-même jusqu’au chevet. Elle était calme et froide comme toujours.

Quand elle fut tout près du lit, elle regarda, sans courber sa taille inflexible. Les années avaient passé sur ce corps, frêle en apparence, mais qui était d’acier, sans produire autre chose qu’une sorte de lente pétrification. L’âge la laissait intacte, et c’était avec ses yeux de cent ans qu’elle lisait dans son livre de prières.

Elle regarda longtemps – si longtemps que la supérieure étonnée prit un siège.

La supérieure, placée derrière elle, avait pu deviner seulement au mouvement de ses coudes qu’elle avait pris dans son sein un objet qui partageait avec le blessé son attention profonde.

Quand elle remit l’objet sous le revers de sa robe de bure, la supérieure put entendre un grand soupir.

La mère Françoise d’Assise remonta à sa cellule, sans mot dire et toujours appuyée au bras de la supérieure. Avant de franchir le seuil, elle murmura:

– Ma mère, je vous remercie. Si ce jeune homme vient à recouvrer l’usage de la parole, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit, je vous prie de me faire prévenir.

– Votre volonté sera faite, vénérable mère, répondit la supérieure.

La vieille religieuse fit un pas pour entrer, mais elle s’arrêta et dit encore:

– Ma mère, la bonté de Dieu peut m’accorder une grâce qui me tient fort au cœur. Je voudrais un Pater et un Ave pour moi, à la prière de ce soir.

– Vous l’aurez, vénérable mère.

– Soyez bénie, sœur supérieure, dit alors la vieille religieuse en changeant de ton et avec un geste de fière protection: je n’ai plus besoin de vous.

La supérieure croisa ses deux mains sur sa poitrine, salua respectueusement et se retira.

La mère Françoise d’Assise, ayant fermé la porte de sa cellule, plia ses deux genoux roidis avec effort et les mit sur le carreau nu. Elle pria. Quand son oraison fut achevée, elle tira de son sein l’objet que la supérieure n’avait pu voir. C’était la miniature, dont la place restait vide au-dessous du bénitier armorié.

La miniature reprit son lieu, après que la vieille religieuse l’eut effleurée de ses lèvres froides.

Puis elle ouvrit le petit meuble où étaient ses livres de dévotion, pour y prendre du papier, une plume et de l’encre. Elle s’assit. Elle écrivit d’une main lente et lourde, mais ferme encore:

«Monsieur mon neveu,

«Je désire vous voir demain, sans faute. Que Dieu soit avec vous.

«Rolande Stuart de Clare,

«en religion: Sœur Françoise d’Assise.»

Elle mit l’adresse:

«À Monsieur le général duc de Clare, pair de France, en son hôtel, à Paris.»

XII Le parloir

Le lendemain, la mère Françoise d’Assise attendit vainement. M. le duc de Clare, son neveu, ne vint point. Elle passa la journée entière dans une agitation inquiète; le long et morne sommeil de cette existence claustrale s’éveillait. C’était comme une résurrection troublée et fiévreuse; elle avait, la femme morte au monde depuis tant d’années, et séparée de la vie par un mur si épais de renoncement, elle avait des impatiences d’enfant, des désirs soudains, des colères, des caprices.

Elle descendit à la chapelle, deux fois; elle conféra avec son directeur qui la quitta pour se rendre à l’hôtel de Clare. Elle manda près d’elle le chirurgien qui soignait le jeune blessé et voulut entretenir la garde-malade.

Le chirurgien fut interrogé par elle sur la question de savoir s’il était possible que le blessé mourût sans recouvrer la parole. À de semblables demandes si ces Messieurs prenaient seulement la peine de répondre: «Nous n’en savons rien», que de temps épargné! Le chirurgien parla beaucoup et dit en somme que, si les muscles de la glotte ne recouvraient pas leur élasticité, le malade devait mourir muet; il ajouta que si lesdits muscles cessaient d’être paralysés, on verrait revenir la parole.

La mère Françoise d’Assise voulut savoir si les investigations de la justice, tout impuissantes qu’elles étaient, ne pouvaient pas nuire à la guérison du jeune inconnu. Le chirurgien sourit au mot guérison et prononça le mot: miracle. Sa réplique fut néanmoins affirmative, parce que, dit-il, nul ne pouvait savoir au juste si le malade entendait. Il cita même des cas de catalepsie traumatique nombreux et fort extraordinaires. La vieille religieuse, l’ayant congédié, écrivit au garde des sceaux, afin que les interrogatoires fussent supprimés. Ils le furent.

Après le chirurgien, vint le tour de la pauvre femme qui gardait notre Roland. Celle-ci fut sévèrement admonestée et promit de ne plus fermer l’œil pendant sa faction. Comme elle avait donné pour excuse sa misère et les soins de son ménage qui la forçaient de travailler aux heures du repos, la mère Françoise d’Assise lui remit de l’argent et une lettre de recommandation qui plaça du jour au lendemain son mari dans une position aisée. Du fond de sa cellule, elle pouvait beaucoup, d’autant plus peut-être qu’elle voulait rarement.

La garde-malade avait nom Marie Davot. La mère Françoise d’Assise lui ordonna de veiller incessamment sur le blessé, d’interroger à chaque instant son sommeil ou sa fièvre, d’épeler chaque mouvement de sa physionomie, de surprendre enfin sa première parole, s’il venait à parler. À quelque heure de la journée ou de la nuit que ce fût, la cellule, fermée à tous, devait s’ouvrir pour elle, Marie Davot, si elle avait un rapport à faire.

Pour dernier mot, la vieille religieuse dit:

– Ne vous inquiétez point de votre avenir, si vous accomplissez comme il faut votre devoir.

Ce soir-là, Marie Davot n’eut garde de s’endormir. Elle rêva tout éveillée de fortune faite.

Le confesseur, cependant, revint de l’hôtel de Clare avec l’explication du silence de M. le duc. M. le duc était à Rome depuis un mois avec la princesse Nita, sa fille. Il devait y passer l’hiver.

Rome était loin, en ce temps, surtout en hiver. La mère Françoise d’Assise témoigna le désir qu’un exprès fût dépêché à Rome. Une demi-heure après, l’estafette montait à cheval.

Ces diverses choses firent causer, Dieu sait comme, dans le couvent. Depuis la fondation de l’ordre, jamais pareille charade n’avait été proposée à la curiosité des bonnes sœurs. Les préoccupations étranges de la mère Françoise d’Assise n’apparaissaient pas aux habitantes du couvent comme à nous; un voile mystérieux restait entre elle et les regards; mais quelque chose transpirait et ce quelque chose suffisait amplement à mettre en danse les langues, d’avance émoustillées par ce fait: la présence du blessé dans le parloir.

C’était déjà tout un roman que l’existence de cette vieille princesse, morte au monde, ensevelie sous la bure et qu’on sentait, plus qu’on ne la voyait à l’intérieur du couvent. Elle vivait de pénitence, de prière et d’oubli, mais on la traitait comme une reine, et l’apparition périodique du carrosse ducal, attelé de quatre chevaux, était toujours un événement.

Or, voilà que cet antique mystère se mêlait tout à coup à un mystère nouveau. Qui était ce jeune homme? Quel lien le rattachait à cette grande race qui allait dépérissant et que le sexe du dernier enfant, la petite princesse Nita, condamnait fatalement à mourir?

Une fois l’exprès parti, la mère Françoise d’Assise retomba dans son apparente immobilité. Elle ne descendit point au parloir pendant la semaine qui suivit: seulement, chaque matin, la Davot venait lui faire son rapport. C’était encore ici quelque chose de bizarre: pour entendre ce rapport, la vieille religieuse venait au seuil de sa cellule, et la garde-malade restait dans le corridor.

Le dimanche soir, douzième jour après l’arrivée du blessé dans la nuit du mercredi des Cendres, une neuvaine fut commencée à la chapelle de la Vierge. La communauté tout entière reçut invitation d’y prendre part.

La veille, la garde-malade avait dit dans son rapport quotidien: «Ce matin, il a remué en dormant. Quand il s’est éveillé, ses yeux se sont ouverts, et son premier regard m’a fait croire qu’il allait parler. Mais quand il a vu que mes yeux étaient sur lui, sa prunelle s’est éteinte.»

La mère Françoise d’Assise resta un instant pensive. La Davot eut un louis. On lui dit: «Redoublez de surveillance.»

Dans la journée, le père jésuite rendit visite au blessé pour lui offrir les secours de la religion. Il le trouva, selon ses propres expressions, engraissé et plus frais. La blessure allait parfaitement bien et promettait une guérison prochaine. Mais autant eût valu parler à une pierre. Le malade ne donna aucun signe de sensibilité, il était sourd, aveugle et muet.

La mère Françoise d’Assise avait bien recommandé à la Davot de garder bouche close sur tout ce qui avait trait au blessé. Mais, le moyen? Un louis qu’on montre au travers d’un abondant et prolixe bavardage à la jaune jalousie des voisines vaut deux louis pour le moins.

La Davot parla et se vanta. Elle mit cent francs où il s’agissait d’une pistole. Le quartier, là-bas, est tranquille, mais provincial au plus haut degré. La rue de Vaugirard entra en émotion et se prit à causer avec la rue du Cherche-Midi qui fit signe à la rue de Sèvres: toutes longues et bonnes rues qui n’ont pas grand-chose à faire en dehors de leur salut. On babilla à la porte des innombrables couvents et chapelles, les bedeaux eurent des «renseignements». L’histoire du Buridan, beau comme l’amour et plus mystérieux que le célèbre inconnu des mélodrames, s’enfla, gagna, s’extravasa jusqu’à l’Odéon d’un côté, jusqu’à la Croix-Rouge de l’autre, et passa même les ponts en prenant tout droit la rue du Bac.

Voici cependant un fait singulier: Madame Thérèse, la mère de Roland, demeurait au n° 10 de la rue Sainte-Marguerite, en plein milieu de ce quartier, mis en émoi par l’aventure du Buridan. Nous savons comme elle adorait passionnément ce fils, son dernier bien; nous savons aussi quelle importance peut-être exagérée elle attachait au dépôt confié, les vingt billets de mille francs; comment ne donnait-elle point signe de vie?

Certes, la maladie et la pauvreté la faisaient bien impuissante, mais pourtant, elle n’était pas isolée au point de ne rien tenter en des circonstances si graves. Elle avait à tout le moins la voisine, Mme Marcelin, et le docteur Abel Lenoir, dont le généreux intérêt s’était traduit autrement que par des paroles.

La perte d’un fils bien-aimé est un de ces événements qui galvanisent la paralysie elle-même, et la mère de Roland avait toute sa raison. Avertie par la rumeur publique, qui bourdonnait tout autour d’elle, mise sur la voie par cette circonstance du costume, un des traits distinctifs de l’anecdote incessamment et partout répétée, comment Madame Thérèse pouvait-elle rester dans cette inaction et garder ce silence? Ici, le premier venu peut servir de messager; la police ne manque à personne et l’affaire en était arrivée à ce point que les passants du trottoir en savaient aussi long que le commissaire.

Nous avons soulevé cette question à laquelle il sera répondu, parce qu’elle explique la conduite de Roland et qu’elle donne la clef de l’énigme posée par lui à la science de son chirurgien, Roland, depuis plusieurs jours déjà, jouait la comédie.

Il avait été blessé horriblement. La dague de Joulou avait pénétré à de telles profondeurs et ravagé la région péricardiaque selon une ligne si dangereuse qu’il y avait eu, au premier moment, cent à parier contre un pour la mort immédiate. Jusqu’ici, rien que de vrai. Pendant plus d’une semaine, la vie était restée en lui à l’état de somnolente végétation. Dans cette période, le moindre effort, venant troubler la nature au moment où elle renouait avec lenteur la série des fibres rompues, eût été mortel. Le chirurgien avait raison; ils ont toujours raison quand ils ordonnent ce repos et ce silence qui favorisent l’admirable travail du principe vital, luttant contre la destruction.

Les investigations de la justice avaient eu lieu réellement à une heure où le blessé ne pouvait ni répondre ni même entendre.

Mais, depuis plusieurs jours déjà, la Davot l’avait presque deviné, le blessé voyait, entendait, vivait dans toute la force du terme. S’il l’eût voulu, il aurait pu soutenir un interrogatoire.

Il ne voulait pas.

Une nuit que la Davot veillait consciencieusement, lisant un roman de Paul de Kock, demi-caché sous un livre de prières, Roland sortit de son lourd sommeil. Ce fut comme une naissance. La pensée lui revint lentement et confusément.

À ce premier instant, il n’aurait pu ni parler ni remuer.

