FERVEUR D’UN BARBARE4

J’avais dix-sept ans, et je croyais à la philosophie5. J’y croyais avec une ardeur de parvenu et d’arriéré, avec cette soif d’instruction qui caractérise les jeunes de l’Europe Centrale6, désireux de posséder toutes les idées, de lire tous les livres, et de venger, avides de savoir, leur passé vierge, ignare et humble. Ayant pris la détermination de tout connaître, il me fallait dévorer indistinctement tout ce qui fut pensé et conçu ; le barbare s’attaque en premier lieu à l’abstraction parce qu’elle l’éblouit le plus ; il s’en imprègne, la mélange à son sang, qui la refuse, puis l’assimile comme un poison.

Je quitte la Transylvanie7, je vais à Bucarest, et je devi[e]ns étudiant en philosophie. Je m’y adonne avec le zèle d’un Hottentot subitement éveillé à l’esprit.

*

LE CAS SARTRE8

Rien de plus inévitable – sinon de plus réjouissant – que de voir dans une nation, énervée par quelques siècles de goût, l’apparition d’un Barbare dont la vitalité triomphe d’une tradition de finesse et dont l’amplitude d’esprit se moque des superstitions du fini et de l’équilibre. Lorsque l’intelligence française, ayant trop fait ses preuves, paraissait menacée de stérilité, Sartre vint, comme un renouveau déconcertant, pour se saisir de tous les domaines, et avec une telle avidité d’en changer les termes sinon les données, qu’on prit un mouvement de surface pour un bouleversement et une curiosité si vaste pour de la profondeur. Tant de vigueur dans les artifices de l’intellect, tant d’aisance à aborder tous les secteurs de l’esprit et de la mode et tant d’exaspération à être à tout prix contemporain, devaient éblouir et doivent éblouir. Sartre est un conquérant, le plus prestigieux d’aujourd’hui. Aucun problème ne lui résiste, point de phénomène qui ne lui soit étranger, nulle tentation qui ne le laisse indifférent : tout lui semble bon à aborder et à vaincre, depuis la métaphysique jusqu’au cinéma. C’est un entrepreneur de philosophie, de littérature, de politique, et dont la réussite n’a qu’une explication et qu’un secret : son manque d’émotion ; rien ne lui coûte d’affronter quoi que ce soit, puisqu’il n’y met aucun accent, et que tout n’est que le fruit d’une intelligence compréhensive, immense, la plus remarquable à l’heure présente.

La9 philosophie existentielle représentait une orientation de la pensée, située entre le système et l’inspiration ; le lyrisme y jouait sa part ; elle tirait sa valeur d’impopularité des affres et des tourments subjectifs inaccessibles au grand public ; elle demandait même une sorte d’initiation à des malheurs rares et inutiles, incompatibles avec la santé et l’histoire. Kierkegaard dissimule sous des concepts ses moments de haute défaillance, ses terreurs intimes, voisines de l’apocalypse et de la psychiatrie ; les impudeurs de la maladie y sont si bien voilées qu’elles prennent l’allure d’un chant abstrait et d’une jérémiade savante ; Job et Hegel y sont réunis, mais ce sont les exclamations du premier qui donnent cet air de vécu, sans lequel c’est une imposture de parler du désespoir et de la mort. Heidegger recueillit en professeur l’héritage de Kierkegaard : il en résulta une construction magnifique, mais sans sel, où les catégories resserrent les expériences essentielles, un catalogue d’angoisses, un fichier de désastres. Les tribulations de l’homme comme la poésie de sa déchirure y sont enseignées. C’est l’Irrémédiable passé en système, mais non pas encore en revue ni étalé comme un article de circulation courante. Ici s’insère l’apport de Sartre, manufacture d’angoisse, ostentation de nos derniers troubles, mise en œuvre de nos scrupules et nos inquiétudes. Son intention ne fut certainement pas de trivialiser les10 quelques grands thèmes de la philosophie existentielle ; d’ailleurs, L’Être et le Néant contient de[s] pages qui surpassent, dans leur délire terminologique, même celles les plus rebutantes de Hegel et ne sauraient captiver que les amateurs, flattés d’évoluer dans l’inconnu, et trop heureux d’une avalanche verbale qui, étouffant les vraies réalités, offre des mots pour des expériences. La responsabilité de Sartre est, pour ainsi dire, uniquement historique ; elle relève de sa qualité, à notre sens, suprême, de contemporain ; il a tout fait pour que ses idées soient sur toutes les lèvres ; jamais personne n’a exploité sa pensée comme il a exploité la sienne, ne s’est identifié moins avec elle que lui. Point de fatalité qui ne le poursuive : né à l’époque du matérialisme, il en eût ainsi le simplisme et lui eût donné une extension insoupçonnable ; du romantisme philosophique, il aurait fait une somme de rêveries ; surgi en pleine théologie, il eût manié Dieu avec une habileté sans précédent. N’ayant aucun drame, il est capable de tous. Alors que l’on sent chez un Kierkegaard et chez un Nietzsche qu’ils eussent été pareils à eux-mêmes dans n’importe quel moment du temps, que leurs abîmes et leurs hantises étaient des vérités de tempérament, indépendantes des nuances d’une civilisation, on aperçoit chez Sartre une déficience de nécessité intérieure, qui le rend propre à toutes les formes d’esprit. Infiniment vide et merveilleusement ample, il est le type du penseur11 sans destin, encore qu’il en ait un, celui-là extraordinaire, mais purement extérieur. Son adresse et sa subtilité à prendre de front les grands problèmes déroutent : tout y est remarquable, sauf l’authenticité. S’il parle de la mort, il n’en a pas le frisson ; ses dégoûts sont réfléchis ; ses exaspérations physiologiques paraissent inventées après coup ; il [est] l’anti-poète, foncièrement parallèle aux songes. Mais sa volonté est si lucide et si efficace, qu’il pourrait être poète s’il le voulait, et j’y ajouterais, saint, s’il y tenait. Cet intellect démiurgique fait penser à Valéry12 : mais il était trop artiste ; Sartre ne souffre pas de cette limitation… Il n’a, à proprement parler, ni préférences, ni préventions… ; ses opinions sont des accidents ; on regrette qu’il y croie ; seule la démarche de sa pensée intéresse… Je l’entendrais prêcher en chaire que je n’en serais pas plus étonné que de le voir faire profession d’athéisme, tant il est vrai qu’il semble indifférent à toutes les vérités, qu’il les maîtrise toutes et qu’aucune ne lui est nécessaire ni organique… Une direction de pensée, pompeusement intitulée « existentialisme », et qui eût dû être le fruit du repliement sur soi-même, il l’a orientée [au] dehors et, substituant le « nous » au « je », en a fait un principe de salut collectif. Un livre à peine intelligible devenu la Bible pour tout le monde ; peu l’ont lu, tous en parlent. C’est le sort de la métaphysique dans l’époque des masses ; le néant circule ; il est dans toutes les bouches… Revers de la médaille : de Sartre se réclament le nihilisme de boulevard et l’amertume des superficiels… Parce qu’il est si peu cet état d’esprit, la multitude l’en fait, inconsciemment, le protagoniste […]13

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SENTIR ET VEILLER14 [ÉTAT 1]

Nous avons une âme pour la perdre. Il est de notre devoir de l’user, de l’amoindrir, de l’effriter… On ne vit qu’en épuisant sa substance, en trivialisant par des actes ses virtualités, en enterrant ses éruptions sous des définitions et des formules. Il lui faut se réaliser et succomber sous ses propres défenses. La volonté d’être la tue. Tout sentiment, tout désir, toute aspiration ne la dilatent que pour mieux l’appauvrir ensuite. Elle n’aurait pas dû entrer dans l’ordre des choses qui vivent, ni partager les déchéances de la respiration et l’impudeur du souffle. Chaque jour l’amenuise encore un peu plus et chaque sommeil l’altère. Aussi nous trouvons-nous en face de cet être impérieux et infirme, qui nous impose ses méandres et ses caprices, et qui, à des intervalles privilégiés, étonnés de ses chutes et des nôtres, nous donne le loisir de le regarder et de le fuir. Et que peut notre conscience devant le spectacle de tant de confusion, quand cette même conscience émane des entractes de l’âme, de ses défaillances et de ses arrêts ? S’élever contre elle ? C’est précisément ce qu’on appelle vie intellectuelle. Car on ne pense qu’en foulant aux pieds sa propre âme. On devient ainsi extérieur à l’exercice de soi-même ; on joue avec soi ; c’est avoir des yeux pour ses propres secrets ; c’est évoluer en saltimbanque au-dessus de ses propres précipices. Sentir et veiller deviennent contradictoires jusqu’à la souffrance. Le règne de la naïveté a cessé ; nous avons perdu notre qualité d’objet. Tout devient jeu, mais un jeu dont on s’efforce toujours de retarder le dénouement, par décence, par fierté ou par lâcheté.

LES FRUITS ET LA BÊTISE15 [b] [état 2]

Tant que l’homme ne pensait pas son âme, celle-ci imitait la condition des fruits : elle fleurissait sans la peur de tomber. Mais la pensée l’a rendue blette bien avant l’âge de mûrir. Ainsi elle tombe toujours, non pas vers la terre, mais vers des profondeurs plus lointaines. Elle tombe avec un principe de santé qui n’a pas eu le temps de se flétrir normalement ; elle tombe toujours sans trouver le point de sa chute, et avec une telle vitalité de vertige qu’elle croit évoluer vers la vie quand c’est vers la mort que tendent ses pouvoirs. Le mythe a situé le premier d’entre nous dans un jardin ; ceux qui vinrent ensuite en infirmèrent le mythe, de sorte que tout pourrait nous servir de symbole sauf celui-là. L’espace clos où tout fleurit n’est plus le cadre de l’homme, ni même son rêve. Car l’homme est devenu l’automne de la Création ; il se repose sur une matière fatiguée, lasse de ses propres métamorphoses et inapte à imaginer la stupidité immaculée des fleurs. Il lui reste son âme en pâture. Et avec quelle envie insensée se mettra-t-il à la désarticuler, à la dévorer, s’effondrant finalement sur ses propres lambeaux ! Il est le malade d’honneur de la nature, et ses fièvres et ses soifs ne peuvent s’étancher que dans ses propres sources empoisonnées. Ainsi, assiste-t-il à son annulation volontaire ; il se subit. Et surveille impuissamment son histoire par16 fierté et par lâcheté.

[état 3]

Tant que l’homme ne pensait pas son âme, elle imitait la condition des fruits : elle s’épanouissait sans la peur de tomber. Mais la pensée l’a rendue blette bien avant l’âge de mûrir. Ainsi elle tombe, non pas vers la terre, mais vers des profondeurs plus lointaines ; elle tombe en conservant encore un principe de santé qui n’a pas eu le temps de se flétrir ; elle tombe toujours sans trouver le point de sa chute, et avec une telle vitalité de vertige qu’elle croit évoluer vers la vie quand c’est vers la mort que tendent ses pouvoirs.

Le mythe a situé le premier d’entre nous dans un jardin ; ceux qui vinrent ensuite infirmèrent le mythe : l’espace clos où tout fleurit n’est plus l’ordre de nos rêves. Car l’homme est devenu l’automne de la Création ; il repose sur une matière fatiguée, lasse de ses propres métamorphoses et inapte à imaginer la stupidité immaculée des fleurs. Son âme lui reste en pâture. Et avec quelle frénésie se mettra-t-il à la désarticuler, à la dévorer, s’effondrant finalement sur ses propres lambeaux ! Il est le malade d’honneur de la nature, et ses fièvres et ses soifs ne peuvent s’étancher à ses sources empoisonnées.

Ainsi, assiste-t-il à son annulation volontaire ; il se subit.

Et surveille impuissamment son histoire.

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LE DÉSACCORD ORIGINEL17

J’ai vu tout ce qu’on peut voir ; j’ai connu des sensations irréellement douces. [b]

Il y a en nous des ressources qui nous permettent de nous abandonner aux charmes du concret, de nous vautrer dans les ondulations du multiple ou de nous prélasser en extase devant elles. Dans la mesure où nous ne pouvons pas éliminer la diversité nous sommes ses prisonniers comme la masse des créatures. La monotonie d’aucun mal conceptuel ne peut simplifier nos réflexes et notre hérédité au point de nous faire accéder à une transparence totale, où nos tréfonds sont visibles et sans secrets. Par ces impuretés amenées profondément en nous, nous communiquons avec tout ce qui nous entoure, nous nous exerçons dans la banalité immanente, hostile à l’ennui. Nous faisons valoir nos pouvoirs jusqu’à ce qu’ils s’épuisent, et se décomposent glorieusement. Et nous sommes les triomphateurs, les héros de la banalité comme tout le reste des hommes. On s’accomplit, et en s’accomplissant on mérite bien son titre de cadavre. Nous avons cédé au monde et notre soumission est récompensée.

Mais, sous ces concessions que nous faisons malgré nous, sous la trame apparemment décente de nos complicités avec tout ce qui naît pour ne plus jamais renaître, sous nos accords fuyants se18 cache une contradiction durable, qui a sa source dans une désadaptation native, entre nous qui sommes et tout ce qui est. Je peux bien émerger de la substance du monde, m’en enorgueillir et m’en vanter, je sais trop bien que quoi que je fasse, en invoquant tous ses mirages, en me laissant emporter par toutes ses fascinations, et en cultivant la volonté d’oubli jusqu’à en faire une technique, – je n’échapperai pas au désaccord fondamental : le cœur n’est pas consubstantiel au monde. Ce dernier peut tout nous offrir : il ne recevra de nous qu’un refus équivalent. On ne souffre pas parce que les choses sont faites de telle façon plutôt que d’une autre : on souffre parce qu’elles sont19 et parce que rien en nous ne peut essentiellement s’y intégrer. Tant de moments et tant de lieux ont des patries successives20 – jamais dans le temps et dans l’espace nous ne trouverons l’évidence ou l’illusion durable d’un chez soi. Le cœur, devenu un monde dans le monde, supérieur à tous les liens et à toutes les racines, et qui s’épuise à nourrir une solitude universelle, ne trouve plus ses assises dans l’être. C’est une maladie abstraite qui a introduit une présence incurable dans nos veines et nos pensées et qui nous rend irresponsables et muets au milieu du temps.

Dire : je suis est un acte d’effronterie et d’imposture. Je puis être quelque chose, mais je ne suis réellement jamais. Ainsi le mot qui contient tout n’est véritablement qu’un verbe.

AMERTUME ET RIGUEUR21

À ses débuts l’amertume est un état craintif et indéterminé. Elle intervient à peine dans nos jugements, s’insinue furtivement dans nos goûts et accentue faiblement nos inclinations. Mais le poison est là. Il n’est pas le plus fort ; mais rien n’est plus dur à adoucir, rien n’est plus sûr que ses progrès, que ses triomphes. Quand dans nos insouciances il creuse un imperceptible espace d’incertitude et marque dans nos passions un arrêt difficilement sensible mais présent néanmoins, quand nos élans procèdent par saccades, comme conscients de leur mécanisme et regrettant vaguement leur évolution, il est là, sourdine à nos excès. Les frémissements commencent à se replier sur eux-mêmes ; les sourires s’engouffrent dans le ricanement et l’ironie de fluette et sautillante qu’elle était s’approche du registre paisible et souterrain de l’orgue. Le jeu devient grave. Tout ce qui était nôtre se place loin de nous ; chacun de nos actes et chacun de nos regards ne crée que des espacements. C’est que l’amertume est la fonction la plus logique de nos états négatifs ; elle avance avec rigueur ; elle ne cède jamais. Dans ses étapes, elle arrache successivement toutes les couches d’existence qui nous supportent et nous entourent ; elle fouille nos bases pour nous ébranler et nous laisser lucides et inconsolés, sans autre trace que dans notre bouche un peu de sel subtil qui devient ensuite lourd et corrosif ainsi que l’univers, ainsi que notre [le] cœur.

DE L’ABSOLU ET SES CARICATURES22

Ce n’est pas tâche ardue que d’être fou : il suffit d’une adhérence totale à quoi que ce soit. Supprimée la distance entre l’homme et ce qu’il est ou ce qu’il croit, rien ne le sépare plus de cet état de fidélité sans réserve à soi-même où s’épanouit l’aliéné ; pourtant l’asile n’est réservé qu’à ceux qui exagèrent, qui mènent la sincérité jusqu’à ses limites : parole devenant ainsi inséparable de l’acte. Les autres, l’immense quantité qui circule librement, gardent comme un infime pressentiment de doute, interposant un imperceptible intervalle entre leurs envies secrètes et le passage à l’accomplissement. Ce que nous poursuivons nous tendons à le convertir en inconditionné : d’un être, d’une opinion ou d’un objet, il n’est pas en notre pouvoir de ne pas faire une idole ; la vie, dans sa diversité, est une coexistence d’idolâtries contradictoires, presque toujours grotesques et quelquefois sublimes. Tout imite un dieu ; nos croyances, de quelque nature qu’elles soient, prolifèrent des caricatures d’absolu. De notre audace, grande ou petite, à nous y assimiler, dépend notre proximité ou éloignement de nos frères déraisonnables, qui eux, sont ce qu’ils croient. Sur le plan de l’adhésion, ils se révèlent les moins ratés de tous ceux qui ont entrepris ce grand travail de l’illusion auquel personne ne peut se soustraire sans risques.

