/ Language: Français / Genre:sf_cyberpunk / Series: Trilogie de la conurb

Comte Zéro

W Gibson

Turner, mercenaire, « aide » les transfuges des multinationales à déserter leur poste. Cette fois, il a pour mission de récupérer le cerveau de la biotechnologie de Mass-Neotek.

Marly, acheteuse d’art à Paris, est engagée par un milliardaire excentrique afin de retrouver l’origine de mystérieuses et fascinantes créations apparues subitement sur le marché.

Bobby, ou Comte Zéro, jeune et intrépide pirate de logiciel, opère dans les faubourgs de la Conurb. Il va se laisser entraîner par sa curiosité dans les dédales du cyberspace.

Le cyberspace, c’est l’univers artificiel des réseaux informatiques, le monde qui était déjà celui de Neuromancien. Et c’est là que leurs destins vont se croiser. Mais ils ne seront pas les seuls.


William Gibson

Comte Zéro

Quiero hacer contigo
lo que la primavera
hace con los cerezos.

Pablo NERUDA

COUNT ZERO INTERRUPT OU INTERRUPTION PROVOQUÉE PAR UN ZÉRO : dès réception d’une commande d’interruption, décrémenter le compteur à zéro.

Pour ma D

ÇA GLISSE CANON

Ils flanquèrent un pistard aux trousses de Turner, dans les vieilles rues de Delhi, calé sur ses phéromones et sa couleur de cheveux. Il le rattrapa dans une rue nommée Chandni Chauk et se précipita vers sa BMW de location à travers une forêt de jambes nues et brunes et de pneus de vélos-pousse. En son cœur : un kilo d’hexogène recristallisé et de TNT en paillettes.

Il ne le vit pas venir. Sa dernière image de l’Inde devait être la façade en stuc d’un bâtiment nommé l’hôtel Khush-Oil.

Parce qu’il avait un bon agent, il avait un bon contrat. Parce qu’il avait un bon contrat, il était à Singapour une heure après l’explosion. Pour sa plus grande part, du moins. Le chirurgien hollandais ne se priva pas d’en plaisanter – comment un pourcentage non spécifié de Turner n’était pas sorti de Palam International sur ce premier vol, l’obligeant à passer la nuit dans un hangar, en bac de survie.

Il fallut au Hollandais et à son équipe trois mois pour rassembler les morceaux de Turner. Ils lui clonèrent un mètre carré de peau, ensemencée sur des plaques de collagène et de polysaccharides tirées de cartilage de requin. Ils lui rachetèrent des yeux et des testicules sur le marché libre. Les yeux étaient verts.

Il passa le plus clair de ces trois mois en simstim, dans la reconstitution en mémoire morte d’une enfance idéalisée en Nouvelle-Angleterre au siècle précédent. Les visites du Hollandais étaient de gris rêves de l’aube, des cauchemars qui s’effaçaient quand s’éclairait le ciel derrière les fenêtres de sa chambre au premier. Ça sentait le lilas, tard le soir. Il lisait Conan Doyle à la lumière d’une ampoule de soixante watts cachée sous un abat-jour en parchemin imprimé de grands voiliers. Il se masturbait dans l’odeur de draps de coton propres en songeant à des majorettes. Le Hollandais lui ouvrait une porte au fond du cerveau et s’amenait avec ses questions, mais le matin, c’était sa mère qui le rappelait pour manger les céréales, les œufs au bacon, le café au lait sucré.

Et puis un jour, il s’éveilla dans un lit étrange, le Hollandais debout devant une fenêtre qui déversait un vert tropical avec un projecteur qui lui blessait les yeux.

— Vous pouvez maintenant rentrer chez vous, Turner. On a terminé. Vous êtes propre comme un sou neuf.

Propre comme un sou neuf. Mais propre à quoi ? Il n’en savait rien. Il prit les affaires que lui donna le Hollandais et s’envola pour Singapour. Son point de chute était le Hyatt de l’aéroport suivant.

Et le suivant. Toujours le suivant.

Il volait toujours. Sa carte à puce était un rectangle de miroir noir liseré d’or. Dès qu’ils la voyaient, les gens derrière les comptoirs lui souriaient en hochant la tête. Des portes s’ouvraient, se refermaient derrière lui. Des roues quittaient le ferrobéton, des verres étaient apportés, des dîners servis.

À Heathrow, un vaste pan de mémoire se détacha de la cuvette blanche du ciel de l’aéroport et s’abattit sur lui. Il vomit dans un récipient de plastique bleu sans même ralentir. Parvenu au comptoir à l’extrémité du corridor, il changea son billet.

Il s’envola pour Mexico.

Et s’éveilla dans le fracas de seaux d’acier sur le carrelage, le chuintement humide des balais et le corps d’une femme, tiède contre son flanc.

La pièce était une vaste caverne. Du plâtre nu et blanc réfléchissait les sons avec trop de clarté ; quelque part derrière le bruit matinal des femmes de ménage dans la cour, on entendait marteler le ressac. Les draps froissés entre ses doigts étaient de lin grossier, adouci par d’innombrables lavages. Lui revint l’éclat du soleil à travers un large panneau de verre teinté. Un bar d’aéroport, Puerto Vallarta. Il avait dû s’éloigner à pied de vingt mètres de l’avion, les paupières serrées pour masquer le soleil. Souvenir d’un cadavre de chauve-souris aplati comme une feuille morte sur le béton de la piste.

Il se rappelait un trajet en car, une route de montagne et les relents de combustion interne, les bords du pare-brise placardés de cartes postales holographiques de saints bleus et roses. Il avait ignoré le paysage escarpé au profit d’une sphère de plexi rose et de la danse saccadée du mercure en son cœur. Le cabochon couronnait la tige d’acier recourbée du levier de changement de vitesse, légèrement plus grand qu’une batte de base-ball. On l’avait moulé autour d’une araignée tapie, en verre blanc soufflé, creusé et à demi rempli de vif-argent. Le mercure tressautait et glissait chaque fois que le chauffeur balançait son véhicule dans les lacets, il ondulait et frissonnait dans les lignes droites. Le cabochon était ridicule, artisanal, maléfique ; il était là comme pour saluer son retour au Mexique.

Dans la douzaine de microgiciels variés que lui avait donnés le Hollandais, s’en trouvait un qui lui permettait une maîtrise relative de l’espagnol mais à Vallarta il avait tâtonné derrière son oreille gauche pour y insérer un cache-prise à la place, masquant ainsi le connecteur et la broche sous un carré de micropore couleur chair. Un passager près du fond de l’autocar avait une radio. Une voix interrompait périodiquement les cuivres pour réciter une espèce de litanie, suite de nombres à dix chiffres, les numéros gagnants du tirage du jour de la loterie nationale.

La femme près de lui s’agitait dans son sommeil.

Il se releva sur un coude pour l’observer. Le visage d’une inconnue, mais pas celui que sa vie dans les hôtels lui avait appris à rencontrer. Il s’attendait en général à une beauté routinière, produit de la chirurgie sélective à bas prix et de l’implacable darwinisme de la mode, un archétype concocté à partir des principaux visages médiatiques des cinq dernières années.

Un petit côté Midwest dans les os des pommettes, archaïque et américain. Les draps bleus étaient froissés en travers de ses hanches, le soleil qui filtrait de biais à travers les persiennes de bois zébrait ses longues cuisses de diagonales d’or. Les visages avec lesquels il s’éveillait dans les hôtels du monde étaient pareils à des ornements sur la cagoule de Dieu. Visages assoupis de femmes, identiques et solitaires, nus, droit fixés sur le vide. Mais celui-ci était différent. Déjà, quelque part, s’y attachait un sens. Un sens et un nom.

Il s’assit, projetant les jambes hors du lit. La plante de ses pieds décela le crissement du sable sur le carrelage frais. Il régnait une insidieuse odeur d’insecticide. Nu, des élancements dans la tête, il se leva. Il força ses jambes à avancer. Marcha, ouvrit la première des deux portes, découvrit du carrelage blanc, encore du plâtre blanc, une pomme de douche chromée pendant à un tuyau de fer piqué de rouille. Des robinets du lavabo gouttaient des filets identiques d’eau tiédasse. Une antique montre-bracelet était posée près d’un verre à dents en plastique, une Rolex mécanique au bracelet de cuir pâle.

Les vitres de la salle de bains n’étaient pas dépolies mais recouvertes d’un fin treillis de plastique vert. Il lorgna entre les lamelles des persiennes, grimaçant sous l’impeccable éclat du soleil brûlant, et vit une fontaine asséchée en céramique à fleurs et la carcasse rouillée d’une Volkswagen Golf.

Allison. Elle s’appelait Allison.

Elle portait un short kaki usé et l’un de ses T-shirts blancs. Elle avait les jambes très brunes. La Rolex, avec son boîtier d’inox mat, lui tournait autour du poignet gauche sur son bracelet en peau de porc. Ils allèrent marcher, descendant l’anse de la plage en direction de Barre de Navidad. Ils se maintenaient sur l’étroite bande de sable sec et ferme à la lisière de l’estran.

Déjà, ils avaient une histoire commune ; il se souvenait d’elle, derrière son éventaire, ce matin-là, sous les tôles du marché couvert de la petite ville, de sa façon de tenir à deux mains son énorme bol en grès, plein de café bouilli. Sauçant avec une tortilla les œufs et la salsa sur l’assiette blanche fêlée, il avait regardé les mouches faire des cercles autour des doigts de lumière qui se frayaient un passage à travers le damier de feuilles de palmes et de tôles ondulées. Quelques mots de son boulot avec un vague cabinet juridique à Los Angeles, de sa vie solitaire dans l’une de ces villes sur pilotis délabrées, dans les faubourgs de Redondo. Il lui avait dit qu’il était dans la gestion de personnel. Avant, du moins.

— Peut-être que je vais me chercher une autre branche…

Mais les mots semblaient secondaires face à ce qui existait entre eux et voilà qu’une frégate vint planer au-dessus de leur tête : elle lutta contre la brise, glissa latéralement, pivota, disparut. La liberté de ce mouvement, ce glissement inconscient, leur procura un frisson. Elle lui pressa la main.

Une silhouette bleue remontait la plage dans leur direction, un policier militaire qui regagnait la ville, bottes noires impeccables, irréelles sur le doux sable éclatant de la plage. Lorsque l’homme les croisa, visage immobile et sombre derrière les verres miroirs, Turner remarqua la carabine laser Steiner-Optic avec son viseur de la Fabrique nationale. Le pantalon était immaculé, le pli net comme une lame.

Turner avait été soldat de plein droit, durant la plus grande partie de sa vie adulte, même s’il n’avait jamais porté l’uniforme. Mercenaire, avec pour employeurs de vastes sociétés menant une guerre discrète pour le contrôle de pans entiers de l’économie. Il était spécialiste du détournement de cadres supérieurs et de chercheurs. Les multinationales pour lesquelles il travaillait n’admettraient jamais l’existence d’hommes comme Turner…

— Tu t’es descendu presque une bouteille entière de Herradura, hier soir, observa-t-elle.

Il acquiesça. Sa main, dans la sienne, chaude et sèche. Il regardait l’éventail de ses orteils à chaque pas, les ongles recouverts de vernis rose écaillé.

Les déferlantes roulaient, leur crête transparente comme du verre vert.

L’écume perlait sur le bronzage de la fille.

Après leur première journée ensemble, la vie adopta un schéma simple : ils prenaient leur petit déjeuner au mercado, à l’étal au comptoir de béton poli comme du marbre par l’usure. Ils passaient la matinée à nager, jusqu’à ce que le soleil les chasse derrière la fraîcheur des volets clos de l’hôtel, où ils faisaient l’amour sous les lentes pales de bois du ventilateur du plafond, puis ils s’endormaient. Les après-midi, ils exploraient le dédale des rues étroites derrière l’Avenida, ou bien partaient en randonnée dans les collines. Ils dînaient dans les restaurants du front de mer et buvaient sous les patios des hôtels blancs. Le clair de lune frisait la crête des vagues.

Et graduellement, sans l’aide de mots, elle lui enseigna un nouveau style de passion. Il avait l’habitude d’être servi, anonymement, par des professionnelles exercées. Et voilà que dans la caverne blanche, il s’agenouillait sur le carrelage. Il baissait la tête pour la lécher, sel du Pacifique mêlé à sa propre mouille, l’intérieur de ses cuisses frais contre ses joues. Les hanches nichées dans ses paumes, il la maintenait, l’élevait comme un calice, lèvres hermétiquement pressées, tandis que sa langue cherchait le lieu géométrique, le point, la fréquence juste. Alors, souriant, il la montait, la pénétrait, et trouvait là-bas en elle sa place.

Parfois alors, il lui parlait, en longues spirales de récit flou qui se dévidaient pour se joindre au bruit de la mer. Elle ne se livrait guère, mais il avait appris à apprécier le peu qu’elle disait et elle, toujours, le retenait. Et l’écoutait.

Une semaine passa, puis une autre. Le dernier jour, il s’éveilla dans la même chambre fraîche pour la retrouver à ses côtés. Durant le petit déjeuner, il crut déceler en elle un changement, une tension.

Ils prirent un bain de soleil, nagèrent, et dans le lit familier, il oublia la vague trace d’anxiété.

Dans l’après-midi, elle lui suggéra de descendre jusqu’à la plage, vers Barre, comme ils l’avaient fait le premier matin.

Turner retira le cache-poussière de la prise derrière son oreille et s’inséra une écharde de microgiciel. La structure de l’espagnol s’installa à travers lui comme une tour de verre, portes invisibles articulées sur le présent, le futur, le conditionnel et le plus-que-parfait. L’abandonnant dans la chambre, il traversa l’Avenida pour entrer au marché. Il acheta un panier d’osier, des bidons de bière fraîche, des sandwiches, des fruits et, au retour, une nouvelle paire de lunettes de soleil à un marchand sur l’Avenida.

Son bronzage était sombre et régulier. Le treillis rectangulaire laissé par les greffes du Hollandais avait disparu tandis qu’elle lui avait enseigné l’unicité de son propre corps. Les matins, lorsque son regard croisait les yeux verts dans le miroir de la salle de bains, ces yeux étaient bien les siens et le Hollandais désormais ne troublait plus ses rêves de ses mauvaises blagues et de sa toux sèche. Parfois, pourtant, il rêvait encore de fragments des Indes, un pays qu’il connaissait à peine, échardes brillantes, Chandni Chauk, l’odeur de la poussière et des pains frits…

Les murs de l’hôtel en ruine se dressaient au quart du chemin sur l’arc de la baie. Le ressac ici était plus fort, chaque vague une détonation.

Elle l’attirait à lui, maintenant, quelque chose de neuf au coin des yeux, une dureté. Des mouettes s’égaillèrent, lorsqu’ils remontèrent la plage pour lorgner dans l’embrasure des portes vides. Le sable s’était retiré, découvrant les fondations de la façade, les murs disparus révélaient les planchers des trois niveaux, suspendus tels d’énormes bardeaux aux tendons tordus et rouillés d’acier épais comme le doigt, chacun recouvert d’un carrelage de couleur et de motif différents.

HOTEL PLAYA DEL M, en majuscules, était tracé en alignements enfantins de coquillages au-dessus de l’une des arcades en béton.

— Mar, fit-il, complétant l’inscription, bien qu’il eût retiré son microgiciel.

— C’est fini, dit-elle en s’arrêtant sous l’arche, dans l’ombre.

— Qu’est-ce qui est fini ?

Il la suivit, le panier d’osier frottant contre sa hanche. Le sable ici était froid, sec, fuyant entre les doigts.

— Fini. Terminé. Cet endroit. Plus de temps ici, plus de futur.

Il la fixa, puis son regard glissa vers les ressorts de sommier rouillés qui s’emmêlaient à la jonction de deux murs en ruine.

— Ça pue la pisse, dit-il. Allons nager.

La mer emporta le froid mais une distance demeurait entre eux, désormais. Ils s’assirent sur une couverture prise dans la chambre de Turner et mangèrent, en silence. L’ombre des ruines s’allongea. Le vent ébouriffait ses longs cheveux décolorés de soleil.

— Tu me fais penser à des chevaux, lui dit-il enfin.

— Eh bien, fit-elle, comme si elle lui parlait depuis les profondeurs de l’épuisement, ils ne sont jamais éteints que depuis trente ans.

— Non, répondit-il. Leur poil. Les poils sur leur encolure, quand ils galopent.

— La crinière, précisa-t-elle, et elle avait les larmes aux yeux. Et merde. (Ses épaules commencèrent à se soulever. Elle prit une profonde inspiration. Elle lança son bidon de Carta Blanca au bout de la plage.) Tout ça, moi, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? (Ses bras autour de lui, de nouveau.) Oh, allez viens, Turner. Viens.

Et comme elle s’allongeait, l’attirant à elle, il remarqua quelque chose, un navire, réduit par l’éloignement juste à un tiret blanc, là où l’eau rencontrait le ciel.

Lorsqu’il s’assit, tirant sur son jean coupé, il vit le yacht. Il était bien plus proche à présent, courbe blanche et gracieuse filant au ras des eaux. Des eaux profondes. La plage devait plonger presque à la verticale, ici, à en juger par la force des vagues. Sans doute était-ce pour cela que le front des hôtels s’interrompait de la sorte, en retrait de la plage, et pour cela que la ruine n’avait pas survécu. Les vagues en avaient miné les fondations.

— File-moi le panier.

Elle reboutonnait son corsage. Il le lui avait acheté dans l’une des petites échoppes fatiguées qui longeaient l’Avenida. Coton mexicain bleu électrique, mal tissé. Les habits qu’ils achetaient dans les boutiques leur duraient rarement plus d’un jour ou deux.

— Je t’ai dit de me filer le panier.

Elle obtempéra. Il fouilla parmi les reliefs de leur après-midi, retrouva ses jumelles sous un emballage plastique de tranches d’ananas imbibées de citron vert et saupoudrées de cayenne. Il les sortit, c’étaient des 6×30 militaires compactes. Il bascula les cache-objectif, déplia les protège-oculaire pour étudier les idéogrammes fuselés du sigle Hosaka. Un pneumatique jaune contournait la poupe et se dirigeait vers la plage.

— Turner, je…

— Lève-toi. (Sa couverture et sa serviette fourrées vite fait dans le panier. Il sortit un dernier bidon tiède de Carta Blanca et le posa près des jumelles. Il se releva, la mit debout en vitesse et lui fourra le panier dans les mains.) Je me trompe peut-être… commença-t-il. Si oui, tire-toi d’ici. Coupe vers le second bouquet de palmiers. (Il pointait le doigt.) Ne retourne pas à l’hôtel, prends le car, Manzanillo ou Vallarta. Rentre à la maison.

Il distinguait maintenant le ronron du hors-bord. Il vit les larmes apparaître mais elle n’émit aucune plainte tandis qu’elle se tournait pour détaler au pas de course, dépassant les ruines, agrippant son panier, trébuchant sur une langue de sable. Elle ne se retourna pas.

Alors il regarda vers le yacht. Le pneumatique rebondissait en franchissant la barre. Le navire était baptisé Tsushima et la dernière fois qu’il l’avait vu, ç’avait été dans la baie d’Hiroshima. Du pont, il avait contemplé la porte rouge de Shinto, à Itsukushima.

Il n’avait pas besoin des lunettes pour savoir que le passager du pneumatique allait être Conroy, le pilote de l’un des ninjas d’Hosaka. Il s’assit en tailleur sur le sable qui se rafraîchissait puis ouvrit son dernier bidon de bière mexicaine.

Il contemplait derrière eux la ligne des hôtels blancs, les mains posées, inertes, sur la rambarde en teck du Tsushima. Derrière les hôtels, luisaient les trois petits hologrammes de la ville : Banamex, Aeronaves et la Vierge de six mètres de la cathédrale.

Conroy se tenait près de lui.

— Une urgence, dit Conroy. Vous savez ce que c’est.

La voix de l’homme était neutre, sans inflexion, comme s’il l’avait copiée sur une puce vocale bon marché. Son visage était large et blanc, d’un blanc cadavérique. Les yeux aux cernes noirs étaient encapuchonnés sous le chaume décoloré d’une frange rabattue sur son front large. Il portait un polo et un pantalon noirs.

— Rentrons, dit-il, et il se retourna.

Turner le suivit, se penchant pour franchir l’embrasure de la porte de la cabine. Paravents blancs, en bois de pin pâle et sans nœud, le chic austère des firmes de Tokyo.

Conroy s’installa sur l’ultra-skaï gris ardoise d’un long coussin rectangulaire. Turner resta debout, bras ballants. Conroy prit un inhalateur d’argent guilloché posé sur la table basse en émail posée entre eux deux.

— Ravivant de choline ?

— Non.

Conroy se fourra l’inhalateur dans une narine et renifla.

— Vous voulez un peu de sushi ? (Il le reposa sur la table.) On s’est fait une bonne prise, il y a une heure peut-être.

Turner resta immobile, fixant Conroy.

— Christopher Mitchell, dit Conroy. Maas Biolabs. Leur spécialiste des hybridomes. Il passe à Hosaka.

— Jamais entendu parler.

— Mon cul, oui. Un verre ?

Turner refusa de la tête.

— Le silicium, c’est bientôt fini, Turner. Mitchell est le type qui a rendu possibles les biopuces et Maas détient les brevets principaux. Vous le savez. C’est le spécialiste des monoclonaux. Il veut se tirer. Vous et moi, Turner, on va l’amener ici.

— Je croyais avoir pris ma retraite, Conroy. Je ne me déplaisais pas, là-bas.

— C’est ce que disait l’équipe de psys à Tokyo. Je veux dire, ce n’est pas exactement votre première escapade, pas vrai ? C’est une psychologue de terrain, au service d’Hosaka.

Un muscle se mit à tressaillir dans la cuisse de Turner.

— D’après eux, vous êtes prêt, Turner. Ils étaient un rien inquiets, après Delhi, alors ils ont voulu vérifier. Petite thérapie en passant. Ça ne fait jamais de mal, pas vrai ?

MARLY

Elle s’était mise sur son trente et un pour l’entrevue mais il pleuvait sur Bruxelles et elle n’avait pas d’argent pour un taxi. Elle partit à pied de la gare d’Eurotrans.

Sa main, dans la poche de sa jaquette – une Sally Stanley, mais vieille de presque un an –, était un nœud blanc serré autour du télex froissé. Elle n’en avait plus besoin, ayant mémorisé l’adresse, mais il lui semblait désormais aussi impossible de le lâcher que de briser la transe qui la possédait maintenant, regard fixé sur la vitrine d’une boutique de luxe de tailleur pour hommes, accommodant en alternance les chemises habillées de flanelle pâle et le reflet de ses propres yeux noirs.

Sans aucun doute, ces yeux seuls suffiraient à lui coûter la place. Avant même ces cheveux mouillés qu’elle regrettait à présent de n’avoir pas fait couper par Andréa. Ces yeux trahissaient une souffrance et une inertie lisibles par tous et sans aucun doute ces détails ne tarderaient-ils pas à se révéler à Herr Josef Virek, le plus improbable des employeurs potentiels.

Lorsqu’on lui avait délivré le télex, elle avait absolument voulu n’y voir qu’une sorte de canular cruel, le nouvel appel d’un quelconque fâcheux. Elle en avait eu largement sa dose – grâce aux médias –, à tel point qu’Andréa avait commandé pour le téléphone de l’appartement un programme spécial qui filtrait les appels à l’arrivée lorsque leur numéro ne correspondait à aucun de ceux inscrits à son répertoire personnel. En revanche, avait insisté Andréa, il fallait sans doute voir là la raison du télégramme ; comment, autrement, aurait-on pu la joindre ?

Mais Marly avait hoché la tête en s’emmitouflant dans les plis du vieux peignoir en éponge d’Andréa. Pourquoi Virek, collectionneur et mécène, avec son immense fortune, avait-il eu envie d’engager l’ancienne gérante déshonorée d’une insignifiante galerie d’art parisienne ?

Par la suite, ce fut au tour d’Andréa de hocher la tête, impatientée par cette nouvelle Marly Kruschkhova, cette déshonorée, qui passait désormais des journées entières dans son appartement et ne prenait parfois même pas la peine de s’habiller. La tentative de vente à Paris d’un unique faux pouvait difficilement passer pour la nouveauté que s’était imaginée Marly, lui disait-elle. Et si la presse n’avait pas fait montre d’une telle ardeur à démasquer l’écœurant Gnass en le remettant à sa place évidente de crétin, poursuivait-elle, les affaires auraient été bien mornes. Gnass était suffisamment riche et vulgaire pour entretenir le scandale d’un week-end. Andréa sourit.

— Si t’avais été moins séduisante, on t’aurait moins prêté attention.

Marly hocha la tête.

— Et puis le faux était d’Alain. Tu étais innocente. L’aurais-tu oublié ?

Marly pénétra dans la salle de bains, toujours serrée dans le peignoir usé, sans répondre.

Sous-jacent au désir de son amie de la réconforter, de l’aider, Marly décelait l’impatience de quelqu’un forcé de partager un espace fort exigu avec un hôte malheureux et non payant.

Et Andréa avait dû lui avancer le montant du billet d’Eurotrans.

Par un effort de volonté conscient et douloureux, elle brisa le cercle de ses pensées pour émerger dans le flot dense mais apaisant de la foule des Belges en train de faire leurs courses.

Le corps d’une fille en short collant brillant et les pans trop amples de la veste en loden de son copain l’effleurèrent, tous deux bien récurés, tout sourire. À l’intersection suivante, Marly remarqua un débouché pour une mode qu’elle avait goûtée du temps de ses années d’étudiante. Les fringues avaient l’air impossiblement jeunes.

Dans son poing blanc et secret, le télex.

Galerie Duperey ; rue au Beurre, 14 ; Bruxelles.

Josef Virek.

Dans l’antichambre gris froid de la galerie Duperey, la réceptionniste donnait l’impression d’avoir pris racine, plante adorable et sans doute vénéneuse, derrière une plaque de marbre poli où s’incrustait un clavier émaillé. À l’approche de Marly, elle leva des yeux chatoyants. Marly imagina le cliquetis et le ronronnement de volets, son image débraillée, expédiée vers quelque recoin inaccessible de l’empire de Josef Virek.

— Marly Kruschkhova, dit-elle, résistant à l’impulsion de sortir le télex chiffonné pour le lisser contre la surface immaculée de marbre froid. Pour Herr Virek.

— Fräulein Kruschkhova, dit la réceptionniste, Herr Virek n’est pas en mesure de se trouver à Bruxelles aujourd’hui.

Marly fixa les lèvres parfaites, prenant simultanément conscience de la douleur que ces mots lui causaient et du plaisir aigu qu’elle apprenait à goûter dans la déception.

— Je vois.

— Toutefois, il a choisi de mener l’entrevue par l’entremise d’une liaison sensorielle. Si vous voulez bien prendre la troisième porte sur votre gauche…

La pièce était blanche et nue. Sur deux murs étaient accrochées, sans cadre, des feuilles de ce qui semblait du carton maculé de pluie et systématiquement perforé par une multitude d’instruments. Katatonenkunst. Archiclassique. Le genre d’œuvre qu’on vendait aux comités délégués par les conseils d’administration de banques d’affaires néerlandaises.

Elle s’assit sur une banquette basse recouverte de cuir et se permit enfin de relâcher le télégramme. Elle était seule mais supposa que d’une façon ou d’une autre, on devait l’observer.

— Fräulein Kruschkhova. (Un jeune homme en blouse vert sombre de technicien s’encadra dans la porte opposée à celle par où elle était entrée.) D’ici un instant, s’il vous plaît, vous traverserez la pièce et vous tiendrez devant cette porte. Saisissez le bouton lentement et fermement, s’il vous plaît, et de manière à permettre le maximum de contact avec votre paume. Franchissez le seuil avec précaution. Il devrait y avoir un minimum de désorientation spatiale.

Elle cligna des yeux.

— Je vous dem…

— La liaison sensorielle, dit-il avant de se retirer, la porte se refermant sur lui.

Elle se leva, essaya de redonner un semblant de forme aux pans détrempés de sa jaquette, porta la main à ses cheveux, se ravisa, prit une grande inspiration et franchit la porte. La phrase de la réceptionniste l’avait préparée à la seule forme de liaison qu’elle connût, un signal de simstim transmis par le réseau Bell Europa. Elle s’était attendue à coiffer un casque bardé de dermatrodes ; à ce que Virek utilisât un observateur passif en guise de caméra humaine.

Mais la fortune de Virek s’avérait d’un ordre de grandeur entièrement différent.

Au moment où ses doigts se refermaient sur le bouton de cuivre frais, il lui sembla que celui-ci se rétractait, glissait le long d’un spectre tactile de textures et de températures, et ce dès la première seconde de contact.

Puis l’objet redevint métal, barre de fer peinte en gris, une antique rambarde qu’elle étreignait maintenant avec surprise.

Quelques gouttes d’eau lui fouettèrent le visage.

Odeur de pluie et de terre humide.

Une confusion de petits détails, ses propres souvenirs d’un pique-nique bien arrosé, aux Beaux-Arts, confrontés à la perfection de l’illusion de Virek.

En dessous d’elle s’étalait, aisément reconnaissable, le panorama de Barcelone, fumées nimbant de brume les flèches bizarres de la Sagrada Familia.

Elle saisit de l’autre main la rambarde, luttant contre le vertige. Elle connaissait cet endroit. Elle se trouvait dans le Parque Güell, la féerie défraîchie d’Antonio Gaudí, sur l’éminence désolée qui s’élevait derrière le centre de la cité. À sa gauche, un lézard géant caparaçonné d’éclats de céramique était figé, à mi-glissade d’une pente de caillasse. Son sourire fontaine arrosait un parterre de fleurs usées.

— Vous êtes désorientée. Je vous prie de m’excuser.

Josef Virek était en dessous d’elle, juché sur l’un des bancs serpentiformes du parc, ses larges épaules voûtées sous un pardessus mou.

Toute sa vie, elle lui avait trouvé des traits vaguement familiers. Elle se rappelait à présent, à juste titre, une photo de Virek avec le roi d’Angleterre. Il lui sourit. Il avait la tête large, superbement sculptée, sous une brosse raide de cheveux gris sombre. Ses narines étaient perpétuellement dilatées, comme pour mieux humer les vents invisibles de l’art et du commerce. Ses yeux, très grands derrière les verres ronds sans monture devenus sa marque distinctive, étaient bleu pâle et son regard étrangement doux.

— Je vous en prie. (Il tapota d’une main étroite l’aléatoire mosaïque d’éclats de faïence qui recouvrait le banc.) Vous devez me pardonner cette dépendance à l’égard de la technologie. Je suis depuis plus de dix ans confiné dans une cuve de survie, dans quelque hideux faubourg industriel de Stockholm. Ou peut-être de l’enfer. Je ne suis pas un homme bien portant, Marly. Asseyez-vous près de moi.

Prenant une profonde inspiration, elle descendit les degrés de pierre et traversa les pavés.

— Herr Virek, mais je vous ai vu faire une conférence à Munich, il y a deux ans. Une critique de Fässler et de son autistiches Theater. Vous sembliez en parfaite santé…

— Fässler ? (Le front basané de Virek se plissa.) Vous aurez vu un double. Un hologramme, peut-être. Bien des choses, Marly, sont perpétrées en mon nom. Des aspects de ma fortune sont devenus autonomes, par degrés ; à certains moments, ils se font même la guerre. Rébellion dans les extrémités fiscales. Toutefois, pour des raisons aussi complexes que totalement occultes, l’existence de ma maladie n’a jamais été rendue publique…

Elle prit place à ses côtés et considéra, les yeux baissés, le pavé sale entre les orteils éraflés de ses bottes noires de Paris. Elle vit une macle de gravillon pâle, un trombone rouillé, le petit cadavre poussiéreux d’une abeille ou d’un frelon.

— C’est incroyablement détaillé.

— Oui, fit-il. Les nouvelles biopuces de chez Maas. (Puis il poursuivit :) Il faut que vous sachiez que je connais votre vie privée d’une manière quasiment aussi détaillée. Je la connais mieux sans doute que vous-même, dans certains cas.

— Vraiment ?

Le plus facile, s’aperçut-elle, était encore de reporter son attention sur la cité, pour y relever tel ou tel trait du paysage, souvenirs d’une demi-douzaine de congés d’étudiante. Là, juste là, s’étendaient les Ramblas, fleurs et perroquets, les tavernes qui servaient de la bière sombre et du calmar.

— Oui. Je sais que c’est votre amant qui vous a convaincue d’avoir mis la main sur un original perdu de Cornell.

Marly ferma les yeux.

— Il a commandité le faux, engageant pour l’opération deux talentueux étudiants artisans ainsi qu’un historien reconnu, alors en butte à certaines difficultés personnelles… Il les a payés avec l’argent qu’il avait déjà soustrait de votre galerie, comme vous l’avez sans nul doute deviné depuis. Mais vous pleurez…

Marly hocha la tête. Un index frais lui tapota le poignet.

— J’ai acheté Gnass. J’ai acheté la police pour qu’elle ferme les yeux. Les journaux n’en valaient pas la peine ; ils la valent rarement. Et, qui sait, votre légère notoriété pourrait maintenant vous servir.

— Herr Virek, je…

— Un moment, je vous prie. Paco ? Viens ici, mon enfant.

Marly rouvrit les yeux et vit un gosse dans les six ans, hermétiquement engoncé dans un costume sombre et des culottes de golf, avec chaussettes pâles et bottes vernies noires, boutonnées très haut. Ses cheveux bruns lui retombaient sur le front en mèches folles. Il tenait dans les mains quelque chose, une sorte de boîte.

— Gaudí a commencé le parc en 1900, expliquait Virek. Paco porte le costume de l’époque. Viens donc, petit. Montre-nous ton trésor.

— Señor, zézaya Paco, en s’inclinant, puis il avança pour exhiber ce qu’il tenait.

Marly écarquilla les yeux : une boîte en bois, toute simple, vitrée sur le devant. Des objets…

— Cornell, dit-elle, oubliant ses larmes. Cornell ?

Elle se tourna vers Virek.

— Bien sûr que non. L’objet incrusté dans ce fragment d’os est un biomoniteur Braun. C’est l’œuvre d’un artiste vivant.

— Il y en a d’autres ? d’autres boîtes ?

— J’en ai trouvé sept. Sur une période de trois ans. La collection Virek, voyez-vous, est une sorte de trou noir. La densité peu commune de ma fortune attire irrésistiblement les œuvres les plus rares de l’esprit humain. Un processus autonome, et auquel d’ordinaire je ne prête guère attention…

Mais Marly était abîmée dans la contemplation de la boîte, dans son évocation de distances impossibles, de pertes et d’envies. Elle était sombre, douce et, quelque part, enfantine. Elle contenait sept objets.

L’os mince et fuselé, manifestement conformé pour le vol, sans aucun doute issu de l’aile de quelque grand oiseau. Trois archaïques circuits imprimés, plaquettes recouvertes d’un labyrinthe d’or. Une sphère blanche et lisse de terre cuite. Un bout de dentelle noircie par les ans. Un fragment long comme le doigt de ce qu’elle supposa être un os de poignet humain, blanc grisâtre, où s’enfichait parfaitement la broche en silicium d’un petit instrument qui devait jadis avoir affleuré la peau – mais le cadran de l’objet était brûlé, noirci.

La boîte composait un univers, un poème, gelé aux frontières de l’expérience humaine.

— Gracias, Paco…

Boîte et bambin avaient disparu.

Elle eut un sursaut.

— Ah ! Pardonnez-moi, j’avais oublié que ces transitions sont trop abruptes pour vous. Néanmoins, il est temps de discuter de votre mission…

— Herr Virek, dit-elle, qu’est « Paco » ?

— Un sous-programme.

— Je vois.

— Je vous ai engagée pour découvrir le créateur de la boîte.

— Mais, Herr Virek, avec vos ressources…

— Dont vous faites dorénavant partie, mon enfant. Ne désirez-vous pas avoir un emploi ? Lorsque j’ai eu vent des ennuis de Gnass avec cette histoire de faux Cornell, il m’est aussitôt apparu que vous pourriez m’être utile dans cette affaire. (Il haussa les épaules.) Accordez-moi un certain talent pour obtenir les résultats désirés.

— Certainement, Herr Virek ! Et, oui, c’est exact, je désire effectivement travailler !

— Très bien. Vous toucherez un salaire. Vous aurez accès à certaines zones de crédit, toutefois, au cas où vous auriez besoin d’effectuer, disons, d’importants achats immobiliers…

— Immobiliers ?

— Ou bien de société, ou d’astronef… Dans cette éventualité, il vous faudra mon aval indirect. Qui vous sera certainement accordé. Autrement, vous aurez carte blanche. Je vous suggère toutefois de travailler sur une échelle où vous vous sentirez à l’aise. Sinon, vous courez le risque de perdre contact avec votre intuition, et l’intuition, dans une affaire telle que celle-ci, est d’une importance cruciale.

Il lui adressa de nouveau son fameux sourire étincelant. Elle prit une profonde inspiration.

— Herr Virek, et si j’échoue ? De combien de temps disposerai-je pour localiser cet artiste ?

— Du restant de votre vie.

— Pardonnez-moi, se surprit-elle à dire, horrifiée, mais j’ai cru comprendre que vous m’avez dit vivre dans un… dans une cuve ?

— Oui, Marly. Et depuis cette perspective passablement terminale, je me dois de vous conseiller de lutter pour vivre chaque heure de votre vie, en chair et en os. Non pas dans le passé, si vous voyez ce que je veux dire. Je parle comme quelqu’un devenu incapable de tolérer ce simple état, les cellules de mon corps ayant dorénavant opté pour la quête donquichottesque d’une carrière individuelle. J’imagine qu’un homme plus chanceux, ou plus pauvre, aurait enfin eu le droit de mourir ou alors d’être codé dans la mémoire centrale de quelque machine électronique. Mais je suis, semble-t-il, prisonnier d’un tissu byzantin de circonstances qui exige, m’a-t-on dit, quelque chose comme le dixième de mon revenu annuel. Ce qui fait de moi, je suppose, l’invalide le plus coûteux du monde. Vos affaires de cœur m’ont touché, Marly. J’envie l’ordonnance de la chair qui en autorise le déroulement.

Et, l’espace d’un instant, elle fixa le doux regard de ces yeux bleus et comprit, avec la certitude instinctive du mammifère, que les créatures immensément riches n’avaient plus, de près ou de loin, rien d’humain.

L’aile de la nuit vint balayer le ciel de Barcelone, tel un vaste et lent volet qui claque ; soudain Virek et le Parque Güell avaient disparu, et Marly se retrouva sur le siège de cuir bas, les yeux fixés sur des feuilles déchirées de carton maculé.

BOBBY TOMBE COMME UN WILSON

C’était une chose si facile, la mort. Il le voyait maintenant : elle arrivait, c’est tout. Vous merdiez un chouïa et voilà, ça y était, quelque chose de glacial et d’inodore qui vous déboulait dessus des quatre coins stupides de la pièce, le séjour de votre mère à Barrytown.

Merde, pensa-t-il. Deux-par-Jour va se fendre la gueule, première sortie et je tombe comme un wilson.

Le seul bruit dans la pièce était le faible crissement de ses dents qui s’entrechoquaient, spasme supersonique de la rétroaction qui lui bouffait le système nerveux. Il observa le tremblement délicat de sa main figée, à quelques centimètres du bouton de plastique rouge capable de rompre la connexion qui était en train de le tuer.

Merde.

Il était rentré chez lui pour s’y mettre aussitôt, avait inséré le brise-glace loué à Deux-par-Jour et s’était branché, demandant au clavier la base qu’il avait sélectionnée comme première cible vivante. L’avait cru que c’était la manière de procéder ; tu veux y aller, eh bien, t’y vas. Il n’avait la petite console Ono-Sendaï que depuis un mois, mais savait déjà qu’il voulait être plus qu’un simple piquassette de Barrytown. Bobby Newmark, alias Comte Zéro, seulement c’était déjà fini. Le film ne se terminait jamais ainsi, pas juste au début. Dans un film, la nana du beau cow-boy, ou alors son comparse, se pointait à toute vitesse, arrachait les trodes, écrasait le petit bouton OFF. Et c’est comme ça que tu t’en sortais.

Mais Bobby était tout seul à présent, son système nerveux autonome débordé par les défenses d’une base de données située à trois mille kilomètres de Barrytown, et il le savait. Il y avait une espèce d’alchimie dans l’imminence de cette obscurité, quelque chose qui lui laissait désormais entrevoir l’infinie désirabilité de cette pièce, avec sa moquette couleur moquette et ses rideaux couleur rideau, son ensemble canapé en mousse miteux, les étagères anguleuses en chrome supportant les composants d’un média-module Hitachi vieux de six ans.

Il avait soigneusement fermé ces rideaux en prévision de sa passe, mais à présent, d’une certaine manière, il lui semblait quand même voir dehors, là où les immeubles d’habitation de Barrytown gonflaient leur vague de béton pour venir se briser contre les tours plus sombres de la Zupe. Cette vague d’immeubles se hérissait d’une fine fourrure insectiforme d’antennes et de paraboles grillagées, entre lesquelles étaient tendues des cordes à linge. Sa mère aimait à railler là-dessus : elle, elle avait un séchoir. Il se rappelait ses phalanges, blanches sur l’imitation bronze de la rambarde du balcon, les rides sèches au pli du poignet. Il se rappelait un gosse, mort, sorti du Grand Stade sur une civière en alliage, emballé dans une toile de plastique couleur voiture de flics. Il était tombé sur la tête. Tombé. Sur la tête. Wilson.

Son cœur s’arrêta. Il avait l’impression de basculer sur le côté, renversé comme une bestiole dans un dessin animé.

Seizième seconde de la mort de Bobby Newmark. Sa mort de piquassette.

Et quelque chose alors se pencha en lui, inqualifiable immensité, venue d’au-delà de la plus lointaine frontière qu’il ait jamais connue ni même imaginée, pour venir le toucher.

…QU’EST-CE QUE TU FAIS ? POURQUOI TE FONT-ILS ÇA ?

Voix de fille, cheveux bruns, yeux noirs…

…ME TUENT ME TUENT ARRACHE-LES ARRACHE-LES

Yeux noirs, étoile du désert, chemise bronzée, cheveux de fille…

…MAIS C’EST UN TRUC, PIGÉ ? TU CROIS JUSTE AVOIR ÉTÉ EU. REGARDE. MAINTENANT JE BLOQUE ICI ET TU NE PARS PLUS EN BOUCLE…

Et son cœur aussitôt chavira, sur le dos, envoya valser son déjeuner avec ses petites pattes rouges de Mickey, spasme galvanique de pattes de grenouille le projetant hors de la chaise en arrachant les trodes de son front. Sa vessie se relâcha lorsque sa tête heurta le coin du Hitachi, tandis que quelqu’un disait merde merde merde dans l’odeur poussiéreuse de la moquette. Rideau, la voix de fille, item l’étoile du désert, impression fugitive de vent frais et de pierre usée par les eaux…

Puis sa tête explosa. Il le vit parfaitement, de quelque part très loin. Comme une grenade au phosphore.

Lumière.

Blanche.

SYNCHRONE

Le Honda noir planait vingt mètres au-dessus du pont octogonal du puits de pétrole rouillé. L’aube approchait et Turner pouvait distinguer le contour passé du trèfle « risque biologique » balisant l’hélistation.

— Z’avez des risques bio, là-dessous, Conroy ?

— Rien d’inhabituel pour vous, observa l’interpellé.

Une silhouette en survête rouge faisait de grands moulinets de bras au pilote du Honda. Le souffle des pales envoya voler dans la mer des morceaux d’emballage. Conroy ouvrit d’un coup sec la boucle de son harnais et se pencha par-dessus Turner pour déverrouiller l’écoutille. Le rugissement des moteurs les assaillit lorsque l’ouverture coulissa. Conroy lui bourrait de coups l’épaule, faisant des mouvements frénétiques avec sa paume levée en l’air. Il indiquait le pilote.

Turner sortit en hâte et sauta à terre, dans le brouillard tonitruant du rotor ; bientôt Conroy fut accroupi près de lui. Ils quittèrent le trèfle pâle, voûtés, avec cette furtive démarche en crabe, typique des aires d’atterrissage d’hélicos, le souffle du Honda faisant battre leurs jambes de pantalon autour des chevilles. Turner portait une valise gris uni, moulée en ABS balistique, son seul bagage ; quelqu’un la lui avait remplie, à l’hôtel, et elle l’avait attendu à bord du Tsushima. Un soudain changement de tonalité l’avertit du décollage de l’hélico. Le Honda s’éloigna en gémissant vers la côte, tous feux éteints. Tandis que le bruit diminuait, Turner put distinguer les cris des mouettes et le ressac du Pacifique.

— Quelqu’un a essayé de monter ici un paradis informatique, un jour, disait Conroy. Dans les eaux internationales. À l’époque, personne encore ne vivait en orbite, si bien que durant quelques années, ça a pu valoir le coup. (Il se dirigea vers une forêt de poutrelles supportant la superstructure de la plateforme pétrolière.) Selon un scénario que m’a présenté Hosaka, on amène ici Mitchell, on le met au parfum, on le colle sur le Tsushima et en route, à toute vapeur, vers ce vieux Japon. J’leur ai dit, oubliez donc cette merde, que Maas en ait vent, et ils débarquent ici comme ils veulent. J’leur ai dit, cette installation qu’ils ont là-bas, dans le DF, c’est ça, le bon truc, pas vrai ? Plein de merdes que Maas aimerait mieux pas trop étaler, pas en plein Mexico…

Une silhouette sortit de l’ombre, la tête déformée par les verres bulbeux d’un amplificateur d’images. Elle leur fit signe avec le canon émoussé, trapu, d’un lance-fléchettes Lansing.

— Risque biologique, dit Conroy, comme ils se faufilaient devant lui. Baissez la tête, ici. Et faites gaffe, les marches sont glissantes.

La plate-forme sentait la rouille, l’abandon et la saumure. Il n’y avait pas de fenêtres. Les murs crème décolorés étaient maculés de plaques de rouille grandissantes. Des lanternes fluorescentes sur accus, accrochées à quelques mètres d’écart aux poutres du plafond, jetaient une hideuse lumière verdâtre, à la fois intense et péniblement irrégulière. Une douzaine de silhouettes au moins étaient au travail dans cette salle centrale ; toutes se déplaçaient avec cette aisance précise de bons techniciens. Des professionnels, se dit Turner ; leurs regards se croisaient rarement et ils parlaient peu. Il faisait froid, très froid, et Conroy lui avait filé une énorme parka recouverte de pattes et de fermetures Éclair.

Un barbu, vêtu d’une veste d’aviateur en peau de mouton, était en train de fixer à l’aide de ruban argent des tronçons de câble à fibres optiques sur une cloison bosselée. Conroy était lancé dans une discussion à voix basse avec une Noire qui portait une parka comme Turner. Le technicien barbu leva les yeux de son travail et vit Turner.

— Me-erde, fit-il, encore à genoux. Je m’étais douté que ce serait un gros coup, mais je suppose que ça va en être un délicat, en plus. (Il se releva, s’essuyant machinalement les paumes sur son jean. Comme le reste des technos, il portait des gants de chirurgie en micropore.) Z’êtes Turner, hein ? (Il sourit, jeta un coup d’œil furtif dans la direction de Conroy, puis sortit de sa poche de veste une fiasque en plastique noir.) Prenez une goutte, ça réchauffe. Vous souvenez de moi ? On a bossé sur ce coup à Marrakech, le gars d’IBM qui était passé chez Mitsu-G. Câblé les charges sur le bus qu’avec le Français z’aviez fait rentrer dans le hall de c’t’hôtel.

Turner prit le flacon, rabattit le couvercle, goûta. Du bourbon. Âpre et râpeux ; il sentit la chaleur se répandre depuis la région du sternum.

— Merci.

Il rendit la fiasque et le type la renfourna dans sa poche.

— Oakey, poursuivit-il. Mon nom, c’est Oakey. Vous vous souvenez ?

— Bien sûr, mentit Turner. Marrakech.

— Oakey, Wild Turkey, ajouta Oakey. Débarqué via Schiphol, j’ai tapé la boutique hors taxes. J’étais votre partenaire. (Nouveau coup d’œil à Conroy :) L’est pas trop relax, hein ? J’veux dire, c’est pas comme à Marrakech, pas vrai ?

Turner acquiesça.

— T’as besoin de quoi que ce soit, dit Oakey, tu m’fais signe.

— Du genre ?

— De quoi boire, ou j’ai aussi de la paillette péruvienne, celle qu’est vraiment jaune, et Oakey se fendit d’un nouveau sourire.

— Merci, dit Turner, en voyant Conroy quitter la femme noire.

Oakey le remarqua lui aussi, qui s’agenouilla en vitesse pour dévider une longueur nouvelle de ruban argent.

— Qui était-ce ? demanda Conroy, après avoir fait franchir à Turner une porte étroite dont la feuillure était garnie de joints caoutchoutés en piteux état.

Conroy fit pivoter le volant qui fermait hermétiquement la porte ; on avait dû l’huiler récemment.

— S’appelle Oakey, fit Turner, embrassant du regard la pièce.

Plus petite. Deux lanternes. Des tables pliantes, des chaises, le tout neuf. Sur les tables, divers appareils, sous des housses de plastique noir.

— Un pote à vous ?

— Non, dit Turner. Il a travaillé pour moi, une fois. (Il se dirigea vers la table la plus proche et rabattit une housse.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

La console avait l’aspect nu et à demi fini d’un prototype d’usine.

— Console de cyberspace Maas-Neotek.

Turner haussa les sourcils.

— À vous ?

— On en a deux. L’une est sur le site. Envoyées par Hosaka. Le truc le plus rapide de la matrice, évidemment, et Hosaka n’est même pas fichu de voir ce que les puces ont dans le ventre, pour les copier. La technologie est complètement différente.

— Ils les ont eues par Mitchell ?

— Motus et bouche cousue. Le fait est qu’ils les ont lâchées, juste histoire de donner à nos bidouilleurs une vague indication sur leur envie de récupérer le mec.

— Qui est sur la console, Conroy ?

— Jaylene Slide. Je lui parlais à l’instant. (D’un signe de tête, il indiqua la porte.) Le type sur place vient de L.A., un mec nommé Ramirez.

— Sont bons ?

Turner replaça la housse.

— Z’ont intérêt, pour ce qu’ils nous coûtent ! En deux ans, Jaylene s’est taillé une superréputation et Ramirez est son élève. (Il haussa les épaules :) Merde, vous devez les connaître. Deux vrais dingues…

— Où les avez-vous récupérés ? Comment avez-vous déniché Oakey par exemple ?

Conroy sourit.

— Par votre agent, Turner.

Turner fixa Conroy, et hocha la tête. Puis, se tournant, il souleva le coin de la housse suivante. Des boîtes, en plastique et en polystyrène expansé, soigneusement empilées sur le métal froid de la table. Il effleura le rectangle de plastique bleu estampé d’un monogramme d’argent : S   W.

— Votre agent, disait Conroy au moment où Turner déverrouillait la boîte.

Le pistolet apparut, couché sur son lit moulé de mousse bleu pâle, un engin massif, avec un méchant magasin qui saillait sous le canon trapu.

— S   W tactique, calibre 0,408, avec projecteur à xénon, dit Conroy. Ce que vous vouliez, d’après lui.

Turner fit tourner l’arme dans sa main et, du pouce, pressa le bouton de test des batteries du projecteur. Encastrée dans la poignée de noyer, une diode rouge pulsa deux fois. Il bascula le barillet.

— Les munitions ?

— Sur la table. Charges à main, tête explosive.

Turner trouva un cube transparent de plastique ambre, l’ouvrit de la main gauche et sortit une cartouche.

— Pourquoi m’ont-ils choisi pour ça, Conroy ?

Il examina la cartouche, puis l’inséra précautionneusement dans l’une des six chambres du barillet.

— Je ne sais pas, dit Conroy. M’est avis que vous étiez bon dès le début, dès qu’ils ont entendu le nom de Mitchell…

Turner fit rapidement tourner le barillet puis le rabattit dans son logement d’un coup sec.

— J’ai demandé : « Pourquoi m’ont-ils choisi pour ça, Conroy ? » (Il éleva le pistolet à deux mains et tendit les bras, le pointant droit sur le visage de l’autre.) Ce genre de flingue, des fois on peut voir jusqu’au fond du canon, si la lumière est bonne, et savoir s’il y a une balle.

Conroy hocha la tête, à peine.

— Ou peut-être qu’on peut la voir dans l’une des autres chambres…

— Non, dit Conroy, très doucement, pas question.

— Peut-être que les grosses têtes ont merdé, Conroy. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Non, dit Conroy, les traits livides. Pas eux, et vous non plus.

Turner pressa la queue de détente. Le percuteur cliqueta sur une chambre vide. Conroy cligna des yeux, une fois, ouvrit la bouche, la referma, regarda Turner rabaisser le Smith Wesson. Un unique filet de sueur roula depuis la racine de ses cheveux pour se perdre dans un sourcil.

— Eh bien ? demanda Turner, le pistolet au côté.

Conroy haussa les épaules.

— Faites pas le con, lui dit-il.

— Ils me veulent à ce point ?

Conroy acquiesça.

— C’est votre show, Turner.

— Où est Mitchell ?

Il ouvrit à nouveau le barillet et entreprit de garnir les cinq chambres encore vides.

— En Arizona. Une cinquantaine de kilomètres de la frontière de Sonora, dans une arcologie de recherches, au sommet d’une mesa. Maas Biolabs Amérique du Nord. Tout le secteur leur appartient, jusqu’à la frontière, et la mesa est en plein dans la zone de balayage de quatre satellites de reconnaissance. Mucho serré.

— Et comment sommes-nous censés entrer ?

— On n’a pas à entrer. C’est Mitchell qui sort, de lui-même. On l’attend, on le récupère, on le ramène à Hosaka, intact. (Conroy crocha l’index derrière le col ouvert de sa chemise noire pour en sortir une longueur de corde de nylon, noire aussi, puis une petite pochette de nylon noir, fermée par une bande Velcro. Il l’ouvrit avec précaution et en sortit un objet qu’il présenta à Turner, dans sa paume ouverte.) Tenez. Voilà ce qu’il a envoyé.

Turner posa l’arme sur la table la plus proche et prit l’objet dans la main de Conroy. Ça ressemblait à une micropuce grise, gonflée, avec d’un côté une neuro-prise classique et de l’autre une bizarre excroissance arrondie, différente de tout ce qu’il avait vu jusque-là.

— C’est quoi ?

— Une biopuce. Jaylene l’a branchée et d’après elle, ça serait une sorte d’IA. C’est une espèce de dossier sur Mitchell, avec un message pour Hosaka collé à la fin. Vous feriez mieux de l’essayer par vous-même, si vous voulez vous faire rapidement une idée…

Turner leva les yeux de l’objet gris.

— Quel effet ça a fait sur Jaylene ?

— Elle a dit que vous feriez mieux de vous allonger pour l’essayer. Elle a pas eu l’air d’apprécier des masses.

Les rêves-machine engendraient un vertige particulier. Turner s’étendit sur une plaque neuve de mousse verte dans le dortoir improvisé et brancha le dossier de Mitchell. Il arriva lentement ; il eut le temps de fermer les yeux.

Dix secondes plus tard, il avait les yeux ouverts. Il agrippa la mousse verte et lutta contre la nausée. Il ferma de nouveau les yeux… Ça revint, graduellement, un flot vacillant, non linéaire, de faits et de données sensorielles, une sorte de narration conduite en plans hachés et juxtapositions surréalistes. Un peu comme sur un grand huit jaillissant et disparaissant au hasard, à intervalles impossiblement rapides, changeant d’altitude, d’angle et de direction après chaque bouffée de néant, sauf que les changements n’avaient rien à voir avec une quelconque orientation physique, mais plutôt avec des alternances d’éclairage dans la symbolique et la paradigmatique. Les données n’avaient pas été conçues pour un accès humain.

Les yeux ouverts, il retira l’objet de sa prise crânienne et le tint, la paume gluante de sueur. C’était comme de s’éveiller d’un cauchemar. Pas le cauchemar à hurler, où les terreurs imprimées sur vous prennent des formes simples, terribles, mais ce genre de rêve, infiniment plus dérangeant, où tout est parfaitement, horriblement normal, et où tout est complètement faux…

L’intimité de la chose était hideuse. Il combattit des ondes de transfert brut, rassemblant toute sa volonté pour étouffer un sentiment touchant à l’amour, à l’obsédante tendresse que le gardien en vient à ressentir pour le sujet d’une surveillance prolongée. Des jours ou des heures plus tard, il le savait, les plus infimes détails de l’enregistrement académique de Mitchell rejailliraient à la surface de son esprit ou le nom d’une maîtresse, le parfum de ses lourds cheveux roux dans l’éclat du soleil à travers…

Il se redressa brutalement, contact de ses semelles en plastique sur le pont rouillé. Il portait toujours la parka, et le Smith Wesson, dans une poche latérale, lui battait douloureusement la hanche.

Ça finirait par passer. L’odeur psychique de Mitchell se dissiperait, aussi sûrement que la grammaire espagnole de son lexique s’évaporait à chaque usage. Ce dont il venait de faire l’expérience, c’était d’un dossier de sécurité Maas compilé par un ordinateur intelligent, rien de plus. Il replaça le biogiciel dans la petite pochette noire de Conroy, lissa du pouce la bande Velcro, et se passa la cordelette autour du cou.

Il prit conscience du bruit des vagues qui léchaient les flancs de la plate-forme.

— Eh, chef ! lança quelqu’un, de derrière la couverture militaire kaki qui obturait l’entrée de la zone dortoir, Conroy dit qu’il est temps que vous inspectiez les troupes, et qu’ensuite, vous et lui, vous décolliez. (Le visage barbu d’Oakey apparut derrière la couverture.) Sinon, j’vous aurais pas réveillé, d’ac ?

— Je ne dormais pas, dit Turner, et il se leva, massant du bout des doigts, d’un geste réflexe, la peau autour de l’implant de la broche.

— Pas de veine, dit Oakey, enfin, j’ai une série de timbres qu’on va vous filer en route, une heure chaque, ensuite un petit coup du bon excitant pour vous mettre sur pied et, une fois sur place, j’vous promets…

Turner hocha la tête.

— Conduisez-moi auprès de Conroy.

LE BOULOT

Marly descendit dans un petit hôtel avec des plantes vertes dans de gros pots en cuivre, et des corridors carrelés comme de vieux échiquiers de marbre. L’ascenseur était une cage à volutes dorées et panneaux de bois de rose qui sentaient la citronnelle et les cigarillos.

Sa chambre était au quatrième. Une haute fenêtre dominait l’avenue, le genre qu’il était possible d’ouvrir. Lorsque le chasseur souriant fut reparti, elle s’effondra dans un fauteuil dont le tissu capitonné contrastait avec la terne moquette beige. Elle ouvrit pour la dernière fois les fermetures à glissière de ses vieilles bottines, les rejeta d’un coup de pied, et contempla la douzaine de sacs en plastique que le chasseur avait disposés sur le lit. Demain, elle s’achèterait des bagages. Et une brosse à dents.

— Je suis en état de choc, confia-t-elle aux sacs étalés sur le lit. Faut que je fasse gaffe. Plus rien n’a l’air réel.

Constatant que ses bas étaient filés à l’orteil, elle hocha la tête.

Son sac à main tout neuf était posé sur la table en marbre blanc près du lit ; il était noir, taillé dans un box épais et doux comme du beurre flamand. Il lui avait coûté plus que ce qu’elle aurait dû régler à Andréa comme quote-part de son loyer mensuel, et la valeur d’une seule nuit dans cet hôtel. Dedans se trouvaient son passeport et la carte à mémoire qu’on lui avait fournie à la galerie Duperey, établie sur un compte ouvert à son nom par une filiale orbitale de la Nederlandse Algemeen Bank.

Elle pénétra dans la salle de bains et tourna les manettes en cuivre lisse de la grande baignoire blanche. Le brise-jet du filtre japonais cracha en sifflant une colonne d’eau brûlante. L’hôtel fournissait des sachets de sels de bain, des tubes de crème et d’huile parfumées. Elle vida l’un des tubes dans la baignoire et commença à se dévêtir, se débarrassant de sa Sally Stanley. Une heure avant, cette jaquette vieille d’un an représentait son vêtement préféré et peut-être l’unique objet de prix qu’elle eût jamais possédé. À présent, c’était un simple truc à abandonner au nettoyage ; peut-être trouverait-il son chemin vers l’un des marchés aux puces de la ville, le genre d’endroit où elle allait chiner quand elle était étudiante aux Beaux-Arts…

Les glaces s’embuèrent puis dégoulinèrent, à mesure que la pièce s’emplissait de vapeur parfumée, brouillant le reflet de sa nudité. Était-ce donc si facile ? La mince carte à puce dorée de Virek l’avait-elle tirée de la misère pour l’introduire dans cet hôtel, où les serviettes étaient blanches, épaisses et râpeuses ? Elle ressentait un certain vertige, comme si elle se tenait au bord d’un précipice. Quel pouvait être le pouvoir réel du fric, quand on en avait vraiment ? Virek était le seul au monde à le savoir, et très probablement, ils étaient tous fonctionnellement incapables de comprendre ; poser à Virek la question serait comme d’interroger un poisson pour en savoir plus sur l’eau. Oui, ma chère, elle est mouillée ; oui, mon enfant, elle est sans doute tiède, parfumée, bien propre. Elle entra dans la baignoire et s’allongea.

Demain, elle se ferait couper les cheveux. À Paris.

Le téléphone d’Andréa sonna seize fois avant que Marly se souvînt du programme spécial. Il devait encore être en place et ce coûteux petit hôtel de Bruxelles n’était pas au répertoire. Elle se pencha pour reposer le combiné sur la table de marbre et il grelotta doucement, une fois.

— Un porteur vient de livrer ce colis, de la galerie Duperey.

Lorsque le chasseur – un type plus jeune, ce coup-ci, brun, sans doute espagnol – fut reparti, elle approcha le paquet de la fenêtre et le retourna. Il était emballé dans une unique feuille de papier artisanal, gris sombre, plié et replié selon cette mystérieuse technique japonaise qui ne requérait ni colle ni ficelle même si on savait qu’aussitôt ouvert, on serait à jamais incapable de le replier. Le nom et l’adresse de la galerie étaient tamponnés dans un coin et son propre nom ainsi que celui de l’hôtel étaient manuscrits en parfaites italiques.

Elle déplia le papier et se retrouva avec dans les mains un holo-projecteur Braun neuf ainsi qu’une enveloppe plate en plastique transparent. L’enveloppe contenait les plaquettes numérotées de sept holofiches. Derrière le balcon de fer miniature, le soleil descendait, barbouillant d’or la vieille ville. Elle entendait des klaxons de voitures et des cris d’enfants. Elle referma la fenêtre et se dirigea vers un secrétaire. Le Braun était un rectangle lisse et noir alimenté par des batteries solaires. Elle vérifia leur charge, puis sortit de l’enveloppe la première holofiche et l’introduisit.

La boîte qu’elle avait vue dans la simulation du Parque Güell présentée par Virek s’épanouit au-dessus du Braun, scintillant avec la résolution cristalline des meilleurs hologrammes de qualité musée. L’os et l’or du circuit imprimé, la dentelle morte et la bille blanc terne roulée dans l’argile. Marly hocha la tête. Comment quelqu’un avait-il pu arranger ce bric-à-brac, ces rebuts, de telle manière qu’ils vous étreignaient le cœur, s’accrochaient à votre âme comme un hameçon ? Et puis elle hocha la tête. C’était faisable, elle le savait ; cela avait été déjà fait, bien des années plus tôt, par un homme du nom de Cornell, qui fabriquait aussi des boîtes.

Puis elle regarda sur sa gauche, vers l’élégant papier gris posé sur le secrétaire. Elle avait choisi cet hôtel au hasard, quand elle était devenue lasse de faire les boutiques. Elle n’avait averti personne de sa présence ici, et certainement pas la galerie Duperey.

BARRYTOWN

Il resta HS, quelque chose comme huit heures d’horloge, à en croire celle du Hitachi de sa mère. Émergea en train d’en contempler le cadran poussiéreux, un truc dur niché sous sa cuisse. L’Ono-Sendaï. Il roula sur le dos. Odeur de dégueulis rance.

Puis il se retrouva sous la douche, pas très sûr de savoir comment il y était parvenu, tournant les robinets, ses habits encore sur le dos. Il se griffa, pressa, tira la peau de son visage. Elle avait la consistance d’un masque en caoutchouc.

« Il est arrivé quelque chose. » Quelque chose de moche, il ne savait pas bien quoi.

Ses vêtements humides s’amoncelèrent sur le carrelage de la douche. Finalement, il en sortit, se dirigea vers le lavabo et releva de ses yeux les cheveux bruns et mouillés, pour examiner ce visage dans la glace. Bobby Newmark, pas de problème.

« Non, Bobby, problème. Gros problème… »

Serviette sur les épaules, dégoulinant, il suivit l’étroit couloir vers sa chambre, un minuscule renfoncement tout au fond de l’appartement. L’holo-porno s’alluma dès son entrée, demi-douzaine de nanas souriantes, le lorgnant avec un plaisir manifeste. Elles donnaient l’impression de se trouver derrière les murs de la pièce, dans le brumeux panorama d’espace bleu pulvérulent, avec leur sourire blanc et leur corps jeune et ferme, brillant comme néon. Deux d’entre elles s’avancèrent et commencèrent à se toucher.

— Stop, lança-t-il.

Le projecteur s’éteignit à son injonction ; les filles de rêve s’évanouirent. L’appareil avait à l’origine appartenu au frère aîné de Ling Warren ; la coiffure et les vêtements des filles étaient démodés et vaguement ridicules. On pouvait leur parler et les amener à se faire des trucs toutes seules ou bien entre elles. Bobby se rappela ses treize ans, quand il était amoureux de Brandi, celle avec la culotte en lastex bleu. À présent, il appréciait les projections essentiellement pour l’illusion d’espace qu’elles étaient susceptibles de lui procurer dans sa chambre improvisée.

— Y a dû avoir une merde quelque part, dit-il en passant un jean noir et une chemise presque propre. (Il hocha la tête.) Quoi ? Quel genre de merde ? (Une surtension quelconque sur la ligne ? Quelqu’un qui aurait déconné à l’Électro-nucléaire ? Peut-être que la base qu’il avait essayé de craquer avait subi une espèce de bizarre surcharge, ou bien avait essuyé une attaque venant d’un autre secteur… Mais il lui restait l’impression d’avoir rencontré quelqu’un, quelqu’un qui… Il avait inconsciemment étendu la main droite, les doigts étalés, dans une attitude implorante.) Et merde.

Ses doigts se refermèrent, il serra le poing. Et puis ça lui revint : d’abord, cette sensation du gros truc, le vraiment gros truc, qui lui débarquait dessus à travers le cyberspace, puis celle de la fille. Mince, brune, tapie quelque part dans une étrange obscurité lumineuse pleine de vent et d’étoiles. Mais elle lui échappait dès que son esprit tentait de la saisir.