Le roman était très gai, il faut le croire. De temps en temps, la garde riait toute seule et de bon cœur. Roland avait soif dans sa gorge et peur dans son cerveau.

Une peur vague qui se traduisit par le nom de sa mère, lequel monta de son cœur endolori jusqu’à ses lèvres muettes.

Ce nom suffit à lui raconter sa propre histoire. Il revit, comme un rêve, les événements de la dernière nuit du carnaval. La beauté de Marguerite passa devant ses yeux, pareille à un grand éblouissement, il eut la saveur de cette voluptueuse et terrible entrevue, puis l’angoisse du dénouement inattendu, puis encore, sa plaie le blessa: le couteau y rentrait. Il s’endormit, brisé de lassitude.

Il n’y avait pas eu place encore pour la pensée de jouer un rôle. Cette pensée vint le lendemain parce que la première parole qu’il entendit mentionna un message du parquet, demandant s’il était possible de reprendre les interrogatoires. L’instruction criminelle languissait lamentablement, et l’on avait grande impatience, au palais, d’entendre la déposition de la victime. En écoutant cela, Roland sentit renaître sa frayeur de la veille, mais elle prenait un corps et une signification. Cette frayeur, c’était la pensée même de sa mère.

Il avait tout compris, en masse, sans avoir souci des détails. Il était dans un asile, peu importait lequel, et la justice l’y gardait sous sa main comme une pièce du procès intenté à l’homme qui l’avait poignardé. Il vit sa pauvre bonne mère toute pâle sur le lit où elle souffrait. L’idée de fuir naquit aussitôt en lui, l’idée de fuir ou de mourir.

Ce fut précis et solide comme si cette conclusion eût été le résultat d’un long travail mental. Sa mère! la justice! Du choc de ces deux notions, la volonté de fuir jaillit impétueusement, impérieusement aussi. Sa mère était si noble et si fière au fond de son malheur! La justice, conscience des peuples, parle si haut et touche si cruellement ceux-là même qu’elle prétend protéger ou venger!

On lui a choisi un symbole: c’est une main, une grande main de pierre, froide, dure, incorruptible, qui ne sait, qui ne peut avoir aucun ménagement. Cette main déchire tous les voiles, son droit est là, et son devoir, car les nations se soulèvent dès qu’on l’accuse de faiblesse. Il faut qu’elle mette tout à nu. Or, chaque crime suppose un groupe: l’assassin et la victime. Tant pis pour la victime!

Et les choses ici changent de nom; les choses, si vous voulez, prennent leur vrai nom. Les lâches illusions s’en vont avec les secourables précautions de langage. C’est austère et impudent comme la morgue.

Roland entendit en lui-même le résumé de l’instruction qui disait en le montrant au doigt: celui-ci a été assassiné au seuil d’une maison infâme. Il en sortait. Il avait vingt billets de mille francs dans un portefeuille. Il est le fils d’une femme qui se meurt dans la misère!

Posée ainsi, l’accusation atteignait jusqu’à sa mère!

Il n’y avait que deux moyens d’empêcher l’accusation de se produire au grand jour de la publicité: fuir ou mourir incognito avant d’avoir parlé.

Pour un esprit sage, ces deux moyens étaient aussi absurdes et impossibles l’un que l’autre. Roland, cependant, n’en repoussa qu’un: la mort. Il avait contracté une nouvelle dette envers sa mère; il le sentait profondément; il voulait vivre pour sa mère.

Restait la fuite. Il ne pouvait pas faire un mouvement dans son lit. Une fois née, cependant, cette idée de fuir, ce fut chez lui un incessant et dévorant travail. Il était fait ainsi: hardi, patient et fort.

Il essaya dès la première minute. Son corps inerte désobéit à son effort. Il fit appel à son esprit.

Mais alors, une autre préoccupation vint à la traverse. La notion des jours écoulés depuis la catastrophe n’était pas exacte en lui. Il exagérait la mesure du temps qui lui semblait long mortellement. Il se faisait la question que précisément nous nous sommes faite; il se demandait: comment ma mère ne me cherche-t-elle pas? comment ne me trouve-t-elle pas, si elle me cherche? La réponse n’était que trop facile. Le docteur Abel Lenoir avait dit: elle a grand besoin d’espérer…

Roland la vit sur son pauvre lit solitaire. Que pouvait-elle, sinon prier?

Roland pria et pleura. Le premier mouvement de son bras fut pour essuyer une larme, et tout aussitôt un flux de joie lui inonda le cœur. Son bras, appuyé sur le matelas, fit levier. Il sentit ses muscles se roidir. Le drap remua. Il crut à un miracle.

Le miracle fut suivi d’une syncope et la Davot monta chez la mère Françoise d’Assise, pour lui dire que le blessé était au plus bas. Ceci ce passait le mercredi, quinzième jour.

Personne n’en est plus à renier cet auxiliaire tout puissant de la médecine qui a nom la gymnastique. La gymnastique n’est pas par elle-même un moyen curatif, mais elle aide à la cure d’une façon si triomphante que son modeste rôle d’accessoire met souvent dans l’ombre l’agent principal. Si les gymnastes, charlatans ou ignorants, ne déconsidéraient pas leur art en promettant sans cesse plus que leur art ne peut tenir, la gymnastique aurait bien vite droit d’entrée dans nos familles comme la médecine elle-même, et ce serait un grand bienfait pour la santé publique.

On ne fait jamais de meilleure gymnastique qu’au gymnase, et, certes, ce n’est pas en vain que Triat, le maître, a inventé les mille et un détails de ses ingénieuses machines, chargées d’exercer utilement tour à tour les divers muscles qui composent le mécanisme humain; mais, à la rigueur, on peut faire de la gymnastique hors du gymnase et sans instrument.

Si Roland avait eu Triât et des outils, les choses auraient peut-être marché plus vite. Il n’avait rien, il fit comme il pût.

Il faut bien convenir que tout est gymnastique en ce monde et que chacun de nous fait de la gymnastique sans s’en apercevoir: gymnastique du corps et gymnastique de l’esprit.

Pour donner une définition qui n’ait aucunement couleur de science médicale et qui tourne légèrement au contraire du côté de la philosophie pittoresque, nous dirons que la gymnastique est la plus-value que l’usage obtient de toute chose: la bêche qui a bêché vaut mieux que la bêche neuve, la terre qui a été bêchée a gagné en valeur, et le bras qui a manié la bêche a gagné en vigueur. Ne trouvez-vous pas cela beau, consolant, social, providentiel? C’est la grande parabole du travail.

N’opposez pas à cela l’usure, qui est le revers de l’usage, comme la mort est le verso de la vie. Ici-bas, on ne peut raisonner que dans des conditions humaines, c’est-à-dire mortelles. La victoire nous use comme la défaite; c’est fatal. S’en suit-il que la victoire ne soit point préférable à la défaite?

La gymnastique, au passif, étant la plus-value obtenue par l’usage ou l’effort, à l’actif, elle est la série bien entendue des efforts qui obtiennent cette plus-value.

Vous n’avez pas oublié, Madame, ce premier essai de gymnastique qui mit de jolies larmes dans vos yeux. L’enfant blond posa par terre ses deux jambes potelées. Il chancela; et comme il fut près de tomber! le père souriait. Ce fut le premier pas. Le second était déjà plus ferme, et vous eûtes un mouvement de fierté au troisième, heureuse mère! Un mois plus tard les petites jambes trottaient. Puis les lèvres et le palais se mirent à essayer des syllabes. Autre orgueil! Et qu’elle parle bien, maintenant, n’est-ce pas, Madame?

Mais ce fut au piano; les chers petits doigts étaient gauches, mous, révoltés, la première fois qu’ils balbutièrent, le long des touches indociles, cette gamme en ut qui va toujours tout droit pourtant, sans dièzes ni bémols, comme la grande route de Saint-Denis. Et maintenant, nous jouons du Prudent, les yeux fermés: est-ce vrai? Songez, Madame, qu’il a fallu une gymnastique encore plus rude pour faire d’un conscrit alsacien un colonel!

Roland fit tout uniment de la gymnastique, sans trop savoir, je pense, et comme M. Jourdain faisait de la prose. Il fit de la gymnastique dans son lit, à l’insu de sa garde et de son chirurgien. Était-ce dangereux? Peut-être. Néanmoins cela réussit.

En tout cas, c’était difficile, car le propre de la gymnastique est de progresser dans le mouvement, et Roland était surveillé de près.

Heureusement, pour lui, la Davot, reconnaissante ou avide de gain, ou poussée par ces deux mobiles réunis, prit une grande résolution. Jusqu’alors, elle avait eu six heures de repos chaque jour, et pendant ce temps une sœur converse relevait sa faction. La Davot, sous prétexte de surveillance plus étroite, supprima les vacances et se fit fort de ne plus perdre de vue le blessé un seul instant. Il en résulta pour elle huit heures de bon sommeil sur vingt-quatre, malgré les innombrables tasses de café fort, prises expressément pour combattre Morphée.

Elle se disait, car les excuses ne manquent jamais: «Je choisis pour dormir "quelques minutes" l’instant où il est profondément assoupi.»

Mais c’était, en réalité, Roland qui choisissait. Il jouait le sommeil quand la Davot veillait. Dès qu’elle fermait l’œil, la gymnastique allait son train.

Ce furent d’abord des mouvements imperceptibles, des efforts sourds combinés de façon à ne pas intéresser la plaie non encore fermée.

Une nuit que la Davot ronflait, pleine de café, il se leva sur son séant, plus pâle qu’un mort, car cet excès le brisait.

Oh! certes, quand elle s’éveillait, il dormait bien! Il dormait comme un chasseur qui a fait douze lieues dans ses guêtres mouillées; il dormait comme un soldat au lendemain d’une triple étape; il dormait de fatigue!

Le parloir était grand. On y avait installé un poêle et un vaste paravent qui défendait le lit du blessé contre l’air de la porte d’entrée. La Davot se tenait dans un grand vieux fauteuil que la mère Françoise d’Assise avait fait acheter pour elle; ce fauteuil avait place à droite du lit, auprès de la table qui supportait les médicaments. Le paravent était dressé de l’autre côté du lit.

Le dix-neuvième jour après son entrée au couvent, à quatre heures du matin, Roland, pendant que la Davot ronflait rêvant qu’elle veillait, parvint à se glisser hors du lit et passa derrière le paravent.

Bon endroit pour faire de la gymnastique! mais, une fois, là, le pauvre garçon ne sut que grelotter, pantelant sur la dalle froide. Il risquait sa vie, très certainement; il le savait bien; à son sens, il risquait même davantage, car, si la garde se fût éveillée à ce moment, tout était perdu.

La garde ne s’éveilla pas. Roland dépensa une demi-heure d’efforts intelligents et patients à regagner son lit, où il put rentrer à grande peine. Il avait gagné un fort accès de fièvre et la certitude d’être bientôt capable de fuir, si une occasion se présentait.

Nous devons faire remarquer toute l’importance de ce si. Les fenêtres du parloir étaient grillées; la porte donnait sur le vestibule, servant provisoirement de parloir. Pour gagner le dehors, il fallait franchir une claire-voie, passer devant la conciergerie et obtenir l’ouverture de la porte cochère.

Roland, il est vrai, ignorait tout cela. Les êtres lui étaient totalement inconnus, puisque son entrée au couvent avait eu lieu pendant qu’il était évanoui, mais restait un dernier obstacle dont il pouvait se rendre compte et qui semblait bien autrement insurmontable: on l’avait apporté au couvent, trois semaines auparavant, avec son costume de carnaval, lequel costume lui-même, taché de sang, troué par le poignard, restait, depuis lors, entre les mains de la justice. Dans toute la maison, il n’existait pas un seul vêtement d’homme.

Roland n’avait pas d’argent. Son rôle de muet lui enlevait tout moyen d’intercéder ou de séduire. À quoi lui servait sa pauvre gymnastique?

XIII Dernière leçon de gymnastique

Le mercredi, vingt-deuxième jour après son arrivée à la maison des dames de Bon-Secours, Roland parvint à marcher derrière son paravent. Il fit plus de cinquante pas en se tenant à la muraille et regagna sa couche sans éveiller l’attention de la Davot. Celle-ci en était arrivée à croire qu’elle avait trouvé le moyen de vivre sans dormir.

– Je ferme les yeux, disait-elle, mais je ne perds jamais connaissance. Je l’entends respirer. C’est le café et l’envie de faire mon devoir. On s’habitue à tout. La mère Françoise est si bonne pour moi! J’aurai un sort à la fin de tout ça, et elle m’a promis un habillement en mérinos pour le jeudi de la mi-carême.