Pourtant il en est qui ne fuient pas ces risques, qui ne veulent pas de cette folie douce ou furieuse où les autres, poussés par les dieux qu’ils cachent dans leur sang, se complaisent dans l’invention de nouvelles idolâtries.

Mais23 le doute n’est pas facile dans ce jardin de démence où les fruits de l’incorrigible espoir tentent nos appétits et exaspèrent nos soifs. Notre dignité consiste à élargir les distances qui nous éloignent des choses et des êtres. La fonction de l’homme séparé est de s’appliquer partout à la création d’intervalles. Et quand ces intervalles sont suffisamment profonds, il n’est plus complice24.

[Il y a]25 ceux dont aucun absolu vulgaire ou noble n’obstrue plus les veines, et dont ni le cerveau ni le cœur ne sont plus demeures à loger des déités stupides, des monstres enflammés avec tout leur cortège d’obsessions malsaines qui empoisonnent les âmes faussement nostalgiques et toutes les cités sublunaires. Il y a ceux qui ont appris le Doute, seule hygiène possible de l’esprit, qui ne se rangeront plus jamais dans la pestilence d’aucune secte. Qu’appelle-t-on société, parti, ordre, religion, sinon un grouillement en système au nom d’une vague et dangereuse divinité ? Avoir une foi – n’importe laquelle – c’est tuer la connaissance, cette noble et successive liquidation de tout ce qui est. Douter – toujours et n’importe où – c’est la seule manière d’être souillé par le monde sans en communiquer plus loin la contagion : c’est s’isoler dans ce vacarme d’idéal puant et devenir une île endolorie où des regrets fiers s’obstinent à repousser l’assaut des vagues inlassables et vulgairement ferventes.

[Se réclamer de quoi que ce soit c’est renoncer à une distance. Le monde est un jardin de démence où il est difficile de ne pas goûter aux fruits : le doute n’est pas aisé ; il ne veut plus savourer que les délices de son exercice. Il cultive les distances26 ; cette culture est la fonction propre de l’esprit.] [b] Quand les intervalles creusés sont suffisamment larges et profonds, l’homme séparé n’est plus complice ni victime de l’infection que les êtres – en proie aux adorations impures – transmettent les uns aux autres. Le doute aura détruit dans son cœur tous les autels et jusqu’à leur idée.

(Toute27 conviction inébranlable28 procède d’un dérangement mental. C’est ainsi que l’homme à convictions est toujours un maniaque.

Il ne faut soutenir une opinion que si on ne peut faire autrement : par nécessité d’adaptation, étant donné qu’il est malaisé de planer au-delà de certains invariants. Mais la plus sévère vigilance est de rigueur : mépris des choses auxquelles on croit ; méfiance envers un certain lyrisme29 (signe suspect d’idolâtries futures) ; contrôle cynique des ardeurs, – toutes conditions d’un traitement préventif du fanatisme. La faiblesse des nerfs et les complaisances sentimentales sont le terrain d’incubation où s’installe l’insanité de toute conviction.

L’âme, du fait même qu’elle existe, est nécessairement malade ; et ces obsessions travesties en idées que sont les convictions ne font qu’aggraver son cas. Si elle ne se ressaisit pas à temps, une thérapeutique tardive ne peut plus la guérir. La plupart des hommes sont de pauvres déments terrorisés par les fantômes qu’ils ont enfantés, incapables qu’ils sont de maîtriser leurs propres fièvres, génératrices de tous ces absolus grotesques qui peuplent les âmes et embrouillent incurablement la vie en commun. On en vient ainsi à aspirer à l’être qui ne se prosternerait plus devant rien, pour qui tous les symboles seraient les déguisements mineurs d’une réalité plus mineure encore, à l’être idéal, à l’être sans convictions.)

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L’IMPROBABLE COMME SALUT30

Au fond, on ne vit que parce qu’il n’y a aucun argument pour vivre. La mort est trop exacte ; toutes les raisons sont de son côté. Elle n’est mystérieuse que pour nos instincts. Mais pour la tristesse qui suit à rebours les pentes de l’opinion, l’inexistence a une limpidité sans prestiges, sans les faux attraits de l’inconnu. On ne peut avoir réellement peur que de ce qui est. Et c’est pour cela que la vie fait plus peur que la mort, car celle-ci ne signifie rien tandis que l’autre prétend signifier quelque chose. C’est la vie qui est le grand inconnu, c’est elle qui est chargée d’un incalculable poids de non-sens et d’une masse écrasante de déraisonnable. Qui en peut scruter les éléments sans s’immobiliser dans un étonnement qui paralyse ? Il suffit de suivre la trajectoire d’un seul être, pour qu’un dégoût conscient vous livre aux effets pétrifiants d’une muette incuriosité. Tant de vide et d’incompréhensible à la fois sont-ils possibles ? Et où peut mener tant de mystère insensé ? On persévère dans l’être parce que le désir de mourir est trop logique et donc trop peu efficace. Si la vie avait un seul argument pour elle – distinct, indiscutable – elle s’anéantirait ; les instincts et les préjugés n’auraient plus rien à soutenir ; ils se relâcheraient, submergés par cette évidence contre laquelle ils luttent et dont l’absence est bien leur seule raison d’exister. Tout ce qui respire se nourrit d’invérifiable ; un supplément de logique tuerait ce qui s’amuse à vivre. Où va ce qui semble être ? Sans cet inconnu tout finirait par s’annuler. Donnez un but précis à la vie et elle perd instantanément son terrible charme. La suprême inexactitude de ses fins la rend supérieure à la mort. Un grain de précision la ravale à la trivialité des tombeaux. Car une science positive du sens de la vie dépeuplerait la terre en un jour et, si quelque insensé s’obstinait, ni ses ruses ni sa force ne sauraient ranimer, au cœur du désert, les improbabilités fécondes d[u Désir].

Nous31 sommes des embourbés32. Même un esprit noble n’est que de la boue plus pâle, une quintessence de misère délavée, de matière affaiblie. Si nous ne succombons pas c’est parce que nous ne savons pas ce que nous sommes ; nos problèmes et ceux des autres nous paraissent également impossibles à résoudre. Le point d’interrogation qui plane au-dessus de chacun de nous, si nous parvenions à le redresser, à l’atténuer, cet amoindrissement de perplexité, cette certitude d’être moins étonnés, diminuerait en nous l’ivresse de vivre et nos impulsions décroîtraient sous l’effet d’une folie perméable à la raison. Tout ce que nous pourrions espérer de mieux au terme de nos réflexions serait de suspendre ce point en marge de notre vie ; c’est ce que font la plupart des hommes, qui ne respirent que pour éluder leurs propres incertitudes. Mais ceux qui tiennent à être eux-mêmes, n’hésitent pas à pousser jusqu’au bout les contradictions qui les travaillent ; et si l’épreuve se montre au-dessus de leur capacité d’endurance, excédés de tant d’insoluble, qui les empêcherait de couper le fil de l’épée pour annuler à jamais et l’interrogation et l’âme qui interroge33 ?!

[…]34 Les différences entre les époques sont uniquement de degré : plus cruelles ou plus clémentes, plus tumultueuses ou plus placides. Mais toutes contiennent virtuellement toutes les possibilités, comme les nations, comme les individus. Un savant n’est pas plus libre devant la vie et la mort que ne l’est la créature la plus ignare. L’essentiel est aussi étranger à l’un qu’à l’autre. Les livres n’ont appris à personne à supporter plus calmement la stupeur indicible des instants qui passent ; les idées n’ont aucune prise sur les actes décisifs, car aucun contact n’est possible entre leurs natures dissemblables. Comment une idée pourrait-elle s’insérer dans la substance irréductible de notre expérience de la vie et de la mort ? Nous sommes victimes des forces avec lesquelles nous n’avons de commun que ce glissement vers quelque chose qui n’est plus nous-mêmes. Ce que nous apprenons ne remédie aucunement à notre état. Que signifie d’avoir mille idées pour une seule mort, pour sa propre mort ? On multiplie les mots pour une seule et même réalité ; on baptise l’indéfinissable ; on vernit d’un éclat sonore une chose innommée et innommable. On est blessé et on souffre sous des milliers de formules éblouissantes et vaines. Car35 toute la science dont nous disposons ne fait que tempérer nos véhémences, et réduire nos cris à une monotonie silencieuse, qui console l’esprit au milieu de ses défaites.

Qui36 s’engagerait dans la suite des actes sans s’attribuer à soi-même le droit à l’exception et à son temps la supériorité sur tout ce qui fut ou sera ? C’est cette duperie inconsciente, agressive et déraisonnable, qui explique le mouvement de l’histoire et la succession des générations, qui se sacrifient pour enrichir un trésor improbable, résultat fragile d’un effort où se confondent l’audace, la sottise et la douleur […]37

Si38 les hommes sont fiers de s’être embarqués dans le devenir, c’est qu’ils méprisent plus ou moins consciemment tous ceux qui les ont précédés dans le naufrage temporel. Il est vrai que chaque époque est une somme d’épaves : mais cette vérité nous ne saurions l’expliquer à l’époque où nous vivons. Les humains ne peuvent s’engager dans la suite des actes qu’en se considérant une exception à cette règle qui, de leur avis, n’est fatale qu’avant eux ou après eux : de sorte, que sous ce piège lucide ou obscur, l’histoire cesserait, elle qui se meut grâce à l’accouplement infiniment réversible du courage et de la bêtise. En effet, il faut être désespérément bête et courageux pour ajouter à la somme du devenir l’infime quantité de notre obole et de notre illusion. Le temps mendie notre effort ; et nous disparaissons dans notre aumône. C’est ainsi que se sacrifient les générations, qu’elles enrichissent un trésor improbable. Car le sens ultime de chaque être est bien d’empêcher qu’une seule goutte de sueur ne lui survive. Et l’histoire le rejette ensuite, de peur qu’il n’ait le loisir de réfléchir à la paresse qu’il n’a pas rêvée.

Comment assister à la gloire si équivoque de cette marche, sans souhaiter sortir du cercle des actes humains, et vivre à côté et comme nulle part loin de ce cimetière fébrile, creusant son tombeau dans un instant idéalement neutre, tandis que les dégoûts silencieux et les fatigues muettes oublieraient leurs anciens accents39 ?

LA FACULTÉ D’ESPÉRER40

L’espoir n’est pas un résultat de notre existence, mais notre existence même. Un désespoir absolu est non seulement incompatible avec notre être comme tel, mais il est inimaginable dans une forme de vie quelconque. Le diable lui-même espère : un peu plus de mal, un peu plus de lucidité. Car espérer négativement, c’est encore de l’espoir. Et l’enfer, du moment qu’on y conserve la mémoire, n’est supportable que par le souvenir des espérances passées, qui allègent une damnation sans issue, de sorte que l’inscription dantesque est loin d’être intégralement vraie.

Ainsi la clef de notre destinée est cette propulsion indomptable qui nous incite à croire dans n’importe quelle circonstance, que tout est encore possible, en dépit des obstacles infranchissables et des évidences irréparables. Quand même nous arriverions à des certitudes sans tache et d’une netteté froide dans leur opposition à nos désirs, notre cœur ouvrirait une faille au milieu d’elles, par où s’insinuerait le dieu de toutes les âmes : le Possible. Et c’est lui qui nous empêche de voir les choses telles qu’elles sont ; c’est lui qui nous rend spectateurs inexacts de notre sort et des surprises que nous nous offrons à nous-mêmes. Quand tout est perdu, il est là pour démentir l’incurable, il est là41, ennemi bienveillant de notre clairvoyance.

L’activité d’espérer a pourtant des degrés, sa substance n’étant infinie que dans l’imagination de notre… espoir, de cet espoir qui meurt et renaît chaque jour : production inlassable d’erreurs vitales, qui affaiblit à la longue notre capacité d’espérer sans toutefois réprimer l’éclosion d’espoirs individuels et divers. S’accoutumer aux déceptions et se complai[re] secrètement à leur séduction, c’est ruiner la force de cette « faculty of hoping », dont parlait Keats. Ainsi notre volonté d’aveuglement continue d’espérer, attachée à une chose ou à toutes, mais la source des méprises se dessèche ; nous apercevons le fond de cette fontaine des leurres, que nos regards désensorcelés rendent limpide et sans profondeur.

Nous devenons comme un croyant qui adorerait tout – anges, saints – sauf Dieu. Nous pouvons avoir plus d’espoirs que toutes les créatures qui espèrent, mais le centre d’où ils émanent perd de son irradiation et eux se dispersent sur la surface arbitraire de notre âme. Comment les coordonner, les ramener à leur point de départ et les réunir en faisceau ? Ce sont des rayons qui illuminent au gré de leur caprice tous nos chemins et aucun d’eux.

L’âme malade n’est pas désespérée ; car le désespoir mène à tout ; il est trop souvent la première étape d’une solution positive ; il a besoin d’activité, de sacrifice, d’inconscience. La société l’exploite – et les héros sont là.

(L’42héroïsme43 n’est qu’un désespoir qui finit en monument public). Le paradoxe de l’âme malade est qu’elle n’espère plus en rien, encore qu’elle s’abandonne à tous les espoirs. Une vitalité incertaine, rongée de doutes et de subtils deuils théoriques, la pousse à ce jeu faux qui sauve les apparences et son… existence. La diminution de la faculté miraculeuse implique une réduction équivalente de notre être : on espère moins et on est moins. Mais nous vivons néanmoins par ce renouvellement incessant que représente l’activité de chaque espoir isolé, par la fantaisie du Possible qui revivifie les illusions retombées. Nous pouvons vivre sans la conscience de l’espoir – la fierté intellectuelle nous y oblige – mais nous ne pouvons pas vivre sans son dynamisme caché ; nous pouvons être las d’espérer, mais le luxe d’un refus complet du possible est coûteux et mortel. Pour le même motif, la plupart des hommes ne croient pas à l’immortalité – la raison en serait trop embarrassée – mais néanmoins chacun vit comme s’il était immortel. Cette immortalité inconsciente est de la même nature que la faculté d’espérer. L’homme connaît l’inévitable de la mort : il agit comme s’il ne le connaissait pas ; il sait qu’il est déraisonnable d’espérer : il se comporte comme si tout le futur lui appartenait. Le vrai miracle de l’existence ne consiste aucunement en des phénomènes insolites : mais en44 cet acharnement à ne pas accepter l’impossible pourtant normal, habituel – en cette obstination à attendre de l’instant d’après plus que de celui qui l’a précédé : le miracle de l’existence se ramène à l’idolâtrie du temps dont les entraînements ne sont que des modalités de la faculté d’espérer.

Le malheur lui aussi est soucieux du temps, mais pour en combattre le cours, pour s’opposer à son déroulement. Ainsi l’être malheureux est celui qui n’a rien trouvé dans l’existence temporelle et encore moins en dehors ou au-dessus d’elle : en la dévorant il se dévore45, – tandis que le désespéré peut très bien la rejeter, s’enterrer vif dans l’éternité et prospérer ainsi en Dieu.

AUTRUI46

L’on imagine difficilement la vie des autres, alors que la sienne paraît à peine concevable. On rencontre un être quelconque : on le voit plongé dans un amas de convictions et de désirs qui se superposent à la réalité neutre comme une construction de malade. Il a donc forgé un système d’erreurs auquel il sacrifie tout ; il souffre pour des motifs dont la nullité effraie l’esprit s’exerçant uniquement à percevoir : il s’adonne totalement à des valeurs dont le ridicule éclate à la vue. Comment les entreprises d’un autre apparaîtraient-elles différentes de la poursuite d’une vétille ? Comment considérer l’intimité de ses soucis autrement qu’une architecture de balivernes ? L’absolu de chaque vie paraît à l’inquisition de l’œil extérieur parfaitement interchangeable et toute destinée, pourtant inamovible dans son essence, ridiculement arbitraire. Quand les convictions qu’on possède soi-même semblent les fruits légers d’une frivole démence, comment se résigner à endurer la passion des autres pour eux-mêmes et pour leur propre multiplication dans l’utopie de chaque jour ? Par quelle nécessité celui-là s’enferme-t-il dans un monde de prédilections plutôt que dans un autre ? Et pourquoi celui-ci se débat-il dans tel projet plutôt que de subir telle autre tentation ?

Quand nous assistons, à l’heure des aveux, à la confession d’un ami ou d47un autre inconnu, la révélation de leurs secrets nous remplit de stupeur. Devons-nous relier leurs tourments au drame ou à la farce ? Cela dépend uniquement des bienveillances ou des exaspérations de notre fatigue. Quand chaque destinée n’est qu’une ritournelle frétillant autour de quelques taches de sang, il dépend de nous de voir dans l’agencement de ses souffrances un ordre superflu et distrayant ou un prétexte de pitié.

Comme il est impossible d’admettre les raisons qu’invoquent les êtres, toutes les fois qu’on se sépare de chacun d’eux la question qui vient à l’esprit est invariablement la même : comment se fait-il qu’il ne se tue pas ? Car il n’est rien de plus aisé et de plus naturel que d’imaginer le suicide des autres. Quand on a entrevu, par une intuition bouleversante et facilement répétée, sa propre inutilité, il est inconcevable que n’importe qui n’en ait fait autant. Se supprimer semble un acte si clair et si simple ! Pourquoi tout le monde l’élude-t-il ? Parce que quand toutes les raisons infirment théoriquement l’appétit de vivre, le rien qui fait prolonger les actes est d’une force infiniment supérieure à tous les absolus, il est non seulement le symbole de l’existence, mais l’existence même ; il est le tout. Et ce rien, ce tout, ne peut pas donner un sens quelconque à la vie, mais il la fait néanmoins persévérer dans ce qu’elle est : un état de non-suicide.