Affamé, il enfila des sandales et retourna vers la cuisine, en se frictionnant les cheveux avec une serviette mouillée. Comme il traversait le séjour, le voyant ON de l’Ono-Sendaï posé sur le tapis lui sauta aux yeux. « Oh, merde. » Il s’arrêta, se mordit les lèvres. La bécane était encore branchée. Se pouvait-il qu’il soit encore relié à la base qu’il avait essayé de craquer ? Pouvaient-ils savoir qu’il n’était pas mort ? Il n’en avait aucune idée. Ce qu’il savait avec certitude, en revanche, c’est qu’ils devaient avoir repéré son matricule, et pour de bon. Il n’avait même pas pris la peine d’emprunter des voies de traverse et de faire le chichi qui l’aurait empêché d’être repéré.

Ils avaient son adresse.

Toute faim oubliée, il courut vers la salle de bains et fouina parmi ses fringues trempées, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé sa carte à mémoire.

Il avait deux cent dix nouveaux yens roulés dans le manche de plastique creux d’un tournevis à lames interchangeables. Tournevis et carte à puce bien planqués dans son jean, il enfila sa plus vieille, sa plus solide paire de bottes, puis tâtonna sous le lit dans la pile de vêtements sales. Il en sortit un blouson de toile noire muni d’au moins une douzaine de poches dont l’une, énorme, dans le bas des reins, une espèce de sac à dos intégré. Il y avait un couteau de jet japonais au manche orange planqué sous l’oreiller ; il disparut dans la poche étroite cousue sur la manche gauche, près du poignet.

Les filles de rêve s’allumèrent comme il sortait :

— Bobby, Bo-bby, reviens vite jouer…

Dans le séjour, il débrancha la prise de l’Ono-Sendaï de la façade du Hitachi, roula le câble de fibre optique avant de le fourrer dans une poche. Il fit de même avec le jeu de trodes, puis enfin glissa l’Ono-Sendaï dans la poche arrière du blouson.

Les rideaux étaient encore fermés. Il sentit une bouffée d’exaltation nouvelle. Il partait. Il fallait qu’il parte. Déjà, il avait oublié la pathétique tendresse qu’avait générée sa prise de contact avec la mort. Il écarta prudemment les rideaux, de la largeur du pouce, jeta un œil dehors.

C’était la fin de l’après-midi. D’ici quelques heures, les premières lumières clignoteraient sur les masses sombres de la Zupe. La Mégabase de loisirs s’étalait comme une mer de béton ; la Zupe s’élevait au-delà de la rive opposée, vastes structures rectilignes adoucies par le semis aléatoire de serres en suspens sur les balcons, d’aquariums à poissons-chats, d’installations de chauffage solaire et des omniprésentes paraboles en grillage.

Deux-par-Jour devait être déjà là-haut, en train de dormir, dans un monde que Bobby n’avait jamais vu, le monde d’une arcologie de mentrafic. Deux-par-Jour descendait pour ses trafics, essentiellement avec les piquassettes de Barrytown, et puis il remontait là-haut. Ça avait toujours paru chouette à Bobby, là-haut, tant de choses devaient se produire sur ces balcons, la nuit, parmi les taches rouges du charbon de bois, les petits gosses en culotte courte qui grouillaient comme des singes, si petits qu’on les voyait à peine. Parfois, le vent tournait, et l’odeur de cuisine revenait. La Mégabase de loisirs, et parfois on voyait un ultra-léger glisser de quelque contrée secrète vers le sommet d’un toit, si haut, là-bas. Et toujours, la pulsation mêlée d’un million de haut-parleurs, des ondes de musique qui palpitaient, venaient et repartaient au gré du vent.

Deux-par-Jour ne parlait jamais de son existence, là où il vivait. Deux-par-Jour parlait trafic ou, pour être plus sociable, de femmes. Ce que Deux-par-Jour racontait sur les femmes donnait, plus que tout, envie à Bobby de quitter Barrytown, et Bobby savait que le trafic serait son seul billet de sortie. Mais pour l’heure, il avait besoin du fourgueur pour tout autre chose, car il était totalement largué.

Peut-être que Deux-par-Jour saurait lui dire ce qui arrivait. Il ne devait normalement pas traîner de produits létaux dans les alentours de cette base de données. Deux-par-Jour la lui avait indiquée puis lui avait loué le logiciel nécessaire pour y accéder. Et Deux-par-Jour était prêt à passer tout ce qui aurait pu se présenter à lui. Donc, Deux-par-Jour devait savoir. Savoir quelque chose, au moins.

— J’ai même pas ton numéro, mec, dit-il à la Zupe, laissant retomber les rideaux. (Fallait-il qu’il laisse quelque chose à sa mère ? Un mot ?) Mon cul, oui, dit-il en se retournant vers la chambre derrière lui, j’m’arrache, et certes il s’arracha, franchissant la porte, descendant le couloir, direction l’escalier. Définitif, ajouta-t-il en ouvrant d’un coup de pied une porte de sortie.

La Mégabase de loisirs semblait relativement sûre, hormis la présence d’un balayeur au torse nu, perdu dans quelque furieux dialogue avec Dieu. Bobby le contourna en décrivant un grand cercle ; il criait et sautait en battant l’air comme un karatéka. Le balayeur avait du sang séché sur ses pieds nus et les marques d’une tonsure de Lobo, sans doute.

La Mégabase de loisirs était un territoire neutre, du moins en théorie, et les Lobos étaient vaguement confédérés avec les Gothiks ; Bobby avait d’assez solides affinités avec ceux-ci même s’il conservait son statut d’Indie. En tout cas, songea-t-il tandis que le baragouin poussiéreux du balayeur se dissipait derrière lui, les bandes vous procuraient un minimum de structure. Si t’étais Gothik et que les Koulos te dégommaient, ben, ça se tenait. Peut-être que les raisons fondamentales derrière tout cela étaient dingues, mais il y avait des règles. Sauf que parfois, les Indies se faisaient aussi coincer par les balayeurs branchés cerveau-commande, par des timbrés prédateurs qui zonaient dans le coin, débarqués d’aussi loin que New York – comme l’autre collectionneur de pénis, l’été d’avant, celui qui planquait ses trouvailles dans sa poche, dans un sac en plastique…

Bobby avait essayé de se tirer de ce genre de plan, depuis le jour de sa naissance, du moins c’est l’impression qu’il avait. À présent, tandis qu’il marchait, la console de cyberspace dans sa poche arrière lui battait la colonne vertébrale. Comme si elle aussi le pressait de dégager.

— Allez, Deux-par-Jour, lança-t-il aux barres de la Zupe qui le dominaient, tire ton cul de là-haut et tâche de descendre me retrouver chez Léon, vu ?

Deux-par-Jour n’était pas chez Léon.

Il n’y avait personne, à moins qu’on tienne à compter Léon lui-même, occupé à sonder les mystères d’un convertisseur mural à l’aide d’un trombone déplié.

— Pourquoi que tu prendrais pas plutôt un marteau pour lui taper dessus jusqu’à ce qu’il reparte ? demanda Bobby. Ça t’avancerait autant.

Léon leva les yeux du convertisseur. Il avait sans doute la quarantaine, mais c’était difficile à dire. Il ne semblait pas d’une race particulière ou, sous certains éclairages, donnait l’impression d’appartenir à une race à laquelle plus personne n’appartenait : pléthore d’os faciaux hypertrophiés et crinière de cheveux bouclés, noir mat. Son club pirate en sous-sol constituait depuis deux ans un point de chute dans la vie de Bobby.

Léon fixa stupidement ce dernier de ses yeux déroutants aux pupilles gris nacré recouvertes d’un soupçon d’olive translucide. Les yeux de Léon faisaient penser à des huîtres et à du vernis à ongles, deux éléments dont l’évocation ne le mettait pas précisément à l’aise quand elle se rapportait à des yeux. Leur couleur tirait sur les teintes qu’on utilise pour recouvrir les sièges de bar.

— J’veux juste dire qu’on répare pas ce genre de truc rien qu’en tapant dessus, ajouta Bobby, gêné.

Léon hocha lentement la tête puis reprit son exploration. Les gens payaient un peu pour entrer ici parce que Léon piratait kino et simstim sur les câbles et diffusait tout un tas de trucs auxquels les Barrytowniens n’auraient jamais pu se payer l’accès. Il se faisait tout un tas de trafics dans l’arrière-salle et il était possible d’échanger des « donations » contre un verre, essentiellement un bon vieux raide de l’Ohio coupé avec une vague boisson à l’orange synthétique que Léon récupérait en quantités industrielles.

— Dis donc, euh, Léon, reprit Bobby, t’aurais pas vu Deux-par-Jour, dernièrement ?

Les horribles yeux se relevèrent pour venir s’attarder sur Bobby, bien trop longtemps à son goût.

— Non.

— Hier soir, peut-être ?

— Non.

— La veille, alors ?

— Non.

— Oh. Bon, d’accord. Merci.

Inutile de faire chier Léon. Quantité de raisons pour s’en dispenser, même. Bobby parcourut du regard la vaste salle obscure, les unités de simstim et les écrans de kino éteints. Le club était formé d’une série de pièces pratiquement identiques dans le sous-sol d’un ensemble semi-résidentiel prévu pour loger des célibataires et accueillir un semis d’industries légères. Bonne isolation phonique : c’est à peine si on pouvait entendre la musique, en tout cas pas de dehors. Combien de nuits avait-il jailli de chez Léon, la tête pleine de bruit et de pilules, pour se retrouver dans ce qui semblait le vide magique du silence, les oreilles carillonnantes, tout le long du chemin du retour à travers la Mégabase de loisirs.

Maintenant, il avait sans doute une heure devant lui avant l’arrivée des premiers Gothiks. Les fourgueurs, pour la plupart des Noirs de la Zupe et des Blancs de la ville ou de l’une ou l’autre Périph’, ne se pointeraient pas avant d’avoir un petit paquet de Gothiks sur qui se faire les dents. Rien ne donnait à un fourgueur l’air plus naze que de rester planté là, à attendre, parce que c’était synonyme d’inaction, et il était hors de question qu’un vrai fourgueur chébran traînaille chez Léon rien que pour ses beaux yeux. Léon, c’était rien que des plans pour piquassettes, des pirates de fin de semaine à consoles bas de gamme qui mataient des kinos de brise-glace japonais…

Mais Deux-par-Jour n’était pas de ce genre-là, se dit-il en se dirigeant vers les marches de béton.

Deux-par-Jour, lui, traçait son chemin. Bien parti pour tirer un trait sur la Zupe, sur Barrytown, sur la taule à Léon. Direction Paris, peut-être, ou Chiba. L’Ono-Sendaï lui battait le dos. Il se souvint que la cassette de brise-glace de Deux-par-Jour était toujours dedans. Il n’avait pas envie de devoir s’en expliquer. Il dépassa un kiosque-info. Une télécopie jaune de l’édition new-yorkaise de l’Asahi Shimbun{Le premier quotidien japonais (N.d.T.)} se dévidait derrière une fenêtre en plastique dans le renfoncement réflectorisé, un gouvernement renversé en Afrique, des trucs de Mars envoyés par les Russes…

C’était cette heure de la journée où l’on pouvait voir très clairement les choses, discerner chaque petit détail jusqu’au tréfonds de la rue, le vert des jeunes pousses qui commençaient tout juste à bourgeonner sur les branches noires des arbres prisonniers de leurs trous dans le béton, ou l’éclat de l’acier sur la botte d’une fille à l’autre coin de rue, c’était comme de regarder au travers d’une espèce d’eau spéciale qui rendrait la vision plus facile, bien qu’il fît presque nuit. Il se tourna et leva les yeux vers la Zupe. Des niveaux entiers à jamais éteints, qu’ils soient à l’abandon, ou que leurs vitres soient noircies. Qu’est-ce qu’ils fabriquaient, là-dedans ? Peut-être qu’il demanderait à Deux-par-Jour, un de ces quatre.

Il vérifia l’heure, à la pendule du Coca-kiosque. Sa mère devait être rentrée de Boston, à présent, obligé, ou alors elle allait rater l’un de ses feuilletons préférés. Nouveau trou dans sa tête. Elle était déjà dingue, de toute façon, pas de la faute à la prise qu’elle s’était fait installer dès avant sa naissance, non, mais ça faisait des années qu’elle se plaignait de parasites, de pertes de résolution et d’hémorragie sensorielle, si bien qu’elle avait finalement craqué sa carte pour aller à Boston se la faire remplacer dans un troc à puces. Le genre d’officine où t’avais même pas besoin de prendre rendez-vous pour une opération. T’entrais et on te l’enfichait dans la tête, pas plus difficile… Il la connaissait bien, ouais, il la voyait d’ici rentrer, une bouteille emballée sous le bras, et filer, sans prendre la peine d’enlever son manteau, droit se brancher sur le Hitachi, et se lessiver la cervelle pour six bonnes heures d’affilée. Son regard devenait vitreux et, parfois, si l’épisode était vraiment bon, elle bavait même un peu. Toutes les vingt minutes, en gros, elle arriverait à se souvenir de prendre une petite lichette à même la bouteille.

Elle avait toujours été comme ça, du plus loin qu’il se souvienne, s’enfonçant graduellement de plus en plus dans une demi-douzaine d’existences synthétiques, délires de séquences de simstim dont Bobby avait depuis toujours dû subir le récit. Il gardait encore quelque part l’impression terrifiante que certains des personnages dont elle parlait étaient de sa famille, oncles et tantes, beaux et riches, qui pourraient bien apparaître un de ces jours. Peut-être que tout ça avait été vrai, en un sens ; elle lui avait retransmis toute cette merde, direct, pendant sa grossesse, parce qu’elle le lui avait dit, de sorte que lui aussi, Newmark fœtus, pelotonné là-dedans, avait retenti de mille heures peut-être de Gens importants et d’Atlanta. Mais il n’aimait pas s’imaginer pelotonné dans le ventre de Marsha Newmark. Ça lui flanquait des suées et comme une vague nausée.

Marsha-mamma. Ça ne faisait qu’un an tout au plus que Bobby était parvenu à comprendre suffisamment le monde – tel qu’il le voyait aujourd’hui – pour se demander comment au juste elle pouvait encore faire son compte pour y tracer sa route, marginale comme elle était devenue, avec juste sa bouteille et ses spectres électroniques pour lui tenir compagnie. Des fois, quand elle était dans la bonne disposition d’esprit et qu’elle avait piqué le bon nombre de roupillons, elle essayait encore de lui raconter des histoires sur son père. Il savait depuis l’âge de quatre ans que c’était du flan, parce que les détails changeaient d’une fois à l’autre, mais depuis quelques années, il avait fini par y trouver quand même un certain plaisir.

Il trouva un quai de chargement, à quelques pâtés de maisons à l’ouest de chez Léon, à l’abri de la rue derrière une benne à ordures fraîchement peinte en bleu, la peinture cloquant déjà sur l’acier criblé de trous et cabossé. Un unique tube à halogène pendait au-dessus du quai. Il dénicha un rebord de béton confortable et s’y assit, en prenant soin de ne pas cogner l’Ono-Sendaï. Parfois, il suffisait d’attendre. C’était un des trucs que Deux-par-Jour lui avait appris.

La benne débordait de tout un assortiment de déchets industriels divers. Barrytown avait sa part de travail mi-blanc, mi-noir, sa part de « contre-économie » qu’aimaient tant évoquer les téléjournaux, mais Bobby ne leur prêtait guère attention. Du trafic. C’était que du trafic.

Des moucherons découpaient leurs orbites tordues autour du tube à halogène. Bobby regarda sans les voir trois gosses, dix ans peut-être pour le plus vieux, escalader la muraille bleue de la benne à l’aide d’une corde en nylon blanc crasseux terminée par un grappin improvisé à partir d’un vieux cintre. Dès que le dernier eut franchi le rebord pour sauter dans les débris de plastique, la corde fut rapidement hissée. Les ordures se mirent à crisser et bruire.

Exactement comme moi, songea Bobby. Moi aussi, je faisais ce genre de conneries, bourrer ma piaule des détritus les plus incroyables que je pouvais trouver. Un jour, la sœur de Ling Warren avait trouvé le bras d’un type, presque entier, emballé dans un sac en plastique fermé par des bracelets en caoutchouc.

Les fois où Marsha-mamma se prenait ses deux heures de crise religieuse, elle entrait dans la chambre de Bobby, la vidait de ses plus beaux débris et lui flanquait au-dessus du lit un de ses bons dieux d’affreux hologrammes autocollants. Des fois Jésus, des fois Hubbard, ou bien la Vierge Marie, peu lui importait, quand elle était dans ce trip. En tout cas, ça gonflait Bobby un max, jusqu’au jour où il fut assez grand pour entrer dans le séjour, un marteau de vitrier à la main qu’il brandit au-dessus du Hitachi : Tu touches encore une fois mes affaires, m’man, et j’tue tes copains ; tous. Elle n’avait plus jamais essayé. Mais les hologrammes adhésifs avaient quand même eu un certain effet sur Bobby, car la religion était aujourd’hui, il le sentait, un truc qu’il avait envisagé avant de l’écarter. Dans le fond, pour lui, c’était simplement que certains avaient besoin de ces merdes et il supposait qu’il en avait toujours été ainsi ; mais lui ne se comptait pas dans le tas et il pouvait donc s’en passer.

Voilà qu’un des gosses pointait la tête hors de la benne pour surveiller d’un œil plissé les alentours immédiats, avant de disparaître à nouveau. Bruits métalliques, crissements. De petites mains blanches firent basculer un bidon métallique cabossé par-dessus le bord, le faisant descendre à l’aide de la corde en nylon. Bonne pêche, estima Bobby ; ils pourraient en tirer un petit quelque chose chez un ferrailleur. Ils déposèrent l’objet sur le pavé, à un mètre environ des semelles de ses bottes ; en arrivant par terre, le bidon pivota, révélant le symbole à six cornes du risque biologique.

— Eh, bordel, fit Bobby en ramenant ses pieds d’un geste réflexe.

L’un des gamins se laissa glisser le long de la corde et redressa le bidon. Les deux autres suivirent. Ils étaient plus jeunes qu’il ne l’avait cru.

— Eh, dit Bobby, vous savez que ça pourrait être de la vraie saloperie ? Vous flanquer le cancer et tout ça…

— Va lécher le cul d’un clebs jusqu’à c’qu’y saigne ! lui conseilla le premier gosse descendu de la corde, tandis que d’une chiquenaude ils libéraient leur grappin, enroulaient la corde puis traînaient le bidon derrière la benne et disparaissaient hors de sa vue.

Il s’était donné une heure et demie. Largement le temps : Léon commençait à faire la cuisine.

Enfin, vingt Gothiks se pointèrent dans la salle principale, comme un troupeau de bébés dinosaures, avec leur crête de cheveux laqués qui ondulait et se tortillait. La majorité d’entre eux approchait l’idéal gothik : grands, minces, musclés, mais avec une vague touche d’émaciation crispée : de jeunes athlètes au premier stade de l’épuisement. La pâleur cadavérique était obligatoire et le cheveu noir par définition. Bobby savait que mieux valait éviter les rares spécimens capables de conformer leur corps au moule de cette subculture ; rencontrer un petit Gothik, c’était des ennuis, un gros Gothik, du suicide.

Il regardait leur groupe se pavaner et frimer dans la salle de Léon, telle une créature composite, moulage bourbeux à la surface déchiquetée de cuir noir et d’éperons en inox. La plupart avaient des traits presque identiques, remodelés pour correspondre à d’antiques archétypes piqués dans les banques de kino. Il choisit un Dean particulièrement travaillé dont les cheveux ondulaient comme la crête nuptiale d’un lézard nocturne.

— Eh, frère ! commença Bobby, qui n’était pas sûr d’avoir déjà rencontré celui-ci.

— Chef, répondit languissamment le Doyen, la joue gauche distendue par un bâton de résine. Le Comte, chou – fit-il en aparté à sa nana –, Comte Zéro sur Interruption. (Longue main pâle avec une balafre récente sur le dos, qui agrippe le cul de la fille à travers la jupe de cuir.) Comte, j’te présente ma légitime.

La Gothik considéra Bobby avec un vague intérêt mais sans manifester le moindre éclair de reconnaissance humaine, comme si elle contemplait la pub pour un produit dont elle aurait entendu parler sans avoir toutefois l’intention de l’acquérir.

Bobby scruta la foule. Quelques visages impassibles mais aucune tête connue. Pas de Deux-par-Jour.

— Eh, dis donc, confia-t-il, tu sais comment c’est, tout ça, enfin, je cherche un pote très proche, pour affaires – et à cela, le Gothik hocha sagement sa crête –, du nom de Deux-par-Jour…

Il marqua un temps d’arrêt. Le Gothik prit l’air nul, faisant claquer sa résine. La fille avait l’air de se faire chier, nerveuse.

— Y fourgue du matos, ajouta Bobby, haussant les sourcils. Du matos, au noir.

— Deux-par-Jour, dit le Gothik. Bien sûr. Deux-par-Jour. Pas vrai, chou ?

Sa poule secoua la tête puis regarda ailleurs.

— Tu l’connais ?

— ’Videmment.

— L’est ici, ce soir ?

— Non, dit le Gothik, avec un sourire dénué de sens.

Bobby ouvrit la bouche, la referma, se contraignit à acquiescer.

— Merci, frère.

— À ton service, chef, dit le Gothik.

Encore une heure, même topo. Trop de blanc, blanc pâle crayeux de Gothik. Les yeux brillants vacants de leurs nanas, les talons des bottes comme des aiguilles d’ébène. Il essaya de rester à l’écart de la salle de simstim, où Léon passait une espèce de bande tordue de baise dans la jungle, qui vous branchait/débranchait sur tout un tas d’animaux, bourrée de séquences de galipettes arboricoles qui désorientaient plutôt Bobby. Il avait déjà bien assez faim pour se sentir un rien à côté de ses pompes, à moins que ce ne soit le contrecoup de ce qui lui était arrivé plus tôt ; en tout cas, il commençait à avoir du mal à se concentrer, et ses pensées se mettaient à dériver dans de drôles de directions. Comme, par exemple, qui avait bien pu grimper dans ces arbres pleins de serpents et câbler cette espèce de couple de rats pour la simstim ?

Les Gothiks, eux, étaient complètement dedans, sans exception. Ils s’agitaient, piétinaient, bref, en pleine identification avec les rats arboricoles. Le nouveau tube de Léon, jugea Bobby.

Juste à sa gauche, mais nettement hors de portée de la simstim, se tenaient deux filles de la Zupe, leurs fringues baroques faisant un net contraste avec l’attirail monochrome des Gothiks : longs manteaux noirs ouvrant sur un corsage rouge serré de soie tissé, les pans de l’immense chemise blanche tombant bien en dessous des genoux. Leurs traits sombres étaient dissimulés sous le bord du chapeau mou où étaient épinglés et suspendus de vieux bouts de bimbeloterie : épingles, charmes, dents, montres mécaniques. Bobby les lorgnait, en douce ; les fringues disaient qu’elles avaient du fric mais aussi que celui qui s’aviserait d’y mettre la main connaîtrait sa douleur. Une fois, Deux-par-Jour était descendu de la Zupe, dans son modèle en velours frappé bleu glacier, celui avec les boucles de diamant aux genoux, plus ou moins le genre du type qui n’a pas eu le temps de se changer, mais Bobby avait fait comme si le camelogiciel portait son cuir habituel, devinant qu’une attitude cosmopolite était cruciale pour réussir en affaires.

Il essaya de s’imaginer en train de les aborder, à l’aise, leur lançant, peinard : Hé ! les nanas, vous devez sûrement connaître mon vieux pote, môssieur Deux-par-Jour ? Mais elles étaient plus âgées que lui, plus grandes, et leurs gestes avaient une dignité qu’il trouvait intimidante. Sans doute se contenteraient-elles de rigoler mais quelque part, il n’avait pas envie de ça, mais alors pas du tout.

S’il avait envie d’une chose, vraiment envie, pour l’heure, c’était de bouffer. Il effleura sa carte à puce à travers la toile de son jean. Il n’avait qu’à traverser la rue et se prendre un sandwich… Puis il se rappela la raison de sa présence ici, et soudain ça ne lui parut pas si futé que ça d’utiliser sa carte. S’il s’était fait choper après sa tentative de passe avortée, ils devaient avoir son numéro de carte ; l’utiliser le ferait repérer par quiconque le pistait dans le cyberspace, aussi visible sur la trame de Barrytown qu’un projo d’autoroute dans un stade de foot éteint. Il avait bien du liquide mais on pouvait pas payer de la bouffe avec ça. Ce n’était pas vraiment illégal d’en avoir sur soi, c’était simplement que plus personne ne réalisait plus la moindre transaction légale avec. Il allait falloir qu’il se trouve un Gothik avec une puce, qu’il troque ses nouveaux yens contre du crédit, sans doute à un taux vicelard, puis qu’il demande au Gothik de lui payer à bouffer. Et qu’est-ce que l’autre était censé faire ensuite de son fric ?

Peut-être que t’es tout bêtement foutu, se dit-il. Il n’était pas certain d’avoir été repéré et la base qu’il avait essayé de craquer était d’accès légal, enfin, supposée. C’était pour ça que Deux-par-Jour lui avait dit de ne pas s’en faire pour la glace noire. Qui s’amuserait à flanquer des programmes rétroactifs létaux pour protéger une boîte qui louait du kino porno soft ? Le plan consistait à repiquer quelques heures de kino numérisé, du matériel nouveau pas encore sur le marché noir. Ce n’était pas le genre de bande pour laquelle on était susceptible de vous tuer…

Quelqu’un pourtant avait essayé. Et quelque chose était en train de se produire. Tout autre chose. Il remonta les marches de chez Léon, traînant ses lattes. Il savait qu’il ignorait quantité de choses au sujet de la matrice, mais il n’avait jamais entendu parler d’une histoire aussi bizarre… On colportait des histoires de fantômes, d’accord, et des piquassettes vous juraient avoir vu des trucs dans le cyberspace mais, pour lui, c’étaient des wilsons qui se branchaient quand ils étaient chargés à la neige ; on pouvait halluciner dans la matrice aussi bien qu’ailleurs…

C’était peut-être ce qui était arrivé. La voix n’avait été qu’une part de la mort, du rêve de trait plat, une espèce de délire dingue que votre cervelle dégueulait pour vous requinquer, seulement, un truc quelconque avait dû se produire à la source, peut-être un plantage dans leur partie de la trame, de sorte que la glace avait perdu son emprise sur son système nerveux.

Peut-être. Mais il n’en savait rien. Il ne savait rien au turf. Et son ignorance avait commencé à le turlupiner réellement, parce qu’elle l’empêchait de procéder aux mouvements qu’il avait besoin d’accomplir. Il n’y avait guère songé jusqu’ici mais, jusqu’alors, il n’avait pas eu besoin de savoir grand-chose sur quoi que ce soit en particulier. En fait, jusqu’à ce qu’il se mette à pirater, il avait toujours eu l’impression d’en savoir largement assez. Et c’était ainsi qu’étaient les Gothiks, et c’était la raison pour laquelle les Gothiks restaient collés ici à se cramer à la neige ou se faire dégommer par les Koulos, et le phénomène d’usure produisait au bout du compte le pourcentage adéquat de survivants nécessaires à porter la vague suivante de progéniture, de futurs copropriétaires barrytowniens, et tout le cirque repartait pour un tour.

Il était comme un gosse qui aurait grandi à côté d’un océan, le considérant aussi normal que le ciel mais ignorant tout des courants, des routes maritimes, ou des tenants et aboutissants de la météo. Il avait pianoté sur des consoles à l’école, des jouets qui vous embarquaient à travers les confins infinis de cet espace qui n’était pas l’espace, l’incroyablement complexe hallucination consensuelle de l’humanité, la matrice, le cyberspace, où les unités centrales des grosses boîtes brûlaient comme novas de néon, données si denses qu’elles vous flanquaient des surcharges sensorielles si vous essayiez d’en appréhender plus qu’un vague contour.

Mais depuis qu’il avait commencé à pirater, il avait une certaine idée de ses faibles et précieuses connaissances sur le fonctionnement de tout le système, et pas seulement la matrice. Ça s’ébruitait, plus ou moins, et il avait commencé à s’interroger, à réfléchir. Comment fonctionnait Barrytown, ce qui faisait tenir sa mère, pourquoi Gothiks et Koulos investissaient une telle énergie à essayer de s’entre-tuer. Ou pourquoi Deux-par-Jour était noir et vivait là-haut dans la Zupe. Et ce qui rendait tout ça différent.

Tout en marchant, il continuait à chercher son camelogiciel. Visages blancs, encore et toujours des visages blancs. Son estomac s’était mis à faire un certain boucan ; il pensa au paquet neuf de côtelettes de céréales dans le frigo chez lui ; les griller avec un peu de soja, entamer un paquet de beignets de krill…

Repassant devant le kiosque, il vérifia l’heure à la pendule Coca. Marsha était rentrée, pas de doute, bien plongée dans les complexités labyrinthiques des Gens importants, dont elle partageait la vie des protagonistes féminines via sa prise depuis près de vingt ans. La télécopie de l’Asahi Shimbun continuait à se dévider derrière sa petite fenêtre et il s’en approcha juste à temps pour voir la première annonce du bombardement du bloc A, niveau 3, ruelle du Cours Covina, Barrytown, New Jersey…

Puis l’info était partie, suivie d’un article sur les obsèques officielles d’un patron de Yakuzas de Cleveland. Strictement traditionnelles. Tout le monde avec le parapluie noir.

Il avait passé toute son existence au 503, bloc A.

Cette chose énorme qui se penchait pour écrabouiller Marsha Newmark et son appartement Hitachi. Et, bien entendu, c’était lui qu’on avait visé.

— Il y a quelqu’un qui fait pas de détail, s’entendit-il dire.

— Eh ! Chef ! Comte ! T’es blindé, frère ? Eh ! Mais où qu’tu t’barres ?

Les yeux de deux Doyens qui roulaient pour le suivre dans sa course éperdue de panique.

L’ESPLANADE

Conroy dégagea le Fokker bleu du ruban érodé de la nationale d’avant-guerre et réduisit les gaz. La longue queue de coq de poussière pâle qui les avait suivis depuis Needles se mit à retomber ; l’aéroglisseur s’enfonça dans son tablier de caoutchouc gonflé lorsqu’ils s’immobilisèrent.

— Nous y voilà, Turner.

— Qu’est-ce qui a frappé le secteur ?

Une étendue rectangulaire de béton qui s’étendait jusqu’aux murs irréguliers de parpaings usés.

— La crise, dit Conroy. Avant la guerre. Ils l’ont jamais terminée. Rien qu’à dix kilomètres à l’ouest d’ici, il y a des lotissements entiers, rien qu’un quadrillage de routes, pas une baraque, rien.

— Quelle taille, l’équipe sur le site ?

— Neuf, sans te compter. Et les toubibs.

— Quels toubibs ?

— Ceux d’Hosaka. Maas fait dans la biotechnologie, pas vrai ? Qui sait dans quelle mesure ils n’auront pas bidouillé notre gars. Alors Hosaka a fait installer un vrai petit service de neurochirurgie qu’elle a doté de trois spécialistes. Deux d’entre eux font partie du personnel et le troisième est un Coréen qui connaît la médecine au noir des deux côtés de la barrière. L’antenne médicale est dans cette longue bâtisse, par là – il tendait le doigt –, à moitié couverte.

— Comment l’avez-vous amenée sur place ?

— Depuis Tucson, dans un cargo-citerne. Z’ont simulé une panne. La sortir, la rouler à l’intérieur : tout le monde a dû filer un coup de main. Ça a pris peut-être trois minutes.

— Et Maas ? demanda Turner.

— Bien sûr. (Conroy coupa les moteurs.) Un risque à prendre, dit-il dans le silence abrupt. P’t-être qu’ils l’auront pas remarqué. Notre gars dans le cargo est resté en cabine à harceler son affréteur à Tucson sur la CB, au sujet de cette saloperie d’échangeur de chaleur, et combien que ça allait prendre pour le réparer. Faut croire qu’ils ont gobé le truc. Tu voyais une autre méthode ?

— Non. Compte tenu que le client voulait l’avoir sur le site. Mais en attendant, on reste plantés là en plein dans leur sillage de reconnaissance satellite…

— Ma biche – et Conroy renifla – p’t-être qu’on s’est juste arrêtés pour tirer un coup… Histoire de couper notre voyage vers Tucson, pas vrai ? C’est le coin idéal, non ? Les gens s’arrêtent pour pisser, tu vois ? (Il jeta un œil sur sa montre Porsche.) Je serai là dans une heure, avec un hélico pour regagner la côte.

— Le cargo ?

— Non, ton putain de jet. M’est avis que je peux le piloter tout seul.

— Parfait.

— Personnellement, j’aurais choisi un Dornier à effet de sol. Il attendait au bas de la route jusqu’à ce qu’on ait vu Mitchell se pointer. Il aurait pu être ici le temps que les toubibs l’aient examiné ; on te l’embarquait puis on décollait, direction la frontière de Sonora…

— En subsonique, dit Turner. Pas question. Tu files en Californie m’acheter ce jump-jet. Notre gars va sortir d’ici à bord d’un chasseur polyvalent tout juste à peine démodé.

— T’as un pilote en tête ?

— Moi, dit Turner et il tapota la prise derrière son oreille. C’est un système interactif totalement intégré. Ils te fileront avec le logiciel d’interfaçage et je n’aurai plus qu’à me brocher dessus.

— J’ignorais que tu savais piloter.

— Je ne sais pas. Mais on n’a besoin de personne pour se trimbaler à Mexico.

— Toujours tête brûlée, hein, Turner ? Tu sais qu’on raconte qu’un mec t’aurait fait sauter le zob, là-bas à Delhi ?

Conroy pivota brusquement pour lui faire face, rictus net et froid.

Turner repêcha la parka derrière le siège et sortit le pistolet et la boîte de munitions. Il remettait le vêtement lorsque Conroy lui dit :

— Garde-la. Fait un froid de canard, ici, la nuit.

Turner empoigna le verrouillage de la coupole et Conroy emballa les turbines. L’aéroglisseur s’éleva de quelques centimètres, oscillant légèrement quand Turner souleva la verrière et sortit de la cabine. Le soleil blanc délavé et l’air comme du velours brûlant. Il sortit de la poche de son bleu les lunettes de soleil mexicaines et les chaussa. Il portait des espadrilles blanches et un treillis de combat tropical. La boîte de balles explosives atterrit dans une des poches de cuisse du treillis. Il garda l’arme dans la main droite, la parka roulée en boule sous le bras gauche.

— File vers le bâtiment allongé, dit Conroy par-dessus le bruit des moteurs. On t’attend.

Il sauta dans l’éclat de fournaise du désert à midi tandis que Conroy emballait à nouveau le Fokker pour regagner la nationale. Il le regarda accélérer en direction de l’est, son image de plus en plus petite, déformée par les ondes de chaleur.

Le glisseur parti, il n’y avait plus aucun bruit, aucun mouvement. Il pivota, race aux ruines. Quelque chose, petit, gris pierre, jaillit entre deux roches.

À quatre-vingts mètres peut-être de la route, s’élevaient les murs déchiquetés. L’espace entre les deux était jadis un parc de stationnement.

Cinq pas en avant et il stoppa. Il entendait la mer, le pilonnage du ressac, explosions molles quand retombaient les brisants. Le pistolet était dans sa main, trop gros, trop réel, son métal chauffait au soleil.

Pas de mer, pas de mer, se dit-il, on peut pas l’entendre.

Il continua de marcher, les espadrilles dérapant sur les éclats d’antiques verrières agrémentées de tessons de bouteilles verts et bruns. Il y avait des disques rouillés qui avaient été jadis des capsules, des rectangles aplatis qui avaient été des bidons en alu. Des insectes s’élevaient en bourdonnant d’amas rabougris de broussailles sèches.

Terminé. Rideau. Ce coin. Plus le temps.

Il s’arrêta de nouveau, tendu en avant, comme s’il cherchait de quoi l’aider à nommer la chose qui se levait en lui. Quelque chose de creux…

L’esplanade était doublement morte. L’hôtel de la plage à Mexico avait vécu, jadis, lui, l’espace au moins d’une saison…

Derrière le parc de stationnement, les parpaings au soleil, cheap et sans âme, en attente.

Il les trouva accroupis dans l’étroite bande d’ombre que jetait une longueur de mur gris. Trois ; il sentit leur café avant de les voir, la bouilloire en émail noircie par le feu, en équilibre précaire sur le minuscule réchaud à pétrole. Il était censé le sentir, bien entendu ; ils l’attendaient. Sinon, il aurait trouvé les ruines vides et alors, de l’une ou de l’autre manière, très vite et presque naturellement, il aurait trouvé la mort.

Deux hommes, une femme ; bottes texanes craquelées et poussiéreuses, fringues en toile si luisante de graisse qu’elle en était sans doute imperméable. Les hommes étaient barbus, leurs cheveux longs liés en chignon décoloré par le soleil, attachés avec des cordons de cuir ; la femme avait la raie au milieu et les cheveux ramenés en arrière, dégageant un visage ridé, brûlé par le vent. Une antique BMW était appuyée contre le mur, chrome piqué, vieille peinture barbouillée de taches de camouflage désert grises et brunes passées à l’aéro.

Il relâcha la crosse du Smith Wesson, le laissant pivoter autour de l’index de sorte que le canon les pointait alternativement.

— Turner, dit l’un des hommes en se levant, rictus révélant l’éclat de couronnes bon marché. Sutcliffe.

Une trace d’accent, sans doute australien.

— L’équipe avancée ?

Il lorgna les deux autres.

— Avancée, acquiesça Sutcliffe et il fourra dans la bouche un pouce et un index bronzés, pour en ressortir une prothèse jaunie, recouverte d’acier. (Ses propres dents étaient blanches et parfaitement régulières.) Vous avez pris Chauvet à l’IBM pour la Mitsu, dit-il, et on raconte que vous avez sorti de Tomsk Semenov…

— Est-ce une question ?

— J’étais dans le service de sécurité d’IBM Marrakech quand vous avez fait sauter l’hôtel.

Turner croisa les yeux de l’homme. Ils étaient bleus, calmes, très brillants.

— Ça vous pose un problème ?

— Vous faites pas de souci, dit Sutcliffe. C’était juste pour dire que je vous ai vu bosser. (D’un coup de pouce, il remit la prothèse en place.) Lynch – un signe de tête vers l’autre homme – et Webber – vers la femme.

— Faites-moi un topo, dit Turner en se baissant dans le coin d’ombre.

Il s’accroupit, tenant toujours son arme.

— On est arrivés y a trois jours, dit Webber, avec deux meules. On s’était arrangés pour descendre le vilebrequin de l’une des deux, histoire d’avoir une excuse pour camper ici. Il y a une vague population nomade, motards romanos ou mystiques. Lynch s’est trimbalé, à pied, un bobino de six kilos d’optiques, vers l’est, pour aller se piquer sur un téléphone…

— Privé ?

— Une cabine, dit Lynch.

— On a envoyé une salve-test, poursuivit la femme. Si ça n’avait pas marché, vous le sauriez.

Turner acquiesça.

— Trafic à l’arrivée ?

— Néant. C’est strictement réservé pour le grand cirque, quel qu’il soit.

Elle haussa un sourcil.

— C’est une exfiltration.

— M’a l’air évident, ça, observa Sutcliffe en s’installant à côté de Webber, le dos contre le mur. Bien que jusqu’ici le ton général de l’opération suggère que les barbouzes dans notre genre n’ont guère de chances de savoir qui est celui qu’on récupère. Pas vrai, monsieur Turner ? Ou est-ce qu’on pourra l’apprendre sur la télécopie ?

Turner l’ignora.

— Continuez, Webber.

— Une fois installée notre liaison à terre, le reste de l’équipe s’est infiltré, un ou deux à la fois. Le dernier entré nous a avertis de la livraison du colis de Japs.

— C’était limite, dit Sutcliffe, un poil trop, c’t’opération.

— Vous voulez dire que ça aurait pu nous foutre en l’air ? demanda Turner.

Sutcliffe haussa les épaules.

— P’t-êt’ ben qu’oui, p’t-êt’ ben qu’non. Enfin, on a emballé le truc vite fait. Sacrée veine quand même, qu’on ait eu le toit pour le planquer.

— Et les passagers ?

— Ils ne sortent que la nuit, dit Webber. Et ils savent qu’on les descendra s’ils essaient de s’éloigner de plus de cinq mètres.

Turner lorgna Sutcliffe.

— Ordres de Conroy, dit l’homme.

— Les ordres de Conroy ne comptent plus maintenant, dit Turner. Mais celui-ci tient toujours. C’est quoi, ces gens ?

— Des toubibs, dit Lynch. Des toubibs véreux.

— C’est le mot, dit Turner. Et le reste de l’équipe ?

— On a bricolé un semblant d’abri à l’aide de bâches mimétiques. Ils dorment par roulement. Il n’y a pas assez d’eau et on ne peut pas prendre trop de risques côté cuisine. (Sutcliffe saisit la cafetière.) On a disposé des sentinelles et on lance des vérifications périodiques pour s’assurer de l’intégrité de la liaison terrestre. (Il versa du café noir dans un gobelet de plastique qui avait l’air d’avoir été mâché par un chien.) Alors, quand est-ce qu’on fait notre numéro, monsieur Turner ?

— Je veux d’abord voir votre réserve de toubibs dressés. Je veux voir un poste de commandement. Je n’ai pas encore entendu parler de poste de commandement.

— Tout est en place, dit Lynch.

— Parfait. Tenez. (Turner tendit le revolver à Webber.) Regardez voir si vous pouvez me trouver un étui quelconque pour ce truc-là. Et maintenant, je voudrais que Lynch me montre ces toubibs.

— Il se doutait bien que ce serait vous, dit Lynch, tout en escaladant sans effort une pente douce de décombres.

Turner le suivit.

— Z’avez une sacrée réputation.

Le jeune gars le considérait, les yeux cachés derrière sa frange de cheveux sales, aux mèches décolorées par le soleil.

— Trop grande, dit Turner. Toute réputation est superflue. Déjà bossé avec lui ? Marrakech ?

Lynch se glissa de côté dans une fissure entre les parpaings et Turner le suivit de près. Les plantes du désert sentaient le goudron ; elles griffaient et vous agrippaient quand vous les effleuriez. Par une ouverture béante et rectangulaire destinée à recevoir une fenêtre, Turner aperçut au loin des sommets roses ; mais déjà Lynch dévalait une pente de gravier.

— Bien sûr que j’ai déjà bossé pour lui, dit Lynch en marquant un temps d’arrêt au bas de la pente. (Une ceinture en cuir, apparemment antique, lui battait les hanches, lourde boucle d’argent terni décorée d’une tête de mort portant une crête dorsale de pointes pyramidales émoussées.) Marrakech… c’était avant mon époque.

— Connie aussi, Lynch ?

— Comment ça ?

— Conroy. Tu as déjà travaillé pour lui ? Plus précisément – est-ce que tu bosses pour lui maintenant ?

Turner avança lentement, descendant d’une allure posée le tas de cailloux tout en parlant ; le gravier crissait et glissait sous ses espadrilles, la prise était malaisée. Il voyait le petit flécheur délicat dans son étui sous la veste en toile de Lynch.

Lynch lécha ses lèvres desséchées, immobile.

— C’est le contact de Sut’. Moi, je l’ai pas rencontré.

— C’est bien le problème de Conroy, Lynch : incapable de déléguer sa responsabilité. Il aime avoir son homme dans la place dès le début, quelqu’un pour observer les observateurs. Toujours. C’est toi, Lynch ?

Lynch secoua la tête, le minimum absolu de mouvement requis pour traduire la dénégation. Turner était assez près pour sentir l’odeur de sa sueur par-dessus le parfum-bitume des plantes du désert.

— J’ai vu Conroy fiche par terre deux exfiltrations de cette manière, dit Turner. Lézards et verre brisé, Lynch ? Ça te dirait de crever ici ? (Turner leva le poing sous le nez de Lynch et, lentement, tendit l’index, pointé vers le haut.) On est en plein dans leur aire de balayage. Qu’une installation de Conroy émette d’ici la moindre putain d’infime impulsion, et on les a sur le dos.

— Si c’est pas déjà le cas.

— Tout juste.

— C’est Sut’, votre mec, dit Lynch. Pas moi, et je ne vois pas Webber dans ce rôle. (Des ongles cassés, en deuil, vinrent machinalement lui gratter la barbe.) Bon, est-ce que vous m’avez fait venir ici uniquement pour cette petite conversation ou est-ce que vous voulez toujours voir notre stock de Japs ?

— Allons-y voir.

Lynch. C’était Lynch, la taupe.

Une fois, au Mexique, bien des années plus tôt, Turner s’était loué un module de vacances portable, un modèle solaire de construction française, un corps de sept mètres semblable à une mouche dépourvue d’ailes, sculptée dans un alliage poli, ses yeux, deux hémisphères de plastique photosensitif teinté ; il était resté assis derrière tandis qu’un antique héli-cargo russe birotor se traînait le long de la côte, le module entre ses mâchoires, rasant la cime des plus hauts palmiers. Une fois déposé sur une plage de sable noir abandonnée, Turner avait passé trois jours de douillette solitude dans l’étroite cabine plaquée teck, à se micro-onder des congelés et à se doucher, frugalement mais régulièrement, à l’eau douce et froide. Les panneaux de cellules rectangulaires du module pivotaient suivant le soleil, et il avait appris à lire l’heure à leur position.

L’antenne mobile de neurochirurgie d’Hosaka ressemblait à une version aveugle de ce module français, plus longue de deux mètres, peut-être, et peinte en brun terne. Des sections de cornières perforées avaient été récemment brasées à intervalles réguliers au long de la moitié inférieure de la coque, et supportaient une suspension primitive à ressorts à boudin pour dix roues de vélo à moyeu renforcé chaussées de gros pneus en gomme rouge.

— Ils roupillent, dit Lynch. Sinon, ça tressaute quand ils bougent. On démontera les roues, le moment venu, mais pour l’instant, on préfère pouvoir les garder à l’œil.

Turner contourna lentement le module brun, notant le tuyau de vidange noir brillant relié à un petit réservoir rectangulaire installé non loin.

— L’a fallu que je vide ça, hier soir. Bon Dieu… (Lynch hocha la tête.) Ils ont de la bouffe et un peu d’eau.

Turner colla la tête contre la paroi.

— C’est insonorisé, dit Lynch.

Turner leva les yeux vers le toit de tôle, au-dessus d’eux. L’antenne chirurgicale était dissimulée sous un écran d’une bonne dizaine de mètres de tôle rouillée. Du feuillard, et même pas assez encore pour se cuire un œuf. Il hocha la tête. Ce rectangle brûlant devait constituer une tache permanente sur les capteurs infrarouges de Maas.

— Chouette, non ? dit Webber en lui rendant son Smith Wesson dans un étui d’épaule en nylon noir.

Le crépuscule était plein de bruits qui semblaient provenir de l’intérieur, couinements métalliques et caquetages d’insectes, cris d’oiseaux invisibles. Turner fourra étui et pistolet dans une poche de la parka.

— Voulez pisser, vous grimpez près de ce prosopis. Mais gaffe aux épines.

— Vous êtes de quel coin ?

— Du Nouveau-Mexique, répondit la femme au visage comme du bois gravé dans la lumière rasante.

Elle pivota pour s’éloigner en direction de l’angle de murs qui abritait les bâches. Il pouvait y distinguer Sutcliffe en compagnie d’un jeune Noir. Tous deux étaient en train de manger dans des barquettes en alu. Ramirez, le consoliste sur le site, le partenaire de Jaylene Slide. Un gars de Los Angeles.

Turner leva les yeux pour contempler la cuvette du ciel, illimitée, la carte céleste. Étrange comme il peut paraître bien plus vaste, d’ici, songea-t-il, alors qu’en orbite, ce n’est qu’un gouffre informe, où la notion d’échelle perd toute signification. Et ce soir, il ne dormirait pas, il le savait, et la Grande Ourse pivoterait autour de lui en plongeant vers l’horizon, traînant sa queue derrière elle.

Une vague de nausée et de dislocation le frappa tandis que, sans y avoir été invitées, des images du fichier biogiciel venaient lui déferler sur l’esprit.

PARIS

Andréa vivait dans le quartier des Ternes, où son vieil immeuble, comme les autres de la rue, attendait d’être ravalé par les infatigables rénovateurs urbains. Derrière l’entrée sombre, un de ces bandeaux biofluorescents de la Fuji Electric luisait chichement au-dessus d’un mur délabré de petits clapiers en bois, certains dotés encore de leur portillon percé d’une fente. Marly savait qu’autrefois les facteurs glissaient quotidiennement le courrier par ces fentes ; il y avait dans cette idée quelque chose de romantique, bien que les clapiers, avec leurs cartes de visite jaunissantes annonçant des locataires depuis longtemps disparus, l’eussent toujours déprimée. Sur les murs du couloir saillaient, agrafées contre la paroi, des grosses boucles de câble et de fibres optiques, chaque brin, un cauchemar en puissance pour l’éventuel réparateur électricien. Tout au bout, une porte ouverte garnie de verre cathédrale poussiéreux donnait sur une cour à l’abandon, aux pavés luisants d’humidité.

Le concierge, lorsque Marly pénétra dans l’immeuble, était assis dans la cour sur une caisse en plastique blanc qui avait contenu des bouteilles d’Évian. Il était patiemment en train d’huiler, maillon par maillon, la chaîne noire d’une vieille bicyclette. Il leva les yeux lorsqu’elle commença à escalader la première volée de marches mais sans trahir un intérêt particulier.

Les degrés étaient en marbre, polis et rendus concaves par des générations de locataires. L’appartement d’Andréa était situé au troisième. Deux pièces, cuisine, salle de bains. Marly était venue ici lorsqu’elle avait fermé la galerie pour la dernière fois, lorsqu’il lui était devenu impossible de dormir dans la chambre improvisée qu’elle partageait avec Alain, la petite piaule derrière la réserve. À présent, l’immeuble faisait de nouveau planer sa déprime mais l’impression procurée par sa nouvelle allure et le cliquetis obstiné de ses talons de bottes sur le marbre la maintenaient à bonne distance. Elle portait un manteau de cuir trop grand, un tantinet plus clair que son sac à main, une jupe tricotée, et un corsage en soie de chez Isetan Paris. Elle s’était fait couper les cheveux le matin même dans un salon du Faubourg-Saint-Honoré, par une Birmane équipée d’un crayon laser ouest-allemand ; une coupe coûteuse, subtile sans être trop classique.

Elle effleura la plaque ronde boulonnée au centre de la porte d’Andréa, l’entendit pépier une seule fois, doucement, tandis qu’elle en lissait les boucles et les crêtes du bout de l’index.

— C’est moi, Andréa, dit-elle au minuscule micro.

Série de claquements et de cliquetis, quand son amie déverrouilla la porte.

Andréa se tenait devant elle, dégoulinante, dans son vieux peignoir en éponge. Elle embrassa du regard la nouvelle allure de Marly puis sourit.

— T’as eu ton boulot ou t’as braqué une banque ?

Marly entra, embrassant la joue mouillée de son amie.

— Un peu des deux, j’ai l’impression, répondit-elle, et elle rit.

— Du café, dit Andréa. Fais-nous du café. Des grands crèmes{En français dans le texte (N.d.T.)}. Faut que je me rince les cheveux. Eh ! dis donc, les tiens sont superbes…

Elle entra dans la salle de bains et Marly entendit un jet de gouttelettes frapper la porcelaine.

— Je t’ai apporté un cadeau, dit Marly, mais Andréa ne pouvait pas l’entendre.

Elle passa dans la cuisine, remplit la bouteille, alluma la cuisinière avec l’antique allume-gaz à pierre et se mit à fouiller les étagères encombrées à la recherche de café.

— Oui, disait Andréa, je le vois effectivement. (Elle était en train d’examiner l’hologramme de la boîte que Marly avait vue pour la première fois dans la reconstruction du parc de Gaudí par Virek.) C’est ton genre de truc. (Elle effleura une touche en saillie et l’illusion du Braun s’éteignit soudain. Derrière l’unique fenêtre de la chambre, quelques mèches de cirrus éraflaient le ciel.) Trop sinistre pour moi, trop sérieux. Comme les machins que tu exposais dans ta galerie. Mais cela ne peut que signifier que Herr Virek a fait le bon choix ; tu résoudras pour lui son mystère. Si j’étais toi, compte tenu des honoraires, je prendrais tout mon temps.

Andréa portait le cadeau de Marly, une luxueuse chemise d’habit pour homme, superbement coupée, en flanelle grise des Flandres. C’était le genre d’article qu’elle affectionnait et son plaisir était manifeste. La chemise mettait en valeur ses cheveux pâles et sa teinte était très proche de la couleur de ses yeux.

— Il est parfaitement horrible, ce Virek, je trouve… hésita Marly.

— C’est fort probable, dit Andréa en buvant une autre gorgée de café. Tu t’imaginais peut-être qu’un type aussi riche serait du genre sympa, normal ?

— J’ai senti, à un moment donné, qu’il n’était pas tout à fait humain. Je l’ai senti très nettement.

— Mais il ne l’est pas, Marly. Tu parlais avec une projection, un trucage…

— Pourtant…

Elle eut un geste désemparé, qui aussitôt la gêna.

— Pourtant, il est très, très riche et te paie grassement pour accomplir une chose pour laquelle tu es peut-être l’actrice idéale. (Andréa sourit et rajusta un bouton de manchette anthracite finement ouvragé.) T’as pas des masses de choix, pas vrai ?

— Je sais. Je suppose que c’est ce qui me met mal à l’aise.

— Eh bien, dit Andréa, j’ai cru que je pouvais encore retarder le moment de te l’annoncer mais j’ai encore une nouvelle qui risque de te créer un malaise. Si « malaise » est le mot qui convient.

— Oui ?

— J’ai bien envisagé de ne rien t’en dire mais je suis sûre que t’aurais fini par t’en apercevoir. Il flaire le fric, je suppose.

Marly reposa avec précaution sa tasse vide au milieu du fouillis sur la table basse en rotin.

— Il est très perspicace, de ce côté, dit Andréa.

— Quand ?

— Hier. Ça a dû commencer, je pense, sans doute une heure en gros après ton entrevue avec Virek. Il m’a appelée au boulot. Il avait laissé un message ici, au concierge. Si jamais j’enlevais le programme écran – elle désigna le téléphone – je crois qu’il appellerait dans la demi-heure.

Souvenir des yeux du concierge, du cliquetis de la chaîne de vélo.

— Il veut causer, a-t-il dit, poursuivit Andréa. Juste causer. Tu veux lui causer, Marly ?

— Non, répondit-elle, et sa voix était une voix de petite fille, aiguë et ridicule. (Puis :) A-t-il laissé un numéro ?

Andréa soupira, hocha lentement la tête puis répondit :

— Oui, bien entendu.

LÀ-HAUT DANS LA ZUPE

L’obscurité était remplie de motifs en nids d’abeilles couleur sang. Tout était chaud. Et doux, aussi ; doux, surtout.

— Quel merdier, fit l’un des anges, la voix lointaine mais basse, profonde et parfaitement claire.

— On aurait dû le récupérer devant chez Léon, dit l’autre ange. Ils vont pas être ravis, en haut.

— D’vait avoir quelque chose dans c’te grande poche, là, tu vois ? Ils l’ont tailladée, pour le sortir.

— Y a pas que ça qu’ils ont tailladé, frangine, bon Dieu. Regarde !

Les motifs oscillèrent et dansèrent quand quelqu’un lui bougea la tête. Paume fraîche contre sa joue.

— T’en fous pas sur la chemise, dit le premier ange.

— Ça va pas plaire à Deux-par-Jour. À ton avis, qu’est-ce qui lui a pris de paniquer et de détaler comme ça ?

Ça le faisait chier un max parce qu’il avait envie de dormir. Bon, il était endormi, d’accord, mais quelque part, les révélées de Marsha lui fuyaient quand même dans la tête, si bien qu’il se basculait à travers des séquences éclatées des Gens importants. Le feuilleton passait sans interruption depuis avant sa naissance ; l’intrigue : un ver solitaire polycéphale qui se réenroulait pour se dévorer lui-même à quelques mois d’intervalle avant de produire de nouvelles têtes avides d’initiative et de tension. Il pouvait voir le scénario s’écrire dans sa totalité, tel que Marsha n’aurait jamais pu le voir, spirale allongée d’ADN Senso/Rézo, fragile ectoplasme de pacotille dévidé pour rassasier des foules incalculables de rêveurs affamés. Marsha, maintenant, le recevait via la P/V de Michèle Morgan Magnum, le principal rôle féminin, la dirigeante héréditaire de la Magnum AG. Mais l’épisode d’aujourd’hui ne cessait de dériver bizarrement hors des entrelacs incroyablement complexes des intrigues romantiques de Michèle – que Bobby n’avait d’ailleurs jamais pris la peine de suivre – pour se lancer dans des descriptions socio-architecturales détaillées des arcologies de mentrafic inspirées par Soleri{Paolo Soleri, ingénieur et architecte italien né en 1920, installé aux États-Unis depuis 1947. Élève de Frank Lloyd Wright, il est à l’origine de multiples et grandioses projets urbains, sur terre, sous l’eau, voire dans l’espace — Mesa City, Babelnoah, Arcosanli, Novanoah - intégrant les formes biologiques à l’architecture mais qui dénotent, par leur stratification figée, une certaine vision totalitariste de l’espace socio-urbain, ce qui est après tout le défaut de toutes les utopies, fussent-elles de science-fiction. Ses projets s’inscrivent dans la mouvance d’« architecture visionnaire » de groupes tels que les Anglais d’Archigram ou les Italiens de Superstudio. Pour qualifier ses recherches, Soleri a créé le terme d’arcologies : une architecture devenue écologie humaine, ponctuant « le paysage terrestre d’un paysage "artificiel" humain et beau. » (N.d.T.)}.

Certains des détails, même pour Bobby, paraissaient suspects ; il doutait, par exemple, qu’il existât des niveaux entiers exclusivement dévolus à la vente de tenues de ville en velours frappé bleu glacier avec boucles de diamant aux genoux, ou qu’il y eût d’autres niveaux, perpétuellement plongés dans les ténèbres et exclusivement habités par des bébés affamés. Ce dernier point, lui semblait-il se souvenir, avait été un article de foi pour Marsha qui considérait la Zupe avec une horreur superstitieuse, comme si elle était quelque enfer vertical auquel elle serait un jour contrainte d’accéder. D’autres segments du révélée lui rappelaient le canal éducatif que Senso/Rézo diffusait gratis avec chaque abonnement de stim ; c’étaient, en animation élaborée, des diagrammes de la structure intérieure de la Zupe, accompagnés de ronronnantes conférences en voix hors champ sur le style de vie des divers types de résidents. Ceux-ci – lorsqu’il était capable de se concentrer dessus – semblaient encore moins convaincants que les éclairs de velours bleu glacier et les funestes bébés qui rampaient en silence dans les ténèbres. Il voyait une radieuse jeune maman découper une pizza à l’aide d’un énorme bistouri industriel à jet d’eau dans le coin cuisine d’un studio immaculé. Un mur entier ouvrait sur un étroit balcon et un rectangle de ciel bleu bédé. La femme était noire sans l’être, semblait-il à Bobby, comme une version très, très sombre et juvénilement maternelle d’une des poupées porno du projecteur dans sa chambre. Et elle possédait, apparemment, des seins identiques : petits mais avec la forme idéale des seins de bédé. (À ce point, pour ajouter à sa sourde confusion, une voix étonnamment forte et pas du tout Rézo s’écria : « Là, moi, j’appelle ça un vrai signe de vie, Jackie. Faute d’espoir, voilà au moins quelque chose qui remonte… ») Puis tout repartit de nouveau dans le tourbillon cent pour cent strass de Michèle Morgan Magnum, qui se débattait désespérément pour empêcher la reprise de la Magnum AG par le sinistre clan industriel Nakamura basé à Shikoku, et représenté en l’occurrence par (complication de l’intrigue) le légitime de Michèle pour la saison, à savoir le riche (mais quelque part dévoré par le besoin de nouveaux milliards) Vassili Souslov, le nouveau jeune loup de la politique soviétique qui, de tête et de mise, avait, une ressemblance remarquable avec les Gothiks de chez Léon.

L’épisode semblait atteindre une sorte de point culminant – une antique BMW modifiée pour piles à combustible venait de se faire mitrailler par des hélicoptères miniatures ouest-allemands servo-pilotés, dans une traverse sous le Cours Covina, Michèle Morgan Magnum assommait son traître de secrétaire particulier à coups de crosse de son Nambu plaqué nickel, et Souslov (auquel Bobby en venait de plus en plus à s’identifier) était tranquillement sur le point de se tirer avec une pulpeuse garde du corps qui était japonaise mais rappelait fortement à Bobby une autre des filles de rêve de son holo-porno – quand quelqu’un poussa un hurlement.

Bobby n’avait jamais entendu personne hurler de la sorte et il y avait dans cette voix quelque chose d’horriblement familier. Mais avant qu’il ait eu le temps de s’en inquiéter, les nids d’abeilles rouge sang revenaient tournoyer, lui faisant manquer la fin des Gens importants. Pourtant, tandis que le rouge virait au noir, quelque chose dans sa tête lui souffla qu’il pourrait toujours demander à Marsha de lui raconter la suite.

— Ouvre les yeux, mec. C’est ça. La lumière est trop forte ?

Elle l’était mais elle ne changea pas. Blanc, blanc, il se rappela sa tête qui explosait, à des années de là, grenade de blanc immaculé dans ce noir désert de vent froid. Il avait les yeux ouverts mais il n’y voyait rien. Rien que du blanc.

— Bon, dans ton état, gamin, d’ordinaire je t’aurais laissé en plan, mais les gens qui me paient m’ont dit de profiter du train, alors c’est pour ça que je te réveille avant d’avoir terminé. Tu te demandes pourquoi t’y vois goutte, pas vrai ? Rien que de la lumière, c’est tout ce que tu peux voir, exact. C’que nous avons là, bonhomme, c’est une coupure neurale. Ceci dit, entre nous, ce machin vient des sex-shops mais y a pas de raison de ne pas l’utiliser en médecine si on veut. Et sûr qu’on veut, parce que t’as toujours sacrément mal, et de toute manière, ça t’aidera à tenir le coup, le temps que je termine mon affaire. (La voix était calme et méthodique.) Maintenant, ton gros problème, c’était ton dos mais j’ai réglé ça avec une agrafeuse et quelques décimètres de griffes. Pas un poil de chirurgie plastique là-dedans, tu piges, mais t’inquiète, les choutes trouveront ces cicatrices vraiment super. Pour l’instant, vois-tu, je suis en train de nettoyer c’t’autre sur ta poitrine, ensuite j’y zipperai une deuxième petite griffe et hop, terminé, excepté que t’auras intérêt à pas faire trop de mouvements brusques pendant un jour ou deux ou tu t’arracheras une agrafe. Je t’ai déjà mis deux timbres et je t’en collerai encore quelques-uns. En attendant, je vais dériver tout ton sensorium sur un circuit audio et vidéo, que tu t’habitues à être ici. Fais pas attention au sang ; c’est tout du tien mais ça saigne plus.

Le blanc se cailla en nuage gris, les objets prenant forme avec la lenteur délibérée d’une hallu à la neige. Il était allongé sur un plafond rembourré, visant droit une poupée blanche maculée de sang qui n’avait pas du tout de tête, rien qu’un scyalitique bleu verdâtre qui semblait lui bourgeonner sur les épaules. Un Noir en blouse verte tachée était en train de vaporiser un produit jaune sur une balafre superficielle qui courait depuis la partie immédiatement supérieure à l’os pubien de la poupée jusque sous la partie immédiatement inférieure au mamelon gauche. Il savait que l’homme était noir à cause de son crâne nu, nu et rasé, luisant de sueur ; il avait les mains recouvertes de gants verts ajustés et tout ce que Bobby pouvait voir de lui était ce crâne brillant. Il y avait des dermadisques roses et bleus collés sur la peau de part et d’autre du cou de la poupée. Les bords de la blessure semblaient avoir été peints avec un produit genre sirop au chocolat et le nébulisat jaune sifflait en s’échappant du petit embout de vaporisation argenté.

Puis Bobby fit le point et l’univers s’inversa vertigineusement : la lampe chirurgicale était suspendue au plafond, le plafond était réfléchissant et la poupée, c’était lui. Il eut l’impression de repartir d’un coup en arrière, rappelé par un long élastique, rappelé à travers les nids d’abeilles rouges, rappelé vers la chambre de rêve où la fille noire découpait la pizza pour ses enfants. Le bistouri à jet d’eau n’émettait aucun son, les fragments microscopiques suspendus dans un courant d’eau à haute vitesse fin comme une aiguille. Le dispositif était censé découper le verre et le métal, Bobby le savait, et non les pizzas micro-ondées, et il eut envie de lui crier de faire attention, tant il craignait qu’elle ne se tranchât le pouce sans même le sentir.

Mais il était incapable de crier, incapable de bouger ou d’émettre le moindre son. Elle découpa avec amour la dernière part, d’une pression de l’orteil sur la pédale éteignit le bistouri, fit glisser la pizza découpée sur un plat de céramique blanche unie puis se tourna vers le rectangle de bleu derrière le balcon, où ses gosses étaient en train – non, dit Bobby, tout au fond de lui, sûrement pas. Car les choses qui caracolaient et plongeaient vers elle avec leur aile volante n’étaient pas des enfants mais des bébés, les monstrueux bébés du rêve de Marsha, et les ailes déchiquetées une confusion d’os rose, de métal, un patchwork distendu de membranes bariolées en plastique de récupération… Il aperçut leurs dents…

— Whaouh ! s’écria le Noir. J’t’ai perdu une seconde. Pas long, tu sais, à peine une minute de New-Yorkais peut-être… (Dans le miroir du plafond, sa main prit une bobine aplatie de plastique transparent bleu sur le linge sanglant posé près des côtes de Bobby. Délicatement, avec le pouce et l’index, il dévida une longueur d’une espèce de ruban perlé de couleur brune. De minuscules points lumineux scintillaient à la lisière, et semblaient clignoter et changer de couleur.) Clas, dit-il, et, de l’autre main, il fit jaillir une espèce de lame intégrée dans la bobine bleue scellée. (À présent, le tronçon de matériau perlé, libéré, s’était mis à se tortiller.) C’est du bon, dit-il en plaçant l’objet dans le champ visuel de Bobby. Tout nouveau. C’est ce qu’ils utilisent à Chiba, maintenant.

C’était marron, sans tête, chaque perle un segment de corps, chaque segment bordé de pattes au pâle éclat. Puis, avec le coup de main d’un prestidigitateur en gants verts, le Noir déposa le mille-pattes le long de la blessure ouverte et pinça délicatement le segment terminal, celui situé le plus près du visage de Bobby. En cédant, le segment délivra un filament noir luisant qui avait tenu lieu de système nerveux à la chose, et à mesure qu’il se retirait, chaque ensemble de pinces se refermait tour à tour, ressoudant la blessure avec l’efficacité d’une fermeture à glissière sur une veste en cuir neuf.

— Eh bien, tu vois, dit le Noir en épongeant le reste de sirop marron avec un tampon blanc humide, c’était pas si méchant que ça, pas vrai ?

Son arrivée à l’appartement de Deux-par-Jour n’avait aucun rapport avec celle qu’il s’était si souvent imaginée. Pour commencer, il n’avait jamais pensé faire son entrée dans un fauteuil roulant que quelqu’un aurait piqué à la maternité de Sainte-Marie – le nom de l’établissement et le numéro de série étaient nettement gravés au laser sur le chrome terne de l’accoudoir gauche. La femme qui le poussait n’aurait absolument pas détonné dans l’un de ses fantasmes ; elle s’appelait Jackie, c’était l’une des filles de la Zupe qu’il avait vues chez Léon, et, avait-il finalement déduit, l’un de ses deux anges. Le fauteuil roulant glissait en silence sur la rugueuse moquette grise de l’étroite entrée de l’appartement mais les breloques dorées sur le feutre de Jackie tintinnabulaient gaiement tandis qu’elle le poussait.