C’était le lendemain, le jeudi de la mi-carême. Jugez si le zèle de la Davot avait sa raison d’être!

Le matin du mercredi qui suivait cette nuit laborieuse où Roland avait marché cinquante pas, une estafette en grande livrée arrêta son cheval fumant à la porte de la maison de Bon-Secours. C’était la réponse de M. le duc de Clare, envoyée de Rome.

La mère Françoise d’Assise attendait, depuis le temps, avec une profonde impatience. Elle comptait les heures. Jusqu’à présent, la neuvaine accomplie n’avait pas amené de résultats: au moins pour la vieille religieuse, qui ne connaissait pas le gymnase de notre Roland, derrière le paravent.

C’était toujours chez le blessé le même mutisme et la même immobilité. Les apparences de la vie avaient beau renaître en lui, il restait de pierre, et le chirurgien comptait bien soumettre ce cas si rare à l’Académie.

Ce fut en tremblant que la mère déchira la large enveloppe, timbrée de l’écusson de Clare. Le regard vif et perçant de la vieille religieuse parcourut d’un temps les quelques lignes tracées sur le papier épais.

– Dieu soit loué! murmura-t-elle, c’est la neuvaine!

M. le duc de Clare, répondant respectueusement à l’appel de sa noble parente, annonçait son départ immédiat. Il devait suivre son courtier à vingt-quatre heures de distance.

– Demain! dit-elle. Il sera ici demain!

Elle s’agenouilla devant son lit et pria; mais son regard cherchait malgré elle la miniature qui pendait au mur, et parmi les formules de l’oraison, elle mêlait à son insu d’autres paroles:

– Il verra bien! pensait-elle tout haut. Je ne suis pas folle. J’ai été dix fois à son chevet et dix fois cette ressemblance m’a frappée. M. le duc de Clare est un gentilhomme, un honnête homme aussi comme tous ceux qui ont le sang du roi dans leurs veines… Il verra bien! il verra bien!

Elle se leva sans que, peut-être, sa prière fût achevée, elle décrocha la miniature qui lui sembla s’animer et sourire. Un coup d’œil rapide l’assura que sa cellule était vide. Elle approcha la miniature de ses lèvres et la baisa, disant:

– Raymond, fils de mon cœur! Dieu est bon! Je retrouverai ta veuve, et j’ai retrouvé déjà peut-être! l’enfant que tu nommas de mon nom sur les fonts du baptême! Le duc! le vrai duc! le chef de notre maison! Roland de Clare, en qui Dieu perpétuera la gloire et la puissance de ses pères!

Un pas précipité se fit entendre dans le corridor. À travers la porte fermée la Davot s’écria:

– Ah! bonne mère! ah! Madame! Il faut que je vous parle!

La vieille religieuse se hâta vers la porte et l’ouvrit.

– N’ayez pas peur, dit la Davot, il est bien gardé. J’ai laissé une sœur en bas… Ah! le jeune scélérat, qui l’aurait cru!

– De qui parlez-vous? demanda la mère Françoise d’Assise avec hauteur.

– Je parle de ce petit comédien. Il se moque de nous, c’est clair. Et quelle ruse il lui a fallu; puisque je n’ai pas fermé l’œil depuis six fois vingt-quatre heures, pas une minute, quoi! c’est le café… Mais voilà que tout à coup, ce matin, j’étais à lire mes psaumes, bien tranquillement, quand il a sauté dans son lit. Ça m’a saisie. Sauté comme une carpe. C’est la première fois, j’en ai vu d’autres, des malades; on ne saute pas de même pour la première fois. J’ai guetté. Il s’est mis à remuer les deux bras et les jambes. Vous auriez dit qu’il se défendait contre quelqu’un. Il était rouge; il y avait de la fièvre. Marguerite! qu’il a dit, Marguerite!…

– Il a parlé! s’écria la vieille religieuse, oppressée par l’excès de son émotion.

– Ah! mais oui! et pas gêné encore! Il en a dit long. Il a appelé cette Marguerite et sa maman, et je ne sais qui encore. Il a bavardé portefeuille, vingt mille francs en billets de banque… Et qu’il avait peur de la justice!

La garde s’arrêta sur ce mot.

La mère Françoise avait les yeux baissés et réfléchissait.

– Il n’a prononcé aucun nom? demanda-t-elle.

– Marguerite… commença la Davot.

– J’entends aucun nom qui puisse servir d’indication.

– Attendez!… J’ai une fameuse mémoire, mais le manque de sommeil… Ah! j’ai bien gagné ce qu’on a fait pour moi, oui!… Il a dit un nom.

– De Clare, peut-être?

– Pour ça, non… C’était comme Charleroy…

– Fitz-Roy?

– Non… pas Fitz-Roy… Palevoy, Malevoy… et il a causé d’une étude de notaire… Ce doit être une histoire à faire frémir, bien sûr!

Sans mot dire, la vieille religieuse lui fit signe de repasser le seuil et la suivit dans le corridor. Elles descendirent ensemble au parloir où une sœur veillait en effet.

La sœur dit, pendant qu’elles s’approchaient du lit sans bruit:

– Le voilà plus calme. Il avait un mauvais rêve. Quel beau jeune homme! et ne croirait-on pas qu’il est en santé?

Il y avait trois jours que la mère Françoise d’Assise n’avait visité le blessé. Elle fut frappée du changement qui s’était opéré en lui. La fièvre contribuait sans doute à ces vives couleurs qui animaient son visage, mais la fièvre ne pouvait tout faire et la sœur n’exagérait point; on eût dit un beau jeune homme en pleine santé.

Comme toujours, la mère l’examina attentivement et longuement. Pendant qu’elle avait l’œil sur lui, il fit un brusque mouvement: un mouvement vigoureux et facile qui le retourna à demi sur sa couche.

– Voyez! s’écria la garde avec un triomphe. Il cachait son jeu!

– Et jamais vous ne l’aviez vu bouger? demanda la vieille religieuse dont la joue amaigrie avait comme un reflet des rougeurs qui teignaient la face du blessé.

– Jamais, au grand jamais! répliqua la Davot. Pour nous avoir mis dedans, ça y est… Et le docteur n’est pas sorcier, non!

En ce moment Roland exhala ce long soupir des gens qui s’éveillent. Son œil s’ouvrit vif et clair. On ne peut pas même dire qu’il jeta un regard sur ce qui l’entourait. Il sembla deviner plutôt que voir, car un voile de morne insensibilité tomba subitement sur sa prunelle.

– Voyez, répéta la Davot, est-il rusé, celui-là! Il refait le mort. D’un geste, la mère lui imposa silence. Elle s’approcha du lit et prit la main de Roland qui resta inerte, mais brûlante dans la sienne.

– Mon jeune ami, dit-elle avec douceur, m’entendez-vous?

– Je t’en souhaite! murmura la garde. C’est la bouteille du noir!

Le blessé demeura immobile et ne répondit point.

– Je vous préviens, dit la vieille religieuse dont la voix se fit plus sévère, que vous avez remué et parlé pendant votre sommeil. Il n’est plus temps de feindre.

Le blessé pâlit imperceptiblement. Ce fut tout. La mère attendit la moitié d’une minute et reprit d’un accent impérieux:

– Monsieur Roland, je vous ordonne de parler!

La garde et la sœur échangèrent un regard stupéfait. Pourquoi ce nom? D’où savait-elle ce nom?

Le blessé tressaillit faiblement et sa joue continua de pâlir.

La mère Françoise d’Assise attendit encore une minute.

Puis elle se dirigea vers la porte du parloir en disant avec toute sa froideur reconquise:

– Je vais donner des ordres pour que le parquet soit prévenu sur-le-champ. Ce jeune homme peut répondre aux questions du juge. Qu’on aille chercher le docteur. Il est vraisemblable qu’on doit désormais le transférer à la prison: c’est là sa place.

– Oh! bonne mère! supplia la sœur, ayez encore pitié de lui!

La Davot accompagna la vieille religieuse jusqu’à la porte et lui dit en montrant sa jupe:

– Il est grand temps que mon habillement neuf vienne. Je grelotte là-dessous.

La mère Françoise d’Assise se fit conduire à la chapelle et conféra avec son directeur. Ce fut le directeur lui-même qui se rendit au Palais de Justice.

Le chirurgien, appelé, déclara qu’il avait tout prévu, que la garde était une misérable sotte de faire tant de bruit pour une chose si simple. Il expliqua tout scientifiquement. Un quart d’heure avant sa mort M. de la Palisse était encore en vie; une minute avant de remuer, de parler et même d’éternuer, un perclus peut avoir l’insensibilité d’une pierre. Il cita des cas cataleptiques fort divertissants. Sur la question de savoir si le blessé jouait actuellement la comédie, il raconta l’histoire d’un lapin empoisonné par M. Orfila, dans un but d’humanité, et qui accomplit virtuellement ses fonctions plus d’une heure après son décès. En somme, la plaie était fermée, la force était revenue par l’ingestion d’une certaine sorte de consommé, un consommé spécial, dont le docteur avait seul la recette. La garde s’était plainte parfois, il est vrai, des souris qui mangeaient son souper, et quelques sceptiques pensaient maintenant que le blessé avait bien pu… Non sens! Le consommé spécial suffisait. Et niait-on les souris! Il y avait un chat!

C’était une belle cure. On pouvait envoyer le sujet à la cour d’assises, si l’on voulait, et même aux Grandes-Indes. Seulement le docteur ne répondait pas des accidents.

Au couvent de Bon-Secours, la journée fut fort agitée. La supérieure dit plus d’une fois: «Voilà ce que peut produire une infraction à la règle!» Les deux pauvres sœurs, coupables de cette infraction, furent rétrospectivement admonestées, mais rien n’y fit: le couvent tout entier s’intéressait à ce romanesque jeune homme; un peu plus seulement, depuis qu’on le soupçonnait de jouer son rôle dans je ne sais quel imbroglio ténébreux. Impossible d’empêcher les bonnes sœurs de se glisser dans le parloir. Elles vinrent toutes, et la Davot dut recommencer vingt fois son histoire.

Ce qui frappait surtout dans cette histoire, c’était l’étrange parole de la mère. Elle avait dit au blessé: «Monsieur Roland!» et par le fait le linge du blessé avait un R pour marque. Le blessé se nommait donc Roland, mais comment la mère l’avait-elle appris?

Et Roland qui?…

Et allait-on vraiment rappeler la justice avant l’arrivée de M. le duc qui devait avoir lieu le lendemain!

Car, de façon ou d’autre, la maison tout entière savait que M. le duc arrivait le lendemain.

À son retour du palais, le confesseur de la mère Françoise d’Assise avait un air fort mystérieux. On attendit la justice jusqu’au soir, et la justice ne vint point. Les bonnes sœurs parlèrent de relever la Davot pour la nuit, disant qu’elle devait être exténuée. On n’accepta point leur offre.

Et nous devons constater que, cette nuit, la Davot fut héroïque. Pendant douze heures, de huit heures du soir à huit heures du matin, elle resta à l’affût, sans fermer l’œil, écoutant et guettant. Son imagination avait énormément travaillé. Elle était désormais convaincue qu’une parole surprise pouvait lui donner de bonnes rentes.

Malheureusement, son zèle ne fut pas récompensé. Si elle eût fait semblant de dormir, on ne sait ce qui serait advenu. Elle veilla franchement; le blessé fut comme un poisson. Sa fièvre était tout à fait calmée.

Huit heures sonnant, la mère Françoise d’Assise était au parloir.

Elle y trouva la garde, rouge d’une terrible migraine, et le blessé pâli par le retrait de sa fièvre, mais calme et beau dans son repos, si beau que la vieille recluse se redressa en un mouvement d’orgueilleuse tendresse. Une demi-heure après, la justice descendit avec un certain appareil, et accompagnée de trois médecins qui devaient fournir une consultation solennelle.

L’interrogatoire commença sous une forme sévère, et le juge déclara tout d’abord au blessé qu’il ne restait point de doute sur la possibilité où il était de répondre. Le juge ajouta que son silence obstiné pouvait lui être imputé à mal.

Le blessé demeura insensible; ses paupières étaient closes. Pas un muscle de ce jeune et beau visage ne remua. Le magistrat, qui appartenait à la jeune école et s’occupait d’art, le compara malgré lui à un marbre antique. Le greffier songeait; ce sont des hommes pratiques que ces officiers judiciaires, et, dans la salle des pas perdus, on ne voit pas la nature humaine sous ses plus radieux aspects; le greffier songeait à ces curiosités du crime qui font de la Gazette des Tribunaux le plus excitant de tous les recueils utiles.