LA CHUTE DANS L’HISTOIRE CLASSIQUE48

C’est renoncer à toute propreté intellectuelle que d’accepter l’appareil mythologique et l’interprétation officielle du péché originel. On ne peut pas admettre que l’aventure et les ridicules du premier homme aient déterminé la suite entière des événements, on enlèverait ainsi toute signification aux débats individuels, toute dimension aux drames de chacun ; le déroulement historique serait d’un automatisme pitoyable, sans couleur et sans cette verve de la douleur qui prête à l’individu des prestiges irremplaçables. Personne ne se résigne à ne pas être un cas. En ce sens chaque être reproduit le geste d’Adam, chaque être déchire les liens qui le confondaient avec un monde indivis. La compétence de chacun s’étend à tout, sauf à sa naissance. Et du moment, qu’il n’a aucun moyen de l’éluder, il est susceptible de toutes les déchéances qu’implique l’irresponsabilité d’être né. Précipité dans le monde, chaque homme s’astreint à profaner le paradis de l’inexistence. Le péché n’est pas originel mais coexistant à l’histoire. Comme toute grande idée, celle du péché explique tout et ne précise rien ; on ne saurait en faire le tour d’aucune manière. Mais comment expliquer tout ce qui se déroule depuis des temps immémoriaux autrement qu’en fonction d’elle ? Un principe de chute immanent49 aux destinées, accomplies ou échouées, accorde un sens noblement négatif à leur trépidation. Tout se passe comme si l’homme était tombé par son acquiescement au temps, comme si l’adhésion à l’existence impliquait un élément d’impureté auquel il ne saurait plus se soustraire, comme si l’effort d’être était trop coûteux pour les êtres. Chaque naissance brise l’indivision initiale, fait sortir la créature de l’état d’anonymat où sommeille la vie, dont la première secousse lucide s’identifie au début de l’histoire. Les événements étalent une pompe d’une diaprure infinie, au milieu de l’assoupissement cosmique, tandis que dans l’homme, l’insomnie de la matière s’accuse et s’aggrave. Entre le sommeil qui précède les êtres et celui dans lequel ils expirent se déploie un spectacle si équivoque dans ses ampleurs de bassesse et d’élévation qu’il est impossible de ne pas se demander si l’état de veille n’est pas incompatible avec les conditions de la vie comme telle. L’animal qui ne peut plus dormir, pour remplir la vacuité des heures, pour échapper aux nostalgies végétatives s’est forgé un monde de fantômes, de croyances et de chimères. Au lieu d’utiliser ses ardeurs à la volupté intemporelle d’écouter les choses et les silences, d’adoucir le mal de sa division d’avec le tout, de combler par des doutes ou des extases la déchirure qui le sépare de l’univers anonyme, – il s’est lancé50 à la conquête de la vie dans l’espoir d’oublier qu’il est le vrai mourant. Il a voulu couvrir sa mort ; l’histoire n’est que le manque qu’il a étendu sur sa propre essence. N’importe quel acte est un fait, non de vie, mais du vouloir-vivre. Les événements dérivent d’un refus d’accepter la mort ; de tous les refus l’agonie est le plus grand, et l’homme s’obstine à ne pas l’imaginer même quand elle arrive. Dès lors l’idéal inavoué de chacun est de manquer sa propre mort, d’avoir une agonie aussi peu réussie que possible, de rater sa fin au moins aussi bien que sa vie. L’appareil des idéaux et de la foi est là pour l’y aider.

Dans le mélange indécent de banalité et d’apocalypse qu’est l’histoire51, le seul être réticent et détaché reste le sceptique. Car il s’efforce d’effacer les traces de cette tare primordiale qui entraîne les créatures à avilir la Création. Il sait que celui qui n’a pas le doute dans l’âme, est capable de tout, que les forfaits de tous les temps ont été commis par des hommes – bons ou méchants – possédés par un absolu quelconque. Celui qui croit totalement à quelque chose, est l’assassin virtuel de ceux qui croient à autre chose, chaque formule de salut plaçant une guillotine dans l’esprit qui la propose ; le bourreau sommeille dans toute âme fervente. Ainsi, les chrétiens nous ont fait payer cher leurs martyrs. Jésus a été la victime la plus vengée de toutes celles que l’histoire52 connaît. Il n’y a que le sceptique pour se mettre lui-même sur la croix ; il expie, dans cet invisible crucifiement, non pas les péchés ou les souffrances des autres, mais leurs croyances, ces croyances qui, une fois éliminées, transformeraient l’histoire intégralement. Elle n’aurait plus ni dieux ni idéaux ; elle serait assurément plus claire ou alors plus agréablement absurde… On assisterait à une chute limpide ; les humains seraient comme des plantes légèrement perchées sur leurs propres flétrissures, heureux d’être tristes ; l’univers deviendrait un hôpital où l’homme pourrait finalement se guérir de lui-même, où il s’enivrerait sans rêver aux séductions du mal temporel ; à moins que le germe du péché ne fût inépuisable – alors, dans un redoublement de vitalité, il se mettrait à exterminer ses doutes et, comme n’importe quel acte débute par un massacre des concepts délicats, tout retournerait aux ornières classiques de la chute.

LE SUICIDE COMME MOYEN DE CONNAISSANCE53

Pour se tuer il faut être surpris par le malheur, il faut être apte à concevoir autre chose que lui. Seule une âme fraîche envahie par les déceptions peut se résoudre à un acte aussi capital. Celui qui s’est habitué à ne plus croire à la vie, pleinement exercé à ne plus rien attendre d’elle, n’osera jamais conclure par un geste une amertume invétérée. Il a acquis l’automatisme dans le malheur ; il s’est sauvé. Il sait trop bien que rien ne démentira cette lie d’irréparable où a échoué son espoir et que dans son cœur les êtres et les choses ont déposé toute leur quintessence d’horreur et de pourriture. Pour en finir avec soi-même il est indispensable d’avoir imaginé le bonheur pendant longtemps, d’être disponible à la nouveauté, et d’être écrasé par l’inouï. Mais pour un classique du malheur il n’y a rien d’inouï ; pour lui tout est interminable ; les souffrances s’enchaînent mais ne s’achèvent jamais ; l’irrémédiable54, loin d’être une révélation, est un système, son système. Ainsi il repousse la génialité du suicide ; pour se tuer il faut [s]avoir quoi tuer. Mais quand on traîne son absence et avec elle non pas des regrets mais leur idée, on ne peut pas liquider dans la chair l’abstraction de ce qui n’est pas, ni noyer dans le sang le manque idéal de consolations. De quoi se défaire, quand on n’appartient plus à rien, quand on ne peut plus mendier aucune illusion, quand les larmes demandent une prodigieuse initiative et des ressources immenses ? Le suicide, c’est encore de l’enthousiasme, c’est encore de l’inspiration : un jeune malheur entreprenant, trop assoiffé d’action et soumis aux réflexes.

Mais il en est qui, hésitants, ont succombé, à force de réfléchir, au seuil de leur propre suppression. Ils se sont tués mille fois en pensée et mille fois ont recommencé d’être.

Ils55 ont vécu leurs jours comme des veilles et des lendemains de suicide. Chaque fois ils ont tué quelque chose en eux ; ce qu’il en reste compose leur « vie ».

Ainsi, l’acte le plus important qu’un être puisse exécuter, ils l’ont converti en exercice, en moyen de connaissance. Tout ce qu’ils savent ils le doivent à ces moments d’indétermination et de lâcheté, à ces tentations géniales et manquées. La perception tranchante des apparences, sous lesquelles s’agitent des énigmes stupides et monstrueuses leur a fait accumuler tant de malheur distinct et trouble qu’ils passent leur vie à le dépenser, à l’user, n’ayant ni richesse ni gloire en dehors de lui.

(Chaque être ressent le besoin de s’excuser du suicide qu’il n’a pas accompli. Qui serait assez modeste pour avouer n’avoir jamais envisagé de se tuer ? On respecte l’orgueil des autres en leur accordant qu’ils se sont ravisés au dernier moment. Il faut pour vivre en commun dispenser une absolution tacite à la vie de chacun. La fierté d’exister compromet ; tout le monde – à des degrés différents – la cache, trop forte et trop blessante qu’elle est pour les autres. Elle ne perce qu’aux enterrements…)

LE CŒUR EXPIE LES LUMIÈRES DE L’ESPRIT56

Dans l’équilibre naturel de nos facultés nous ne pouvons pas accepter la vie : nous avons cultivé trop de distances et d’éloignements pour que nous puissions encore glisser sur la durée. Mais, dans les moments privilégiés, quand notre esprit s’élève à la pointe extrême de la fièvre, dans l’incendie de l’extase qui embrase la matière et l’âme et engloutit les idées agencées dans une dissymétrie de flammes, les négations se suspendent, et la vie devient merveilleusement et instantanément possible. C’est un feu d’artifice divin qui nous arrache un consentement à tout par la mort subite et fugitive de nos dégoûts lucides. La vie est retrouvée, le miracle présent, le charme aberrant a triomphé. Pourtant cet enchantement qui paraissait éternel ne dure qu’un instant : l’absolu d’un clin d’œil ; l’irréparable joie d’une seconde. Nous rentrons dans le jeu ; tout redevient impossible ; la tête reprend le dessus ; les arguments cruels se renforcent ; l’évidence se raffermit. Voir clair c’est voir le rien. L’insupportable57 est l’élément de la vie, comme la lassitude en est la catégorie. Comment regarderions-nous les choses en face sans perdre le lien vital qui nous y rattache ? L’être s’évapore à la moindre analyse, s’évanouit devant l’évidence accumulée que tout est pour ne plus être. Accident et vanité ne sont pas les mots d’une fatigue irréfléchie, mais les résultats élaborés – et comme les fruits mortels – de la clarté. L’extase n’entre pas dans les conditions naturelles de l’esprit, qui se refuse à supprimer ses propres démarches et à disparaître dans une lumière complète et donc ignorante. L’esprit avance sans merci ; mais ses progrès c’est le cœur qui les expie. Ce qui est connaissance pour l’un est détresse, souffrance ou dégoût pour l’autre. Le cœur58 est la grande victime de nos lumières. Il n’a pas besoin d’être éclairé sur les dessous des surfaces chatoyantes, sur l’identité désertique de ce monde nécessiteux. Les conclusions de nos connaissances transposées sur le plan des sentiments, desserrent les liens qui nous unissent à la vie. L’âme s’illumine et se meurt. Ses instants de fièvre s’espacent jusqu’à la disparition. L’extase et la sensation de froid universel n’altèrent plus – ou si rarement – que le cœur, nativement désireux de flammes, se résigne enfin à son destin glacial.

(Il59 est curieux qu’aucun auteur de manuels n’ait eu la pensée d’écrire un Précis de décomposition intérieure, où il eût tracé nos fluctuations60 et nos dégringolades alors que nous ne nous imposons ni contraintes ni gênes, alors que nous nous livrons à nous-mêmes… Un tel Précis devrait naturellement comporter une morale : la morale de la formule. Les dégoûts énoncés – c’est un pas vers la purification ; et c’est « remonter le courant » que de soumettre notre propre pourriture à la rigueur d’un schème.

Sans l’exploitation intellectuelle de nos dangers intérieurs, nos sensations feraient de nous des hyènes pathétiques61 ; sans l’intervention formelle dans l’imprécision de nos faits d’âme, nous finirions dans un tel arbitraire que nos caprices eux-mêmes nous sembleraient trop géométriques.

Le destin de ce qu’on appelle âme c’est de n’avoir ni équilibre ni point d’appui intérieur. Ainsi on la voit disparaître : en entrailles ou en logique. Elle grouille ou se dessèche, suivant qu’elle est sauvée par la physiologie ou par l’esprit62.)

PHILOSOPHIE DU PARTI PRIS63

Celui qui voit les choses telles qu’elles sont – qui croit64 les voir ainsi – devrait naturellement donner sa démission du monde des vivants. Car aucun choix, donc aucun acte, ne saurait lui paraître préférable à un autre ; pour lui, tout est ainsi devient la maxime maudite d’une acception générale de toutes les possibilités. La conscience de ne pas être dupe, l’orgueil de l’œil lucide ne souffrent aucune des restrictions venues des démentis que l’expérience inflige à l’esprit – converti par son propre décret – en miroir du monde. Croire refléter impartialement la réalité c’est vivre dans l’absolu l’illusion de l’objectivité. Les conclusions qui en dérivent sont les plus néfastes pour celui qui les conçoit et les subit.

Le refus prémédité de toute partialité entraîne une répugnance à toute décision avant un examen minutieux des voies qui s’ouvrent à la volonté. Or, cet examen découvre une égale raison et une égale inanité à tout ce qui arrive ou doit arriver. Être objectif c’est n’être plus rien ; c’est regarder agir. Vouloir se soustraire à la fatalité du parti pris c’est enlever aux instincts leur objet. Personne n’agit autrement que par une fausse conception des choses et par une vision suprêmement bornée de leur place et de leur importance. Toute action est une souffrance, voire une souillure de l’universel. Mais toute action est un signe de vie, mieux encore, la vie même. Sans les préventions favorables que chacun nourrit en soi, les phénomènes se volatiliseraient, remplacés par une indifférence scrutatrice et ennemie de la vitalité. Le parti pris, – mais c’est la définition de tout être vivant.

Du65 point de vue de la stricte connaissance, l’objectivité peut être une simple prétention. Néanmoins, pour celui qui l’adopte comme certitude intérieure, qui ne perçoit pas la nuance d’improbabilité, inséparable de toute image des choses, – elle l’engage à ne s’engager à rien. Elle est un pas vers cette sèche sérénité qui fait présager la mort. Est perdu celui qui porte sur sa propre vie le regard détaché66 qu’il porte sur les autres, est perdu celui qui est pour lui-même un autre quelconque.

Être objectif c’est n’adhérer qu’à la vue, qui n’adhère à rien. C’est se mettre dans la position d’un dieu, qui n’eût pas créé le monde. Et c’est à cette extrémité qu’arrive l’Esprit quand, maître absolu de ses pouvoirs, il ne les exerce plus sur les choses. Celles-ci, il les voit telles qu’elles sont. Quelle ruine pour la vie, – jardin qui ne fleurit que sous les rayons partiels de points de vue, sous un soleil fragmentaire et émiettant ses trésors de clarté !

Un trouble vital flétrit l’être séparé de la sève des choses, de cette sève qui ne prospère que dans l’étroitesse des absolus finis et successifs, partis pris qui seuls composent l’histoire et en inscrivent les chapitres.

La partialité, c’est la vie ; l’objectivité, c’est la mort.

LA VANITÉ DES PREUVES67

Sur ce qui a trait à la vie ou à la mort, on peut soutenir n’importe quoi : tout est pareillement vrai ou faux. Le souci d’honorabilité intellectuelle prédomine malheureusement dans ce domaine où les arguments se valent, où toute conception s’édifie sur des fondements arbitraires et des schèmes capricieux. Si on peut prouver dans les sciences, il n’en est pas de même dans la philosophie – qui si elle aspire à une démarche rigoureuse dans les choses vivantes, devient oiseuse et respire finalement l’ennui, inséparable de toute preuve. Normalement, on peut tout au plus affirmer quelque chose de la vie et de la mort mais on n’y peut rien prouver d’une façon convaincante. Car il n’y a aucun argument irrévocable68 pour quoi que ce soit. Ceux qui croient en avoir trouvé un oublient qu’il eût été tout aussi aisé aux autres – qui en doutent – de s’installer dans une prétention pareille. Le véritable honneur de l’intellect ne consisterait-il pas plutôt dans l’acceptation de l’irréductible, et dans une volupté de l’inexplicable ? Ne serait-il pas plus digne de reconnaître dans la stupeur le seul sentiment accordé à la pleine réalité et dans tout système un expédient futile ? On peut faire des efforts pour tout démontrer. Mais en quoi est-on plus avancé, en quoi les interrogations inextricables deviennent-elles plus lumineuses pour l’âme flagellée ? Les démonstrations ne sont belles que dénuées de foi ; les arguments splendides que dépouillés de conviction. Les explications auxquelles s’amuse l’intellect changent mais le cœur stupéfait qui lui en fournit la matière, demeure intact, la quantité de ses chagrins étant invariable.

En69 elle-même, toute existence est rebelle à l’élégance d’une démarche discursive, en elle-même toute existence ressemble à une maladie incurable. Ce ne sont nullement certains accidents qui lui prêtent un caractère tragique, elle est tragique en elle-même car intrinsèquement sans issue. Comme le héros ne saurait tourner le dos à l’inéluctable et prendre une autre décision devant le désastre, ainsi la vie ne saurait reculer devant son essence qui n’est que l’engloutissement dans la possibilité infinie de sa propre négation. Personne ne peut changer d’avis une fois embarqué dans l’existence. Celui qui a un destin plus nettement tragique manifeste davantage sa propre essence, tandis qu’un lot plus terne la développe sous les avantages de l’apparence70. Dans la hiérarchie de l’irréparable, le degré d’actualité du malheur désigne les différences des êtres : leur substance est la même ; seule l’inspiration ou la soif de désastre varie. Si chaque être était doté d’une vue irrémédiablement claire de ce qu’il est, il découvrirait que son destin ressortit nécessairement à la tragédie. Mais cette vue lui est naturellement voilée. Héros médiocre et anonyme dans une des tragédies infinies et courantes, le déroulement de ses peines n’attire pas l’attention des autres, ni même la sienne. Il n’est pas moins perdu : lui aussi a participé de la vie, lui aussi a accepté un rôle, lui aussi invoquera des arguments contre le dénouement. Mais quelle démonstration pourra encore sauver sa vie ? Dans son ignorance il n’a pas pu ne pas pressentir le rideau71 qui clôt finalement le spectacle du temps. Ainsi, tous les êtres, prééminents ou effacés, se rencontrent dans un trait commun : la stupeur, réaction – mi-obscure, mi-lucide – de la vie devant elle-même.