Et jamais il n’aurait imaginé que Deux-par-Jour pût vivre dans un endroit si grand, et encore moins que celui-ci fût rempli d’arbres.

Pye, le toubib – qui avait bien pris soin de lui expliquer qu’il n’était pas toubib, rien qu’un gars qui « donnait un coup de main de temps en temps » –, était allé s’installer sur un tabouret de bar défoncé, dans sa salle d’opération improvisée, il avait ôté ses gants verts sanglants, allumé une cigarette mentholée et solennellement prévenu Bobby de se tenir bien tranquille durant une semaine ou deux. Quelques minutes plus tard, Jackie et Rhéa, l’autre ange, l’avaient tant bien que mal engoncé dans un pyjama noir froissé qui avait l’air de sortir d’un kino de ninja série Z, l’avaient déposé dans le fauteuil roulant avant de partir pour la batterie centrale d’ascenseur, au cœur de l’arcologie. Grâce à trois timbres supplémentaires sortis de la réserve pharmaceutique de Pye, dont l’un chargé de deux mille micros d’endorphine de synthèse, à l’aise, Bobby se trouvait fringant et ne ressentait aucune douleur.

— Où sont mes affaires ? protesta-t-il tandis qu’elles le poussaient dans un corridor que des décennies d’accumulation de câbles blindés et de tuyauteries avaient rendu périlleusement étroit. Où sont mes fringues, ma console et tout le reste ?

— Tes fringues, chou, vu leur état, sont emballées dans un sac en plastique, en attendant que Pye aille les foutre aux ordures. Pye a dû les découper directement sur toi, et de toute manière, ce n’étaient plus que des loques ensanglantées. Si t’avais ta console dans la poche dorsale de ta veste, m’est avis que les gars qui t’ont suriné l’ont embarquée. Z’ont bien failli t’avoir dans l’opération. Et t’as ruiné ma chemise Sally Stanley, ’spèce de petit connard.

L’ange Rhéa ne semblait pas spécialement amical.

— Oh, dit Bobby comme ils tournaient un coin, d’accord. Bon, vous auriez pas trouvé par hasard un tournevis, là-bas ? Ou une carte à puce ?

— Pas de puce, bébé. Mais si le tournevis, c’est celui avec les deux cent dix nouveaux roulés dans la poignée, c’est justement le prix de ma chemise neuve…

Deux-par-Jour n’avait pas l’air particulièrement ravi de voir Bobby. En fait, on aurait dit qu’il ne le voyait pas. Il braqua son regard droit entre Jackie et Rhéa, révélant ses dents dans un sourire qui trahissait nervosité et manque de sommeil. Elles approchèrent suffisamment Bobby pour qu’il découvre à quel point les globes oculaires de l’homme étaient jaunes, presque orange à la lueur rose-pourpre des tubes lumière du jour qui semblaient pendouiller du plafond, accrochés au hasard.

— Qu’est-ce qui vous a pris, mes salopes ? demanda le camelogiciel, mais il n’y avait nulle colère dans sa voix, rien qu’une immense lassitude, et puis autre chose, quelque chose que Bobby fut incapable d’identifier au début.

— Pye, dit Jackie, dépassant, l’air assuré, le fauteuil roulant pour prendre un paquet de cigarettes chinoises sur l’immense plateau de bois qui servait de table basse à Deux-par-Jour. C’est un perfectionniste, ce brave vieux Pye.

— L’a appris ça à l’école vétérinaire, ajouta Rhéa, à l’intention de Bobby, sauf que d’ordinaire, il est tellement ruiné que personne le laisserait travailler même sur un chien…

— Bon, fit Deux-par-Jour, avant de daigner enfin regarder Bobby, alors, tu vas t’en sortir.

Et ses yeux étaient si froids, si las, le regard si clinique, si loin du style pirate frimeur déglingué que Bobby avait assimilé à la personnalité de l’individu, qu’il ne put lui-même que baisser les yeux, le visage cramoisi, pour fixer la table.

Longue de près de trois mètres et large d’un peu plus d’un, elle était assemblée à partir de madriers plus épais que la cuisse de Bobby. Ils avaient dû traîner dans l’eau ; des sections conservaient encore la patine de décoloration argentée des bois flottés, comme le rondin à côté duquel il se souvenait d’avoir joué, il y avait bien longtemps, à Atlantic City. Mais ici, le bois n’avait pas vu l’eau depuis un bout de temps et le dessus était une mosaïque dense de coulures de bougie, de taches de vin, de débords d’émail noir mat aux formes étranges, sans compter les marques sombres laissées par des centaines de cigarettes. La table était si encombrée de nourriture, de fourbi et de gadgets qu’on aurait pu croire qu’un camelot avait choisi d’y déballer sa quincaillerie avant de se décider à manger. On voyait des bouts de pizza entamés – des boulettes de krill à la sauce tomate et Bobby sentit son estomac gargouiller – côtoyer des piles croulantes de logiciels, des verres maculés remplis de mégots écrasés dans des fonds de pinard, un plateau de polystyrène rouge où s’alignaient des rangées régulières de canapés visiblement rancis, des bidons de bière ouverts et fermés, un antique poignard de combat Gerber posé hors de son étui sur un bloc plat de marbre poli, au moins trois pistolets et peut-être deux douzaines de périphériques divers à l’aspect mystérieux, le genre de matos qui d’ordinaire aurait fait saliver Bobby.

Pour l’heure, s’il salivait, c’était à la perspective d’une part de pizza au krill froide, mais sa faim n’était rien, comparée à l’abrupte humiliation de voir que Deux-par-Jour s’en fichait totalement. Non que Bobby l’eût jamais exactement considéré comme un ami mais il avait, à tout le moins, certes caressé l’idée que Deux-par-Jour le considérait comme quelqu’un, un type doué de talent et d’initiative, et possédant une chance de se tirer de Barrytown. Seulement, les yeux de Deux-par-Jour lui disaient qu’il n’était personne de particulier, et un wilson, pour faire bonne mesure…

— Écoute voir, chef, dit quelqu’un, pas Deux-par-Jour, et Bobby leva les yeux.

Deux autres hommes flanquaient le camelogiciel sur l’épais divan de cuir et de chrome, tous deux noirs. Celui qui venait de parler portait une espèce de tunique grise et d’antiques lunettes à monture en plastique. La monture était carrée, démesurée et semblait dépourvue de verres. L’autre type avait les épaules deux fois plus larges que Deux-par-Jour, mais il était vêtu du genre de costume noir passe-partout que portaient les hommes d’affaires japonais au kino. Ses impeccables manchettes blanches à la française étaient fermées, en guise de boutons, par d’éclatants rectangles de micro-circuits en or.

— Quel dommage qu’on ne puisse vous laisser un peu de répit pour vous requinquer, dit le premier nomme, mais nous avons un sale problème sur les bras. (Il marqua un temps d’arrêt, ôta ses lunettes et se massa l’arête du nez.) Nous avons besoin de votre aide.

— Merde, dit Deux-par-Jour.

Il se pencha, sortit une cigarette chinoise du paquet sur la table, l’alluma à un crâne en étain terni de la taille d’un gros melon, puis saisit un verre de vin. L’homme aux lunettes tendit un mince index brun pour effleurer le poignet de Deux-par-Jour. Celui-ci lâcha le verre et se rassit, prenant soin de garder un visage impassible. L’homme sourit à Bobby.

— Comte Zéro, commença-t-il, on nous a dit que c’est votre indicatif.

— C’est exact, parvint à dire Bobby bien que sa réponse fût une espèce de croassement.

— Nous avons besoin d’en savoir plus sur la Vierge, Comte.

L’homme attendit.

Bobby le regarda en clignant des yeux.

— Vyèj Mirak – et les lunettes remontèrent sur le nez –, Notre-Dame, Vierge Miraculeuse. Nous la connaissons – et il fit un signe de la main gauche – sous le nom d’Ézili Freda.

Bobby prit conscience d’avoir la bouche ouverte, aussi la referma-t-il. Les trois visages noirs attendaient. Jackie et Rhéa avaient disparu, mais il ne les avait pas vues sortir. Une espèce de panique s’empara de lui, et il parcourut d’un regard affolé l’étrange forêt de bonzaïs qui l’entourait de toutes parts. Les tubes lumière du jour s’inclinaient sous tous les angles, dans toutes les directions, pailles rose-pourpre suspendues au milieu d’un espace de verdure. Aucun mur nulle part. Impossible d’apercevoir le moindre mur. Le divan et la table usée étaient installés dans une sorte de clairière au sol de béton brut.

— Nous savons qu’elle est venue vous voir, dit le type baraqué en croisant les jambes avec précaution. (Il rajusta un pli de pantalon parfait, et un bouton de manchette en or cligna vers Bobby.) Nous le savons, vous saisissez ?

— Deux-par-Jour me dit que c’était votre première passe, enchaîna l’autre homme. C’est exact ?

Bobby opina.

— Alors vous êtes choisi par Legba, dit l’homme, en ôtant de nouveau sa monture vide, pour avoir rencontré Vyèj Mirak.

Il sourit.

Bobby était de nouveau bouche bée.

— Legba, dit l’homme, maître des routes et des chemins, le loa de la communication…

Deux-par-Jour écrasa son mégot sur le bois balafré et Bobby s’aperçut qu’il avait la main qui tremblait.

ALAIN

Ils convinrent de se retrouver dans la brasserie au cinquième sous-sol du complexe de la Cour Napoléon, sous la pyramide de verre du Louvre. C’était un endroit qu’ils connaissaient l’un et l’autre, bien qu’il ne fût chargé pour eux d’aucune signification particulière. Alain l’avait suggéré et elle le soupçonnait de l’avoir soigneusement choisi. C’était un terrain neutre sur le plan émotionnel ; un emplacement familier quoique dégagé de tout souvenir. Il était décoré dans un style début de siècle : comptoirs en granit, poutres noires courant du sol au plafond, sol miroir et ce genre de mobilier pour restaurant italien, en acier anodisé noir qui aurait pu appartenir à n’importe quelle décennie du siècle précédent. Les tables étaient couvertes de nappes grises à fines rayures noires, un motif repris et répété sur les couvertures de menu, les calepins et les tabliers des garçons.

Elle portait le manteau de cuir acheté à Bruxelles, un corsage de lin rouge, et un jean neuf en coton noir. Andréa avait fait semblant de ne pas remarquer le soin extrême qu’elle avait mis à s’habiller pour ce rendez-vous, puis elle lui avait prêté une simple rangée de perles qui mettait à merveille en valeur le rouge de son corsage.

Il était venu tôt, ses affaires jonchaient déjà la table. Il portait son foulard favori, celui qu’ils avaient déniché ensemble aux puces l’année précédente, et comme d’habitude, il avait l’air débraillé mais parfaitement à l’aise. La mallette en cuir usé avait dégorgé son contenu sur le petit carré de granit poli : carnet à spirale, un exemplaire neuf du roman sujet de la controverse du mois, des Gauloises sans filtre, une boîte d’allumettes en bois, l’agenda relié cuir qu’elle lui avait acheté chez Browns.

— J’ai bien cru que tu ne viendrais pas, dit-il avec un sourire.

— Quelle idée ! fit-elle, réponse jetée au hasard – pathétique, jugea-t-elle – pour masquer la terreur qu’elle ressentait maintenant, qu’elle se permettait enfin de ressentir, et qui était la peur de quelque perte de soi, d’une perte de volonté et de direction, la peur de cet amour qu’elle éprouvait encore.

Elle prit une autre chaise et s’installa comme arrivait le serveur, un jeune Espagnol en tablier rayé, pour prendre leur commande. Elle demanda de l’eau de Vichy.

— Rien d’autre ? demanda Alain.

Le garçon attendait.

— Non, merci.

— Ça fait des semaines que j’essaie de te contacter, dit-il, et elle sut que c’était un mensonge et pourtant, comme si souvent, elle se demanda s’il en était conscient.

Andréa soutenait que les hommes comme Alain mentaient avec une telle constance, une telle passion qu’ils en avaient perdu cette espèce de sens fondamental de la différence. Ils étaient artistes de plein droit, disait Andréa, se consacrant à restructurer la réalité, et la Nouvelle-Jérusalem était après tout un endroit parfait, où l’on ignorait les découverts, les propriétaires mécontents et le besoin de trouver quelqu’un pour régler la note de la soirée.

— Je n’ai pas remarqué que tu aies essayé de me contacter quand Gnass a débarqué avec la police, dit-elle, espérant au moins provoquer une grimace, mais le visage juvénile conserva son calme habituel, sous les cheveux bruns bien propres qu’il ramenait d’habitude en arrière avec les doigts.

— Je suis désolé, fit-il en écrasant sa Gauloise.

Parce qu’elle avait fini par lui associer l’odeur du tabac brun français, Paris lui avait semblé empli de son odeur, son spectre, son sillage.

— J’étais certain que jamais il ne détecterait la… la nature de la pièce. Il faut que tu comprennes : une fois que je me fus persuadé à quel point on avait besoin de cet argent, j’ai compris que je devais agir. Toi, je sais bien, tu étais bien trop idéaliste. La galerie aurait fermé, de toute manière. Si les choses s’étaient passées comme prévu, avec Gnass, on serait là-bas en ce moment, et toi tu serais heureuse. Heureuse, répéta-t-il en sortant du paquet une autre cigarette.

Elle ne put que le dévisager, emplie d’une sorte de surprise, et d’un dégoût devant sa propre envie de le croire.

— Tu sais, poursuivit-il en extrayant une allumette de la boîte rouge et jaune, j’ai déjà eu des ennuis avec la police. Quand j’étais étudiant. La politique, bien sûr.

Il craqua l’allumette, reposa la boîte, alluma la cigarette.

— La politique, répéta-t-elle, et elle fut prise d’une soudaine envie de rire. J’ignorais qu’il existât un parti pour les gens de ton espèce. Je n’arrive pas à imaginer quel nom lui donner.

— Marly, fit-il en baissant la voix, comme il faisait toujours lorsqu’il voulait indiquer l’intensité de ses sentiments, tu sais, tu dois savoir que j’ai agi pour toi. Pour nous, si tu préfères. Mais sûrement, tu sais, tu peux le sentir, Marly, que jamais je ne pourrai délibérément te faire du mal, ou te placer en situation compromettante.

Il n’y avait pas de place pour son sac sur la petite table encombrée, aussi l’avait-elle gardé sur les genoux ; elle prit conscience de ses ongles profondément enfonces dans le cuir épais et doux.

— Jamais me faire du mal…

La voix était la sienne, perdue et surprise, la voix d’une enfant, et soudain elle fut libre, libérée de l’envie, du désir, libérée de la peur, et tout ce qu’elle ressentait soudain pour le joli visage de l’autre côté de la table était simplement de la répulsion, et elle ne pouvait que le fixer, cet étranger à côté duquel elle avait dormi durant un an, dans l’arrière-boutique minuscule d’une toute petite galerie de la rue Mauconseil. Le garçon déposa devant elle son verre de Vichy.

Il avait dû prendre son silence pour le début d’une acceptation, son air totalement inexpressif pour le témoignage de sa largeur d’esprit.

— Ce que tu ne comprends pas – c’était, se rappela-t-elle, son ouverture favorite –, c’est que des hommes comme Gnass sont là, dans un certain sens, pour soutenir les arts. Pour nous entretenir, nous, Marly. (Il sourit, comme s’il se moquait de lui-même, un sourire désinvolte, conspirateur, qui lui donnait maintenant le frisson.) Je suppose, toutefois, que j’aurais dû au moins lui accorder qu’il aurait assez de jugeote pour engager son propre expert en matière de Cornell même si le mien, d’expert en Cornell, je te le garantis, était de très loin le plus érudit des deux…

Comment allait-elle s’en tirer ? Lève-toi, se dit-elle. Tourne-lui le dos. Regagne à pas lents l’entrée. Franchis la porte. Retrouve l’éclat atténué de la Cour Napoléon, où le marbre poli domine la rue du Champ-Fleuri, une venelle du quatorzième siècle qu’on disait avoir été jadis essentiellement réservée à la prostitution. Faire n’importe quoi, n’importe quoi, mais partir, s’en aller, tout de suite, et fuir, le fuir, marcher en aveugle, pour se perdre dans le Paris de guide touristique qu’elle avait appris la première fois, à son arrivée.

— Mais à présent, était-il en train de dire, tu vois bien que les choses se sont arrangées au mieux. Ce qui est souvent le cas, n’est-ce pas ? (À nouveau, le sourire, mais cette fois, il était enfantin, un rien mélancolique et, quelque part, horriblement plus intime.) Nous avons perdu la galerie mais tu as trouvé un emploi, Marly. Tu as un boulot à faire, un boulot intéressant, et j’ai les relations dont tu vas avoir besoin, Marly. Je connais les gens que tu vas devoir rencontrer pour retrouver ton artiste.

— Mon artiste ? et elle masqua sa brusque confusion avec une gorgée de Vichy.

Ouvrant la mallette balafrée, il en sortit un objet plat, un simple hologramme par réflexion. Elle le saisit, reconnaissante d’avoir de quoi s’occuper les mains, et découvrit que c’était un cliché pris à la va-vite de la boîte qu’elle avait vue dans la reconstruction de Barcelone par Virek. Quelqu’un la tendait vers l’objectif. Des mains d’homme, pas celles d’Alain, et sur l’une d’elles, une chevalière de métal sombre. L’arrière-plan disparaissait dans le flou. Rien que la boîte et les mains.

— Alain, dit-elle, où as-tu trouvé ça ? et levant la tête, elle rencontra les yeux bruns emplis d’un terrible et puéril triomphe.

— Ça va coûter à quelqu’un un sacré gros paquet pour le découvrir. (Il écrasa sa cigarette et se leva.) Excuse-moi.

Il s’éloigna, en direction des toilettes. Comme il disparaissait, derrière miroirs et poutrelles d’acier noir, elle laissa tomber l’hologramme, se pencha par-dessus la table et rabattit le couvercle de sa mallette. Il n’y avait rien dedans, seulement un bandeau élastique bleu et quelques fragments de tabac.

— Puis-je vous apporter autre chose ? Un Vichy, peut-être ?

Le garçon se tenait à côté d’elle.

Elle leva son regard vers lui, soudain frappée par une impression de familiarité. Le visage mince et sombre…

— Il porte sur lui un émetteur, dit le garçon. Et il est armé. C’était moi le chasseur, à Bruxelles. Donnez-lui ce qu’il désire. Rappelez-vous que l’argent ne représente rien pour vous. (Il reprit le verre et le déposa délicatement sur son plateau.) Et fort probablement, il va le détruire.

Quand Alain fut de retour, il avait le sourire.

— Et maintenant, chérie, dit-il en prenant ses cigarettes, on peut parler affaires.

Marly acquiesça en lui rendant son sourire.

SUR LE SITE

Il s’accorda trois heures de sommeil, en fin de compte, dans la casemate sans fenêtre où l’équipe avancée avait établi le poste de commande. Il avait rencontré le reste de l’équipe sur le site. Ramirez était mince, nerveux, perpétuellement câblé sur son talent personnel de pianoteur sur console ; tous dépendaient de lui, en même temps que de Jaylene Slide, sur la plate-forme en mer, pour la surveillance du cyberspace autour du secteur de la trame qui contenait les banques de données de Maas Biolabs protégées par un puissant glaçage{GLACE : Générateur logiciel anti-intrusions par contre-mesures électroniques. Voir Neuromancien (N.d.T.)} ; si Maas s’apercevait de leur présence, au dernier moment, il serait en mesure de les avertir. Il était également chargé de relayer les données médicales fournies par l’antenne chirurgicale, en direction de la plate-forme en mer, procédure complexe s’ils voulaient qu’elle échappe à Maas. La ligne en sortie filait vers une cabine téléphonique au beau milieu de nulle part. Une fois passée cette cabine, Jaylene et lui seraient livrés à eux-mêmes dans la matrice. S’ils merdaient, Maas pourrait à partir d’eux remonter la filière et repérer le site. Et puis, il y avait Nathan, le réparateur, dont le boulot consistait à surveiller l’ensemble du matos installé dans la casemate. Si jamais une partie quelconque de leur dispositif tombait en rideau, il y avait au moins une chance qu’il parvienne à le réparer. Nathan appartenait à cette espèce qui avait produit Oakey, et un millier d’autres Turner avaient bossé avec lui au cours des années, des techniciens francs-tireurs qui aimaient gagner de l’argent à risque et avaient fait la preuve qu’ils savaient la boucler. Les autres – Compton, Teddy, Costa et Davis – n’étaient que des gorilles coûteux, des mercenaires, des types qu’on engageait pour ce genre de boulot. Il avait pris un soin particulier à interroger Sutcliffe sur les procédures de dégagement, et leur avait expliqué où arriveraient les hélicos, l’ordre d’évacuation, et enfin, de manière précise, quand et comment ils seraient pavés.

Puis il leur avait demandé de le laisser tranquille dans la casemate et il avait ordonné à Webber de le réveiller dans trois heures.

La pièce avait été conçue soit comme une salle de pompage, soit comme une espèce de cabine de distribution électrique. Les tronçons en plastique qui saillaient des murs avaient sans doute été prévus pour servir de gaines ou de canalisations ; les lieux n’apportaient aucune preuve que ces conduites eussent jamais été raccordées à quoi que ce soit. Le plafond, une simple dalle de béton, était trop bas pour lui permettre la station debout et il régnait ici une odeur sèche et poussiéreuse qui n’était pas entièrement déplaisante. L’équipe avait balayé les lieux avant d’apporter les tables et l’équipement mais il traînait encore sur le sol quelques flocons jaunes, lambeaux de télécopie qui s’émiettaient dès qu’on les touchait. On distinguait des lettres, parfois un mot entier.

Toutes les tables de camping pliantes avaient été disposées le long d’un mur formant un L, dont chaque branche supportait une batterie de matériel de communication extraordinairement performant.

Ce qu’Hosaka, songea-t-il, avait pu obtenir de meilleur dans le genre.

Il se faufila avec précaution devant les rangées de tables, gratifiant chaque console, chaque boîte noire d’une petite tape au passage. Il y avait là des émetteurs-récepteurs militaires en BLU{BLU (Bande latérale unique) : mode de transmission radio où l’on supprime la fréquence porteuse pour ne transmettre que la bande de modulation supérieure ou inférieure. Plus complexe et moins fidèle que les transmissions classiques en modulation d’amplitude ou de fréquence, ce mode autorise en revanche une plus grande portée pour une puissance d’émission et un encombrement des canaux moitié moindres (N.d.T.)} fortement modifiés, bidouillés pour effectuer de la transmission par salves. Ils allaient constituer leur liaison au cas où Ramirez et Jaylene bousilleraient le transfert de données. Les salves étaient préenregistrées, complexes fictions technologiques codées par les cryptographes d’Hosaka. Le contenu d’une salve donnée était dépourvu de sens, en revanche, la séquence selon laquelle elles étaient transmises portait des messages simples : la séquence B/C/A informerait Hosaka de l’arrivée de Mitchell ; F/D indiquerait son départ du site, tandis que F/G devrait signaler sa mort et par conséquent la fin de l’opération. Turner tapota de nouveau l’installation de BLU, les sourcils froncés. La procédure choisie par Sutcliffe ne le ravissait pas outre mesure. Si l’exfiltration était découverte, il y avait peu de chances qu’ils s’en sortent, et moins encore qu’ils s’en sortent indemnes, et Webber l’avait tranquillement informé qu’en cas d’ennuis, elle avait l’ordre de faire usage d’un lance-roquettes antichar sur la mini-antenne chirurgicale des toubibs.

— Ils le savent, lui avait-elle dit. Vous pouvez parier qu’ils sont aussi payés pour ça.

Certains d’entre eux dépendaient pour leur évacuation des hélicoptères basés non loin de Tucson. Turner supposa que Maas, pourvu qu’elle soit alertée, pourrait aisément les éliminer à mesure de leur arrivée. Quand il souleva cette objection auprès de Sutcliffe, l’Australien se contenta de hausser les épaules :

— C’est peut-être pas ainsi que j’aurais procédé dans de meilleures circonstances, mon pote, mais on n’a guère eu le temps de se retourner, pas vrai ?

À côté de l’émetteur-récepteur, se trouvait un biomoniteur Sony très élaboré, directement relié à l’antenne chirurgicale et chargé de tout le passé médical enregistré dans le dossier biogiciel de Mitchell. Les toubibs, le moment venu, pourraient ainsi accéder à l’historique du transfuge ; simultanément, les procédures qu’ils mettraient eux-mêmes en œuvre dans l’antenne seraient renvoyées vers le Sony, mises en mémoire et collationnées, prêtes à être glacées par Ramirez avant d’être basculées dans le cyberspace, où Jaylene Slide mènerait la passe depuis son siège sur la plate-forme de forage. Si tout se passait comme prévu, la mise à jour médicale les attendrait dans le complexe d’Hosaka à Mexico, lorsque Turner l’amènerait avec le jet. Turner n’avait jamais rien vu de comparable au Sony mais il supposa que le Hollandais avait dû disposer d’un appareillage fort semblable dans sa clinique de Singapour. Cette pensée lui fit porter la main à sa poitrine nue, pour y dessiner inconsciemment la trace disparue d’une cicatrice de greffe.

La seconde table supportait le matériel de cyberspace. Le terminal était identique à celui qu’il avait vu sur la plate-forme pétrolière, un prototype Maas-Neotek. Sa configuration était standard mais Conroy lui expliqua qu’il était construit autour de nouvelles biopuces. On voyait une masse de plastic rose pâle grosse comme le poing plaquée sur le sommet de la console ; quelqu’un, Ramirez peut-être, y avait, du pouce, enfoncé deux dépressions pour figurer des yeux et dessous, la courbe grossière d’un sourire idiot. Deux câbles, un bleu, un jaune, partaient du front rose de l’objet vers l’une des canalisations béantes qui saillaient du mur derrière la console. Encore une tâche dévolue à Webber, au moindre danger de prise d’assaut du site. Turner lorgna les câbles en fronçant les sourcils ; une charge de cette taille, dans ce petit espace clos, garantissait une mort certaine pour tous les occupants du bunker.

Les épaules douloureuses, l’occiput effleurant le béton râpeux du plafond, il poursuivit son inspection. Le reste de la table était occupé par les périphériques du terminal, une série de boîtes noires disposées avec une précision maniaque. Il soupçonna chaque unité de se trouver à une distance bien précise de sa voisine ; elles étaient d’ailleurs alignées à la perfection. Ramirez en personne avait dû les installer et Turner était certain que s’il en touchait une, la déplaçait ne fût-ce que d’un cheveu, l’opérateur en serait aussitôt averti. Il avait déjà observé la même patte névrotique chez d’autres consolistes et ce trait ne lui révélait rien sur Ramirez. Il avait également constaté l’inverse chez d’autres opérateurs, qui emmêlaient délibérément câbles et prises dans un bordel inextricable, étaient terrifiés par l’ordre et décoraient leur console d’autocollants de dés et de crânes grimaçants. Il n’y avait pas moyen de savoir ; ou Ramirez était bon, ou dans le cas contraire, ils avaient toutes les chances d’être morts sous peu.

À l’autre extrémité de la table étaient posés cinq casques émetteurs-récepteurs Telefunken avec laryngophone adhésif, encore emballés sous blister individuel. Durant la phase cruciale de l’exfiltration, que Turner estimait à vingt minutes de part et d’autre de l’arrivée de Mitchell, lui, Ramirez, Sutcliffe, Webber et Lynch seraient en liaison, bien que les communications entre eux dussent être réduites au strict minimum.

Derrière les Telefunken, un emballage en plastique anonyme contenait vingt packs de chauffage catalytique suédois, boîtiers lisses en inox, oblongs et plats, emballés chacun dans un sac en feutrine rouge père Noël fermé par une cordelette.

— T’es vraiment malin, mon salaud, dit-il en regardant la boîte. Celle-là, j’aurais dû y penser tout seul…

Il dormit dans une couchette en mousse ondulée posée à même le sol du poste de commandement, la parka en guise de couverture. Conroy avait eu raison au sujet des nuits dans le désert mais le béton semblait retenir la chaleur du jour. Il garda treillis et chaussures ; Webber lui avait conseillé de secouer vêtements et bottes chaque fois qu’il se rhabillait.

— Pour les scorpions, avait-elle expliqué. Ils aiment la sueur, l’humidité sous toutes ses formes.

Il retira le Smith Wesson de l’étui de nylon avant de s’allonger, le disposant avec soin près de son matelas. Il laissa allumées les deux lanternes à pile et ferma les yeux.

Et glissa dans les hauts-fonds marins du rêve, images qui défilaient devant lui, fragments du dossier de Mitchell se fondant avec des morceaux de sa propre vie. Mitchell et lui, au volant d’un minibus, déboulant dans le hall d’un hôtel de Marrakech au milieu d’une cascade de verre brisé. Le savant poussait un cri de joie en pressant le bouton qui faisait détonner les deux douzaines de bidons de CN scotchés sur les flancs du véhicule, et Oakey était là, lui aussi, lui tendant une bouteille de whisky et de la cocaïne péruvienne sur un miroir circulaire à cadre en plastique qu’il avait pour la dernière fois vu dans le sac à main d’Allison. Il crut apercevoir celle-ci quelque part derrière le pare-brise du véhicule, toussant au milieu du nuage de gaz, et il essaya de le dire à Oakey, essaya de la lui désigner, mais la vitre était oblitérée par des hologrammes mexicains reproduisant des saints, des cartes postales de la Vierge, et Oakey brandissait une espèce d’objet lisse et rond, un globe de cristal rose, et il découvrit en son cœur une araignée tapie, une araignée en mercure, mais Mitchell riait, les dents pleines de sang, et tendait sa paume ouverte pour offrir à Turner le biogiciel gris. Turner vit que le dossier était un cerveau, rose grisâtre et vivant, sous une membrane humide et translucide, palpitant doucement dans la main de Mitchell, et puis il bascula par-dessus quelque onirique surplomb sous-marin pour enfin glisser en douceur dans les abysses d’une nuit totalement dépourvue d’étoiles.

Webber le réveilla, ses traits durs découpés dans l’embrasure carrée de la porte, les épaules drapées dans la lourde couverture militaire accrochée en travers de l’entrée.

— Z’avez eu vos trois heures. Les toubibs sont prêts, si vous voulez leur causer.

Elle se retira, crissement de ses bottes sur le gravier.

Les toubibs d’Hosaka attendaient, à côté de l’unité de neurochirurgie. Dans l’aube du désert, ils donnaient l’impression de débarquer de quelque transmetteur de matière, avec leur élégante tenue sport de Ginza un peu fripée. L’un des hommes était emmitouflé dans un tricot mexicain fait main trop grand, le genre de cardigan à ceinture que Turner avait vu sur le dos des touristes à Mexico. Les deux autres portaient de luxueux anoraks pour se protéger du froid du désert. Les hommes étaient une tête plus petits que la Coréenne, une femme mince aux traits vigoureux, archaïques, avec une crête de cheveux teints en rouge qui évoquaient à Turner quelque oiseau prédateur. Conroy avait dit que les deux hommes appartenaient à la compagnie et Turner le voyait sans peine ; la femme seule avait cette attitude, ce port caractéristique de l’univers de Turner, elle faisait partie des hors-la-loi, des médecins au noir. Elle aurait été parfaitement à l’aise avec le Hollandais, songea-t-il.

Il se présenta.

— Je m’appelle Turner. C’est moi le responsable, ici.

— Vous n’avez pas besoin de savoir nos noms, dit la femme tandis que les deux hommes d’Hosaka s’inclinaient.

Ils échangèrent un regard, avisèrent Turner puis tournèrent de nouveau les yeux vers la Coréenne.

— Non, dit Turner, ce n’est pas nécessaire.

— Pourquoi nous refuse-t-on toujours l’accès aux données médicales du patient ? demanda la femme.

— Par sécurité, dit Turner.

La réponse était une réaction presque automatique. En fait, il ne voyait personnellement aucune raison pour les empêcher d’étudier le dossier de Mitchell.

La femme haussa les épaules, se détourna, le visage dissimulé par le col relevé de son anorak.

— Voulez-vous inspecter l’antenne chirurgicale ? demanda l’homme au gros cardigan, le visage vif et poli, le masque parfait du cadre.

— Non, dit Turner. On vous transférera sur place vingt minutes avant son arrivée. On enlèvera les roues, on vous mettra à niveau avec des vérins. La sortie d’eaux usées sera déconnectée. Je veux que vous soyez opérationnels dans les cinq minutes après qu’on vous aura déposés.

— Pas de problème, fit l’autre homme dans un sourire.

— À présent, je voudrais que vous me disiez ce que vous allez faire là-bas, ce que vous allez lui faire et comment cela pourrait l’affecter.

— Vous n’êtes donc pas au courant ? demanda la femme sèchement, en se retournant pour lui faire face.

— J’ai dit que je voulais que vous me le disiez, répéta Turner.

— Nous allons tout d’abord procéder à une recherche immédiate d’éventuels implants létaux, commença l’homme au cardigan.

— Des charges corticales, ce genre de chose ?

— Je doute, dit l’autre, que nous rencontrions quelque chose d’aussi primitif mais, oui, nous allons rechercher toute la panoplie des dispositifs létaux. Simultanément, nous effectuerons un filtrage sanguin total. Nous croyons savoir que ses employeurs actuels travaillent sur des systèmes biochimiques extrêmement élaborés. Il ne serait donc pas impossible que les plus grands dangers résident dans cette direction…

— Il est tout à fait courant d’équiper les personnels de haute responsabilité avec des implants subdermiques de pompe à insuline modifiée, intervint son partenaire. Le métabolisme du sujet peut ainsi être faussé par une dépendance à certains analogues d’enzymes synthétiques. À moins que l’implant subdermique ne soit rechargé à intervalles réguliers, tout retrait de la source – à savoir l’employeur – peut occasionner un trauma.

— Nous sommes également préparés à traiter ce problème, reprit l’autre.

— Aucun d’entre vous n’est le moins du monde préparé à traiter ce que je soupçonne que nous allons rencontrer, dit la toubib au Noir, la voix aussi froide que le vent qui soufflait à présent de l’est.

Turner entendait le sable siffler sur la tôle d’acier rouillée au-dessus d’eux.

— Vous, dit Turner en s’adressant à elle, suivez-moi.

Puis il pivota, sans se retourner, et s’éloigna. Il était possible qu’elle n’obéît pas à son ordre, auquel cas il aurait perdu la face devant les deux autres, mais c’était, semblait-il, la seule chose à faire. Quand il fut à dix pas de l’antenne chirurgicale, il fit halte. Il entendit ses pas sur le gravier.

— Que savez-vous ? lui demanda-t-il sans se retourner.

— Peut-être pas plus que vous, dit-elle. Peut-être plus.

— Plus que vos collègues, manifestement.

— Ce sont des hommes extrêmement talentueux. Ce sont également… des domestiques.

— Et pas vous.

— Vous non plus, mercenaire. C’est pour ça qu’on m’a débauchée de la meilleure clinique au noir de Chiba. On m’a donné à étudier une grande quantité de matériel en vue de ma rencontre avec cet illustre patient. Les cliniques au noir de Chiba sont le fer de lance de la médecine ; même Hosaka ne pouvait pas se douter que ma position au sein de la médecine au noir pourrait me permettre de deviner ce que votre transfuge porte dans la tête. La rue essaie de trouver sa propre utilisation des choses, monsieur Turner. Ça fait déjà plusieurs fois qu’on m’engage pour tenter de retirer ces nouveaux implants. Une certaine quantité de biocircuits avancés de chez Maas ont trouvé moyen de s’infiltrer sur le marché. Ces tentatives d’implantations constituent une étape logique. Je soupçonne la Maas d’organiser délibérément ces fuites.

— Alors expliquez-moi leur fonctionnement.

— Je ne crois pas en être capable, avoua-t-elle, et il y avait une étrange touche de résignation dans sa voix. Je vous l’ai dit, je l’ai vu. Je n’ai pas dit que j’avais compris. (Il sentit soudain qu’on effleurait du bout des doigts la peau autour de sa prise crânienne.) Ceci, comparé à des implants de biopuces, est comme une jambe de bois à côté d’une prothèse myoélectrique.

— Mais dans son cas, l’implant menace-t-il sa vie ?

— Oh, non, dit-elle en retirant sa main, pas la sienne…

Et il l’entendit regagner à pas lourds l’antenne chirurgicale.

Conroy envoya un coursier avec l’ensemble du logiciel qui permettrait à Turner de piloter l’appareil à réaction à bord duquel il conduirait Mitchell au complexe d’Hosaka à Mexico. Le coursier était un type au regard affolé, noirci par le soleil, que Lynch appelait Harry, une apparition aux muscles noueux qui débarqua de la direction de Tucson sur un vélo décapé par le sable, équipé de pneus à tétines usés et de poignées de guidon en cuir tressé jaune d’os.

Lynch lui fit traverser le parking. Harry fredonnait pour lui-même, bruit étrange dans le calme absolu des lieux, et sa chanson, si on pouvait l’appeler ainsi, évoquait un auditeur tournant au hasard le bouton d’accord d’une radio cassée pour en parcourir d’un bout à l’autre le cadran à minuit, captant des cris de prédicateurs et des fragments de vingt ans de pop internationale. Harry portait son vélo, le cadre passé sur une épaule brûlée, fine comme un squelette d’oiseau.

— Harry a quelque chose pour vous, de Tucson, annonça Lynch.

— Vous vous connaissez tous les deux ? demanda Turner en regardant Lynch. Un ami commun, peut-être ?

— Qu’est-ce que c’est censé signifier ? demanda Lynch.

Turner soutint son regard.

— Vous connaissez son nom.

— C’est lui qui m’l’a dit, putain, Turner.

— Moi, c’est Harry, dit le basané.

Il jeta sa bicyclette sur un buisson épais. Son sourire vacant révélait des dents usées, irrégulièrement implantées. Sur sa poitrine nue recouverte d’une pellicule de sueur et de poussière, accrochés aux boucles de fines chaînes d’acier et de lacets de cuir, pendaient des bouts de corne et de fourrure, des douilles de balles en laiton, des pièces en cuivre rendues lisses par l’usure, et une bourse en cuir souple marron.

Turner considéra l’assortiment d’objets ballottant en travers de sa poitrine décharnée et tendit la main, secouant un morceau de cartilage grisâtre et tordu, suspendu au bout d’une cordelette tressée.

— C’est quoi, ce bon Dieu de truc, Harry ?

— C’est un zob de raton laveur, expliqua Harry. Le raton laveur a un cartilage articule dans le zob. Y en a pas beaucoup qui savent ça.

— Déjà vu mon copain Lynch, Harry ?

Harry plissa les yeux.

— Il avait les mots de passe, intervint Lynch. Il y a une hiérarchie dans l’urgence. Il connaissait les responsables. Il m’a donné son nom. Bon, vous avez besoin de moi ici ou je peux retourner au boulot ?

— Allez, filez, dit Turner.

Dès que Lynch fut hors de portée de voix, Harry se mit à tripatouiller les cordons qui fermaient la bourse en cuir.

— Vous ne devriez pas être dur avec ce garçon, dit-il. Il est vraiment très bien. Je ne l’avais à vrai dire pas rencontré avant qu’il m’ait pointé ce flécheur dans le cou.

Il ouvrit la bourse et pêcha délicatement dedans.

— Vous pourrez dire à Conroy que je l’ai épinglé.

— Désolé, dit Harry en extrayant de sa pochette une page jaune de carnet pliée en quatre. Z’avez épinglé qui ?

Il la tendit à Turner ; il y avait quelque chose à l’intérieur.

— Lynch. C’est la taupe de Conroy sur le site. Dites-lui ça.

Il déplia le papier et retira l’épais microgiciel militaire. Il y avait une note en capitales bleues : MAGNE-TOI LE CUL, CONNARD. RDV AU DF.

— Vous voulez vraiment que je lui répète ça ?

— Dites-le-lui.

— C’est vous le patron.

— Vous le savez foutre bien, dit Turner, chiffonnant en boulette le papier pour le jeter contre l’aisselle gauche de Harry.

Ce dernier sourit, d’un sourire doux et vacant, et l’intelligence qui s’était éveillée en lui sombra de nouveau, telle quelque bête aquatique replongeant sans effort dans une mer étale de platitude abrutie de soleil. Turner fixa ses yeux d’opale jaune craquelée et n’y découvrit rien que le soleil et la route défoncée. Une main où manquaient des phalanges se leva pour gratter machinalement une barbe d’une semaine.

— Bon, dit Turner.

Harry pivota, repêcha sa bécane dans le fouillis de ronces, la mit à l’épaule avec un grognement, et rebroussa chemin à travers l’aire de stationnement en ruine. Son short kaki, effrangé et trop grand, lui battait les cuisses, et sa collection de chaînes cliquetait doucement.

Sutcliffe siffla du haut d’une éminence à vingt mètres de là, brandissant un rouleau de ruban orange fluo. Il était temps de commencer à disposer l’aire d’atterrissage pour Mitchell. Il leur faudrait travailler vite, avant que le soleil soit trop haut, et il allait quand même faire chaud.

— Alors, dit Webber, il arrive par les airs.

Elle cracha un jus brun sur un cactus jauni. Elle avait la joue gonflée de chique de Copenhague.

— T’as tout pigé, dit Turner.

Il était assis près d’elle sur une corniche en schiste brun. Ils regardaient Lynch et Nathan dégager le terrain que Sutcliffe et lui avaient balisé avec le ruban orange. Le ruban délimitait un rectangle de quatre mètres de large sur vingt de long. Lynch trimbala un tronçon de poutre en I rouillée jusqu’au ruban et le bascula de l’autre côté. Quelque chose détala dans les broussailles lorsque la poutre heurta le béton.

— Ils peuvent voir ce ruban, s’ils le veulent, dit Webber en s’essuyant les lèvres du revers de la main. Peuvent lire les titres sur votre télécopie matinale, si ça leur chante.

— Je sais, dit Turner, mais s’ils ignorent encore notre présence ici, je doute qu’ils s’en aperçoivent maintenant. Et on ne le voit même pas de la route. (Il ajusta la casquette en nylon noir que lui avait donnée Ramirez, rabattant la longue visière sur ses lunettes noires.) De toute façon, on déménage jamais que le gros matos, les trucs qui risqueraient de nous retarder. Ça n’aura l’air de rien, et surtout pas vu d’orbite.

— Non, acquiesça Webber, son visage ridé impassible derrière les lunettes de soleil.

D’où il était, il pouvait sentir l’odeur de sa sueur, forte, animale.

Il la regarda :

— Qu’est-ce que vous fichez donc, Webber, quand vous n’êtes pas dans ce genre de trafic ?

— Sans doute sacrément plus de choses que vous, répondit-elle. La plupart du temps, j’élève des chiens. (Elle sortit de sa botte un couteau et se mit patiemment à le repasser sur la semelle, le retournant sans à-coups à chaque passe, avec l’aisance d’un barbier mexicain affûtant un rasoir.) Et je pêche. La truite.

— Vous avez du monde, là-bas, au Nouveau-Mexique ?

— Probablement plus que vous, dit-elle sèchement. Je suppose que les types comme vous et Sutcliffe, vous êtes de nulle part. C’est ici que vous vivez, n’est-ce pas, Turner ? Sur le site, au jour le jour, le jour où sort votre client, pas vrai ?

Elle éprouva le tranchant de la lame sur le gras du pouce avant de la réintroduire dans son étui.

— Mais vous avez bien quelqu’un ? Un homme à retrouver ?

— Une femme, si vous voulez tout savoir, dit-elle. Vous y connaissez quelque chose en élevage de chiens ?

— Non, fit-il.

— C’est bien ce que je pensais. (Elle le lorgna, les yeux plissés.) On a un gosse, aussi. À nous. C’est elle qui l’a porté.

— Ligation d’ADN ?

Elle acquiesça.

— C’est pas donné, observa-t-il.

— Tu l’as dit ; j’serais pas là s’il fallait pas terminer de régler la note. Mais elle est magnifique.

— Ta femme ?

— Notre gosse.

CAFÉ BLANC

Alors qu’elle s’éloignait à pied du Louvre, il lui sembla percevoir comme une structure organisée qui se modifiait pour s’adapter à son itinéraire à travers la ville. Le garçon était un simple élément du dispositif, un membre, une sonde délicate, un palpe. L’ensemble devait être plus vaste, beaucoup plus vaste. Comment avait-elle pu imaginer qu’il fut possible de vivre, de se mouvoir, dans le champ artificiel de la fortune de Virek sans souffrir de distorsion ? Virek l’avait enlevée, au milieu de sa misère, et l’avait fait pivoter à travers les contraintes invisibles, monstrueuses de son argent, et elle s’en était trouvée changée. Bien sûr, songea-t-elle, bien sûr : il me tourne autour en permanence, attentif et invisible, le vaste et subtil mécanisme de surveillance de Herr Virek.

En fin de compte, elle se retrouva sur le trottoir devant la terrasse du Blanc. Un coin aussi bien qu’un autre. Un mois plus tôt elle l’aurait évité ; elle y avait passé trop de soirées avec Alain. À présent, avec cette impression d’avoir été libérée, elle décida d’entamer le processus de redécouverte de son propre Paris en se choisissant une table au Blanc. Elle en prit une tout contre un paravent latéral. Elle commanda un cognac et frissonna, regardant défiler la circulation parisienne, fleuve perpétuel d’acier et de verre, tandis qu’autour d’elle, aux autres tables, des étrangers mangeaient et souriaient, buvaient et discutaient, se disaient d’amers adieux ou se faisaient d’intimes serments de fidélité pour une tocade d’après-midi.

Mais – elle sourit – elle faisait partie de tout cela. Quelque chose en elle s’éveillait d’un long sommeil plein de raideur, ramené à la lumière à l’instant où ses yeux s’étaient ouverts devant la perversion d’Alain et le besoin désespéré qu’elle avait encore de continuer à l’aimer. Mais ce besoin s’effaçait, alors même qu’elle était assise ici. La pauvreté de ses mensonges, d’une certaine manière, avait brisé les chaînes de sa dépression. Elle ne pouvait y voir aucune logique car elle avait toujours su, dans son for intérieur, et bien avant cette affaire avec Gnass, précisément ce qu’Alain faisait dans la vie, et cela n’avait en rien modifié son amour pour lui. Face à ce nouveau sentiment, toutefois, elle était prête à renoncer à toute logique. Cela suffisait bien d’être ici, vivante, assise à une table du Blanc, et d’imaginer tout autour d’elle la machinerie complexe qu’elle savait à présent déployée par Virek.

Quelle dérision, songea-t-elle en voyant le jeune serveur de la Cour Napoléon monter sur la terrasse. Il portait le même pantalon noir qu’il avait durant son travail, mais le tablier avait été remplacé par un K-Way bleu. Ses cheveux bruns lui retombaient sur le front en une mèche souple. Il se dirigea vers elle, souriant, confiant, sachant bien qu’elle n’allait pas fuir. À cet instant, quelque chose en elle désirait follement s’enfuir mais elle savait qu’elle n’en ferait rien. Ironie, se dit-elle : en même temps que je m’abandonne à la délicieuse découverte que je n’ai rien d’une éponge à larmes, mais ne suis qu’un animal faillible parmi tant d’autres dans le dédale de pierre de cette cité, voilà qu’en même temps je me découvre le point de mire de quelque vaste dispositif nourri par un désir obscur.

— Je m’appelle Paco, dit-il en saisissant la chaise de fer peinte en blanc en face de la sienne.

— C’était vous l’enfant, le petit garçon dans le parc…

— Il y a bien longtemps, oui. (Il s’assit.) Señor a préservé l’image de mon enfance.

— J’ai pas mal réfléchi au sujet de votre Señor. (Elle ne le regardait pas, lui, mais la circulation automobile, se rafraîchissant les yeux dans le flot du trafic, les couleurs de fibre de carbone et d’acier laqué.) Un homme comme Virek est incapable de se dépouiller de sa richesse. Son argent possède une vie propre. Peut-être même une volonté propre. C’est du moins ce qu’il avait sous-entendu lors de notre rencontre.

— Vous êtes une philosophe.

— Je suis un instrument, Paco. Je suis le plus récent accessoire pour une très vieille machine entre les mains d’un très vieil homme qui souhaite pénétrer quelque chose et qui jusqu’à présent a échoué dans ses tentatives. Votre employeur fouille parmi un millier d’instruments et, d’une manière ou d’une autre, son choix s’est porté sur moi…

— Vous êtes également poète !

Elle rit, suivant des yeux la circulation ; il souriait, la bouche encadrée par les parenthèses de deux profondes fossettes.

— En me rendant ici, j’imaginais une structure, une machine si vaste que je suis incapable de l’embrasser du regard. Une machine qui m’entourerait de toutes parts, anticipant chacun de mes pas.

— Vous êtes égotiste, en plus !

— Le suis-je ?

— Peut-être pas. Sans doute, vous êtes observée. Nous opérons une surveillance et il est bien que nous agissions de la sorte. Malheureusement, nous n’avons pas été capables de déterminer où il a pu obtenir l’hologramme qu’il vous a présenté. Très vraisemblablement, il le détenait déjà lorsqu’il a commencé à téléphoner au numéro de votre amie. Quelqu’un l’aura contacté, comprenez-vous ? Quelqu’un l’a placé sur votre chemin. Vous ne trouvez pas ça particulièrement fascinant ? Cela ne pique-t-il pas la philosophe en vous ?

— Oui, je suppose. J’ai suivi le conseil que vous m’avez donné, dans la brasserie, et accepté son prix.

— Alors, il va le doubler.

Paco sourit.

— Ce qui est sans importance pour moi, comme vous-même l’avez remarqué. Il a accepté de me contacter demain. Je suppose que vous pouvez arranger la livraison de l’argent. Il a demandé du liquide.

— Du liquide – il roula les yeux –, voilà qui est risqué ! Mais oui, je peux arranger ça. Et je suis également au courant des détails. Nous avons espionné la conversation. Sans aucun mal, d’ailleurs, puisqu’il a eu l’obligeance de l’émettre lui-même, à l’aide d’un micro capsule. Nous étions anxieux de savoir à qui était destinée cette émission mais nous doutons qu’il le sache lui-même.

— Ça ne lui ressemble pas, observa-t-elle en fronçant les sourcils, de s’excuser, de se défiler ainsi avant même d’avoir énoncé ses exigences. Lui qui se targue d’avoir le nez pour déceler les moments dramatiques…

— Il n’avait pas le choix, observa Paco. Nous avons agencé ce qu’il a pris pour une défaillance d’alimentation de la capsule. Ce qui nécessitait alors pour lui un voyage auprès des hommes{En français dans le texte (N.d.T.)}. Il a dit des choses fort désagréables à votre endroit, une fois seul dans le box.

Elle indiqua son verre vide à un garçon qui passait.

— J’ai quand même toujours du mal à discerner mon rôle dans tout ceci, ma valeur. Pour Virek, s’entend.

— Ne me posez pas la question. C’est vous la philosophe, ici. Moi, je me contente d’exécuter les ordres de Señor, du mieux de ma capacité.

— Voulez-vous un cognac, Paco ? Ou peut-être un café ?

— Les Français, dit-il avec une profonde conviction, ne connaissent rien au café.

DES DEUX MAINS

— Peut-être que tu pourrais me refaire le topo, dit Bobby entre deux bouchées de riz aux œufs. J’ai cru que je t’avais déjà dit que ce n’était pas une religion.

Beauvoir retira sa monture de lunettes pour en examiner l’une des branches.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai dit que tu n’avais pas à te turlupiner là-dessus, point final, pour savoir si c’était une religion ou pas. C’est simplement une structure. Bon, on va tous les deux discuter de certains faits qui se produisent, sinon, on risque de ne pas avoir les mots qu’il faut, les concepts…

— Mais tu causes comme si ces – enfin, ces machins-choses – ces Lois, comme tu dis, étaient…

— Loa, rectifia Beauvoir, en déposant ses lunettes sur la table. (Il soupira, piocha une cigarette chinoise dans le paquet de Deux-par-Jour et l’alluma avec le crâne en étain.) Le pluriel est identique au singulier. (Il inhala profondément, souffla deux filets jumeaux de fumée par ses narines aux ailes arquées.) Quand tu penses religion, tu penses à quoi, au juste ?

— Eh bien, la sœur de ma mère, elle est scientologiste, la vraie orthodoxe, tu vois ? Et puis, il y a cette bonne femme, en face du couloir, c’est une catholique. Ma vieille – il s’interrompit, la nourriture soudain devenue insipide dans sa bouche –, elle avait des fois la manie d’accrocher ces hologrammes dans ma chambre, Jésus, Hubbard, ce genre de merde. Je suppose que c’est à ça que je pense.

— Le Vaudou n’a rien à voir avec ça, dit Beauvoir. Il ne s’occupe pas de notions de salut et de transcendance. Ce qui l’intéresse, c’est que les choses s’accomplissent. Tu me suis ? Dans notre système, il y a une grande quantité de dieux, d’esprits. Ils font partie d’une vaste famille, avec toutes les vertus, tous les vices. Il y a une tradition rituelle de manifestation communautaire, tu comprends ? Le Vaudou dit : il y a Dieu, bien sûr, le Gran Met, mais Il est grand, bien trop grand et trop lointain pour Se préoccuper que t’as pas un rond ou que t’arrives pas à baiser. Allez, mec, tu sais comment ça marche, c’est la religion de la rue, née d’un pauvre coin paumé, il y a un million d’années. Le Vaudou est comme la rue. Un camé quelconque vient lever ta frangine, tu vas pas pour ça aller camper devant la porte d’un Yakuza, pas vrai ? Pas question. Non, mais tu iras voir quelqu’un, quand même, quelqu’un qui peut te régler ton affaire. Vu ?

Bobby acquiesça, mâchonnant, l’air pensif. Un nouveau timbre plus deux verres de vin rouge avaient bien aidé, et le grand type avait emmené Deux-par-Jour faire une balade parmi les arbres et les pailles fluorescentes, laissant Bobby seul avec Beauvoir. Puis Jackie s’était pointée, toute gaie, avec un grand saladier de riz et d’œufs, ce qui n’était pas sale du tout, et quand elle avait posé le tout sur la table devant lui, elle avait pressé un de ses mamelons contre son épaule.

— De même, reprit Beauvoir, ce qui nous intéresse, c’est que les choses soient faites. Si tu veux, ce qui nous préoccupe, c’est les systèmes. Et c’est pareil pour toi, ou du moins, c’est ce que tu voudrais être, ou sinon tu ne piraterais pas les réseaux et tu n’aurais pas le coup de main, pas vrai ? (Il plongea ce qui restait de sa clope dans un verre marqué de taches de doigt et encore à moitié plein de vin rouge.) M’a tout l’air que Deux-par-Jour était sur le point de se lancer dans une partie sérieuse, juste quand il a commencé à y avoir du grabuge.

— Quel grabuge ? demanda Bobby en s’essuyant la bouche du revers de la main. À cause de qui ?

— De toi, dit Beauvoir en fronçant les sourcils. Non que ce soit le moins du monde de ta faute. Non, c’est ce que Deux-par-Jour veut en tirer qui fait problème.

— Et il veut ? Il m’a l’air salement crispé, en ce moment. Et j’te dis pas son humeur.

— Tout juste. T’as pigé. Tendu. Mort de trouille, plutôt.

— Ça alors, comment ça ?

— Eh bien, vois-tu, les choses ne sont pas exactement comme elles en ont l’air, avec Deux-par-Jour. Je veux dire, d’accord, il trafique effectivement dans le genre de trucs que tu sais, fourguer des logiciels détournés aux balourds, tu m’excuseras (il sourit) de Barrytown, mais son truc principal, je veux dire la vraie ambition du mec, tu piges, c’est ailleurs. (Beauvoir prit un canapé avarié, le considéra avec suspicion et le balança par-dessus la table, dans les arbres.) Son truc, vois-tu, c’est de farfouiller partout à la recherche d’une bonne paire d’oungans de la Conurb, des gros calibres.

Bobby hocha la tête sans comprendre.

— Des totos qui servent des deux mains.

— Là, j’suis largué.

— On cause de prêtrise professionnelle, là, si tu veux y mettre un nom. Sinon, t’as qu’à t’imaginer un duo de totos, des clients sérieux – des pirates du clavier, entre autres – qui font leur boulot de servir d’intermédiaire aux gens, de faire les choses pour eux. « Servir des deux mains », c’est une expression à nous, pour dire qu’ils bossent des deux côtés. Blanc et noir, pigé ?

Bobby déglutit puis hocha la tête.

— Des sorciers, dit Beauvoir. Laisse tomber. Méchants totos, grosse galette, c’est tout ce que t’as besoin de savoir. Deux-par-Jour, il se comporte comme un mignon en tête de ligne pour ces gens-là. Parfois, il trouve un truc susceptible de les intéresser, il le bascule sur eux, recueille plus tard quelques faveurs. Peut-être que s’il recueille une douzaine de faveurs en trop, c’est sur lui qu’ils vont basculer quelque chose, si tu vois ce que je veux dire… Disons qu’ils détiennent un truc qu’ils estiment avoir du potentiel mais ça leur fout la trouille. Ces particuliers ont une certaine tendance au conservatisme, tu vois ? Non ? Eh ben, t’apprendras.

Bobby acquiesça.

— Le genre de logiciel qu’un type comme toi peut louer à Deux-par-Jour, c’est nul. Je veux dire, il va tourner, d’accord, mais c’est jamais le truc qui intéressera un mec sérieux. T’as vu des tas de kinos de cow-boys, pas vrai ? Eh bien, ce qu’ils peuvent sortir pour ça, c’est pas grand-chose comparé au genre de bidouille qu’un opérateur vraiment costaud est capable de pondre. Particulièrement quand il s’agit de brise-glace. Les gros brise-glace sont plutôt coton à affronter, même pour les grosses têtes. Tu sais pourquoi ? Parce que la glace, la vraiment solide, les parois qui entourent toutes les banques de données importantes dans la matrice, la glace est toujours le produit d’une IA, une intelligence artificielle. Rien n’est assez rapide pour tisser de la bonne glace et en même temps l’altérer et l’améliorer en permanence. Alors, quand un brise-glace puissant débarque sur le marché noir, aussitôt, on voit entrer en jeu une série de facteurs très délicats. Comme, pour commencer, d’où vient le produit ? Neuf fois sur dix, il est venu d’une IA et les IA sont constamment passées au crible, essentiellement par les flics de Turing, chargés de vérifier qu’elles ne deviennent pas trop malignes. Alors, peut-être que tu vas te retrouver avec toute la machine de Turing au cul, parce qu’une IA, quelque part, s’est pris d’envie d’augmenter sa marge d’autofinancement. Certaines IA ont la citoyenneté, pas vrai ? Autre truc dont tu dois te méfier, ça pourrait être un brise-glace militaire, et là aussi, ça sent mauvais ; à moins encore qu’il soit allé faire un tour hors de la branche espionnage industriel de quelque zaibatsu, et ça non plus, on n’en veut pas. Tu piges le topo, Bobby ?

Bobby opina. Il avait l’impression d’avoir attendu toute sa vie que Beauvoir lui explique les rouages d’un monde dont il n’avait jusqu’ici qu’entrevu l’existence.

— Pourtant, un brise-glace qui coupe vraiment, ça vaut méga, je veux dire beaucoup. Alors supposons que t’es le ponte sur le marché, des types t’offrent le truc et t’as pas envie de les envoyer balader. Alors, tu l’achètes. Tu l’achètes, pas de problème, discret, mais tu vas pas le charger, oh non ! Qu’est-ce que t’en fais ? Tu le ramènes chez toi, tu le fais bidouiller par ton technicien pour qu’il ait l’air tout ce qu’il y a de courant. Mettons que tu l’intègres dans un format de ce genre – et il tapota une pile de programmes posée devant lui – puis tu l’amènes à ton mignon, qui te doit quelques faveurs, comme d’habitude…

— Attends une seconde, dit Bobby. Je crois pas que j’apprécie…

— À la bonne heure. Ça veut dire que tu deviens malin, un peu plus malin, en tout cas. Parce que c’est exactement ce qu’ils ont fait. Ils l’ont apporté ici à ton pote le bidouilleur, monsieur Deux-par-Jour, et ils lui ont exposé leur, problème. « Champion, qu’ils ont dit, on veut vérifier cette saloperie, la passer au banc d’essai, mais pas question qu’on fasse ça nous-mêmes. À toi de jouer, mon gars. » Alors, question pratique, qu’est-ce que Deux-par-Jour va en faire ? Est-ce qu’il va le charger, lui ? Macache. Il va se contenter de faire la même vacherie que les gros pontes lui ont faite, sauf qu’il se gardera bien de prévenir le mec à qui il va la resservir. Ce qu’il fait, c’est aller piocher une base dans le Midwest, bourrée de programmes de fraude fiscale et de gestion style blanchisserie jap pour l’un ou l’autre bordel de Kansas City, et tout le monde sauf le dernier des couillons sait pertinemment que ce genre de saloperie baigne jusqu’aux yeux dans la glace, la glace noire, les programmes à rétroaction totalement mortels. Il n’y a pas un seul cow-boy dans la Conurb ou ailleurs qui s’amuserait à mettre le doigt dans cette base : primo, parce qu’elle dégouline de défenses ; deuxio, parce que le matos planqué dessous ne vaut rien pour personne, en dehors du fisc, lequel, de toute manière, a déjà le proprio dans le collimateur.

— Eh, dit Bobby, mettons ça au clair…

— Je te mets ça au clair, petit Blanc ! Il a repéré cette base, puis épluché sa liste de pirates, les petits minables ambitieux de Barrytown, des wilsons assez cons pour lancer un programme qu’ils n’ont jamais vu sur une base qu’un tordu comme Deux-par-Jour leur a désignée en leur racontant que c’était une prise facile. Et qui va-t-il bien choisir ? Il va choisir un mec qu’est nouveau dans la partie, un bleu, un type qui ne sait même pas où il vit, qui n’a même pas son numéro, et il lui dit : Eh, chef, ramène ça chez toi et fais-toi un peu de fric. Tu dégottes quelque chose de valable, je me charge de te le fourguer ! (Les yeux de Beauvoir s’étaient agrandis ; il ne souriait plus.) Ça te fait penser à quelqu’un dans tes connaissances, mec, ou alors peut-être que t’évites de fricoter avec les perdants ?

— Tu veux dire qu’il savait que j’allais me faire tuer si je me branchais sur cette base ?

— Non, Bobby, mais il savait qu’il y avait une possibilité que le programme ne tourne pas. Ce qu’il voulait surtout, c’est que tu essaies. Ce qu’il s’est bien gardé de faire lui-même, il a juste mis deux cow-boys dessus. Ça aurait pu se goupiller de deux manières différentes. Mettons, si le brise-glace avait joué son rôle contre la glace noire, tu serais entré, t’aurais trouvé un paquet de chiffres auquel t’aurais entravé que dalle, tu serais ressorti, peut-être même sans laisser la moindre trace. Bon, tu serais retourné chez Léon, dire à Deux-par-Jour qu’il avait sélectionné les mauvaises données. Oh, il se serait confondu en excuses, pour sûr, et t’aurais eu droit à une nouvelle cible et un nouveau brise-glace, tandis que de son côté, il aurait ramené le premier dans la Conurb et annoncé qu’il avait l’air impec. Entre-temps, il t’aurait gardé à l’œil, juste histoire de voir comment tu te portais, pour s’assurer qu’un éventuel petit malin, prévenu que tu l’avais utilisé, n’ait pas des velléités de récupérer le programme. L’autre scénario, et c’est bien celui qui a failli se produire, c’est le brise-glace qui déconne, la glace qui manque te griller à mort, et l’un des cow-boys obligé d’entrer chez ta maman récupérer le programme avant qu’on ait découvert ton corps.

— Je sais pas. Beauvoir, c’est sacrément dur de…

— Dur, mon cul, oui. C’est la vie qu’est dure. Je veux dire, on cause boulot, au cas où t’aurais pas remarqué. (Beauvoir le considéra avec sévérité, la monture en plastique descendue sur le nez, qu’il avait fin. Il était plus mince que Deux-par-Jour ou le grand mec, le teint café avec un nuage de lait, le front haut et lisse sous un friselis brun taillé court. Il avait l’air émacié, sous sa tunique grise en peau d’ange, et Bobby ne lui trouvait franchement rien de menaçant.) Mais notre problème, la raison de notre présence ici, de ta présence ici, c’est de découvrir ce qui s’est vraiment produit. Et ça, c’est une autre histoire.

— Alors, tu veux dire qu’il m’a monté le coup, que Deux-par-Jour m’a monté le coup pour que je me fasse rétamer ? (Bobby était toujours dans le fauteuil roulant de la maternité Sainte-Marie, même s’il n’avait plus l’impression d’en avoir besoin.) Et il a des emmerdes avec ces mecs, les pontes de la Conurb ?

— T’as tout pigé.

— Et c’est pour ça qu’il se comporte ainsi, comme s’il s’en foutait totalement, ou même qu’il pouvait pas me saquer, c’est ça ? Et il est vraiment mort de trouille ?

Beauvoir acquiesça.

— Et, dit Bobby, voyant soudain ce qui faisait vraiment chier Deux-par-Jour et pourquoi il avait la trouille, c’est parce que je me suis fait choper là-bas, dans la Mégabase de loisirs, et que ces connards de Lobos m’ont taxé ma console ! Et leur programme, il était encore dedans ! (Il se pencha en avant, tout excité d’avoir assemblé le puzzle.) Et ces autres mecs, ils sont prêts à le liquider, ou peu s’en faut, s’il ne leur ramène pas, c’est ça ?

— Je constate que tu vois pas mal de kino, observa Beauvoir, mais c’est à peu près le topo, tout à fait.

— Bon, dit Bobby, se radossant dans le fauteuil roulant et posant son pied nu sur le bord de la table. Eh bien, Beauvoir, qui sont donc ces types ? Comment tu les appelles, déjà, des zonguents ? Des sorciers, tu dis ? Qu’est-ce que c’est supposé signifier, bordel ?

— Eh bien, Bobby, dit Beauvoir, je suis l’un d’eux et le grand type – tu peux l’appeler Lucas – c’en est un autre.

— T’en as sans doute déjà vu un, dit Beauvoir tandis que l’homme qu’il avait appelé Lucas déposait la cuve de projection sur la table, après lui avoir méthodiquement dégagé un espace.

— À l’école, dit Bobby.

— T’es allé à l’école, mec ? fit Deux-par-Jour, le ton brusque. Merde, pourquoi que tu y es pas resté ?

Il n’avait cessé de fumer depuis qu’il était revenu avec Lucas et semblait dans un état encore plus lamentable qu’avant.

— La ferme, Deux-par-Jour, fit Lucas. Un peu d’éducation ne te ferait peut-être pas de mal.

— On nous a appris à nous démerder dans la matrice, savoir comment accéder aux données par l’index de publications, des trucs comme ça…

— Eh bien, dans ce cas, dit Lucas qui se redressait en époussetant une poussière imaginaire sur ses grandes paumes roses, est-ce que tu t’es déjà servi de ces connaissances pour ça, pour accéder à des bouquins imprimés ?