Après l’insuccès de cette première attaque, le corps médical donna comme une réserve. C’étaient trois savants hommes dont la cour d’assises avait rendu les noms illustres. Ils furent nécessairement de trois avis différents, motivés à merveille sur la situation du blessé, mais ils s’accordèrent à déclarer: l°que le sujet jouissait de ses facultés physiques et morales; 2°que le transport, opéré avec les précautions convenables, ne représentaient actuellement aucun danger.

En conséquence, le magistrat notifia à la supérieure du couvent de Bon-Secours que, le lendemain, vendredi, à pareille heure, une voiture viendrait prendre le blessé pour le transférer en un lieu où il fût sous la main de l’instruction.

La mère Françoise d’Assise s’était retirée dans sa cellule. Après le départ des gens de justice, elle demanda la supérieure. Ordre fut donné de fermer le parloir où le blessé resta seul à la garde de la Davot. Celle-ci n’avait plus qu’un jour pour faire sa fortune. Quoiqu’elle n’eût réussi à rien dans sa vie, la pauvre femme, elle gardait bonne opinion d’elle-même. Elle se dit: «Peut-être qu’en y mettant de l’adresse je tournerai le jeune homme.»

Et certes, elle était bien plus près du succès qu’elle ne pensait, car le jeune homme avait précisément l’idée d’implorer son aide pour fuir.

Si elle eût seulement attendu dix minutes, peut-être que le jeune homme aurait fait le premier pas.

Mais elle parla, et sa ruse grossière se dévoila d’elle-même. Quoique Roland fût tout le contraire d’un diplomate, il la jugea au son seul de sa parole et se replongea tout au fond de son obstiné silence. Cette femme était une ennemie. Il regretta les bonnes sœurs et attendit la nuit.

Ce que la nuit pouvait lui apporter de chances pour fuir, il n’eût pas su le dire lui-même, mais l’espoir est ainsi fait. Il cave sur l’impossible, surtout à la dernière heure.

Vers midi, la Davot, lasse de parler, se tut. Un terrible besoin de sommeil la tourmentait. Sa tête était malade. Quand on lui apporta son repas, elle n’y toucha point, quoiqu’elle fût ordinairement de grand appétit. L’odeur des plats lui fit mal; elle les porta derrière le paravent et sentit son front tourner en revenant. La lutte ne pouvait être longue désormais; à peine fut-elle assise qu’elle s’endormit d’un lourd et profond sommeil.

Le regard de Roland glissait entre ses paupières demi-closes et la guettait avidement. Il ne crut pas d’abord à ce sommeil et craignit un piège. Il toussa faiblement, puis plus fort; il s’agita sous ses couvertures; la Davot ronflait. Roland, alors, feignant de rêver, prononça des mots sans suite et cria d’une voix étouffée: «Au secours! on me tue!»

La Davot ne bougea pas.

L’épreuve était faite, Roland se leva sur son séant tout droit et d’un seul temps. Son sourire salua ce témoignage de renaissante vigueur. Il quitta son lit sans effort et gagna l’arène ordinaire de ses exercices. Il marcha sans appui. Certes, il n’eût rien valu pour une bataille, et ces quelques pas qu’il essayait avec tant de joie mettaient de la sueur à son front, mais quel progrès depuis la veille! En somme la route n’était pas longue. Ces derniers jours, en écoutant les bonnes sœurs, il avait appris où il était: un demi-quart d’heure de chemin le séparait de sa mère.

Le clair soleil de mars entrait par les fenêtres grillées du parloir. Pour la première fois Roland put jeter un regard au-dehors. Il vit des arbres et de l’herbe; sa poitrine battit comme s’il eût respiré l’air libre. Il lui semblait déjà qu’une seule chose le séparait, en effet, de la liberté: le manque de vêtements. Il chercha, il fureta autour de cette vaste pièce toute nue, comme on poursuit l’objet perdu partout, même dans les tiroirs trop étroits pour le contenir.

Il n’y avait assurément aucune chance de trouver là un habillement quelconque, et Roland le savait bien, mais il cherchait. Sa volonté de fuir s’échauffait jusqu’à la passion. Il n’avait plus qu’une nuit. Le lendemain, entre lui et sa mère il y aurait les verrous d’une prison.

Et le secret qu’il avait contenu en lui avec tant de peine éclaterait! Sa mère saurait tout, non point par lui, Roland, agenouillé et demandant pardon de sa première folie, mais par le bruit public ou la voix brutale des journaux judiciaires.

Il ne s’étonnait point d’aimer si ardemment sa pauvre mère malade, mais il s’avouait qu’il ne l’avait jamais si bien aimée. Dans la rigueur du terme, il eût risqué sa vie mille fois pour lui épargner cette honte et cette douleur.

Il se représentait cette chambre triste, cette couche solitaire et de si longs jours d’attente! quelles nuits! Elle avait murmuré si souvent à son oreille: «Je n’ai plus que toi!…»

Voilà le fait. En cherchant des habits, il fit le tour du parloir et revint derrière le paravent. Sa tête et son cœur étaient pleins, mais son estomac criait la famine. En passant près de la Davot, une idée triomphante surgit en lui: ne pouvait-on bâillonner cette femme et la lier solidement, puis la dépouiller, puis se revêtir de son costume!…

C’était une robuste personne. Dans l’état actuel des choses, elle eût terrassé notre Roland d’une chiquenaude, mais il n’en croyait rien. L’idée lui monta au cerveau et donna trêve à sa rêverie sentimentale. Il s’arrêta au coin du paravent et contempla sa garde le cœur plein de pensées belliqueuses. Il traça un plan d’attaque, cherchant avec bonté les moyens de lui faire le moins de mal possible.

La Davot ne se doutait guère du danger qu’elle courait.

Roland, cependant, se retourna; une odeur tentatrice avait touché ses narines. La même chose peut produire des effets bien différents. Ce déjeuner, que la garde avait éloigné d’elle avec dégoût, Roland s’en rapprocha, tout frémissant de ce bienheureux appétit que seule la jeunesse convalescente peut connaître. Il pensait toujours à sa mère, à ses plats, à la Davot garrottée et bâillonnée, mais il y pensait la bouche pleine.

C’était délicieux, écoutez! jamais il n’avait rien mangé de pareil; le pain lui semblait tendre, l’aile de volaille avait un fumet céleste, et le vin! oh! le vin! à la santé des bonnes sœurs! Il riait tout seul, il avait envie de chanter. Plus d’obstacles! après un semblable festin, on terrasse une demi-douzaine de gardes!

Et l’avenir est frais comme une rose. Plus d’obstacles! Rien que des portes ouvertes, au-delà desquelles il allait trouver peut-être sa mère heureuse et guérie!

La journée avançait; et les bruits extérieurs semblaient grandir. C’est ici un quartier silencieux, mais il y avait des moments où Roland croyait ouïr, au lointain de la ville vivante, cette voix des gaietés populaires, ce cri monotone et rauque, le dernier son qu’il eût entendu, ce soir où il avait quitté sa mère, la voix des trompes du carnaval.

Sa pensée allait tourner à cet appel, sa mémoire, tristement sollicitée, allait reprendre le fil sombre de ses aventures, lorsqu’un roulement rapide attaqua le pavé de la rue.

– Porte, s’il vous plaît! cria une voix qui lui donna exactement la distance du parloir à la porte cochère, et aussi la direction à suivre pour se sauver, quand il aurait vaincu la Davot et conquis sa défroque.

Une agitation soudaine eut lieu à l’intérieur du couvent. Des pas précipités sonnèrent dans diverses directions, et ces mots dominèrent le sourd tumulte:

– Monsieur le duc! Monsieur le duc!

Roland n’eut que le temps de glisser les débris de son festin dans le coin le plus obscur du parloir et de rentrer vivement dans son lit.

Les deux battants qui s’ouvrirent avec fracas éveillèrent la Davot en sursaut.

XIV M. le duc

Le cérémonial usité depuis tant d’années pour l’entrée de M. le duc n’eut point lieu, et ce fut une raison de plus qui donna au couvent de Bon-Secours une grande idée de la gravité des circonstances.

La mère Françoise d’Assise avait quitté sa cellule d’avance et depuis longtemps. Elle attendait le voyageur avec une impatience croissante, et comptait les minutes. M. le duc, en descendant de son équipage à quatre chevaux, la trouva sous la voûte, appuyée au bras de la supérieure.

Comme toujours, Nita, la petite princesse, était avec lui, svelte, gracieuse et hautaine sous son costume de voyage qui indiquait la fin d’un deuil. Elle tendit son front à la mère qui lui donna un baiser distrait.

– La voilà grande comme sa sœur, dit-elle.

Un nuage passa sur le front de M. le duc. Nita devint pâle et ferma ses grands yeux à demi.

– Monsieur mon neveu, reprit la mère, je vous remercie de l’empressement que vous avez mis à répondre à mon appel. En tout ceci, je ne me suis point fiée à moi-même et j’ai agi d’après de sages conseils. Il s’agit du nom de Clare: le seul intérêt humain que j’aie gardé dans ma retraite avec la permission de mes supérieurs et comptant sur la miséricorde de Dieu. Le duc s’inclina en silence. La mère poursuivit:

– Princesse, ma chère enfant, allez jouer dans le jardin!

Au lieu d’obéir, la fillette se rapprocha et prit la main ridée de la mère, qu’elle porta respectueusement à ses lèvres.

– Madame ma tante, dit-elle d’une voix singulièrement harmonieuse, mais nette et posée comme la voix d’une femme, je ne suis plus un enfant; mon père n’a plus que moi, maintenant; je ne quitte jamais mon père.

La vieille religieuse fixa sur elle son œil perçant, où passa une étrange émotion.

– Vous souvenez-vous bien de votre sœur Raymonde, princesse? murmura-t-elle.

Les yeux de Nita s’emplirent de larmes, et M. le duc fronça le sourcil.

– C’est bien, poursuivit la mère, vous n’êtes plus un enfant, en effet. Que Dieu et la Vierge vous bénissent, ma fille! C’est un noble et bon sang qui bat dans votre jeune cœur. Soyez donc avec nous, et, quand vous aurez vu, portez hardiment témoignage.

Le regard de M. le duc se faisait soucieux.

– Qu’on ouvre la porte du parloir! ordonna la mère.

En même temps, elle quitta le bras de la supérieure pour prendre celui de son neveu. Celui-ci, quoiqu’il eût semblé attendre une explication, n’était point sorti de sa réserve ordinaire et n’avait fait aucune question. La vieille religieuse, dès qu’on eut franchi le seuil, prit Nita par la main et remercia d’un signe de tête la supérieure qui resta au-dehors.

Le paravent cachait le lit et le blessé. Nita, qui marchait à droite, dépassa la première le paravent et poussa un léger cri en apercevant le visage de Roland que les rayons du soleil couchant éclairaient.

– C’est bien, princesse, dit la mère, je suis contente de vous avoir amenée.

Elle ajouta en s’adressant à la Davot qui avait eu le temps de se remettre:

– Laissez-nous, ma bonne, vous trouverez chez la sœur tourière ce qui vous a été promis.

– Il dort bien tranquillement, dit la Davot, à moins qu’il ne fasse semblant de dormir. Depuis ce matin, c’est la même chose.

Elle sortit avec force révérences.

La porte du parloir fut refermée.

La mère Françoise d’Assise, le duc et Nita étaient debout auprès du lit. La mère, avant de parler, interrogea d’un regard furtif les physionomies de ses compagnons. Le duc avait de l’étonnement sous sa grave impassibilité. La petite princesse était franchement émue.

– Regardez bien, dit-elle, Monsieur mon neveu, et vous, ma fille. Quand vous aurez bien regardé, nous sortirons. Pas un mot ne doit être prononcé ici.

Roland était couché sur le dos. Il n’avait eu que le temps de se glisser entre les draps. Ses yeux restaient fermés. L’effort qu’il venait de faire animait la pâleur de sa joue; son souffle fréquent et brusque agitait la couverture au-dessus de sa poitrine. La richesse de ses longs cheveux épars cachait presque l’oreiller.

Nos trois personnages restèrent immobiles et muets pendant plusieurs minutes. Comme le jour allait baissant, M. le duc s’approcha de la fenêtre voisine à laquelle le blessé tournait le dos et releva le rideau de serge.

Une larme roula sur la joue de Nita, qui murmura:

– Comme il ressemble à ma sœur Raymonde!

La mère dit pour la troisième fois:

– C’est bien, princesse!

Elle mit un doigt sur ses lèvres. Les derniers rayons du jour prenaient les cheveux blonds de Roland à revers et se jouaient dans la profusion de leurs boucles. M. le duc revint et se pencha à son chevet.