C’est72 que la loi de chaque existence est la résignation à la médiocrité. Tout homme promet tout73. Mais tout homme vit pour connaître la fragilité de son étincelle et le manque de génialité de la vie. L’authenticité d’une existence consiste dans sa propre ruine. La floraison de notre devenir n’est qu’un chemin détourné et glorieux qui conduit à un échec fatal, l’épanouissement de nos dons le camouflage éclatant et perfide de notre gangrène essentielle. Tout ce qui resplendit sous le soleil n’est qu’un printemps de charognes comme la beauté n’est que la mort qui se pavane dans les bourgeons.

Je n’ai connu aucune vie « nouvelle » qui ne fut illusoire et compromise à ses racines. J’ai vu les hommes sujets aux mêmes obsessions, aux mêmes manies, aux mêmes fantômes. Je les ai vus avancer dans le temps pour s’isoler, chacun dans sa folie séparée, à la poursuite d’une rumination stérilement angoissée. J’ai vu chaque homme retomber irrémissiblement dans sa propre vie, avec pourtant rien, en guise de renouvellement, que les grimaces imprévues de ses propres espoirs.

[Comment se fait-il que jusqu’à présent aucun auteur de manuels n’ait écrit un Précis de décomposition intérieure ?] [b]

LA VIE SANS OBJET74

[…] Quand tu ne peux penser sans ironie à l’impudence du printemps, quand le monde qui se ranime te fait rougir ou ricaner, quand tu es devenu le grand attentif à ce qui n’est plus et à ce qui ne sera jamais, emporteras-tu cette frivolité ténébreuse vers d’autres firmaments, et ton âme trouvera-t-elle son compte et sa délectation à la foire des astres ?

LA COMÉDIE DES PRESSENTIMENTS75

Si tous mes pressentiments s’étaient accomplis, le monde existerait-il encore ? C’est une question que chacun de nous devrait se poser. Fouillons avec minutie l’archéologie de nos angoisses. Combien en ont été vérifiées ? Une partie infime, néanmoins suffisante pour que ce monde soit une entreprise des plus problématiques. Si toutes les peurs stratifiées dans notre mémoire eussent subi une traduction actuelle, si toutes les interrogations de l’âme trouble eussent enregistré une réponse dans l’histoire immédiate, cette correspondance entre les événements intérieurs et les faits visibles eût converti l’apparence convenable du monde en un chaos plus capricieux que celui duquel l’univers eût procédé. Car n’importe qui dans l’angoisse la plus banale a dû ressentir combien est fragile l’architecture communément acceptée : aucune loi immanente ne garantit que le pas suivant avancera encore sur le sol ferme. Il nous suffit d’avoir peur sans raison pour que tout devienne déraisonnable. Et qui de nous s’est appesanti sur un seul présage, qui de nous l’a médité jusqu’au bout ? La négation et l’affirmation de l’existence est un conflit qui se dispute dans chaque globule du sang ; dans le plus intime de nous-mêmes nous pressentons ce qui n’est pas, pour ensuite oublier automatiquement ce que nous pressentions. Quand cet équilibre se rompt, quand la disproportion entre les anxiétés et les amnésies salutaires s’accentue à l’avantage des premières, nous marchons à tâtons sur une terre qui imite notre âme et la contredit pourtant. C’est la « réalité » qui finit par avoir raison. Car heureusement pour nous, ce monde n’est pas plus effrayant que notre âme.

MYTHOLOGIE QUOTIDIENNE76

Chaque jour, l’homme s’exerce à rafraîchir77 un mensonge usé ou à en forger un nouveau. Le faux constitue une dimension naturelle de la vitalité. Toute biographie devrait s’intituler : « Histoire d’une illusion », car la chaleur de la vie n’est qu’un feu d’artifice, un spectacle irréel adapté uniquement aux plaisirs d’un œil abusé.

Qu’un être défende ses intérêts les plus vils ou un dieu quelconque, une même activité d’affabulation tisse ma trame des désirs imaginés et des symboles improbables. Mais le regard qui promène une tristesse itinérante sur le déroulement des intrigues vitales en découvre aisément la part d’irréalité et de désert.

Tant que vous pouvez mentir, le soleil luit pour vous. Mais quand vous vous éveillez sans la ressource d’aucun mensonge, nul rayon ne vous effleure. Alors, ce qui vous reste d’énergie se concentre à l’affût d’un prétexte, qu’il soit une basse besogne ou un rêve transcendant, pourvu qu’il vous délivre de cette mortification lucide qui dépossède les heures et contraint le temps à mendier aux portes de votre âme. N’importe quelle fausse lumière qui irrite vos penchants ou tente vos pensées, vous la saisissez, avides que vous êtes d’un prestige fragile triomphant du vide envahissant.

Une réalité, qui n’est pas embellie par les fables est plus difficile à supporter qu’un enfer drapé de mythes. L’homme a toujours préféré des figurations incertaines à la vision dépouillée qui démasque les jours. La crainte d’affronter l’absence dans son âme et dans le temps, l’a fait peupler d’illusions le ciel et la terre : les dieux impalpables comme les soucis quotidiens en résultèrent ; l’effroi de contempler au milieu de la vie le silence qui la précède, et celui qui lui succède, l’a fait accepter ce fracas qui s’appelle vivre, auquel chacun ajoute sa voix de peur de s’écouter soi-même et de ne plus rien entendre.

Adorer78 et abhorrer la vie en même temps, être tiraillé entre deux ardeurs contradictoires, subir cette prédestination d’écartelé dans l’espace de chaque instant, ces accès d’enthousiasme et d’horreur dans le ciel et l’enfer de tous les jours… Si au moins l’âme avait un seul patron, un dieu de lumière ou de ténèbres, si son destin était fixé une fois pour toutes, irrévocablement clair ou obscur ! Tous les êtres ont un monde à eux, un milieu idéal de leurs joies et de leurs peines, une patrie de leurs stupidités et de leurs éclairs. Mais nous ne savons pas où nous sommes ; rien n’est nôtre, pas même cet exil entre la matière et le rêve. Nous sommes rayés des registres de la vie et de la mort ; cependant nous traînons notre survivance illégale, fourvoyé entre le temps et l’éternité, ne pouvant nous réclamer ni de l’un ni de l’autre, et à jamais vomis par les berceaux et les tombes.

*

LES APORIES DE L’ÂME79

Être contaminé par l’éternité – et ne jurer que par le temps ; planer au-dessus de la vie – et se vautrer dans les désirs ; soupirer après les plus douces irréalités – et patauger dans les marécages du devenir. Quel ciel et quelle terre dénoueront jamais les nœuds de l’âme ? C’est un labyrinthe où se sont égarés les saints et les gredins, où les rossignols crachent, où les anges vénériens sont las de virilité, où des cadavres cupides désertent les cercueils et les étoiles ricanent comme de vieilles grues sans dents. – Non ! jamais personne n’y mettra un ordre. Car qui dit âme dit confusion. Ses oscillations entre des pôles : entre la pureté et l’abjection ; entre le ciel qui s’étend au-delà des astres, chanté selon Platon par aucun poète, et les dernières couches d’une géologie immonde ; entre l’écume sonore des rêves transcendants et les menstruations terrestres ; – entre ces extrêmes c’est un climat hétéroclite, mélange d’encens et de puanteur, et où l’âme cherche en vain à s’équilibrer. Car elle est le monstre le plus singulier de tous ceux que la Création a [laissés] prolifér[er], et devant qui toutes les définitions abdiquent, aucune n’étant assez contradictoire pour l’englober. Un dieu génialement fou pourrait probablement la qualifier ou alors un Shakespeare qui ne s’appliquerait qu’à cette seule définition.

 

LES APORIES DE L’ÂME80 [b]

(La somme d’insoluble qu’accumulent les problèmes de l’univers est relativement restreinte auprès de ces arcanes indéchiffrables qui débordent et envahissent l’âme, et qui barrent ainsi le chemin de l’analyse et le progrès de l’intellect. Les difficultés théoriques, suscitées par l’univers, ne sont inextricables qu’à raison de la limitation de notre intelligence et de nos moyens de connaissance. Dans un sursaut d’orgueil et d’espoir, nous pouvons légitimement ou absurdement concevoir un moment où notre démarche exhaustive réduirait les contradictions éternelles à l’évidence plate et les mystères à des truismes, et où nous regarderions la liste des antinomies comme une affiche surannée et merveilleusement intelligible de la raison enfin parvenue à une clarté sans retour. Mais il est du domaine de l’utopie d’attendre que l’intellect puisse jamais aboutir dans la jungle psychologique. L’inextricable est l’attribut majeur de l’âme : elle ne vit qu’en une continuelle rébellion contre toute définition ; ses fluctuations imprévisibles déconcertent toute exigence d’ordre et déjouent toute tentative d’arriver à une solution univoque et rassurante. Car elle est l’anarchie permanente dans le calme de la Création, un état d’absurdité invariable. C’est pour cela que tout être est accablé par ce qu’il a de plus intime et de plus précieux en lui, c’est pour cela que nul ne vit sans connaître cet instant suprême, où, à la suite de vieilles légendes et d’ancestrales paniques, il pense à vendre son âme, que pourtant personne n’achète, pas même le Diable.)

*

CONDITIONS DE LA TRAGÉDIE81

[…] (Qu’est-ce que82 Shakespeare aurait pu faire d’un martyr ?) Le véritable héros combat et meurt au nom de sa destinée et non pas, au nom d’une croyance, son existence n’a pas d’échappatoire ; les chemins qui ne mènent pas à sa mort lui sont barrés ; il travaille arduement et inconsciemment à sa biographie ; il soigne son dénouement ; il met tout en œuvre pour se composer des événements fatals, par instinct et non par raisonnement. La fatalité est sa raison de vivre, et toute possibilité de sortie une source de tentation en même temps que de crainte. C’est ainsi que l’homme du destin ne se convertit jamais à quoi que ce soit : il manquerait sa fin. Et s’il est mis sur la croix ce n’est pas lui qui lèverait les yeux vers le ciel. Son seul absolu c’est sa propre histoire. Dans toute tragédie il y a un dernier acte, alors qu’il n’y en a point dans aucune religion.

(Ce qui est déroutant chez le vrai chrétien, c’est qu’il n’est jamais réellement seul. Il est toujours solidaire des prochains ou de Dieu. Comment connaîtrait-il cette solitude stérile où tout se dévoile sans relation, où rien de ce qui relève du monde n’est un complément pour l’âme ? Judas a été l’unique chrétien véritablement seul, ce qui est autrement plus grave que d’être solitaire. Car le solitaire communie par-delà l’espace avec les êtres ou avec Dieu : il est un amoureux ; tandis que l’homme seul se débat dans une destinée négative, pourtant rarement pourvu de cette force d’âme qui préfigure la tragédie.83)

VARIABILITÉS84

La vie, la mort, l’âme – thèmes de nos derniers désastres, mais thèmes de cabaret aussi ; sources de larmes et de balivernes. Ce qui nous touche le plus intimement excite en même temps la verve frivole ; ce qui est profond devient fastidieux : notre irritation le renvoie à la classe des prétextes divertissants. Ce qui est tout est rien par nécessité. Parfois la vie est [grave]85, parfois burlesque ; la gravité de la mort inspire de l’effroi, ou du mépris : les abîmes de l’âme sont infinis ou grotesques. La clarté qui illumine nos dégoûts relève la nullité des objets qui entretiennent nos affres. Tour à tour nous subissons un drame ou nous nous amusons de choses et de nous-mêmes. Les réalités86 capitales dépendent de nos humeurs. Nous expédions Dieu par des prières ou par des jurons. C’est que réalité est un mot vide, le plus vide de tous ; mais nul ne saurait s’en passer. Il est nécessaire à cette fantasmagorie verbale qui constitue l’activité de l’esprit.

L’exploration intellectuelle de nos paniques nous transforme alternativement en acteurs ahuris ou en spectateurs détachés. Qui sait combien de fois il a changé radicalement son attitude en face des événements ultimes ? Qui n’a pas aimé la vie et qui ne l’a pas détestée ? Qui n’a pas été attiré par la mort et qui ne l’a pas fuie ? Qui n’a pas abhorré son âme et qui ne l’a pas chérie ? C’est à nos états de décider si l’existence est ridicule ou incurable. Et ils décident quand ils veulent et comme ils veulent. – Ce n’est donc que cela ? se demande notre naïve honnêteté, étonnée de cette inavouable mascarade de tombeaux et de couplets.

(Ceux87 qui croient en Dieu et en n’importe quoi ne connaissent point la force destructrice de la mauvaise humeur, dont l’assaut est d’une si irrésistible violence qu’aucun argument du Réel ne saurait la faire fléchir. C’est une intransigeance viscérale qui a finalement raison de l’existence et de la philosophie ; c’est la négation physiologique qui broie le dernier reste de substance et d’idéal. L’insomnie, l’indigestion ou une vision sans miséricorde, autant de déterminants du rejet de ce monde infime, que l’allégresse seule ou l’angoisse rendent vaste.

Ce sont nos poisons, du corps et de l’âme, qui décident en dernière instance de notre adaptation aux choses. Pourquoi le soleil s’obstine-t-il à luire quand nous émergeons d’un sommeil de ténèbres et quand ces ténèbres voilent le jour et insultent la clarté ? Et pourquoi cette hâte du présent à s’évanouir dans le passé et le futur quand par nos fatigues nous plongeons au-delà des confins de l’enfer et dans une obscurité plus noire que celle de l’idiotie ou de la mystique ? La fatigue, instrument de connaissance…

Nos états momentanés ou durables dénaturent les phénomènes plus cruellement que ne saurait le faire une abolition soudaine des lois physiques. L’affectivité implique toujours une métaphysique ; mais celle-ci est si capricieuse, si conditionnée par les nuances variables des heures, qu’il serait malaisé de la discriminer de la folie.

Il nous arrive que le monde existe ; il nous arrive qu’il n’existe pas. À qui la faute ? Qui saurait dire à son coucher que le lendemain il ne se sentira [pas] l’âme d’un ange ou d’un assassin ? Il tient à très peu si nous peuplons le ciel et la terre des fantômes agréables ou sinistres. Nos sensations sont plus fortes que nous-mêmes et que l’univers.)

LE MIRACLE VERTICAL88

Avoir connu la tentation de tous les doutes, les avoir sentis ronger les os et la chair livide, s’être complu à leur infiltration meurtrière et y avoir puisé des délices dépravées, – et rester debout néanmoins, et accomplir ce que chacun accomplit ! La performance la plus hardie et la moins prévue de l’esprit affranchi de tout, c’est sa position verticale, alors que l’amas d’incertitudes annexées à sa carcasse devrait le faire languir après tous les lits et tous les tombeaux. Quand tout invite à la chute, persévérer sur ses deux pieds, s’obstiner dans la posture banale, cela implique un effort qui surpasse l’héroïsme. Parvenir au bout de tous les doutes, et ne pas tomber, est-il défi plus téméraire quand le sol n’est pas plus sûr pour nous que la corde pour le funambule ? Arrivée à un certain point, la vie n’est qu’une acrobatie dangereuse et la position habituelle une question d’équilibre et tout acte non horizontal un vertige imminent. Et c’est ainsi qu’un nouveau miracle se dessine à l’horizon de tous les jours : le miracle vertical.

EMBRASEMENT89

Si une seule étincelle de ce feu intérieur se propageait au-dehors, le vaste monde se transformerait en cendres90 depuis le ver trémoussant [jusqu’]91 aux étoiles glacées. Qui a rallumé, au sein de nos recoins inhabitables pour notre âme et inaccessibles à nos veilles, des brasiers dont la chaleur dévore le corps jusqu’à le faire fondre et périr ? Quand l’âme même devient victime d’un incendie secret, il nous faut des forces inhumaines pour garder encore le souvenir de notre propre moi et l’espoir de nous retrouver. Nous sommes trop petits pour nos propres flammes ; nous n’avons pas assez de matière pour notre propre enfer. Comment éteindre les idées incandescentes dans un cerveau attisé92 par la rage ? Comment étouffer les concepts flamboyants qui envahissent l’espace des nuits ? Cet embrasement soudain nous menace comme il menace les choses. Instant sublime et indécent où la folie des viscères a contaminé l’esprit, instant atterrant que nous aimerions fuir et perpétuer, émerveillés et effrayés par notre pire irrésolution. Saurions-nous réagir contre nos flammes, notre cendre finira par se mêler à celle de cet univers subalterne ?

(L’épuisement93 qui succède aux feux intérieurs abandonne l’âme à une volupté mélodieuse, aux accents des ferveurs qui expirent. C’est une défaillance à laquelle le désir de mourir donne un contenu et un sens. Et ce désir n’est pas l’appétit d’un trépas irréparable, mais le rêve d’une extinction qui ne s’achève jamais, d’une douceur éternelle d’agonie. La vie et la mort, trop brutales, ne sauraient que maculer ou suspendre ce rêve qui se veut interminable. Sur la terre il n’y a rien de plus délicieusement angoissant que la soif de mourir qui fuit la mort. C’est comme un breuvage vaguement empoisonné qui nous plonge dans les pénombres du néant, au-delà du fracas de la vie, en deçà du silence de la mort : songe éthéré et funèbre d’un cimetière au Paradis.