Il avait retiré sa veste de costume noire immaculée ; son impeccable chemise blanche était traversée par une paire de fines bretelles marron, et il avait desserré le nœud de sa cravate unie noire.

— Je ne lis pas trop bien, dit Bobby. Je veux dire, je sais, mais c’est du boulot. Mais ouais. Je l’ai fait. J’ai regardé certains vieux bouquins-papier sur la matrice, tout ça…

— J’m’en doutais bien, dit Lucas en branchant une espèce de petit clavier sur la console qui formait la base de la cuve. Comte Zéro. Count Zero Interrupt : interruption provoquée par un zéro. Vieux jargon de programmateur.

Il passa le clavier à Beauvoir, qui se mit à taper des instructions.

Des formes géométriques complexes commencèrent à s’y disposer, alignées selon les plans pratiquement invisibles d’une trame tridimensionnelle. Bobby vit que Beauvoir dessinait les coordonnées cyberspatiales de Barrytown.

— On va t’assigner cette pyramide bleue, Bobby. Voilà qui est fait. (Une pyramide bleue se mit à pulser doucement au beau milieu de la cuve.) À présent, on va te montrer ce qu’ont vu les cow-boys de Deux-par-Jour, ceux qui te surveillaient. À partir de maintenant, tu vois un enregistrement.

Un tireté de lumière bleue jaillit de la pyramide, suivant une ligne de trame. Bobby regarda, se voyant lui-même dans le séjour de sa mère, rideaux tirés, l’Ono-Sendaï sur les genoux, les doigts volant sur le clavier.

— Le brise-glace est parti, commenta Beauvoir.

La ligne de traits bleus atteignit la paroi de la cuve. Beauvoir pianota et les coordonnées changèrent. Un nouvel assemblage géométrique remplaça la disposition précédente. Bobby reconnut l’amas de rectangles orange au centre de la trame.

— C’est ça, fit-il.

Le trait bleu progressait depuis le bord de la cuve, dirigé sur la base orange. De vagues plans d’orange spectral clignotaient autour des rectangles, oscillant et palpitant, à mesure qu’approchait la ligne.

— Tu peux voir qu’il y a quelque chose qui cloche, là-bas, dit Lucas. C’est leur glace et tu l’avais déjà sur le dos. T’avaient vu venir avant même que tu te sois calé dessus.

Dès que le tireté bleu eut touché le plan orange palpitant, il fut entouré par un tube orange translucide d’un diamètre légèrement supérieur. Le tube commença à s’allonger, rebroussant chemin sur la ligne, jusqu’à ce qu’il ait atteint la paroi de la cuve…

— Et pendant ce temps, commenta Beauvoir, chez toi, à Barrytown…

Il pianota de nouveau sur le clavier et cette fois, la pyramide bleue de Bobby revint au centre. Bobby vit le tube orange émerger de la paroi de la cuve de projection, suivant toujours la ligne bleue, et approcher en douceur de la pyramide.

— À ce point précis, t’étais bien parti pour aller très mal, cow-boy.

Le tube atteignit la pyramide ; des plans triangulaires orange jaillirent, la masquant entièrement. Beauvoir figea la projection.

— Maintenant, expliqua Lucas, quand Deux-par-Jour eut engagé de l’aide, sous la forme d’un couple de pianoteurs expérimentés, quand ils ont vu ce que tu vas pas tarder à voir, mon gars, ils ont décidé que leur console était bonne pour la révision du siècle. Étant des pros, ils avaient une bécane de secours. Lorsqu’ils l’ont mise en circuit, ils ont vu la même chose. C’est à ce moment qu’ils ont décidé de téléphoner à leur employeur, monsieur Deux-par-Jour qui, comme nous pouvons le constater au bordel environnant, était sur le point d’organiser une petite sauterie…

— Les mecs, intervint Deux-par-Jour, la voix tendue par l’hystérie, je vous l’ai dit. J’ai certains clients qu’ont besoin de distraction. J’ai payé ces petits gars pour surveiller, ils surveillaient, et ils m’ont appelé. Je vous ai appelé. Et d’abord, qu’est-ce que vous voulez, enfin, merde ?

— Notre bien, répondit doucement Beauvoir. Maintenant, regarde bien ça, de près. Cette saloperie, c’est ce qu’on appelle un phénomène anormal, pas à chier…

Il tapa de nouveau sur le clavier, relançant l’enregistrement.

Des fleurs liquides d’un blanc laiteux s’épanouirent depuis le fond de la cuve ; en se dévissant le cou, Bobby vit qu’elles semblaient formées de milliers de sphères ou de bulles minuscules, qui s’alignèrent parfaitement avec la trame cubique pour venir s’y coaguler, formant une épaisse structure asymétrique, une chose semblable à un champignon rectiligne. Les surfaces, les facettes, étaient blanches, parfaitement nues. L’image dans la cuve n’était pas plus grande que la paume ouverte de Bobby mais pour quiconque branché sur la console, elle aurait paru gigantesque. La chose déploya une paire de cornes ; celles-ci s’allongèrent, s’incurvèrent, devinrent des pinces qui s’arquèrent pour saisir la pyramide. Il vit leurs extrémités s’enfoncer en douceur au travers des plans orange frémissants de la glace ennemie.

— Elle m’a dit : « Qu’est-ce que tu fais ? » s’entendit-il dire. Puis elle m’a demandé pourquoi ils faisaient ça, me faisaient ça, à moi, pourquoi ils étaient en train de me tuer…

— Ah, fit tranquillement Beauvoir, voilà qu’on progresse enfin.

Il ne savait pas où ils allaient mais il était content d’avoir quitté cette chaise. Beauvoir se pencha pour éviter le tube incliné d’une lampe solaire qui pendouillait à deux bouts de fil torsadé ; Bobby suivit, dérapant presque dans une flaque d’eau recouverte d’une pellicule verte. Hors de la clairière au divan de Deux-par-Jour, l’air semblait plus épais. Il régnait une odeur de serre humide et de croissance végétale.

— Et voilà ce qui s’est passé, dit Beauvoir, Deux-par-Jour a envoyé quelques potes faire un tour dans le quartier du Cours Covina mais t’étais déjà parti. Et ta console avec.

— Eh bien, dit Bobby, je ne vois pas en quoi au juste il peut être responsable. Je veux dire, si je ne m’étais pas barré chez Léon – et c’était moi qui voulais contacter Deux-par-Jour, même que je cherchais le moyen de grimper ici – il m’aurait retrouvé, pas vrai ?

Beauvoir s’arrêta pour admirer un plant de chanvre indien particulièrement touffu, tendant un mince index brun pour caresser légèrement les fleurs pâles et sans couleur.

— Exact, dit-il, mais il s’agit d’une affaire sérieuse. Il aurait dû détacher quelqu’un pour surveiller ton domicile toute la durée de la passe, afin de garantir que ni toi ni ton programme ne partiez dans une direction incongrue.

— Eh bien, il a quand même envoyé Rhéa et Jackie chez Léon, je les ai vues là-bas.

Bobby passa la main dans le col de son pyjama noir pour gratter la blessure recousue qui lui traversait la poitrine et l’estomac. Puis il se rappela l’espèce de mille-pattes que Pye avait utilisé en guise de suture et retira vivement sa main. Ça le démangeait, une ligne droite de démangeaison, mais il n’avait pas envie d’y toucher.

— Non, Jackie et Rhéa sont avec nous. Jackie est une mambo, une prêtresse, la cavale de Danbala.

Beauvoir reprit sa route, suivant ce que Bobby présumait être un vague itinéraire, un sentier à travers l’enchevêtrement de la forêt d’hydroponiques, bien qu’il ne parût pas suivre une direction précise. Certains des plus gros arbustes étaient plantés dans des sacs-poubelles verts remplis d’humus sombre. Quantité d’entre eux avaient éclaté et de pâles racines cherchaient de la nourriture fraîche dans les ombres entre les lampes, là où le temps et la chute progressive des feuilles conspiraient pour produire un fin compost. Bobby portait une paire de tongues en nylon noir que lui avait trouvées Jackie, mais il avait déjà de la terre humide entre les orteils.

— Une cavale ? demanda-t-il à Beauvoir, en se penchant pour passer sous un truc apparemment hérissé de piquants qui ressemblait à un palmier retourné.

— Danbala la chevauche, Danbala Wedo, le serpent. D’autres fois, elle est la monture d’Aida Wedo, son épouse.

Bobby décida de ne pas poursuivre sur cette voie et de changer de sujet :

— Comment ça se fait que Deux-par-Jour habite un truc aussi maousse ? À quoi servent tous ces arbres et tous ces machins ?

À son arrivée, Jackie et Rhéa lui avaient fait franchir une porte, dans son fauteuil roulant de Sainte-Marie, mais il n’avait pas vu un mur depuis. Il savait également que l’arcologie couvrait six hectares, ce qui rendait fort possible que le domicile de Deux-par-Jour fût immense mais il lui semblait peu probable qu’un trafiquant de logiciels, si malin fût-il, pût se payer une telle surface. Absolument personne ne pouvait se payer un pareil espace et puis, qui accepterait de vivre dans l’humidité d’une forêt d’hydroponiques ?

L’effet du dernier timbre se dissipait et son dos et sa poitrine commençaient à l’élancer.

— Des ficus, des mapou… tout ce niveau de la Zupe est un véritable lieu saint{En français dans le texte (N.d.T.)}. (Beauvoir lui tapa sur l’épaule pour lui faire remarquer, du doigt, des cordelettes bicolores tortillées, pendues aux branches d’un arbre proche.) Les arbres sont consacrés à différents loa. Celui-là est pour Ougou, Ougou Feray, dieu de la guerre. Il y a quantité d’autres choses cultivées ici, les herbes dont ont besoin les hommes-médecine, et d’autres juste pour le plaisir. Mais ce n’est pas le terrain de Deux-par-Jour, c’est une terre communale.

— Tu veux dire que toute la Zupe est dans ce plan ? Vaudou et tout le tremblement ?

C’était pire que les plus sombres fantasmes de Marsha.

— Non, mec, et Beauvoir éclata de rire. Il y a une mosquée, tout en haut, et dix ou vingt mille baptistes bon teint répartis dans les étages, plus quelques Scientos… toute la ménagerie habituelle. En attendant… – il sourit – c’est quand même nous qui avons cette tradition de voir accompli le boulot… Mais quand ça a commencé, ce niveau, ça remonte à loin. Les gens qui ont conçu ces projets, il y a peut-être quatre-vingts, cent ans, ils avaient dans l’idée de les rendre autant que possible autosuffisants. Que chaque unité produise sa propre nourriture. Qu’elle se chauffe elle-même, génère son énergie, enfin tout. Prends celle-ci, si tu creuses assez loin, elle est posée sur une réserve géothermique. L’eau est vachement chaude, là-dessous, mais pas assez pour faire tourner un moteur, donc c’est pas comme ça qu’elle allait leur fournir de l’énergie. Celle-là, ils l’ont récupérée sur le toit, avec quelque chose comme une centaine de turbines Darrieus, ils appellent ça des batteurs à œufs. Se sont fait leur éolienne, tu vois ? Aujourd’hui, ils tirent la majeure partie de leurs watts de l’Électro-nucléaire, comme tout le monde. Mais cette source géothermique, ils s’en servent pour pomper l’eau dans un échangeur de chaleur. Comme elle est trop salée pour être consommable, elle se contente tout bêtement de réchauffer la vulgaire eau du robinet, que d’ailleurs quantité de gens ne considèrent même pas comme potable…

Ils approchèrent enfin d’une espèce de mur. Bobby regarda derrière lui. Dans des flaques peu profondes sur le béton vaseux se reflétaient les branches d’arbres nains, avec leurs racines pâles qui s’enfonçaient tant bien que mal dans les cuves improvisées de fluide hydroponique.

— La flotte est pompée dans les bassins à crevettes, où ils font leur élevage. Les crevettes se multiplient supervite dans l’eau chaude. Ensuite, l’eau passe par les canalisations noyées dans le béton, ici même, pour chauffer cette serre. C’est à cela que sert ce niveau, la culture sur ponique d’amarante, de laitue, ce genre de truc. Enfin, on pompe l’eau dans les aquariums à poissons-chats et les algues bouffent la merde des crevettes. Les poissons-chats bouffent les algues et c’est reparti pour un tour. Ou du moins, c’était l’idée initiale. Y a des chances que personne n’ait imaginé que quelqu’un monterait sur le toit et flanquerait en l’air ces turbines Darrieus pour faire place à une mosquée, et ils n’ont sans doute pas imaginé non plus tous les autres changements. Tant et si bien qu’on se retrouve avec cet espace. Mais tu peux toujours trouver ces fameuses crevettes dans la Zupe… et du poisson-chat, aussi.

Ils étaient parvenus au mur. Il était en verre, et couvert de grosses gouttes de condensation. Quelques centimètres derrière, il y avait une autre paroi, celle-ci apparemment constituée d’une feuille d’acier rouillée. Beauvoir pêcha dans une poche de sa tunique en peau d’ange une clé qu’il inséra dans une ouverture ménagée dans le montant en alliage nu qui séparait deux pans de la verrière. Quelque part à proximité, un moteur démarra en gémissant ; le large volet d’acier pivota vers le haut et l’extérieur, avec un mouvement saccadé, pour révéler un panorama que Bobby avait souvent imaginé.

Ils devaient se trouver près du sommet, tout en haut des Zupes, car la Mégabase de loisirs s’était réduite au point qu’il pouvait la masquer des deux mains. Les immeubles d’habitation de Barrytown ressemblaient à quelque moisissure blanc grisâtre, s’étendant jusqu’à l’horizon. Il faisait presque nuit et il pouvait distinguer une lueur rose, derrière l’ultime barre d’immeubles.

— C’est la Conurb, par là-bas, n’est-ce pas ? Toute rose ?

— Tout juste, mais plus t’approches, moins c’est joli. Est-ce que ça te dirait d’aller là-bas, Bobby ? Le Comte Zéro est prêt à se faire la Conurb ?

— Oh, ouais, fit Bobby, les paumes contre la vitre suante, t’as pas idée…

L’effet du timbre s’était entièrement dissipé, et son dos et sa poitrine lui faisaient un mal de chien.

VOL DE NUIT

Comme la nuit tombait, Turner se retrouva sur la brèche.

Il y avait une éternité, lui semblait-il, qu’il avait vécu ça, mais lorsque l’impression s’enclencha, ce fut comme si elle ne l’avait jamais quittée. Le déferlement d’une synchromixture surhumaine dont les stimulants ne fournissaient qu’une vague approximation. Il ne pouvait l’éprouver que sur le site d’une exfiltration majeure, une où il était aux commandes, et seulement dans les dernières heures avant le déclenchement de l’opération.

Mais ça faisait bel et bien une éternité ; à Delhi, il n’avait fait que repérer les itinéraires d’évasion possibles pour un cadre qui n’était pas entièrement certain de vouloir être recasé. S’il avait été sur la brèche, cette nuit-là dans Chandni Chauk, peut-être qu’il aurait été capable d’éviter le truc. Sans doute pas, mais la brèche lui aurait dit d’essayer.

À présent, la brèche lui permettait de collationner l’ensemble des facteurs qu’il devait prendre en compte sur le site, faire l’équilibre entre des amas épars de petits problèmes face à un bloc compact de problèmes plus vastes. Jusque-là, il avait rencontré quantité de petits problèmes mais pas de vrai casse-tête. Lynch et Webber commençaient à se crêper le chignon, aussi s’était-il arrangé pour les maintenir séparés. Sa conviction que Lynch était la taupe de Conroy, instinctive depuis le début, était maintenant plus forte. Les instincts s’aiguisaient, sur la brèche ; les choses n’en faisaient qu’à leur tête. Nathan avait des problèmes avec les banales chaufferettes catalytiques suédoises ; tout ce qui n’était pas circuit électronique le dépassait. Turner confia à Lynch la tâche de les remplir et les amorcer, tandis que Nathan les emportait, par deux, et les enterrait légèrement, à intervalles d’un mètre, suivant les deux lignes de ruban orange.

Le microgiciel que Conroy avait envoyé lui emplissait la tête avec son propre univers de facteurs en perpétuelle évolution : vitesse de l’air, altitude, attitude, angle d’attaque, accélération, cap. Les informations sur le système d’armes de l’appareil fournissaient une constante litanie subliminale d’assignations d’objectifs, de trajectoires de bombes, de cercles de recherche, d’indications de portée, de décomptes de munitions. Conroy avait étiqueté le logiciel avec un message simple pour souligner l’heure d’arrivée de l’appareil et confirmer la réservation d’un emplacement pour un unique passager.

Il se demanda ce que faisait Mitchell, ce qu’il ressentait. Les installations de Maas Biolabs pour l’Amérique du Nord étaient creusées au cœur même d’une mesa escarpée, une table de roc jaillie du sol du désert. Le dossier du biogiciel avait montré à Turner la face de la mesa, découpée par d’éclatantes fenêtres de crépuscule ; elle surmontait les bras tendus d’un océan de saguaros, telle la timonerie d’un vaisseau géant. Pour Mitchell, ç’avait été une prison et une forteresse, son domicile depuis neuf ans. Quelque part près du cœur des lieux, il avait perfectionné les techniques d’hybridome qui avaient échappé aux chercheurs depuis près d’un siècle ; travaillant sur des cellules de cancer humain et un modèle délaissé, pratiquement abandonné, de synthèse de l’ADN, il avait produit les cellules hybrides immortelles qui étaient les outils de production de base de la nouvelle technologie, de minuscules usines biochimiques reproduisant à l’infini les molécules fabriquées qui étaient reliées, assemblées pour construire des biopuces. Quelque part dans l’arcologie de Maas, Mitchell vivait ses dernières heures de chercheur étoile de la firme.

Turner essaya de s’imaginer Mitchell vivant une vie entièrement différente, après sa défection au profit d’Hosaka, mais il eut du mal. Une arcologie de recherche en Arizona était-elle si différente d’une autre sur l’île d’Honshu ?

Il y avait eu des moments, durant cette longue journée, où les souvenirs codés de Mitchell s’étaient éveillés en lui, l’emplissant d’une étrange terreur qui semblait n’avoir aucun rapport avec l’opération en cours.

C’était l’intimité de la chose qui le troublait encore, et peut-être était-ce de là qu’était né ce sentiment de crainte. Certains fragments semblaient posséder une charge émotionnelle entièrement hors de proportion avec leur contenu. Pourquoi le souvenir d’un banal couloir nu dans quelque dortoir miteux de Cambridge l’emplissait-il d’un tel sentiment de culpabilité et de dégoût de soi ? D’autres images, qui auraient logiquement dû véhiculer une charge émotionnelle, en étaient étrangement dépourvues : Mitchell en train de jouer avec sa petite fille sur la moquette pâle en laine dans une maison de location à Genève, le rire de l’enfant, qui lui tire la main. Rien. La vie de l’homme, du point de vue de Turner, semblait caractérisée par une certaine inévitabilité ; il était brillant, qualité qui avait été détectée fort tôt, et doué pour la pratique froidement impitoyable de ce genre de manipulation interne requise de tout individu qui aspire à devenir un chercheur de haut niveau. Si quelqu’un était destiné à grimper à travers les hiérarchies des laboratoires privés, jugea Turner, c’était Mitchell.

Turner était lui-même incapable de frayer avec le monde intensément tribal des hommes des zaibatsus, les condamnés à perpète. Il était un éternel outsider, un élément solitaire, dérivant sur les océans secrets de la politique inter-multinationale. Aucun salarié d’une compagnie n’aurait été capable de prendre les initiatives que Turner devait prendre au cours d’une exfiltration. Aucun salarié d’une compagnie n’était capable de faire montre de cette aisance professionnellement désinvolte à modifier son loyalisme en fonction de chaque nouvel employeur. Ni, peut-être, de faire montre de cet engagement inflexible, une fois décidé un contrat. Il avait échoué dans les boulots de sécurité vers la fin de l’adolescence, quand le sombre marasme de l’économie d’après-guerre commençait à céder sous la poussée de nouvelles technologies. Il y avait bien réussi, compte tenu de son manque général d’ambition. Son air faux-cul, sa dégaine musculeuse impressionnaient les clients de ses employeurs, et puis c’était un type brillant, très brillant. Il portait beau. Et il savait s’y prendre, question technologie.

Conroy l’avait dégotté au Mexique, où l’employeur de Turner l’avait engagé pour assurer la sécurité d’une équipe de simstim de Senso/Rézo sur le tournage d’une série de séquences de trente minutes pour un feuilleton d’aventures dans la jungle. Quand Conroy arriva, Turner terminait ses arrangements : il avait établi une liaison entre Senso/Rézo et le gouvernement local, acheté le chef de la police du patelin, analysé le système de sécurité de l’hôtel, rencontré les guides et les chauffeurs du coin et fait recouper la vie de chacun d’eux, mis en œuvre une protection vocale numérique sur le matériel de transmission de l’équipe de simstim, établi une cellule de crise, et implanté des capteurs sismiques tout autour de l’amas-suite de Senso/Rézo.

Il entra dans le bar de l’hôtel, une extension du jardin-jungle du hall, et alla s’asseoir, tout seul, à l’une des tables à plateau de verre. Un homme pâle à l’épaisse toison de cheveux blancs décolorés traversa la salle, un verre dans chaque main. Sa peau livide était tendue sur des traits anguleux et un front haut ; il portait une chemise militaire impeccablement repassée, flottant sur son jean, et des sandales de cuir.

— Vous êtes le garde du corps pour ces p’tits gars de la simstim, dit le type pâle en posant l’un des verres sur la table de Turner. C’est Alfredo qui me l’a dit.

Alfredo était l’un des barmen de l’hôtel.

Turner leva les yeux et jaugea l’homme qui était manifestement sobre et semblait respirer toute la confiance du monde.

— Je ne crois pas que nous ayons été présentés, dit Turner sans faire le moindre geste pour accepter le verre tendu.

— Peu importe, dit Conroy en s’installant, on joue la même partie.

Il s’était assis.

Turner le fixa. Il avait une présence de garde du corps, quelque chose de tendu, aux aguets, inscrit sur les traits de son corps, et peu d’inconnus auraient avec une telle désinvolture violé son espace privé.

— Vous savez, dit l’homme, du ton qu’aurait pris quelqu’un pour commencer la piètre prestation d’une équipe durant la saison, les sismos que vous utilisez ne font vraiment pas le poids. Je connais des gens qui pourraient rentrer ici, bouffer vos p’tits gars en guise de hors-d’œuvre, empiler les os dans la douche et ressortir en sifflotant. Ces sismos ne broncheraient pas. (Il but une gorgée.) Enfin, vous méritez quand même vingt sur vingt pour l’effort. Ça, vous savez bosser.

L’expression : « empiler les os dans la douche » lui suffit. Turner décida de sortir le type pâle.

— Tiens, Turner, voilà votre patronne.

L’homme adressa un sourire à Jane Hamilton, qui le lui rendit, grands yeux bleus limpides et parfaits, chaque iris ceinturé par le minuscule lettrage doré du logo Zeiss Ikon. Turner se figea, pris, l’espace d’une fraction de seconde, dans le nœud de l’indécision. La star était près, tout près, et le type pâle se levait…

— Ravi d’avoir fait votre connaissance, Turner, dit-il. On se reverra tôt ou tard. Et suivez mon conseil pour ces sismos ; renforcez-les par un périmètre d’alarmes.

Sur quoi, il pivota et s’éloigna, muscles roulant avec aisance sous le tissu raide de la chemise kaki.

— C’est sympa, Turner, dit Hamilton en prenant la place de l’inconnu.

— Ah, ouais ?

Turner regarda le type se perdre dans la cohue du hall encombré, la foule des touristes à chair rose.

— On dirait que vous ne causez jamais à personne. Toujours l’air de jauger les gens, de faire un rapport. C’est sympa de vous voir nouer des relations, pour changer.

Turner la regarda. Avec ses vingt ans, elle était de quatre ans sa cadette, et gagnait en gros neuf fois son salaire annuel en l’espace d’une semaine. Elle était blonde, les cheveux coupés court pour les besoins de la série, un bronzage intense, à paraître illuminée de l’intérieur par les lampes solaires. Les yeux bleus étaient des instruments optiques d’une perfection inhumaine, développés en cuve au Japon : elle était à la fois actrice et caméra, ses yeux valaient plusieurs millions de nouveaux yens, pourtant, dans la hiérarchie des stars de Senso/Rézo, c’est à peine si elle était classée.

Il resta assis avec elle, au bar, le temps de deux verres, puis la raccompagna jusqu’au bloc-suite.

— Pas envie d’entrer en prendre un autre, non, Turner ?

— Non, fit-il. (C’était le second soir qu’elle lui faisait la proposition et il sentit que ce serait le dernier.) Il faut que je vérifie les sismos.

Plus tard, cette nuit-là, il appela New York pour avoir le numéro d’une firme à Mexico susceptible de lui fournir les alarmes pour le périmètre du bloc-suite.

Mais une semaine plus tard, Jane et trois autres, la moitié de la distribution du feuilleton, étaient morts.

— On est prêts à faire rouler les toubibs, annonça Webber.

Turner vit qu’elle portait des mitaines en cuir brun. Elle avait remplacé les lunettes de soleil par un modèle de chasse à verres blancs, et elle portait un pistolet à la hanche.

— Sutcliffe surveille le périmètre avec les caméras télécommandées. On aura besoin de tout le monde pour faire passer l’autre connard à travers les fourrés.

— Besoin de moi ?

— Ramirez dit qu’il ne peut pas trop s’épuiser juste avant de se brancher. Si vous voulez mon avis, ce n’est qu’un gros cossard de Los Angeles.

— Non, dit Turner en se relevant, il a raison. Qu’il se foule le poignet et on est baisés. Même un truc trop mineur pour être décelé pourrait affecter sa vitesse…

Webber haussa les épaules.

— Ouais, c’est ça, il est bien planqué dans le bunker, à se tremper les mains dans le reste de notre flotte et fredonner tout seul, pour que tout baigne pour nous.

À l’antenne chirurgicale, Turner compta les présents. Sept personnes. Ramirez était dans le bunker ; Sutcliffe, quelque part dans le dédale de parpaings, à guider les capteurs à distance. Lynch avait un laser Steiner-Optic passé sur l’épaule droite, un modèle compact muni d’un pied pliant en alliage léger et de batteries intégrées formant une épaisse poignée sous le carénage gris en titane qui tenait lieu de canon à l’engin. Nathan portait un survêtement noir, des bottes de parachutiste, noires également, recouvertes d’une pâle couche de poussière, et l’on voyait les bulbeuses lentilles insectiformes d’un amplificateur d’images lui pendre dans le cou, attachées par un bandeau. Turner retira ses lunettes de soleil mexicaines, les fourra dans la poche de poitrine de sa chemise de toile bleue et boutonna le rabat.

— Comment ça va, Teddy ? demanda-t-il à un malabar d’un mètre quatre-vingts aux cheveux châtains en brosse courte.

— Impec, répondit l’intéressé avec un sourire plein de dents.

Turner balaya du regard les trois autres membres de l’équipe d’intervention, leur adressant tour à tour un signe de tête : Compton, Costa, Davis.

— Bientôt sur le gril, hein ? demanda Costa.

Il avait un visage rond, moite, avec une barbe mince soigneusement taillée. À l’instar de Nathan et des autres, il était vêtu de noir.

— Pas loin, dit Turner. Tout baigne, pour l’instant.

Costa acquiesça.

— On est à trente minutes de l’heure prévue d’arrivée, annonça Turner.

— Nathan, Davis, dit Webber, déconnectez la tuyauterie de vidange.

Elle tendit à Turner l’un des casques émetteurs Telefunken. Elle l’avait déjà retiré de son blister. Elle-même en passa un, retirant la capsule protectrice en plastique de la pastille auto-adhésive du laryngophone avant de la plaquer sur son cou bronzé.

Nathan et Davis s’affairaient dans l’ombre derrière le module. Turner entendit Davis pester à voix basse.

— Merde, fit Nathan, y a pas de bouchon pour refermer le tube.

Rires des autres.

— Laisse tomber, dit Webber. Va plutôt t’occuper des roues. Lynch et Compton, descendez les vérins.

Lynch sortit de sa ceinture une clé dynamométrique en forme de pistolet et se glissa sous le module. Celui-ci oscillait, en faisant doucement craquer sa suspension ; les toubibs gigotaient à l’intérieur. Turner entendit un bref gémissement aigu provenant de quelque machinerie interne, puis le cliquetis de la clé de Lynch en train de faire monter les crics.

Il coiffa le casque et se colla le micro pastille près du larynx.

— Sutcliffe ? Tu me reçois ?

— Impec, dit l’Australien, voix minuscule qui semblait lui jaillir de la base du crâne.

— Ramirez ?

— Cinq sur cinq…

Huit minutes. Ils poussaient le module sur ses dix gros pneus. Turner et Nathan étaient attelés à la paire avant, pour guider ; Nathan avait mis ses lunettes. Mitchell sortait un jour de nouvelle lune. Le module était lourd, absurdement lourd, et à peu près impossible à diriger. « Comme de tenir un camion en équilibre sur des chariots de supermarché », se disait Nathan. Le bas du dos de Turner le faisait souffrir. Il avait des problèmes lombaires depuis l’épisode de Delhi.

— Attendez, fit Webber, à la troisième roue gauche. J’suis coincée sur une saloperie de caillou…

Turner lâcha sa roue et se redressa. Les chauves-souris étaient sorties en force, ce soir, taches clignotantes sur la cuvette étoilée du désert. Il y avait eu des chauves-souris au Mexique, dans la jungle, des frugivores suspendues dans les arbres au-dessus du bloc-suite où dormait l’équipe de Senso/Rézo. Turner avait escaladé ces arbres et tendu sur leurs branches en surplomb des longueurs de filament monomoléculaire, fil de rasoir invisible, pour accueillir un intrus sans méfiance. Mais Jane et les autres étaient morts quand même, soufflés sur un flanc de colline dans les montagnes près d’Acapulco. Des problèmes avec les syndicats, avait-on dit plus tard, mais rien n’avait été élucidé, hormis la nature de la charge : une mine antipersonnelle primitive, son emplacement, l’endroit d’où l’on avait commandé sa détonation. Turner avait lui-même grimpé la colline, les vêtements couverts d’une pellicule de sang, et vu l’épais fourré piétiné où avaient attendu les tueurs, l’interrupteur à couteaux et la batterie d’auto corrodée. Il découvrit des mégots de cigarettes roulées à la main et la capsule d’une bouteille de bière de Bohême, impeccable et brillante.

Il avait fallu annuler le feuilleton et la cellule de crise avait rendu d’inestimables services pour régler l’enlèvement des corps et le rapatriement des survivants parmi les acteurs et l’équipe de tournage. Turner était dans le dernier avion à partir, et après huit scotches dans le salon de l’aéroport d’Acapulco, il était allé traîner comme un aveugle près des guichets et y avait rencontré un homme du nom de Buschel, un cadre technique du complexe Senso/Rézo de Los Angeles. Buschel était pâle sous son bronzage californien, son costume en crépon de coton avachi par la sueur. Il portait une valise en alu lisse, comme une mallette d’appareil photo, aux parois ternies par la condensation. Turner fixa l’homme, fixa la mallette trempée, avec ses décalques d’avertissement rouges et blancs et ses étiquettes à rallonge expliquant les précautions requises pour le transport de matériel conservé par cryogénie.

— Seigneur ! fit Buschel en le remarquant. Turner. Je suis désolé, mon vieux. J’suis arrivé ce matin. Foutue sale affaire. (Il sortit de sa poche de veste un mouchoir trempé et s’épongea le visage.) Sale boulot, oui. J’avais jamais encore eu à faire ça…

— Qu’y a-t-il dans la valise, Buschel ?

Il était bien plus près maintenant, bien qu’il n’eût pas le souvenir d’avoir avancé. Il pouvait voir les pores du visage bronzé de Buschel.

— Ça va, mon vieux ? (Buschel recula d’un pas.) Vous avez sale mine.

— Qu’y a-t-il dans la valise, Buschel ?

Le coton se plissa sous son poing, phalanges livides et tremblantes.

— Bordel, Turner, l’homme se dégagea d’une secousse, serrant maintenant à deux mains la poignée de la valise. Ils n’ont pas été endommagés. Juste une abrasion tout à fait mineure sur l’une des cornées. Ils appartiennent au réseau. C’était dans son contrat, Turner.

Et Turner se détourna, les boyaux noués autour de ses huit verres de scotch pur, luttant contre la nausée. Et il continua de lutter, de se retenir de vomir neuf ans durant, jusqu’à ce jour où, quittant le Hollandais, tous les souvenirs de cet épisode lui étaient revenus, lui avaient déboulé dessus à Londres, à Heathrow ; alors il s’était penché en avant, pour vomir dans un sac à déchets de plastique bleu.

— Allons, Turner, dit Webber, un peu de nerf. Montrez-nous donc comment on doit s’y prendre.

Le module reprit sa progression difficile, dans le parfum-bitume des plantes du désert.

— Prêts ici ! annonça Ramirez, la voix distante et calme.

Turner effleura son micro pastille.

— Je vous envoie de la compagnie. (Il retira le doigt.) Nathan, c’est l’heure. Davis et vous, retournez au bunker.

Davis était responsable de l’équipement d’émission codée, leur unique lien hors matrice avec Hosaka. Nathan était le roi de la bricole. Lynch faisait rouler les dernières roues de vélo pour les planquer dans les broussailles au-delà du parking. Agenouillés près du module, Webber et Compton étaient en train de brancher la ligne qui reliait les chirurgiens d’Hosaka au biomoniteur Sony dans le poste de commandement. Une fois les roues ôtées et le module abaissé et mis à niveau sur ses quatre vérins, l’antenne de neurochirurgie évoqua de nouveau pour Turner son module de vacances français. Un voyage bien plus tardif, quatre ans après son recrutement par Conroy à Los Angeles.

— Comment ça se passe ? demanda Sutcliffe, par radio.

— Très bien, dit Turner en touchant le micro.

— Me sens un peu seul, moi, ici, lança Sutcliffe.

— Compton, dit Turner. Sutcliffe a besoin de vous pour l’aider à couvrir le périmètre. Vous aussi, Lynch.

— Pas de veine, observa Lynch, dans l’ombre. Moi qui espérais enfin voir un peu d’action.

Turner avait la main sur le Smith Wesson dans son étui, sous le pan ouvert de la parka.

— Ça va, Lynch.

Si Lynch était la taupe de Connie, il voudrait être sur place. Ou dans le bunker.

— Merde, dit Lynch. Il n’y a pas un chat dans le secteur, et vous le savez très bien. Puisque vous n’avez pas envie de m’avoir dans les jambes, je vais aller surveiller Ramirez…

— Parfait, dit Turner et, dégainant son arme, il pressa le bouton qui activait le projecteur à xénon.

L’étroit faisceau éblouissant de la première salve détoura un saguaro tordu, aux aiguilles comme des touffes de fourrure grise sous l’impitoyable illumination. La seconde salve alluma le crâne hérissé de pointes sur la ceinture de Lynch, le cadrant dans un cercle nettement découpé. Le bruit du tir et celui de la balle détonant au moment de l’impact étaient impossibles à distinguer, ondes de choc déferlant en anneaux de plus en plus vastes, roulant sur la lande obscure et plate, comme le tonnerre.

Dans les toutes premières secondes qui suivirent, il n’y eut pas le moindre bruit, même les chauves-souris et les insectes se turent, aux aguets. Webber s’était aplatie dans les herbes, et d’une certaine manière il perçut sa présence, sut qu’elle avait sorti son arme, parfaitement immobile dans ses mains habiles et brunes. Il n’avait pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait Compton. Puis la voix de Sutcliffe, au casque, lui crissa dans l’écouteur :

— Turner. Qu’est-ce que c’était ?

Les étoiles éclairaient assez pour qu’il distingue Webber. Elle se relevait en position assise, l’arme à la main, prête, les coudes posés sur les genoux.

— C’était l’espion de Conroy, dit Turner en rabaissant le Smith Wesson.

— Bordel, dit-elle. C’est moi, l’espion de Conroy.

— Il avait une ligne vers l’extérieur. Je l’avais repérée.

Elle dut le répéter une deuxième fois.

La voix de Sutcliffe dans sa tête, puis celle de Ramirez :

— On a repéré notre transport. Quatre-vingts kilomètres, en approche… Tout le reste a l’air normal. Il y a une saucisse à vingt kilomètres sud-sud-ouest, dit Jaylene, un cargo sans pilote, et parfaitement dans l’horaire. Rien d’autre. Qu’est-ce que c’est que ces conneries que braille Sut’ ? Nathan dit qu’il a entendu un coup de feu. (Ramirez était branché, la plus grande partie de son sensorium mobilisée par l’entrée de la console Maas-Neotek.) Nathan est prêt à balancer la première salve…

Turner entendait maintenant virer le jet, freinant pour atterrir sur la nationale. Webber s’était relevée et marchait vers lui, le pistolet à la main. Sutcliffe reposait la même question, encore et encore.

Il leva la main pour toucher son laryngophone.

— Lynch. Il est mort. Le jet est ici. On y est.

Et puis, le jet fut sur eux, ombre noire, incroyablement basse, arrivant tous feux éteints. Il y eut un éclair d’inversion de poussée au moment où l’appareil exécutait un atterrissage qui aurait tué un pilote humain, puis un étrange craquement comme il reprofilait l’ossature en fibre de carbone articulée de ses ailes. Turner pouvait voir l’éclairage des instruments de bord se refléter dans la courbure de la verrière en plastique.

— Vous vous êtes planté, dit Webber.

Derrière elle, l’écoutille dans le flanc du module chirurgical s’ouvrit d’un coup, encadrant une silhouette masquée vêtue d’une combinaison anti-contamination en papier vert. La lumière provenant de l’intérieur était blanc bleuté, brillante ; elle projetait l’ombre déformée du toubib en tenue à travers le fin nuage de poussière qui flottait au-dessus du terrain, suite à l’atterrissage de l’appareil à réaction.

— Refermez ça ! cria Webber. Pas tout de suite !

Au moment où la porte se rabattit, éclipsant la lumière, tous deux entendirent le moteur de l’ULM. Après le rugissement des réacteurs, il ne semblait pas plus fort que le bourdonnement d’une libellule, un ronronnement qui bafouilla puis s’éteignit comme ils prêtaient l’oreille.

— Panne sèche, commenta Webber. Mais il est tout près.

— Il est ici, dit Turner, pressant le laryngophone. Première salve.

Le minuscule avion les dépassa avec un soupir, delta sombre devant les étoiles. Ils entendirent quelque chose battre dans le sillage de son passage silencieux, peut-être l’une des jambes de pantalon de Mitchell. T’es là-haut, pensa Turner, tout seul, avec les habits les plus chauds de ta garde-robe, des lunettes infrarouges que tu t’es bricolées tout seul, et tu cherches une paire de lignes pointillées dessinées pour toi avec des chaufferettes catalytiques.

— Ben mon salaud, dit-il le cœur empli d’une étrange admiration pour ce cinglé, fallait vraiment que t’aies envie de te tirer.

Puis la première fusée éclairante partit, avec une joyeuse petite détonation, et l’éclair de magnésium entama sa lente et blanche descente en parachute vers le sol du désert. Presque aussitôt, il y en eut deux autres, puis le long crépitement d’une salve d’arme automatique en provenance de l’extrémité ouest de l’esplanade. Du coin de l’œil, il perçut vaguement Webber qui s’éloignait en titubant à travers les broussailles, en direction du bunker, mais il avait les yeux fixés sur l’ULM qui oscillait avec ses ailes de tissu orange vif et bleu, sur la silhouette à lunettes qui y était suspendue dans sa carcasse ouverte en tubes de métal, surmontant le fragile trépied du train d’atterrissage.

Mitchell.

Le parking était illuminé comme un terrain de foot, sous l’éclat des fusées éclairantes. Turner vit l’ULM s’incliner pour virer avec une grâce paresseuse qui lui donna envie de hurler. Un sillage de balles traçantes arrosa la cible, cercle blanc jailli d’au-delà du périmètre. Manqué.

Plaque-le. Mais plaque-le. Il courait, sautant les broussailles qui se prenaient à ses chevilles, à la doublure de sa parka.

Les bombes éclairantes. La lumière. Mitchell ne pouvait plus utiliser ses lunettes, il était incapable de distinguer la lueur infrarouge des chaufferettes enterrées. Il amenait son appareil en travers de la piste. La roulette avant accrocha quelque chose et l’ULM capota, s’effondra, papillon déchiré, pour s’affaler enfin dans son propre nuage de poussière blanche.

L’éclair de l’explosion sembla l’atteindre un instant avant le bruit, projetant son ombre devant lui en travers des fourrés pâles. L’onde de choc le cueillit et le projeta au sol, et, tout en tombant, il vit le module chirurgical ravagé, au milieu d’une boule de flamme jaune, et comprit que Webber avait fait usage de son missile antichar. Mais déjà, il s’était relevé et courait, l’arme à la main.

Il atteignit l’épave de l’ULM de Mitchell comme mourait la première bombe éclairante. Une autre jaillit de nulle part et s’épanouit au-dessus d’eux. Le bruit de la fusillade était continuel, maintenant. Il enjamba en hâte une plaque rouillée de tôle mince et découvrit le pilote, la tête et le visage dissimulés par un casque improvisé et une paire de lunettes disgracieuses. Celles-ci étaient fixées au casque à l’aide de bandelettes argent terne de ruban d’électricien. Les membres tordus étaient matelassés sous plusieurs épaisseurs de vêtements sombres. Turner regarda ses propres mains agripper le ruban, tirer sur les lunettes infrarouges ; ses mains étaient des créatures lointaines, pâles choses sous-marines qui vivaient leur vie autonome, très loin au tréfonds de quelque impensable fosse pacifique, et il les observa, tandis qu’elles arrachaient frénétiquement ruban, lunettes, casque. Jusqu’à ce que l’ensemble vienne, et que les longs cheveux bruns, mouillés de sueur, retombent sur le visage pâle de la fille, étalant le mince filet de sang noir qui coulait d’une narine, retombent sur ses yeux ouverts, révélant leur blanc, vide, tandis qu’il la tirait, tant bien que mal, sur une civière de pompier, titubant dans ce qu’il espérait être la direction de leur appareil.

Il perçut la seconde explosion à travers la semelle de ses espadrilles, et revit le sourire idiot gravé dans la masse de plastic posée sur la console de cyberspace de Ramirez. Il n’y eut aucun éclair, rien qu’un bruit et la déflagration transmise à travers le béton du parking.

Puis il se retrouva dans le poste de pilotage, humant l’odeur de voiture neuve caractéristique des monomères à longue chaîne, le parfum familier de la technique de pointe, et la fille était derrière lui, poupée maladroite étalée dans l’étreinte du filet anti-g que Conroy avait acheté à un trafiquant d’armes de San Diego pour l’installer derrière la nacelle du pilote. L’appareil vibrait, chose vivante, et tout en se faufilant dans sa propre nacelle, il chercha à tâtons le câble d’interface, le trouva, retira de sa prise le microgiciel pour insérer à la place la fiche terminale du câble.

Les données s’allumèrent en lui comme dans un jeu de bistrot et il bondit en avant, habité par l’aérodynamique de l’appareil, sentant la structure flexible des surfaces portantes se reconfigurer pour le décollage tandis que la bulle se refermait sur ses vérins dans un doux gémissement. Le filet anti-g se gonfla autour de lui, emprisonnant ses membres, sa main qui n’avait pas lâché le pistolet.

— Allez, décolle, bordel !

Mais l’appareil savait déjà, et l’accélération l’écrasa dans les ténèbres.

— Vous avez perdu conscience, dit l’avion.

La voix synthétique ressemblait vaguement à celle de Conroy.

— Longtemps ?

— Trente-huit secondes.

— Où sommes-nous ?

— Au-dessus de Nagos.

L’affichage tête haute s’illumina, une douzaine de chiffres en constante évolution au-dessous d’une carte simplifiée de la frontière Arizona-Sonora.

Le ciel devint blanc.

— Qu’est-ce que c’était ?

Silence.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Les détecteurs indiquent une explosion, annonça l’avion. La magnitude suggère une tête nucléaire tactique mais il n’y a aucune impulsion électromagnétique. L’épicentre correspond à notre point de départ.

La lueur bleue s’atténua puis disparut.

— Annulation de la route, ordonna-t-il.

— Route annulée. Nouveau cap, SVP ?

— C’est une bonne question, dit Turner.

Il ne pouvait pas tourner la tête pour regarder la fille derrière lui. Il se demanda si elle était morte.

BOÎTE

Marly rêvait d’Alain, pénombre dans une prairie de fleurs sauvages. Il lui maintenait délicatement la tête, puis il la caressa et lui brisa le cou. Elle gisait inerte mais savait ce qu’il faisait. Il la couvrait de baisers. S’emparait de son argent et des clés de sa chambre. Les étoiles étaient immenses à présent, immobiles au-dessus des champs illuminés, et elle pouvait encore sentir ses mains sur son cou…

Elle s’éveilla dans un matin qui sentait bon le café et vit les carrés de lumière solaire étalés sur les livres jonchant la table d’Andréa, entendit le bruit réconfortant de l’habituelle toux matinale d’Andréa, tandis qu’elle allumait une première cigarette au brûleur frontal de la cuisinière. Elle secoua la tête pour effacer les couleurs sombres du rêve et s’assit sur le canapé d’Andréa, serrant le plaid rouge sombre autour de ses genoux. Après Gnass, après la police et les journalistes, elle n’avait jamais rêvé de lui. Ou alors, elle avait, d’une manière ou d’une autre, censuré les rêves, les avait effacés avant son réveil. Elle frissonna, bien que le matin fût déjà chaud, et gagna la salle de bains. Elle ne voulait plus rêver d’Alain.

— Paco m’a dit qu’Alain était armé lorsqu’on s’est rencontrés, lui dit-elle lorsqu’Andréa lui tendit une tasse à café émaillée bleue.

— Alain, armé ? (Andréa partagea l’omelette dont elle fit glisser la moitié sur l’assiette de Marly.) Quelle idée bizarre… Ce serait comme… comme d’armer un pingouin. (Elles rirent.) Pas le genre d’Alain, observa Andréa. Je le vois bien s’envoyer une balle dans le pied au milieu de quelque déclaration passionnée sur l’état de l’art et le montant de sa note de restaurant. C’est la grande gueule, Alain, mais on peut pas dire que ce soit nouveau. À ta place, je m’attendrais à plus d’ennuis de la part de ce Paco. Quelle raison as-tu de croire qu’il bosse pour Virek ?

Elle prit une bouchée d’omelette et saisit la salière.

— Je l’ai vu. Il était dans la reconstitution de Virek.

— Tu as vu quelque chose – rien qu’une image, l’image d’un enfant – qui n’avait qu’une ressemblance avec cet homme.

Marly regarda Andréa manger sa moitié d’omelette, tandis qu’elle laissait la sienne refroidir dans l’assiette. Comment pouvait-elle expliquer l’impression qu’elle avait éprouvée en s’éloignant du Louvre ? Cette conviction maintenant d’être cernée, surveillée avec une précision négligée ; d’être devenue le point focal d’au moins une partie de l’empire de Virek.

— C’est un homme très riche, commença-t-elle.

— Virek ? (Andréa reposa dans son assiette couteau et fourchette et leva sa tasse de café.) C’est le moins que je dirais. Si tu crois ce que racontent les journalistes, c’est l’individu le plus riche du monde, point final. Aussi riche que certains zaibatsus. Mais voilà, il y a un hic : est-il vraiment un individu ? Au sens où nous le sommes, toi ou moi ? Non. Tu ne manges pas ?

Marly se mit machinalement à couper et piquer des morceaux de l’omelette en train de refroidir, tandis qu’Andréa poursuivait :

— Tu devrais regarder le manuscrit sur lequel on bosse ce mois-ci.

Marly mastiqua, leva les sourcils, interrogative.

— C’est une histoire des clans industriels en orbite haute. L’auteur est un chercheur à l’université de Nice. Ton Virek est même dedans, maintenant que j’y pense ; il y est cité à titre de contre-exemple, ou plutôt comme modèle d’évolution parallèle. Ce type à Nice s’intéresse au paradoxe de la fortune individuelle dans une époque de multinationales, au paradoxe de son existence même. La grande fortune, je veux dire. Il voit dans les clans en orbite haute, les gens comme les Tessier-Ashpool, une variante très tardive des structures traditionnelles de l’aristocratie, tardive parce que le fonctionnement des entreprises ne permet pas vraiment une aristocratie. (Elle reposa la tasse sur l’assiette puis alla porter le tout dans l’évier.) À vrai dire, maintenant que j’ai commencé à le décrire, ce n’est pas si intéressant que ça. Il y a des tartines de prose terne sur la nature de l’Homme de Masse. Avec des majuscules. Le type est très porté sur les majuscules. Pas le grand styliste.

Elle ouvrit les robinets, et l’eau jaillit en sifflant à travers l’embout filtrant.

— Mais qu’est-ce qu’il raconte sur Virek ?

— Il raconte, si je m’en souviens bien, et je n’en suis pas du tout certaine, que Virek est le fruit d’un coup de veine encore plus grand que pour les clans industriels en orbite. Les clans survivent aux générations, ce qui implique en général une médecine lourde : cryogénie, manipulation génétique, méthodes diverses pour combattre le vieillissement. La mort d’un membre donné du clan, même un membre fondateur, ne provoque en général pas de crise au sein de celui-ci, en tant qu’entité commerciale. Il y a toujours quelqu’un pour prendre le relais, quelqu’un qui attend. La différence entre le travail dans un clan et celui dans une société, toutefois, c’est qu’on n’a pas besoin littéralement d’épouser un membre d’une société commerciale…

— Mais elles signent bien des contrats, pourtant…

Andréa haussa les épaules.

— C’est l’équivalent d’un bail. Ce n’est pas la même chose. C’est la sécurité de l’emploi, vraiment.

En revanche, quand ton Herr Virek disparaîtra, quand ils n’auront plus de place pour agrandir sa cuve, ou je ne sais quoi, ses intérêts financiers verront disparaître leur point focal logique. À ce moment-là, d’après notre Niçois, tu verras Virek et compagnie se fragmenter ou muter, la dernière hypothèse nous donnant la Compagnie machin-truc, une authentique multinationale mais en même temps un nouvel enjeu pour l’Homme de Masse – avec des majuscules. (Elle lava son assiette, la rinça, l’essuya puis la déposa sur l’étagère en pin à côté de l’évier.) Il dit que c’est regrettable, en un sens, parce qu’il ne reste pas beaucoup de gens capables d’entrevoir la limite.

— La limite ?

— La limite de la foule. Nous sommes perdues au milieu, toi et moi. Moi encore, du moins, en tout cas. (Elle traversa la cuisine et posa les mains sur les épaules de Marly.) Faut que tu y fasses attention. Une partie de toi est déjà bien plus heureuse, mais je vois bien à présent que j’aurais pu parvenir au même résultat, simplement en arrangeant un petit déjeuner entre toi et ton salaud d’ancien amant. Pour le reste, je ne suis pas sûre… Je crois que notre théorie académique est invalidée par le fait évident que Virek et ses semblables sont déjà bien loin de la race humaine. J’aimerais que tu sois prudente…

Puis elle embrassa Marly sur la joue et partit à son travail de rédactrice adjointe dans le milieu archaïque mais si mode de l’édition de livres imprimés.

Elle passa la matinée chez Andréa, avec le Braun, à visionner les hologrammes des sept œuvres. Chaque pièce était, à sa manière, extraordinaire, mais elle ne cessait de retourner la boîte que Virek lui avait montrée en premier. Si j’avais l’original ici, se dit-elle en retirant la vitre pour sortir un par un les objets à l’intérieur, que resterait-il ? Des choses inutiles, un découpage de l’espace, peut-être comme une odeur de poussière.

Étendue sur le divan, le Braun posé sur le ventre, elle regarda dans la boîte. Douloureux. Il lui semblait que la construction évoquait quelque chose à la perfection mais c’était une émotion indéfinissable. Elle fit courir ses mains à travers l’illusion lumineuse, décrivant du doigt le long os avien flûté. Elle était certaine que Virek avait déjà mis un ornithologue à la tâche d’identifier l’oiseau dont les ailes avaient fourni cet os. Et elle supposa qu’il serait sans doute possible de dater chaque objet avec la plus extrême précision. L’étiquette de chaque holofiche comportait également un historique complet de l’origine connue de chaque pièce, mais quelque chose en elle avait délibérément ignoré ce détail. Il valait parfois mieux, lorsqu’on en arrivait aux mystères de l’art, les aborder comme un enfant. L’enfant voyait les choses qui étaient trop visibles, trop évidentes pour l’œil entraîné.

Elle reposa le Braun sur la table basse à côté du divan et se dirigea vers le téléphone d’Andréa, dans l’intention de vérifier l’heure. Elle avait rendez-vous à une heure avec Paco, pour discuter les modalités du paiement d’Alain. Ce dernier devait l’appeler chez Andréa à trois heures. Lorsqu’elle composa le numéro de l’horloge parlante, un résumé automatique du satellite d’informations clignota sur l’écran : une navette de la JAL s’était désintégrée durant sa rentrée au-dessus de l’océan Indien ; les enquêteurs de la Conurb, l’Axe métropolitain Atlanta-Boston, avaient été appelés pour examiner le site du bombardement aussi brutal qu’apparemment gratuit d’un terne faubourg résidentiel du New Jersey ; des miliciens supervisaient l’évacuation de la partie sud de la Nouvelle-Bonn, suite à la découverte, par des ouvriers du bâtiment, de deux têtes de missile non détonées, datant de la guerre, et qu’on soupçonnait de contenir des armes biologiques, tandis que, de source officielle en Arizona, on démentait l’accusation portée par le Mexique d’explosion d’un engin nucléaire de faible puissance près de la frontière du Sonora… Tandis qu’elle regardait, le résumé se boucla et la simulation de la navette reprit son flamboiement mortel. Elle hocha la tête, tapa le bouton. Il était midi.

L’été était venu, le ciel au-dessus de Paris était brûlant et bleu, et elle sourit en sentant l’odeur de bon pain et de tabac brun. Son sentiment d’être observée avait diminué ; elle sortait du métro pour se rendre à l’adresse que lui avait donnée Paco. Faubourg Saint-Honoré. L’adresse semblait vaguement familière. Une galerie, sans doute.

Effectivement : la galerie Roberts. Le propriétaire en était un Américain qui dirigeait également trois galeries à New York, Luxueuses mais plus tout à fait chic. Paco attendait à côté d’un énorme panneau sur lequel étaient superposées, sous une épaisse couche inégale de vernis, des centaines de petites photos carrées, du genre de celles produites par ces vieilles machines complètement démodées qu’on trouvait encore dans les salles des pas perdus et les gares routières. Toutes, en apparence, représentaient des jeunes filles. Machinalement, elle nota le nom de l’artiste et le titre de l’œuvre : Qu’on nous lise le Livre du Nom des Morts.

 Je suppose que vous comprenez ce genre de chose, l’apostropha l’Espagnol, maussade.

Il portait un costume bleu d’aspect luxueux, la coupe parisienne, style homme d’affaires, une chemise en popeline blanche avec une cravate très anglaise, probablement de chez Charvet. Il n’avait plus du tout la dégaine d’un garçon de café. Il portait en bandoulière un sac italien en ciré à côtes noires.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle.

— Le nom des morts… et, de la tête, il indiqua le panneau. Vous avez bien vendu ce genre de truc.

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

— J’ai parfois l’impression que ce… cette culture est entièrement truquée. Que c’est une ruse. Toute ma vie, j’ai servi Señor, sous l’une ou l’autre apparence, comprenez-vous ? Et mon travail n’a pas été dépourvu de satisfactions, de moments de triomphe. Mais jamais, quand il m’a impliqué dans le domaine de l’art, jamais je n’ai ressenti la moindre satisfaction. Il est la fortune personnifiée. Le monde est empli d’objets de grande beauté. Et néanmoins, Señor recherche…

Il haussa les épaules.

— Alors, vous savez donc ce que vous aimez. (Elle lui sourit.) Pourquoi avoir choisi cette galerie pour notre rencontre ?

— L’agent de Señor a acheté ici l’une des boîtes. N’avez-vous pas lu les fiches historiques que nous vous avons fournies à Bruxelles ?

— Non. Ça pourrait gêner mon intuition. Herr Virek me paie pour mon intuition.

Il arqua les sourcils.

— Je dois vous présenter Picard, le directeur. Peut-être qu’il pourra faire quelque chose pour votre fameuse intuition.

Il la guida à travers la salle et lui fit franchir une porte. Un Français, trapu et grisonnant, en velours côtelé froissé, était occupé au téléphone. Sur l’écran de l’appareil, elle vit des colonnes de lettres et de chiffres. Les cotations du jour sur le marché de New York.

— Ah, dit l’homme. Estevez. Excusez-moi. Juste un petit instant.

Il eut un sourire d’excuse et reprit sa conversation. Marly étudia les cotes. Pollock était de nouveau en baisse. Sans doute était-ce l’aspect de l’art qu’elle avait le plus de difficulté à comprendre. Picard, si tel était bien le nom de l’homme, discutait avec un courtier de New York, pour négocier l’achat d’un certain nombre de « points » de l’œuvre d’un artiste particulier. On pouvait définir le « point » d’une quantité de manières différentes, selon le médium en jeu, mais il était presque certain que Picard ne verrait jamais les œuvres qu’il achetait. Si l’artiste bénéficiait d’une réputation suffisante, ses originaux étaient fort probablement planqués au fond d’un coffre quelconque, où jamais personne ne poserait l’œil dessus. Dans des jours ou des années d’ici, Picard décrocherait peut-être ce même téléphone pour demander au courtier de vendre.

La galerie de Marly avait vendu des originaux. L’activité n’impliquait relativement pas de grosses sommes mais n’était pas dénuée d’un certain charme viscéral. Et puis, bien sûr, il y avait toujours la possibilité d’avoir un coup de pot. Elle y avait cru lorsqu’Alain avait calculé son coup pour faire apparaître le faux Cornell comme une découverte, aussi superbe que fortuite. Cornell avait sa place sur le tableau du courtier et la valeur de ses « points » était très élevée.

— Picard, dit Paco, comme s’il s’adressait à un domestique, je vous présente Marly Kruschkhova. Señor l’a mise sur l’affaire des boîtes anonymes. Il se peut qu’elle désire vous poser des questions.

— Enchanté, dit Picard avec un sourire chaleureux, mais elle crut déceler un vacillement dans ses yeux bruns.

Presque à coup sûr, il essayait de raccorder le nom à quelque scandale relativement récent.

— J’ai cru comprendre que votre galerie s’était chargée de la transaction, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Picard. Nous avions exposé l’œuvre dans nos salles de New York et elle avait attiré un bon nombre d’enchères. Nous avons toutefois décidé de lui donner également sa chance à Paris – il était radieux – et votre employeur nous a donné amplement raison. Comment va Herr Virek, Estevez ? Voilà plusieurs semaines que nous ne l’avons vu…

Marly jeta un bref coup d’œil vers Paco, mais son visage sombre était lisse, parfaitement impassible.

— Señor va très bien, me semble-t-il.

— À la bonne heure, dit Picard, avec, quelque part, un peu trop d’enthousiasme. (Il se tourna vers Marly :) Un homme merveilleux. Une légende. Un grand mécène. Un grand lettré.

Marly crut entendre Paco soupirer.

— Pourriez-vous me dire, je vous prie, où votre filiale de New York a obtenu l’œuvre en question ?

Le visage de Picard se défit. Il regarda Paco, puis de nouveau Marly.

— Vous ne savez pas ? Ils ne vous l’ont pas dit ?

— Pourriez-vous me le dire, je vous prie ?

— Non, répondit Picard. Je suis désolé, mais c’est impossible. Voyez-vous, nous n’en savons rien.

Marly le dévisagea.

— Je vous demande pardon, mais j’ai du mal à comprendre comment cela peut être possible…

— Elle n’a pas lu le rapport, Picard. Dites-lui. Ça fera du bien à son intuition, de l’apprendre de votre propre bouche.

Picard regarda Paco d’un drôle d’air, puis se ressaisit.

— Certainement, dit-il. Avec plaisir…

— Pensez-vous que ce soit vrai ? demanda-t-elle à Paco comme ils regagnaient le Faubourg Saint-Honoré et le soleil estival.

La foule était envahie de touristes japonais.

— Je me suis personnellement rendu dans la Conurb, dit Paco, pour interroger toutes les personnes impliquées. Roberts n’avait laissé aucune trace de son achat, quand d’ordinaire il ne faisait en la matière pas plus de secret que n’importe quel marchand d’art.

— Et sa mort a été accidentelle ?

Il chaussa une paire de lunettes Porsche à verres miroirs.

— Aussi accidentelle que puisse être ce genre de décès, dit-il. Nous n’avons aucun moyen de savoir quand ou comment il a obtenu la pièce. Nous l’avons localisée ici même, il y a huit mois, et toutes nos tentatives pour remonter en arrière butent sur Roberts, lequel est mort depuis un an. Picard a négligé de vous dire qu’ils avaient été à deux doigts de perdre l’objet. Roberts l’avait entreposé dans sa maison de campagne, en même temps que quantité d’autres pièces que ses héritiers considéraient comme de simples curiosités. L’ensemble a bien failli être bradé en salle des ventes. Par moments, je regrette que ce n’ait pas été le cas.

— Ces autres objets, demanda-t-elle en lui emboîtant le pas, c’était quoi ?

Il sourit.

— Vous croyez peut-être que nous ne les avons pas repérés, un par un ? Nous l’avons fait. Il s’agissait – et là, il fronça les sourcils, exagérant son effort de mémoire – d’une quantité d’exemples fort quelconques d’art populaire contemporain…

— Roberts était-il connu pour s’intéresser à ce genre de chose ?

— Non, répondit-il, mais à peu près un an avant sa mort, nous savons qu’il a posé sa candidature à l’Institut de l’art brut, ici même, à Paris, et il s’est arrangé pour entrer au comité de patronage de la Collection Aeschmann à Hambourg.

Marly hocha la tête. La Collection Aeschmann se limitait aux œuvres de psychotiques.

— Nous sommes d’autre part raisonnablement certains, poursuivit Paco en lui prenant le coude pour lui faire tourner un coin et la guider dans une rue latérale, qu’il n’a fait aucune tentative pour tirer parti des ressources de l’une et l’autre institutions, à moins qu’il n’ait employé un intermédiaire, ce que nous jugeons peu probable. Señor, bien entendu, a employé plusieurs douzaines de spécialistes pour éplucher les archives de ces deux fondations. En vain…

— Dites-moi… Pourquoi Picard prétendait-il avoir vu récemment Herr Virek ? Comment est-ce possible ?

— Señor est riche. Señor apprécie toutes formes de moyens de se manifester.

Il la guida dans un vaste espace chromé, empli du scintillement des miroirs, des bouteilles et des jeux de café. Les miroirs mentaient sur la profondeur de la salle ; dans le fond, elle aperçut le reflet du trottoir, les jambes des passants, l’éclair du soleil sur un enjoliveur de roue. Paco fit un signe de tête à un type d’allure léthargique planté derrière le bar, puis il la prit par la main pour la guider parmi les écueils du dédale serré de tables rondes en plastique.

— Vous pourrez prendre d’ici la communication d’Alain, l’informa-t-il. Nous nous sommes arrangés pour rediriger l’appel depuis l’appartement de votre amie.

Il lui tira une chaise, geste machinal de courtoisie professionnelle qui la fit se demander s’il avait pu réellement avoir été garçon de café, et déposa son sac sur la table.

— Mais il verra bien que je n’y suis pas, remarqua-t-elle. Si je coupe la vidéo, ça éveillera ses soupçons.

— Mais il ne s’en apercevra pas. Nous avons généré une image numérique de votre visage ainsi que l’arrière-plan requis. Nous basculerons le tout sur son écran de visiophone.

Il sortit de son sac un élégant combiné modulaire qu’il déposa devant elle. Un écran de polycarbone fin comme du papier se déroula sans bruit de la partie supérieure du boîtier pour se rigidifier aussitôt. Elle avait un jour assisté à la naissance d’un papillon et contemplé la transformation de ses ailes durant leur séchage.

— En quoi c’est fait ? demanda-t-elle en effleurant l’écran d’un geste hésitant.

On aurait dit une mince feuille d’acier.

— Une variante des nouvelles fibres de carbone, dit-il. Un produit de chez Maas…

Le téléphone ronronna discrètement. Il le repositionna devant elle avec plus de soin, s’écarta vers le bout de la table et lui dit :

— Votre coup de téléphone. Rappelez-vous, vous êtes à la maison !

Il se pencha pour effleurer un bouton recouvert de titane.

Le visage et les épaules d’Alain emplirent le petit écran. L’image avait l’aspect terne et granuleux propre aux cabines téléphoniques.

— Bon après-midi, ma chère, dit-il.

— Salut, Alain.

— Comment ça va, Marly ? J’espère que tu as rassemblé la somme dont nous étions convenus ? (Il portait une espèce de veste, sombre, mais elle ne put distinguer de détails.) Ta copine pourrait prendre des cours d’éducation ménagère, remarqua-t-il, l’air de regarder par-dessus son épaule.

— Tu n’as jamais su faire le ménage de ta vie, observa-t-elle.

Il haussa les épaules, en souriant.

— Chacun ses talents. As-tu mon argent, Marly ?

Elle leva les yeux vers Paco qui acquiesça.

— Oui, dit-elle, bien sûr.

— C’est magnifique, Marly. Merveilleux. Nous n’avons qu’une seule petite difficulté.

Il souriait toujours.

— Et qui est ?

— Mes informateurs ont doublé leur prix. En conséquence, je dois doubler le mien.

Paco acquiesça de nouveau. Il souriait, lui aussi.

— Très bien. Je vais devoir bien entendu demander…

Il l’écœurait. Elle aurait voulu raccrocher.

— Et, bien évidemment, ils seront d’accord, lui répondit-il.

— Alors, quand est-ce qu’on se retrouve ?

— Je te rappellerai à cinq heures.

Son visage se réduisit à un unique point bleu-vert qui disparut à son tour.

— Vous avez l’air fatiguée, remarqua Paco tout en rétractant l’écran avant de ranger le visiophone dans son sac. On dirait que ça vous a donné un coup de vieux, de lui parler.

— Pas possible ?

Pour quelque raison, voici qu’elle revoyait à présent le panneau, dans la galerie Roberts, tous ces visages. Qu’on nous lise le Livre du Nom des Morts. Toutes les Marly, ainsi voyait-elle toutes les filles qu’elle avait été durant la longue saison de sa jeunesse.

LEGBA

— Eh, connard ! (Rhéa lui flanqua sans douceur une bourrade dans les côtes.) Lève ton cul.

Il émergea, en train de se battre avec l’écharpe au crochet, de se battre avec les formes à peine distinctes d’ennemis inconnus. Avec les assassins de sa mère. Il se trouvait dans une pièce inconnue, une pièce qui aurait pu se trouver n’importe où. Partout, des miroirs encadrés de plastique doré. Papier crépon écarlate sur les murs. Il avait vu des Gothiks décorer ainsi leur chambre, quand ils en avaient les moyens, mais il avait également vu leurs parents décorer les appartements d’immeubles entiers dans ce style. Rhéa lança un paquet de fringues sur le matelas de mousse, puis fourra ses mains dans les poches d’un blouson de cuir noir.