Puis il se tourna vers la mère Françoise d’Assise et s’inclina en silence. Cela voulait dire: J’ai assez vu. La mère l’appela du geste et s’appuya de nouveau sur son bras. Pendant qu’ils se dirigeaient ensemble vers la porte, Nita, qui semblait s’éloigner à regret, resta un instant séparée d’eux par le paravent. Elle détacha quelques brins de réséda qui se fanaient à sa ceinture et les lança avec un baiser d’enfant à ce beau jeune homme endormi qui lui rappelait sa sœur bien-aimée.

– Princesse, venez, dit la mère.

Nita obéit, mais son dernier regard crut distinguer une lueur souriante qui glissait entre les paupières demi-closes du blessé.

La mère, en quittant le parloir, donna l’ordre d’y faire rentrer la Davot, qui revint, portant un gros paquet. Aussitôt qu’elle fut installée à son poste, elle ouvrit le paquet qui contenait un habillement complet de laine noire, plusieurs paires de bas, des souliers neufs, un bonnet et un châle. La Davot examina tout cela longuement et en détail. Elle était rouge de plaisir, mais elle grondait, parce qu’elles grondent toujours, reprochant à l’étoffe de n’être pas assez fine, au châle de n’avoir pas assez de largeur, au bonnet d’être trop simple. Elle disait:

– C’était bien la peine! on a des souliers pareils pour quatre francs! et les bas ne sont guère meilleurs que les miens! C’est du monde qui est pingre! Il doit y avoir quelque chose pourtant sous tous leurs cache-cache. Ils pourraient bien me ménager un petit peu… C’est égal, je n’ai pas la chance! avoir trouvé une si bonne place et que ça finisse comme ça tout d’un coup! l’individu va s’en aller demain… Et qu’est-ce que la vieille va me donner pour n’avoir pas fermé l’œil pendant huit jours et huit nuits? Croit-elle être quitte du roi guenilles?

Elle tournait et retournait sa robe, elle dépliait le châle, elle fourrait ses gros poings tout au bout des bas, et certes, elle s’occupait du blessé comme du roi de Prusse!

Mais le blessé ne lui rendait point la pareille; le blessé s’occupait d’elle énormément, au contraire: non point qu’il écoutât ses doléances, il s’agissait de bien autres choses. Le blessé suivait chacun de ses mouvements; c’était un regard sournois et avide qui passait sous ses paupières baissées. On eût dit qu’il examinait le trousseau avec autant de soin, avec plus de soin que la Davot elle-même.

Et la sueur lui venait au front, tant il avait peine à contenir les battements de sa poitrine.

Le duc, la petite princesse et la mère Françoise d’Assise étaient réunis dans la cellule de cette dernière. Le duc ni sa fille n’en avaient jamais passé le seuil jusqu’alors. Ils étaient assis tous les deux sur les deux seuls sièges qu’il y eût. La mère restait debout.

Nita regardait avec un étonnement effrayé l’austère tristesse de cette solitude.

– Vous voyez, Monsieur mon neveu, dit la mère Françoise après un silence, que j’avais des motifs pour désirer votre présence.

– Je le vois, Madame ma tante, répliqua le duc de Clare.

La mère alla vers la ruelle de son lit et décrocha la miniature qui pendait à la muraille. Le duc la prit de ses mains et l’examina. Sous son calme apparent, il y avait de l’émotion.

– Je n’avais pas besoin de cela, dit-il. Je me souviens de mon frère Raymond, qui était mon aîné. Je crois m’être conduit envers lui en ami, en frère, en gentilhomme.

– Vous êtes un de Clare, Monsieur mon neveu, prononça la vieille religieuse avec emphase. Le fils de votre père ne pouvait pas se conduire autrement.

Comme le duc rendait la miniature, Nita y jeta un regard curieux et s’écria:

– On dirait que c’est le portrait du jeune homme!

La mère se pencha et mit un baiser sur le front de Nita. M. le duc réprima un geste d’impatience.

– Ne croyez pas, Madame ma tante, reprit-il d’un accent courtois mais sévère, que vous ayez besoin de témoins contre moi. Mon frère Raymond était l’aîné et le préféré. Je l’aimais comme vous l’aimiez tous et je l’ai prouvé. Son héritier, s’il existe…

– Il existe! l’interrompit la mère avec vivacité.

– Je le crois comme vous, Madame ma tante, dit froidement le duc, et peut-être ai-je, pour le croire, de meilleures raisons que vous…

La vieille religieuse lui tendit la main comme malgré elle et murmura pour la seconde fois:

– Après tout, Monsieur mon neveu, vous êtes un de Clare!

C’était, dans sa bouche, le suprême éloge. Le duc sourit avec hauteur.

– Je suis, poursuivit-il, sans s’animer, un gentilhomme et surtout un honnête homme. J’aime et je respecte le grand nom qui est menacé de mourir avec moi, puisque je n’ai point de fils. En vous-même, Madame ma tante, vous me reprochez de ne point partager votre enthousiasme. Je vous promets de me conduire comme si j’avais de l’enthousiasme. Le fils de mon frère, s’il existe, je répète le mot parce qu’il faut ici une rigoureuse certitude, aura la fortune et les titres de son père, j’y engage ma foi d’homme d’honneur!

– On ne peut vous demander plus, Monsieur mon neveu, répondit la vieille religieuse avec calme, car, ce faisant, vous vous dépouillerez de ce que vous possédez depuis longtemps.

– Je ne me dépouillerai pas, Madame. Je restituerai à qui de droit un dépôt confié, voilà tout.

Pendant le silence qui suivit ces mots, prononcés d’un ton froid et fier, la mère déposa la miniature sur son lit. Nita s’approcha et la regarda encore.

– Madame ma tante, reprit le duc d’une voix radoucie, car ses dernières paroles avaient été, à son sens, trop sévères, nous sommes d’accord pour ce qui regarde la ressemblance. Elle m’a frappé comme vous; elle a frappé ma fille, elle frapperait tous ceux qui ont connu ceux de notre maison. C’est une ressemblance de famille dans toute la force du terme. Le jeune homme ressemble non seulement à Raymond de Clare, mais encore au portrait de moi qui est à l’hôtel, et à votre propre portrait que j’ai gardé dans ma chambre à coucher.

– C’est vrai, dit Nita tout bas. Et elle ajouta:

– Est-ce qu’il me ressemble?

– Vous, princesse, mon cher ange, répondit le duc, dont la voix prit un accent de tendresse infinie, vous êtes le vivant portrait de votre noble mère qui n’était pas de Clare.

– Alors, fit-elle, il ne me ressemble pas?

Elle se mit à rêver.

– En dehors de cette ressemblance, continua le duc, qui, à tout prendre, peut être un produit du hasard…

– Le supposez-vous, Monsieur mon neveu? l’interrompit la mère d’un ton où il y avait du défi.

– Madame, répliqua le duc, je ne suppose rien. Je me sens juge et je cherche la vérité. Je suis jusqu’à voir Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare, chef de nom et d’armes. C’est un noble, mais lourd fardeau. Je l’ai porté, je le porte, je le porterai de mon mieux… Voici ce que je voulais dire: en dehors de cette ressemblance extraordinaire, au point de valoir un commencement de preuve, avez-vous quelque autre indice à me communiquer?

– Un seul, répondit la mère.

– J’écoute, fit le duc, qui prit une pose sérieusement attentive.

– Princesse, dit la mère, il y a de belles images dans mon livre d’heures.

Nita ouvrit le livre d’heures, mais elle fit comme son père, elle écouta.

– J’ai peur, poursuivit la mère, que cette circonstance dont je vais vous parler ne vous frappe pas assez. Il y a des choses qui frappent seulement les femmes et les enfants. Le jeune homme est venu ici, la nuit du mardi gras au mercredi des Cendres…

– Je sais toute l’histoire, l’interrompit le duc.

– Ah!… fit la vieille religieuse, puis-je vous prier de me dire qui vous a raconté l’histoire?

– Je la sais, répliqua seulement le duc.

– Vous êtes-vous demandé, prononça la mère, si bas que Nita ne put l’entendre, quel homme, en ce bas monde, pouvait avoir intérêt à faire disparaître le fils du duc Raymond de Clare?

– Madame ma tante, répondit le duc qui la regarda en face, sans fanfaronnade ni colère, je me le suis demandé, mais ma conscience ne m’a pas répondu.

Un instant leurs yeux se choquèrent.

– Que Dieu vous bénisse, Guillaume! murmura la mère avec effusion, et prononçant le nom de baptême de son neveu pour la première fois depuis bien des années. Je vous estime autant que je vous aime!

Il sourit et reprit, désignant Nita d’un sourire véritablement paternel:

– Madame ma tante, celle-ci est mon dernier bien, le seul bien auquel mon cœur se rattache; la princesse, ma fille, n’a pas besoin de ce qui appartient au fils de mon frère Raymond. Je suis assez riche pour doter trois filles et autant de gendres. Il y a un carton chez maître Deban, notaire, rue Cassette n° 3, qui contient tout ce qu’il faut pour rendre, au besoin, à l’aîné de Clare son état, ses titres et son patrimoine.

La mère appela Nita du geste et l’embrassa passionnément.

– Princesse, dit-elle, vous avez un noble père!

– Monsieur mon neveu, reprit-elle, je demande pardon à Dieu d’attacher tant d’importance à une chose qui est purement de ce monde. Ce sera la dernière fois. Et encore a-t-il fallu que la tentation vînt me chercher au fond de cette cellule où je m’étais ensevelie. Ce que j’avais à vous dire, le voici: le jeune homme n’a pas prononcé une parole depuis son entrée chez nous; il y a à croire qu’il joue le rôle de muet. Sur lui, nous n’avons rien trouvé, sinon un chiffon de papier: je dis un chiffon semblable à ceux qui servent à écrire les adresses qu’on donne au commissionnaire du coin. Ce chiffon portait, tracés au crayon, les noms de votre frère aîné: Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare.

Elle s’arrêta, le duc attendait.

– Tout à l’heure encore, murmura-t-elle, je trouvais le fait considérable et en quelque sorte concluant. Je sens, à présent, que l’opinion d’un homme comme vous ne peut être formée par des circonstances aussi vagues.

– C’est vague, en effet, dit le duc qui semblait pensif. Avez-vous achevé, Madame ma tante?

– Oui, répondit la mère à voix basse.

Ses deux mains s’appuyèrent contre son front.

– Je suis bien vieille, pensa-t-elle tout haut. Je crois en vous fermement, Monsieur mon neveu, et cependant, j’aurais voulu ne m’en juger qu’à moi-même… L’enfant serait précisément celui…

Le duc l’interrompit et dit froidement:

– Le jeune homme serait votre filleul, Madame ma tante.

Il se leva et fit signe à Nita qui se rapprocha de lui.

– Père, dit-elle en lui tendant son front charmant et de cette douce voix qu’elle savait prendre pour obtenir les choses tout à fait impossibles, j’ai bien compris. C’est mon cousin Roland de Clare qui est là en bas. Je l’aime déjà de tout mon cœur.

Un éclair de jeunesse étincela dans les yeux de la mère Françoise d’Assise. Elle saisit Nita dans ses bras, et la baisa tendrement.

– Les enfants voient souvent plus clair que nous, mon neveu, murmura-t-elle.

– Dieu voulait qu’on laissât venir à lui les enfants, Madame ma tante, répondit le duc en souriant.

Le nuage qui restait sur le front de la mère se dissipa comme par magie.

– Madame ma tante, reprit le duc avec gravité, j’ai perdu beaucoup de la grande foi de nos aïeux sans prendre en échange rien des nouvelles religions qui mènent le monde. Je ne regrette point le passé, je ne crois pas au présent, je n’espère pas en l’avenir. Mais, par une contradiction singulière, le sang du roi tressaille dans mes veines quand il s’agit de la race du roi. Vous m’avez jugé parfois égoïste: je ne suis que désespéré peut-être. Je pensais être le dernier Clare Fitz-Roy; bénie soit la Providence si je me suis trompé! Tant que le navire n’a pas sombré, il y a chance d’éviter le naufrage: Et tenez, j’ai été sans doute plus loin que vous, Madame, car j’ai eu cette pensée que ma fille pourra devenir un jour la femme du fils de mon frère.

– Je le veux bien! l’interrompit Nita sans hésiter.

Puis, elle baissa les yeux, tandis qu’une fière rougeur lui montait au visage. Il y eut une véritable stupéfaction dans le regard de la mère.

– Quoi! balbutia-t-elle, sur un indice si faible, vous avez songé déjà?… Vous!