En exécrant la mort, on devient amoureux du désir de mourir94.)

HISTRIONISME95

Aussi, si nous n’avons pas le courage de ne plus persister parmi les irréalités courantes, qu’au moins nos talents nous permettent d’évoluer superbement, qu’au moins la fragilité de notre souffle et l’inconsistance de nos croyances se trouvent le décor et le costume dignes de la fiction générale. Jouons avec nos joies, jouons avec nos peines. Car notre vie n’est qu’un cirque de transports et de douleurs où les authentiques gémissements ne sont pas de mise. Nous personnifions notre existence ; nous n’en sommes pas l’auteur. Et l’Auteur lui-même ne fait que se donner un genre en face du Néant, de manière que le seul brin de réalité que critique ce monde n’a d’autre support que l’adresse de notre exécution, la perfection de notre jeu. Entre le rituel de notre enfantement et celui de notre respiration, nous déployons une fantaisie sur une scène dont les coulisses imitent l’inconsistance du théâtre cosmique : les étoiles de papier sont de la même essence que celles du firmament. Nous sommes tous des prétextes d’un même Rêve qui, assoiffé de multiplicité, s’incorpore dans nos êtres vainement hantés par l’unicité. Ainsi notre orgueil est plus vaste que l’univers, alors que dans le germe de notre procréation se délectait déjà le ver, et que dans le carnaval universel, cercueils et berceaux sont tout aussi indiscernables que pourpres et haillons, et que le sont les soupirs de plaisir et de chagrin. Et si dans l’amour nous oublions pour un instant notre squelette c’est pour mieux en sentir après les côtes hideuses, le crâne attenant, les jointures grinçantes. Nous sommes les cabotins d’une féerie macabre : nos rôles bien joués, cela, en fin de compte, ne rachète personne, car avant même que nous rencontrions la lumière et les ténèbres, avant même qu’elles ne rencontrassent le monde, tous les jeux étaient faits.

(Tout96 homme arrivé à un certain degré de détachement et d’ironie est nécessairement farceur97. Dans ses rapports avec les autres il se comporte comme si rien n’était changé, comme s’il partageait leurs sentiments, leurs erreurs et leurs vérités. Mais il ne saurait jamais être sincère. Il est faux par profondeur, par la profondeur d’une amertume clairvoyante. Maître de tous les artifices de la simulation, en regard de lui, les hypocrites innés, les menteurs professionnels, les imposteurs invétérés et le reste des prédestinés à la lucidité ne composent qu’un ensemble d’exemplaires naïfs, s’empêtrant sur le seuil de la Farce. Il s’imagine un Diable qui eût approfondi le mépris des hommes à l’école de Pyrrhon et de Diogène, mais un Diable poli qui eût profité de leur enseignement et dédaigné leur rudesse. Et il rêve à l’idéal de ce Prince de la Lumière Mortelle, de ce Prince plus fort que tous les sages.)

DE LA SEULE MANIÈRE
DE SUPPORTER LES HOMMES
98

Qui, durant les heures et les jours que le Rien lui a dévolus, durant les années qu’il a souhaitées malgré lui, qui dans son passage à côté des humains n’a pas rêvé aux perfections du désert99, à des promenades à travers l’absence pour échapper à l’haleine de ses semblables, à cette terreur de l’être absurdement multiplié et à cette chair si inutilement verticale ? Le spectacle de tant de cœurs qui s’acharnent à battre, qui poursuivent un rythme suggérant seulement l’imminence de sa cessation n’est pas de nature à encourager un espoir excédé et replié sur lui-même. La vie des autres, et à plus forte raison notre propre vie, n’a pas d’excuse à la vision exempte de sortilèges et de ressources de la curiosité. Ce n’est pas la fascination du futur, loi secrète de tout être vivant, qui peut nous attacher à celui-ci ; ce n’est pas non plus l’avidité du possible qui nie la séduction de l’immédiat. C’est plutôt le manque d’avenir qu’on lit dans le présent de tous les yeux, comme s’ils illuminaient un visage tourné vers la vie par un accident infiniment répété, vaguement conscient des bienfaits de cette erreur, – qui nous fait marcher de concert avec nos semblables et nous rend complices de la même caducité. Il y a une irradiation funèbre100 dans chaque être, une sorte de mort généreuse en lui, cachée soigneusement, et émanant pourtant de toutes ses fibres. Quand il a l’air le plus rassuré, quand chaque instant lui paraît une suprême tentation, quand il est subjugué par la fausse éternité de ses désirs101, il semble nous dire d’une voix qu’aucune oreille n’entend : « Et pourtant je suis celui qui n’est pas102. » Et103 c’est à ce moment qu’il nous attendrit et que de son inexistence104 nous faisons notre foi. Nos pensées ne s’ouvrent fraternellement que dans la mesure où il est le vaincu de sa propre vie, où il règne intérieurement sur le rien, lucide dans son échec en plein soleil et pur de tout consentement à l’astre. Comme toute créature ne dispose effectivement que de sa possibilité de ne plus être, en tant qu’elle réellement est, nous ne saurions que l’abhorrer ou [la] mépriser105. Son coefficient négatif106 est sa seule valeur ; sa fragilité son seul éclat. Et la mort son unique richesse. Un vivant qui ne se nourrit que de la vie, est un être monstrueux, obtus et impénétrable. Bourré d’espoir, victime de la santé, englouti dans le futur, il lui manque cette incertitude, l’apanage de ceux qui se sont fait un mérite d’arpenter les chemins entre les zones irréductibles d’existence, citoyens autant de la vie que de la mort, chercheurs d’un seul équilibre : entre la pitié et le mépris envers tout ce qui est – et envers eux-mêmes107.

L’ENNUI INTERROGÉ108

Notre expérience temporelle s’étend entre l’Ennui et l’Extase109, deux modalités différentes entre lesquelles, l’une servant de point de départ, l’autre d’arrivée, se déroule notre perception de l’instant. C’est la gamme qui va du malaise à la félicité, d’une suspension froide du temps à une suspension ardente. Mais le malaise, par sa fréquence, par sa stabilité, par sa qualité de fondement de tous nos états, s’impose à notre attention et l’emporte en signification sur les frissons insolites de la félicité.

Nos maladies s’installent dans nos organes en y cherchant le lieu de la moindre résistance. Nous savons elles sont. Mais quel est le lieu de l’ennui, son endroit favori et comme prédestiné ? Il n’a pas d’espace local ; le corps entier lui appartient et toutes les régions de l’âme. Un vide infinitésimal bâille dans chaque cellule, une caverne invisible dans chaque parcelle de notre être, comme si la matière dont nous sommes pétris eût été insuffisante et qu’on l’eût mélangée de néant pour110 suppléer à sa déficience. Dépourvus de densité, nous traînons un héritage de Rien : nous sommes nous-mêmes – et personne. Et c’est par la collection de toutes ces vacuités qui se dilatent dans notre substance que nous percevons l’inefficacité du temps. Une pendule qui s’arrête – et qui saurait qu’elle s’est arrêtée, telle est notre condition d’objets incurablement lucides. Et comme la fatalité de la vie affective empêche d’imaginer qu’on puisse éprouver [d’] autre état que celui dont on subit l’empire, et qu’il y ait une quantité d’êtres étrangers au tourment auquel on est en proie, on en arrive à ne voir les choses et les événements qu’à travers des lumières et des ombres dont la dose est fixée par la vision déformante d’un seul sentiment. C’est ainsi que l’Ennui ne conçoit que lui-même, qu’il dispose d’une vision simple et d’une formule intelligible du non-sens temporel, d’une philosophie qui lui semble la seule valable, mais qui ne constitue qu’un cas dans la diversité des points de vue. La joie crie : pourquoi les hommes ne tressaillent-ils pas de joie ? – Pourquoi ne hurlent-ils pas de désespoir ? réplique le désespoir. Et le mal le plus terrible rumine son interrogation, son évidence : Par quel miracle ne périssent-ils pas d’Ennui111 ?

ENTRE DIEU ET LE VER112

L’absolu113 : mythe creux, pitoyable, fantomatique. Comment en parler sans en être honteux ? et comment ne pas114 le poursuivre ? Le moindre scrupule théorique le tue – et pourtant tous nos instincts se remplissent de son impensable et nécessaire absurdité. Cette passion dernière aux prises avec notre esprit fait de chacun de nous une créature hybride.

Dieu seul – et le ver – ont une position claire : l’un crée – et l’autre ronge la création. Ballottés entre les deux, nous n’avons pas de mission définie : tantôt démiurges, tantôt destructeurs, – miniatures d’enfantement et d’agonie, sordides agents du devenir, fourvoyés entre des songes et des excrétions, nous ne fûmes conçus à l’image de personne : nous singeons une infinité de modèles. La succession des dieux, les simulacres d’absolu qu’inventa notre piété, et la suite de monstres, nés de notre pourriture, ébahissent l’esprit, pourtant lui-même trop souvent complice indirect de cette œuvre d’erreur et de nécessité. Il s’examine et rougit. Un instant il s’oublie : et un dieu quelconque émerge de nouveau. Nous sommes des cadavres115 qui ne veulent pas mourir. C’est la fiction de l’absolu qui soutient ce non-consentement à notre destinée véritable, à notre sens propre.

LE DON DE LA TRISTESSE116

[Que les fous sont heureux ! Ils ne se rencontrent presque jamais avec leur tristesse : leur mal est indépendant d’eux. Car la folie est un enfer naïf ; les lucidités y sont instantanées et sans conséquence : les larmes y sont amères, mais sans la conscience de l’amertume. – Il n’en est pas de même avec nous autres : le sort nous a départi la faculté d’être tristes toujours et partout, et jusqu’à la débauche, jusqu’à l’orgie des larmes. En deçà du Paradis il n’y a pour l’homme que le besoin de s’anéantir dans des pleurs, de s’y rouler en proie à une démence consciente et destructrice, [b]]

La morale y réagit : elle propose de[s] solutions et de[s] préceptes ; et elle veut nous détourner de l’impasse où nous conduit la vision de notre état. Il est certain qu’aucune résolution ne nous donne une satisfaction morale plus complète que celle de n’être plus tristes : l’éthique, en tant que négation de l’enfer terrestre, en procède. Mais cette résolution est contre nature et fragile comme tout système de valeurs et comme tout « idéal ». Il faut avoir connu jusqu’où la tristesse – cette poésie du péché originel117 – peut aller pour comprendre dans quel abîme on peut descendre lorsqu’on se répète à soi-même : « Je cesserais d’être si je n’étais plus triste. Que m’importe le monde si ce vice me fait vivre et m’instruit de ma chute. »

ESCHATOLOGIE

[La] Connaissance118 s’annule, la conscience expire. Désormais le soleil dissipera ses feux sur la bêtise et sur nos cadavres. L’ère des fouilles commence. Pourvu que le Diable soit bon archéologue.

C’est ainsi que plus l’homme s’avancera dans le temps moins il pourra fredonner naïvement un chant de vie. Il multipliera ses conquêtes, il asservira la Vie mais au prix de la sienne. Lorsqu’il sera matériellement le vrai roi de la terre, sa couronne119 rayonnera d’un éclat de mort. Il comprendra trop tard qu’il fut victime de la volonté et de la conscience de vivre, qu’il devint plus grand que sa substance ne lui permettait, qu’il a perdu ses propres limites en abandonnant la passivité extatique des créatures nonchalantes. L’immensité inutile de l’histoire – sa création – se tournera contre lui. Et, avant de s’éteindre d’orgueil et d’ennui, ou de s’anéantir violemment, le Vide lui-même lui paraîtra un message.

Et pour le remplir, il ne sera plus capable que de réfléchir à une seule question, que de subir une seule hantise : de toutes les modalités de me détruire, laquelle est la meilleure ? Et ce sera sa dernière subtilité.

LA FIN DU VERBE120

Si par un prodige les mots s’envolaient, notre hébétude, notre angoisse deviendraient intolérables. Le mutisme subit nous réduirait au plus cruel supplice. C’est l’usage du concept qui nous dispense du contact avec les frayeurs qui traversent la vie. Nous disons : la mort – et cette abstraction nous empêche de la voir, d’en ressentir l’infini et l’horreur. Nous baptisons les choses et les événements pour en éluder l’Inexplicable intrinsèque et terrifiant. L’activité de l’esprit est ainsi une tricherie salutaire, un exercice systématique d’escamotage. Elle nous permet de circuler dans une réalité adoucie, confortable et inexacte. Apprendre à manier les concepts c’est désapprendre à regarder les choses. La réflexion est née un jour de fuite. La pompe verbale en résulta. Mais quand on revient à soi et qu’on est seul – sans la compagnie des mots – on redécouvre l’univers inqualifié, l’objet pur, l’événement nu. Où puiser tant d’audace pour affronter ce monde immédiat ? Au lieu de spéculer sur la mort, on la contemple et on est la mort ; au lieu d’orner la vie et de lui assigner des buts, on en enlève la parure de nobles faussetés, et on voit qu’elle n’est qu’un euphémisme pour le mal. Les grands mots : destin, infortune, disgrâce se dépouillent de leur éclat, et on perçoit la misérable créature aux prises avec des maux concrets, des organes défaillants, vaincue et sanglotante sous une matière prostrée et ahurie. Retirez à l’homme le mensonge du Malheur, donnez-lui le pouvoir de regarder au-dessous de ce vocable consolateur et creux : il ne pourrait un seul instant supporter son malheur. C’est l’abstraction qui empêche l’humanité de sombrer dans le désespoir et la démence ; ce sont les sonorités sans contenu, dilapidées et boursouflées, qui121 l’ont sauvée, et non pas les religions ou les instincts.

Lorsqu’Adam fut chassé du Paradis, au lieu de vitupérer son bourreau, il s’empressa de baptiser les choses. C’était l’unique façon de les oublier, l’unique accommodement avec elles. Les bases de l’idéalisme furent posées. Ni Platon, ni Kant, ni Hegel n’inventèrent rien ; ils consacrèrent subtilement le geste du premier Balbutieur. Nous convertissons jusqu’à notre propre nom en entité : procédé pour ne pas nous appesantir sur notre accident, sur notre pourriture. Du moment qu’on s’appelle Pierre ou Paul on ne peut pas mourir. Ainsi chacun s’abandonne à une illusion d’immortalité, parce que chacun en pensant à son nom s’oublie [lui]-même. Le mystique qui a renoncé à la parole a renoncé à tout : il n’est plus créature, il est fin d’une race. L’articulation évanouie, c’est l’homme totalement seul. Imaginons-le sans verbe et sans foi, mystique nihiliste – et nous aurons le plus bel exemplaire de couronnement désastreux de l’aventure humaine. Il n’est que trop naturel de penser que l’homme deviendra las des mots, et, à bout de rabâchage des temps, qu’il débaptisera les choses et jettera leurs noms et le sien au grand autodafé où s’engloutiront ses espoirs sonores. Nous courons tous vers ce modèle final, vers l’homme dévêtu et dégoûté122, – vers l’homme muet et nu.

VISION D’INDOLENCE123

Il nous faudrait une éternité pour nous guérir de cette plaie124 d’être nés. Et, au lieu d’employer nos jours de vie à la seule fin d’une convalescence125 passive et indolente, nous nous exténuons – idolâtres de l’efficacité – dans l’action. Le titre à la lassitude nous est refusé. Depuis que le désœuvrement126 fut proscrit par les religions, l’humanité s’engagea officiellement dans le malheur. C’est l’Action, et non pas la Paresse, qui est la mère de tous les vices ; et ce sont les fainéants seuls qui font contrepoids au mal dispensé par les violents127. L’Éducation procède en ligne directe du Péché, le confirme et l’intensifie128. Il en est de même de la civilisation, immense mise en œuvre de la Chute. S’il n’y avait sur la terre quelques isolés qui refusent l’abjection de la sueur, quelques amoureux du bonheur d’être las, quelques excédés d’agir, la vie offrirait le spectacle d’une folie nauséabonde.

Viendra-t-il jamais le vrai Sauveur pour délivrer les vivants de la hantise du but ? leur apprendre à se réjouir de leur non-sens, à s’abandonner sans peine à leur inanité ? Viendra-t-il un jour les affranchir de la terreur de l’acte ? Et quand commencera l’ère de la passivité et les douceurs de l’épuisement ?…

L’INTRUS129

Que cherche-t-il parmi les êtres ? il le demande en vain au hasard qui l’y a insinué. Ni appelé ni admis à la vie, il y traîne pourtant son ombre comme un trouble-fête et constate son incompatibilité avec tout ce qui se meut, avec tout ce qui fleurit dans le temps, lui, qui y perd son souffle et s’évertue sans profit à s’y complaire. Nulle part ne fut-il le bienvenu : sans parenté avec la planète, ses désirs y trouveraient malaisément leur compte130.