Il avait les carrés roses et noirs du cache-nez enroulés autour de la taille. Il baissa les yeux et vit le tronçon annelé du mille-pattes submergé sous une bande large comme le doigt de tissu cicatriciel rose et frais. Beauvoir avait dit que la chose accélérait la circulation. Il effleura la pointe luisante d’un doigt hésitant, la trouva tendre mais supportable. Il leva les yeux vers Rhéa.

— Et toi, tu peux te mettre ça dans le cul, dit-il, avec un geste éloquent.

Durant quelques secondes, ils se fusillèrent mutuellement du regard, de part et d’autre de son majeur dressé. Puis elle rit.

— D’accord, fit-elle, un point pour toi. Je vais te foutre la paix. Mais ramasse ces fringues et mets-les. Dans le tas, devrait bien y en avoir à ta taille. Lucas va bientôt passer te prendre et Lucas, il aime pas attendre.

— Ah ouais ? Eh bien, moi, il m’a fait l’effet d’un mec plutôt relax. (Il se mit à fouiller dans la pile de vêtements, écartant une chemise noire à motif cachemire imprimé en or passé, un modèle en satin rouge gansé de skaï blanc le long des manches, un genre de collant noir avec des plaques en une espèce de matériau translucide…) He ! fit-il, où avez-vous déniché ce genre de truc ? Je vais pas porter des merdes pareilles…

— C’est à mon petit frère, dit Rhéa. C’est de la saison dernière et t’aurais intérêt à couvrir ton petit cul blanc avant que Lucas descende ici… Hé ! lança-t-elle, c’t à moi, ça ! et elle récupéra le collant comme s’il avait eu l’intention de le lui taxer.

Il enfila la chemise noir et or et tâtonna avec les pressions en imitation de perles noires. Il trouva une paire de jeans noirs mais qui se révélèrent amples, avec un plissé élaboré, mais apparemment dépourvus de poches.

— C’est tout ce que t’as, comme futal ?

— Seigneur, dit-elle. J’ai vu les fringues que Pye a dû te découper à même la peau, mec. T’as vraiment rien d’une gravure de mode. Alors, tu t’habilles, un point c’est tout, vu ? J’ai pas envie d’avoir d’ennuis avec Lucas. Ça se pourrait qu’il se montre tout doux avec toi mais c’est uniquement parce qu’il désire un truc assez fort pour s’en donner la peine. Avec moi, ça risque pas, alors Lucas a moins de scrupules, quand il s’agit de moi.

Il se leva, gêné, à coté de la paillasse, et essaya de remonter le zip du jean.

— Y a pas de zip, fit-il en la regardant.

— Y a des boutons, quelque part dessous. Ça fait partie du style, tu piges ?

Bobby découvrit en effet les boutons. C’était un arrangement complexe et il se demanda ce qu’il adviendrait s’il lui prenait une urgente envie de pisser. Avisant les tongues en nylon noir à côté du matelas, il y glissa les pieds.

— Et Jackie, au fait ? demanda-t-il en avançant d’un pas traînant vers un emplacement d’où il pourrait s’examiner dans les miroirs au cadre doré. Lucas a-t-il des scrupules à son égard ?

Il la regarda dans la glace, vit quelque chose traverser son visage.

— Ce qui veut dire ?

— Beauvoir, il m’a parlé qu’elle était une cavale…

— Tu la boucles, dit-elle, la voix devenue basse et pressante. Beauvoir peut raconter ce qu’il veut, c’est son affaire. Mais sinon, t’as pas intérêt à parler de ça, compris ? C’est déjà bien assez moche, t’as envie de te retrouver là-bas à te faire débiter la couenne ?

Il regarda ses yeux réfléchis dans le miroir, des yeux noirs dissimulés dans l’ombre profonde du feutre mou. Ils semblaient avoir un peu plus de blanc que tout à l’heure.

— D’accord, fit-il après un silence, puis il ajouta : Merci.

Il tripota le col de la chemise, le monta, le rabattit, effectuant divers essais.

— Tu sais, dit Rhéa en inclinant la tête, quelques vêtements sur le dos, t’as déjà l’air moins nul… À part que t’as les yeux comme deux trous de pisse dans une congère…

— Lucas, dit Bobby lorsqu’ils furent dans l’ascenseur, est-ce que vous savez qui a liquidé ma vieille ?

Ce n’était pas une question qu’il envisageait de poser mais, quelque part, elle avait jailli en lui comme une bouffée de gaz de marais.

Lucas le regarda d’un air affable, long visage lisse et noir. Son costume sombre, superbement coupé, donnait l’impression d’avoir été fraîchement repassé. Il portait une canne épaisse en bois huilé et poli, au grain tout en volutes noires et rouges, surmonté d’un gros pommeau de laiton poli. Longues comme le doigt, des cannelures de laiton descendaient du pommeau, incrustées à la perfection dans le bois de la tige.

— Non, on n’en sait rien. (Ses lèvres épaisses dessinaient un trait droit, parfaitement sérieux.) Et c’est un truc qu’on aimerait beaucoup savoir…

Bobby se trémoussa, mal à l’aise. L’ascenseur le rendait timide. Il avait la taille d’un petit autobus et bien qu’il ne fût pas bondé, il y était le seul Blanc. Les Noirs, nota-t-il en parcourant sans cesse du regard la cabine, n’avaient pas cet air à moitié mort qu’ont les Blancs sous l’éclairage fluorescent.

À trois reprises, au cours de la descente, la cabine fit halte à un niveau pour y demeurer immobile durant près d’un quart d’heure. La première fois que la chose se produisit, Bobby jeta sur Lucas un regard interrogatif.

— Un truc avec la cage, avait dit Lucas.

— Quoi ?

— Une autre cabine.

Les ascenseurs étaient logés au cœur de l’arcologie, leurs cages regroupées avec les canalisations d’eau, les descentes d’eaux usées, les énormes câbles électriques et des tuyauteries calorifugées que Bobby supposa faire partie de l’installation géothermique décrite par Beauvoir. On pouvait voir l’ensemble chaque fois que s’ouvraient les portes ; tout était exposé, brut, comme si les constructeurs avaient désiré voir précisément comment tout fonctionnait et où menait chaque conduite. Et toutes les surfaces visibles, sans exception, étaient recouvertes d’un réseau enchevêtré de graffiti, tellement denses et superposés qu’il était presque impossible d’y relever le moindre message, la moindre esquisse de symbole.

— T’étais jamais encore monté ici, hein, Bobby ? demanda Lucas comme les portes se refermaient à nouveau et que reprenait leur descente. (Bobby fit non de la tête.) Pas de veine, dit Lucas. Compréhensible, sans doute, mais vraiment dommage. Deux-par-Jour me dit que t’étais pas trop chaud pour rester à Barrytown. C’est vrai, ça ?

— Un peu, oui, agréa Bobby.

— Je suppose que ça aussi, c’est compréhensible. Tu m’as l’air d’un jeune homme plein d’imagination et d’initiative. T’es pas d’accord ?

Lucas fit tourner dans sa paume rose le pommeau de laiton poli de sa canne, en fixant Bobby avec insistance.

— Je suppose que oui. Je ne peux pas tenir en place. Ces derniers temps, je me suis mis à remarquer à quel point, eh bien, il ne se produit jamais rien, vous voyez ? Je veux dire, il y a bien des choses qui se produisent, mais c’est toujours pareil, encore et encore, comme un programme qui repasse, chaque été semblable à l’été d’avant…

Il laissa sa voix s’éteindre, incertain de la réaction de Lucas.

— Oui, dit Lucas, je connais cette sensation. Ça peut être un peu plus justifié à Barrytown qu’à certains autres endroits mais tu peux éprouver la même chose aussi aisément à New York ou Tokyo.

Ça se peut pas, songea Bobby, c’est pas possible, mais il acquiesça néanmoins, gardant l’avertissement de Rhéa dans un coin de la tête. Lucas n’était pas plus menaçant que Beauvoir, mais sa carrure seule était un avertissement. Et Bobby travaillait sur une nouvelle théorie du maintien personnel ; il ne l’avait pas encore tout à fait mise au point mais une partie impliquait l’idée que les individus authentiquement dangereux n’avaient peut-être pas besoin d’exhiber la chose, et que la capacité à dissimuler une menace les rendait encore plus dangereux. Ceci contredisait directement la règle en vigueur autour de la Mégabase de loisirs, où les gosses qui n’avaient pas la moindre dégaine avaient le plus grand mal à mettre en avant leur rage nickelée. Ce qui sans doute valait mieux pour eux, du moins en termes d’action locale. Mais Lucas n’avait clairement rien à branler de l’action locale.

— Je vois bien ton air dubitatif, observa Lucas. Eh bien, tu le découvriras sans doute par toi-même bien assez tôt ; mais pas pour le moment. Vu le pli que va prendre ton existence, les choses devraient continuer de t’apparaître toutes neuves et pleines de surprises, pendant un bout de temps.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit en tressautant et Lucas avança, poussant Bobby devant lui comme un gosse. Ils posèrent pied dans un hall carrelé qui semblait s’étendre à l’infini, derrière des kiosques et des stands drapés de tissu, avec des gens accroupis à côté de couvertures sur lesquelles s’étalaient des objets.

— Mais on ne traîne pas, dit Lucas en donnant du plat de sa grosse main une petite bourrade à Bobby chaque fois qu’il s’arrêtait devant une pile de logiciels en vrac. T’es parti pour faire ton entrée dans la Conurb, chef, et tu vas le faire d’une manière qui sied à un comte.

— Comment ça ?

— En limousine.

La voiture de Lucas était un surprenant véhicule à l’interminable carrosserie noire pailletée or, avec baguettes en laiton poli comme un miroir, hérissé de toute une collection de gadgets baroques sur l’intérêt desquels Bobby ne put faire que des suppositions. L’un des objets était une antenne parabolique, sauf qu’elle ressemblait plutôt à des roues de calendrier aztèque, et puis il se retrouva à l’intérieur, Lucas laissant la lourde porte se refermer sur eux en douceur. Les vitres teintées étaient si sombres que dehors la nuit semblait être tombée, une nuit agitée où les foules de la Zupe auraient vaqué à leurs occupations diurnes. L’intérieur du véhicule n’était qu’un unique et vaste compartiment tapissé d’une moquette de couleur vive et couvert de coussins de cuir pâle, même s’il ne semblait pas spécialement y avoir de sièges. Ni de volant non plus ; le tableau de bord était un panneau de cuir capitonné, que n’interrompait pas le moindre cadran. Bobby regarda Lucas qui était en train de desserrer sa cravate noire.

— Comment vous faites pour conduire ?

— Assieds-toi quelque part. On la conduit comme ça : Ahmed, trimbale-nous à New York, le centre est.

La voiture s’écarta en douceur du trottoir tandis que Bobby tombait à genoux sur une pile de coussins moelleux.

— Le déjeuner sera servi dans trente minutes, monsieur, à moins que vous ne préfériez grignoter quelque chose plus tôt, dit la voix.

Elle était douce, mélodieuse et semblait venir de nulle part en particulier. Lucas rit :

— Savaient vraiment bien travailler, à Damas.

— Où ça ?

— Damas, dit Lucas en déboutonnant sa veste pour s’installer dans un coin garni de coussins pâles. C’est une Rolls. Un vieux modèle. Ces Arabes construisaient de la bonne bagnole, quand ils avaient le fric.

— Lucas, dit Bobby, la bouche à moitié pleine de poulet grillé froid, comment ça se fait qu’il nous faille une heure et demie pour nous rendre à New York ? On ne se traîne pourtant pas spécialement…

— Parce que, dit Lucas, en s’interrompant pour boire encore une gorgée de vin blanc frappé, c’est le temps qu’il lui faut. Ahmed dispose de toutes les options d’usine, y compris un système de contre-surveillance de tout premier ordre. Sur la route, tout en roulant, Ahmed procure un remarquable degré d’intimité, plus que je ne suis en temps ordinaire prêt à payer pour l’obtenir à New York. Ahmed, as-tu l’impression que quelqu’un essaierait de nous filer, de nous écouter ?

— Non, monsieur, dit la voix. Il y a huit minutes, notre plaque d’identification a été balayée aux infrarouges par un hélicoptère de la Tactique. Le numéro de l’hélicoptère était MH-tiret-3-tiret-848, piloté par le caporal Roberto…

— Ça va, ça va, dit Lucas. Parfait. Laisse tomber. Tu vois ? Ahmed en sait plus sur ces Tactiques qu’eux sur nous.

Il s’essuya les mains avec une épaisse serviette de toile blanche puis sortit de sa pochette de veste un cure-dents en or.

— Lucas, dit Bobby, tandis que celui-ci nettoyait délicatement les interstices entre ses grosses dents carrées, qu’adviendrait-il si, mettons, je vous demandais de me conduire à Times Square et de m’y déposer ?

— Ah, dit Lucas, en ôtant le cure-dents, l’arpent le plus chaud de la cité. Pour quoi faire, Bobby, un problème de drogue ?

— Eh bien non, mais je me posais la question.

— Quelle question ? Tu veux aller à Times Square ?

— Non, c’est simplement le premier endroit auquel j’ai songé. Ce que je voulais dire, je suppose, c’est si vous me laisseriez partir.

— Non, dit Lucas, pour ne pas trop insister. Mais tu ne dois pas te considérer comme un prisonnier. Plutôt comme un hôte. Un hôte estimé.

Bobby sourit tristement.

— Oh ! D’accord. On pourrait appeler ça de la détention préventive, je suppose.

— Exact, dit Lucas, remettant en circuit le cure-dents en or. Et tant que nous sommes ici, bien protégés par ce brave Ahmed, c’est le moment d’avoir une petite discussion tous les deux. Le frère Beauvoir t’a déjà parlé un peu de nous, je crois. Qu’est-ce que tu en penses, toi, Bobby, de ce qu’il t’a raconté ?

— Eh bien, dit Bobby, c’est vraiment intéressant mais je ne suis pas sûr de bien comprendre.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

— Eh bien, je ne comprends rien à cette histoire de vaudou…

Lucas haussa un sourcil.

— Je veux dire, c’est votre affaire, ce que vous voulez gober, enfin croire, je veux dire, d’accord ? Mais enfin, à un moment Beauvoir cause affaires, techno de la rue, comme je n’avais jamais entendu jusque-là, et juste après, voilà qu’il parle de mambos, de spectres, de serpents et de… et de…

— Et quoi ?

— De chevaux, dit Bobby, la gorge nouée.

— Bobby, sais-tu ce qu’est une métaphore ?

— Un composant ? Comme un transistor ?

— Non. Bon, laisse tomber la métaphore. Quand Beauvoir ou moi te parlons de loa et de leurs cavales, comme nous qualifions les rares élus que les loa choisissent de chevaucher, tu devrais faire comme si nous parlions deux langages à la fois. L’un, tu le comprends déjà. C’est la langue de la techno de la rue, comme tu l’appelles. Il se peut qu’on emploie des termes différents mais c’est du langage technique. Peut-être qu’on appellera Ougou Feray quelque chose que tu vas appeler un brise-glace, tu comprends ? Mais au même moment, avec les mêmes mots, nous parlons d’autres choses, celles-là que tu ne comprends pas. Tu n’as pas besoin.

Il jeta son cure-dents.

Bobby prit une profonde inspiration.

— Beauvoir disait que Jackie était la monture d’un serpent, un serpent appelé Danbala. Vous pouvez me traduire ça en techno de la rue ?

— Certainement. Pense à Jackie comme à une console, Bobby, une console de cyberspace, une très mignonne avec de jolies chevilles… (Lucas sourit ; Bobby rougit.) Pense à Danbala, que certains appellent un serpent, comme à un programme. Disons, un brise-glace. Danbala s’enfiche dans la console de Jackie, Jackie coupe la glace. C’est tout.

— D’accord, dit Bobby, qui commençait à piger, alors c’est quoi, la matrice ? Si elle est une console et Danbala un programme, le cyberspace, c’est quoi ?

— Le monde, dit Lucas.

— Mieux vaut continuer à pied, à partir d’ici, dit Lucas. (La Rolls s’arrêta dans un silence soyeux et Lucas se leva en reboutonnant sa veste de costume.) Ahmed attire trop l’attention.

Il récupéra sa canne, et la porte se déverrouilla avec un doux chuintement.

Bobby descendit derrière lui, envahi par l’indubitable signature olfactive caractéristique de la Conurb, un puissant amalgame d’exhalaisons de métro rance, de vieille suie, de la fragrance carcinogène du plastique frais, le tout pimenté de la pointe carbonée des combustibles fossiles illicites. Loin au-dessus, dans le reflet des lampes à arc, l’un des dômes Fuller inachevés obscurcissait les deux tiers du ciel vespéral rose saumon, sa lisière déchiquetée comme un nid d’abeilles gris brisé. Le patchwork de dômes de la Conurb tendait à générer, au hasard, des microclimats ; il y avait des zones, de quelques pâtés de maisons, où un fin crachin de condensation tombait en permanence des géodes tachées de suie, et des sections de dômes célèbres pour leurs décharges d’électricité statique, variante typiquement urbaine des éclairs d’orage. Il soufflait un vent violent dans la rue où Bobby suivait Lucas, une brise chaude et grumeleuse, sans doute en rapport avec les gradients de pression dans le réseau métropolitain qui parcourait tout.

— Rappelle-toi ce que je t’ai dit, dit Lucas, les yeux plissés pour se protéger de la poussière. L’homme est bien plus que ce qu’il paraît. Mais même s’il n’était rien de plus que ce qu’il paraît, tu lui devrais néanmoins un certain respect. Toi qui veux devenir un pirate, tu es sur le point de rencontrer quelqu’un qui fait autorité dans le domaine.

— Ouais, d’accord. (Il sauta pour éviter l’accordéon gris d’un listage d’imprimante qui tentait de s’enrouler autour de sa cheville.) Alors, c’est à lui que Beauvoir et vous, vous avez acheté le…

— Ah non ! Rappelle-toi ce que je t’ai dit. Tu causes comme ça en pleine rue, tu pourrais aussi bien écrire tes paroles au tableau…

Bobby grimaça puis acquiesça. Merde. Il n’arrêtait pas de se planter. Voilà qu’il se trouvait avec un méga-opérateur, enfoncé jusqu’au cou dans un plan dingue, et il continuait de se comporter comme un wilson. Opérateur. C’était le terme pour qualifier Lucas, et Beauvoir aussi, et tout ce discours vaudou n’était qu’une espèce de jeu fait sur le dos des gens de l’extérieur, décida-t-il. Dans la Rolls, Lucas s’était lancé dans une espèce de long numéro bizarre sur Legba, à l’en croire, le loa de la communication, « le maître des routes et des chemins », tout cela pour dire que l’homme à qui il allait présenter Bobby était un favori de Legba. Lorsque Bobby lui avait demandé si l’homme était un autre oungan, Lucas avait répondu non ; il avait ajouté que l’homme avait marché au côté de Legba toute sa vie, tellement près qu’il était devenu incapable de savoir si le loa était bel et bien là, ou s’il n’était qu’une partie de lui-même, son ombre. Et c’était cet homme, avait dit Lucas, qui leur avait vendu le logiciel que Deux-par-Jour avait loué à Bobby…

Lucas tourna à un coin et s’arrêta, Bobby sur les talons. Ils se trouvaient devant un immeuble en meulière noircie dont les fenêtres avaient été obturées, des décennies plus tôt, avec des plaques de tôle ondulée. Une partie du rez-de-chaussée avait jadis été occupée par un magasin quelconque, aux vitrines brisées opacifiées de crasse. La porte, entre leurs glaces aveugles, avait été renforcée à l’aide des mêmes plaques de tôle qui obturaient les ouvertures des étages supérieurs, et Bobby crut discerner un vague signe derrière la vitrine de gauche, les italiques d’une enseigne au néon abandonnée, pendant en diagonale dans la pénombre. Lucas resta planté là, face à la porte, le visage inexpressif, le bout de la canne fermement planté devant lui sur le trottoir, et ses mains larges posées l’une sur l’autre au-dessus du pommeau de laiton.

— Première chose que tu dois apprendre, dit-il sur le ton d’un homme qui récite un problème, c’est qu’il faut toujours patienter…

Bobby crut percevoir un raclement derrière la porte, puis un cliquetis comme celui de chaînes.

— Étrange, dit Lucas, presque comme si on nous attendait.

La porte s’entrouvrit de dix centimètres sur ses gonds bien huilés puis sembla accrochée par quelque chose. Un œil les considéra, sans ciller, suspendu là dans cette fissure de crasse et d’ombre, et au début, Bobby crut qu’il s’agissait de l’œil de quelque grand animal, avec son iris à l’étrange tonalité de jaune brunâtre et les blancs, mouchetés et injectés de rouge, la paupière inférieure béante, plus rouge encore, au-dessous.

— Le Houdou, dit le visage invisible auquel appartenait l’œil, puis : Le Houdou, et un p’tit tas de merde. Seigneur… (Il y eut un effroyable gargouillis, comme quelque antique catarrhe remontant de tréfonds cachés, puis l’homme cracha.) Eh bien, remue-toi, Lucas. (Il y eut un nouveau crissement et la porte s’ouvrit vers l’intérieur, sur les ténèbres.) Je suis un homme occupé…

Cette dernière remarque fut proférée un mètre plus loin, comme si le propriétaire de l’œil s’éloignait en trottinant de la lumière introduite par la porte ouverte.

Lucas franchit le seuil, Bobby sur les talons ; ce dernier sentit la porte pivoter en douceur pour se clore derrière lui. L’obscurité soudaine lui hérissa les poils sur les avant-bras. Elle lui semblait vivante, cette obscurité, encombrée, dense, et quelque part, intelligente.

Puis une étincelle craqua et une sorte de lampe à acétylène siffla en crachotant lorsque s’alluma le gaz. Bobby ne put qu’entrevoir le visage derrière la lanterne, un visage où l’œil jaune injecté de sang attendait avec son homologue, au milieu de ce que Bobby aurait fort volontiers préféré croire être un masque quelconque.

— Je ne suppose pas que tu nous attendais, non, le Finnois ? demanda Lucas.

— Si tu veux tout savoir, dit le visage en révélant de grosses dents jaunes et plates, je m’apprêtais à sortir trouver quelque chose à manger.

À Bobby, il donnait l’impression de pouvoir survivre en rongeant des tapis pourris, ou en fouissant patiemment la pulpe de bois brunie des vieux bouquins gonflés d’humidité qui s’empilaient jusqu’à hauteur d’épaule de part et d’autre du tunnel où ils se trouvaient.

— Qui est le petit merdeux, Lucas ?

— Tu sais, Finn, que Beauvoir et moi éprouvons certaines difficultés avec un truc que nous t’avions acheté en toute bonne foi.

Lucas tendit sa canne pour tâter délicatement le dangereux surplomb de brochures effritées.

— Tu l’as encore, maintenant ? (Le Finnois pinça ses lèvres minces, mimant un rictus soucieux.) Me bousille pas ces tirages de tête, Lucas. Tu les fous par terre, tu les paies.

Lucas retira sa canne. Sa virole polie jeta un éclair à la lueur de la lanterne.

— Alors, comme ça, reprit le Finnois, on a des problèmes. Marrant, Lucas, un truc bigrement marrant. (Il avait les joues grisâtres, marquées de profondes rides diagonales.) En bien, j’ai quelques problèmes, moi aussi, trois exactement. Je ne les avais pas ce matin. Je suppose que c’est ainsi que va la vie, des fois. (Il posa la lanterne sifflante sur un classeur en acier bosselé et pêcha une cigarette sans filtre tordue de la poche latérale de ce qui avait dû jadis être une veste en tweed.) Mes trois problèmes, ils sont en haut. Peut-être que t’auras envie d’y jeter un œil…

Il craqua une allumette en bois contre la base de la lanterne et alluma sa cigarette. L’odeur âcre du tabac brun cubain emplit l’air entre eux.

— Tu sais, dit le Finnois en enjambant le premier des corps, ça fait un bout de temps que je suis ici. Tout le monde me connaît. On sait que je suis ici. T’achètes au Finnois, tu sais à qui t’achètes. Et je garantis mes produits, chaque fois…

Bobby fixait le visage tourné vers le haut du cadavre, fixait les yeux devenus ternes. Il y avait quelque chose d’anormal dans la forme du torse, d’anormal dans sa manière d’être étendu là, en habits noirs. Des traits japonais, inexpressifs, des yeux morts…

— Et tout ce temps-là, continuait le Finnois, tu sais combien il y a eu de gens assez abrutis pour essayer d’entrer ici et m’éliminer ? Zéro ! Pas un, pas un avant ce matin, et voilà que ça m’en fait déjà trois, bordel. Enfin – il jeta sur Bobby un regard hostile –, sans compter ce drôle de petit tas de merde, je suppose, mais…

Il haussa les épaules.

— Il a l’air plutôt tordu, remarqua Bobby qui lorgnait toujours le premier cadavre.

— C’est parce que c’est tout de la pâtée pour chiens, à l’intérieur, répondit le Finnois, l’air mauvais. Tout réduit en purée.

— Le Finnois collectionne les armes exotiques, expliqua Lucas en caressant du bout de la canne le poignet du second corps. Tu les as déjà scannés pour détecter des implants, le Finnois ?

— Ouais. Boulot chiant. L’a fallu les descendre dans la salle du fond. Rien, en dehors du tout-venant. C’était qu’une bande de tueurs. (Il clappa de la langue bruyamment.) Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me tuer ?

— Peut-être que tu leur auras vendu un produit très coûteux et qu’a pas voulu marcher, hasarda Lucas.

— J’espère que t’es pas en train de me dire que c’est toi qui les as envoyés, Lucas, dit le Finnois d’un ton égal, à moins que t’aies envie de me voir refaire le coup de la pâtée pour chiens…

— Ai-je dit que tu nous as vendu quelque chose qui ne marchait pas ?

— « Éprouvé des difficultés », t’as dit. Et qu’est-ce que vous m’avez acheté d’autre ces derniers temps, les mecs ?

— Désolé, le Finnois, mais ils ne sont pas de chez nous. Et tu le sais bien, toi aussi.

— Ouais, je suppose. Alors, qu’est-ce que tu viens foutre ici, Lucas ? Tu sais très bien que ce que tu m’as acheté n’était pas couvert par la garantie habituelle…

— Tu sais, dit le Finnois après avoir écouté le récit par Bobby de sa passe avortée en cyberspace, y a vraiment un truc plus que bizarre, là-bas. (Il hocha lentement sa tête étroite, étrangement allongée.) C’était pas comme ça, dans le temps. (Il regarda Lucas.) Vous le savez, vous autres, pas vrai ?

Ils étaient assis autour d’une table blanche carrée dans une pièce blanche au rez-de-chaussée, derrière le bric-à-brac du magasin en façade. Le sol était en carrelage d’hôpital éraflé, à motifs antidérapants, et les murs formés de larges dalles de plastique blanc cassé qui dissimulaient des couches denses de circuits anti-écoute. Comparée à la vitrine, la salle blanche semblait d’une propreté chirurgicale. Plusieurs trépieds en alliage léger, hérissés de capteurs et de matériel d’examen, étaient disposés autour de la table, telles des sculptures abstraites.

— Savoir quoi ? demanda Bobby.

À chaque nouveau récit de son aventure, il se sentait moins l’air d’un wilson. Important. Il se sentait important.

— Pas toi, tête de nœud, dit le Finnois, l’air las. Lui. Môssieu le grand Houdou. Lui il sait. Il sait que ce n’est plus pareil… Que ça ne l’est plus depuis un bout de temps. J’ai toujours été dans la partie. Une éternité. Avant la guerre, avant qu’il y ait eu la moindre matrice, ou en tout cas, avant que les gens se soient aperçus qu’il y en avait une. (Il regardait Bobby, à présent.) J’ai une paire de bottes qu’est plus vieille que toi, alors qu’est-ce que tu pourrais bien m’apprendre, bordel ? Il y a des cow-boys depuis qu’il y a des ordinateurs. Ils ont construit les premiers pour craquer la glace des Allemands, pas vrai ? Des briseurs de code. On peut même dire que la glace a précédé les ordinateurs, si tu veux voir tes choses sous cet angle. (Il alluma sa quinzième cigarette de la soirée et la fumée se mit à envahir la salle blanche.) Lucas sait, ouais. Ces sept ou huit dernières années, y s’est passé des trucs marrants, là-dessus, sur le circuit des cow-boys de console. Les nouveaux opérateurs, ils passent des arrangements avec des trucs, pas vrai, Lucas ? Ouais, un peu, que je suis au courant ; ils ont toujours besoin de matos et de logos, et ils ont toujours besoin d’être plus rapides que des serpents sur la glace, mais tous, tous ceux qui savent vraiment comment trancher dedans, eh bien ils ont des alliés, pas vrai, ça, Lucas ?

Lucas sortit de sa poche le cure-dents et entreprit de se nettoyer une molaire du fond, le visage sombre et sérieux.

— Trônes et dominions, fit le Finnois, cryptique. Ouais, y a des choses, là-bas. Des spectres, des voix. Pourquoi pas ? Les océans avaient bien des sirènes, toutes ces conneries, et nous on a eu une mer de silicium, vous voyez ? Bien sûr, c’est jamais qu’une hallucination sur mesure qu’on s’est tous payée d’un commun accord, le cyberspace, mais ceux qui s’y branchent savent foutre bien que c’est un univers entier. Et chaque année, il devient de plus en plus encombré, il ressemble de plus en plus à…

— Pour nous, coupa Lucas, le monde a toujours fonctionné ainsi.

— Ouais, dit le Finnois, alors les mecs comme vous, vous pouvez vous brancher dessus direct, et raconter aux gens que les trucs avec lesquels vous trafiquez sont pareils à vos bons vieux dieux de la brousse…

— Les Cavaliers divins…

— Bien sûr. Peut-être même que vous y croyez. Mais je suis assez vieux pour me rappeler que ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a dix ans, tu te serais pointé au Gentleman Loser et tu aurais essayé de raconter à tous les pontes du clavier que tu causais avec des spectres dans la matrice, tout le monde t’aurait pris pour un cinglé.

— Un wilson, intervint Bobby, qui se sentait abandonné et plus du tout aussi important.

Le Finnois le regarda, l’air interdit :

— Un quoi ?

— Un wilson. Un nullard. C’est du jargon de piquassette, je suppose… (T’as remis ça. Merde.)

Le Finnois le considéra avec un drôle de regard.

— Bon Dieu, alors, c’est votre mot pour ça, hein ? Seigneur, mais je connais ce type…

— Qui ?

— Bodine Wilson. Le premier mec que je connaisse à avoir fini en figure de style.

— Il était stupide ? demanda Bobby pour aussitôt le regretter.

— Stupide ? Merde, non, il était malin comme un singe. (Le Finnois écrasa sa cigarette dans un cendrier Campari en céramique fêlée.) Rien qu’un vrai fouteur de merde, c’est tout. Il avait bossé avec Dixie le Trait-Plat, à l’époque…

Les yeux jaunes injectés de sang étaient devenus lointains.

— Le Finnois, dit Lucas, où as-tu dégotté le brise-glace que tu nous as vendu ?

Le Finnois le considéra d’un air sombre.

— Quarante ans de métier, Lucas. Tu sais combien de fois on m’a posé cette question ? Tu sais combien de fois je serais mort si j’y avais répondu ?

Lucas acquiesça.

— Je comprends ton point de vue. Mais je vais t’exposer le mien. (Il brandit vers le Finnois son cure-dents, telle une dague miniature.) Ta vraie raison de vouloir rester planté ici à nous raconter des vannes, c’est que tu crois que les trois macchabées, là-haut, ont quelque chose à voir avec le brise-glace que tu nous as vendu. Et t’as juste tiqué quand Bobby t’a raconté qu’on avait fait sauter l’immeuble de sa mère, pas vrai ?

Le Finnois montra les dents.

— Peut-être.

— Quelqu’un t’a mis sur sa liste, le Finnois. Ces trois ninjas refroidis, là-haut, ont coûté à quelqu’un un paquet de fric. Quand il ne les verra pas revenir, ce quelqu’un sera encore plus déterminé, le Finnois.

Les yeux jaunes bordés de rouge se plissèrent.

— Ils étaient tous armés jusqu’aux dents, observa le Finnois, prêts à frapper, mais l’un d’eux avait en plus quelques autres trucs. Des trucs pour poser des questions. (Ses doigts tachés de nicotine, de la couleur des ailes de cafard, se levèrent pour masser sa lèvre supérieure. Il ajouta :) Je le tiens de Wigan Ludgate, le Wig.

— Jamais entendu parler de lui, dit Lucas.

— Un sacré petit salaud, dit le Finnois. Un ancien pirate.

— Il se trouve, commença le Finnois – et pour Bobby, c’était infiniment passionnant, mieux même que d’écouter Beauvoir et Lucas –, que Wigan Ludgate avait eu cinq années de ponte du clavier, ce qui fait une durée décente pour un cow-boy de cyberspace. Au bout de cinq ans, un pirate aura tendance à être soit riche soit cramé, à moins qu’il ne finance une écurie de jeunes loups tout en se cantonnant strictement à l’aspect gestion. Au beau temps de sa jeunesse et de sa gloire, le Wig avait débarqué en coup de vent d’une passe à rallonge à travers les secteurs relativement peu occupés de la matrice qui représentaient ces zones géographiques autrefois connues comme le tiers monde.

Le silicium est inusable ; les micropuces étaient effectivement immortelles. Le Wig releva le fait. Comme tous les enfants de son âge, toutefois, il savait que le silicium devenait obsolescent, ce qui était pire que de s’user ; ce fait était une constante sordide, et acceptée, pour le Wig, au même titre que la mort ou les impôts, et à vrai dire, il était en général plus préoccupé par l’idée que son matos se démode que par la mort (il avait vingt-deux ans) ou les impôts (il n’était pas enregistré, même s’il payait à une laverie automatique de Singapour un pourcentage annuel qui était en gros l’équivalent de l’impôt qu’il aurait été tenu de régler, eut-il déclaré son revenu). Le Wig se dit que tout ce silicium dépassé devait bien aller quelque part. Où il allait, apprit-il, c’était dans un certain nombre d’endroits très pauvres qui se débattaient autour de bases industrielles naissantes. Des nations tellement arriérées que le concept même de nation y était encore pris au sérieux. Le Wig se cliqua dans deux ou trois trous perdus d’Afrique et s’y retrouva comme un requin nageant dans une piscine remplie de caviar. Non qu’aucun de ces minuscules œufs parfumés eussent individuellement une grande valeur, mais il suffisait d’ouvrir le bec pour ramasser, et l’opération était facile, nourrissante et fructueuse. Le Wig ratissa les Africains pendant une semaine, causant incidemment l’effondrement de trois gouvernements et provoquant d’indicibles souffrances humaines. À la fin de sa semaine, gros de la crème de plusieurs millions de ridiculement dérisoires comptes en banques, il se retira. Et tandis qu’il s’en allait, les sauterelles débarquaient ; d’autres que lui avaient pigé le plan africain.

Le Wig resta deux ans sur la plage de Cannes, à ingérer les plus coûteuses des drogues synthé-mode et périodiquement allumer un minuscule téléviseur Hosaka pour étudier les corps ballonnés d’Africains morts avec une attention étrange et curieusement innocente. À un certain point – personne n’aurait su dire au juste où, quand, ou pourquoi –, on se mit à remarquer que le Wig avait dépassé les limites. Plus précisément, expliqua le Finnois, le Wig s’était persuadé que Dieu vivait en cyberspace ou peut-être que le cyberspace était bel et bien Dieu, ou quelque manifestation nouvelle de celui-ci. Les incursions du Wig dans la théologie tendaient à être marquées par de brusques changements de paradigmes, de véritables sursauts de foi. Le Finnois avait une vague idée du plan dans lequel était embarqué le Wig, ces derniers temps ; peu après sa conversion à cette nouvelle et singulière foi, Wigan Ludgate était retourné à la Conurb pour s’embarquer dans un voyage épique, quoique légèrement aléatoire, de découverte cybernétique. En tant qu’ancien fondu du clavier, il savait ou aller pêcher ce qu’il y avait de mieux dans ce que le Finnois appelait le matos et le logos. Le Finnois fournit au Wig tout ce qu’il avait dans les deux domaines, car le Wig était encore un homme riche. Le Wig expliqua au Finnois que sa technique d’exploration mystique impliquait de projeter sa conscience dans des secteurs vides, non structurés, de la matrice et d’y attendre. Au crédit de l’individu, nota le Finnois, il ne prétendit jamais avoir rencontré Dieu, même s’il maintenait bel et bien avoir, à plusieurs reprises, décelé Sa présence en train d’escalader la grille du réseau. Le moment venu, le Wig se trouva bien sûr à court d’argent. Sa quête spirituelle lui ayant aliéné les quelques relations d’affaires datant d’avant son expédition d’Afrique, il sombra sans laisser de traces.

— Mais voilà qu’un jour il refait surface, dit le Finnois, cinglé comme un rat d’égout. C’était plutôt le petit déconneur pâlichon, mais là, il avait fait très fort : costume africain, les colliers, les os et tout le tremblement.

Bobby abandonna le récit du Finnois assez longtemps pour se demander comment, avec son allure, on pouvait traiter quelqu’un de petit déconneur pâlichon, puis il jeta un œil vers Lucas dont le visage était parfaitement sinistre. Alors Bobby se rendit compte que Lucas pouvait bien prendre toute cette histoire d’Afrique très personnellement, plus ou moins. Le Finnois n’en poursuivit pas moins son récit.

— Il avait quantité de trucs qu’il désirait vendre. Des consoles, des périphériques, des logiciels. L’ensemble, vieux d’un an ou deux, mais c’était du matériel de pointe. Je lui ai donc fait une proposition. Je remarquai alors qu’il avait une broche crânienne et qu’il avait cette écharde de microgiciel branchée derrière l’oreille. C’est quoi, ce programme ? L’est vide, qu’il me répond. Il est assis devant moi, là où t’es, mon gars, et il me dit : il est vide mais c’est la voix de Dieu et je vis éternellement dans Son bourdonnement blanc, enfin une connerie dans ce genre. Alors je me dis, bon Dieu, ce coup-ci, le Wig est parti pour de bon, même qu’il recompte l’argent que je lui ai filé pour la cinquième fois au moins. Wig, je lui dis, le temps c’est de l’argent mais tu peux me dire ce que tu comptes faire à présent ? Parce que j’étais curieux. Le mec, je le connaissais depuis des années, relation d’affaires. Finnois, qu’il me dit, faut que je grimpe ce puits à gravité, Dieu est là-haut. Je veux dire, qu’il ajoute, Il est partout mais il y a trop de parasites ici-bas, ça obscurcit Ses traits. D’accord, je lui réponds, t’as gagné. Alors, je lui montre la porte, et voilà. Jamais revu le mec.

Bobby cligna des yeux, attendit, se tortilla un peu sur l’assise dure du siège pliant.

— Sauf qu’un an plus tard, un gars débarque ici, un réparateur en orbite haute descendu du puits en permission ; le type avait quelques bons programmes à vendre. Pas super, mais intéressants. Il dit venir de la part du Wig. Bon, peut-être que le Wig est cinglé et depuis longtemps hors jeu mais il est toujours capable de flairer la bonne camelote. Alors, j’achète. Tout ça remonte peut-être à dix ans, d’ac ? Et depuis, chaque année ou presque, un mec se pointe avec quelque chose. « Le Wig m’a dit que je devrais vous présenter ça. » Et d’ordinaire, j’achète. Jamais le truc spécial mais c’est du bon. Jamais le même gars, non plus.

— Et ça a toujours été cela, le Finnois, rien que du logiciel ? demanda Lucas.

— Ouais, essentiellement, excepté ces espèces de drôles de sculptures. J’avais oublié ça, tiens. J’ai cru que le Wig les avait fabriquées. La première fois qu’un type est arrivé avec un de ces machins, j’ai acheté son matos puis lui ai demandé ce qu’il comptait faire de ce genre de bordel. Le Wig a dit que ça pourrait vous intéresser, me répond le mec. Dis-lui qu’il est cinglé, que je lui renvoie. Le mec rigole. Eh bien, gardez-le, qu’il ajoute ; je vais pas me le retrimbaler là-haut. Je veux dire, c’était presque de la taille d’une console, ce machin, tout un tas de bric-à-brac merdique collé dans une boîte… Là-dessus, je le flanque derrière cette caisse à Coca, pleine de ferraille, et j’oublie le tout, sauf que le vieux Smith – c’tait un collègue à moi, à l’époque, il trafiquait surtout dans l’art et les pièces de collection – le vieux Smith voit le bidule et veut l’avoir. Alors on se passe un marché d’enfer. T’as de nouveaux trucs dans le genre, le Finnois, qu’il me dit, tu les prends. Dans les quartiers chic, y a des allumés qui craquent pour ce genre de connerie. Alors, la fois d’après qu’un gars a débarqué de la part de Wig, je lui ai aussi acheté la sculpture et je l’ai fourguée à Smith. Mais ça ne représentait jamais beaucoup de fric… (Le Finnois haussa les épaules.) Pas jusqu’au mois dernier, en tout cas. Un type a débarqué avec ce que t’as acheté. De la part de Wig. Écoutez, il me dit, c’est un biogiciel et un briseur. Wig dit que ça vaut un paquet. Je le vérifie et tout paraissait normal. J’ai pensé que ça pouvait être intéressant, tu vois ? Ton partenaire Beauvoir aussi était du même avis. Je l’ai acheté. Beauvoir me l’a racheté. Fin de l’histoire. (Le Finnois se sortit une cigarette, mais brisée, pliée en deux.) Merde, fit-il.

De la même poche, il tira une pochette pâle de papier à cigarettes pour en extraire une fragile feuille rose qu’il roula serrée autour de sa clope cassée, comme une éclisse. Lorsqu’il lécha la colle, Bobby aperçut l’extrémité fort pointue d’une langue gris-rose.

— Et dis-nous, le Finnois, où réside ce monsieur Wig ? demanda Lucas, les pouces sous le menton, ses longs doigts en pont devant son visage.

— Lucas, j’en ai pas le moindre début d’indice. Quelque part en orbite. Et modestement, si le genre de sommes qu’il tirait de moi voulait dire quelque chose pour lui. Tu sais, j’ai entendu dire qu’il y a des coins là-haut où t’as même pas besoin d’argent, pourvu que tu t’insères dans leur économie, alors peut-être qu’on peut y vivre avec pas grand-chose. Mais ne m’en demande pas plus, je souffre d’agoraphobie. (Il fit un sourire mauvais à Bobby qui essayait de s’ôter de l’esprit l’image de cette langue.) Tu sais, reprit-il en louchant vers Lucas, c’est à peu près à l’époque où j’ai commencé d’entendre ces drôles d’histoires qui se passeraient dans la matrice.

— Du genre ? demanda Bobby.

— T’occupe, toi, dit le Finnois, qui regardait toujours Lucas. C’était avant que vous débarquiez, les mecs, la nouvelle bande de Houdou. Je savais que ce samouraï des rues avait un boulot en cours pour un spécimen des Forces spéciales, qu’en comparaison, le Wig était tout ce qu’il y a de platement normal. Elle et l’autre cow-boy qu’ils étaient allés repêcher à Chiba, ils étaient sur un truc dans ce genre. Peut-être qu’ils l’ont trouvé. La dernière fois que je les ai vus, c’était à Istanbul{Voir : Neuromancien (N.d.T.)}. J’ai entendu dire qu’elle vivait à Londres, une fois, il y a quelques années. Qui pourrait dire ? Tout ça remonte à sept, huit ans.

Le Finnois parut soudain las, et vieux, très vieux. Il faisait à Bobby l’impression d’un gros rat momifié, animé par des ressorts et des câbles cachés. Il sortit de sa poche une montre au cadran brisé, montée sur un bracelet de cuir graisseux, et la consulta.

— Bon Dieu. Eh bien, c’est tout ce que tu tireras de moi, Lucas. J’ai des amis d’une banque d’organes qui arrivent dans vingt minutes, histoire de causer un peu affaires.

Bobby songea aux corps, au-dessus. Ils avaient attendu là-haut toute la journée.

— Hé ! dit le Finnois en lisant l’expression de son visage, les banques d’organes, c’est aussi extra pour se débarrasser des trucs. C’est moi qui les paie. D’ailleurs, ces pauvres cons d’orphelins, là-haut, il leur reste pas grand-chose question organes…

Et le Finnois éclata de rire.

— Tu dis qu’il était proche de… Legba ? Et Legba, à ce que vous dites, Beauvoir et vous, c’est celui qui m’aurait porté chance quand je suis tombé sur cette glace noire ?

Derrière la lisière en nids d’abeilles des géodes, le ciel s’éclaircissait.

— Oui, dit Lucas.

Il semblait perdu dans ses pensées.

— Mais il n’a pas l’air d’y croire des masses, à vos histoires.

— Peu importe, dit Lucas, tandis qu’apparaissait la Rolls. Il a toujours été proche de l’esprit de la chose.

LE BOIS AUX ÉCUREUILS

L’avion avait touché terre près d’un bruit d’eau courante. Turner pouvait l’entendre, tandis qu’il se retournait dans le filet anti-g, dans sa fièvre ou son sommeil : de l’eau sur la roche, l’une des plus vieilles chansons. L’avion était intelligent, aussi intelligent qu’un chien, avec le même instinct de se planquer inclus dans sa logique câblée. Il le sentit osciller sur son train d’atterrissage, quelque part dans la nuit écœurante, et se mettre à ramper, froissement et raclement des branches contre la verrière obscurcie. L’avion glissa dans l’ombre vert sombre et se tassa sur ses jambages, tandis que la structure portante gémissait et crissait en s’aplatissant, ventre collé sur le terreau et le granit, comme une raie manta s’enterre dans le sable. Le revêtement de polycarbone mimétique des ailes et du fuselage se moucheta, s’assombrit pour prendre les couleurs et les formes de la pierre tachetée et du sol forestier. Finalement, le silence retomba et le seul bruit demeura celui de l’eau dans le lit d’un torrent…

Il s’éveilla comme une machine, ouvrant les yeux, vision branchée, vide, assailli par le souvenir éclair rouge de la mort de Lynch derrière les mires de visée du Smith Wesson. L’arc de la verrière au-dessus de lui se tissait d’approximations mimétiques de feuilles et de branches. Aube pâle et bruit de l’eau qui court. Il portait encore la chemise en toile bleue d’Oakey. Elle sentait la sueur rance, et la veille il en avait arraché les manches. L’arme reposait entre ses jambes, pointée vers le manche noir du jet. Le filet anti-g était un entrelacs inerte qui lui pendait mollement autour des hanches et des épaules. Il se tortilla et aperçut la fille, visage ovale et filet brun de sang séché sous une narine. Elle était toujours HS, en sueur, les lèvres entrouvertes, comme celles d’une poupée.

— Où sommes-nous ?

— Nous sommes à quinze mètres au sud-sud-ouest des coordonnées d’atterrissage que vous avez fournies, dit l’avion. Vous étiez de nouveau inconscient. J’ai opté pour la dissimulation.

Il se passa la main sur la nuque pour retirer de sa broche la prise d’interface, rompant la liaison avec l’appareil. Il parcourut d’un regard morne l’intérieur du poste de pilotage jusqu’à ce qu’il ait trouvé la commande manuelle d’ouverture de la verrière. Elle s’éleva en soupirant sur ses vérins, le treillis de feuillage en polycarbone se modifiant à mesure. Il passa la jambe par-dessus l’ouverture, baissa les yeux pour contempler sa main posée contre le fuselage au bord de la cabine. Le polycarbone reproduisait les tons gris d’un rocher proche ; tandis qu’il regardait, le revêtement se mit à peindre une tache, de la taille de sa main et de la couleur de sa paume. Il passa l’autre jambe à l’extérieur, abandonnant le pistolet sur le siège, et se laissa glisser à terre, dans l’herbe haute et douce. Puis il se rendormit, le front collé contre l’herbe, et rêva d’eaux vives.

Lorsqu’il s’éveilla, il rampait à quatre pattes, à travers des branches alourdies de rosée. Finalement, il atteignit une clairière et bascula en avant, boulant les bras étendus comme s’il avait voulu se rendre. Loin au-dessus de lui, quelque chose de petit et de gris se lança d’une branche, en saisit une autre, y oscilla, suspendu, un instant, puis s’enfuit hors de sa vue.

Gisant immobile, il entendit une voix lui parler, à des années de distance. Reste allongé, c’est tout, détends-toi, et bientôt, ils t’auront oublié, oublié dans le gris et l’aube et la rosée. Ils sont sortis se nourrir, se nourrir et jouer, et leur cervelle ne peut retenir deux messages, du moins pas longtemps. Il restait là, allongé sur le dos, près de son frère, la Winchester à crosse de nylon en travers de la poitrine, à respirer le parfum du laiton neuf et de la graisse à fusil, l’odeur de leur feu de camp encore dans les cheveux. Et son frère avait toujours raison, au sujet des écureuils. Ils arrivaient. Oublieux du clair message de mort épelé sous eux en jean rapiécé et en acier bleui ; ils arrivaient, courant sur les branches, s’arrêtant pour humer le matin, et la .22 de Turner aboyait, un corps gris dégringolait, inerte. Les autres s’égaillaient, s’évanouissaient et Turner passait le fusil à son frère. À nouveau, ils attendaient, attendaient que les écureuils les oublient.

— Vous êtes comme moi, dit aux écureuils Turner, revenu de son rêve. (L’un d’eux s’assit soudain sur une grosse branche pour le regarder directement.) Je reviens toujours. (L’écureuil partit d’un saut.) Je revenais quand j’ai fui le Hollandais. Je revenais quand je me suis envolé pour le Mexique. Je revenais, quand j’ai tué Lynch.

Il resta un long moment allongé là, à observer les écureuils, tandis que les bois s’éveillaient et que le matin se réchauffait autour de lui. Un corbeau passa en coup de vent, piquant, freinant, les plumes étendues comme autant de doigts noirs mécaniques. Histoire de voir s’il était mort.

Turner sourit en montrant les dents au corbeau qui s’enfuit à tire-d’aile.

Pas encore.

Il rampa de nouveau sous le couvert des branches en surplomb et la retrouva, assise dans la cabine.

Elle portait un T-shirt blanc flottant, barré en diagonale du sigle de MAAS-NEOTEK. Des pastilles de sang rouge et frais maculaient en travers le devant de sa chemise. Elle saignait de nouveau du nez. Des yeux bleu vif, hébétés et désorientés, au fond d’orbites marquées d’hématomes noir-jaune, genre maquillage exotique.

Jeune, remarqua-t-il, toute jeune.

— Vous êtes la fille de Mitchell, dit-il, en allant repêcher son nom dans le dossier biogiciel. Angela.

— Angie, rectifia-t-elle machinalement. Qui êtes-vous ? Je saigne.

Elle brandissait l’œillet sanglant d’un kleenex imbibé.

— Turner. J’attendais votre père. (Brusque rappel : son pistolet, et l’autre main de la fille, invisible, planquée sous le rebord du cockpit.) Savez-vous où il est ?

— Dans la mesa. Il a cru qu’il pourrait causer avec eux, leur expliquer. Parce qu’ils ont besoin de lui.

— Qui ça ?

Il avança d’un pas.

— Maas. La direction. Ils ne peuvent pas se permettre de lui faire du mal. Non ?

— Pourquoi lui en feraient-ils ?

Encore un pas.

Elle se tamponna le nez avec le mouchoir rougi.

— Parce qu’il m’a fait partir. Parce qu’il savait qu’ils allaient me faire du mal, me tuer, peut-être. À cause des rêves.

— Les rêves ?

— Vous croyez qu’ils vont lui faire du mal ?

— Non, non, ils ne feraient pas ça. Bon, je vais rembarquer maintenant, d’accord ?

Elle acquiesça. Il dut faire courir ses mains sur le flanc du fuselage pour retrouver les infimes dépressions des poignées encastrées ; le revêtement mimétique ne lui présentait que des feuilles et du lichen, des brindilles… Puis il se retrouva en haut, à côté d’elle, et vit le pistolet, par terre, près de son pied chaussé d’une basket.

— Mais il ne devait pas venir lui-même ? C’est lui que j’attendais, votre père.

— Non. Il n’a jamais prévu ça. On n’avait qu’un seul ULM. Il ne vous a donc pas dit ? (Elle se mit à trembler.) Il ne vous a rien dit du tout ?

— Bien assez, dit-il en lui posant la main sur l’épaule. Il nous en a dit bien assez. Tout ira bien…

Il passa les jambes par-dessus le rebord, se pencha, écarta le Smith Wesson du pied de la fille et retrouva le câble d’interface. La main toujours posée sur elle, il saisit le câble, se le brancha derrière l’oreille.

— Donne-moi les procédures pour effacer tout ce que tu as stocké ces dernières quarante-huit heures, dit-il. Je veux que tu m’écrases cette route pour Mexico, ce vol depuis la côte, enfin tout…

— Il n’y a jamais eu aucun plan de vol enregistré pour Mexico, dit la voix, entrée neurale directe en audio.

Turner fixa la fille, en se massant la joue.

— Où allons-nous ?

— Bogota, et le jet dévida les coordonnées de l’atterrissage qu’ils n’avaient pas effectué.

Elle le regarda en plissant les yeux, lèvres marquées d’hématomes sombres comme la peau alentour.

— À qui parlez-vous ?

— À l’avion. Mitchell vous a-t-il dit où il pensait vous faire aller ?

— Au Japon…

— Vous connaissez quelqu’un à Bogota ? Où est votre mère ?

— Non. À Berlin, je suppose. Je ne la connais pas vraiment.

Il effaça les banques de données de l’avion, éliminant la programmation de Conroy, ou ce qu’il en restait : l’approche depuis la Californie, les données d’identification pour le site, un plan de vol qui les aurait conduits vers un terrain situé à moins de trois cents kilomètres du noyau urbain de Bogota…

Quelqu’un finirait bien par retrouver l’avion. Il songea au système de reconnaissance en orbite de Maas et se demanda si les programmes d’esquive et de contre-mesures qu’il avait ordonné à l’appareil de lancer avaient eu le moindre effet. Il pourrait toujours lui offrir le jet à cannibaliser mais il doutait que Rudy voulût être impliqué là-dedans. De ce côté, le seul fait de se pointer à la ferme, la fille de Mitchell en remorque, suffisait à compromettre Rudy jusqu’au cou. Mais il n’avait nul autre endroit où aller, pour les choses dont il avait besoin en tout cas.

Ça représentait une marche de quatre heures, au long de pistes dont il ne se souvenait qu’à moitié, puis d’un tronçon sinueux de chaussée goudronnée à deux voies envahie par les herbes. Les arbres étaient différents, lui sembla-t-il, puis il se rappela à quel point ils avaient dû croître avec les années depuis son dernier retour. À intervalles réguliers, ils dépassaient les moignons de poteaux en bois qui avaient jadis supporté des fils téléphoniques, aujourd’hui recouverts de ronces et de chèvrefeuille, tandis que les fils avaient depuis longtemps été récupérés. Des abeilles butinaient l’herbe en fleur du bas-côté…

— Y a-t-il à manger, là où on va ? demanda la fille, les semelles de ses baskets blanches raclant le bitume usé.

— Bien sûr, dit Turner, tout ce que vous voudrez.

— Ce que je voudrais, pour l’instant, c’est de l’eau. Elle écarta de sa joue bronzée une mèche terne de cheveux bruns. Il avait noté qu’elle s’était mise à boiter, et qu’elle tressaillait chaque fois qu’elle posait le pied droit.

— Qu’est-ce que vous vous êtes fait à la jambe ?

— La cheville ? Quelque chose, je suppose, au moment de poser l’ULM.

Elle grimaça, continua de marcher.

— On va se reposer.

— Non, je veux y arriver, arriver n’importe où.

— Repos, dit-il en lui prenant la main pour la conduire vers le bord de la route.

Elle fit une grimace mais s’assit à côté de lui, la jambe droite étendue devant elle avec précaution.

— C’est un gros pistolet, remarqua-t-elle.

Il faisait chaud à présent, trop chaud pour garder la parka. Il avait passé le harnais sur son dos nu, la chemise sans manches par-dessus, les pans flottants.

— Pourquoi le canon a-t-il cette allure, comme une tête de cobra, par en dessous ?

— C’est un viseur, pour le combat de nuit. (Il se pencha pour examiner la cheville de la fille. Elle enflait rapidement.) Je ne sais pas combien de temps vous comptez marcher dans cet état.

— Vous vous battez souvent, la nuit ? Au pistolet ?

— Non.

— Je ne crois pas vraiment comprendre ce que vous faites au juste.

Il leva les yeux pour la regarder.

— Je ne le sais pas toujours moi-même, du moins ces derniers temps. Je comptais tomber sur votre père. Il voulait changer de compagnie, travailler pour quelqu’un d’autre. Les gens pour lesquels il voulait travailler m’ont engagé, avec quelques autres, pour garantir qu’il se tirerait bien de son ancien engagement.

— Mais il n’y avait aucun moyen de rompre cet engagement, observa-t-elle. Pas légalement.

— C’est exact. (Le nœud à défaire, la basket à délacer.) Pas légalement.

— Oh ! Alors, c’est ça, votre gagne-pain ?

— Oui. (Basket ôtée ; elle ne portait pas de chaussette, la cheville enflait salement.) C’est une entorse.

— Et les autres, alors ? Vous aviez bien d’autres personnes avec vous, là-bas, dans cette ruine ? Quelqu’un tirait, et ces fusées éclairantes…

— Difficile au juste de dire qui tirait, mais en tout cas, les éclairantes n’étaient pas à nous. Peut-être l’équipe de sécurité de Maas, qui vous aura suivie à l’extérieur. Vous pensiez les avoir semés ?

— J’ai fait ce que Chris m’avait dit, expliqua-t-elle. Chris, c’est mon père.

— Je sais. Je crois que je vais être obligé de vous porter le reste du chemin.

— Mais vos amis ?

— Quels amis ?

— Là-bas, dans l’Arizona.

— Exact. Eh bien ! et du dos de la main, il essuya son front trempé de sueur, j’peux pas dire. J’en sais vraiment rien.

Image du ciel blanc pur, éclair d’énergie, plus brillant que le soleil. Mais pas d’impulsion électromagnétique, avait dit l’avion…

Le premier des chiens augmentés de Rudy les repéra quinze minutes après qu’ils furent repartis, Angie juchée sur le dos de Turner, les bras autour de ses épaules, cuisses maigres calées sous ses aisselles, doigts entrecroisés, double poing, devant le sternum. Elle avait une odeur de gosse des faubourgs rupins, vague soupçon herbeux de savon ou de shampooing. Songeant à cela, il se demanda quelle odeur il devait lui infliger, lui. Rudy avait une douche…

— Oh, merde, qu’est-ce que c’est que ça ?

Raidie sur son dos, le doigt tendu.

Un dogue gris les considérait du haut d’un talus d’argile, dans la courbe du chemin, crâne étroit, gainé, aveuglé par un capuchon noir d’où saillaient des senseurs. Il haletait, langue pendante, en faisant lentement dodeliner sa tête.

— Pas de problème, dit Turner. Un chien de garde. L’est à mon copain.

La maison avait grandi, donnant naissance à des ailes et des ateliers, mais Rudy n’avait toujours pas repeint les bardeaux écaillés de la structure d’origine. Depuis l’époque de Turner, il avait dressé un enclos carré grillagé pour protéger sa collection de véhicules mais le portail était ouvert lorsqu’ils arrivèrent, les gonds noyés sous la rouille et le chèvrefeuille. Quatre de ses chiens augmentés lui emboîtèrent le pas au petit trot tandis qu’il montait pesamment l’allée de gravier, la tête d’Angie ballottant sur son épaule, les bras toujours serrés autour de lui.

Rudy attendait sous le porche de devant, en vieux short blanc et marinière, sa poche unique arborant au moins neuf stylos. Il les regarda et leva un bidon vert de bière hollandaise en guise de salut. Derrière lui, une blonde en chemise kaki passé sortit de la cuisine, une spatule en inox dans la main ; Turner vit qu’elle avait les cheveux taillés court, relevés et ramenés en arrière selon une coupe qui lui fit penser aux toubibs coréens dans l’antenne chirurgicale d’Hosaka, et à l’incendie du module, au ciel tout blanc… Il resta planté là, oscillant, au milieu de l’allée gravillonnée de Rudy, jambes écartées pour soutenir la fille, torse nu où la sueur traçait des rigoles dans la poussière de l’esplanade, là-bas en Arizona, et il regarda Rudy et la blonde.

— On vous a mis de côté un petit déjeuner, dit Rudy. Quand on vous a vus apparaître sur les écrans du chien, on a supposé que vous deviez être affamés.

Son ton était soigneusement neutre.

La fille grogna.

— C’est bien, dit Turner. Elle s’est foulé la cheville, Rudy. Vaudrait mieux y jeter un œil. Et j’ai aussi deux ou trois autres trucs à discuter avec toi.

— Un peu jeune pour toi, m’est avis, remarqua Rudy avant de se prendre une nouvelle lampée de bière.

— Fais pas chier, Rudy, le coupa la femme à côté de lui, tu vois donc pas qu’elle est blessée ? Amenez-la par ici, dit-elle à Turner avant de disparaître par la porte de la cuisine.

— T’as l’air différent, observa Rudy en le lorgnant et Turner vit qu’il était saoul. Pareil, mais différent.

— Ça fait un bail, dit Turner en escaladant les marches.

— T’as eu de la chirurgie faciale, ou quoi ?

— Reconstruction. Ils ont dû me refaire le portrait d’après photos.

Il grimpa les marches, chaque pas lui envoyant des aiguilles de douleur dans le bas du dos.

— Pas mal, commenta Rudy. J’ai failli ne pas remarquer.

Il rota. Il était plus petit que Turner, avec une tendance à l’embonpoint, mais ils avaient les mêmes cheveux bruns, des traits fort similaires.

Turner marqua un temps d’arrêt, sur la marche, là où leurs regards étaient au même niveau.

— Tu fais toujours un peu de tout, Rudy ? J’aurais besoin que tu me scannes cette gosse. Et j’ai besoin de quelques bricoles.

— Eh bien ! dit son frère, on va voir ce qu’on peut faire. On a entendu quelque chose, la nuit dernière. Peut-être un bang sonique. Un rapport avec toi ?

— Ouais. Il y a un jet, là-haut, près du bois aux écureuils, mais il est plutôt bien planqué.

Rudy soupira.

— Seigneur… Eh bien ! fais-la entrer…

Les années passant, Rudy avait débarrassé la maison de la plupart des objets dont Turner aurait pu se souvenir, et il lui en fut obscurément reconnaissant. Il regarda la blonde casser des œufs dans un saladier d’acier, jaunes sombres de poules de ferme ; Rudy avait son propre élevage.

— Moi, c’est Sally, dit-elle en battant les œufs à la fourchette.

— Turner.

— Il ne vous appelle jamais autrement, observa-t-elle. Il n’a jamais beaucoup parlé de vous.

— On s’est un peu perdus de vue. Peut-être que je devrais monter l’aider…

— Vous vous asseyez. Votre petite copine ne risque absolument rien avec Rudy. Il n’a pas perdu la main.

— Même quand il est bourré ?

— À moitié bourré. Enfin, il ne va pas l’opérer, juste la timbrer et lui bander cette cheville. (Elle écrasa des flocons séchés de pommes de terre à tortilla dans une poêle noire, sur le beurre qui grésillait, puis versa les œufs.) Qu’est-ce qui vous est arrivé aux yeux, Turner ? Elle et vous…

Elle battit la mixture avec sa spatule en inox, y incorporant de la salsa en tube plastique.

— La force d’accélération, expliqua Turner. Il a fallu décoller vite.

— Et c’est comme ça qu’elle s’est blessé la cheville ?

— Ça se peut. Ch’sais pas.

— Y a encore des gens après vous ? Après elle ?

Elle s’affaire à sortir les assiettes du placard au-dessus de l’évier et le stratifié marron bon marché des portes de placard déclenche un brusque sursaut de nostalgie chez Turner qui revoit, dans ses poignets bronzés, ceux de sa mère…

— Probablement, dit-il. Je ne sais pas ce qui se trame, pas encore.

— Mangez donc. (Elle verse la mixture dans une assiette plate, touille avec une fourchette.) Rudy a la trouille du genre d’individus que vous pourriez avoir aux trousses.

Il prend l’assiette, la fourchette. Vapeur qui se dégage des œufs.

— Moi aussi.

— Y a des vêtements, dit Sally, couvrant le bruit de la douche, d’un ami de Rudy, ils devraient vous aller…

La douche était alimentée par gravité, par l’eau de pluie d’un réservoir de toiture, une grosse unité de filtration blanche insérée dans la tuyauterie au-dessus de la pomme. Turner passa la tête entre les rideaux de plastique embués et la regarda en clignant les yeux.

— Merci.

— La fille est inconsciente, lui dit-elle. Rudy pense qu’elle est en état de choc, l’épuisement. Il dit qu’elle est quand même en bonne condition, alors, autant procéder tout de suite à l’examen au scanner.

Sur quoi, elle quitta la pièce, emportant avec elle le treillis de Turner et la chemise d’Oakey.

— C’est quoi, cette fille ?

Rudy lui tendait un rouleau argenté de ruban d’imprimante, froissé.

— Je ne sais pas comment déchiffrer ça, dit Turner en parcourant du regard la salle blanche, à la recherche d’Angie. Où est-elle ?

— Elle roupille. Sally la veille. (Rudy se tourna pour regagner l’autre extrémité de la pièce dont Turner se souvint qu’elle était jadis la salle de séjour. Rudy coupa les consoles, les minuscules voyants de contrôle s’éteignirent les uns après les autres.) Je n’en sais rien, mon vieux, je n’en sais strictement rien. Qu’est-ce que c’est, une espèce de cancer ?

Turner le suivit à l’autre bout de la pièce, dépassant une paillasse sur laquelle un micromanipulateur attendait sous sa housse. Dépassant les yeux rectangulaires et poussiéreux d’une rangée de vieux moniteurs, dont l’un avait l’écran brisé.

— Elle en a plein la tête, dit Rudy. Comme si ça faisait de longues chaînes. Vraiment jamais vu ça. Ça ressemble à rien. À rien de rien.

— Tu t’y connais un peu en biopuces, Rudy ?

Rudy grommela. Il avait l’air parfaitement sobre à présent, mais tendu, agité. Il n’arrêtait pas de se passer les mains dans les cheveux.

— C’est ce que je pensais. C’est une espèce de… pas d’implant. De greffe.

— Pour quoi faire ?

— Pour quoi ? Bon Dieu, qui peut le savoir, bordel ? Qui lui a fait ça ? Quelqu’un pour qui tu bosses ?

— Son père, je suppose.

— Nom de Dieu. (Rudy s’essuya la bouche du revers de la main.) Sur les écrans, ça fait une tache comme une tumeur, mais tous les paramètres vitaux sont élevés, normaux. Comment est-elle, d’ordinaire ?

— Sais pas. Une gamine.

Il haussa les épaules.

— Bordel de merde, je suis même surpris qu’elle soit capable de marcher. (Il ouvrit un petit frigo de laboratoire et en sortit une bouteille, givrée, de Moskovskaya.) T’en veux, au goulot ?

— Plus tard, peut-être.

Rudy soupira, regarda la bouteille, puis la remit au frigo.

— Alors, qu’est-ce que tu veux ? Quoi qu’il y ait de bizarre dans la tête de cette gamine, certains vont chercher à la récupérer d’ici peu. S’ils ne s’y sont pas déjà mis.