– Madame ma tante, répondit le duc, j’avais songé à cela avant de voir le jeune homme du parloir. Aujourd’hui, en descendant de ma chaise de poste, j’ai trouvé à l’hôtel de Clare une lettre de la veuve de feu mon frère Raymond.

– La veuve de mon bien-aimé Raymond! s’écria la mère qui se laissa choir sur le pied de son lit, la duchesse douairière de Clare!

Elle ajouta d’une voix brisée:

– Et vous ne me disiez pas cela, Monsieur mon neveu!

– Je ne voulais pas vous le dire, Madame, avant d’avoir vu et interrogé celle qui prétend être en effet, la duchesse de Clare, votre nièce et ma belle-sœur. C’est une riche proie que l’héritage de mon frère Raymond. Pour tout ce que j’ai perdu, j’ai gagné du moins de l’expérience et de la prudence. Je suis prêt à recevoir l’héritier de Clare, mais je suis prêt aussi à me défendre contre les imposteurs.

Il prit dans son portefeuille une lettre qu’il présenta tout ouverte à la mère. Celle-ci la parcourut d’un avide regard. Sa main tremblait, mais son œil resta perçant et clair.

La lettre était ainsi conçue:

«Monsieur le duc,

«J’ai bien tardé à implorer votre aide. Je m’y détermine enfin dans l’excès de mon malheur, bien que je sache à quel point vous méprisez la pauvre femme à qui votre frère donna son cœur et son nom. Je suis malade et à bout de ressources. J’ai élevé mon fils sans rien réclamer jamais de l’héritage que vous détenez; je ne lui ai pas appris à vous haïr. Il ne sait rien de ses droits; il ignore le mal qu’on lui a fait.

«Le jour du mardi gras, mon fils a disparu. Il était porteur d’une somme considérable et qui m’avait coûté bien cher. Je destinais cette somme à vous faire la guerre, Monsieur le duc, car je croyais que c’était mon devoir.

«Aujourd’hui, je m’avoue vaincue, je suis brisée, et je me sens mourir. Venez pour recevoir des aveux qui vous intéressent personnellement et qui intéressent votre fille; venez aussi pour porter secours à une désespérée. Vous êtes puissant; vous sauvâtes un jour la vie de votre frère, en exigeant un énorme sacrifice, il est vrai. Je vous offre un sacrifice nouveau; aidez-moi à retrouver mon fils et je vous bénirai à ma dernière heure!»

Cette lettre était signée Thérèse de Clare et avait douze jours de date. La mère resta un instant silencieuse, regardant encore l’écriture après l’avoir lue.

– Pourquoi méprisez-vous ma nièce? demanda-t-elle enfin avec toute sa défiance revenue.

– J’ai désapprouvé le mariage autrefois, répondit le duc. C’était une mésalliance. Blâmer n’est pas mépriser.

– Quel prix aviez-vous donc mis au salut de Raymond? demanda encore la mère.

– Aucun, répliqua le duc qui se redressa malgré lui. Je l’affirme sous mon serment.

– Et pourquoi n’êtes-vous pas allé tout de suite chez la duchesse de Clare? s’écria la vieille religieuse en éclatant. Pourquoi? Dites pourquoi!

– Parce que vous m’attendiez, Madame, et que j’avais fait quatre cents lieues pour satisfaire un de vos désirs.

Il n’y avait rien à objecter. La mère Françoise d’Assise courba la tête de nouveau et se donna à ses réflexions:

– Monsieur mon neveu, dit-elle après un long silence, l’adresse de la duchesse douairière de Clare est ici au bas de sa lettre.

– Je vais m’y rendre en vous quittant, Madame ma tante, repartit le duc qui se leva.

– Attendez, fit-elle, j’ai encore quelque chose à vous dire. Je ne veux pas que notre blessé du parloir aille demain au Palais de Justice. Agissez aujourd’hui même auprès du parquet. Nous verrons bien s’il est héritier légitime ou imposteur, quand vous lui aurez donné un appartement à l’hôtel de Clare.

La princesse Nita sauta de joie, et battit des mains. Sans la princesse Nita, la mère n’aurait peut-être pas choisi l’hôtel de M. le duc.

Celui-ci s’inclina en signe de consentement.

La vieille religieuse reprit:

– Pour la première et la dernière fois, je vais passer le seuil de cette retraite. J’avais fait vœu de n’en sortir que morte. Monsieur mon neveu, je vous demande une place dans votre voiture. Je veux aller avec vous rendre visite à la veuve du duc Raymond de Clare.

XV La mi-carême

La Davot dîna comme un ange. Elle avait le cœur content et de l’argent dans sa poche. Son regard était constamment récréé par la vue de l’habillement neuf dont les diverses pièces s’étalaient sur des chaises. En outre, nous savons qu’elle n’avait pas déjeuné; Roland le savait encore mieux que nous.

Tout en mangeant, elle s’entretenait avec elle-même, non point en dedans, mais à voix haute, comme font les personnes bavardes qui ont des professions solitaires. Elle disait, la bouche pleine:

– Ça ne pouvait pas toujours durer, n’est-ce pas? Il y a un terme à tout. J’en aurais fait une maladie! Veiller le jour, veiller la nuit, c’est bon un temps… Oui, fais semblant de dormir, toi, s’interrompit-elle en pointant le blessé avec son couteau de table. Je parierais un franc que tu es un pas grand-chose et qu’on va découvrir quelque part un pot aux roses à propos de toi. Sois tranquille, les juges te feront bien parler. C’est louche, ce coup de couteau, mon mignon. Moi, je n’aime pas les mauvais sujets… Tu m’entends, je le sais bien, mais je m’en bats l’œil, à présent!

Elle but un bon verre de vin sur son rôti.

Roland l’entendait en effet, il lui aurait fait volontiers raison, car le grand appétit des convalescents le tenait; mais son idée fixe n’allait pas vers la gourmandise. Ce qui l’occupait outre mesure c’était l’habillement neuf, étendu sur les chaises. Il regardait le corsage, la jupe, le châle, les bas, le bonnet, les souliers, surtout les souliers, d’un œil aussi tendre que la Davot elle-même.

La volonté de fuir grandissait en lui. Quelques heures seulement le séparaient désormais de la catastrophe redoutée. Demain son secret allait éclater comme un retentissant scandale; son nom, le pauvre nom de sa mère, allait grossir et s’enfler, mordu par cette gloire venimeuse, la plus rapide, la plus bruyante de toutes les gloires, qui surgit, champignon monstrueux et délétère, des couches de la justice criminelle.

Chez nous, il y a un terrible dévergondage autour de ces choses. C’est une dernière débauche, je suppose, et nous serons une population tout aimable quand on nous aura guéris de cette ineffable fringale qui nous attire vers les héros du poison ou du poignard. On ne nous permet pas ces pâtés de sang et de chair morte que la boxe pétrit à la si grande volupté de la joyeuse Angleterre; on nous défend ces grillades de toreros qu’on dévore en hurlant de joie sous le beau ciel de l’Espagne; mais on nous permet la cour d’assises et nous réunissons là toutes nos forces: nous avons le premier théâtre criminel de l’univers.

Roland voulait fuir; le rôle de héros d’une cause célèbre lui faisait peur et horreur. Pour fuir, il eût délibérément risqué sa vie.

Les dernières paroles de la Davot avaient exprimé sa propre pensée. Il sentait que cette force d’inertie opposée par lui aux efforts de l’instruction devait céder; il comprenait qu’une fois sorti de cet asile où la justice était une étrangère, il perdrait son courage; il devinait, il s’exagérait peut-être l’obsession dont il allait être l’objet, et sans cesse le sourire de sa mère envenimait ses craintes.

En somme, il ne faut pas chercher la logique parfaite dans le travail mental d’un fiévreux. La logique parfaite aurait beaucoup rabattu sans doute sur cet espoir chèrement caressé que la fuite sauvait tout et qu’une fois libre, il retournerait chez sa mère comme si rien ne s’était passé. Le propre de l’idée fixe est de voiler le raisonnement. Les obstacles se montrent plus tard. Au premier moment, le prisonnier ne voit jamais qu’un mur à franchir, au-delà duquel brille un avenir sans nuages.

Voilà pourquoi le regard de Roland, glissant à travers ses paupières demi-closes, caressait la jupe, le corsage, le châle, le bonnet, les souliers de la Davot. C ’était pour lui la fuite, la liberté, le réveil d’un cauchemar hideux, le repos dans la maison de sa mère.

La Davot mangeait, buvait et bavardait.

– On a tiré de cette histoire-là tout ce qu’on en pouvait tirer, grommelait-elle. Davot a une situation, l’ivrogne. Il la gardera le temps qu’il la gardera. Et on est bien bête de se marier! Les enfants! la grêle! enfin, ce qui est fait est fait, pas vrai? Je suis toujours bien sûre d’être appelée comme témoin et de voir l’audience.

À la traverse de sa préoccupation principale, une pensée essayait de naître et de s’élucider dans le cerveau de Roland: cette religieuse au pas chancelant, mais droite encore sous sa robe de bure, ce vieillard qu’on avait appelé Monsieur le duc, et qui était habillé comme un jeune homme, cette gracieuse enfant qu’il avait entrevue un instant à son chevet et qui laissait après elle le doux parfum du réséda dont les tiges flétries parsemaient encore sa couverture…

Sa tête était trop faible pour chercher ainsi le mot d’une énigme. Il repoussait avec fatigue le souvenir de cette vision qui était pour lui comme un rêve sans commencement ni fin.

Il écoutait à l’intérieur du couvent une rumeur inaccoutumée, et au-dehors des bruits lointains qui montaient de la ville en goguette. On eût dit que la folie de la mi-carême était entrée pour un peu dans l’austère maison de Bon-Secours.

La Davot écoutait aussi cette rumeur, qui remplaçait le silence ordinaire du couvent. Elle en riait paisiblement et radotait:

«Elles sont toutes en l’air parce que la vieille sempiternelle a pris une heure ou deux de vacances. Il y avait des années et des années que ça n’était arrivé. C’est tout de même drôle, et il y en a long là-dessous. Je donnerais bien quelque chose pour savoir le fin mot de la charade. À la santé de Davot! doit-il être gris à cette heure! Les enfants n’ont que moi, c’est sûr. Vous donneriez des milliasses à Davot, qu’il les boirait. C’est un crâne homme!»

Elle but son verre de vin avec sensualité, et Roland se sentit froid dans les veines, parce qu’elle dit:

– On va donc encore passer une bonne petite nuit sans fermer l’œil!

Mais elle dit cela en riant et se versa une abondante tasse de café.

– Iras-tu me dénoncer à la bonne femme, toi? demanda-t-elle en se tournant brusquement vers le blessé. Il y a des gens que le café noir empêche de dormir. Moi, ça me connaît trop… Hé! petit, veux-tu une goutte, ma poule?

Sa bouteille était vide. Elle avait l’humeur folâtre, ce soir.

– Par moments, poursuivit-elle, on croirait qu’il est perclus comme un sabot. Comment donc que la vieille l’appelait? Hé! Monsieur Roland! un gloria pour faire votre mi-carême?

Ceci était pour le blessé une date et une explication de tous les bruits qui venaient du dehors. Roland fit rapidement le compte des jours. La sueur froide lui vint aux tempes. Sa mère attendait depuis plus de trois semaines!

– Tout de même, reprit la Davot en humant son café fortement saturé d’eau-de-vie; ça doit lui sembler bon à la vieille de courir le guilledou dans Paris… De quoi! pour cent francs de hardes! ne voilà-t-il pas un riche cadeau!… Si je savais seulement de quoi il retourne, je parie que j’aurais une rente viagère… Voilà neuf heures, pourtant! à dodo, Madame Davot!… que vous dormiez ou non, vous vous en irez demain. Il n’y a plus rien à faire. À dodo!

Elle s’arrangea bien commodément à l’indicible satisfaction de Roland qui la regardait faire. Sa face rouge et ses yeux chargés de sommeil disaient avec quelle rigueur elle allait accomplir la première partie de son programme: passer une bonne petite nuit.

Une demi-heure après, en effet, elle ronflait comme une toupie d’Allemagne.

Roland attendit une autre demi-heure. C’était beaucoup pour son impatience. Littéralement, le sang bouillait dans ses artères.

Dix heures sonnèrent à la pendule du parloir. Les bruits de la ville allaient en augmentant; au contraire, la rumeur s’étouffait à l’intérieur du couvent.