DÉLICES DE L’APATHIE131

Je ne pense – comme je ne sens et ne vis – que par accès132. Il m’arrive d’avoir une idée et de la subir ; je l’isole de quelques autres qui la précédèrent – puis je m’en désintéresse et retombe en moi-même. J’y découvre la monotonie habituelle du non-vouloir, des sensations floues, des bribes de sentiments, une agitation sans objet et des désirs qui n’osent « relever la tête ». Et je suis comme une vague qui – par besoin d’inaction – déserterait la mer, je me cesse, je m’attends. Je goûte à ces moments où je ne fais plus état de celui que je pourrais être, et je plonge dans l’ivresse de mon rien133. Nulle attache : point de mouvement qui m’entraînerait vers l’image que je me forme de moi quand ce moi m’est présent… seulement cet abandon aux ondoiements de mon absence, et ce songe sans identité. Trop peu de matière pour qu’elle supporte un nom, juste assez pour ressentir encore les délices impersonnelles qui la défont. Je me dépense à me perdre, et je n’ai plus de force pour me liguer avec la vie contre la mort.

DÉBAT QUOTIDIEN134 [b]

« Vais-je me tuer ? » – je pactise encore avec la vie, je pactise encore avec la mort ; je laisse à chaque instant la latitude de me détruire : sans y résister. Tout homme, qui ne rougit pas de respirer, est un salaud. Je m’arroge l’honneur de consentir à périr, comme un fervent de sa propre lèpre. J’ai désappris d’exister. Le Devenir, – quel forfait !

Il m’est difficile d’imaginer que j’aie jamais désiré quoi que ce soit. Chaque jour vomit son lendemain : charogne trémoussante, je joue – entre l’aurore et le couchant – la farce du Jugement.

L’air ne se renouvelle plus : il est passé par tous les poumons ; à jamais infesté par le temps, il pue la créature. Tout m’est à charge : épuisé comme une bête de somme à laquelle on eût attelé la Matière, je traîne après moi les planètes, et la folie de me croire encore vivant.

Que l’on m’offre un autre univers – ou je succombe.

RÊVE DU FAINÉANT135

J’évoluai[s] sur la route, et je me disai[s] : « Nos136 doutes s’annulent sous nos pas. Plus d’hésitations pour celui qui marche. Je monte une côte : je m’enivre de l’effort ; la matière me subit. L’ancienne mythologie était une apothéose des muscles : vint l’Esprit – et le monde croupit dans la stagnation. Au début était le Mouvement : tout ce qui le gêne ou l’arrête est déchéance. Je marche : de nouvelles incertitudes ; je suis le maître de toutes les solutions ; les problèmes se confondent avec la poussière des chemins ; géant fanfaron, j’écrase les mystères, et j’ai tout résolu.

Et je m’étendis au bord d’une rivière, et, assoiffé successivement d’ombre et de soleil, j’oubliai les heures : « Je suis le fils du grand Repos ; j’abhorre ce temps frétillant qui secoua l’immense et primordiale Paresse. L’immobilité précéda les actes et leur survivra. Je naquis pour m’allonger indolemment en marge du tourbillon, hors de la fureur des êtres et des astres. Qui donc suspendra le vaste circuit, et figera la trépidation des instants ? Je rêve d’océans comme des mares, peupliers résignés comme des saules pleureurs, je soupire après une volupté d’inaction, après un infini non déclenché, après l’atonie extatique des éléments. Je rêve d’une hibernation en plein soleil, d’un songe qui envelopperait les créatures, du porc à la libellule.

ABDICATION137

Je ne vois autour de moi que des carcasses gesticulantes. Je voudrais déceler le sens de leurs mouvements sans pourtant y parvenir. La vie ? Un composé de tout ce qui ne « vaut pas la peine ». Et je me répète : « Tu n’es qu’un fanatique de la futilité universelle. Tu as trouvé enfin ta marotte, comme tant d’autres ont trouvé les leurs : l’argent, le pouvoir, l’amour, Dieu. Te voilà en possession d’un absolu, d’un passe-partout, te voilà rangé. »

J’ai donc aussi ma Vérité : j’y crois – mais je ne m’y enferme guère. Cependant tout m’invite à abdiquer : les mers, les cieux, la beauté, la logique de la mélancolie comme celle de la joie – et je persiste encore (insensément) : assassin du rêve de mon absence, un Rien qui triomphe toujours dans cette grande création manquée.

J’ai cherché en pure perte chez tous les dialecticiens de l’espoir un seul démenti convaincant de l’immense proposition : « Tout est vain », et me replongeant dans la fatalité du « Je suis », j’ai survécu à l’évidence de cette proposition. Alors que la raison me délie d’être, je ne sais quels prestiges m’y relient : serait-ce que mon Moi résiste encore à ma Vérité, ou que, rongé d’indolence, je ne puis me hausser à l’Acte ? Pâle et lâche comme tous les Écclésiastes, comme tous les fanfarons du néant et du suicide, comme tous les repus de leur destruction, je me chuchote ce que l’empereur Sévère clama dignement : « Omnia fui et nihil expedit. » (J’étais tout et rien ne vaut la peine.)

L’IRRÉFUTABLE DÉCEPTION138

Ayant trop aimé, trop admiré, il ne me reste qu’une ferveur de dégoût pour mes anciens excès : lesquels me semblent tristement inutiles, et à quoi me donner encore ? Il me faudrait une secousse surnaturelle, une chiquenaude miraculeuse pour étreindre un seul de ces prestiges pour lesquels jadis je dépensais une chaleur que je ne retrouverais jamais. À présent tout me paraît froid et défunt. Je me perds parmi les squelettes de mes rêves ; j’évolue sur leur vestige glacial, indifférent aux feux d’autrefois, insensible à leurs cendres. Température de la jeunesse pour toujours évanouie ! Seul un dérangement de l’esprit saurait me la faire recouvrer, ou un aveuglement salutaire et imprévu qui triompherait de la savante et irrécusable Déception. Autant vaut imaginer une canicule aux pôles, la poésie chez un comptable, l’humanité chez l’homme. Car la Déception est si sûre d’elle-même, si pénétrée de ses acquisitions, que l’arithmétique en comparaison semble le règne absolu de la lubie. Rien ne peut l’ébranler, dût le paradis faire pleuvoir des arguments contraires, le printemps remplacer ses fleurs par des vérités terrifiantes. Elle ne fléchira point, puisqu’elle, qui doute de tout, se sent en possession d’une telle certitude que les cieux eux-mêmes devraient s’y plier et avouer leur ignorance. Aussi ne reconnaît-elle point de vérité qui la domine : sa science surpasse la divinité naïve, et finalement écrase ceux qui supportent son fardeau de lumière, son dogmatisme visionnaire, et son orgueilleuse insanité.

RÉPONSE139

« Jusqu’où, me disiez-vous, faut-il endurer les adversités ? »

« Jusqu’à ce que vous perdiez la raison. Si la mort vous épargne, il est possible que la folie sera plus clémente ; espérez, attendez votre chance, souhaitez la ruine de votre intellect, l’obscurcissement de vos clartés. Votre lumière une fois amortie, des lueurs espacées ponctueront à peine vos ténèbres salutaires et votre continuité dans l’ombre. Vous souffrez ainsi de moins en moins l’irruption de la douleur et les surprises du chagrin. Momie pantelante, vous ne comprendrez plus votre souffle ; impassible à vous-même, vous ne serez plus démangé par cette gale que les humains appellent vie ; vous subsisterez pour jamais en dehors de vous, créature inexistante dans l’existence, fiction palpitante fourvoyée parmi les autres, parmi des fantoches plus concrets, imperméables à leur irréalité. Favorisez votre dérèglement mental afin d’éviter à votre patience, à votre raison qu’elle n’épuise sa vitalité, et, à bout d’endurance, excédée, qu’elle n’éclate pour avoir trop essayé d’éprouver et de comprendre votre insensé et inappréhensible lot. Tournez vos espoirs vers votre destruction, donnez un sens de délivrance et de fuite à votre image de l’avenir, car il n’y a guère de leurre plus bas140 que la fascination de tout ce qui n’est pas démence ou mort. »

SOUVENIRS141

Il fut un temps où il me semblait voir, érigée dans chaque intérieur, une potence142 à laquelle un macchabée était suspendu. J’arpentais les rues hanté par d’innombrables exécutions ; et, tandis que les instants s’étalaient comme des cercueils béants, je me délectais à survivre à une pendaison universelle.

Il fut un autre temps où, de chaque passant – j’attendais le coup d’une lame s’implanter dans ma chair. Tant de fois j’ai dû renaître après l’épreuve idéale du poignard !

Ou alors, accablé par la sensation d’être la dernière des roulures, je puisais dans le venin mon seul aliment, pendant que la tourbe des créatures, remâchant une dose inépuisable d’hostie, s’élevait au niveau des anges et des saints, parmi lesquels, grâce à une inadvertance du Très-Haut, je me faufilais : – vomissure au milieu d’un troupeau sanctifié.

[Mais, au-dessus de ces paniques, une autre trônait ; voulant m’en défaire, j’interrogeais les philosophes, les poètes : point de réponse au terme de leurs raisonnements et de leurs chants. Et c’est ainsi que je me précipitai un jour vers l’agent du coin : « Monsieur l’agent, sauriez-vous me dire, si ce monde existe, si moi j’existe ? »[b]]

SOUVENIR143 [second état]

Il fut un temps où dans chaque intérieur je voyais érigée une potence à laquelle un macchabée était suspendu, se balançant hideusement avant d’expirer. Et j’arpentais les rues hanté par d’invisibles exécutions : les instants s’étalant comme des cercueils, je savourais l’affre de me sentir le seul survivant d’une pendaison universelle.

Il fut un autre temps où je me figurais dans chaque passant un assassin144, où je n’attendais que le coup d’une lame froide s’implantant dans ma chair. Tant de fois j’ai dû renaître après l’épreuve du poignard idéal et redouté ! Ou alors à d’autres moments, accablé par la sensation d’être la dernière des canailles, je puisais dans le venin ma seule nourriture, tandis que la tourbe de créatures, remâchant une dose inépuisable d’hostie, s’élevait au niveau des anges et des saints, parmi lesquels, grâce à une inadvertance du Très-Haut, je traînais mon avilissement : vomissure au milieu d’un troupeau sanctifié.

Mais, au-dessus de ces paniques, une autre trônait plus talonnante, et dont je voulais me défaire : j’interrogeais les philosophes, les poètes : point de réponse au terme de leurs raisonnements et de leurs chants. Et c’est ainsi que sous le coup d’une exaspération morbide, je me précipitai un jour vers l’agent du coin : « Monsieur l’agent, sauriez-vous me dire, si ce monde existe, si moi j’existe ? » Et je tuais ma panique par le ridicule ; mais je ne sais quel miracle la fait subsister encore…

*

LA TRIBU PHILOSOPHIQUE145

Tout philosophe146 qui aborde les choses avec une arrière-pensée d’espoir – par là même – se disqualifie pour toujours. Il faut envisager l’univers et les hommes comme si on n’en faisait guère partie. Le penseur doit être monstre ou comédien : il est comédien s’il respecte quoi que ce soit ; monstre, s’il brise ses attaches aux objets et aux créatures, la pensée véritable devenant alors nécessairement le produit d’un non-être. – Par quel prodige de ruse et fausseté la bande d’optimistes a-t-elle envahi l’espace de la philosophie ? C’est qu’il est plus facile de considérer les problèmes en citoyen qu’en solitaire. Servir, servir ! tel est devenu le refrain secret du philosophe qui ne se lasse de prolonger – sur le plan intellectuel – l’œuvre de ses réflexes. « Il me faut un but, comme il en faut un aux autres ! » se répète-t-il avant même d’avoir entrevu une réponse aux insolubles questions qui le pressent. Et voilà l’univers débordant de sens, s’acheminant vers une fin morale, s’empêtrant presque dans une jubilation que pourtant rien ne présage ni ne justifie. Regardez en face chaque instant et la quantité de stupeur qu’il recèle pour un œil non prévenu. Le philosophe-citoyen vous en détourne : « L’avenir est devant vous, vous attend, n’est-ce pas ? Ayez un peu de patience, comptez sur la spiritualisation imminente de la matière, sur le triomphe certain du Bien ; le Mal est-il autre chose qu’un accident ? » Ainsi la superstition et l’espoir ont infesté non seulement la conduite des hommes, mais leur logique même : c’est que peut-être les cœurs ne palpitent et les idées n’agissent qu’entretenus par la farce du bonheur.

LA PENSÉE MACABRE147

Ces pauses subites dans l’indifférence, ces fulgurations dans la monotonie habituelle : des cadavres surgissent et disparaissent ; on s’y reconnaît ; on s’y distingue soi-même. En un clin d’œil, l’espace est farci de vers, et le temps déroule sa pourriture148. Cette vision dure peu ; mais elle se déguise et glisse – pour s’y perpétuer – dans les concepts ; elle altère la pensée, en corrompt la nature, la direction et la couleur : c’est un processus analogue qui à la fin du Moyen Âge donna naissance à la série de Danses macabres et à ce pullulement de livres que l’on intitulait : « L’art de mourir ». Dans les poèmes de Jacopone da Todi149 ou dans les images de Holbein, c’est la terreur de la physiologie qui détermine cette vision de chair abolie et de squelette gambadant. Et, en effet, rien n’est plus troublant que les vérités de la physiologie : nos plus concrètes et nos plus profondes angoisses en procèdent, comme si nos os et la graisse qui s’y agrippe constituaient le fondement unique de nos tourments et qu’il n’y eût point de réalité supérieure à la condition de notre poussière. En vain chercherions-nous d’y opposer tant de réflexions nourries de sérénité : nos organes, nos tripes, nos glandes, enveloppés dans un fiel diffus, concourent à la ruine de ces réflexions et se concertent à leur imposer un autre corps et un modèle de « savoir » tout différent. Et c’est ainsi que nous tombons en dépendance de notre corps, et que notre esprit, pour l’avoir trop souvent imaginé en décomposition, se décompose avant lui.

PHILOSOPHIE DU PAPILLON150

S’appesantir151 sur une idée, s’y agripper, la fouiller, et s’en imbiber, – quelle monotonie, quel labeur de forçat, de consciencieux ! La profondeur est inséparable de la stupidité. Je puis happer une idée au passage, m’y arrêter, à quoi bon ? J’en démêlerais les implications dernières que je ne serais guère plus avancé qu’en l’effleurant, puisqu’il n’y a rien à expliquer et que rien ne s’explique. Toute idée est ennuyeuse, toute idée est superflue. Le philosophe-avorton sans nerfs – ou lourde créature empêtrée dans l’archéologie des vocables – se refuse les surprises réservées à celui qui glisse avec enjouement sur la futilité de questions et des réponses ; le philosophe – vraie taupe de l’esprit – vit dans le souterrain des problèmes ; il n’a pas d’yeux pour les scintillations des apparences ni pour le miroitement et la splendeur de la fatalité. Je vole d’une idée à l’autre, non pas pour en profiter comme l’abeille qui pille les fleurs, je vole par nécessité de divertissement, sans désir de prospection ni d’utilité et pour le seul plaisir des ailes. L’air m’entoure de partout – et il ne cache rien ; lui seul règne ici-bas : les idées en sont les figures, impalpables et inutiles comme lui. Comment leur reconnaître une pesanteur qu’elles n’ont pas et ne sauraient avoir, et leur attribuer des couches ou des abîmes étrangers à leur nature diaphane, alors qu’elles surpassent en irréalité les instants les plus humbles et les songes les plus volatils ? Je n’ai jamais eu aucune idée ; cependant tout le monde s’enorgueillit d’en avoir. Possesseurs de vent, propriétaires de fumée, usurpateurs de brises… Une légère excitation du cerveau – et vous êtes les maîtres d’un insaisissable trésor ; vous n’attendez que les félicitations – et la jalousie… Il se pourrait que le Ciel lui-même fût fier de ses nues.

Rien ne flatte autant que l’Idée. C’est le faux le plus honorable. Et même celui qui s’en détourne ne saurait se passer de puiser dans son mépris une satisfaction de supériorité : il aura eu l’« idée » de vaincre les idées en les survolant ; il ne se sera point départi d’un sérieux dans son inconstance ni libéré d’un poids sur ses ailes.

… C’est que nous sommes tous complices d’un univers non valable.

VISION D’INDOLENCE152

L’éternité est trop infime pour nous guérir de la plaie d’être… Au lieu de nous abandonner à une convalescence oisive, nous nous exténuons, idolâtres de l’efficacité. Plus de titres au désœuvrement… Depuis qu[e]153 [le désœuvrement] fut proscrit par les religions, l’humanité s’engagea officiellement dans la chute. L’action, – mère de tous les vices… : au mal dispensé par les affairés, les fainéants seuls font contrepoids.

L’éducation est le signe du Péché, comme la civilisation en est la mise en œuvre. S’il n’y avait sur la terre quelques isolés à qui répugne l’abjection et la sueur, quelques amoureux du bonheur d’être las, quelques excédés d’agir, la vie offrirait le spectacle d’une folie nauséabonde.

Viendra-t-il jamais le véritable Sauveur pour délivrer les vivants de la hantise du but, pour leur apprendre à se réjouir de leur non-sens ? Viendra-t-il un jour les affranchir de la terreur de l’acte ? Et quand commencera l’ère de la passivité, de la décomposition dans un marasme béni ?