— Ils s’y sont déjà mis, dit Turner. Je ne sais pas s’ils savent qu’elle est ici.

— Pas encore. (Rudy s’essuya les paumes contre son short blanc crasseux.) Mais ils vont pas tarder, pas vrai ?

Turner acquiesça.

— Alors, où vas-tu aller ?

— La Conurb.

— Pourquoi ?

— Parce que j’y ai de l’argent. J’ai des comptes ouverts sous quatre noms différents, impossibles à relier à moi. Parce que j’y possède quantité de relations susceptibles de me servir. Et parce que c’est la couverture idéale, la Conurb. Il y en a tellement, tu sais…

— D’accord, dit Rudy. Quand ?

— Ça te turlupine à ce point, que tu veux nous foutre à la porte ?

— Non, je veux dire, enfin, je ne sais pas. C’est plutôt pas mal intéressant, ce qu’elle a dans la tête, ta copine. J’ai un ami à Atlanta qui pourrait me louer un analyseur de fonction, pour établir une carte cérébrale, univoque ; je la coiffe avec, je pourrais commencer à discerner quel est ce truc… Ça pourrait valoir le coup.

— Bien sûr. Si tu savais où le vendre.

— T’es pas curieux ? Je veux dire, qui est-ce, au juste, bordel ? Tu l’as sortie d’un labo militaire, ou quoi ?

Rudy ouvrit de nouveau la porte du frigo, sortit la bouteille de vodka, la décapsula, but une lampée.

Turner saisit à son tour la bouteille et la renversa, laissant le fluide glacé lui rincer les dents. Il déglutit, frissonna.

— C’est une multi. Une grosse boîte. J’étais censé faire sortir son père mais il l’a expédiée à sa place. Là-dessus, quelqu’un a fait sauter tout le site, ça avait l’air d’une mini-charge nucléaire. On s’en est tiré de justesse. Jusqu’ici. (Il tendit à Rudy la bouteille.) Tâche de tenir le coup, pour moi, Rudy. Quand t’as la trouille, tu bois trop.

Rudy le fixait, ignorant la bouteille.

— L’Arizona, dit-il. C’était au journal. Le Mexique en fait encore tout un foin. Mais ce n’était pas un engin nucléaire. Ils ont envoyé des équipes sur place, il y en a partout. Pas un engin nucléaire.

— C’était quoi ?

— Ils pencheraient plutôt pour un canon électromagnétique. D’après eux, quelqu’un aurait chargé un canon à particules à bord d’un cargo dirigeable pour faire sauter une installation abandonnée, perdue dans un bled paumé. On sait qu’un dirigeable avait été signalé dans le coin et jusqu’à présent personne ne l’a retrouvé. On peut toujours dérégler un canon électromagnétique pour qu’il saute en se transformant en plasma au moment du tir. À pareille vitesse, le projectile pourrait être à peu près n’importe quoi : cent cinquante kilos de glace et c’est bon. (Il prit la bouteille, la recapsula et la posa sur la paillasse à côté de lui.) Tout le terrain dans le secteur appartient à Maas, Maas Biolabs, n’est-ce pas ? Ils sont passés aux infos, ceux de Maas. Ils coopèrent totalement avec les diverses autorités, tu parles ! Alors, ça nous dit d’où t’as tiré ta petite chérie, je suppose.

— Évidemment. Mais ça ne me dit pas qui s’est servi du canon électromagnétique. Ni pourquoi.

Rudy haussa les épaules.

— Vous feriez bien de venir voir ça, leur dit Sally depuis la porte.

Plus tard, Turner était assis avec Sally sous le porche. La fille était retombée dans un état que l’EEG de Rudy qualifiait de sommeil. Rudy était retourné dans l’un de ses ateliers, sans doute avec sa bouteille de vodka. Des lucioles tournoyaient autour des chèvrefeuilles près de la clôture grillagée. Turner s’aperçut qu’en fermant à moitié les yeux, depuis son siège sur le balcon en bois du porche, il pouvait presque apercevoir un pommier qui n’était plus là, un arbre auquel avait été jadis suspendu un antique pneu de voiture, accroché à deux bouts de corde de chanvre gris argenté. Il y avait aussi des lucioles, à l’époque, et les talons de Rudy qui martelaient la terre sèche pour se lancer, sur la balançoire, battant des jambes, et Turner étendu sur le dos dans l’herbe, en train de regarder les étoiles…

— Glossolalie… dit Sally, la femme de Rudy, sur sa chaise en rotin qui craquait, sa cigarette un œil rouge dans le noir. Elle fait de la glossolalie.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Votre copine, là-haut, c’est ce qu’elle fait. Elle parle des langues inconnues. Vous connaissez un peu de français ?

— Non, pas grand-chose. Pas sans un lexique.

— À l’oreille, ça m’a fait penser par moments à du français. (L’ambre rouge fit un bref trait, lorsqu’elle jeta sa cendre.) Quand j’étais petite, mon vieux m’a amenée un jour dans ce stade pour assister aux séances de témoignage, voir les fidèles parler en des langues inconnues. Ça m’a terrorisée. Je crois que ça m’a encore plus terrifiée, aujourd’hui, quand elle a commencé.

— Rudy en a enregistré la fin, non ?

— Ouais. Vous savez, avec Rudy, ça n’allait pas terrible, ces derniers temps. C’est surtout pour cela que je suis revenue m’installer ici. Je lui avais dit que je ne resterais pas avec lui tant qu’il ne se serait pas ressaisi, et puis ça a franchement empiré, alors, il y a quinze jours, je suis revenue ici. J’étais sur le point de partir quand vous êtes arrivé.

La braise de la cigarette décrivit un arc par-dessus la balustrade et tomba sur le gravier de la cour.

— La boisson ?

— Ça et les trucs qu’il se concocte au labo. Vous savez, ce bonhomme en sait un petit peu sur presque tout. Il a toujours gardé quantité d’amis, dans tout le comté ; je l’ai entendu raconter des histoires du temps où vous étiez mômes, tous les deux ; avant que vous partiez.

— Il aurait dû partir, lui aussi.

— Il déteste la ville. Il dit que de toute façon, d’ici on peut se brancher sur tout, alors quel intérêt ?

— J’y suis allé parce qu’il ne se passait rien ici. Rudy pouvait toujours trouver quelque chose à faire. Il peut toujours, apparemment.

— Vous auriez dû rester en relation. Il aurait voulu vous avoir ici, au moment où votre mère était en train de mourir.

— J’étais à Berlin. Je ne pouvais pas plaquer ce que je faisais.

— Je suppose que non. Je n’étais pas ici non plus. Je suis venue plus tard. Ce fut un bel été. Rudy venait de me tirer de ce club miteux, à Memphis ; l’avait débarqué un soir avec un tas de péquenots, et le lendemain, je me retrouvais ici, sans vraiment savoir pourquoi. Sinon qu’il était sympa avec moi, à l’époque, et marrant, et qu’il m’avait donné une chance de me remettre les idées en place. Il m’a appris la cuisine. (Elle rigola.) Ça m’a bien plu, sauf que j’avais la trouille de ces putains de poulets, là-bas, derrière.

Elle se leva et s’étira, craquement du vieux fauteuil, et Turner se rendit compte de la longueur de ses jambes bronzées, de son odeur et de sa chaleur d’été, si proches de son visage.

Elle lui posa les mains sur les épaules. Il avait les yeux à hauteur de la bande de ventre brun au-dessus de la taille basse du short, ombre douce de son nombril, et au souvenir d’Allison dans la chambre vide et blanche, il eut envie d’y presser son visage, de goûter tout cela… Il crut avoir légèrement oscillé, mais sans en être certain.

— Turner, dit-elle, des fois, être ici avec lui, c’est comme d’être toute seule…

Alors il se leva, grincement de la vieille chaîne de balancelle contre la manille dont les boulons à oreilles se vissaient dans l’épaisseur du toit du porche, des boulons que son père avait dû serrer quarante ans plus tôt, et il lui baisa la bouche lorsqu’elle s’ouvrit, détaché du temps par la conversation, les lucioles et les déclencheurs subliminaux de sa mémoire, si bien qu’il lui sembla, tandis que ses paumes remontaient le long de son dos nu et chaud, sous la marinière blanche, que les gens dans sa vie n’étaient plus des perles alignées sur un cordon séquentiel, mais qu’ils étaient regroupés en amas comme des quanta, de sorte qu’il la connaissait aussi bien qu’il avait pu connaître Rudy, ou Allison, ou Conroy, aussi bien que l’adolescente qui était la fille de Mitchell.

— Hé ! murmura-t-elle en dégageant ses lèvres, tu peux monter, maintenant.

LES NOMS DES MORTS

Alain téléphona à cinq heures et elle vérifia la disponibilité de la somme qu’il exigeait, luttant pour maîtriser l’écœurement que provoquait en elle son avidité. Elle recopia l’adresse avec soin au dos d’une carte qu’elle avait prise sur le bureau de Picard dans la galerie Roberts. Andréa revint du travail dix minutes plus tard et Marly était heureuse que son amie eût été absente lors de l’appel d’Alain.

Elle regarda Andréa coincer en position d’ouverture la fenêtre de la cuisine avec un exemplaire usé, relié bleu, du second volume de l’abrégé de l’Oxford English Dictionary, sixième édition. Andréa avait réussi à caler là une espèce d’étagère en contre-plaqué, sur l’appui en pierre, assez large pour supporter le petit hibachi qu’elle gardait rangé sous l’évier. En ce cas elle y disposait régulièrement sur la grille les cubes noirs de charbon de bois.

— J’ai eu une discussion avec mon employeur, aujourd’hui, dit-elle en posant le hibachi sur le contre-plaqué avant d’en enflammer la pâte verdâtre avec l’allume-gaz du four. Notre universitaire appelait de Nice. Il est déconcerté que j’aie choisi Josef Virek comme centre d’intérêt, mais comme c’est également un vieux bouc excité, il était plus que ravi de causer.

Debout à ses côtés, Marly regardait les flammes presque invisibles lécher le charbon de bois.

— Il n’a pas arrêté de faire référence aux Tessier-Ashpool, poursuivit Andréa, ainsi qu’à Hugues. Hugues vivait entre le milieu et la fin du vingtième siècle, un Américain. Il est également cité dans le bouquin, comme une sorte de proto-Virek. Je n’avais pas eu vent que les Tessier-Ashpool avaient commencé à se désintégrer…

Elle revint vers la paillasse pour déballer six grosses langoustines.

— Ils sont franco-australiens ? Je crois me souvenir d’un documentaire. Ils possèdent bien une des grandes stations ?

— Zonelibre. Ils l’ont revendue, d’après mon professeur. Il semble même que l’une des filles aînées du vieil Ashpool soit plus ou moins parvenue à obtenir personnellement le contrôle de l’ensemble de l’affaire, qu’elle soit devenue de plus en plus excentrique, et que les intérêts du clan soient partis à vau-l’eau. Tout ceci au cours des sept dernières années.

— Je ne vois pas le rapport avec Virek, observa Marly en regardant Andréa embrocher chaque langoustine sur une longue aiguille de bambou.

— Tes suppositions valent bien les miennes. Mon professeur soutient que Virek comme les Tessier-Ashpool sont de fascinants anachronismes et qu’on peut apprendre quantité de choses sur l’évolution des groupes rien qu’à les observer. Il a suffisamment convaincu notre éditeur principal, en tout cas…

— Mais qu’a-t-il dit au sujet de Virek ?

— Cette folie de Virek prendrait une forme différente.

— Folie ?

— À vrai dire, il s’est bien gardé d’employer le terme. Mais Hugues était timbré, apparemment, et le vieil Ashpool idem, et sa fille totalement bizarre. D’après lui, Virek serait forcé, par quelque pression de l’évolution, de réaliser une espèce de « saut ». Un « saut », c’était son mot.

— La pression de l’évolution ?

— Oui, dit Andréa en déposant les brochettes de langoustines sur le hibachi. Il parle des sociétés comme s’il s’agissait d’animaux.

Après le dîner, elles sortirent se promener. Marly se surprit par moments à chercher à percevoir les mécanismes imaginés par Virek pour sa surveillance, mais Andréa sut remplir la soirée avec sa chaleur et son bon sens habituels, et Marly était reconnaissante de pouvoir déambuler dans une ville où les choses étaient simplement elles-mêmes. Dans le monde de Virek, qu’est-ce qui pouvait être simple ? Elle se souvint du bouton de laiton dans la galerie Duperey, comment il s’était convulsé de manière indescriptible sous ses doigts à l’instant où il l’attirait dans le Parque Güell recréé par Virek. Était-il toujours là-bas, se demanda-t-elle, dans le parc de Gaudí, en cet après-midi sans fin ? Señor est riche. Señor apprécie quantité de formes de manifestation. Elle frissonna dans la chaleur vespérale, se rapprocha d’Andréa.

Le sinistre, dans un construct de simstim, en fait, c’était qu’il impliquait la suggestion que tout environnement pouvait bien être irréel, que les fenêtres et les vitrines devant lesquelles elle passait maintenant avec Andréa pussent être des créations imaginaires. Les miroirs, avait un jour dit quelqu’un, étaient d’une certaine manière fondamentalement malsains ; les constructs plus encore, jugea-t-elle.

Andréa s’était arrêtée à un kiosque pour acheter des cigarettes anglaises et le dernier numéro de Elle. Marly attendait sur le trottoir, le flot des piétons s’ouvrant automatiquement devant elle, glissement des visages, étudiants, hommes d’affaires et touristes. Certains, supposait-elle, faisaient partie de la machine de Virek, étaient branchés sur Paco. Paco avec ses yeux bruns, son aisance, son sérieux, ses muscles qui roulaient sous sa chemise en popeline. Paco, qui avait travaillé toute sa vie pour Señor…

— Qu’est-ce qui ne va pas ? On dirait que tu viens d’avaler quelque chose de travers ?

Andréa dépouillait de sa cellophane un paquet de Silk Cut.

— Non, dit Marly, avec un frisson. Mais je m’aperçois que ça a bien failli m’arriver…

Et au retour, malgré la conversation d’Andréa, sa chaleur, les vitrines étaient devenues des écrins, chacune une construction, au même titre que les œuvres de Joseph Cornell ou du mystérieux auteur de ces boîtes que recherchait Virek, livres, fourrures et cotonnades italiennes disposées pour suggérer la géométrie de désirs sans nom.

Et le réveil, une fois encore, le visage enfoncé dans le divan d’Andréa, le plaid rouge enroulé autour des épaules, l’odeur de café, tandis qu’Andréa se fredonnait un air à succès de Tokyo dans la pièce voisine, en s’habillant, dans un matin gris de pluie à Paris.

— Non, dit-elle à Paco, j’irai moi-même. Je préfère.

— Ça fait une grosse somme. (Il baissa les yeux pour contempler le sac italien posé entre eux sur la table du café.) C’est dangereux, vous comprenez ?

— Personne ne sait que je le transporte, alors, l’est-ce tant que ça ? Seul Alain est au courant. Alain et vos amis. Et je n’ai pas dit que j’irais seule, simplement que je n’étais pas d’humeur à avoir de la compagnie.

— Quelque chose ne va pas ? (Rides sérieuses qui se creusent aux coins de sa bouche.) Ennuyée ?

— Je veux seulement dire que je préfère agir de moi-même. Vous et les autres, quels qu’ils puissent être, vous êtes libres de suivre, suivre et observer. Si vous deviez me perdre, ce que je crois improbable, je suis sûre que vous avez l’adresse.

— C’est exact, dit-il. Mais vous voir ainsi transporter plusieurs millions de nouveaux yens, toute seule, à travers Paris…

Il haussa les épaules.

— Et s’il m’arrivait de les perdre ? Señor remarquerait-il la disparition ? Ou bien y aurait-il encore un nouveau sac, quatre nouveaux millions ?

Elle saisit la courroie du sac et se leva.

— Il y aurait un nouveau sac, très certainement, seulement cela requiert un certain effort de notre part pour rassembler une telle somme. Et, non, Señor ne « remarquerait » effectivement pas la disparition, au sens où vous l’entendez, mais je me verrais puni, même pour la disparition injustifiée d’une somme plus faible. Les très riches ont en commun la caractéristique de faire attention à leur argent, vous vous en rendrez compte.

— Quoi qu’il en soit, je me débrouillerai de moi-même. Pas seule, mais laissez-moi avec mes idées.

— Vos intuitions.

— Oui.

S’ils la filaient, et elle en était certaine, ils restaient comme toujours invisibles. Pour le compte, il semblait plus probable qu’ils laisseraient Alain sans surveillance. Sans doute l’adresse qu’il lui avait donnée l’autre matin serait-elle le pôle de leur attention, qu’il s’y trouvât ou non.

Elle sentait aujourd’hui qu’une force nouvelle l’habitait. Elle avait tenu tête à Paco. C’était en rapport avec ses brusques soupçons, la veille au soir, que Paco fût là en partie pour elle, avec son humour, sa virilité et sa délicieuse ignorance de l’art. Elle se rappela Virek lui disant qu’ils en savaient plus sur sa vie qu’elle-même. Quelle manière plus facile, alors, avaient-ils de remplir les dernières cases vides dans la grille qu’était Marly Kruschkhova ? Paco Estevez. Un parfait inconnu. Trop parfait. Elle se sourit dans le miroir bleu de la paroi tandis que l’escalator la descendait vers le quai du métro, séduite par la coupe de ses cheveux sombres et l’élégance austère du dessin de la monture en titane des lunettes noires Porsche qu’elle avait achetées le matin même. De belles lèvres, songea-t-elle, vraiment pas moches du tout, et un garçon mince en chemise blanche et veste de cuir noir sourit depuis l’escalator montant, un gros carton à dessin noir sous le bras.

Je suis à Paris, songea-t-elle. Pour la première fois depuis bien longtemps, cela seul lui semblait un motif à sourire. Et aujourd’hui, je vais donner à mon écœurant imbécile d’ancien amant quatre millions de nouveaux yens, et lui va me filer quelque chose en échange. Un nom, ou une adresse, peut-être un numéro de téléphone. Elle avait pris un billet de première classe ; la voiture serait moins bondée et elle pourrait passer le temps à deviner lequel de ses compagnons de compartiment appartenait à Virek.

L’adresse que lui avait donnée Alain, dans un faubourg sordide de la banlieue nord, correspondait à l’une des vingt tours en béton s’élevant au-dessus d’une plaine du même matériau, fruit des spéculations immobilières du milieu du siècle précédent. La pluie tombait maintenant sans interruption, mais elle avait l’impression d’être, quelque part, en connivence avec elle ; la pluie donnait au climat de la journée un petit côté conspiration, et semait des perles sur le sac en ciré chic, bourré de cette fortune pour Alain. Comme il était étrange de se balader ainsi au milieu de ce hideux paysage, avec des millions sous le bras, et pour aller récompenser son parfaitement infidèle ancien amant avec cette brassée de nouveaux yens.

Il n’y eut pas de réponse lorsqu’elle pressa le bouton de l’interphone correspondant au numéro de l’appartement. Derrière le verre blindé maculé, un hall sombre, entièrement nu. Le genre d’endroit à allumer les lumières en entrant ; la minuterie s’éteignait de nouveau, immanquablement, avant que votre ascenseur n’ait atteint le palier, vous laissant planté là, dans l’odeur de désinfectant et d’air confiné. Elle sonna de nouveau.

— Alain ?

Rien.

Elle essaya d’ouvrir la porte. Elle n’était pas verrouillée. Il n’y avait personne dans le hall. L’œil mort d’une caméra vidéo ruinée la considérait derrière une pellicule de crasse. La lumière glauque de l’après-midi s’infiltrait depuis la plaine de béton derrière elle. Cliquetis des talons de bottes sur le carrelage brun, elle traversa le foyer en direction de la batterie d’ascenseurs et pressa le bouton 22. Il y eut un bruit creux, un grognement métallique et l’on entendit s’ébranler un ascenseur. Les voyants de plastique au-dessus des portes demeuraient éteints. La cabine arriva avec un soupir suivi d’un gémissement aigu qui s’éteignit. « Cher Alain, tu es redescendu dans l’univers du commun. Ce coin est franchement merdique. » Alors que les portes s’ouvraient sur les ténèbres de la cabine, elle fouilla sous le sac italien, cherchant le rabat de son sac bruxellois. Elle sortit la petite lampe de poche en tôle verte qu’elle portait toujours sur elle depuis sa première promenade dans Paris, celle avec la tête de lion des piles Wonder estampée sur le devant, et l’alluma. Dans les ascenseurs parisiens, on pouvait tomber sur quantité de choses : les bras d’un agresseur, le tas fumant d’une merde de chien toute fraîche…

Et le faisceau faiblard qui cueille les câbles d’argent, luisants de graisse, oscillant doucement dans la cage vide, l’orteil de sa botte droite déjà quelques centimètres au-delà du bas de porte en acier éraflé bordant le carrelage sur lequel elle se tient ; sa main qui abaisse machinalement le faisceau avec terreur, jusqu’au toit poussiéreux et jonché de détritus de la cabine, deux étages plus bas. Elle eut le temps de saisir une considérable quantité de détails dans les quelques secondes où la lampe balaya l’ascenseur.

Ça lui fit penser à un minuscule submersible plongeant le long de la falaise de quelque chaîne sous-marine, ce frêle faisceau oscillant sur une bande de limon qu’on n’aurait pas dérangée depuis des siècles : le doux lit d’antique suie pelucheuse, un objet gris et desséché qui était une capote usagée, les yeux au reflet brillant de bouts de papier d’alu froissé, le tube fragile et gris et le piston blanc d’une seringue de diabétique… Elle agrippait avec une telle fermeté l’embrasure de la porte qu’elle en avait mal aux articulations des phalanges. Avec lenteur, elle reporta son poids en arrière, pour s’écarter du vide béant de la cage. Un pas encore, et elle éteignait la lampe.

— Va te faire foutre, tiens… Oh, bon Dieu !

Elle trouva la porte de la cage d’escalier. Rallumant sa petite lampe de poche, elle entreprit l’ascension. Huit étages plus haut, l’engourdissement commençait à se dissiper et elle se mit à trembler, ruinant de ses larmes son maquillage.

Nouveaux coups sur la porte. Le panneau était en agglo, plaqué d’une sordide imitation de bois de rose, le grain lithographie tout juste visible à la lueur de l’unique ruban biofluorescent du long couloir.

— Tu fais chier, bordel. Alain ? Alain !

Le grand angle myope du petit judas de la porte qui la dévisage, aveugle et vacant. Il régnait dans le couloir une puanteur horrible, odeurs embaumées de cuisine, piégées dans la moquette synthétique.

Tentative sur la poignée, le bouton qui tourne, le laiton bon marché graisseux et froid, et le sac d’argent soudain lourd, la courroie qui lui mord l’épaule. La porte qui s’ouvre sans peine. Une bande étroite de moquette orange, marquée de rectangles irréguliers rose saumon, décennies de crasse incrustées dans la fibre selon un tracé régulier défini par des milliers de locataires et leurs visiteurs…

— Alain ?

L’odeur de cigarettes françaises brunes, presque réconfortante…

Et le trouver là, dans cette même lumière glauque, lumière argent, les masses sans détail des autres tours, derrière le rectangle d’une fenêtre, face au pâle ciel pluvieux, gisant, pelotonné comme un enfant sur la hideuse moquette orange, l’échine comme un point d’interrogation sous le dos raidi de sa veste en velours vert bouteille, la main gauche ouverte au-dessus de l’oreille, les doigts blancs, une très vague teinte bleuâtre à la base des ongles.

Agenouillée, elle lui toucha le cou. Et sut. Derrière la vitre, toute cette pluie qui glisse, à jamais. Elle lui tient délicatement la tête, assise, jambes ouvertes, elle le maintient, le berce, oscille, triste animal perdu, mélopée qui emplit le rectangle nu de la pièce… Et après un moment, prend conscience de l’objet aiguisé sous sa paume, l’extrémité inoxydable d’un tronçon de fil métallique très fin, très rigide, qui lui saillait de derrière l’oreille, entre les doigts froids étendus.

Horrible, horrible, ce n’était pas une façon de mourir ; ça la prit, la colère, les mains comme des serres. Embrasser du regard la pièce où il avait trouvé la mort. Rien n’évoquait ici sa présence, rien, rien hormis sa mallette usée. L’ayant ouverte, elle trouva deux carnets à spirale, pages neuves et vierges, un roman non lu mais très à la mode, une boîte d’allumettes en bois, et un paquet de Gauloises bleues à moitié vide. L’agenda relié cuir de chez Browns avait disparu. Elle palpa sa veste, glissa les doigts dans ses poches, mais il n’y était plus.

Non, réfléchit-elle, tu ne l’aurais quand même pas écrit là-dessus, hein ? T’étais toujours incapable de te rappeler un nom ou une adresse, pas vrai ? Elle parcourut de nouveau la pièce du regard, envahie par un calme étrange. Il fallait que tu couches tout par écrit, mais tu as toujours aimé le secret, et tu ne te serais pas fié à mon petit calepin de chez Browns, non ; tu rencontrais une fille dans un quelconque café, et t’écrivais son numéro au fond d’une boîte d’allumettes ou bien au dos d’un vague morceau de papier, et puis t’oubliais, de sorte que je le retrouvais des semaines plus tard, en rangeant tes affaires.

Elle gagna la chambre minuscule. Il y avait une chaise pliante brillante, et une plaque de mousse jaune bon marché en guise de lit. La mousse était marquée d’un papillon brun de sang menstruel. Elle souleva la plaque mais il n’y avait rien.

— T’as dû avoir la trouille, dit-elle, la voix tremblante d’une fureur qu’elle ne chercha pas à comprendre, les mains froides, plus froides que celles d’Alain, tandis qu’elle les faisait courir sur le papier peint rouge rayé or, à la recherche de quelque joint décollé, d’une cachette. Pauvre idiot de connard. Pauvre idiot de connard mort…

Rien. Retour dans le séjour et, quelque part, la surprise qu’il n’ait pas bougé ; s’attendant peut-être à le voir bondir, coucou, brandissant quelques centimètres de câble factice. Elle ôta ses chaussures. Elles auraient eu besoin d’un ressemelage, de talons neufs. Elle regarda à l’intérieur, tâta la doublure. Rien.

— Va pas me faire ça.

Et demi-tour dans la chambre. Le placard exigu. Écarte une rangée cliquetante de cintres en plastique blanc bon marché, le linceul mou d’une housse en plastique de teinturier. Traîne le matelas taché et monte dessus, pieds enfoncés dans la mousse, pour passer les mains le long d’une étagère en agglo, et trouver, dans le coin, tout au bout, une petite boule de papier serrée, rectangulaire et bleue. Elle l’ouvre, note les éraflures sur ses ongles qu’elle avait faits avec tant de soin, et trouve le numéro qu’il avait écrit au feutre vert. C’était un paquet vide de Gauloises bleues.

Il y eut un coup à la porte.

Puis la voix de Paco :

— Marly ? Hé-ho ! Qu’est-il arrivé ?

Elle glissa le numéro sous la ceinture de son jean et se tourna pour croiser son regard calme et sérieux.

— C’est Alain, dit-elle. Il est mort.

L’HYPER

La dernière fois qu’il vit Lucas, ce fut devant la vieille bâtisse d’un ancien grand magasin sur Madison Avenue. C’est le souvenir qu’il devait garder de lui, un grand type noir en costume noir strict, sur le point de monter dans sa longue limousine noire, une chaussure noire, soigneusement cirée, déjà posée sur la moquette épaisse de l’habitacle d’Ahmed, l’autre encore sur le béton effrité du trottoir.

Jackie était à côté de Bobby, le visage dans l’ombre du large rebord de son feutre à liseré d’or, un fichu de soie orange noué sur la nuque.

— Tu vas t’occuper de notre jeune ami, à présent, dit Lucas, en pointant vers elle le pommeau de sa canne. C’est qu’il a lui aussi ses ennemis, notre petit Comte.

— À savoir ? demanda Jackie.

— Je suis assez grand pour me débrouiller tout seul, dit Bobby, indigné à l’idée qu’on pût juger Jackie plus capable que lui, mais en même temps conscient que c’était presque certainement le cas.

— C’est ça, tiens, dit Lucas, vol du pommeau de la canne à présent aligné sur les yeux de Bobby. La Conurb est un coin tordu, mon gars. Les choses sont rarement ce qu’elles ont l’air d’être.

Pour illustrer son argument, il manipula sa canne de sorte que, l’espace d’un instant, les longues cannelures de laiton sous le pommeau s’ouvrirent en douceur, en silence, s’étendant comme des baleines de parapluie, luisantes, aiguisées comme des rasoirs, pointues comme des aiguilles. Puis elles disparurent tandis que la lourde portière d’Ahmed se refermait avec un sourd cliquetis de blindage.

Jackie rigola.

— Meeerde. Lucas trimbale toujours sa canne qui tue. Peut-être un grand avocat, aujourd’hui, mais pas à dire, la rue vous laisse toujours sa marque. J’suppose que ça a du bon…

— Avocat ?

Elle le regarda.

— T’occupe, chou. Tu viens avec moi, c’est tout, tu fais ce que je te dis, et tout ira bien pour toi.

Ahmed se fondit dans la circulation clairsemée, pare-chocs en cuivre filant ras sous les vaines protestations d’un conducteur de vélo-pousse, maniant sa trompe à main.

Et puis, une main manucurée, baguée d’or, posée sur son épaule, elle lui fit traverser le trottoir, dépasser un amas en haillons de vagabonds assoupis, pour pénétrer, à l’heure de son lent éveil, l’univers de l’Hyper.

— Quatorze niveaux, annonça Jackie, et Bobby siffla.

— Tous pareils ?

Elle acquiesça, glissant des cristaux bruns de sucre de canne dans la mousse bronze de son verre de café. Ils étaient installés sur des tabourets en fer forgé contourné, au comptoir de marbre, dans une petite alcôve où une fille de l’âge de Bobby, les cheveux teints et laqués en une sorte de nageoire dorsale, tripotait les boutons et les leviers d’une grosse machine antique, pleine de réservoirs de cuivre, de dômes, de brûleurs, et d’aigles de chrome aux ailes déployées. Le dessus du comptoir avait eu sans doute à l’origine une autre destination ; Bobby vit que l’une des extrémités du plateau avait été grossièrement entaillée pour lui permettre de passer entre deux piliers d’acier peints en vert.

— Ça te plaît, hein ? (Elle arrosa la mousse de cannelle pulvérisée, versée d’une antique et lourde saupoudreuse en verre.) Tu t’es jamais trouvé aussi loin de Barrytown, par certains côtés.

Bobby opina, les yeux confus par les mille couleurs et textures des objets aux étals, par les étals eux-mêmes. Il ne semblait y avoir aucune régularité, aucune trace d’un plan général. Des corridors tordus serpentaient depuis la zone devant la buvette. Il ne semblait pas y avoir non plus de source d’éclairage unique. Des néons rouges et bleus luisaient derrière le sifflement blanc d’une lampe à acétylène, alors que le stand voisin, que venait d’ouvrir un barbu en pantalon de cuir, semblait éclairé par des bougies dont les douces lumières se reflétaient sur des centaines de boucles en laiton poli suspendues devant les rouges et les noirs de vieux tapis. Les lieux résonnaient d’un râle matinal, toux et raclements de gorges. Un robot-gardien Toshiba bleu déboucha d’un corridor en ronronnant, traînant une vieille benne en plastique remplie de sacs-poubelles verts. Quelqu’un avait collé une grosse tête de poupée en plastique sur le segment supérieur du Toshiba, au-dessus du groupe d’yeux-caméras et de capteurs, souriant objet aux yeux bleus jadis censé reproduire approximativement les traits d’une vedette de simstim sans pour autant violer les droits de Senso/Rézo. La tête rose, aux cheveux platine retenus par un bandeau de perles en plastique bleu pâle, tressautait absurdement au rythme du robot, Bobby éclata de rire.

— Ce coin est super, dit-il et il fit signe à la fille de remplir sa tasse.

— Une seconde, trouduc ! dit la serveuse, relativement aimable. (Elle était en train de mesurer du café moulu dans une boîte en tôle échancrée posée sur le plateau d’une antique balance.) T’as eu le temps de pioncer, hier soir, Jackie, après le spectacle ?

— Bien sûr, dit Jackie et elle sirota son café. J’ai dansé pour la deuxième partie puis je suis allée dormir chez Jammeur. Comme une masse, tu sais !

— J’aurais bien voulu faire pareil. Mais chaque fois que Henry va te voir danser, il peut plus me foutre la paix…

Elle rigola et remplit la tasse de Bobby à l’aide d’un Thermos de plastique noir.

— Eh bien ! fit Bobby, quand la fille fut de nouveau occupée par sa machine à café. Quel est le programme ?

— Monsieur est occupé, hein ? (Jackie le considérait froidement derrière le liseré d’or de son feutre mou.) Des rendez-vous, des gens à voir ?

— Eh bien, enfin, non… Merde. Je veux dire, bon, c’est ici ?

— C’est ici, quoi ?

— Cet endroit. On reste ici ?

— Le dernier étage. Un ami à moi dirige un club là-haut. Très peu probable que quelqu’un vienne t’y retrouver, et même si c’était le cas, ce n’est pas évident d’y accéder. Quatorze niveaux essentiellement occupés par des stands, où, dans leur majorité, les gens ne fourguent pas le genre de truc qu’on vend ouvertement, compris ? Alors, ils n’apprécient pas particulièrement les étrangers qui se pointent ici le bec enfariné, les types qui posent des questions. Et la plupart d’entre eux sont des amis à nous. En tout cas, tu vas te plaire ici. C’est un bon coin pour toi. Il y a plein de choses à apprendre, si tu n’oublies pas de fermer ta gueule.

— Comment vais-je apprendre si je ne pose pas de questions ?

— Eh bien, je veux dire, si tu sais garder les oreilles ouvertes, plutôt. Et rester poli. Il y a des durs, dans le secteur, mais si tu t’occupes de tes affaires, ils s’occuperont des leurs. Beauvoir va sans doute passer ici en fin d’après-midi. Lucas est remonté dans la Zupe lui raconter ce que t’as appris du Finnois. Au fait, qu’est-ce qu’il t’a appris, le Finnois, chou ?

— Qu’il avait retrouvé ces trois cadavres allongés sur son plancher. Pour lui, ce seraient des ninjas. (Bobby la regarda.) Il est plutôt bizarre…

— Les cadavres, ça ne fait pas partie de ses fournitures habituelles. Mais, ouais, il est plutôt bizarre, ça d’accord. Et si tu me racontais un peu tout ça ? Calmement, et à voix basse et mesurée. Ça te paraît possible ?

Bobby lui narra ce qu’il se rappelait de sa visite au Finnois. À plusieurs reprises, elle l’interrompit, posa des questions auxquelles il était en général incapable de répondre. Elle hocha la tête la première fois qu’il mentionna le nom de Wigan Ludgate.

— Ouais, dit-elle, Jammeur parle de lui, quand il se lance dans le bon vieux temps. Faudra que je lui demande…

Quand Bobby acheva son récit, elle était adossée contre un des piliers verts, le feutre complètement rabattu sur ses yeux sombres.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Intéressant, dit-elle, mais ce fut tout.

— Je veux des fringues neuves, dit Bobby, tandis qu’ils grimpaient l’escalator en panne, vers le second niveau.

— T’as de l’argent ?

— Merde, fit-il, les mains fourrées dans les poches du jean plissé flottant. Pour l’instant, moi, j’ai pas un radis, mais je veux changer de fringues. Lucas, Beauvoir et vous, vous me coincez pas sur la glace pour des prunes, pas vrai ? Eh bien, j’en ai marre de cette horreur de chemise que m’a refilée Rhéa, marre de ce futal, que j’ai toujours l’impression qu’il va me tomber du cul. Et si je suis ici, c’est parce que Deux-par-Jour, ce triste ringard, a voulu que je risque ma peau pour permettre à Lucas et Beauvoir de tester leur putain de logiciel. Alors, bordel, vous pouvez bien m’offrir quelques fringues, d’accord ?

— D’accord, dit-elle après un silence. Je vais te dire une chose. (Elle désigna du doigt une Chinoise en jean délavé en train de rouler les feuilles de plastique qui avaient dissimulé une douzaine de rampes de cintres en tube d’acier garnis de vêtements.) Tu vois Lin, là-bas ? C’est une copine. Tu choisis ce que tu veux, je réglerai le truc entre Lucas et elle.

Une demi-heure plus tard, il émergeait de derrière les couvertures d’une cabine d’essayage et chaussait une paire de lunettes d’aviateur indo-javanaises à verres réfléchissants. Il souriait à Jackie.

— Superbranché, non ?

— Un peu, ouais. (Elle eut un mouvement de la main, en éventail, comme si elle risquait d’effleurer quelque chose de trop chaud.) Et t’aimais pas la chemise que Rhéa t’avait prêtée ?

Il baissa les yeux sur le T-shirt noir qu’il s’était choisi, avec le carré de l’holo-décal de cyberspace sur la poitrine. Il était conçu de telle manière qu’on avait l’impression de presser la touche d’avance rapide à travers la matrice, flou des lignés de trames à la lisière du motif.

— Ouais. C’était trop nul…

— D’accord, fit Jackie, contemplant le jean noir moulant, les lourdes bottes de cuir avec les plis accordéon, style cosmonaute, aux chevilles, le ceinturon militaire en cuir noir, garni de deux rangées parallèles d’arêtes pyramidales chromées. Enfin, je suppose que t’as plus l’air d’un Comte. Allez, venez, Comte, je vous ai réservé votre couche, là-haut, chez le Jammeur.

Il lui jeta un regard concupiscent, les pouces glissés dans les poches de devant du Levi’s noir.

— Tout seul, ajouta-t-elle, t’affole pas.

VOL PAR ORLY

La Citroën-Dornier de Paco descendit les Champs, prit la rive droite qu’elle quitta à la hauteur des Halles. Enfoncée dans le siège de cuir à l’étonnant moelleux, encore plus superbement cousu que sa veste de Bruxelles, Marly se forçait à faire le vide dans sa tête, à se déconnecter. Ne sois que des yeux, se dit-elle. Rien que des yeux, et ton corps, une masse écrasée par la vitesse de ce véhicule outrageusement coûteux. Paco négociait sans efforts les rues étroites bordant le Forum.

— Pourquoi avez-vous dit : « Va pas me faire ça » ?

Il retira la main de la console de pilotage pour remettre en place la pastille de son écouteur.

— Pourquoi avez-vous écouté ?

— Parce que c’est mon boulot. J’ai expédié une femme dans la tour d’en face, au vingt et unième étage, avec un microparabolique. Le téléphone de l’appartement était coupé ; sinon, on aurait pu l’utiliser. Elle est montée, elle a fracturé la porte d’un appartement vide sur la façade ouest de la tour et braqué le micro juste à temps pour vous entendre dire : « Va pas me faire ça. » Et vous étiez toute seule ?

— Oui.

— Il était mort.

— Oui.

— Pourquoi l’avoir dit, alors ?

— Je ne sais pas.

— Qui vous faisait quelque chose, d’après vous ?

— Je ne sais pas. Peut-être Alain.

— Faire quoi ?

— Je sais pas, moi. Être mort ? Compliquer les choses ? À votre avis ?

— Vous êtes une femme compliquée.

— Laissez-moi descendre.

— Je vais vous ramener chez votre amie…

— Arrêtez cette voiture.

— Je vous ramène chez…

— J’irai à pied.

La longue voiture argentée glissa vers le trottoir.

— Je vous appellerai, dans la…

— Bonne nuit.

— Vous êtes certaine de ne pas aimer mieux l’une des stations ? demanda monsieur Paleologos, élégant et mince comme une mante dans sa veste blanche en toile. (Il avait les cheveux blancs, ramenés en arrière avec un soin extrême pour dégager le front.) Ce serait moins coûteux et considérablement plus amusant. Vous êtes très mignonne fille…

— Pardon ? (Son attention brutalement détournée de la rue derrière la vitrine maculée de pluie.) Je suis quoi ?

Il parlait un français maladroit, enthousiaste, aux inflexions étranges.

— Une fille très mignonne, rectifia-t-il, un rien guindé. Vous n’aimeriez pas mieux une vacance dans un amas Med ? Avec des gens de votre âge ? Vous êtes juive ?

— Je vous demande pardon ?

— Juive. Vous l’êtes ?

— Non.

— Tant pis, remarqua-t-il. Vous avez les pommettes d’un certain type d’élégantes jeunes juives… J’ai une adorable remise sur une quinzaine pour Jérusalem Extra, un merveilleux environnement compte tenu du prix. Y compris location de scaphandre, trois repas par jour et navette directe depuis le tore de la JAL.

— Location de scaphandre ?

— Ils n’ont pas encore entièrement établi l’atmosphère dans Jérusalem Extra, expliqua monsieur Paleologos, en faisant passer une pile de dépliants roses d’un côté à l’autre de son bureau.

Il officiait dans un box minuscule aux murs décorés de vues holographiques de Poros et de Macao. Elle avait choisi son agence pour son évidente obscurité et parce qu’il lui avait été possible de s’y glisser sans quitter la galerie marchande de la station de métro la plus proche de chez Andréa.

— Non, dit-elle, je ne suis pas intéressée par les stations. Je veux aller ici.

Du doigt, elle tapa l’inscription portée sur le papier bleu froissé d’un paquet de Gauloises.

— Eh bien, fit-il, c’est possible, bien sûr, mais je n’ai pas la liste des possibilités d’hébergement. Ce serait pour rendre visite à des amis ?

— Voyage d’affaires, coupa-t-elle avec impatience. Je dois partir sur-le-champ.

— Très bien, très bien, dit monsieur Paleologos, en prenant un terminal miteux sur une étagère derrière son bureau. Pouvez-vous me donner votre code de crédit, je vous prie ?

Elle fourragea dans son sac de cuir noir pour en sortir l’épaisse liasse de nouveaux yens qu’elle avait retirée du sac de Paco pendant qu’il était occupé à examiner l’appartement où était mort Alain. Les billets étaient attachés avec un ruban élastique rouge translucide.

— Je veux payer en liquide.

— Ah, bigre ! fit monsieur Paleologos, tendant un index rose pour effleurer le billet du dessus, comme s’il s’attendait à voir le tout s’évanouir. Je vois. Eh bien, je comprends, c’est que je ne traite pas d’ordinaire les affaires de cette façon… Enfin, je suppose qu’on pourrait trouver un arrangement.

— Vite, dit-elle, très vite…

Il la regarda.

— Je comprends. Pouvez-vous me dire, je vous prie – ses doigts se mirent à voler sur les touches du terminal portable –, le nom sous lequel vous désirez voyager ?

EN ROUTE

Turner s’éveilla dans la maison silencieuse, au chant des oiseaux dans les pommiers du verger surchargé. Il avait dormi sur le divan défoncé que Rudy gardait dans la cuisine. Il tira de l’eau pour le café, provoquant des coups de bélier dans les canalisations de plastique qui descendaient du réservoir de toit tandis qu’il remplissait la cafetière avant de la poser sur la cuisinière au propane, puis il sortit sur la véranda.

Une pellicule de rosée couvrait les huit véhicules de Rudy, rigoureusement alignés sur le gravier. L’un des chiens augmentés traversa la clôture ouverte au moment où Turner descendait les marches, sa cagoule noire cliquetant doucement dans le calme matinal. Il marqua un arrêt, la bave aux lèvres, balança d’un côté à l’autre sa tête déformée, puis traversa l’allée à toute vitesse pour disparaître au coin du porche.

Turner s’arrêta près du capot d’une jeep Suzuki bronze terni, modifiée pour piles à combustible. Rudy avait dû faire le boulot lui-même. Quatre roues motrices, gros pneus tout-terrain à tétines incrustées de limon gris pâle. Un engin trapu, lent, solide, guère utile sur route…

Il dépassa deux berlines Honda piquées de rouille, identiques, même année, même modèle. Rudy devait en cannibaliser une afin de récupérer des pièces pour l’autre ; aucune n’était en état de marche. Il sourit, l’air absent, en contemplant la peinture immaculée brun et bronze sur le van Chevrolet 1949 : il se souvenait de la carcasse rouillée que Rudy avait ramenée d’Arkansas sur un plateau de location. L’engin marchait encore à l’essence, les parois internes du moteur sans doute aussi impeccables que la laque chocolat astiquée main de ses ailes.

Il y avait une moitié de Dornier à effet de sol, sous des bâches en plastique gris, puis une Suzuki de course noire, fine comme une guêpe, posée sur une remorque-maison. Il se demanda depuis combien de temps Rudy faisait sérieusement de la compétition. Il y avait une autoneige sous une autre bâche, une antiquité, près de la remorque porte-moto. Et puis, l’aéroglisseur gris moucheté, un surplus de guerre, une masse trapue d’acier blindé qui sentait le kérosène que brûlait sa turbine, avec sa jupe en toile armée avachie sur le gravier. Ses fenêtres étaient d’étroites fentes d’épais plastique pare-balles. Turner nota les plaques de l’Ohio boulonnées aux pare-chocs genre bélier de l’engin. Des plaques ordinaires.

— Je vois bien ce que tu dois penser, dit Sally, et il pivota pour la voir à la balustrade du porche, le pot de café dans la main. Rudy dit toujours : Si on ne peut pas passer dessus, on peut toujours passer au travers.

— C’est rapide ? demanda-t-il, la main contre le flanc blindé du glisseur.

— Bien sûr, mais t’auras besoin d’un changement de colonne vertébrale au bout d’une heure.

— Et du point de vue légal ?

— Peut guère dire que les flics apprécient son allure, mais il a son certificat d’homologation. Y a aucune loi contre les blindages, que je sache.

— Angie se sent mieux, l’informa Sally tandis qu’il la suivait par la porte de la cuisine, pas vrai, mon chou ?

Assise à la table de la cuisine, la fille de Mitchell leva les yeux. Ses coquards, comme ceux de Turner, avaient pâli pour devenir deux virgules épaisses, comme deux larmes peintes en bleu-noir.

— Mon ami, là, il est toubib, dit Turner. Il vous a examinée pendant que vous étiez en train de roupiller. Il dit qu’il n’y a pas de problème.

— Votre frère. Il n’est pas médecin.

— Désolée, Turner, intervint Sally, près du fourneau. Je suis plutôt directe…

— Bon, non, il n’est pas médecin, reconnut-il, mais il se débrouille. On avait peur que Maas ait pu vous faire quelque chose, s’arranger de telle manière que vous tombiez malade si vous quittiez l’Arizona…

— Comme une bombe corticale ?

Elle piocha ses céréales froides dans un bol fendillé avec un motif de fleurs de pommier courant autour du bord, un exemplaire d’un service dont Turner se souvenait.

— Seigneur, dit Sally, mais dans quoi t’es-tu fourré, Turner ?

— Bonne question.

Il prit un siège et s’assit à la table.

Angie les fixait en mâchonnant ses céréales.

— Angie, dit-il, quand Rudy vous a examinée au scanner, il a trouvé quelque chose dans votre tête.

Elle cessa de mâcher.

— Il ne savait pas ce que c’était. Un truc que quelqu’un a mis là, peut-être quand vous étiez beaucoup plus jeune. Voyez-vous ce que je veux dire ?

Elle opina.

— Savez-vous ce que c’est ?

Elle déglutit.

— Non.

— Mais vous savez qui l’a mis là ?

— Oui.

— Votre père ?

— Oui.

— Savez-vous pourquoi ?

— Parce que j’étais malade.

— Comment ça, malade ?

— Je n’étais pas assez intelligente.

À midi, il était prêt, le plein était fait, l’aéroglisseur attendait le long du grillage. Rudy lui avait donné une pochette à glissière rectangulaire, noire, bourrée de nouveaux yens, certains des billets usés au point d’en être presque transparents.

— J’ai essayé de passer cette bande avec un lexique de français, dit Rudy tandis que l’un des dogues frottait contre sa jambe ses côtes poussiéreuses. Ça marche pas. Je crois que c’est une espèce de créole. Peut-être africain. T’en veux une copie ?

— Non, dit Turner. C’est toi qui t’y colles.

— Merci, dit Rudy. Mais pas question. Je ne compte pas reconnaître que t’aies jamais mis les pieds ici si quelqu’un vient à me le demander. Sally et moi, on file sur Memphis cet après-midi, s’installer chez un couple d’amis. Les chiens garderont la maison. (Il gratta la bête derrière sa cagoule en plastique.) D’accord, garçon ? (Le chien gémit et se tortilla.) J’ai dû les déconditionner à chasser le raton laveur après leur avoir mis les infrarouges. Sinon, il n’en serait plus resté un dans le pays…

Sally et la fille descendaient les marches du porche, Sally portant un filet tout déchiré qu’elle avait rempli avec des sandwiches et une Thermos de café. Turner se souvint d’elle dans le lit à l’étage et sourit. Elle lui rendit son sourire. Elle lui paraissait plus âgée aujourd’hui, fatiguée. Angie avait troqué le T-shirt MAAS-NEOTEK contre un chandail noir informe que Sally lui avait déniché. Ça la faisait paraître encore plus jeune qu’elle n’était. Sally avait également réussi à noyer ses dernières traces de coquards sous un maquillage baroque qui jurait étrangement avec son visage et son pull trop grand.

Rudy tendit à Turner la clé de l’aéroglisseur.

— J’ai fait pondre à mon vieux Cray ce matin un résumé des dernières nouvelles du monde des affaires. Un truc que t’aimeras sans doute savoir, c’est que Maas Biolabs vient d’annoncer la mort accidentelle du Dr Christopher Mitchell.

— Impressionnant, comme ces gens peuvent se montrer vagues.

— Et tu serres à fond le harnais, était en train de dire Sally, sinon t’auras le cul couvert de bleus avant d’avoir rejoint la déviation de Statesboro.

Rudy jeta un œil sur la fille, puis de nouveau sur Turner. Turner apercevait les veines éclatées à la base du nez de son frère. Il avait les yeux injectés de sang et un tic prononcé de la paupière gauche.

— Bon, ben, je suppose que ça y est. Marrant, mais j’avais fini par croire que je te reverrais plus. Ça m’a fait tout drôle de te voir débarquer ici…

— Eh bien, dit Turner, vous avez tous les deux fait pour moi plus que je n’étais en droit d’espérer.

Sally détourna les yeux.

— Alors, merci. Je suppose qu’on ferait bien d’y aller.

Il grimpa dans la cabine du glisseur, désireux de partir. Sally étreignit le poignet de la fille, lui donna le filet et resta à ses côtés tandis qu’elle escaladait les deux marchepieds escamotables. Turner s’installa dans le siège du pilote.

— Elle arrêtait pas de te réclamer, dit Rudy. Au bout d’un moment, son état avait tellement empiré que même les endorphines de synthèse ne parvenaient plus à vraiment supprimer la douleur et toutes les deux heures, elle demandait où tu étais, quand tu arriverais.

— Je t’ai envoyé de l’argent, dit Turner. Assez pour l’emmener à Chiba. Les cliniques de là-bas auraient pu tenter quelque chose de nouveau.

Rudy renifla.

— Chiba ? Bon Dieu. C’était une vieille femme. Quel foutu bien ça aurait donc fait, de la maintenir en vie quelques mois de plus à Chiba ? Ce qu’elle voulait surtout, c’était te revoir.

— Ça ne s’est pas passé comme ça, dit Turner tandis que la fille s’installait dans le siège voisin puis posait le sac sur le plancher, entre ses pieds. À la revoyure, Rudy. (Il fit un signe de tête.) Sally !

— À un de ces jours ! dit Sally, un bras passé autour de Rudy.

— De qui parliez-vous ? demanda Angie, comme l’écoutille se rabattait.

Turner inséra la clé de contact et lança la turbine, gonflant simultanément la jupe de sustentation. Par l’étroite meurtrière latérale, il vit Rudy et Sally s’écarter vivement de l’engin, le chien se tapir et japper au bruit de la turbine. Pédales et poignées étaient surdimensionnées, conçues pour faciliter la conduite à un pilote équipé d’une combinaison antiradiations. Turner franchit doucement la grille et vira en profitant du dégagement de la chaussée gravillonnée. Angie bouclait son harnais.

— De ma mère, répondit-il.

Il emballa la turbine et ils bondirent en avant.

— Je n’ai jamais connu ma mère, remarqua-t-elle, et Turner se souvint que son père était mort et qu’elle ne le connaissait pas non plus.

Il mit les gaz et ils foncèrent sur le macadam, manquant d’écraser un des dogues de Rudy.

Sally avait eu raison au sujet du confort de l’engin ; la turbine engendrait des vibrations constantes. À quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, sur l’asphalte défoncé de la vieille nationale, ça vous ébranlait les dents. La jupe renforcée raclait durement la chaussée inégale ; l’effet de sol d’un modèle de sport civil n’aurait été possible que sur un revêtement lisse et parfaitement horizontal.

Turner se surprit pourtant à apprécier cette conduite. On visait, on ramenait les gaz, et on passait. Quelqu’un avait suspendu une paire de dés en mousse rose au-dessus de la fente du pare-brise et le gémissement des turbines derrière lui avait quelque chose de massif. La fille semblait se détendre, contemplant le paysage, un air absent, presque satisfait, et Turner lui était reconnaissant de ne pas avoir à entretenir la conversation. T’es sacrément recherchée, se dit-il en la reluquant en biais, t’es sans doute le petit lot le plus recherché de toute la planète aujourd’hui, et moi je suis là à te trimbaler vers la Conurb, dans le joujou guerrier de Rudy, et sans la moindre foutue idée de ce que je vais bien pouvoir faire… Ou de qui nous est tombé sur le râble…

Récapitule tout, se dit-il, tandis qu’ils dévalaient dans la vallée. Récapitule tout, une fois de plus, le déclic finira bien par se produire. Mitchell avait contacté Hosaka, annoncé sa défection. Hosaka engageait Conroy et rassemblait une équipe médicale pour repérer sur Mitchell d’éventuelles bidouilles. Conroy avait formé l’équipe en travaillant avec l’agent de Turner. L’agent de Turner était une voix à Genève, un numéro de téléphone. Hosaka avait envoyé Allison à Mexico pour le mettre au parfum, puis Conroy l’avait récupéré. Juste avant qu’il y ait du grabuge, Webber lui avait annoncé qu’elle était la taupe de Conroy sur le site… Au moment où la fille arrivait, quelqu’un leur était tombé dessus, à coups de fusées éclairantes et d’armes automatiques. Pour lui, c’était du Maas tout craché ; c’était le genre d’action à laquelle il s’attendait, pour laquelle on avait loué ses muscles. Puis ce ciel tout blanc… Il se rappela ce que lui avait dit Rudy au sujet d’un canon à particules… Qui ? Et ce bordel dans la tête de la fille, les trucs que Rudy avait découverts sur son tomographe et son imageur à RMN{RMN : Résonance magnétique nucléaire ; procédé permettant, contrairement à la radiographie, d’observer in vivo les tissus mous du corps sans aucune préparation (N.d.T.)}. D’après elle, son père n’avait jamais envisagé de partir lui-même.

— Pas de compagnie, dit-elle, pour la vitre.

— Comment ça ?

— Vous n’avez pas une compagnie, n’est-ce pas ? Je veux dire, vous travaillez pour qui vous engage.

— C’est exact.

— Vous n’avez jamais la trouille ?

— Bien sûr que si, mais pas à cause de ça…

— On a toujours eu la compagnie. Mon père disait que tout se passerait bien, que j’allais simplement dans une autre compagnie…

— Tout ira bien. Il avait raison. Il faut simplement que je découvre ce qui se passe. Ensuite, je vous emmène là où vous aurez besoin d’aller.

— Au Japon ?

— Où vous voudrez.

— Vous y êtes déjà allé ?

— Bien sûr.

— Ça me plaira, vous croyez ?

— Pourquoi pas ?

Puis elle retomba dans le silence et Turner se concentra sur la conduite.

— Ça me fait rêver, dit-elle (tandis qu’il se penchait pour allumer les phares) d’une voix à peine audible dans le fracas de la turbine.

— Quoi donc ?

Il fit semblant d’être absorbé par la conduite, prenant bien garde de ne pas regarder de son côté.

— Ce truc dans ma tête. D’ordinaire, c’est seulement quand je dors.

— Ouais ?

Souvenir du blanc de ses yeux dans la chambre de Rudy, du tremblement, du flot de paroles dans une langue ignorée de lui.

— Parfois, quand je suis éveillée. C’est comme si j’étais branchée sur une console, sauf que je plane au-dessus de la trame, que je vole et que je ne suis pas toute seule. L’autre nuit, j’ai rêvé d’un garçon, et il avait tendu la main, ramassé quelque chose, et ça lui faisait mal, et il était incapable de voir qu’il était libre, qu’il n’avait qu’à se laisser aller. Et rien qu’une seconde, j’ai pu voir où il était, et que ce n’était pas du tout un rêve, juste cette horrible petite chambre avec un tapis taché, et je voyais même qu’il avait besoin d’une bonne douche, et je sentais comme l’intérieur de ses chaussures était tout collant, parce qu’il ne portait pas de chaussettes… Ce n’était pas comme dans les rêves.

— Non ?

— Non. Les rêves, c’est des trucs énormes, immenses, et je suis immense, moi aussi, je me déplace, avec les autres…

Turner expira, cependant que le glisseur gravissait en gémissant la rampe d’accès à l’autoroute, soudain conscient d’avoir jusque-là retenu cette question :

— Quels autres ?

— Les brillants. (Nouveau silence.) Pas les gens…

— Vous passez beaucoup de temps en cyberspace, Angie ? Je veux dire, branchée, avec une console ?

— Non. Juste pour les trucs scolaires. Mon père disait que ce n’était pas bon pour moi.

— Il a dit quelque chose au sujet de ces rêves ?

— Seulement qu’ils devenaient plus réels. Mais je ne lui ai jamais parlé des autres…

— Et à moi, vous voulez m’en parler ? Peut-être que ça m’aidera à comprendre, à trouver ce qu’on a besoin de faire…

— Certains me racontent des trucs. Des histoires. Une fois, il n’y avait rien là-bas, rien d’autonome, juste des données et des gens qui tournaient en rond. Puis quelque chose est arrivé et il… il a pris conscience de lui-même. Il y a une tout autre histoire, là-dessus, une fille avec des miroirs sur les yeux et un homme qui avait la trouille de s’occuper de quoi que ce soit. Cet homme aurait fait un truc qui a contribué à la prise de conscience de la chose… Par la suite, elle se serait en quelque sorte fragmentée en plusieurs parties, et je crois que ces parties, ce sont les autres, les brillants. Mais c’est dur à dire, parce que eux, ils ne racontent pas ça avec des mots, précisément…

Turner sentit sa nuque se hérisser. Un truc qui lui revenait, dragué dans les tréfonds du dossier de Mitchell. Honte brûlante dans un couloir, peinture crème sale écaillée, Cambridge, le dortoir des bacheliers…

— Où êtes-vous née, Angie ?

— En Angleterre. Puis quand mon père est entré chez Maas, on a déménagé. À Genève.

Quelque part en Virginie, il fit escalader au glisseur l’épaulement en gravier pour gagner un pré envahi de mauvaises herbes ; traînant dans leur sillage des tourbillons de poussière sèche estivale, l’engin s’engagea sur la gauche, sous un bosquet de pins. La turbine s’arrêta tandis qu’ils se tassaient sur la jupe à effet de sol.

— On ferait aussi bien de manger, maintenant, dit-il en se penchant en arrière pour récupérer le filet de Sally.

Angie défit son harnais et descendit la fermeture à glissière du chandail noir. En dessous, elle portait un truc serré et blanc, chair lisse et bronzée d’enfant apparaissant dans le creux du cou au-dessus des seins juvéniles. Elle lui reprit le sac et se mit à déballer les sandwiches que Sally lui avait préparés.

— Qu’est-ce qu’il a qui ne va pas, votre frère ? demanda-t-elle, en lui tendant la moitié d’un sandwich.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, il a quelque chose… il boit tout le temps, dit Sally. Il est malheureux ?

— Je ne sais pas, dit Turner en se penchant pour décrisper sa nuque et ses épaules douloureuses. Je veux dire, sûrement, mais j’ignore au juste pourquoi. Ça prend les gens, des fois.

— Vous voulez dire qu’ils n’ont pas de compagnie pour s’occuper d’eux ?

Elle mordit dans son sandwich.

Il la regarda.

— Vous me faites marcher ?

Elle hocha la tête, la bouche pleine. Déglutit.

— Un petit peu. Je sais bien que quantité de gens ne travaillent pas pour Maas. Qu’ils n’ont jamais travaillé pour et ne le feront jamais. Il y a vous, et votre frère, pareil. Mais c’était une vraie question. C’est que j’aime bien Rudy, vous savez ? Mais il avait l’air tellement…

— Paumé, finit-il pour elle, tenant toujours son sandwich. Coincé. Le problème, je crois, c’est que parfois les gens doivent faire un saut, et s’ils ne le font pas, eh bien, ils sont coincés pour de bon… Et Rudy n’a jamais pu sauter.

— Comme mon père en voulant me faire quitter Maas ? C’est un saut ?

— Non. Certains sauts, il faut en décider soi-même. S’imaginer simplement que quelque chose de mieux peut vous attendre, quelque part…

Il marqua un temps d’arrêt, se sentant soudain ridicule, et mordit dans le sandwich.

— Et c’est ce que vous pensiez ?

Il acquiesça, en se demandant si ça pouvait être vrai.

— Alors vous êtes parti, et Rudy est resté ?

— Il était intelligent. Il l’est toujours et il s’est ramassé un paquet de diplômes, dans la foulée. À vingt ans, il avait décroché un doctorat de biotechnologie à Tulane, un paquet d’autres trucs. Jamais envoyé le moindre curriculum, rien de rien. On avait des recruteurs qui déboulaient de tous les coins, il les foutait dehors, il se battait… Je crois qu’il s’imaginait pouvoir réussir tout seul. Comme le coup des cagoules sur les chiens. Je crois qu’il a déposé un ou deux brevets originaux là-dessus, mais… Quoi qu’il en soit, il est resté là-bas. S’est mis à trafiquer et bidouiller pour les gens, il est devenu vachement réputé dans le comté. Et puis notre mère est tombée malade, elle était malade depuis longtemps, et je n’étais pas là…

— Où étiez-vous ?

Elle ouvrit la Thermos et l’odeur du café emplit la cabine.

— Aussi loin que possible, répondit-il, surpris par la colère de sa voix.

Elle lui tendit le gobelet de plastique, empli à ras bord de café noir et brûlant.

— Et vous ? Vous dites que vous n’avez jamais connu votre mère.

— Non. Ils se sont séparés quand j’étais petite. Elle refusait de revenir sous contrat tant qu’il n’aurait pas accepté de la placer plus ou moins en réserve. Enfin, c’est ce qu’il disait.

— Alors, quel effet ça fait ?

Il sirota son café puis lui rendit la tasse.

Elle le regarda par-dessus le bord du gobelet de plastique rouge, les yeux cernés par le maquillage de Sally.

— À votre avis ? Ou alors, reposez-moi la question dans vingt ans. J’en ai que dix-sept, merde, comment le saurais-je ?

Il rigola.

— Vous commencez à vous sentir mieux, maintenant ?

— Je suppose. Compte tenu des circonstances.

Et soudain, il prit conscience de sa présence, comme jamais jusque-là, et ses mains revinrent précipitamment aux commandes.

— Bon. On a encore de la route à faire…

Cette nuit-là, ils dormirent dans l’aéroglisseur, parqué derrière la charpente d’acier rouillé qui avait naguère soutenu l’écran d’un cinéma en plein air, dans le sud de la Pennsylvanie, la parka de Turner étalée sur le plancher blindé, devant la protubérance allongée des turbines. Elle avait siroté le reste du café, maintenant refroidi, assise dans le lanterneau carré qui s’ouvrait au-dessus du siège du passager, à regarder les vers luisants palpiter sur un pré d’herbe jaunie.

Quelque part dans les rêves de Turner – encore colorés d’éclairs aléatoires issus du dossier de son père –, elle roulait contre lui, seins doux et chauds contre son dos nu à travers la fine étoffe de son T-shirt, puis son bras se refermait sur lui pour caresser les muscles plats de son estomac mais lui demeurait immobile, simulant un profond sommeil, et bientôt, il se frayait un chemin au fond des passages les plus obscurs du biogiciel de Mitchell où d’étranges choses venaient se mêler à ses plus vieilles peurs, ses plus vieilles blessures personnelles. Et s’éveillait à l’aube pour l’entendre fredonner doucement pour elle seule, du haut de son perchoir dans le lanterneau :

« Mon papa, ce démon,
Est un vrai séducteur
Qui possède une chaîne
De dix miles de long
Dont chacun des maillons
Porte accroché un cœur,
Çui d’une autre Suzon,
Qu’il a aimée,
Puis abusée. »

LE JAMMEUR

Le Jammeur était situé douze volées d’escalator en panne plus haut ; il occupait le tiers arrière du dernier étage. En dehors de chez Léon, Bobby n’avait jamais vu une boîte de nuit et il trouva Le Jammeur à la fois impressionnant et terrifiant. Impressionnant par son échelle et ce qu’il estima l’exceptionnelle qualité de son aménagement, et terrifiant parce qu’une boîte de nuit, de jour, a quelque chose d’absurdement irréel. D’ensorcelé. Il regarda autour de lui, les pouces calés dans les poches-revolvers de son jean neuf, tandis que Jackie discutait à mi-voix avec un type blanc au visage allongé, vêtu d’un survêtement bleu élimé. La salle était meublée de banquettes en ultra-skaï sombre, de tables rondes noires et de douzaines de paravents décorés en bois découpé. Le plafond était peint en noir également, et chaque table discrètement éclairée par un petit projecteur individuel encastré dans la pénombre. Il y avait une scène centrale, violemment illuminée par des ampoules de travail à l’extrémité de flexibles jaunes et, trônant au milieu, une batterie acoustique rouge cerise. Il ne savait pas pourquoi, mais ça lui flanquait la chair de poule ; une espèce de perception fugace de demi-vie, comme si quelque chose était sur le point de basculer, juste à la lisière de son champ visuel…

— Bobby, dit Jackie, viens par ici, que je te présente Jammeur.

Il traversa l’étendue de moquette noire unie avec tout le calme dont il était capable pour venir faire face à l’homme au long visage, aux cheveux sombres clairsemés et qui portait une chemise habillée blanche sous son survêtement. L’homme avait les veux étrécis, les creux des joues ombrés par une barbe d’un jour.

— Eh bien, dit-il, on veut devenir cow-boy ?

Il regardait le T-shirt de Bobby et Bobby avait la désagréable impression qu’il était sur le point de rigoler.

— Jammeur pianotait dans le temps, expliqua Jackie. Et il s’y entendait. Pas vrai, Jammeur ?

— C’est ce qu’on dit, fit Jammeur sans quitter Bobby des yeux. Ça fait un sacré bail, Jackie. T’as combien d’heures de passe ? demanda-t-il à Bobby.

Ce dernier se sentit rougir.

— Eh bien… une, je crois.

Jammeur haussa ses sourcils broussailleux.

— Faut un début à tout.

Il sourit, petites dents d’une régularité peu naturelle et – estima Bobby – trop nombreuses.

— Bobby, dit Jackie, pourquoi ne pas demander à Jammeur ce qu’il sait de ce fameux Wig dont t’a parlé le Finnois ?

Jammeur lui jeta un coup d’œil avant de se retourner vers Bobby.