Le cœur de Roland battait si fort qu’il s’y prit à trois fois pour soulever sa couverture. Quand il se mit sur son séant, sa tête tourna. Il fut plusieurs minutes avant de trouver en lui-même le peu de force qu’il fallait pour descendre de son lit. Mais sa volonté réagissait déjà. Il colla ses deux mains glacées contre son front qui brûlait et se redressa de toute sa hauteur.

– Je ne tomberai qu’en dehors du seuil! dit-il.

Je le répète: ils ne songent qu’au premier mur. Ce qui doit advenir ensuite leur importe peu.

Il alla pieds nus jusqu’aux chaises où les diverses pièces du costume neuf de la Davot étaient étendues. Il prit tout, depuis le bonnet jusqu’aux souliers et passa derrière le paravent, son refuge ordinaire. Il mit d’abord les bas et les souliers trop larges; c’était ce qu’il connaissait le mieux et cela le rendit plus brave de se savoir les pieds défendus. Le reste n’alla pas si aisément; ses mains étaient tremblantes et maladroites; on n’y voyait pas clair et le miroir manquait. Pour passer un pantalon, un gilet et une redingote, Roland n’aurait eu besoin ni de lumière ni de psyché, mais la première fois qu’on se déguise en femme, un peu d’aide fait grand bien, et Roland pensa malgré lui à la voisine, cette obligeante Mme Marcelin qui était son valet de chambre ordinaire dans les grandes occasions.

Tout en mettant la chemise sens devant derrière, il se dit:

«C’est chez elle que je vais entrer d’abord. Il faut de la prudence: elle préparera maman qui doit être bien faible… Pauvre maman!… Si j’allais la trouver guérie!»

Il noua le jupon autour de sa taille, puis la jupe, tant bien que mal. Le corsage ne l’embarrassa point: il l’agrafa par-devant comme une veste et bouchonna ses longs cheveux sous le bonnet. Restait le châle. Avant de mettre le châle il s’arrêta, tout oppressé qu’il était par la crainte et par l’espoir.

Il faut vous dire qu’il avait un plan très net et véritablement simple. Son plan consistait à passer devant la conciergerie et à demander le cordon. Certes, c’était une invention fort bonne et qu’aucun détail surabondant ne venait compliquer; mais, au moment d’exécuter ce coquin de plan, Roland sentait la chair de poule qui soulevait sa peau.

Il y a des misères. La Davot ne sortait jamais, surtout à ces heures. Comment demandait-elle le cordon quand elle sortait? De quelle façon saluait-elle la sœur tourière? Et les êtres? Un pas fait dans une mauvaise direction pouvait tout perdre.

Quant à la tournure, à la voix, à l’accent, Roland avait fait des études. La Davot venait des frontières de Belgique: un balayeur d’atelier comme l’était notre Roland, a la science infuse de toutes les singeries.

Ce souvenir de la frontière belge lui donna justement un idée; il jeta le châle sur sa tête comme une énorme marmotte, et, ma fois, sans plus réfléchir, il se dirigea vers la porte du parloir qu’il ouvrit au petit bonheur.

Il fut étonné du calme que lui donna ce commencement d’exécution. Les vaillants n’hésitent jamais qu’en deçà du Rubicon. Dès que le pied a touché l’eau, le sang-froid vient. Roland referma la porte tout doucement et mit la clef dans sa poche.

Il se trouva dans un froid vestibule, éclairé par un quinquet collé à la muraille. Dans la direction où, selon lui, devait être la sortie extérieure, il entendit des murmures chuchotants et touffus, comme si tout un conciliabule de discrets bavardages était là quelque part entre lui et la liberté.

C’était assurément de quoi faire reculer le plus hardi des hommes; mais Roland marcha droit au péril. À l’issue du vestibule s’ouvrait une petite cour où était la conciergerie, où un véritable rassemblement de sœurs converses prolongeait la veillée.

On causait là dru comme grêle et la prodigieuse absence de la mère Françoise d’Assise faisait l’objet de l’entretien. Depuis une heure ou deux que cet entretien durait, toutes les suppositions humainement imaginables avaient été mises sur le tapis. On en était à se demander si M. le duc n’était point par hasard l’assassin du malheureux jeune homme.

La tourière aperçut un corps étranger qui faisait ombre à l’entrée de sa loge, et reconnut le châle neuf de la Davot.

– En voilà une à qui on en a donné! murmura-t-elle.

– Celle-là doit en savoir long! fut-il répondu.

– Est-ce qu’il y a quelque chose, Madame Davot? reprit la tourière à haute voix.

– Je veux jeter un coup de pied jusque chez nous, répliqua Roland sous sa marmotte en imitant avec une admirable précision l’accent nasal et traînant de la garde, rien qu’une minute, vous comprenez, pour montrer toutes ces affaires-là à mon homme un petit peu.

– Et le blessé reste seul?

– Non point, par exemple! Y pensez-vous! sœur Sainte-Lucie est avec lui.

Sœur Sainte-Lucie était une des deux braves religieuses qui, de leur autorité, avaient installé Roland dans le parloir, la nuit du mardi gras.

Roland resta tout pantelant après avoir fait ce mensonge, car il craignait que sœur Sainte-Lucie ne fût là dans quelque coin pour lui lancer un écrasant démenti.

La chance fut en sa faveur. Sœur Sainte-Lucie n’aimait point bavarder et reposait dans sa cellule.

– Une jolie manière de porter les châles, Madame Davot! dit la tourière.

– C’est notre mode, de l’autre côté de Valenciennes, reprit Roland, et les fluxions me cherchent, savez-vous?

La tourière tira le cordon en grommelant:

– La mère n’est pas encore rentrée, Madame Davot. Vous avez peut-être bien une commission à faire pour elle? Je ne vous demande rien, non!… Mais si vous n’étiez pas une protégée, je saurais ce que j’aurais à vous dire.

Elle se tourna vers le cénacle et ajouta:

– Quand on refuse quelque chose à celle-là, c’est toujours une histoire!

Roland était déjà dans la rue.

– Comme elle paraît grande, ce soir! dit une sœur converse.

– Et maigre, dit une autre.

– Mais, à la fin des fins, pourquoi la mère Françoise d’Assise a-t-elle été en ville? demandèrent à la fois une demi-douzaine de voix.

Et la discussion reprit plus attachante que jamais.

Roland était appuyé au mur extérieur du couvent et tenait sa poitrine à deux mains. Ce premier danger surmonté le laissait sans force. Il se sentait près de défaillir.

La rue Notre-Dame-des-Champs, heureusement, est une des plus désertes de ce quartier solitaire. Personne ne passait. Roland put se traîner à quatre pattes jusqu’à l’angle de la rue de Vaugirard. Là, il s’assit dans l’enfoncement d’une porte et reprit haleine. C’était l’émotion qui l’étouffait bien plus que la fatigue.

Pendant qu’il se reposait, l’équipage à quatre chevaux de M. le duc de Clare passa et entra au grand trot dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Ce fut pour Roland le signal du départ; la fraude allait être découverte et il fallait s’éloigner à tout prix.

Il se leva et marcha bien plus facilement qu’il ne l’eût espéré. Il descendit la rue de Vaugirard jusqu’à la rue Cassette qu’il prit, et, une fois là, il se reposa encore. Désormais, il se regardait comme sauvé.

Onze heures sonnaient quand il reprit sa course. Il avait bien rencontré, le long de la rue de Vaugirard, quelques symptômes de mi-carême. Dans la rue Cassette, austère boyau, tout était silence. Il suivait péniblement le trottoir désert lorsqu’un grand bruit sortit d’une porte cochère. C’était la porte du n° 3; Roland la reconnut, et une sensation d’angoisse lui traversa le cœur: c’était pour venir là que, la dernière fois, il avait quitté sa mère.

Une joyeuse bande de masques s’élança au-dehors en tumulte: toute la Tour de Nesle, hommes et femmes, escortant triomphalement un gros Buridan aux trois quarts ivre, dont la vue arrêta Roland comme un choc.

Le souvenir de ce visage rude et fruste comme les saints de bois d’une église de village, reproduisit en lui le froid du couteau, pénétrant dans sa poitrine. Sa blessure eut un élancement. Il chancela et s’accota au mur.

Il avait reconnu son assassin.

La bande joyeuse s’éloignait, chantant et criant:

– Joulou est comte! Pleurons le père de Joulou! Joulou hérite! Joulou nous recevra tous dans son château de Bretagne! Vive Joulou! le roi des brutes!

Et comme les clameurs continuaient au lointain, le nom de Marguerite Sadoulas frappa les oreilles de Roland.

Il fut longtemps à se relever cette fois, et sa pensée resta vacillante dans son cerveau. La fièvre revenue l’énervait. Minuit approchait quand il arriva devant la maison de sa mère.

Ici, c’était le quartier des écoles, et les folies de la mi-carême allaient bon train.

La porte se trouvait être grande ouverte; on laissa Roland monter sans l’interroger. Il compta quatre étages, et Dieu sait si cette ascension fut une torture! Sa poitrine le brûlait; chaque marche à franchir lui coûtait un mortel effort. Quand il fut sur le carré du quatrième étage, un sentiment irrésistible le poussa vers le seuil de l’appartement de sa mère.

Il se crut fou. Derrière cette pauvre porte où l’on souffrait silencieusement et saintement, il y avait un bruit de bombance: des cliquetis de verres et de fourchettes, des éclats de voix, des rires et des chansons.

Il se crut fou. Pour mieux dire, il espéra que sa fièvre, atteignant au délire, le trompait.

Ou bien, c’était un pur mécompte: sa mère demeurait au-dessus.

Mais il reconnaissait si vivement cette trace lumineuse que la lampe dessinait sous la porte!

Et d’ailleurs la chambre de la voisine était là, avec la carte clouée qui disait son nom, selon les mœurs du pays latin.

Une terreur vague et profonde envahit le cœur de Roland.

– Ma mère est déménagée! dit-il tout haut.

C’était un autre mot qui était dans sa pensée. La sueur qui perça sous ses cheveux glaçait son front.

Il heurta à la porte de la voisine. Comme elle ne répondait pas, il voulut appeler, mais sa voix s’étrangla dans sa gorge.

De la chambre de sa mère les bruits de fête venaient et broyaient son cerveau.

Il heurta encore.

– Qui est là? demanda une voix troublée.

– Moi, Roland, répondit-il.

La voisine poussa un cri.

– Ah! malheureux enfant! fit-elle. D’où venez-vous?

– Ma mère! prononça-t-il d’un accent déchirant, ma mère! où est ma mère?

Il entendit que la voisine parlait tout bas. Une minute s’écoula, longue comme un siècle, puis la porte s’ouvrit, et Mme Marcelin parut, son bougeoir à la main.

– J’ai ma nièce chez moi, dit-elle avec embarras. Vous comprenez, ce n’est pas une heure convenable… Que Dieu ait pitié de nous; il est déguisé en femme! et gris, je crois!

Car Roland chancela prêt à tomber à la renverse. La voisine acheva indignée:

– Allez-vous-en chez les gens d’où vous venez, entendez-vous, mauvais cœur! Vous avez tué votre mère qui est au cimetière depuis huit jours!

La poitrine de Roland rendit un grand gémissement, et il s’affaissa comme une masse en travers de la porte.

XVI La voisine

Ce n’était pas une méchante femme du tout, que Mme Marcelin, la voisine; bien au contraire, son défaut était d’avoir le cœur trop compatissant. Elle était forte comme un Turc. Elle prit Roland évanoui dans ses bras et le déposa sur un vieux canapé qui ornait la principale pièce de son logement servant d’antichambre, de salon et de salle à manger. Ce lieu était chaud; il gardait énergiquement l’odeur du café et de l’eau-de-vie. On y avait dîné avec appétit.

La voisine disait cependant à sa nièce qui était dans l’autre chambre:

– Monsieur Auguste, c’est très désagréable, j’en conviens, mais on ne peut pas laisser ce pauvre enfant sur le carré. Je l’ai connu tout petit. Il est le fils de la pauvre défunte ici à côté qu’on a loué son logement avant-hier à la fabricante de perles qui fait, ce soir, le métier de polichinelle. Quand il va revenir à lui, vous ferez le mort, s’il vous plaît, Monsieur Auguste, et pas de bêtise, rapport à ma réputation dans le quartier.

La réponse de la nièce importe peu. Ayant parlé ainsi, Mme Marcelin ferma la porte et brûla une plume d’oie sous le nez de Roland qui reprit ses sens. La voisine lui sucra un verre d’eau; il n’y avait plus que cela sur la table. Roland but avec effort et murmura:

– Je n’ai pas rêvé, maman est morte!

Il y avait dans ses yeux une douleur si navrante que la voisine en ressentit vivement le contrecoup.