TERME154 DE GLOIRE

Tout sentiment représente une expérience philosophique complète. Prenez l’amour155. À ses débuts, il vous rend maître de l’univers ; vous portez une couronne invisible : le temps est à vos pieds comme l’éternité ; les mystiques vous paraissent trop tièdes, les poètes trop réticents : vous vivez dans une angoisse de lumière, et rien n’existe, sauf vous – et l’autre : on dirait que la réalité ne mérite plus l’effort de votre perception, ni l’attention de vos regards. – Il se calme : tout reprend vie alentour : les objets se dessinent, ils regagnent une existence indépendante : vous les contemplez avec douceur et indulgence ; l’aimée redevient femme, comme votre moi, individu ; l’extase fléchit ; le bonheur la remplace. Et ce bonheur est menacé : sujet du temps, il dépérit ; plus d’« éternité » – simple mot qui fait pitié. – Il se dégrade : tout vous résiste ; vous êtes plus seul que vous ne le fûtes jamais ; étranger aux instants, vous êtes libre, mais dans le vide : souffrance incolore, âme évaporée. – La folie disparue, il ne reste plus que l’indifférence ou la connaissance. À la fin de tout sentiment, l’esprit reprend ses droits : il redécouvre l’objet. L’amant qui n’aime plus est philosophe : il s’analyse, et tout ce qu’il fut l’étonné. D’où revient-il ? De quelles merveilles fut-il possesseur ? Il fut tout sans le savoir ; il est rien, et il s’en aperçoit. Un enchantement qui se rompt est déjà une possibilité de connaître : l’esprit s’élargit à mesure que les sentiments se défont ; son règne s’étend dans les agonies de l’amour et ne prospère que sur les délires usés. Il se venge de toutes les humiliations que l’ivresse lui a fait subir ; il pulvérise les rêves ; il voit clair à nos dépens ; nous le laissons agir : il nous modèle à sa façon ; et, frustrés de tous nos songes, nous voilà fantômes clairvoyants.

ÉTATS DE DÉPENDANCE156

Il y a tel état de santé : vous enregistrez la moindre variation de température : fait-il humide ? chaud ? vos nerfs sont comme du linge tordu : vous êtes flasque, déliquescent, moisi ? vous êtes figé, une douleur sourde s’installe dans votre corps. À tous les degrés, vous ressentez cette pesanteur sur le cerveau qui accompagne et l’inaction et l’effort. Les nuages comme l’azur, le brouillard comme la limpidité déterminent de même les nuances du ciel et de vos humeurs. Le sirocco ainsi que la bise vous suggèrent des idées de crime, comme si le vent portait des poignards : si vous ne tuez, pas c’est lui qui vous tue ; il vous traverse pareil à mille lames… Vous ne serez jamais libre : la nature n’aura aiguisé vos sens que pour vous rendre son esclave ; et vous subirez ses changements et caprices, ses saisons, – ses maladies, – comme si vous aviez pris sur vous les fautes, les péchés de son inconscience : vous l’expiez. C’est la terreur du climat… Il n’y en a pas de pire, si ce n’est celle de la misère… Même dépendance : mais ici les hommes remplacent les saisons… Vous êtes en fonction de chacun d’eux : toujours la requête à la main, toujours à épier leurs mouvements et la gamme de leur dureté. Vivre dans la misère sans vocation de mendiant, est-il destin plus sinistre ? Si, au moins, on pouvait demander l’aumône à une autre espèce ! Mais s’humilier devant la figure de ces singes, sourire à ces ouistitis vêtus, chanceux, infatués ! être à la merci de ces caricatures indignes du mépris ! C’est la honte de solliciter quoi que ce soit qui excite l’envie d’anéantir cette planète, avec toutes ses hiérarchies et toutes les dégradations qu’elles provoquent. La société n’est pas un mal, elle est un désastre. On s’y souille à chaque moment : et c’est un miracle qu’en en respirant l’air on puisse vivre encore. Lorsqu’on la contemple, entre la rage et l’indifférence, il devient inexplicable que personne n’ait pu en démolir l’édifice, qu’il n’y ait pas eu jusqu’à présent [plus] d’esprits de bien, désespérés et décents, pour la raser et en effacer la trace.

EXCLAMATIONS D’UN RÉPROUVÉ157

« J’ai gâché tous mes instants dans une tension vers l’inefficacité… Ayant piétiné le temps, mon temps, il se venge, et, comme un poignard, se retourne dans la plaie de mes remords. Je méprise tout le monde, et je suis à la merci de quiconque ; je ramasse les miettes d’autrui, et jamais écornifleur ne fut plus triste ni plus haineux. J’aimerais que mon sang – suppléant aux prières – éclaboussât le ciel, que de sa tache il y marquât ma honte et les fureurs de mon humiliation. Fut-il jamais vivant plus inaccompli ? roulure plus lucide dans une abjection ? canaille plus prompte à se dégrader et plus avide d’amertume ? Je cumule les indignités de la planète : le diable serait-il commissaire-priseur que je l’emporterais sur toutes les horreurs mises à l’encan. Maudit soit l’instant où le germe qui m’engendra s’avisa d’imiter la vie et d’en suivre la procession des tares. Mourir – seule preuve d’équilibre et de bienséance… Combien exister déroute et déshonore ! Je n’ai pu m’endurer que lorsque la futilité universelle me paraissait si écrasante que mon inutilité se dessinait à mes yeux comme un suprême exploit. »

EXASPÉRATION158

Je comprends l’état de celui qui renonce au monde : qu’est-ce qu’on y trouve qui vaille la peine d’y rester ? Je vis au seuil du couvent : le manque de foi m’empêche d’y entrer ; d’autre part, le dégoût des hommes m’[en]159 éloigne, et je suis aussi peu à Dieu qu’à ses fils. Je n’ai que l’imitation du moine sans ses certitudes, son horreur du temps sans l’espoir de l’éternité, et une vision de la vie qui m’oblige [à] la fuir sans moyen de lui substituer autre chose, ne pouvant chérir ses balivernes ni me reposer dans l’absolu. Tout me bannit du monde ; tout m’arrête dans la marche vers le ciel, et je n’ai qu’une tristesse sans direction, une âme sans caractère, un moi ivre d’une liberté qui le perd. Je me représente toutes les haines de tous ceux qui abandonnèrent le monde : je les assume ; toutes les crispations qui firent frissonner les monastères : je les ressens ; tous les cauchemars qui traversèrent les solitudes : je les prends à mon compte.

LA MORT VIVIFIANTE160

Sans l’idée du suicide161, je me serais tué depuis longtemps. Je ne vis que parce que je puis mourir quand je veux. Et je m’étonne que ceux à qui cette idée est étrangère ne soient pas tous fous. De quelle puissance disposent-ils pour se supporter, et comment tolèrent-ils tant d’afflictions sans l’obsession du terme qu’ils pourraient leur imposer ? Se donner la mort me semble l’acte le plus naturel, la consolation la plus positive que l’on puisse trouver ; tout le reste n’étant qu’extravagance et divagation… Il faudrait, lorsqu’on prépare l’enfant à affronter les maux et les mécomptes de la vie, lui faire sentir, avant même de le bourrer de préceptes et d’illusions, qu’il est projeté dans un univers diabolique, qu’il y sera broyé si lui-même ne le broie pas par l’idée du néant. Tant de désordres psychiques proviennent de ce que l’individu n’entrevoit aucune issue à l’existence, et tant de gens se tuent parce qu’ils n’avaient pas longuement envisagé qu’ils pourraient se tuer ! Peut-on réellement vivre sans manier l’idée de mourir ? Si depuis toujours j’avais conçu le suicide, je n’aurais jamais connu le désespoir. L’éducation devrait nous le faire concevoir avant que nous ayons rencontré le malheur, lequel nous surprend sans que nous puissions le combattre ni le mépriser. Puisque donc l’idée de la mort permet tout, même de vivre, soyons des cadavres dignes : est-il, lorsqu’on s’autorise du seul suicide, existence plus honorable ?

L’HOMME D’UN SEUL CHAGRIN162

Il passe comme une ombre épaissie de silence ; rien ne le distrait ; il s’écoute : comment saisir l’objet de son attention ? Lui seul le connaît : dédaignant les paroles, il abrite son malheur, n’en espère point d’autres, l’entretient et le poursuit. Il se sait condamné à une déchirante monotonie : nul ne saura jamais si c’est une maladie, une déception, la folie déguisée qui l’oppriment. C’est l’homme d’un seul chagrin…

Combien nous devrions remercier le sort de nous avoir prodigué une diversité de maux ! Et quel bonheur de pouvoir se répéter à soi-même : « Je ne suis pas en peine de chagrins. » Lorsqu’on en est assailli, on les chasse les uns par les autres ; c’est une succession bienfaisante : ils se neutralisent, s’affaiblissent réciproquement ; leur concurrence est salutaire pour celui qui les subit. Job fut loin d’être le plus infortuné des hommes : l’avalanche de malheurs l’empêcha de les approfondir, d’en choisir un et de le sonder ; au milieu de la prospérité de ses malchances, son attention se portait sur leur défilé : aucun ne pouvait le retenir ni le tourmenter avec cette discrétion souterraine qui caractérise un chagrin insidieux et caché. Il hurlait, mais il n’était pas rongé ; il pouvait maudire ou prier : c’est l’immense avantage des tortures spectaculaires sur les douleurs intimes, sur les douleurs sans cris ni gestes. Les coups du sort sont supportables : on peut accuser les hommes, la nature, Dieu ; mais à qui s’en prendre dans l’agitation d’un mal sans éclat et sans rapport avec les autres ? – Je verrais mille lépreux que je n’en serais point ébranlé ; mais j’éprouve une telle curiosité de pitié devant ce chagrin sans nom qui se faufile discrètement que je souhaite la mort de toutes les âmes, la disparition de tous les cœurs…

LE MÉPRIS163

Lorsque les bagatelles et les fléaux te causent une même intensité de souffrance, et que tout t’alarme – le passage d’une mouche ou la démence de la planète – tu es perdu si tu n’en appelles pas à la seule arme dont dispose l’homme blessé par les instants et les êtres : le mépris. Mettez les créatures sur le même niveau : cette femme, lèpre grimée comme les autres ; cet ami, une caricature qui s’est annexé[e] une âme ; ces passants, des ennemis inconnus. Dans chaque cœur circule un sang de fripouille, dans tous les yeux brille le crime, et toutes les mains sont crispées de ne pouvoir étrangler. Élève-toi au-dessus de l’espérance, regarde la vie comme un souvenir et les dimensions du temps comme autant de calamités. En toi s’agite la même férocité que dans les autres ; qu’elle te serve au moins pour atteindre à cette hauteur où se hisserait un meurtrier qui, considérant tous les crimes qu’il n’a pas commis, dédaignerait trop les hommes pour les achever… Qu’aucun attachement ne te lie plus aux vivants, que nulle passion ne te fasse encore l’esclave supplicié d’une quelconque mortelle ! qu’à jamais tu ne t’apparies plus à aucune ! Et lorsque tu auras épuisé toute la gamme du désespoir et de la rage, lorsque, pour t’attendrir ou pour te révolter, tu n’auras plus ni sentiments ni forces – purifié des tares de l’existence, tu trouveras toujours un ciel où faire résonner ton exclamation : « Combien, Seigneur ! j’ai haï ce monde ! »

DÉNOMINATEUR164

Je ne me rappelle pas avoir vu un paysage, éprouvé une joie, ruminé un souvenir ou conçu un dessein sans que le Désespoir ne s’y mêlât et ne les traversât pas, et je ne connais point de sentiment dont il ne soit le sens courant ou l’aboutissement. Il donne le ton et détermine la qualité de ce qui lui est proche comme de ce qui lui est étranger : présent dans l’amour comme dans l’ennui, dans l’aversion comme dans la sympathie, il est la matière que je contemple, l’air que je respire ; tout le révèle, le justifie et l’excite ; il anime – vision de panthéisme et de démence – l’infusoire autant que les aigles ; il est l’épilepsie des océans et des âmes, le délire des déserts et des songes, le stimulant et le virus des espèces comme s’il fut né avec la vie pour la propager et la ruiner à travers les ères… Et si je me reconnais sous mes caprices ou si j’aperçois une identité sous les vicissitudes de la nature, c’est à lui que je le dois, c’est son omniprésent désordre qui me défend du Chaos… Il y a donc un point stable dans l’absurde luxuriance universelle ; c’est par lui que je retrouve toutes choses et que je me retrouve, unique fondement du monde et du cœur. Tout me paraît étrange, sans mystère puisqu’il est là pour réduire tout à lui ; ce qui ne s’y rapporte pas [b] ne saurait exister, et encore moins avoir un sens. Le monde devenu intelligible parce que l’espoir s’en est évaporé ! Il n’y aura donc plus rien de trouble : tout s’illumine à une clarté de désastre et les choses comme des chiffres dans une arithmétique165 de fin du monde, ne s’ordonnent et ne s’enchaînent que pour mieux disparaître…

EN GUISE DE PRIÈRE…166

Comme il me semblait que le soleil avait perdu à jamais sa chaleur et son rayonnement, je profitai d’une heure où ma solitude rejoignait la sienne : « Astre pâle, lui disais-je, maintenant que ta gloire s’efface, que tu partages l’indignité des autres planètes, combien m’est cher le crépuscule, qu’aucune aube ne suivra plus ! Je haïssais ta jactance de lumière, l’indiscrétion de tes prestiges, ton empressement à te répondre, ta prodigalité et ton lyrisme dans les matins de la vie. Ces oiseux midis où tu régnais avec pompe et impudence, qu’ils sont loin dans l’horreur de mes souvenirs ! À l’heure sonnée de ta défaite, comment te quitterai-je ? Je t’aime vaincu, incolore, abandonné : trop de vers grouillaient sous ta splendeur ; trop d’espoirs, trop de mirages et de malheurs. Tu m’as octroyé des jours dont je ne tirais que perplexité et ébahissement ; tu revenais à l’horizon pour secouer la torpeur de mes veines, pour fondre le plomb de mon cœur et dorer mes pensées : mais ni mon sang ni mon esprit ne trouvaient leur principe en toi : l’un et l’autre étrangers à tes séductions, retombaient stupéfaits souhaitant, pour eux et pour toi, un irrévocable évanouissement. Ils furent exaucés. Et te voilà, source de toutes les ombres, et mes nuits contentes d’y puiser ! »

— Et lorsque je regardai autour il me parut qu’il n’y aura plus jamais de clarté sur la terre et dans ma mémoire plus aucun souvenir de lumière…

LA DERNIÈRE NOURRITURE167

Assoupis au bord de l’abîme, lorsque nous nous réveillons, nous ne voyons que le sol ferme ; nos regards se tournent du côté rassurant, le gouffre n’entrant ni dans la forme de notre esprit ni dans l’habitude de nos yeux. Quoique prédestinés à l’anéantissement, nous ne percevons que l’être : ce défaut de vision explique seul la vie, son immensité et son rien. Mais il suffit d’un ébranlement inattendu pour que la vue, devenant ample et complète, se rectifie et embrasse l’autre côté : les maladies incurables, les chagrins d’amour, les troubles nerveux, les lassitudes sans motif, la misère imprévue sont là pour nous secouer et nous dévoiler l’illusion de notre solidité. Nous sommes dans la condition des spectateurs assis dans leurs fauteuils et qu’un incendie arrache vite à leurs délices ; avant de mourir, nous connaissons tous une épreuve analogue ; nous étions assis, nous ne le serons plus. Debout, face à l’abîme, c’est notre tour d’expier l’arrogance de nos pas et la confiance en nos gestes. Nous payons, parmi nos déceptions et nos terreurs, toutes les illusions qui nous ont détournés de la mort. Tu as ressenti dans l’amour une sensation d’éternité ? L’amour finira et tu connaîtras dans l’amertume et le remords sa tromperie et ta fausse ivresse ; étais-tu sûr de tes organes, de ta santé et de tes biens ? L’épouvante de maux subits, la décrépitude et la mendicité se concerteront pour aggraver ton vertige. Point de caresses, d’opulence, de vigueur dont tu ne rendras compte. Un moment viendra où tu cracheras sur ce que tu as adoré, et tout ce que ton cœur a escamoté à la mort tu le lui rendras au centuple. Vivre c’est voler son propre tombeau ; aussi la vie n’est-elle pas réelle : on ne la supporte que parce qu’on ignore l’infini qui l’exclut. Celui dont les yeux parcourent les profondeurs qui l’entament n’a plus de raison de les craindre ; la vie aura fait tout pour les lui faire aimer. Il en fait partie, il se les assimile ; car l’existence n’ayant pour lui plus de substance et son esprit n’y pouvant plus s’exercer, il ne lui reste qu’à se repaître de vacuité, à ruminer l’abîme.

DÉLICES DE L’APATHIE168

Je ne pense – comme je ne vis – que par accès : il m’arrive d’avoir une idée et de la subir ; je l’isole de quelques autres – puis m’en désintéresse et retombe en moi-même. J’y découvre la monotonie du non-vouloir, des sensations floues, des bribes de sentiments, une agitation sans objet et des désirs sans ressort. Et je suis comme une vague qui – passionnée d’inaction – déserterait la mer…

Fanatique de l’inaccompli, toute conclusion – fût-elle d’un geste ou d’une pensée – me fait peur. Aux autres de franchir le Styx : haïssant les flammes, je rôde dans l’indifférence ou plonge dans mon rien, pour y goûter à ces moments où je ne fais plus état de celui que je pourrais être. Ondoiements de mon absence ; nulle attache ; songe sans identité… ; trop peu de matière pour qu’elle supporte un nom, juste assez pour ressentir encore les délices impersonnelles qui la défont…

Et si je me penche sur moi c’est pour y déceler la délectation prostrée d’avant l’âme, l’enchantement maussade qui précède la conscience, l’immense sous-ennui des bêtes… Et, dans le bonheur d’un esprit qui s’obscurcit, combien la Taupe m’est plus proche que le Soleil !