— Tu connais le Finnois ? Pour un piquassette, t’es plutôt bien branché, non ? (Il sortit de sa poche revolver un inhalateur en plastique bleu, se l’inséra dans la narine gauche, renifla, puis le rempocha.) Ludgate. Le Wig. Le Finnois cause du Wig ? Doit devenir gâteux.

Bobby ne savait pas ce que ça signifiait mais l’heure ne lui semblait pas propice aux questions.

— Eh bien, hasarda Bobby, ce Wig est quelque part, là-haut, en orbite, et il vend des trucs au Finnois, des fois…

— Pas possible ? Tu sais qu’t’aurais pu m’avoir. J’t’aurais raconté que le Wig était mort ou HS. Encore plus cinglé que le pirate moyen, si tu vois ce que je veux dire. Rétamé. Parti. Plus eu de ses nouvelles depuis des années.

— Jammeur, intervint Jackie. Je crois que mieux vaudrait peut-être que Bobby te raconte simplement son histoire. Beauvoir doit passer ici cet après-midi et il va avoir quelques questions à te poser, alors t’aurais intérêt à être au courant…

Jammeur la regarda.

— Bon. Je vois. Monsieur Beauvoir vient réclamer sa faveur, c’est ça ?

— Peux pas parler pour lui, dit-elle, mais ça m’étonnerait pas. On a besoin d’un coin tranquille pour planquer le Comte.

— Quel comte ?

— Moi, dit Bobby. C’est moi.

— Super, fit Jammeur avec un total manque d’enthousiasme. Eh bien, retournons dans mon bureau.

Bobby ne pouvait détacher ses yeux de la console de cyberspace qui occupait un tiers de l’antique bureau en chêne de Jammeur. Elle était noir mat, un modèle sur mesure, sans aucune marque. Il ne cessait de se dévisser le cou tout en parlant à Jammeur de Deux-par-Jour et de sa passe avortée, de cette impression féminine et de sa mère qui avait sauté. C’était la console la plus délirante qu’il ait jamais vue et il se souvint de Jackie disant que Jammeur avait été un cow-boy super-extra, dans le temps.

Jammeur se radossa dans son fauteuil lorsque Bobby eut terminé.

— Tu veux l’essayer ?

Il avait l’air las.

— L’essayer ?

— La console. J’ai comme l’impression que t’aimerais bien l’essayer. Ça tient peut-être à ta manière de te tortiller sans arrêt sur ta chaise. Soit tu veux l’essayer, soit t’as une méchante envie de pisser.

— Merde, ouais. Je veux dire, ouais, merci, ça ouais, j’aimerais bien…

— Et pourquoi pas ? Qui saura que c’est toi et pas moi, d’ac ? Pourquoi ne pas te brancher avec lui, Jackie ? Histoire de le suivre. (Il ouvrit un tiroir de son bureau et sortit deux ensembles de trodes.) Mais pas d’initiatives personnelles, hein ? Je veux dire, tu te branches et tu fais un tour, c’est tout. N’essaie pas de faire de numéro. Je dois à Beauvoir et Lucas une faveur et apparemment, je les rembourse en les aidant à te garder intact. (Il tendit le premier ensemble de trodes à Jackie, l’autre à Bobby. Il se leva, saisit par ses poignées latérales la console noire et la fit pivoter pour la mettre en face de Bobby.) Allez, vas-y. Tu vas en décharger dans ton froc. C’te bécane date de dix ans et elle enfonce encore la majorité de ce qui existe. C’t un type du nom d’Automatic Jack qui l’a construite à partir de zéro. C’était l’artiste du matos de Bobby Quine, à l’époque. À eux deux, ils avaient écumé les Blue Lights, mais c’était sans doute avant que tu sois né…

Bobby avait déjà branché ses trodes. À présent, il regardait Jackie.

— T’es déjà branché en parallèle ?

Il hocha la tête.

— Okay. On se branche, mais je reste derrière ton épaule gauche. Je dis : débranche, tu débranches. Si tu vois des trucs drôles, c’est parce que je suis avec toi, pigé ?

Il acquiesça.

Elle retira une paire de longues aiguilles en argent de l’arrière de son feutre mou puis l’ôta, le déposant sur le bureau, près de la console de Jammeur. Elle glissa les trodes par-dessus le fichu en soie orange et aplanit les contacts sur son front.

— Allons-y, dit-elle.

Maintenant et à jamais, en avant toute, la console de Jammeur était partie à fond la caisse, survolant de très haut le néon des unités centrales, une topographie de données qu’il ne connaissait pas. Le gros truc, haut comme une montagne, société nette et limitée dans le non-lieu qui était le cyberspace.

— Ralentis, Bobby.

Voix de Jackie, basse et douce, près de lui dans le vide.

— Nom de Dieu, ce truc glisse tout seul !

— Ouais, mais on se calme. Inutile de se presser. On se balade. Alors, tu restes en altitude et tu ralentis…

Il passa en lecture normale jusqu’à ce qu’ils aient l’impression de se traîner. Il se tourna sur la gauche, s’attendant à la voir mais il n’y avait rien.

— Je suis là, lui dit-elle. T’inquiète…

— Qui était Quine ?

— Quine ? Un cow-boy parmi les connaissances de Jammeur. Il les connaissait tous, de son temps.

Bobby fit un quatre-vingt-dix gauche, au hasard, pivotant en douceur à l’intersection de la trame, pour tester la réponse de la console. C’était incroyable, totalement différent de ce qu’il avait pu ressentir jusque-là en cyberspace.

— Sainte merde. À côté de ce truc, une Ono-Sendaï est un jouet de gosse…

— Il est sans doute équipé de circuits O-S. C’est ce qu’ils utilisaient, à l’époque, d’après Jammeur. Fais-nous grimper encore un peu…

Ils s’élevèrent sans effort à travers la trame, les données s’éloignaient en dessous d’eux. Il se plaignit :

— Il y a pas des masses de choses à voir, de là-haut.

— Erreur. Tu vas apercevoir quelques trucs intéressants, pourvu que tu traînes suffisamment sur les secteurs vides…

La trame de la matrice semblait frissonner, droit devant eux.

— Euh, Jackie…

— Stoppe ici. Reste en pause. C’est okay. Fais-moi confiance.

Quelque part, très loin, ses mains couraient sur la configuration peu familière du clavier. Brusquement il les maintint en suspens, tandis qu’une section du cyberspace se brouillait, devenait laiteuse.

— Qu’est-ce que…

— Danbala ap monte I, dit la voix, fer cassant dans sa tête, et dans sa bouche comme un goût de sang. Danbala la chevauche.

Il savait ce que les mots signifiaient, mais la voix était de fer dans son crâne. L’étoffe laiteuse se divisa, sembla bouillonner, devint deux taches de gris fluctuant.

— Legba, dit-elle. Legba et Ougou Feray, dieu de la guerre. Papa Ougou ! Saint Jacques Majeur ! Viv la Vyèj !

Un rire de fer emplit la matrice, lui cisaillant le crâne.

— Map kite tout mizè ak tout giyon, dit une autre voix, fluide, de vif-argent et froide. Regarde, papa, elle est venue ici pour chasser la malchance !

Et puis celle-ci rit aussi et Bobby lutta pour dominer une vague de pure hystérie lorsque le rire argenté le traversa comme une gerbe de bulles.

— A-t-elle de la malchance, la cavale de Danbala ? tonna la voix de fer d’Ougou Feray, et l’espace d’un instant, Bobby crut voir vaciller une silhouette dans la brume grise.

La voix corna son rire terrible.

— Certes ! Certes ! Mais elle n’en sait rien ! Elle est ma cavale à moi, non, sinon je la lui soignerais, sa chance !

Bobby avait envie de pleurer, de mourir, de faire n’importe quoi pour échapper aux voix, échapper au vent totalement impossible qui s’était mis à chasser les volutes grises, un vent humide et chaud qui avait l’odeur de choses qu’il ne pouvait identifier.

— Et elle loue la Vierge ! Écoute-moi, petite sœur ! La Vyèj approche, oh oui !

— Oui, dit l’autre, elle traverse ma province, à présent, moi qui règne sur les voies et les routes.

— Mais moi, Ougou Feray, je te dis que nos ennemis approchent eux aussi ! Aux portes, ma sœur, et prends garde !

Et puis les zones grises pâlirent, diminuèrent, se ratatinèrent…

— Décroche, dit-elle, petite voix lointaine. (Et puis elle ajouta :) Lucas est mort.

Jammeur sortit une bouteille de scotch du tiroir de son bureau puis il versa précautionneusement six centimètres du breuvage dans un verre à cocktail en plastique.

— T’as l’air complètement décalquée, dit-il à Jackie, et Bobby fut surpris par la douceur de sa voix.

Cela faisait dix minutes au moins qu’ils avaient décroché et personne n’avait encore rien dit. Jackie avait l’air brisée et ne cessait de se mâchonner la lèvre inférieure. Jammeur avait l’air soit malheureux, soit fâché, Bobby n’était pas sûr.

— Pourquoi donc avoir dit que Lucas était mort ? hasarda Bobby car il lui semblait que le silence s’accumulait dans l’étroit bureau de Jammeur à vous en faire suffoquer.

Les yeux de Jackie le fixèrent mais sans paraître accommoder.

— Ils ne seraient pas venus vers moi si Lucas avait été en vie, dit-elle. Il y a des pactes, des accords. Legba est toujours invoqué en premier mais il aurait dû venir avec Danbala. Sa personnalité dépend du loa avec lequel il se manifeste. Lucas doit être mort.

Jammeur repoussa le verre de whisky vers l’autre côté du bureau mais Jackie refusa de la tête, les électrodes encore accrochées à son front, chrome et nylon noir. Il fit une grimace dégoûtée, récupéra le verre et le vida.

— Quel tas de merde. Tout ça tenait bien mieux debout avant que les gens dans votre genre se mettent à fricoter avec eux.

— Ce n’est pas nous qui les avons amenés ici, Jammeur, observa-t-elle. Ils étaient là, c’est tout, et s’ils nous ont trouvés, c’est parce qu’on les comprenait !

— Toujours le même tas de merde, dit Jammeur, désabusé. Quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, ils ont comme par hasard pris la forme que voulaient voir un tas de bougnoules allumés. Tu me suis ? Il n’y a foutrement rien là-dedans qui vous obligeait à causer votre baragouin de sauvages haïtiens ! Vous et votre culte vaudou, ils ont vu ça et ils vous ont monté le coup, et Beauvoir, Lucas et les autres, ce sont des hommes d’affaires avant tout. Et ces putains de saloperies s’y entendent pour passer des marchés ! C’est une seconde nature ! (Il revissa la capsule sur la bouteille et la rangea dans le tiroir.) Tu sais, mon chou, il se pourrait bien que ce gros truc, avec tout ce déploiement de force sur la trame, il te mène tout bêtement en bateau. En projetant ces choses, tout ce bordel… Et tu sais bien que c’est possible, pas vrai ? Pas vrai, Jackie ?

— En aucun cas, dit Jackie, d’un ton égal, glacial. Mais comment je le sais, ça, je ne saurais pas l’expliquer…

Jammeur sortit de sa poche une plaque de plastique noire et commença à se raser.

— Évidemment, dit-il. (Le rasoir bourdonnait en dessinant sa joue.) Moi, j’ai vécu en cyberspace pendant huit ans, d’accord ? Eh bien, je sais qu’il n’y avait rien là-bas, à l’époque… Enfin, tu veux que j’appelle Lucas, que t’aies enfin l’esprit tranquille ? T’as bien le numéro de téléphone de sa Rolls ?

— Non, dit Jackie. Laisse tomber. Mieux vaut rester discrets jusqu’à ce que Beauvoir se manifeste. (Elle se leva, retira les trodes et récupéra son chapeau.) Je vais m’allonger, essayer de dormir. Tu gardes un œil sur Bobby…

Elle se tourna pour gagner la porte du bureau. On aurait dit une somnambule, vidée de toute énergie.

— Magnifique, dit Jammeur en faisant courir le rasoir sur sa lèvre supérieure. Tu veux boire quelque chose ? demanda-t-il à Bobby.

— Eh bien… il est un peu tôt…

— Pour toi, peut-être. (Il remit le rasoir dans sa poche. La porte se ferma derrière Jackie. Jammeur se pencha légèrement.) À quoi ils ressemblent, gamin ? T’as trouvé quelque chose ?

— Juste un truc plus ou moins grisâtre. Flou…

Jammeur parut déçu. Il se renfonça dans son fauteuil.

— Je ne crois pas que tu puisses y jeter sérieusement un œil tant que tu n’es pas dans le truc. (Ses doigts pianotaient sur l’accoudoir.) Tu crois que c’est pas du flan ?

— Enfin, j’essaierais pas trop de m’y frotter…

Jammeur l’examina.

— Non ? Eh bien, t’es peut-être plus futé que t’en as l’air, alors. J’essaierais pas de m’y frotter non plus. J’ai quitté la partie avant qu’ils aient fait leur apparition…

— Alors, c’est quoi, à votre avis ?

— Ah, de plus en plus malin… Eh bien, je n’en sais rien. Comme je disais, je n’ai pas l’impression que je puisse avaler sans mal cette histoire de ramassis de dieux vaudous haïtiens, mais enfin, qui sait ? (Il plissa les yeux.) Ça se pourrait… Il y a bien des programmes virus lâchés dans la matrice qui se sont dupliqués et qui sont devenus très malins… Déjà de quoi flanquer la trouille ; peut-être que les flics de Turing veulent pas l’ébruiter. Ou peut-être que les IA ont trouvé moyen d’expédier des fragments d’elles-mêmes dans la matrice, ce qui rendrait dingues les Turing. Un Tibétain que j’ai connu qui faisait des motifs de matos pour les pianoteurs, eh bien, il disait que c’étaient des tulpas…

Bobby cligna les yeux.

— Un tulpa est une forme de pensée, plus ou moins. De la superstition. Des mecs qui touchent vraiment leur bille pourraient cloner une espèce de fantôme, fait d’énergie négative. (Il haussa les épaules.) Encore des conneries. Comme les vaudous de Jackie.

— Eh bien, si vous voulez mon avis, j’ai comme l’impression que Lucas, Beauvoir et les autres, ils jouent à ça comme si c’était pour de bon et pas simplement du flan…

Jammeur opina.

— Tu l’as dit. Et ils en ont bigrement bien profité de leur côté, alors il doit y avoir quelque chose là-dessous. (Il haussa les épaules et bâilla.) Faut que je dorme, moi aussi. Tu peux faire ce que tu veux, tant que tu poses pas les mains sur ma bécane. Et n’essaie pas de sortir, dix sortes d’alarmes se mettraient à hurler. T’as à boire, à manger, et tout le reste dans le frigo derrière le bar…

Bobby décida que l’endroit était toujours aussi terrifiant ; maintenant qu’il l’avait pour lui tout seul, il l’estimait assez intéressant pour que ça en vaille le coup. Il passa derrière le bar, effleurant les poignées des robinets de bière et leurs embouts chromés. Il y avait une machine à glaçons et une autre pour fournir de l’eau bouillante. Il se prépara une tasse de nescafé japonais et tria parmi le stock de cassettes audio de Jammeur. Il n’avait jamais entendu aucun de ces groupes ou de ces chanteurs. Il se demanda si ça voulait dire que Jammeur, qui était vieux, aimait les vieux trucs, ou bien si c’étaient au contraire des nouveautés complètes qui ne filtreraient à Barrytown, et sans doute par l’entremise de Léon, pas avant une quinzaine… Il trouva un pistolet sous la console universelle de crédit noir et argent, au bout du bar, un petit automatique trapu avec un chargeur qui dépassait juste de sous la poignée. Il était collé sous le comptoir avec une bande Velcro citron vert et ça ne semblait pas une très bonne idée d’y toucher. Au bout d’un moment, il ne se sentait plus du tout effrayé, juste plus ou moins ennuyé, à cran. Il prit son café qui refroidissait et gagna la partie centrale de la salle. Il s’assit à l’une des tables et joua le rôle du Comte Zéro, le méga-roi de la console dans la Conurb, attendant l’arrivée de quelques gommeux venus lui présenter un coup, une passe indispensable et que personne, à part le Comte, n’était fichu, même de loin, d’effectuer.

— Pas de problème, lança-t-il à la salle vide, en plissant les paupières, je vous monte ça… si… si vous avez le fric…

Les mecs pâlirent quand il leur donna son chiffre.

L’isolation acoustique était totale ; on ne percevait pas le moins du monde l’agitation des stands du treizième étage, seul le bourdonnement d’une espèce de climatiseur et les gargouillis épisodiques du chauffe-eau. Lassé des jeux de pouvoir du Comte, Bobby abandonna la tasse à café sur la table et gagna le couloir d’entrée, laissant courir ses mains sur la vieille corde de velours tendue entre des piquets de laiton poli. Prenant bien garde de ne pas toucher les portes vitrées, il s’installa sur un banal tabouret d’acier à la galette de skaï rapiécée, près de la vitrine de la consigne. Une chiche ampoule brûlait dans le vestiaire ; on apercevait deux douzaines de vieux cintres en bois pendus à des barres d’acier, muni chacun d’une étiquette ronde et jaune numérotée à la main. Il imagina que Jammeur devait s’asseoir ici de temps à autre pour contrôler la clientèle à la sortie. Il ne voyait franchement pas pourquoi un type qui avait été un méga-cow-boy huit années durant s’amuserait à diriger une boîte de nuit, mais peut-être que c’était une espèce de passe-temps. Il s’imaginait qu’on pouvait ainsi lever des tas de filles, quand on était patron de boîte, mais il avait également supposé qu’on pouvait de toute façon en avoir des tas quand on était riche. Et si Jammeur avait passé huit ans au plus haut niveau, Bobby se dit qu’il devait être fort riche…

Il repensa à cette scène dans la matrice, les taches grises et les voix. Il frissonna. Il ne voyait toujours pas en quoi cela signifiait que Lucas était mort. Comment Lucas pouvait-il être mort ? Puis il lui revint que sa mère était morte et, d’une certaine manière, ça ne semblait pas trop réel non plus. Seigneur. Tout cela commençait à lui porter sur les nerfs. Il aurait voulu être dehors, de l’autre côté des portes, à surveiller les étals, les clients et les gens qui travaillaient là-bas…

Il tendit la main pour écarter le rideau de velours, juste assez pour lorgner à travers la vitre épaisse, embrassant le bric-à-brac arc-en-ciel des stands et la démarche traînante caractéristique des clients…

Et, encadré comme pour lui, en plein milieu de tout cela, à côté d’une table encombrée de VOM analogiques de surplus, de sondes logiques et d’alimentations de puissance, il y avait le visage ingrat, lourd, de Léon, et les yeux hideux, profondément enfoncés, semblaient fixer ceux de Bobby avec un visible éclair de reconnaissance. Et puis, Bobby vit Léon faire une chose qu’il n’avait pas souvenir de l’avoir jamais vu faire : il sourit.

PLUS PRÈS

Le steward de la JAL lui offrit un choix de cassettes de simstim : une visite de la rétrospective Foxton à la Tate, en août dernier, une aventure d’époque enregistrée au Ghana (Ashanti !), des extraits de la Carmen de Bizet, vue d’une loge privée à l’Opéra de Tokyo, ou encore trente minutes de la série d’interviews de Tally Isham, Célébrités.

 Votre premier vol en navette, madame Ovski ?

Marly acquiesça. Elle avait donné à Paleologos le nom de jeune fille de sa mère, ce qui était sans doute stupide.

Le steward eut un sourire compréhensif.

— Une cassette peut incontestablement faciliter le décollage. Celle de Carmen a beaucoup de succès cette semaine. Des costumes superbes, à ce qu’il paraît.

Elle hocha la tête, guère d’humeur pour de l’opéra. Elle détestait Foxton et aurait encore préféré endurer toute la poussée de l’accélération plutôt que de subir Ashanti ! Elle choisit donc par défaut la bande d’Isham, comme le moindre de ces quatre maux.

Le steward vérifia le harnais de son siège, lui tendit la cassette et une petite tiare en plastique jetable gris, puis il s’éloigna. Elle coiffa les trodes, les brancha dans la prise de l’accoudoir, poussa un soupir et glissa la cassette dans l’ouverture près de la prise. L’intérieur de la navette de la JAL disparut dans un éclair de bleu égéen et elle vit le titre TALLY ISHAM ET SES CÉLÉBRITÉS s’étaler sur ce ciel sans nuages en élégantes capitales sans sérif.

Du plus loin que Marly se souvienne, Tally Isham était une constante de l’industrie de la stim, la coqueluche des médias, une vedette sans âge apparue avec la première vague de ce nouveau support. Maintenant, Marly se retrouvait enfermée dans l’espace sensoriel bronzé, léger, terriblement confortable de Tally. Tally Isham resplendissait, respirait avec aisance et profondeur, son ossature élégante évoluant dans une musculature qui semblait n’avoir jamais connu la tension. Accéder à ses enregistrements sur stim était comme de tomber dans un bain de santé rayonnante, on sentait l’élasticité des pieds cambrés de la star, le tressautement de ses seins sous le coton égyptien soyeux et blanc de son corsage tout simple. Elle était penchée contre une balustrade mouchetée blanche, au-dessus du port minuscule d’un village d’une île grecque, une cascade d’arbres en fleurs dégringolant sous elle au flanc d’une colline de pierres chaulées blanches et d’étroits escaliers tortueux. On entendait la sirène d’un bateau dans le port.

— Les touristes se pressent à présent pour regagner leur navire de croisière, dit Tally et elle sourit. (Lorsqu’elle souriait, Marly croyait sentir la lisse douceur des dents blanches de la star, goûter la fraîcheur de sa bouche, et la pierre de la balustrade était agréablement rêche sous ses avant-bras nus.) Mais un visiteur de notre île va rester en notre compagnie cet après-midi, quelqu’un que depuis longtemps je désirais rencontrer, et que, j’en suis sûre, vous serez ravis et surpris de connaître, car il s’agit de quelqu’un qui d’ordinaire fuit les reportages des grands médias…

Elle se redressa, pivota et sourit au visage bronzé, souriant de Josef Virek…

Marly arracha les trodes de son front et le plastique blanc de la navette JAL parut brutalement reprendre position tout autour d’elle. Des signes d’avertissement clignotaient sur la console au plafond et elle perçut une vibration qui semblait graduellement croître en intensité…

Virek ? Elle regarda le bloc d’électrodes.

— Eh bien, fit-elle, je suppose effectivement que vous êtes une célébrité…

— Je vous demande pardon ? (L’étudiant japonais à côté d’elle sautilla dans son harnais avec une étrange esquisse de courbette.) Vous avez certaines difficultés avec votre stim ?

— Non, non, fit-elle. Excusez-moi.

Elle recoiffa les trodes et vit de nouveau l’intérieur de la navette se dissoudre dans un bourdonnement de parasites sensoriels, un agaçant mélange de sensations qui brutalement cédèrent la place à la grâce tranquille de Tally Isham qui venait de saisir la main froide et ferme de Virek et souriait à ses yeux doux et bleus. Virek lui rendit son sourire, dents très blanches.

— Ravi d’être ici, Tally, dit-il, et Marly s’abandonna à la vérité de la bande, acceptant comme le sien propre le souvenir enregistré des sensations de Tally.

La stim était un médium qu’elle évitait d’ordinaire, quelque chose dans sa personnalité se révoltait contre le degré de passivité requis.

Virek portait une chemise blanche légère, un pantalon de coton roulé juste sous les genoux, et des sandales en cuir marron tout à fait ordinaires. Tenant toujours sa main entre les siennes, Tally regagna la balustrade.

— Je suis certaine, dit-elle, qu’il y a quantité de choses que notre public…

La mer avait disparu. Une plaine irrégulière couverte d’un tapis vert-noir de lichens, peut-être, s’étendait jusqu’à l’horizon, brisée par les silhouettes des tours néo-gothiques de la Sagrada Familia de Gaudí. Le bord du monde se perdait dans une brume basse et brillante tandis qu’un bruit pareil au glas de cloches englouties résonnait au-dessus de la plaine…

— Vous avez un public d’une personne, aujourd’hui, remarqua Virek en fixant Tally derrière ses lunettes rondes sans monture. Bonjour, Marly.

Marly se débattit pour atteindre les trodes mais ses bras étaient en pierre. L’accélération, la navette qui s’élevait de son pas de tir en béton… Il l’avait piégée ici…

— Je comprends, dit Tally, souriante, adossée contre la balustrade, les coudes posés sur la pierre chaude et rêche. Quelle idée délicieuse. Votre Marly, Herr Virek, doit avoir bien de la chance…

Et soudain, Marly comprit que ce n’était pas la Tally de Senso/Rézo, mais un fragment du construct de Virek, un point de vue programmé, un montage élaboré à partir de plusieurs années de Célébrités, et que désormais elle n’avait aucun choix, aucune issue, hormis d’accepter, d’écouter, d’accorder à Virek toute son attention. Le seul fait de l’avoir prise ici, de l’avoir coincée de la sorte lui prouvait que son intuition avait été correcte : la machine, la structure était là, elle était réelle. L’argent de Virek était une manière de dissolvant universel, capable de dissoudre les barrières à sa guise…

— Je suis désolé, dit-il, d’apprendre que vous êtes si chagrinée. Paco me dit que vous nous fuyez mais, pour ma part, je préfère y voir plutôt la pulsion d’un artiste vers son objectif. Vous avez perçu, il me semble, quelque chose de la nature de ma gestalt, et cela vous a effrayée. Comme il était normal. Cette cassette a été préparée une heure avant l’heure programmée du décollage d’Orly de votre navette. Nous connaissons votre destination, bien sûr, mais je n’ai aucune intention de vous suivre. Vous faites votre travail, Marly. Mon seul regret est que nous ayons été incapables d’éviter la mort de votre ami Alain, mais nous connaissons maintenant l’identité de ses assassins et celle de leurs employeurs…

Les yeux de Tally Isham étaient à présent ceux de Marly, et ils étaient dardés sur l’énergie bleue qui brûlait dans ceux de Virek.

— Alain a été assassiné par les agents à la solde de Maas Biolabs, poursuivit-il, et c’est Maas qui lui avait procuré les coordonnées de votre présente destination, Maas qui lui avait donné l’hologramme que vous avez vu. Mes relations avec Maas Biolabs ont été ambivalentes, pour employer un euphémisme. Il y a deux ans, l’une de mes filiales a tenté de les racheter. La somme en jeu aurait affecté l’économie du globe entier. Ils ont refusé. D’après l’enquête de Paco, Alain est mort parce qu’ils avaient découvert qu’il tentait de marchander l’information qu’ils lui avaient fournie, qu’il tentait de la revendre à des tiers… (Il fronça les sourcils.) Excessivement stupide, car il était parfaitement ignorant de la nature du produit qu’il offrait…

Comme c’était typique d’Alain, songea-t-elle, prise d’une vague de pitié. Et elle le revit, blotti sur cette hideuse moquette, l’échine saillant sous l’étoffe verte de sa veste…

— Vous devriez savoir, il me semble, que ma recherche de notre créateur de boîtes déborde le domaine de l’art, Marly. (Il retira ses verres pour les nettoyer à un pli de sa chemise blanche ; elle trouva quelque chose d’obscène à l’humanité calculée du geste.) J’ai des raisons de croire que le créateur de ces objets manufacturés est d’une certaine manière en position de m’offrir la liberté, Marly. Je ne suis pas un homme en bonne santé. (Il remit ses lunettes, chaussant avec précaution la monture aux branches d’or fin.) La dernière fois que j’ai demandé une visualisation de la cuve que j’occupe, à Stockholm, on m’a présenté quelque chose qui ressemblait à trois remorques de camion, enserrées dans un réseau dégoulinant de tuyauteries d’alimentation… Si j’étais capable d’abandonner cela, Marly, ou plutôt, d’abandonner la débauche de cellules qu’il contient… eh bien – il sourit, de nouveau, de son fameux sourire –, que ne paierais-je pas ?

Et les yeux de Tally-Marly pivotèrent pour embrasser l’étendue de lichen sombre et les flèches lointaines de la cathédrale déplacée…

— Vous avez perdu conscience, était en train de dire le steward dont les doigts lui parcouraient le cou. Ce n’est pas rare et nos ordinateurs médicaux embarqués nous indiquent que votre état de santé est excellent. Toutefois, nous avons appliqué un timbre dermique pour contrarier le syndrome d’adaptation que vous seriez susceptible d’éprouver avant l’accostage.

Elle sentit sa main lui tâter le cou.

— L’Europe après les pluies, dit-elle. Max Ernst. Le lichen…

L’homme se mit à la fixer avec attention, le visage attentif, exprimant une inquiétude professionnelle.

— Excusez-moi. Pourriez-vous répéter ?

— Je suis désolée, dit-elle. Un rêve… Sommes-nous déjà arrivés au terminal ?

— Encore une heure, lui dit-il.

Le terminus orbital de la Japan Air était un tore blanc parsemé de dômes et cerné par les ouvertures ovales à bordures sombres des baies d’accostage. Le terminal au-dessus du filet anti-g de Marly – bien que au-dessus eût perdu sa signification usuelle – affichait une exquise animation du tore en rotation tandis qu’une série de voix – en sept langues – annonçaient que le débarquement des passagers à bord de la navette 580 de la JAL, au départ d’Orly Terminal 1, interviendrait dans les plus brefs délais. La JAL présentait ses excuses pour le retard, dû à des réparations de routine en cours sur sept des douze baies…

Marly se tassa dans son filet, voyant en toutes choses la main de Virek, désormais. Non, se ravisa-t-elle, il doit bien y avoir un moyen. Je veux m’en sortir, se dit-elle, quelques heures pour agir librement et je serai débarrassée de lui… Adieu, Herr Virek, je retourne au pays des vivants, ce que ne pourra plus faire ce pauvre Alain, Alain qui est mort parce que j’ai accepté votre boulot. Elle cligna les yeux quand vint la première larme puis les écarquilla, comme une enfant, pour regarder la minuscule sphérule qu’était devenue sa larme s’élever en flottant devant elle…

Et la Maas, se demanda-t-elle, quel était son rôle là-dedans ? Virek prétendait que c’étaient eux qui avaient tué Alain, qu’Alain avait travaillé pour eux. Elle avait de vagues souvenirs d’histoires dans les médias, un truc en rapport avec la toute dernière génération d’ordinateurs, une espèce de méthode assez terrifiante dans laquelle des hybrides de cellules cancéreuses immortelles produisaient des molécules sur mesure destinées à devenir des éléments de circuits. Puis elle se rappela que Paco lui avait dit que l’écran de son téléphone modulaire était un produit Maas…

L’intérieur du toroïde de la JAL était si neutre, si banal, si totalement similaire à n’importe quel aéroport bondé qu’elle se sentit l’envie de rire. Il y régnait la même odeur, mélange de parfum, de tension humaine et d’air puissamment climatisé avec, en fond sonore, ce bourdonnement de conversations. La gravité à zéro virgule huit aurait facilité le transport d’une valise mais elle n’avait que son sac noir. Elle sortit ses billets d’une de ses poches intérieures zippées pour vérifier le numéro de la navette en correspondance avec les colonnes de chiffres alignées sur l’écran mural le plus proche.

Deux heures d’ici le départ. Quoi que puisse dire Virek, elle était certaine que sa machine était déjà en branle, infiltrant l’équipage de la navette ou la liste des passagers, substitutions lubrifiées par une bonne couche de billets… Il y aurait des malaises de dernière minute, des changements de plan, des accidents…

Elle passa le sac en bandoulière, puis quitta la salle au sol concave de céramique blanche comme si elle savait au juste où elle allait, ou comme si elle avait un plan quelconque tout en sachant, à chacun de ses pas, qu’il n’en était rien.

Elle était hantée par ces yeux doux et bleus.

— Va te faire foutre ! grommela-t-elle, et un jovial homme d’affaires russe en costume sombre de Ginza renifla puis leva son téléjournal, pour l’éliminer de son univers.

— Alors moi, j’ai dit à c’te salope, tu vois, tu m’trimbales ces opto-isolateurs et les boîtiers de coupure à bord de la Douce Jane ou j’te colle le cul sur la coque à la pâte d’étanchéité…

Rire féminin gras, Marly leva le nez de son plateau de sushi. Les trois femmes étaient assises deux tables plus loin, la leur était encombrée de boîtes de bière et de plateaux en poly expansé maculés de taches brunes de sauce au soja. L’une d’elles rota bruyamment et but une grande lampée de bière.

— Et comment qu’elle l’a pris, Rez ?

Ce fut d’une certaine manière le signal d’un nouvel éclat de rire, long et bruyant, et la femme qui la première avait attiré l’attention de Marly posa la tête entre ses bras et rit à s’en faire trembler les épaules. Marly considéra d’un air morne le trio, en se demandant qui elles étaient. Sa crise de fou rire passée, la première femme se rassit en essuyant les larmes de ses yeux. Elles étaient toutes les trois pétées, jugea Marly ; jeunes, bruyantes, et l’air pas commode. La première était mince, les traits durs, de grands yeux gris surmontant un fin nez droit. Elle avait les cheveux d’une teinte argent pas possible, coupés court comme ceux d’une écolière, et portait une espèce de tunique ou de veste sans manches, trop grande, en toile, entièrement couverte de poches gonflées, hérissée de pressions et de pattes rectangulaires en Velcro. Le vêtement bâillait, révélant, depuis l’angle où se trouvait Marly, un petit sein rond recouvert de ce qui semblait un soutien-gorge de fine dentelle rose et noire. Les deux autres femmes étaient plus âgées, plus baraquées, les muscles de leurs bras nus nettement soulignés sous l’éclairage apparemment sans source de la cafétéria du terminal.

Marly vit la première femme hausser les épaules sous son gilet trop ample.

— C’est pour ça qu’elle va le faire, ajouta-t-elle.

La seconde femme rit à nouveau, mais pas avec autant d’entrain, puis consulta un chronomètre rivé sur un large bracelet en cuir.

— Bon, moi, j’m’arrache, dit-elle, j’ai une passe sur Sion, puis huit conteneurs d’algues pour les Suédois.

Sur quoi, elle écarta sa chaise de la table, se leva, et Marly put lire la pièce brodée cousue entre les épaules de son gilet de cuir noir :

O’GRADY WAJIMA

LE EDITH S.

TRANSPORTS INTERORBITAUX

Sa voisine se leva elle aussi, remontant la ceinture de son jean plombant.

— J’vais faire, Rez, tu laisses cette connasse te doubler sur ces coupe-circuits, ça risque de barder pour ton matricule.

— Excusez-moi, intervint Marly en s’efforçant de maîtriser le tremblement de sa voix.

La femme en gilet noir pivota pour la lorgner.

— Ouais ?

Elle la reluquait, sans sourire.

— J’ai vu votre gilet, le nom Edith S., c’est un vaisseau, un vaisseau spatial ?

— Un vaisseau spatial ? (La femme à côté d’elle haussa des sourcils broussailleux.) Oh, ouais, mon chou, un putain de gros vaisseau spatial !

 C’t un remorqueur, expliqua la fille en gilet noir en se tournant pour partir.

— Je veux vous louer, dit Marly.

— Me louer ? (Elles la fixaient toutes les trois, visage impassible, sans sourire.) Qu’est-c’ça veut dire ?

Marly fourragea dans les tréfonds de son sac noir de Bruxelles et sortit la demi-liasse de nouveaux yens que Paleologos, l’agent de voyages, lui avait restituée après avoir pris sa commission.

— Je vous donne ça…

La fille aux cheveux argent taillés court siffla doucement. Elles se dévisagèrent toutes les trois. Celle en gilet noir haussa les épaules.

— Bon Dieu, fit-elle, où que vous voulez aller ? Mars ?

Marly piocha de nouveau dans son sac et brandit le bout de paquet de Gauloises bleues plié en quatre. Elle le tendit à la femme en gilet noir qui le déplia et lut les coordonnées orbitales qu’Alain y avait inscrites au feutre vert.

— Eh bien, dit la femme, ça fait un petit saut de rien, vu la somme, mais O’Grady et moi, on doit être à Sion pour 23 00 GMT. Un contrat. Mais toi, Rez ?

Elle tendit le papier à la fille restée assise qui le lut, leva les yeux vers Marly et demanda :

— Quand ?

— Maintenant, dit Marly. Tout de suite.

La fille se dégagea de la table, crissement des pieds de la chaise sur la céramique, bâillement du gilet révélant ce que Marly avait pris pour le filet d’un soutien-gorge rose et noir et n’était qu’une seule rose tatouée recouvrant entièrement le sein gauche.

— Ça marche, frangine, la caisse.

— Ça veut dire : payez-la tout de suite, traduisit O’Grady.

— Je veux que personne ne sache où nous nous rendons, avertit Marly.

Les trois femmes rigolèrent.

— Alors t’es tombée sur la fille qu’y te fallait, dit O’Grady, et Rez sourit.

LA PASSE, DIRECT

La pluie arriva quand il tourna de nouveau vers l’est, direction la périph’ de la Conurb et la ceinture défoncée des zones industrielles. Elle déferla sur lui en un mur massif, l’aveuglant jusqu’à ce qu’il ait trouvé le bouton des essuie-glaces. Rudy n’avait pas bien entretenu les balais, aussi préféra-t-il ralentir, sifflement des turbines qui décroît jusqu’à un grondement sourd, pour escalader l’accotement, la jupe raclant au passage des carcasses déchirées de pneus de camion.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’y vois rien. Les balais d’essuie-glace sont pourris.

Il tapa sur le bouton des phares et les quatre étroits faisceaux jaillirent de chaque côté du capot incliné du glisseur pour aller se perdre dans la muraille grise de l’averse. Il hocha la tête.

— Pourquoi on ne s’arrête pas ?

— On est trop près de la Conurb. Ils patrouillent dans tout ce secteur. En hélicos. Pour peu qu’ils balaient l’immatriculation sur le toit, ils verront qu’on a des plaques de l’Ohio et une configuration de châssis bizarre. Ils pourraient avoir envie de nous contrôler. On va pas risquer ça.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Rester sur l’accotement jusqu’à ce que je puisse virer puis nous trouver une planque, si je peux…

Il maintint le glisseur au point fixe et le fit pivoter sur place, le faisceau de ses phares accrochant les diagonales orange fluo d’un panneau vertical indiquant une voie de service. Il prit cette direction, la lèvre en saillie de la jupe avalant le parapet rectangulaire en béton épais.

— Ça pourrait faire l’affaire, dit-il au moment où ils dépassaient le panneau.

La route de service était tout juste assez large pour eux ; branches et broussailles raclaient les étroites vitres latérales, frottant le blindage d’acier des flancs du véhicule.

— L’éclairage est coupé dans le coin, observa Angie, s’avançant dans son harnais pour mieux scruter la pluie.

Turner distingua une lueur jaune liquide et les silhouettes jumelles de deux montants sombres. Il rit.

— Une station d’essence, dit-il. Une relique de l’ancien réseau, antérieure à la construction de la grande déviation. Quelqu’un doit vivre là-dedans. Pas de veine qu’on marche pas à l’essence… (Il engagea doucement le glisseur sur la rampe gravillonnée ; comme il approchait, il vit que la lueur jaune provenait d’une paire de fenêtres rectangulaires. Il crut voir une silhouette bouger derrière l’une d’elles.) Ah ! la campagne, observa-t-il. Ces garçons ne sont peut-être pas trop ravis de nous voir.

Glissant la main dans sa parka, il sortit le Smith Wesson de son étui de nylon et le posa sur le siège entre ses cuisses. Lorsqu’ils furent à cinq mètres des volucompteurs rouillés, il posa l’aéroglisseur dans une large flaque et coupa les turbines. Des paquets de pluie continuaient de ruisseler, poussés par le vent, et il vit une silhouette en poncho kaki franchir, voûtée, la porte d’entrée de la station. Turner entrebâilla de dix centimètres la vitre coulissante et, élevant la voix pour couvrir la pluie, lança :

— Désolé d’vous déranger. On a dû quitter la route. Nos essuie-glaces sont nazes. On savait pas qu’y avait quelqu’un là-dessous.

Les mains de l’homme, à la lumière des fenêtres, restaient dissimulées sous le poncho de plastique mais il était manifeste qu’elles tenaient quelque chose.

— Propriété privée, dit l’homme, visage mince ruisselant de pluie.

— On pouvait pas rester sur la route, lança Turner. Désolé de vous déranger…

L’homme ouvrit la bouche, voulut esquisser un geste avec l’objet qu’il tenait sous son poncho et sa tête explosa. Turner eut presque l’impression que cela s’était produit avant que le trait de lumière rouge ne fût venu le cisailler, faisceau mince comme un crayon agité négligemment, comme par quelqu’un qui jouerait avec une lampe torche. S’épanouit une fleur rouge, battue par la pluie, tandis que la silhouette tombait à genoux et basculait vers l’avant, un Savage 410 à crosse quadrillée glissant de sous le poncho.

Turner n’avait pas eu conscience d’avoir bougé mais il découvrit qu’il avait relancé les turbines et passé les commandes à Angie avant de s’extraire de son harnais.

— À mon signal, tu fonces à travers la station… (Puis il fut debout, basculant le levier d’ouverture du lanterneau, le lourd revolver dans la main. Le rugissement du Honda noir l’atteignit sitôt l’écoutille ouverte, ombre qui descendait au-dessus de lui, à peine visible dans l’averse qui redoublait.) Vas-y !

Il pressa la détente avant qu’elle ait eu le temps de les projeter à travers le mur de l’antique station, et le recul lui engourdit le coude en le cognant contre le toit du glisseur. La balle explosa quelque part au-dessus avec un craquement réconfortant ; Angie plaqua le glisseur et ils plongèrent à travers la bâtisse à charpente en bois, Turner ayant juste le temps de rentrer la tête et les épaules par le lanterneau. Quelque chose explosa dans la maison, sans doute une bouteille de propane, et le glisseur s’inclina sur la gauche.

Angie redressa, tandis qu’ils traversaient le mur opposé.

— Par où ? hurla-t-elle, pour couvrir le rugissement de la turbine.

Comme en réponse, le Honda noir descendit en vrille vingt mètres devant eux, vomissant un panache de gouttelettes argentées. Turner reprit les commandes et ils glissèrent vers l’avant, la turbine soulevant un sillage de flotte à dix mètres de haut ; ils cueillirent le petit hélico de combat de plein fouet sur la cabine en polycarbone, le fuselage d’alliage léger se froissa comme du papier sous l’impact. Turner recula et repartit de l’avant, encore plus vite. Cette fois, l’épave de l’hélico alla s’écraser contre les troncs humides de deux pins cendrés, pour y rester accrochée comme une espèce de mouche à longues ailes.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandait Angie, les mains contre le visage. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Turner vida les papiers et les lunettes de soleil poussiéreuses de son vide-poches de portière avant de trouver une torche. Il vérifia l’état des piles.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? répéta Angie, comme un disque. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il grimpa de nouveau dans le lanterneau, l’arme dans une main, la lampe dans l’autre. La pluie avait diminué. Il sauta sur le capot du glisseur, enjamba les pare-chocs pour s’enfoncer jusqu’aux chevilles dans les flaques, en éclaboussant jusqu’aux rotors noirs tordus du Honda.

Ça puait le kérosène. L’habitacle en polycarbone s’était fendu comme un œuf. Il braqua le Smith Wesson et d’un coup de pouce lança deux éclairs de xénon, deux éclatements silencieux de lumière impitoyable qui lui révélèrent du sang et des membres tordus parmi les débris de plastique. Il attendit, puis utilisa la torche. Ils étaient deux. Il s’approcha, tenant la lampe bien à l’écart du corps, une vieille habitude. Pas un mouvement. L’odeur du kérosène qui s’échappait devint encore plus forte. Puis il tira sur l’écoutille tordue. Elle s’ouvrit. Ils portaient tous les deux des lunettes amplificatrices d’image. L’œil vide et rond du laser pointait droit vers le ciel nocturne et Turner se pencha pour effleurer le col en peau de mouton de la veste d’aviateur du mort. Le sang qui lui maculait la barbe semblait très sombre, presque noir dans le faisceau de la torche électrique. C’était Oakey. Turner fit pivoter le faisceau sur la gauche et vit que l’autre homme, le pilote, était japonais. Ramenant le faisceau, il découvrit une fiasque plate et noire près du pied d’Oakey. Il la récupéra, la fourra dans une de ses poches de parka et fila rejoindre le glisseur. Malgré la pluie, des flammes orange commençaient à lécher les murs écroulés du poste à essence. Il escalada en hâte le pare-chocs du glisseur, le capot, le toit, puis se glissa par le lanterneau.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? répétait toujours Angie, comme s’il n’était pas sorti. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il se laissa choir dans son siège, dédaignant le harnais, et emballa la turbine.

— C’est un hélicoptère d’Hosaka, dit-il en leur faisant accomplir un demi-tour. Ils devaient nous avoir suivis. Ils avaient un laser. Ils ont attendu qu’on ait quitté la nationale. N’avaient pas envie de risquer que les flics nous retrouvent. Quand on s’est arrêtés ici, ils ont décidé de nous tomber dessus mais ils ont dû croire que ce pauvre mec était avec nous. Ou peut-être qu’ils voulaient simplement éliminer un témoin…

— Sa tête, dit-elle, la voix tremblante, sa tête…

— C’était le laser, expliqua Turner, en regagnant la voie de service. (La pluie diminuait.) La vapeur. Le cerveau se vaporise et le crâne éclate…

Angie se plia en deux et vomit. Turner conduisait d’une main, la fiasque d’Oakey dans l’autre. Il ouvrit avec les dents la capsule et engloutit une bonne goulée du Wild Turkey d’Oakey.

Alors qu’ils atteignaient le bas-côté de la nationale, le kérosène du Honda rejoignit les flammes de la station en ruine et la boule de feu déformée évoqua de nouveau pour Turner l’esplanade, l’éclair des bombes éclairantes sous leurs parachutes, le ciel virant au blanc pur que déchirait leur jet filant vers la frontière du Sonora.

Angie se redressa, s’essuya la bouche du dos de la main et se mit à trembler.

— Il va falloir qu’on se sorte d’ici, dit-il en reprenant la direction de l’est.

Elle ne dit rien, alors il jeta un coup d’œil en coin et la vit, raide et droite dans son siège, les yeux blancs à la lueur pâle des instruments, le visage blafard. Il l’avait déjà vue ainsi dans la chambre de Rudy, quand Sally l’avait appelé, et voilà que revenait ce même flot de langage, un doux crépitement rapide qui aurait pu être un patois français. Il n’avait pas de magnéto, pas le temps, il fallait qu’il conduise…

— Accroche-toi, dit-il tandis qu’ils accéléraient. Tout ira bien…

Évidemment, elle ne pouvait pas l’entendre. Elle claquait des dents ; il l’entendait par-dessus le bruit des turbines. Stoppe, se dit-il, le temps au moins de lui glisser quelque chose entre les dents, ton portefeuille, ou un pli de vêtement. Elle avait les mains qui tiraient spasmodiquement sur les sangles de son harnais.

— Il y a une enfant malade dans ma maison. (Le glisseur faillit quitter la route, lorsqu’il entendit la voix sortir de sa bouche, grave, lente et vaguement empâtée.) J’entends les dés qu’on lance, pour sa robe sanglante. Nombreuses sont les mains qui creusent sa tombe ce soir, et la tienne avec. Les ennemis prient pour ta mort, mercenaire. Ils prient à en suer. Leurs prières sont un fleuve de fièvre.

Suivit une espèce de croassement qui aurait pu être un rire.

Turner risqua un regard, vit un fil argenté de bave couler des lèvres rigides. Les muscles creusés de son visage s’étaient déformés en un masque qu’il ne reconnaissait pas.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis le Seigneur des Routes.

— Que voulez-vous ?

— Cette enfant pour ma cavale, qu’elle puisse évoluer parmi les villes des hommes. Il est bien que tu te diriges vers l’est. Mène-la vers ta cité. Je la chevaucherai de nouveau. Et Samedi chevauche avec toi, pistolero. Il est le vent que tu tiens dans tes mains mais il est volage, le Seigneur des Cimetières, peu importe que tu l’aies bien servi…

Turner se tourna juste à temps pour la voir s’affaisser de côté dans son harnais, la tête ballante, la bouche flasque.

KOULOS / GOTHIKS

— Ici le programme répondeur du Finnois, annonça le haut-parleur sous l’écran, et le Finnois, il est pas là. Vous voulez charger, vous connaissez déjà le code d’accès. Vous voulez laisser un message, laissez-le, vite fait.

Bobby fixa l’image sur l’écran et hocha lentement la tête. La plupart des programmes téléphoniques étaient équipés de sous-programmes vidéo cosmétiques rédigés pour mettre l’image électronique du propriétaire en accord avec les paradigmes les plus répandus de la beauté personnelle, effaçant les défauts et remodelant avec subtilité les traits du visage pour qu’il corresponde aux normes statistiques idéalisées. L’effet du programme cosmétique sur les traits grotesques du Finnois était incontestablement le truc le plus bizarre qu’ait jamais vu Bobby, à croire qu’on s’était acharné sur le cadavre d’un plouc avec la panoplie complète de pastels et d’injections de paraffine d’un croque-mort.

— Pas naturel, observa Jammeur en sirotant son scotch.

Bobby acquiesça.

— Le Finnois, dit Jammeur, est agoraphobe. Ça lui flanque les chocottes de quitter ce tas de merde compacté qui lui tient lieu de boutique. Et c’est un accro du téléphone, in-ca-pable de répondre lui-même à un appel, même s’il est là. Je commence à me demander si la salope n’a pas raison. Lucas est mort et de grosses emmerdes vont débouler…

— La salope, dit Jackie, de derrière le bar, elle est déjà au courant.

— Elle est au courant, dit Jammeur en reposant le verre pour tripoter son nœud de cordelière, sûrement ! Elle a causé à un vaudou dans la matrice, alors elle est fatalement au courant…

— Eh bien, Lucas ne répond pas, Beauvoir ne répond pas, alors elle a peut-être bien raison.

Bobby tendit la main pour couper le téléphone lorsque le signal d’enregistrement du répondeur se mit à retentir.

Jammeur s’était mis en chemise à plastron, smoking blanc et pantalon noir à galon de satin le long de la jambe, et Bobby supposa que c’était sa tenue de travail pour le club.

— Il n’y a personne ici, disait-il maintenant, le regard passant de Bobby à Jackie. Où sont Bogue et Sharkey ? Où sont les serveuses ?

— Qui sont Bogue et Sharkey ? demanda Bobby.

— Les barmen. J’aime pas ça. (Il quitta sa chaise, gagna la porte, en releva discrètement l’un des rideaux.) Mais bordel, qu’est-ce qu’ils peuvent bien foutre, ces connards ? Eh, Comte, on dirait ton truc. Viens donc voir par ici…

Bobby se leva, plein d’appréhension – il n’avait pas osé révéler à Jackie ou Jammeur qu’il avait été aperçu par Léon, il n’avait pas envie de passer pour un wilson – et se dirigea vers l’endroit où se tenait le propriétaire de la boîte.

— Vas-y. Jette un œil. Ne te montre pas. Ils font tellement d’efforts pour ne pas avoir l’air de nous surveiller qu’on pourrait presque le sentir.

Bobby souleva le rideau, prenant garde de ne pas l’écarter de plus d’un centimètre, et regarda dehors. La foule des chalands semblait avoir été presque entièrement remplacée par une masse de Gothiks à crête noire et cuir clouté, et – fait surprenant – par une proportion égale de Koulos blonds, ces derniers attifés à la mode de la semaine, costume en coton shinjuku et mocassins blancs à boucle d’or.

— Je sais pas, dit Bobby en regardant Jammeur, mais ils ne devraient pas être ensemble, Koulos et Gothiks, vous voyez ? Ce sont comme des ennemis naturels, c’est dans leur ADN, ou quoi… (Il jeta un nouveau coup d’œil.) Bon sang, il y en a bien une centaine.

Jammeur enfonça les mains dans ses poches de pantalon plissé.

— Tu connais un de ces mecs, personnellement ?

— Des Gothiks, j’en connais quelques-uns, enfin, bonjour-bonsoir. Sauf qu’il est difficile de les distinguer. Les Koulos, ils écrasent tout ce qui n’est pas koulos. C’est en gros leur manière de faire. Mais, en tout cas, c’est des Lobos qui m’ont taillé en pièces et les Lobos sont censés avoir pactisé avec les Gothiks, alors qui sait ?

Jammeur soupira.

— Donc, je suppose que t’es pas très partant pour sortir te balader là dehors, histoire de demander à l’un de ces petits gars ce qu’ils compteraient faire ?

— Non, dit avec conviction Bobby. Sûrement pas.

— Hmmmm.

Jammeur considéra Bobby d’un air calculateur, un air absolument pas du goût de Bobby.

Un truc petit et dur tomba du haut plafond sombre sur l’une des tables rondes noires, avec un cliquetis sonore. L’objet rebondit puis tomba sur la moquette où il roula et finit par mourir entre les orteils des bottes neuves de Bobby. Automatiquement, celui-ci se pencha pour le ramasser. Une antique vis mécanique à tête fendue, au filetage brun de rouille, à la tête obstruée par une couche de peinture latex noir mat. Il leva les yeux au moment même où une seconde vis heurtait la table et il eut juste le temps d’entrevoir un Jammeur d’une agilité surprenante sauter par-dessus le bar, à côté de la machine à cartes de crédit. Jammeur disparut, il y eut un faible bruit de déchirement – du Velcro – et Bobby comprit que l’homme tenait en main le petit automatique trapu qu’il avait aperçu plus tôt ce même jour. Il regarda autour de lui mais Jackie avait disparu de la circulation.

Une troisième vis claqua bruyamment sur le formica du dessus de table.

Bobby hésita, décontenancé, mais finit par suivre l’exemple de Jackie pour s’éclipser à son tour, avec le moins de bruit possible. Il se tapit derrière l’un des paravents de bois du club et regarda la quatrième vis dégringoler, suivie d’une légère cascade de fine poussière noire. Il y eut un raclement puis le cadre d’acier d’une grille de plafond s’évanouit brusquement, retiré dans quelque conduit. Bobby jeta un bref coup d’œil vers le bar, à temps pour voir le gros compensateur de recul sur le canon de l’arme de Jammeur comme elle s’élevait…

Une paire de jambes maigres et brunes pendait à présent par l’ouverture, ainsi qu’un ourlet de cuir gris maculé de poussière.

— Attendez, dit Bobby, c’est Beauvoir !

— Un peu, que c’est Beauvoir, fit la voix du plafond, résonnant puissamment dans le conduit d’aération, ôte-moi cette putain de table du passage.

Bobby jaillit de derrière le paravent pour écarter la table et les chaises.

— Attrape ça, dit Beauvoir, en laissant pendre par l’une de ses courroies un gros sac informe vert olive, avant de le lâcher. (Le poids de l’objet faillit flanquer Bobby par terre.) À présent, dégage de là…

Beauvoir sortit du conduit, se laissa pendre à bout de bras par l’ouverture puis lâcha prise.

— Qu’est-ce qui est arrivé au mouchard que j’avais mis là-haut ? demanda Jammeur qui se redressait derrière le bar, tenant toujours le petit automatique.

— Il est là, dit Beauvoir, en jetant sur le tapis un barreau gris mat de résine phénolique. (L’entourait un tronçon de mince fil noir.) J’avais pas d’autre moyen de venir ici sans mettre au courant toute une armée régulière d’emmerdeurs, à ce qu’il se trouve. Quelqu’un leur avait manifestement refilé les plans des lieux, mais celui-ci leur aura échappé.

— Comment as-tu fait pour monter sur le toit ? demanda Jackie, apparaissant de derrière un paravent.

— Je ne suis pas monté, dit Beauvoir, en remontant sur son nez la grosse monture de plastique. J’ai lancé en travers une ligne de monomol depuis la cheminée voisine, puis je me suis laissé glisser dessus sur un fuseau de céramique… (Sa toison rase et cotonneuse était pleine de suie. Il considéra Jackie, l’air grave.) Tu es au courant…

— Oui. Legba et Papa Ougou, dans la matrice. Je me suis branchée avec Bobby, sur la console de Jammeur…

— Ils ont fait sauter Ahmed sur la route de Jersey. Sans doute avec le même lanceur que pour la vieille à Bobby…

— Tu sais qui ?

— Pas avec certitude, dit Beauvoir en s’agenouillant à côté du sac pour en déboucler les attaches rapides en plastique, mais ça commence à prendre tournure… Juste avant d’apprendre que Lucas s’était fait avoir, j’étais en train de bosser sur une liste des Lobos qui avaient attaqué Bobby pour lui piquer sa console. C’était sans doute un accident, le braquage habituel, mais il y a quelque part un couple de Lobos qui se trimbale avec notre brise-glace… Ça ouvrait des possibilités, sans problème, parce que les Lobos sont des piquassettes, certains du moins, et ils trafiquent plus ou moins avec Deux-par-Jour. Alors, Deux-par-Jour et moi, on s’est fait notre tournée, histoire de tâcher d’en apprendre un peu plus. Peau de zob, en fait, sauf qu’au moment où on était avec cet accro à la neige, un certain Alix, qui se dit assistant-seigneur de la guerre en second ou je ne sais quoi, voilà qu’il reçoit un appel de son vis-à-vis, que Deux-par-Jour a identifié comme étant un Gothik de Barrytown du nom de Raymond. (Tout en parlant, il déchargeait son sac, étalant armes, outils, munitions, bobines de câble.) Raymond a une méchante envie de causer mais Alix est trop coulos pour le faire devant nous. « Désolé, messieurs, mais c’est du boulot officiel de seigneur », nous sort ce merdeux, alors fissa, on présente nos humbles excuses, révérence, serviteur, et hop, on tourne le coin de la rue. Puis avec le modulophone de Deux-par-Jour, on rameute nos cow-boys dans la Conurb, qu’ils se piquent la ligne d’Alix, vite fait. Ces petits gars sont entrés dans la conversation d’Alix et Raymond comme un fil dans le gruyère. (Il sortit du sac un calibre douze déformé, à peine plus long que l’avant-bras, choisit un volumineux chargeur cylindrique parmi la quincaillerie étalée sur le tapis et l’encliqueta dessus.) Déjà vu une de ces saloperies ? Afrique du Sud, d’avant-guerre… (Quelque chose dans sa voix, dans sa mâchoire crispée rendit Bobby soudain conscient de sa fureur contenue.) M’est avis que Raymond s’est fait approcher par ce mec, que le mec a quantité de fric et qu’il a envie d’engager les Gothiks, direct, toute la bande, pour aller faire une descente dans la Conurb, le grand jeu, la vraie scène de foule. Et ce type en a tellement envie qu’il est prêt à louer les Koulos, dans la foulée. Seulement, là où ça coince, c’est qu’Alix serait plutôt le genre conservateur. Pour lui, un bon Koulos, c’est un Koulos mort, et encore, seulement après heures de torture, enfin, vous voyez le topo. « Fais pas chier, répond alors le Raymond, toujours diplomate. On cause là d’un coup de fric énorme, on cause là d’un plan de multinationale. » (Beauvoir ouvrit une boîte de grosses balles en plastique rouge et entreprit de charger l’arme, les glissant l’une après l’autre dans le chargeur.) Bon, je suis peut-être complètement à côté de la plaque, mais j’arrête pas de voir ces mecs des relations publiques de Maas Biolabs sur la vidéo, ces derniers temps. Il s’est produit un truc super-bizarre, là-bas, sur un de leurs terrains, en Arizona. Certains racontent que ce serait une bombe A, certains disent que c’était autre chose. Et maintenant, ils prétendent que leur spécialiste du biogiciel est mort, à la suite d’un accident – je cite leurs termes – « indépendant de ces événements ». S’agit de Mitchell, le gars qui a plus ou moins inventé le fameux truc. Et vu que jusqu’à présent, personne d’autre n’a même pas osé prétendre être capable de produire une biopuce, Lucas et moi, on a supposé depuis le début que Maas était l’auteur de ce brise-glace… Mais sans avoir la moindre idée de qui l’avait fourni au Finnois – ni d’où eux-mêmes l’avaient obtenu. Il se pourrait bien que Maas Biolabs soit parti pour nous régler notre compte à tous. Et c’est ici qu’ils comptent le faire, parce qu’ils nous ont coincés pour de bon.

— Je sais pas, dit Jammeur, on a quantité de potes dans cet immeuble…

— On avait. (Beauvoir reposa le fusil et se mit à charger un Nambu automatique.) La plupart des gens à ce niveau et celui du dessous se sont fait acheter cet après-midi. En liquide. À pleins sacs. Il y a bien eu quelques réticents mais pas assez.

— Ça ne rime à rien, intervint Jackie, qui retira de la main de Jammeur son verre de scotch pour le vider d’un trait. Qu’est-ce qu’on a qui puisse faire envie à ce point ?

— Hé, dit Bobby, n’oubliez pas, ils ne savent sans doute pas que ces Lobos m’ont piqué ce brise-glace. Peut-être que c’est tout ce qu’ils veulent.

— Non, dit Beauvoir en insérant d’un coup sec le chargeur dans le Nambu, parce qu’ils ne pouvaient pas savoir que tu ne l’avais pas planqué chez ta mère, pas vrai ?

— Mais peut-être qu’ils sont allés voir…

— Dans ce cas, comment savaient-ils que Lucas ne le transportait pas à bord d’Ahmed ? remarqua Jammeur en regagnant le bar.

— Le Finnois croyait aussi que quelqu’un avait envoyé ces trois ninjas pour le liquider, reprit Bobby.

Quoique, il a bien dit qu’ils avaient amené de quoi le faire répondre aux questions, avant…

— Maas, encore, dit Beauvoir. Quel que soit l’instigateur initial, tel est le marché avec les Koulos et les Gothiks. On en saurait plus si Alix le Lobo n’était pas monté sur ses grands chevaux en refusant de parlementer avec Raymond. Pas question de bosser de concert avec les Koulos détestés. Autant qu’aient pu en saisir nos cow-boys, l’armée dehors est là pour vous empêcher de sortir. Et pour empêcher les gars comme moi d’entrer. Des gars avec des armes et tout le reste. (Il tendit à Jackie le Nambu chargé puis, se tournant vers Bobby :) Tu sais comment t’en servir ?

— Bien sûr, mentit ce dernier.

— Non, fit Jammeur. On a assez d’ennuis comme ça sans l’armer, lui. Bon Dieu…

— Tout ce que cela me suggère, poursuivit Beauvoir, c’est qu’on peut s’attendre à voir quelqu’un d’autre nous tomber dessus. Quelqu’un d’un rien plus professionnel…

— À moins qu’ils décident tout simplement de faire sauter l’Hyper, une bonne fois pour toutes, dit Jammeur, et tous ces zombies avec…

— Non, le coupa Bobby, ils l’auraient déjà fait, sans problème.

Tous le regardèrent.

— Accordez ça au gamin, fit Jackie. Il sait à quoi s’en tenir.

Une demi-heure de passée et Jammeur lorgnait Beauvoir, l’air maussade.

— Je dois te reconnaître ça. C’est vraiment le plan le plus tordu dont j’aie entendu parler depuis un bout de temps.

— Ouais, Beauvoir, intervint Bobby, pourquoi ne pas simplement remonter par le conduit de ventilation, se glisser sur le toit et repasser sur l’immeuble d’à côté ? En utilisant la ligne par laquelle t’es venu.

— Il y a autant de Koulos sur le toit que de mouches sur une merde, dit Beauvoir. Certains pourraient même avoir assez de cervelle pour retrouver la trappe que j’ai ouverte pour descendre ici. J’ai laissé derrière moi une ou deux micromines à fragmentation… (Il eut un sourire sans joie.) À part ça, l’immeuble à côté est plus haut. J’ai dû monter sur son toit puis tirer mon filin de monomol vers le bas pour descendre sur celui-ci. Pas question de se hisser à la main sur un filament monomoléculaire ; tu te trancherais les doigts.

— Alors, comment tu comptes sortir d’ici, bordel ? dit Bobby.

— Laisse tomber, Bobby, fit Jackie, tranquillement. Beauvoir a fait ce qu’il avait à faire. Maintenant, il est embarqué dans la même galère que nous, et on est armés.

— Bobby, dit Beauvoir, pourquoi ne pas nous récapituler tout le plan, voir si on a saisi ?

Bobby eut la désagréable impression que Beauvoir voulait s’assurer qu’il l’avait lui-même compris, mais il s’adossa néanmoins contre le bar et commença.

— On s’est tous armés jusqu’aux dents et on attend, d’accord ? Jammeur et moi, on sort avec la console faire un tour en éclaireurs dans la matrice, peut-être qu’on aura une idée de ce qui se passe…

— Pour ça, je crois que je peux me débrouiller tout seul, dit Jammeur.

— Merde ! (Bobby avait quitté le bar.) C’est Beauvoir qui l’a dit ! Je veux y aller, je veux me brancher ! Comment veut-on que j’arrive à apprendre quoi que ce soit ?

— T’occupe, Bobby, dit Jackie. Tu y vas.

— Okay, fit Bobby, bougon. Bon, alors, tôt ou tard, les gars qui ont engagé Gothiks et Koulos pour nous bloquer ici, ils vont bien finir par nous cueillir. Dès qu’ils se pointent, on les coince. On en garde au moins un de vivant. En même temps, on fait une sortie, les Goths et toute la bande, ils s’attendent pas à nous voir autant armés, alors on gagne la rue, direction la Zupe…

— Je pense que ça règle la question, dit Jammeur, en traversant d’un pas nonchalant la moquette vers la porte verrouillée fermée par le rideau. Je crois que ça résume à peu près tout. (Il appuya le pouce contre la plaque de la serrure à code et entrouvrit la porte.) Hé ! toi, lança-t-il. Non, pas toi ! Toi, avec le galurin ! Ramène ta fraise par ici. Je voudrais causer…

Le faisceau rouge, mince comme un crayon, transperça porte et rideau, deux des doigts de Jammeur et clignota sur le bar. Une bouteille explosa, son contenu se répandit dans un nuage de vapeur et d’esters vaporisés. Jammeur laissa la porte se refermer, fixa sa main ruinée puis se laissa lourdement choir sur la moquette. La boîte s’emplit lentement de l’odeur d’arbre de Noël du gin bouilli. Beauvoir saisit sur le comptoir une bouteille chromée d’eau de Seltz pour en arroser le rideau fumant jusqu’à ce que la cartouche de CO2 soit épuisée et que le jet faiblisse.

— T’as de la veine, Bobby, dit Beauvoir en jetant la bouteille par-dessus son épaule, pasque le frangin Jammeur, il risque plus de pianoter sur un clavier…

Agenouillée, Jackie poussait des gloussements en examinant la main de Jammeur. Bobby aperçut un bout de chair cautérisée puis détourna rapidement les yeux.

LE WIG

— Tu sais, dit Rez, pendue tête en bas devant Marly, c’est strictement pas mes oignons mais est-ce que quelqu’un t’attend, par hasard, quand on arrivera ? Je veux dire, je veux bien te conduire là-bas, sans problème, et si jamais tu peux pas y accéder, je te ramène au terminal de la JAL. Mais si personne veut te laisser entrer, moi, je sais pas combien de temps j’ai envie de traîner dans le coin. Ce truc est une épave et il y a pas mal de types bizarres qui traînent dans c’te carcasse.