– Pauvre grand sot! dit-elle en réchauffant ses mains qui étaient de marbre, je pensais toujours: il va revenir! il va revenir! Trois semaines de noce, ça n’a pas de bon sens! du mardi gras à la mi-carême! Elle t’aimait tant! ah! en voilà une qui a souffert!… quoique, je vous prie de croire, Monsieur Roland, qu’on ne l’a pas abandonnée: les cinq dernières nuits, j’ai couché dans sa chambre sur un matelas… et je l’ai menée jusqu’au Montparnasse, en grand noir. Un bien pauvre convoi, c’est sûr, il n’y avait que moi et le docteur.

La tête de Roland s’affaissa. La voisine sentit sur sa main un baiser qui lui mit des larmes dans les yeux.

– Sans doute, sans doute, fit-elle, tu as bon cœur. Parbleu! ça m’a plus étonnée de toi que d’un autre. Tu l’embrassais si bien! et puis vous n’étiez au monde que vous deux… mais voilà! je l’ai dit souvent: il est trop beau ce garçon-là! on l’attachera par une patte. Seulement, je ne pensais pas que tu irais si bien, dès la première fois. Trois semaines de noce! trois semaines et deux jours! quelle vie t’ont-ils fait mener, mon sauveur! Tu es changé, abîmé, perdu!

– Ce n’est pas ce que vous croyez, voulut l’interrompre Roland.

– Bien, bien, dit-elle, je ne crois rien et j’ai ma nièce; sans ça je t’aurais toujours donné à coucher, c’est certain, mais tu comprends, ayant ma nièce…

– Parlez-moi de maman, je vous en prie, l’interrompit encore Roland.

– Pauvre grand enfant, soupira Mme Marcelin, l’ont-elles assez arrangé! que veux-tu que je te dise? Elle avait des secrets, c’est sûr; mais elle ne me les a pas confiés… Tu n’es pas un voleur, peut-être! Pour ça, j’en mettrais ma main au feu; eh bien! elle parlait d’un portefeuille avec vingt billets de mille francs dedans. Vingt mille francs, la bonne dame! Où les aurait-elle pris! C’était sa tête qui déménageait!…

Pendant qu’elle parlait, son regard ne quittait point Roland, car elles sont espions, tout naturellement. Roland gardait les yeux baissés; il ne répondit pas.

– Ah bah! fit-elle, très étonnée: vraiment! l’histoire des vingt mille francs était donc vraie? Alors, il doit bien te rester quelque chose? Réponds… Excusez, il ne lui reste rien! Elles t’ont mangé jusqu’à l’os? En vingt-trois jours, ça ferait trois cent cinquante mille francs par an; une jolie aisance!

– Mon petit, reprit-elle en lui fermant la bouche d’un geste, elles ont plumé des oiseaux plus rusés que toi. C’est leur état. Je ne te demande pas tes aventures: j’ai ma nièce, sans cela je t’aurais offert… mais je te l’ai déjà dit.

Ici un ronflement sonore et de la plus mâle espèce se fit entendre derrière la porte de la chambre à coucher. Mme Marcelin toussa et poursuivit précipitamment:

– Voilà donc l’histoire: le mercredi des Cendres, elle n’était pas mal. Comme tu ne revenais pas, et qu’elle s’inquiétait, je lui touchai deux mots du fameux costume de Buridan. Elle prit bien la chose, très bien; elle aurait voulu te voir en capitaine. Pauvre femme! Le soir, elle eut plus de fièvre. Le docteur Lenoir me demanda si tu avais déjà fait des absences. Celui-là est un digne homme, sais-tu? L’autre, le Samuel, est venu toucher quand on a fait la vente, pour vider la chambre… Ah! on peut dire que ça n’a pas moisi, les affaires qui étaient là-dedans!

– Pourvu qu’on m’ait laissé de quoi me changer, dit Roland.

– On n’a rien laissé du tout, et le propriétaire réclame encore un demi-terme. Tu t’en iras comme tu es venu, mon pauvre ami; tu as bien laissé une redingote et un pantalon là-bas, je suppose… Mais faisons vite: j’ai ma nièce… Ce fut le surlendemain qu’elle parla pour la première fois des vingt mille francs. À la fin de la semaine il y eut dans le quartier le bruit d’un jeune homme assassiné; on ne parlait que de ça; tu conçois qu’on n’alla pas le lui dire. J’abrège parce que ce n’est pas une heure à recevoir des visites, et je n’aime pas faire jaser; mais tu reviendras quand tu voudras, et nous causerons… Ah! les jeunes gens! les jeunes gens!

– Que croyait-elle de moi? demanda Roland qui ne pleurait pas et dont la voix sortait brève de sa gorge contractée.

– Tu prends encore assez bien la chose, répliqua Mme Marcelin sèchement. C’est heureux. Je m’attendais à des manières… peste! nous avons du sang-froid! Mais, au fait, un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait bien s’attendre à cela. Ce qu’elle pensait de toi? Nous valons dix fois mieux que vous, nous autres femmes, et cent fois aussi, grâce à Dieu. Elle disait: «Il lui sera arrivé malheur!» voilà donc que, l’avant-dernière nuit, tout à coup elle se sentit plus forte. Elle me demanda une plume, de l’encre et du papier, et elle écrivit. Je crus qu’elle allait me dire: portez la lettre ici ou là, mais des cachotteries, toujours! sans reproche, je lui avais donné pourtant assez de preuves d’amitié. C’est égal. Je fis monter un commissionnaire; elle resta toute seule avec lui et il emporta la lettre. Je connaissais le commissionnaire. En descendant je lui demandai: «Où donc Madame Thérèse vous a-t-elle envoyé comme ça, Jérôme?» Il me répondit: «Mêlez-vous de vos affaires.» On est récompensé comme ça quand on porte de l’intérêt aux personnes… Mais arrivons au bout, pas vrai? Voilà une heure du matin, et j’ai ma nièce.

Roland se releva tremblant.

– Ce n’est pas pour te renvoyer, reprit Mme Marcelin, avec un évident remords, rassieds-toi. As-tu où coucher?

– Oui, répondit Roland au hasard.

– Je m’en doutais bien, mauvais sujet! Après la lettre envoyée, elle ne fit plus que baisser. Il y a eu hier huit jours, dans la nuit du mercredi au jeudi, elle me donna un petit paquet de papiers à l’adresse du docteur Abel Lenoir et elle s’éteignit dans mes bras. Je pleure, tiens, petit, et toi, tu ne pleures pas!

Roland la regardait fixement et ses yeux étaient secs, en effet. Il poussa un grand soupir.

– Bois une goutte d’eau, reprit la voisine. J’aimerais mieux te voir pleurer. Ton nom est venu le dernier sur ses lèvres… Avant, elle avait parlé d’un duc… d’un pair de France… mais va-t’en voir; ça n’y était plus!… J’espère bien que tu vas retourner à ton atelier?

Roland fit un signe de tête affirmatif. Il demanda d’une voix morne:

– Quand elle a été morte, est-ce que sa figure était bien changée?

Mme Marcelin le regarda en face.

– Toi, murmura-t-elle, tu deviendras fou un jour ou l’autre… T’es-tu regardé dans une glace? Il n’y a pas de femme qui soit moitié si belle que toi!

Elle décrocha un miroir et le lui présenta. Roland détourna les yeux.

– Tu as honte, reprit-elle, c’est bien fait. Écoute donc, ça m’a porté un coup de te voir déguisé dans cette circonstance. Tu sens: elle a tant pleuré avant de mourir! Et toi, tu arrives en carnaval!… Est-ce vrai qu’elle devait comme ça plus de soixante visites au docteur Samuel? Il a bien poussé à la vente… Mais où avait-elle pris ces vingt mille francs-là? Enfin, ce sont vos affaires. Je ne demande les secrets de personne.

Roland dit:

– Adieu, Madame Marcelin, je vous remercie de ce que vous avez fait pour maman.

Elle le retint encore au moment où il quittait son siège. Dans son bavardage, il y avait de l’embarras et de l’émotion.

– J’ai pourtant quelque chose à te dire, murmura-t-elle, mais ça ne me revient pas. Voyons! t’ai-je parlé des paperasses remises au docteur Lenoir? Ça ne doit pas valoir des millions, bien sûr! Et puis, celui-là est un honnête homme. Quand il venait, je trouvais par-ci par-là une pièce de quarante francs sur la cheminée… Ah! dame, te voilà tout rouge, maintenant, toi qui étais si pâle! Il y a bien des pièces de quarante francs dans vingt billets de mille? Te les avait-elle confiés ou les avais-tu pris? La jeunesse, tout de même, la jeunesse! Dire qu’ils sont tous pareils! et qu’ils se font brouter comme de l’herbe par ces méchantes bêtes!…

– Tu es bien pressé! s’interrompit-elle en voyant que Roland essayait de se lever pour la troisième fois. Est-ce qu’on t’attend?

Elle eut frayeur de la pâleur livide qui se répandit sur les traits du jeune homme.

– Non, balbutia-t-il avec une détresse si profonde qu’elle eut froid jusque dans le cœur. On ne m’attend pas!

Elle lui caressa la joue comme on fait aux enfants et dit:

– Pauvre grand nigaud! A-t-il du gros chagrin!… J’aurais voulu au moins que tu manges un morceau, mais ma nièce n’a rien laissé. C’est de son âge.

Tout à coup elle frappa joyeusement dans ses mains.

– Je savais bien! s’écria-t-elle, je savais bien que j’oubliais quelque chose! C’est tout bonnement le principal.

– Quelle tête j’ai! Tu te souviens de la lettre dont je t’ai parlé? La lettre qu’elle avait donnée au commissionnaire, l’avant-veille de l’événement? Eh bien! la réponse est venue aujourd’hui. Du moins je suppose que c’est la réponse, et je ne suis pas maladroite pour deviner ces charades-là. Madame Thérèse avait ce portrait de général à sa cheminée. Ils l’ont vendu comme le reste, et c’est un clerc de notaire qui l’a acheté, un clerc de l’étude Deban, connais-tu? Dieu merci, on ne peut pourtant pas croire qu’elle fût la femme d’un général, quoique tu ressembles fameusement au portrait… c’est pour dire qu’elle a emporté avec elle un bon paquet d’histoires! Devine devinaille!

«Si tu les sais, les histoires, tant mieux, car il y a des gens riches là-dedans. À preuve c’est que, ce soir, un peu après la brume, une voiture s’est arrêtée à notre porte, en bas; excusez! une voiture à quatre chevaux! Je ne l’ai pas vue, mais toute la maison en parle. Un monsieur très comme il faut est monté avec une vieille, vieille religieuse et une petite demoiselle qu’ils appelaient: princesse. Vois-tu ça? princesse? Ils sont entrés tout droit ici, parce que la concierge leur avait dit mes bontés pour toi et la voisine. Je faisais un bout de rôti pour ma nièce, tu conçois; ils ont bien vu qu’ils me gênaient. J’ai répondu au monsieur: La mère est défunte, le fils se promène. Dieu sait où! La vieille religieuse faisait des signes de croix et radotait: Trop tard! trop tard! Elle a dit ça plus de quinze fois. La petite princesse est bien mignonne, mais effrontée.

«Qu’est-ce qu’une princesse est de plus qu’une autre à présent! Tu me répondras: l’argent. Peut-être qu’ils en ont; tant mieux pour eux! Et si tu n’es pas bête, tu iras de ce côté-là. On flaire, on flâne, on se faufile. Je parierais ma tête à couper qu’il y a anguille sous roche. Ça avait vraiment l’air qu’ils venaient apporter le bonheur à la voisine. Mais que veux-tu? comme chantait la vieille: trop tard! trop tard!

Roland dit pour la seconde fois:

– Merci, Madame Marcelin.

Et il se dirigea d’un pas chancelant vers la porte. Sur le seuil, il s’arrêta.

– Je voudrais bien savoir où est maman, prononça-t-il à voix basse.

– Où est ta mère! répéta la voisine. Ah! pauvre femme! où elle est!… Mais je te comprends, s’interrompit-elle, son adresse, là-bas, pas vrai? Sans que j’ai ma nièce, j’irais avec toi demain. Mais ce n’est pas difficile à trouver: cimetière Montparnasse, troisième rue à droite dans la grande allée, une vingtaine de pas et tu rencontres une belle sépulture de famille avec des armoiries en veux-tu en voilà, et des dorures, et des histoires de toutes sortes. Le nom est de Clare avec d’autres noms anglais tout autour. J’ai remarqué cela parce que je voulais toujours porter une couronne à la voisine. Elle est derrière la sépulture. Et voilà une drôle d’affaire: c’est elle-même qui a choisi