Rez – ou Thérèse, comme l’avait déduit Marly de la licence de pilote plastifiée fixée sur la console de la Douce Jane – Rez avait retiré sa tunique en toile pour le voyage. Abrutie par l’arc-en-ciel de timbres que Rez lui avait collés le long du poignet pour contrer la nausée convulsive due au syndrome d’adaptation spatiale, Marly fixait la rose tatouée. Elle avait été exécutée dans un style japonais vieux de plusieurs siècles et Marly décida, encore dans les vapes, qu’elle lui plaisait bien. Qu’en fait, Rez aussi lui plaisait bien, Rez qui était à la fois dure et gamine, et pleine d’attentions pour son étrange passagère. Rez avait admiré sa veste en cuir et son sac, avant de les fourrer dans une espèce d’étroit filet en nylon déjà bourré de cassettes, de bouquins imprimés et de linge sale.

— Je ne sais pas, parvint à prononcer Marly, je pourrai toujours essayer d’entrer…

— Tu sais ce que c’est que ce truc, frangine ? Rez lui ajustait le filet anti-g autour des épaules et des aisselles.

Marly plissa les yeux.

— Quel truc ?

— Là où on va. C’est une partie des anciennes unités centrales de la Tessier-Ashpool. À l’époque, c’était de là qu’étaient gérées les mémoires de tout le groupe…

— J’en ai entendu parler, dit Marly en fermant les yeux. Andréa me l’avait dit…

— Évidemment, tout le monde en a entendu parler – ils possédaient entièrement Zonelibre{Voir Neuromancien (N.d.T.)}. L’avaient même construite. Et puis ils sont devenus zinzins et ils ont tout revendu. Ils ont largué du fuseau leur propriété de famille pour la remorquer sur une autre orbite mais avant, ils avaient pris soin d’effacer toutes leurs archives centrales, de démanteler les unités de mémoires et de les fourguer à un brocanteur. Qui n’en a jamais rien fait. Je n’ai pas connaissance que quiconque ait squatté les lieux mais là-bas, on vit là où on peut… Je suppose que c’est vrai pour n’importe qui. Même qu’on dit que la Lady Jane, la fille du vieil Ashpool, elle vivrait toujours là-haut, raide cinglée… (Elle exerça une dernière traction, en spécialiste, sur le filet anti-g.) Parfait. Tu te relaxes, c’est tout. Je vais pousser la Jane un max pendant une vingtaine de minutes, mais elle va nous conduire là-bas vite fait, et je suppose que c’est pour ça que tu paies…

Et Marly se laissa de nouveau glisser dans un paysage entièrement composé de boîtes, de vastes constructions de Cornell, en bois, où les résidus concrets de l’amour et de la mémoire étaient exposés derrière des plaques de verre poussiéreuses maculées de pluie, et la silhouette de leur mystérieux créateur s’enfuyait devant elle au long d’avenues pavées de mosaïques en dents humaines, les talons des bottes parisiennes de Marly cliquetant aveuglément sur des symboles soulignés par des couronnes d’or terni. Le créateur des boîtes était un homme, il portait la veste verte d’Alain, et il la craignait par-dessus tout. « Je suis désolé, lui criait-elle en lui courant après, je suis désolée… »

— Ouais. Thérèse Lorenz, la Douce Jane. Voulez les numéros ? Hein ? Ouais, bien sûr qu’on est des pirates. Même que j’suis ce salaud de Capitaine Crochet… Écoute, Jack, tu me laisses te donner les numéros, tu pourras vérifier… J’te l’ai déjà dit. J’ai une passagère. Requiers permission et tout le bordel… Marly machin, elle cause français en dormant…

Les lèvres de Marly vacillèrent, s’entrouvrirent. Rez était ficelée devant elle, chacun des petits muscles de son dos défini avec précision.

— Hé ! dit Rez en se tortillant dans son filet, je suis désolée. J’te les ai réveillés mais ils m’ont l’air plutôt floconneux. T’es croyante ?

— Non, dit Marly, ébahie.

Rez fit une grimace.

— Eh bien, j’espère que tu pigeras quelque chose à toute cette merde, alors.

Elle se dégagea du filet en jouant des épaules puis exécuta un saut périlleux arrière qui l’amena à quelques centimètres du visage de Marly. Une fibre optique pendait de sa main vers la console et, pour la première fois, Marly découvrit la délicate prise bleu ciel qui se fondait avec la peau du poignet de la fille. Celle-ci lui glissa un collier-écouteur dans l’oreille droite puis ajusta le tube incurvé transparent du micro qui en descendait.

— Vous n’avez pas le droit de nous déranger ici, disait une voix masculine. Notre œuvre est l’œuvre de Dieu et nous seuls avons vu Son vrai visage !

— Allô ? Allô, vous m’entendez ? Je m’appelle Marly Kruschkhova et j’ai une affaire urgente à discuter avec vous. Ou avec quelqu’un situé à ces coordonnées. Mon affaire concerne une série de boîtes, des collages. Il se pourrait que l’auteur de ces boîtes coure un terrible danger ! Je dois absolument le voir !

— Un danger ? (L’homme toussa.) Dieu seul décide du destin de l’homme ! Nous sommes entièrement dénués de peur. Mais nous ne sommes pas non plus des idiots…

— Je vous en prie, écoutez-moi. J’ai été engagée par Josef Virek pour localiser l’auteur de ces boîtes. Mais, maintenant je suis venue vous avertir. Virek sait que vous êtes ici et ses agents vont me suivre…

Rez fixait sa main.

— Vous devez me laisser entrer ! Je peux vous en dire plus…

— Virek ? (Suivit un long silence empli de parasites.) Josef Virek ?

— Oui, confirma Marly. Lui-même. Vous avez vu ses photos toute votre vie, celle avec le roi d’Angleterre… S’il vous plaît, s’il vous plaît…

— Passez-moi votre pilote, dit la voix, mais le ton hystérique et fanfaron avait disparu, remplacé par quelque chose que Marly appréciait encore moins.

— C’est celui de rechange, disait Rez en détachant le casque à revêtement réfléchissant de la combinaison rouge. Je peux bien te l’offrir, tu m’as assez payée…

— Non, protesta Marly. Franchement, vous n’avez pas besoin de… Je…

Elle hocha la tête, Rez réglait les fixations à la taille de la combinaison spatiale.

— On n’entre pas dans un truc pareil sans scaphandre, dit-elle. Tu ne sais même pas ce qu’ils ont comme atmosphère. Tu ne sais même pas s’ils en ont une, d’atmosphère ! Sans parler des bactéries, des spores… Qu’est-ce qui ne va pas ?

Elle baissa le casque argenté.

— Je suis claustrophobe !

— Oh… (Rez la fixa.) J’en ai déjà entendu parler… Ça veut dire que t’as peur d’être à l’intérieur des choses ?

Elle avait l’air franchement intriguée.

— Quand c’est petit, oui.

— Comme la Douce Jane ?

— Oui, mais… (Elle examina la cabine exiguë, luttant contre la panique.) Ça encore, je peux supporter, mais pas le casque.

Elle frissonna.

— Eh bien, dit Rez, tu sais quoi ? On te rentre dans ce scaphandre, mais on laisse de côté le casque. Je t’apprendrai comment le verrouiller. D’ac ? Sinon, tu descends pas de mon vaisseau…

Sa bouche était inflexible.

— Oui, dit Marly, oui…

— Voilà le topo, dit Rez. On est sas contre sas. Cette écoutille s’ouvre, tu entres, je la referme. Ensuite, j’ouvre l’autre côté. À ce moment, tu te retrouves dans ce qui leur tient lieu d’atmosphère, là-bas. T’es sûre de ne pas vouloir passer le casque ?

— Oui, dit Marly, baissant les yeux vers le casque qu’elle agrippait entre les gantelets rouges de la combinaison, et contemplant son pâle reflet dans la visière réfléchissante.

Rez fit un petit clic avec la langue.

— C’est ton problème. Si tu veux revenir, fais-leur transmettre un message pour la Douce Jane via le terminal JAL.

Marly prit maladroitement un appel du pied et bascula en avant dans le sas, à peine plus grand qu’un cercueil dressé. Le pectoral du scaphandre rouge cogna violemment contre l’écoutille extérieure tandis qu’elle entendait la porte intérieure se refermer en chuintant dans son dos. Une lumière s’alluma, près de sa tête, qui lui fit songer à la veilleuse d’un réfrigérateur.

— Au revoir, Thérèse.

Rien ne se passa. Elle était toute seule avec le battement de son cœur.

Puis le sas extérieur de la Douce Jane s’ouvrit en coulissant. La légère différence de pression suffit à la propulser cul par-dessus tête dans des ténèbres qui sentaient le vieux, une odeur tristement humaine, une odeur de vestiaire abandonné depuis longtemps. L’air avait quelque chose d’épais, humide et crasseux, et, tourbillonnant toujours, elle vit l’écoutille de la Douce Jane se refermer derrière elle. Un trait de lumière la frôla, hésita, pivota, et l’accrocha, toujours en train de tournoyer.

— Lumières ! brama une voix rauque. Lumières pour notre invitée ! Jones !

C’était la voix qu’elle avait entendue par l’écouteur. Elle résonnait étrangement dans cette vaste coque de fer, ce vide dans lequel elle dégringolait, puis il y eut un grésillement et un lointain anneau de bleu violent s’alluma, révélant la courbe distante d’un mur ou d’une paroi d’acier et de roche lunaire fondue. La surface en était creusée, sillonnée de dépressions et de canaux gravés avec précision, là où jadis étaient fixés des équipements. Des masses douteuses de mousse expansée marron adhéraient encore à quelques-unes des saignées les plus profondes, tandis que d’autres se perdaient dans une ombre d’un noir absolu…

— Tu ferais mieux de lui passer une amarre, Jones, avant qu’elle se fracasse le crâne…

Quelque chose heurta sa combinaison à l’épaule avec un choc mou, et elle tourna la tête pour voir une balle de plastique rose brillant, à laquelle s’accrochait une fine ligne rose, qui se raidit sous ses yeux, la faisant pivoter. La cathédrale spatiale en ruine s’emplit du gémissement laborieux d’un moteur, et avec une extrême lenteur, ils la hissèrent à l’aide d’un treuil.

— Vous y avez mis le temps, dit la voix. Je me demandais qui serait le premier, et voilà que c’est Virek… Mammon…

Ils l’avaient enfin récupérée, tournoyante. Elle faillit en perdre le casque ; il partait à la dérive mais l’un d’eux le lui remit de force entre les mains. Son sac, avec les bottes et la veste, se replia vers l’intérieur, décrivit son propre arc de cercle au bout de sa courroie, pour venir la frapper à la tempe.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.

— Ludgate, rugit l’homme. Wigan Ludgate, comme vous le savez pertinemment. Qui d’autre vous a-t-il envoyé tromper ?

Son visage couturé, bouffi, était rasé de près mais ses cheveux gris mal coupés flottaient librement, algues dans un océan d’air confiné.

— Je suis désolée, dit-elle. Je ne suis pas ici pour vous tromper. Je ne travaille plus pour Virek… Je suis venue ici parce que… je veux dire, je ne sais vraiment pas au juste pourquoi je suis venue ici, pour commencer, mais en chemin, j’ai appris que l’artiste qui fabrique les boîtes était en danger. Parce qu’il y a quelque chose d’autre, une chose dont Virek le croit détenteur, une chose dont Virek croit qu’elle le délivrera de ses cancers…

Sa voix s’éteignit devant la folie presque palpable qui émanait de Wigan Ludgate et elle vit qu’il portait la carapace craquelée d’un vieux scaphandre de plastique, avec des crucifix de métal bon marché collés à l’époxy, en collier, sur le pourtour de la bride d’acier terni du casque. Son visage était tout près du sien. Elle sentait l’odeur de ses dents cariées.

— Les boîtes ! (Des petites billes de bave roulèrent de ses lèvres, obéissant aux élégantes lois de la physique newtonienne.) Espèce de putain ! Elles sont de la main de Dieu !

— On se calme, Lud, dit une seconde voix, tu fais peur à la dame. Relax, m’dame, c’est que le vieux Lud, il a pas trop de visiteurs. Alors, ça le met dans tous ses états, vous voyez, mais fondamentalement, c’est pas le mauvais bougre… (Elle tourna la tête et croisa le regard détendu d’une paire de grands yeux bleus dans un visage tout jeune.) Je m’appelle Jones, dit le nouveau venu, j’habite ici, moi aussi…

Wigan Ludgate rejeta la tête en arrière et rugit, et son cri résonna violemment sur les murs de pierre et d’acier.

— La plupart du temps, vous voyez, expliquait Jones tandis que Marly se hissait derrière lui sur une corde à nœuds tendue le long d’un corridor qui lui semblait interminable, il est parfaitement tranquille. L’écoute ses voix, vous voyez. Cause tout seul, ou peut-être aux voix, je sais pas, et puis un sortilège lui tombe dessus et il se retrouve dans cet état… (Lorsqu’il cessait de parler, elle percevait de vagues échos des hurlements de Ludgate.) Vous pouvez trouver ça cruel, que je le laisse comme ça, mais ça vaut mieux, franchement. Il va bientôt s’en lasser. Par faim. Alors, il vient me trouver. Veut sa bouffe, voyez…

— Vous êtes Australien ?

— De la Nouvelle-Melbourne, répondit-il. J’étais, du moins, avant d’escalader le puits…

— Ça vous dérange pas que je vous demande ce que vous faites ici ? Je veux dire, dans ce… ce… qu’est-ce que c’est ?

Le gamin rigola.

— En gros, j’appelle ça le Lieu. Lud, il lui donne tout un tas de noms, mais en général, c’est le Royaume. S’imagine avoir trouvé Dieu, mais oui. J’suppose que c’est vrai, si on veut bien voir les choses ainsi. Autant que je comprenne, c’était déjà une espèce de fondu de la console avant qu’il grimpe le puits. J’ignore comment au juste il a fait son compte pour débarquer ici, en tout cas, le pauvre bougre s’y trouve à l’aise… Moi, je suis venu ici ventre à terre, si vous voyez ce que je veux dire… Des ennuis quelque part, je m’étends pas sur le sujet, alors j’me suis tiré vite fait. Pour débarquer ici – c’est déjà en soi toute une histoire – et découvrir ce foutu Ludgate, près de crever de faim. S’était arrangé une espèce de boulot, à refourguer des trucs de récupération, dont ces fameuses boîtes après lesquelles vous courez, mais là, il en avait fait un peu trop. Ses acheteurs venaient, oh, disons, trois fois par an, mais il les flanquait dehors. Bon, j’me suis dit, la planque en vaut bien une autre, alors j’me suis mis à lui filer un coup de main. Ça résume le truc, je suppose…

— Pouvez-vous me conduire auprès de l’artiste ? Est-il ici ? C’est extrêmement urgent…

— Je vais vous y conduire, craignez rien. Mais cet endroit, il n’a jamais été vraiment construit pour les gens, pas pour s’y promener, je veux dire, alors ça fait plutôt une trotte… D’ailleurs, c’est pas sûr de vous mener à quoi que ce soit. J’peux pas vous garantir qu’il vous fera une boîte. Vous travaillez vraiment pour Virek ? C’te vieux débris fabuleusement riche qu’on voit à la télé ? C’t un Boche, non ?

— J’ai travaillé pour lui, répondit-elle, enfin, un certain nombre de jours. Quant à sa nationalité, j’imagine que Herr Virek est l’unique citoyen d’une nation formée de Herr Virek…

— J’vois ce que vous voulez dire, fit Jones, avec entrain. C’est toujours pareil, avec ces vieux richards, je suppose, quoique ce soit toujours plus drôle que de contempler une saleté de zaibatsu… Vous verrez jamais un zaibatsu tourner en eau de boudin, pas vrai ? Prenez le vieil Ashpool – un compatriote à moi, tiens –, c’est lui qui a édifié tout ça ; on dit que sa propre fille lui a tranché la gorge, et maintenant, elle est comme le vieux Lud, enterrée quelque part dans le château de famille. Le Lieu est une partie ancienne de tout l’ensemble, vous voyez.

— Rez… je veux dire, ma pilote, disait quelque chose comme ça. Et un de mes amis, à Paris, a récemment mentionné les Tessier-Ashpool… Le clan subirait-il une éclipse ?

— Une éclipse ? Bon Dieu, dites plutôt qu’il part à l’égout, ouais. Réfléchissez un peu : on est en train de ramper, vous et moi, dans ce qui était jadis les banques de mémoires de leur groupe ; un ferrailleur pakistanais a racheté tout le fourbi ; la coque est en bon état et il y a une bonne quantité d’or dans les circuits, mais pas aussi bon marché à récupérer que le voudraient certains… Depuis, la structure traîne toujours ici, avec juste le vieux Lud pour lui tenir compagnie, et réciproquement. Jusqu’à ce que j’arrive, c’est-à-dire. J’suppose qu’un jour, une équipe de Pakistanais va débarquer ici avec ses chalumeaux… Marrant, quand même, le nombre de parties qui donnent encore l’impression de marcher, du moins la plupart du temps. À c’que j’ai entendu, par celui qui m’a amené ici, la T-A aurait vidé les mémoires, avant de larguer les amarres…

— Mais vous croyez qu’elles sont encore opérationnelles ?

— Bon Dieu, oui. À peu près autant que Lud, si vous pouvez appeler ça opérationnel. À quoi y ressemble, à votre avis, votre fabricant de boîtes ?

— Que savez-vous de Maas Biolabs ?

— Moss quoi ?

— Maas. Ils fabriquent des biopuces…

— Oh. Eux. Ben, j’en sais pas plus…

— Ludgate en parle ?

— Ça s’pourrait. J’peux pas dire que j’écoute à ce point. Savez, Lud, c’est plutôt le genre bavard…

STATIONS DU SOUFFLE

Il les conduisit au long d’avenues transversales bordées de pentes rouillées d’épaves de voitures, entre les grues des ferrailleurs et les tours noires des fondeurs. Il se cantonnait dans les ruelles tandis qu’ils se faufilaient dans les faubourgs ouest de la Conurb et finit par lancer leur glisseur dans un étroit canyon de briques, les flancs blindés raclant les parois avec des étincelles, pour le jeter au bout du compte dans un mur de détritus compactés, maculés de suie. Une avalanche d’ordures dégringola, recouvrant presque entièrement le véhicule, et il lâcha les commandes, regardant les dés de mousse osciller d’avant en arrière, de gauche à droite. La jauge à essence frôlait le zéro depuis une douzaine de pâtés d’immeubles.

— Qu’est-ce qui s’est passé, là-bas ? dit-elle, les pommettes vertes à la lueur des instruments.

— J’ai descendu un hélicoptère. Par accident, en fait. On a eu du pot.

— Non, je veux dire, après. J’étais… j’ai fait un rêve.

— Quel genre de rêve ?

— Des grandes choses, qui avançaient…

— Vous avez eu une espèce d’attaque.

— Je suis malade ? Vous croyez que je suis malade ? Pourquoi la compagnie veut-elle me tuer ?

— Je ne crois pas que vous soyez malade.

Elle déboucla son harnais et enjamba le siège, pour s’allonger là où ils avaient dormi.

— C’était un mauvais rêve…

Elle se mit à trembler. Il sortit également de son harnais et la rejoignit, tenant sa tête contre la sienne, lui caressant les cheveux, les lissant en arrière contre le crâne délicat, les ramenant derrière les oreilles. Son visage dans la lueur verte, pareil à quelque objet rapporté de rêves puis délaissé, la peau lisse et fine sur les os. Chandail noir à moitié dézippé, il dessina du bout des doigts la ligne fragile de sa clavicule. Sa peau était fraîche, moite d’une pellicule de sueur. Elle s’agrippa à lui.

Il referma les yeux et vit son propre corps, dans un lit rayé de soleil, sous un lent ventilateur aux pales de bois dur et noir. Son corps comme un piston, tressautant comme un membre amputé, la tête d’Allison rejetée en arrière, bouche ouverte, lèvres tendues contre les dents.

Angie pressa son visage au creux de son cou.

Elle grogna, se raidit, roula pour se dégager.

— Mercenaire, dit la voix.

Et il se retrouva contre le siège du pilote, un trait vert sur le canon du Smith Wesson, reflet du tableau, la tête lumineuse du viseur frontal éclipsant la pupille gauche de la fille.

— Non, dit la voix.

Il abaissa son arme.

— Vous êtes revenu…

— Non. Legba t’a parlé. Je suis Samedi.

— Samedi ?

— Le Baron Samedi, mercenaire. Tu m’as rencontré un jour, sur une colline. Le sang était sur toi comme rosée. J’ai bu à ton cœur gonflé, ce jour-là. (Le corps de la fille eut un violent soubresaut.) Tu connais bien cette ville…

— Oui.

Il regardait les muscles se crisper et se relaxer sur son visage, modelant ses traits en un nouveau masque…

— Parfait. Laisse le véhicule ici, comme tu en avais l’intention. Mais suis les stations en direction du nord. Vers New York. Ce soir. Je t’y guiderai avec la cavale de Legba, et tu tueras pour moi…

— Tuer qui ?

— Celui que tu désires le plus tuer, mercenaire.

Angie gémit, frissonna et se mit à sangloter.

— Tout va bien, dit Turner, on est presque rentrés.

C’était un truc idiot à dire, songea-t-il tout en l’aidant à sortir du siège ; ni l’un ni l’autre n’avaient d’endroit où rentrer. Il sortit de la parka la boîte de cartouches et remplaça celle qu’il avait tirée sur le Honda. Dans la trousse à outils de la planche de bord, il trouva un cutter maculé de peinture dont il se servit pour découper l’ourlet de la parka, libérant par l’ouverture un million de microtubes de polystyrène. Lorsqu’il l’eut vidée de son isolant, il glissa le Smith Wesson dans son étui et enfila la parka. Elle tombait autour de lui en faisant des plis, comme un imper trop grand, ne trahissant absolument pas l’excroissance du gros pistolet.

— Pourquoi avez-vous fait ça ? demanda-t-elle en s’essuyant la bouche du revers de la main.

— Parce qu’il fait chaud, là, dehors, et que j’ai besoin de planquer mon arme. (Il fourra dans une poche l’étui bourré de nouveaux yens usagés.) Allez, venez, on a un métro à prendre.

La condensation gouttait régulièrement du vieux dôme de Georgetown, construit quarante ans après que les Fédéraux souffreteux eurent décampé des confins du bas de McLean. Washington était une ville du Sud, elle l’avait toujours été, et c’était ici qu’on sentait varier l’accent de la Conurb quand on descendait en train depuis Boston. Les arbres du district étaient verts et pleins de sève, et leur feuillage atténuait la lumière tandis que Turner et Angela Mitchell se frayaient un chemin sur les trottoirs défoncés vers Dupont Circle et la gare. Il y avait des bidons tout autour de la place et quelqu’un avait allumé un feu d’ordures dans la vasque de marbre géante au milieu. Ils passèrent devant des silhouettes silencieuses, assises à côté de couvertures étalées, sur lesquelles étaient disposés de surréalistes assortiments de marchandises : les pochettes en carton boursouflées d’humidité de disques audio noirs en vinyle côtoyaient des prothèses usagées d’où saillaient de primitives prises neurales, un bocal en verre poussiéreux rempli de médailles de chien oblongues en acier, des piles de cartes postales fanées reliées par un élastique, des trodes indos bon marché encore emballées dans le plastique du grossiste, des ensembles salière-poivrière en céramique dépareillés, une canne de golf à la poignée de cuir éraflée, des couteaux suisses sans lames, une poubelle en tôle cabossée sur laquelle était lithographié le visage d’un président dont Turner pouvait presque se rappeler le nom (Carter ? Grosvenor ?), des hologrammes flous du Monument…

Dans les ombres près de l’entrée de la gare, Turner marchanda tranquillement avec un jeune Chinois en jean blanc, pour troquer les plus petites coupures de Rudy contre neuf jetons en alu estampés avec le sigle ornementé du métro de l’AMAB.

Deux des jetons leur donnèrent accès aux quais. Trois allèrent dans les distributeurs pour avoir un mauvais café et des gâteaux rassis. Les quatre derniers les conduisirent vers le nord, dans la rame qui se ruait en silence sur son coussin magnétique. Il s’adossa, la tenant dans ses bras, et fit semblant de fermer les yeux ; mais il contemplait leur reflet dans la vitre opposée : un grand type, maigre à présent et mal rasé, affalé, l’air défait, une fille aux yeux caves blottie à ses côtés. Elle n’avait pas rouvert la bouche depuis qu’ils avaient quitté la ruelle où il avait abandonné le glisseur.

Pour la seconde fois en une heure, il envisagea de téléphoner à son agent. Si tu dois te fier à quelqu’un, en règle générale, alors fie-toi à ton agent. Mais Conroy avait dit avoir engagé Oakey et les autres par l’intermédiaire de l’agent de Turner et la filière rendait ce dernier dubitatif. Où était Conroy, ce soir ? Il était à peu près certain que c’était Conroy qui leur avait mis Oakey aux trousses avec le laser. Hosaka avait-elle arrangé le coup du canon électromagnétique, dans l’Arizona, pour effacer toute trace d’une tentative ratée d’exfiltration ? Mais si tel avait été le cas, pourquoi ordonner à Webber de détruire l’équipe médicale, l’antenne de neurochirurgie et la console Maas-Neotek ? Et il y avait la Maas, encore… La Maas avait-elle tué Mitchell ? Y avait-il une raison quelconque de croire que Mitchell était vraiment mort ? Oui, songea-t-il, tandis que près de lui la fille dormait d’un sommeil agité, il y en avait une : Angie. Mitchell avait craint qu’ils ne la tuent ; il avait mis au point sa défection pour lui permettre de s’échapper, la faire passer chez Hosaka, sans aucun plan pour sa propre évasion. Ou du moins, telle était la version donnée par Angie.

Il ferma les yeux, élimina toute réflexion. Quelque chose s’agitait, loin au tréfonds de la mémoire enregistrée de Mitchell. De la honte. Il n’arrivait pas parfaitement à la saisir… Il rouvrit soudain les yeux. Qu’avait-elle dit, déjà, chez Rudy ? Que son père lui avait mis le truc dans la tête parce qu’elle n’était pas assez intelligente ? Prenant garde de ne pas la déranger, il retira le bras de derrière son cou puis glissa deux doigts dans la poche de taille de son pantalon, en sortit la petite enveloppe de Conroy en nylon noir, avec la cordelette. Il défit le Velcro et, d’une pichenette, fit glisser dans sa paume ouverte le boîtier gris, gonflé, asymétrique du logiciel. Rêves machines. Grand huit. Trop rapide, trop autre pour se laisser appréhender. Mais si on cherchait quelque chose, quelque chose de précis, on devait toujours être capable de l’en extraire…

Il glissa l’ongle du pouce sous le cache-prise de sa broche, l’ôta et le déposa sur le siège en plastique à côté de lui. Le train était presque vide et aucun des autres passagers ne semblait lui prêter la moindre attention. Il prit une profonde inspiration, serra les dents et inséra le biogiciel…

Vingt secondes plus tard, il l’avait, la chose qu’il était allé chercher. L’étrangeté ne l’avait pas touché, cette fois-ci, et il estima que c’était parce qu’il était allé à la recherche de ce truc bien délimité, ce fait précis, exactement le genre de renseignement qu’on s’attend à rencontrer dans le dossier d’un chercheur de haut niveau : le QI de sa fille, tel que reflété par des batteries de tests annuels.

Angela Mitchell était largement au-dessus de la moyenne. L’avait été depuis le début.

Il sortit le biogiciel de sa prise et le fit rouler machinalement entre pouce et index. La honte. Mitchell et la honte et le collège… Le collège, se dit-il. Il me faut les diplômes universitaires de ce salaud. Je veux son curriculum.

Il brancha de nouveau le dossier.

Rien. Il l’avait, mais il était vide.

Non. Encore.

Encore…

— Nom de Dieu, dit-il.

Un ado au crâne rasé le lorgnait depuis son siège dans la travée opposée, puis il se retourna pour suivre le flot du monologue de son ami :

— Ils vont encore remettre ça, là-haut sur la colline, à minuit. On y va, mais juste en spectateurs, en retrait, on les laisse se flanquer une peignée, on va bien rigoler, voir un peu qui se fait baiser, pasque la semaine dernière, Susan s’est fait péter le bras, t’étais là ? Et c’était pas marrant pasque Cal a essayé de les trimbaler à l’hosto mais il était tellement défoncé qu’il s’est éclaté avec sa putain de Yamaha sur une bosse de ralentissement…

Turner enficha de nouveau le biogiciel dans sa prise.

Cette fois, quand ce fut terminé, il ne dit rien du tout. Il passa de nouveau le bras autour d’Angie et sourit, voyant son sourire dans la vitre. C’était un sourire de fauve ; sur la brèche.

Le dossier universitaire de Mitchell était bon, extrêmement bon. Excellent. Mais l’arc n’y était pas. L’arc était un truc que Turner avait appris à rechercher dans les dossiers des chercheurs, cette espèce de courbe de lumière signalisatrice. Il pouvait déceler l’arc à la manière d’un maître métallo capable d’identifier des métaux rien qu’en observant le panache d’étincelles jaillies d’une meule. Et cet arc, Mitchell ne l’avait pas eu.

La honte. Les dortoirs des bacheliers. Mitchell avait su, il avait su qu’il n’y arriverait pas. Et puis, d’une manière ou de l’autre, il avait décroché le diplôme. Comment ? Ça ne serait pas dans le dossier. Mitchell, d’une manière ou d’une autre, avait su censurer ce qu’il fournissait à la machine de la sécurité de Maas. Sinon, ils le lui auraient reproché… Quelqu’un, quelque chose, était allé repêcher Mitchell dans sa médiocrité post-bachelière et s’était mis à lui remplir le crâne. Lui donner des indices, des orientations. Et Mitchell avait atteint le haut de l’échelle, arc dur, éclatant et parfait, désormais, et qui l’avait mené aux sommets…

Qui ? Quoi ?

Il regarda le visage assoupi d’Angie dans les tressautements de l’éclairage du métro.

Faust.

Mitchell avait passé un marché. Turner ne saurait peut-être jamais les détails de l’accord, ou le prix payé par Mitchell, mais il était certain d’en avoir saisi la contrepartie. Ce qu’on avait exigé de Mitchell en échange.

Legba, Samedi, bave qui roule des lèvres déformées de la fille.

Et puis le train pénétra en bolide dans la vieille gare de l’Union, au milieu d’un souffle noir d’air nocturne.

— Taxi, m’sieur ?

Les yeux de l’homme s’agitaient derrière des verres à teinture polychrome qui ondulaient comme des flaques d’huile. Il avait des cicatrices plates, argentées, en travers du dos des mains. Turner s’approcha et le saisit par le bras, sans ralentir le pas, le plaquant contre un mur de carrelage blanc éraflé, entre des rangées grises de casiers à consigne.

— En liquide, dit Turner. Je paie en nouveaux yens. Je veux mon taxi. Et pas d’embrouilles avec le chauffeur. Pigé ? Je suis pas un pigeon. (Il resserra son étreinte.) Tu fais le con avec moi, j’reviens et j’te tue, ou j’te fais regretter de ne pas t’avoir tué.

— Compris. Oui, monsieur. Compris. Ça peut se faire, m’sieur, absolument, monsieur. Où voulez-vous aller, m’sieur ?

La douleur déformait les traits ravagés du type.

— Mercenaire !

La voix émana d’Angie, murmure rauque. Puis elle lança une adresse. Turner vit les yeux du racoleur fureter nerveusement derrière les volutes colorées. Il croassa :

— C’est sur Madison ? Oui, m’sieur. J’vous trouve un bon taxi, ouais, ouais, un bon taxi…

— C’est quoi, ce coin ? demanda Turner au chauffeur, en se penchant pour presser la touche SPEAK à côté de la grille d’acier du haut-parleur, l’adresse que je vous ai donnée ?

Il y eut un crépitement de parasites.

— L’Hyper. Pas grand-chose d’ouvert là-bas, à c’t’heure de la nuit. Cherchez quelque chose en particulier ?

— Non, dit Turner.

Il ne connaissait pas l’endroit. Il essaya de se souvenir de cette partie de Madison. Un quartier résidentiel, essentiellement. D’innombrables habitations creusées dans les carcasses vides d’immeubles commerciaux qui dataient du temps où le commerce exigeait des employés de bureau qu’ils fussent physiquement présents dans un siège central. Certaines des tours étaient assez hautes pour pénétrer un dôme…

— Où allons-nous ? demanda Angie, la main sur son bras.

— Tout va bien, lui dit-il, vous inquiétez pas.

— Mon Dieu, dit-elle, appuyée contre son épaule, en contemplant l’enseigne en néon rose HYPER qui rayait la façade en granit de la vieille bâtisse. Je rêvais toujours de New York, là-bas sur la mesa. J’avais un programme graphique qui me promenait dans toutes les rues, dans les musées et tout ça. J’avais envie de venir ici plus que tout au monde…

— Eh bien, vous avez réussi. Vous y êtes.

Elle se mit à sangloter, l’étreignit, le visage plaqué contre son torse nu, prise de tremblements.

— J’ai peur, j’ai si peur…

— Tout ira bien, dit-il, lui caressant les cheveux, guettant l’entrée principale.

Il n’avait aucune raison de croire que quoi que ce soit irait bien pour l’un et l’autre. Elle semblait absolument inconsciente que les mots qui les avaient amenés ici étaient sortis de sa bouche. Mais enfin, songea-t-il, elle ne les avait pas elle-même prononcés… Il y avait des clodos dans leur sac, entassés de chaque côté de l’entrée de l’Hyper, monticules penchés de chiffons qui avaient pris la couleur exacte du trottoir ; Turner avait l’impression qu’ils avaient été lentement extrudés du bitume sombre, pour devenir des extensions mobiles de la cité.

— Chez Jammeur, dit la voix, assourdie par sa poitrine, et il éprouva une froide répulsion, une boîte. Retrouve la cavale de Danbala.

Puis elle s’était remise à pleurer. Il la prit par la main et ils passèrent devant les sans-abri endormis, sous les volutes aux dorures ternies, franchirent les portes vitrées. Il avisa une machine à café au bout d’une allée de tentes et de stands aux volets tirés, une fille à crête de cheveux bruns en train d’essuyer un comptoir.

— Du café, dit-il. De la nourriture. Venez. Vous avez besoin de manger. (Il sourit à la fille pendant qu’Angie s’installait sur un tabouret.) Du liquide ? demanda-t-il. Vous acceptez le liquide ?

Elle le fixa, haussa les épaules. Il sortit de la trousse à Rudy un billet de vingt et le lui montra.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Des cafés. Et à manger.

— C’est tout ce que vous avez ? Pas plus petit ?

Il fit non de la tête.

— Désolée. J’ai pas de monnaie.

— Pas besoin de nous la rendre.

— Z’êtes cinglé ?

— Non, mais je veux du café.

— Ça fait un sacré pourboire, mon prince. Je me fais pas ça en une semaine.

— Il est à vous.

La colère traversa son visage.

— Vous êtes avec les autres enculés, là-haut. Gardez votre fric. Je ferme.

— On est avec personne, dit-il en se penchant légèrement par-dessus le comptoir, de sorte que sa parka s’ouvrit, lui révélant le Smith Wesson. On cherche un club. Une boîte baptisée Le Jammeur.

La fille jeta un œil sur Angie, regarda de nouveau Turner.

— L’est malade ? La neige ? Qu’est-ce que c’est ?

— Voilà l’argent, dit Turner. Donnez-nous notre café. Vous voulez gagner la monnaie, vous me dites où trouver Le Jammeur. Pour moi, ça vaut bien ça. Compris ?

Elle fit disparaître le billet usagé et se dirigea vers le percolateur.

— J’ai plus l’impression d’y comprendre quoi que ce soit. (Elle écarta bruyamment des tasses et des verres maculés de lait.) Qu’est-ce que vous lui voulez, au Jammeur ? C’t’un pote à vous ? Vous connaissez Jackie ?

— Bien sûr, dit Turner.

— Elle est passée tôt ce matin, avec ce petit wilson d’la périph’, j’suppose qu’ils sont montés là-haut…

— Où ça ?

— Chez Jammeur. Puis les bizarreries ont commencé.

— Ouais ?

— Toutes ces fripouilles de Barrytown, les crados comme les minets, qui rentrent ici comme s’ils se croyaient chez eux. Et d’ailleurs, ça pourrait aussi bien être le cas, pour les deux derniers étages. Y s’sont mis à racheter aux gens leurs stands pour les vider. Aux étages en dessous, il y en a plein qui n’ont pas attendu pour remballer et se barrer. C’était trop pour eux…

— Ils sont venus à combien ?

La vapeur sortit en rugissant de la machine.

— Peut-être une centaine. J’étais morte de trouille toute la journée mais impossible d’atteindre mon patron. De toute façon, moi, je ferme dans une demi-heure. Pas aperçu ma remplaçante pour la journée ou, si elle s’est pointée, elle aura vu que ça sentait mauvais et sera repartie… (Elle prit la petite tasse fumante et la déposa devant Angie.) Ça va, mon chou ?

Angie acquiesça.

— Une idée de ce que veulent ces gars ? demanda Turner.

La fille était retournée vers la machine. Elle rugit à nouveau.

— Je crois qu’ils attendent quelqu’un, dit-elle calmement avant de rapporter à Turner un expresso. Soit quelqu’un qui essaie de sortir de chez Jammeur, soit un autre qui essaie d’entrer…

Turner contempla les volutes de mousse brune sur son café.

— Et personne ici n’a appelé la police ?

— La police ? Monsieur, ici, on est à l’Hyper. Ici, les gens n’appellent pas la police…

La tasse d’Angie se fracassa sur le comptoir de marbre.

— Abrège, mercenaire, murmura la voix. Tu connais le chemin. Marche.

La serveuse était bouche bée.

— Seigneur, fit-elle, elle doit être sacrément défoncée… (Elle jeta sur Turner un regard glacial.) C’est vous qui le lui refilez ?

— Non, répondit-il, mais elle est malade. Tout ira bien.

Il vida son café noir et amer. Il lui sembla, juste l’espace d’une seconde, sentir haleter le souffle de toute la Conurb, et ce souffle était vieux, malade et las, tout au long des stations de Boston à Atlanta…

JAYLENE SLIDE

— Seigneur, dit Bobby à Jackie, tu peux pas bander ça ou faire quelque chose ?

La brûlure de Jammeur emplissait le bureau d’une odeur de porc trop cuit qui lui retournait l’estomac.

— On ne panse pas une brûlure, dit-elle tout en aidant Jammeur à s’asseoir sur une chaise. (Elle ouvrit les tiroirs du bureau, l’un après l’autre.) T’as pas d’analgésique ? de timbres ? n’importe quoi ?

Jammeur fit non de la tête, long visage pâle et défait.

— Peut-être. Derrière le bar, il y a une trousse…

— Va la chercher ! aboya Jackie. Vas-y !

— Pourquoi se tracasser à ce point pour lui ? commença Bobby, blessé par son ton. Il a quand même essayé de faire entrer ici ces Gothiks…

— Va chercher la trousse, connard ! Il a eu une seconde de faiblesse, c’est tout. La trouille. Va me chercher cette trousse ou t’en auras besoin toi-même.

Il fila dans la salle du club et trouva Beauvoir en train de raccorder des pains de plastic rose à une boîte de polystyrène jaune, genre boîtier de radio-commande d’un camion jouet. Les pains étaient écrasés autour des gonds de la porte et de part et d’autre du verrou.

— C’est pour quoi faire ? demanda Bobby en se précipitant vers le bar.

— Quelqu’un pourrait s’aviser d’entrer, expliqua Beauvoir. Ils font ça, on leur ouvre pour eux.

Bobby s’arrêta pour admirer ces préparatifs.

— Pourquoi ne pas les coller simplement contre la vitre, qu’elle leur saute dans la gueule ?

— Trop évident, dit Beauvoir en se redressant, le détonateur jaune dans les mains. Mais je suis ravi que tu y aies réfléchi. Si on essaie de la faire sauter directement, une partie des éclats nous reviendra dessus. De cette manière, c’est… plus net.

Bobby haussa les épaules et se pencha derrière le bar. Il y avait des étagères grillagées garnies de sacs en plastique de chips au krill, un assortiment de parapluies abandonnés, un dictionnaire non abrégé, un soulier de femme bleu, une mallette en plastique blanc ornée d’une croix rouge baveuse dessinée au vernis à ongles… Il s’en empara puis enjamba de nouveau le bar.

— Hé ! Jackie… dit-il en déposant la trousse de secours près de la console de Jammeur.

— Laisse tomber. (Elle ouvrit la mallette et fouilla dans son contenu.) Jammeur, il y a plus d’amphés que d’autres choses dans ce fourbi…

Jammeur eut un faible sourire.

— Là. Voilà qui devrait t’aller. (Elle déroula une feuille de timbres dermiques rouges et se mit à les décoller du support pour en plaquer trois sur le dos de sa main brûlée.) Quoique… ce qu’y te faut, c’est une anesthésie locale.

— Je pensais… dit Jammeur en levant les yeux sur Bobby. C’est peut-être bien maintenant que tu pourrais te payer une petite passe…

— Comment ça ? dit Bobby en lorgnant la console.

Jammeur s’expliqua :

— M’paraît logique que ceux qui nous ont envoyé ces tordus dehors ont également dû mettre le téléphone sur écoute.

Bobby acquiesça. Beauvoir avait émis la même remarque, lorsqu’il leur avait exposé son plan.

— En bien, quand avec Beauvoir nous avons décidé que toi et moi, on pourrait rentrer dans la matrice jeter un petit coup d’œil vite fait, j’avais en fait autre chose en tête. (Jammeur découvrit à Bobby sa garniture de petites dents blanches.) Vois-tu, je suis dans ce coup parce que je devais une faveur à Beauvoir et à Lucas. Mais il y a des gens qui m’en doivent aussi, des faveurs qui remontent à longtemps. Des faveurs dont je n’avais jamais eu l’occasion de profiter.

— Jammeur, intervint Jackie, tu dois te détendre. Reste assis. Tu pourrais tomber en état de choc.

— As-tu bonne mémoire, Bobby ? Je vais te lancer une séquence. Tu t’entraînes sur mon terminal. Éteint, pas branché. D’ac ?

Bobby acquiesça.

— Bon, alors, tu l’essaies à blanc une ou deux fois. Code d’entrée. Par la porte de service.

— De qui ?

Bobby fit pivoter la console noire et posa les doigts sur le clavier.

— Le Yakuza, dit Jammeur.

Jackie le dévisageait :

— Eh, qu’est-ce que tu…

— Comme j’expliquais. C’est un vieux service qu’on me doit. Mais tu sais ce qu’on dit : le Yakuza n’oublie jamais. Ça marche dans les deux sens…

Une bouffée de chair cramée atteignit les narines de Bobby qui grimaça.

— Comment ça se fait que tu n’aies jamais mentionné ça à Beauvoir ?

Jackie repliait et rangeait son fourbi dans la mallette blanche.

— Mon chou, dit Jammeur, t’apprendras. Il y a des choses que tu t’apprends à bien te souvenir d’oublier.

— Maintenant, écoute, dit Bobby en fixant Jackie avec ce qu’il espérait être son regard le plus lourd, c’est moi qui ai les commandes. Alors, je n’ai pas besoin de tes loa, vu ? Ils me tapent sur le système…

— Ce n’est pas elle qui les appelle, dit Beauvoir, accroupi près de la porte du bureau, le détonateur dans une main et le fusil anti-émeutes sud-africain dans l’autre, ils viennent, c’est tout. Ils veulent venir, ils sont là. En tout cas, ils t’aiment bien…

Jackie se disposait les trodes sur le front.

— Bobby, dit-elle, tout se passera bien. Te tracasse pas, branche-toi, c’est tout.

Elle avait retiré son fichu. Ses cheveux se dressaient entre deux sillons bien nets de peau rasée, noire et luisante, avec d’antiques résistances tressées à intervalles irréguliers, petits cylindres de résine phénolique marron cernés d’anneaux de peinture aux couleurs codifiées.

— Dès que t’as dépassé le Panier de basket, disait Jammeur à Bobby, tu piques de trois mille mètres vers le sol, je veux dire en rase-mottes…

— Dépassé quoi ?

— Le Panier de basket. C’est la sphère économique de la ceinture solaire Dallas-Fort Worth, t’auras intérêt à descendre vite fait, ensuite tu lances ta passe comme je t’ai indiqué, sur vingt kilomètres, à peu près. Dans le coin, ce n’est que marchands de tires d’occase et comptables du Trésor, mais tu ne sors pas de la route, vu ?

Bobby acquiesça, souriant.

— Quelqu’un te voit passer, grand bien lui fasse. Les gens qui descendent se câbler dans le secteur ont de toute manière l’habitude de voir des trucs bizarres…

— Allez, chef, dit Beauvoir à Bobby, traîne pas. Faut que je retourne à la porte…

Bobby se brancha.

Il suivit les instructions de Jammeur, secrètement reconnaissant de pouvoir sentir Jackie près de lui tandis qu’ils plongeaient dans les profondeurs quotidiennes du cyberspace, sous les feux scintillants du Panier de basket qui diminuaient au-dessus d’eux. La console était rapide, supermaniable et lui procurait une sensation de force et de vitesse. Il se demanda comment Jammeur s’était arrangé pour que le Yakuza lui doive une faveur, une dont il n’avait jamais pris la peine de profiter, et une partie de son esprit était occupée à bâtir des scénarios lorsqu’ils heurtèrent la glace.

— Bon Dieu… (Et Jackie avait disparu. Quelque chose s’était interposé entre eux, une chose qu’il ressentit comme un froid, un silence, une coupure de la respiration.) Mais il n’y avait rien ici, bordel de merde !

Il était figé, en quelque sorte immobilisé. Il voyait toujours la matrice mais il ne pouvait plus sentir ses mains.

— Pourquoi diantre peut-on brancher un gars comme toi sur ce genre de console ? Ce machin serait mieux à sa place au musée et toi, au lycée.

— Jackie !

Le cri était pur réflexe.

— Mec, dit la voix, je sais pas. Ça fait un certain nombre de jours que je n’ai pas dormi mais sûr que tu ressembles pas à ce que j’étais préparé à choper quand t’as déboulé ici… Quel âge as-tu ?

— Allez vous faire foutre ! dit Bobby.

C’est tout ce qui lui était venu à l’esprit. La voix se mit à rire.

— Ramirez s’en éclaterait la rate, tu sais ? C’est qu’il a un joli sens du ridicule. Voilà un des traits qui me manquent…

— Qui est Ramirez ?

— Mon partenaire. Ex. Mort. Très. Je me demandais, peut-être que tu pourrais me dire comment il en est arrivé là.

— Jamais entendu parler, dit Bobby. Où est Jackie ?

— Assise cul gelé en cyberspace pendant que tu réponds à mes questions, wilson. Comment t’appelles-tu ?

— B… Comte Zéro.

— Bien sûr ! Ton nom !

— Bobby, Bobby Newmark…

Silence. Puis :

— Eh bien… Eh, mais ça se tient plus ou moins, alors. C’est bien sur l’appartement de ta mère que j’ai vu ces agents de Maas essayer leur lance-roquettes, pas vrai ? Mais je suppose que tu n’y étais pas, ou tu ne serais pas ici. Attends voir une seconde…

Droit devant lui, un carré de cyberspace bascula vertigineusement et il se retrouva dans un graphe bleu pâle qui semblait représenter un appartement très spacieux, les silhouettes basses du mobilier schématisées en traits de néon bleu, fins comme des cheveux. Une femme se tenait devant lui, une sorte de personnage d’animation féminin, visage réduit à une tache brune.

— Je suis Slide, dit le personnage, les mains sur les hanches. Jaylene. Fais pas le con avec moi. Personne à Los Angeles – elle fit un geste et une fenêtre se concrétisa soudain derrière elle – ne s’amuse à faire le con avec moi. Pigé ?

— D’accord, dit Bobby. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Je veux dire, si vous pouviez m’expliquer un peu…

Il ne pouvait toujours pas bouger. La « fenêtre » montrait une vue en vidéo gris bleuté de palmiers et de vieilles bâtisses.

— Comment ça ?

— Ce genre de dessin. Et vous. Et ce vieux film…

— Hé ! mec, j’ai payé un concepteur la peau des fesses pour me programmer ça. C’est mon espace, mon construct. C’est L.A., gamin. Les gens d’ici ne font rien, rien, sans se brancher. C’est là que je prends mon pied !

— Oh ! dit Bobby, toujours perplexe.

— À ton tour. Qui est là-bas, derrière, dans ce dancing miteux ?

— Chez Jammeur ? Moi, Jackie, Beauvoir, Jammeur.

— Et où allais-tu quand je t’ai cueilli ?

Bobby hésita.

— Le Yakuza. Jammeur a un code…

— Pour quoi faire ?

La silhouette s’avança, croquis au pinceau animé avec sensualité.

— Du secours.

— Merde. Tu dis sans doute la vérité…

— J’la dis, j’la dis, juré devant Dieu…

— Eh bien, t’es pas ce qu’il me faut, Bobby Zéro. Ça fait un bout de temps que je sillonne le cyberspace de haut en bas, de long en large, à essayer de retrouver celui qui a tué mon mec. J’ai cru que c’était Maas, parce qu’on emballait l’un des leurs pour Hosaka, alors je me suis mise aux trousses de l’une de leurs équipes d’agents. Première chose que je découvre, c’est ce qu’ils ont fait à l’appart’ de ta maman. Puis je vois trois d’entre eux tomber sur un mec qu’ils appellent le Finnois, mais ces trois-là n’en sont jamais revenus…

— Le Finnois les a tués, dit Bobby. J’les ai vus. Morts.

— Pas possible ? Eh bien, alors, il se pourrait quand même qu’on ait des choses à se dire. Après ça, j’ai regardé les trois autres se servir du même lance-roquettes sur une maquereau-mobile…

— C’était Lucas, dit Bobby.

— Mais à peine ont-ils terminé qu’un hélico les survole et te les crame au laser tous les trois aussi sec. T’en sais un peu plus là-dessus ?

— Non.

— Tu crois que tu peux me raconter ton histoire, Bobby Zéro ? Tâche de faire vite !

— J’allais lancer cette passe, vous voyez ? Et j’avais eu ce brise-glace par Deux-par-Jour, là-haut, dans la Zupe, et je…

Lorsqu’il eut terminé, elle resta silencieuse. L’aguichante silhouette d’animation restait près de la fenêtre, comme pour étudier les arbres télévisés.

— J’ai une idée, hasarda Bobby. Peut-être que vous pourriez nous aider…

— Non, fit-elle.

— Mais peut-être que ça vous aidera à trouver ce que vous cherchez…

— Non. Je veux juste liquider le salaud d’enculé qui a tué Ramirez.

— Mais on est piégés ici, ils vont nous tuer. C’est Maas, ceux que vous avez suivis dans toute la matrice ! Ils ont loué les services d’une poignée de Koulos et de Gothiks…

— Ce n’est pas Maas, c’est une poignée d’Euros du côté de Park Avenue. Sont sous quinze cents mètres de glace.

Bobby accusa le coup.

— Ceux dans l’hélico, ceux qui ont tué les autres types de Maas ?

— Non, je n’ai pas pu repérer cet hélico et ils ont filé vers le sud. J’les ai perdus. J’ai ma petite idée, malgré tout… En tout cas, je te renvoie. Tu veux essayer ce code Yak, vas-y…

— Mais m’dame, on a besoin d’aide…

— Pas de pourcentage sur l’aide, Bobby Zéro, dit-elle, et Bobby se retrouva assis devant la console de Jammeur, les muscles de la nuque et du dos douloureux.

Il lui fallut un moment avant de parvenir à accommoder, si bien que près d’une minute s’écoula avant qu’il découvre la présence d’étrangers dans la pièce.

L’homme était grand, plus grand peut-être que Lucas, mais plus élancé, plus étroit des hanches. Il portait une espèce d’ample blouson de combat muni de poches géantes qui retombait plein de plis, et il était torse nu, à l’exception d’un bandeau noir horizontal. Il avait le regard fiévreux, les arcades sourcilières apparemment meurtries, et il tenait le plus gros pistolet que Bobby ait jamais vu, une espèce de revolver distendu avec un drôle de dispositif moulé sous le canon, un truc comme une tête de cobra. À côté de lui, se tenait une fille qui aurait pu avoir l’âge de Bobby, avec les mêmes ecchymoses autour des yeux – bien que les siens fussent noirs – et des cheveux brun terne qui auraient eu besoin d’un lavage. Elle portait un chandail noir, trop grand de plusieurs tailles, et un jean. L’homme tendit la main gauche pour la maintenir debout.

Bobby les regardait, bouche bée, lorsque le souvenir lui revint soudain.

Une voix de fille, cheveux bruns, yeux noirs, la glace qui le bouffe, ses dents qui crissent, et la voix de la fille, le grand truc qui se penche sur lui…

— Viv la Vyèj, dit Jackie, à côté de lui, en extase, les mains crochées sur ses épaules, la Vierge des Miracles. Elle est venue, Bobby. Danbala l’a envoyée !

 T’es resté HS un moment, gamin, dit à Bobby le grand type. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Bobby cligna, regarda autour de lui, affolé, croisa le regard de Jammeur, rendu vitreux par la drogue et la douleur.

— Dis-lui, dit Jammeur.

— Je n’ai pas pu parvenir au Yak. Quelqu’un m’a intercepté, j’ignore comment…

— Qui ?

Le grand type avait à présent passé le bras autour de la fille.

— Elle disait s’appeler Slide. De Los Angeles.

— Jaylene, dit l’homme.

Le téléphone sur le bureau de Jammeur se mit à grelotter.

— Réponds, dit l’homme.

Bobby se tourna au moment où Jackie se penchait pour frapper la barre d’appel sous l’écran carré. L’écran s’illumina, vacilla, puis révéla un visage d’homme, large et très pâle, l’œil maussade et ensommeillé. Ses cheveux déteints étaient presque blancs et ramenés en arrière. Sa bouche avait le rictus le plus méchant que Bobby ait jamais vu.

— Turner, dit l’homme sur l’écran, on ferait mieux de causer, à présent. Il ne te reste plus des masses de temps. Je crois que tu devrais faire sortir ces gens de la pièce, pour commencer…

CRÉATEUR DE BOÎTES

La corde à nœuds s’étirait à l’infini. Par moments, ils arrivaient à des virages, des embranchements dans le tunnel. Ici, la corde s’enroulait autour d’une entretoise ou bien était maintenue par une grosse masse d’époxy transparente. L’atmosphère était aussi confinée mais plus froide. Lorsqu’ils s’arrêtèrent pour récupérer, dans une chambre cylindrique où le moyeu s’élargissait avant une triple fourche, Marly demanda à Jones la petite lampe aplatie qu’il portait sur le front, accrochée à un bandeau gris élastique. La maintenant dans l’un des gantelets du scaphandre rouge, elle fit courir son faisceau sur les parois de la chambre. La surface était rayée de motifs, de minces traits microscopiques…

— Mettez votre casque, conseilla Jones, vous avez une lampe bien meilleure que la mienne…

Marly frissonna.

— Non. (Elle lui tendit la lampe.) Pouvez-vous m’aider à ôter ceci, je vous prie ?

Du gantelet, elle frappa le pectoral de sa combinaison. Le casque à dôme réfléchissant pendait, accroché à sa taille par un mousqueton chromé.

— Feriez mieux de le garder, dit Jones. C’est le seul de tout le Lieu. J’en ai bien un, là où je dors, mais pas d’air pour lui. Les bouteilles du Wig ne s’adaptent pas à mon évaporateur et son scaphandre est plein de trous…

Il haussa les épaules.

— Non, je vous en prie, dit-elle en se débattant avec la fermeture à la taille de la combinaison, là où elle avait vu Rez tortiller son machin. Je n’arrive pas à le supporter…

Jones se hissa le long de la corde et fit une manœuvre qu’elle ne put voir. Il y eut un déclic.

— Tendez les bras au-dessus de la tête, lui dit-il.

C’était malaisé mais finalement elle se retrouva en train de flotter librement, encore vêtue du jean noir et du corsage de soie blanche qu’elle portait lors de cette ultime rencontre avec Alain. Jones arrima la combinaison rouge vide à la corde avec un autre des mousquetons qui en équipaient la taille puis il défit le sac gonflé de Marly.

— Vous le voulez vraiment ? L’emporter avec vous, je veux dire ? On pourrait le laisser ici, vous le récupéreriez au retour.

— Non, fit-elle. Je vais le prendre. Donnez-le-moi. Elle passa un coude autour de la corde et ouvrit le sac à tâtons. Sa veste en sortit, mais également l’une de ses bottes. Elle parvint à la renfourner puis se tortilla pour enfiler la veste.

— Joli petit bout de cuir, observa Jones.

— Je vous en prie, dit-elle, dépêchons-nous.

— Ce n’est plus loin, maintenant, répondit Jones en braquant sa lampe pour lui montrer la corde qui disparaissait dans une ouverture parmi trois disposées en triangle équilatéral.

— Tête de ligne, annonça-t-il. Au sens propre, d’ailleurs. (Il tapa sur le mousqueton chromé où la ligne s’amarrait avec un nœud de marin. Sa voix se répéta en écho, quelque part devant eux, jusqu’à ce que Marly s’imagine entendre d’autres voix murmurer derrière.) Il va nous falloir un brin de lumière, dit Jones en prenant appel pour traverser le puits et saisir une espèce de cercueil de métal gris qui saillait de l’autre côté.

Il l’ouvrit. Elle regarda ses mains se mouvoir dans le cercle brillant de la lampe ; il avait les doigts fins et délicats mais les ongles étaient courts, émoussés, soulignés de crasse noire et compactée. Les lettres CJ étaient tatouées en bleu vif sur le dos de la main droite. Le genre de tatouage qu’on se faisait soi-même, en prison… Il avait sorti un épais tronçon de câble isolé. Il examina l’intérieur du boîtier puis enfonça le câble derrière un connecteur-D en cuivre.

L’obscurité devant eux s’évanouit dans un flot de lumière.

— On a plus de puissance qu’il nous en faut, à vrai dire, remarqua-t-il avec quelque chose comme un orgueil de propriétaire. Les panneaux solaires fonctionnent toujours et ils étaient calibrés pour alimenter toutes les unités centrales… Allez, venez maintenant, ma p’tite dame, on va rencontrer l’artiste pour qui vous avez fait tout ce chemin…

D’un appel du pied, il se dégagea, se glissant avec aisance dans l’ouverture, comme un nageur, pour entrer dans la lumière. Au milieu de mille objets à la dérive. Elle remarqua que les semelles de plastique rose de ses chaussures avaient été réparées avec des pièces en joint de silicone blanc.

Et puis elle le suivit, oubliant ses terreurs, oubliant la nausée et le constant vertige, pour se retrouver là-bas. Et elle comprit.

— Mon Dieu, dit-elle.

— Peu probable, lança Jones. Le vieux Wig, peut-être. Quoique, pas de veine qu’il marche pas en ce moment. Sinon la vue est encore mieux.

Quelque chose passa en dérivant, à dix centimètres de son nez. Une cuiller en argent ciselée, précisément sciée en deux, dans le sens de la longueur.

Elle n’aurait su dire depuis combien de temps elle était là lorsque l’écran s’illumina et se mit à clignoter. Des heures, des minutes… Elle avait déjà appris à négocier la chambre, plus ou moins, en prenant, comme Jones, appel sur la concavité du dôme. Comme Jones, elle se rattrapa dans les bras pliés, articulés de la chose, pivota et resta accrochée là, à observer le tourbillon de débris. Il y avait des douzaines de bras, de manipulateurs, terminés par des pinces, des clés hexagonales, des lames, une scie circulaire sub-miniaturisée, une fraise de dentiste… Ils hérissaient le thorax en alliage léger de ce qui avait dû jadis être un robot de construction télécommandé, le genre d’engin sans pilote et semi-autonome qu’elle connaissait par les vidéos de gosse sur la conquête spatiale. Mais celui-ci était soudé au sommet du dôme, aux flancs fondus dans la trame même du Lieu, et des centaines de câbles et de fibres optiques serpentaient à travers la géode pour y pénétrer. Deux des bras, équipés de délicats dispositifs anti-couples, étaient étendus ; leurs patins capitonnés enserraient dans leur nid une boîte inachevée.

Les yeux écarquillés, Marly regardait dériver les objets innombrables.

Un gant d’enfant jauni, le bouchon en cristal à facettes de quelque flacon de parfum évanoui, une poupée sans bras au visage de porcelaine de Limoges, un gros stylo-plume noir incrusté d’or, des segments rectangulaires de plaquettes perforées, le serpent rouge et vert chiffonné d’une cravate en soie… Interminable, le lent pullulement, le tournoiement d’objets…

Jones partit en cabriolant à travers la tempête silencieuse, riant, saisissant un bras terminé par un pistolet à colle.

— Ça me donne toujours envie de rigoler, quand je vois ça. En revanche, les boîtes me rendent toujours triste…

— Oui, fit-elle, moi aussi, elles me rendent triste. Mais il y a tristesse et tristesse…

— Tout à fait exact. (Il souriait.) Pas moyen de le faire repartir, néanmoins. J’suppose que l’esprit doit le mouvoir, ou en tout cas, c’est ainsi que le vieux Wig voit les choses. Il venait ici souvent. Je crois qu’ici les voix sont plus fortes pour lui. Mais ces derniers temps, elles lui parlent n’importe où, on dirait…

Elle le contempla, derrière le fouillis de manipulateurs. Il était très sale, très jeune, avec de grands yeux bleus sous ses boucles brunes emmêlées. Il portait une combinaison grise tachée, au col luisant de crasse.

— Faut que vous soyez cinglé, dit-elle avec dans la voix quelque chose comme de l’admiration, faut vraiment que vous soyez complètement cinglé pour rester ici.

Il rit.

— C’est Wigan qu’est plus jeté qu’un sac à puces. Pas moi.

Elle sourit.

— Si, vous êtes fou. Et je suis folle, moi aussi…

— Alors, enchanté, répondit-il en regardant derrière elle. Allons, qu’est-ce que c’est, encore ? Un des sermons de Wig, m’est avis, et pas moyen de l’éteindre sans couper la lumière…

Elle tourna la tête et vit des diagonales colorées zigzaguer sur la plaque rectangulaire d’un large écran collé de travers sur la courbure du dôme. L’écran fut occulté, une seconde, par le passage d’un mannequin de tailleur puis le visage de Josef Virek l’emplit, avec le regard de ses doux yeux bleus pétillant derrière ses verres ronds.

— Hello, Marly, dit Virek. Je ne peux pas vous voir mais je suis sûr de savoir où vous vous trouvez…

— C’est l’un des écrans à sermons de Wig, dit Jones en se massant le visage. L’en a flanqué partout, pasqu’il s’imaginait qu’un jour il aurait des gens ici à qui prêcher. Ce bidule est relié aux appareils de communication de Wig, je suppose. Qui c’est ?

— Virek, répondit-elle.

— J’le croyais plus vieux…

— C’est une image générée, expliqua-t-elle. Traçage vectoriel, reconstitution cartographique des textures…

Tandis qu’elle le fixait, le visage lui sourit depuis la courbure du dôme, derrière l’ouragan au ralenti d’objets perdus, de dérisoires produits manufacturés de vies innombrables, outils, jouets et boutons dorés.

— Je veux que vous sachiez, dit l’image, que vous avez rempli votre contrat. Mon psycho-profil de Marly Kruschkhova prédisait votre réaction à ma gestalt. Des profils élargis indiquaient que votre présence à Paris forcerait Maas à dévoiler son jeu. Bientôt, Marly, je vais savoir au juste ce que vous avez découvert. Depuis quatre ans, je savais une chose que Maas ignorait. Je savais que Mitchell, l’homme que Maas et le monde entier considèrent comme l’inventeur de la nouvelle technologie des biopuces, Mitchell avait reçu de l’extérieur les concepts qui l’ont conduit à ses percées. Je vous ai ajoutée à un ensemble complexe de facteurs, Marly, et les choses se sont orientées de manière bien plus satisfaisantes. Maas, sans s’en rendre compte, a révélé le site de la source conceptuelle. Et vous l’avez atteint. Paco va arriver sous peu…

— Vous aviez dit que vous ne me fileriez pas, dit-elle. Je savais bien que vous mentiez…

— Et maintenant, Marly, je crois enfin que je vais être libre. Libéré de quatre cents kilos de cellules pourrissantes murées derrière l’acier chirurgical d’une zone industrielle de Stockholm. Libre, finalement, d’aller habiter n’importe quelle quantité de corps réels, Marly. À jamais.

— Merde, dit Jones, l’est aussi atteint que Wig. De quoi est-ce qu’il croit parler ?

— Du saut, répondit-elle, se souvenant de sa conversation avec Andréa, de l’odeur des langoustines en train de cuire dans la petite cuisine exiguë. La prochaine étape de son évolution…

— Vous y comprenez quelque chose ?

— Non, mais je sais que ce sera moche, très moche…

Elle hocha la tête.

— Tâchez de convaincre les habitants des mémoires centrales d’admettre Paco et son équipe, Marly, dit Virek. Je les ai rachetées une heure avant votre départ d’Orly, à un ferrailleur pakistanais. Un marché, Marly, un important marché. C’est Paco qui se chargera de mes intérêts, comme d’habitude. Et puis l’écran s’obscurcit.

— Eh bien alors, dit Jones, pivotant autour d’un manipulateur replié pour lui saisir la main, qu’est-ce qu’il y a de moche là-dedans ? C’est lui le propriétaire, à présent, et il a dit que vous aviez fait votre boulot… Je ne vois pas bien à quoi peut être bon le vieux Wig, hormis écouter les voix, mais il ne fera pas long feu ici, de toute manière. Moi, je ne vois pas d’inconvénient à redescendre…

— Vous ne comprenez pas, dit-elle. Vous ne pouvez pas. Il a trouvé le moyen de parvenir à quelque chose, une chose qu’il recherchait depuis des années. Mais rien de ce qu’il désire ne peut être bon. Pour personne… Je l’ai vu… Je l’ai senti…

Et puis le bras d’acier qu’elle agrippait vibra et se mit à bouger, l’ensemble de la tourelle se mit à pivoter avec un bourdonnement assourdi de servomoteurs.

MERCENAIRE

Turner contemplait le visage de Conroy sur l’écran du téléphone du bureau.

— Allez-y, dit-il à Angie. Suivez-la.

La grande Noire avec les résistances tressées dans les cheveux avança d’un pas et prit doucement par le bras la fille de Mitchell, lui marmonnant quelque chose dans ce même créole infesté de clics. Le gosse en T-shirt la regardait toujours bouche bée, mâchoire affaissée.

— Allons, Bobby, dit la Noire.

Turner regarda, de l’autre côté du bureau, l’homme à la main blessée, qui portait un smoking blanc et une cravate-lacet en cuir noir tressé. Jammeur, décida Turner, le propriétaire de la boîte. Jammeur tenait la main serrée dans son giron, posée sur un torchon à rayures bleues récupéré au bar. Il avait un visage allongé, le genre de barbe qui exigeait un entretien constant, et les yeux secs, rapprochés du professionnel endurci. Turner se rendit compte que l’homme se tenait assis hors du champ de la caméra du visiophone, dans son fauteuil à bascule repoussé dans un coin.

Le gosse en T-shirt, Bobby, suivit, le pas traînant, Angie et la fille noire, toujours bouche bée.

— Tu aurais pu nous épargner bien du tourment, Turner, dit Conroy. Tu aurais pu m’appeler. Tu aurais pu appeler ton agent à Genève.