LE CORRUPTEUR D’ÂMES169

« Je n’ai connu qu’un plaisir : démolir les certitudes autour de moi, plonger l’innocence dans la stupeur, semer le trouble dans les cœurs naïfs. J’ai répandu partout des points d’interrogation170 : aux vicieux, j’ai suggéré la vertu, aux purs la souillure. Rendre un couvent athée et un bordel mystique ; aux tendres, proposer la cruauté, aux monstres la langueur ; aux heureux les délices de l’infortune, aux déshérités les attraits de l’insouciance, c’est bien là aspirer à la plus haute forme d’inquiétude. Toute destinée qui n’est pas tentée par son contraire ne mérite que mépris. Une condition qui s’accepte n’existe pas ; un être n’est vivant qu’en tant qu’il se refuse. Prédicateur, je chasserais les dévots de l’église ; saltimbanque, je les y convierais. Dans les foires, j’ai le goût de l’absolu ; dans les temples, celui des bagatelles. Je ne peux me décider entre l’orgue de Dieu et l’orgue de barbarie – et je voudrais que les badauds fussent tourmentés par le sublime et les fidèles par la vulgarité. À une âme paisible je souhaite aussitôt les impiétés de l’ennui et à une âme tourmentée la perte dans l’équilibre. Ainsi je me venge contre la Création, j’y entretiens un dynamisme néfaste, je sers la vie en en soignant les contradictions, j’active l’œuvre du péché et je réveille la créature affaissée dans la somnolence de la chute.

Dans tout homme gît un besoin d’abandonner son idéal, d’être ce qu’il n’est pas. Quelle volupté d’exciter l’infidélité à soi-même ! Autour de nous pullulent des traîtres à eux-mêmes, timides encore, mais qui n’attendent qu’un coup de pouce pour trahir complètement leur sort, pour171 recommencer un autre sort. L’être conséquent avec lui-même est un radoteur. La multitude gémit en rabâchant toujours les mêmes sornettes, que ce soient celles de la foi ou de l’incrédulité. Apprendra-t-elle jamais – sous les charmes de nouvelles tentations et de nouveaux égarements à s’abjurer, à se renier ? Il faut saper l’édifice de l’homme, sinon il croulera insensiblement dans le pourrissoir de ses certitudes et sans l’excuse de l’avoir voulu. »

Et le Corrupteur, las des autres âmes, se tourne vers la sienne : « Il y a plus de distance entre toi et la pureté qu’entre le Diable et un sous-préfet ou qu’entre l’Art de la fugue et une farandole. Tu es inaltérable par déchéance. Ton passé est mort, ton présent se meurt – et l’avenir t’excède. Fût-il aspect du monde dont tu n’eusses embrassé le contraire ? Tu as vécu pour connaître les faces diverses des choses sans qu’aucune ne t’arrêtât. Mais on ne s’arroge pas impunément les attributs qu’on veut. Regarde Celui qui en posséda d’innombrables : il s’y est perdu et en mourut. L’infini le rendit impur. Et il succomba sous ses titres. Car on n’est qu’étant peu de chose. Vouloir être tout c’est se disperser dans l’Improbable : ce qui arriva au plus grand d’entre nous, forgé – pour son désastre – par notre généreuse imagination et par désir d’une versatilité suprême.

Tu rêvas que rien de la terre ne dût t’échapper, tu savouras l’arôme et la lie des choses, tu pérégrinas à travers des maladies insoupçonnées. Et tu es devenu cet astre contaminé qui dispense ses relents lumineux parmi les ténèbres de la créature.

INCOHÉRENCES SUR LE MARIAGE172

Il n’est pas d’institution dont on puisse dire plus de mal et plus de bien. Tout s’y mêle, l’éternité et le bidet. Contrat de deux impudeurs ; spasme béni par le maire et le curé ; régularisation des soupirs ; grognement commun jusqu’à l’agonie…

J’admire tous les mariés : leur courage ou leur inconscience m’effraye. Se lier officiellement jusqu’à la mort, cela me donne le vertige : c’est la plus grande aventure qu’on puisse entreprendre et par rapport à laquelle l’exploration des pôles n’est qu’un divertissement. La vie ensemble est sûrement plus glaciale…

L’absurdité d’une telle entreprise devait être corrigée : aussi faut-il reconnaître que l’idée la plus sensée, la plus raisonnable, que l’homme ait conçue, est celle du divorce. Cette idée seule rend le mariage supportable, comme celle du suicide, la vie. Deux échappatoires sans lesquelles chaque instant serait un martyre.

Le célibataire est un être sans mystère, il a compris, il est prudent, il n’a rien osé ; mais tout mari est un joueur : il a tout risqué dans l’aventure la plus quotidienne et la plus atterrante, dans l’imbécillité et l’héroïsme du lit commun, du tombeau commun. Le spectacle d’un couple fait peur, comme tout mélange d’abjection et d’audace. Porter une alliance : c’est être un bagnard applaudi qui exhibe triomphalement sa honte, c’est le plus terrible consentement à la duperie.

— Mais en face de cette duperie, le célibataire se morfond : il ne saurait méconnaître le vaste souffle sordide qui anime les mariages.

TIRAILLEMENT173

Partagé entre Dieu et le Diable, entre entendre Bach et regarder les hommes, entre l’adoration et l’impiété, le mystère et le mépris, l’inquiétude et le ricanement, je ne saurais me décider entre les deux seules attitudes qui puissent séduire l’esprit : la frivolité174 et le renoncement. Pour laquelle opter alors que toutes les deux sont légitimes, et qu’aux arguments de l’une l’autre oppose les siens avec autant de validité ? J’ouvre n’importe quel auteur galant du XVIIIe siècle : il me convainc ; je m’assombris à la lecture d’un « ars moriendi » quelconque : j’y consens de toute mon âme. Quel chemin prendre entre la farce et le sérieux ? Je renonce à la vie avec ses moyens : c’est le libertinage ; je la fuis – par une méthode qui l’annule – c’est l’ascétisme. Mais si je pratique les deux voies, tour à tour ou simultanément ? Si rien ne vaut la peine, pourquoi ne pas goûter aux voluptés avec l’ardeur d’un ermite et ne s’acheminer vers le renoncement avec l’aisance d’un esprit enjoué ? Le monde n’étant qu’un sous-produit de notre tristesse, tous les chemins qui nous y conduisent ou nous en détournent sont bons175.

Celui176 que la terre n’a pas définitivement édifié, et qui espère encore le Paradis ou craint l’enfer, n’a véritablement épousé aucun instant de plénitude et de contradiction dans lequel toutes les formes possibles de vie se réunissent et se combattent. L’appétit céleste ou les frayeurs d’une damnation future sont le fait des âmes simples qui ne connaissent point la coexistence des expériences incompatibles. Il faut épuiser ici-bas toutes les tentations, tous les espoirs et toutes les épouvantes pour pouvoir arriver à l’indifférence complète à l’endroit d’une destinée ultérieure. Seuls les hommes qui choisissent se forgent un absolu. Eussent-ils poussé leur curiosité partout, ils auraient découvert la dilection et l’amertume que suscitent successivement la galerie des dieux, la déception inhérente à chaque culte inspiré au fervent provisoire ; fervent qui, ayant fait le tour de tous les temples, étant tombé dans les bras de tous les créateurs, prolonge son va-et-vient entre les vanités de l’instant et la vanité tout court.

MORALE DU DEVOIR177

Je n’ai jamais connu le devoir d’amour envers les hommes. Je puis aimer comme quiconque, naturellement, bêtement, mais, aussitôt que je pense à l’inclination ou à l’acte d’aimer, je m’en détourne avec horreur. Je préférerais que tous mes semblables disparussent plutôt que de m’attacher à eux consciemment. Né avec toutes les affections inséparables de chaque âme, un instant de lucidité me suffit cependant pour les rejeter et m’en délivrer. Un esprit qui se possède soi-même et qui se sentirait lié à la créature me semble plus inconcevable qu’un paralytique saltimbanque. Envers les autres, je ne me reconnais qu’un devoir d’ironie. Je m’oublie : et je les aime ; je me retrouve : et je les fuis. La solitude débute par le mépris et se conclut par l’indifférence. J’ignore mon prochain, et je ne saurais l’aimer comme je m’aime puisque je ne m’aime qu’à mes moments naïfs, où précisément je ne suis point moi-même, où je ne me sais pas. L’instant de véritable réflexion me sépare autant de l’autre que de moi. Et cet instant – effroyablement abstrait – m’apparaît comme seul précieux, désirable et digne : point d’êtres qui s’y insinuent, aucune tentation d’amour qui s’y dessine, rien que la distance de ce qui me fut proche : mon cœur et ceux qui le remplirent.

PRÉDESTINATION178 [b]

Donnez-moi dix mille ans de vie et toutes les richesses du ciel et de la terre : je serais triste ; dispensez-moi le bonheur de tous les paradis imaginés par la nostalgie : je le serais de même. Et si un dieu me mettait dans les secrets de la Vérité, mes doutes en sortiraient raffermis – et ce dieu, diminué et pitoyable. J’ai élevé l’incertitude au rang de péché et la tristesse à la dignité du vice. De tous les exemplaires humains, je n’en connais point de plus haïssable et de plus répugnant que celui qui a découvert la « vérité » et s’y est installé. Tout « possesseur » – même sur le plan de l’esprit – témoigne de l’abjection inhérente à toute propriété. Je n’aime que le vagabond qui ne cherche rien, même pas la vérité, surtout pas la vérité…, je n’aime que le pèlerin du Vague – et qui, dans ses errements, pensant à tous les mythes et à tous les temples qu’il pourrait insulter ou saccager, se comporte comme un vandale apprivoisé par la mélancolie.

L’HEURE DES AVEUX179 [b]

Il n’y a qu’un miracle qui puisse me guérir de l’Ennui180. Je fais le tour de cette pharmacie médiocre : ciel, progrès, Dieu, histoire, – palliatifs dérisoires qu’il faut jeter dans les poubelles du temps181. Je voudrais ne pas haïr la terre, mais j’abhorre ses saisons, j’exècre ses printemps. Si au moins une fin d’octobre pouvait se prolonger à plaisir et qu’il fût possible d’éviter ainsi l’indiscrétion du soleil, les provocations de la verdure, de la sève et de l’azur ! Mon sang se désagrège quand les bourgeons éclosent et ma lassitude devient rage lorsque la brute et l’oiseau s’épanouissent. La jactance environnante me fait penser à ceux qui meurent de langueur et combien tous nous devrions en mourir pour racheter les vulgarités du renouveau. J’aimerais qu’un démon conçût une conspiration contre l’homme ; je m’y associerais. J’aurais enfin un prétexte d’idéal, car l’Ennui est le martyre de ceux qui ne vivent et ne meurent pour aucune croyance.

[LES DÉLICES DE… L’APATHIE]182

Débilité par des pensées rongeantes, je ne me trouve pas de force d’être triste, encore moins de rêver à la mort ou de la souhaiter. Je ne prise encore de plaisir qu’en cette paresse où se dissolvent mes désirs, qu’en cet état où je ne suis rien. Aimerais-je vouloir que je n’y parviendrais pas : de qui suis-je la volonté, qui veut en moi183 ? Ivre de mon vide et foudroyé par mon absence, je m’abandonne à l’espace obscur ainsi qu’une larme d’aveugle. Tout se décompose alentour, et il me semble que je pourrissais déjà avant de naître…

RÉHABILITATION DE LA PÉRIPHÉRIE184

La somme de vérités que nous pouvons acquérir ne se trouve aucunement en proportion avec les conditions favorables à la prospérité de notre être. C’est la quantité de nos manques qui permet la promotion de la connaissance : c’est ce que nous n’avons pas qui remplit notre savoir. Ainsi, un défaut du corps constitue une excellence dans l’âme ; une vacuité dans l’âme, une prééminence dans l’esprit. Pour cette raison un malade est nécessairement plus avancé – sur le plan de la conscience – qu’un être bien portant, quand [bien] même celui-ci aurait[-il] du génie, car la conscience des organes est la présupposition du réveil de l’esprit, le fondement physiologique de l’existence lucide. Quand nous sommes assimilés à l’être, cet être nous échappe ; toutes les choses qui sont en notre pouvoir ne nous appartiennent pas, puisque nous ne nous distinguons pas d’elles. Il n’y a que le mendiant pour qui toutes les choses existent, parce que toutes lui résistent. Et il jouit d’elles plus que celui qui s’en saisit comme la santé n’est savourée – en185 tant qu’essence distincte – que par le souffrant. Nous ne possédons en esprit que ce qui nous fait défaut réellement ; nous ne savons que ce qui nous semble éternellement inaccessible ; nous ne disposons consciemment que des fruits défendus.

Ceux que la vie a choyés, qui ne sont pas nés avec la révélation de l’impossible, seront toujours étrangers à cette avalanche de vérités qui couvre et étouffe ceux que le hasard ou le sort a placés en marge d[e] tout. Il tombe sous le sens qu’on dit plus de vérités dans un hôpital, dans un bistrot ou dans un bordel que dans tous les endroits honorables du monde, qu’il y a plus de réalité à la périphérie de la vie qu’à son centre, qu’un raté s’est avancé dans des profondeurs autrement plus dangereuses186 qu’un bâtisseur de cité. L’esprit ne fleurit que sur les échecs du corps et de l’âme ; la connaissance s’élève d’une plaie secrète ou évidente ; la vue claire des choses s’amplifie par l’insuccès dans le combat avec les hommes. Là où l’esprit règne sans restrictions, l’être est vaincu quelque part. Toute défaite – quelle qu’elle soit – représente une victoire philosophique, car dans toute défaite les choses se dépouillent elles-mêmes devant l’esprit : l’écorce de la réalité se brise et le noyau ou la fiction qu’elle couvrait se démasque. N’importe quelle défaite187 met l’existence dans l’obligation d’une exhibition ontologique. Ainsi, tout échec a un côté positif. On arrive à trouver partout un peu moins de réalité qu’auparavant ; et la partie vidée de celle-ci devient le contenu de la connaissance.

LES ESPRITS CONTRADICTOIRES188

Un esprit n’intéresse que par les incompatibilités qu’il assume, par la tension de ses tendances opposées, par le divorce de ses opinions d’avec ses penchants. L’empereur Lucien189 sur son trône prise la vie contemplative, envie les sages, et perd ses nuits à écrire contre les chrétiens ; Marc Aurèle, engagé dans des expéditions lointaines, a plus à cœur l’idée de la mort que la défense de l’Empire ; Luther, avec des instincts de vandale, s’enfonce et se morfond dans l’obsession du péché, tandis que sa vitalité éclate, et que sa grossièreté enveloppe ses plus délicats frissons de croyant ; Nietzsche190, dont toute l’œuvre est une ode à la vie et à la force, traîne une existence maladive, chétive, d’une terrible monotonie. Rousseau, qui fausse toutes ses expériences, ne vit que dans l’idée de sa sincérité.

— … C’est qu’un esprit n’est fécond que pour autant qu’il n’a pas trouvé une solution à sa vie, qu’il se trompe sur ce qu’il veut, sur ce qu’il aime ou hait et qu’il ne peut pas se choisir parce qu’il est plusieurs, et qu’il n’a pas le choix de soi-même. Un pessimiste qui n’adore pas secrètement la vie, est un cadavre : il ne mérite que mépris ; un agitateur d’espoirs qui ne compte pas se réfugier dans l’amertume, est un débile mental. L’ivresse ou l’aigreur d’un esprit n’est tolérable que par le contraire qu’elle connaît ou prévoit. « Je ne sais pas qui je suis », « mon tempérament est ma seule doctrine », – voilà la formule d’un esprit vivant ; le191 savoir est un appendice de mes jours. Je suis l’apôtre de mes caprices.

Je ne puis m’attacher à un esprit que s’il est capable de n’importe quoi, sans égard à son passé, à la bienséance, à la logique, ou à son renom ; je n’aime que le penseur sans instinct de conservation192, et qui n’a rien à perdre ni à gagner ; de même je n’aime l’homme d’action que s’il est auteur d’événements, avec une arrière-pensée d’échec. Si je réussirai ou non, cela ne peut regarder que les autres… Je n’en suis plus au désir d’avoir une vie.

TRAGI-COMÉDIE D’UN VAINCU193

Si toutes les planètes se transformaient en autant d’yeux pour pleurer ses jours, irrassasié de larmes, il en attendrait encore d’autres, venues de plus loin, de fontaines d’utopie. Malheureux sans malheur, il ne peut s’insurger contre personne, si ce n’est contre soi. Las de prendre le Très-Haut à partie, il lui faut bien pourtant accuser quelqu’un ; et de tourner contre soi les griefs adressés à l’univers, ainsi qu’un ange exterminateur qui finirait par s’exécrer, par succomber sous son propre glaive… Il a fait le tour des mondes pour chercher le coupable – qu’il portait en soi… Tous ses blasphèmes lui reviennent : archer qu’assaillent ses propres flèches, il s’en défend avec cet orgueil de la défaite, – dernière bonté envers soi-même, attendrissement du vaincu sur un champ de bataille sans partenaires. Dieu ni ses fils n’ont consommé leur aporie ; le Spectacle continue : d’avoir tenté en pure perte de l’interrompre, il languit dans l’humiliation, – trouble-fête accablé sous la risée universelle : pour y échapper, il n’espère plus qu’en la mélancolie, – forme d’apitoiement sur soi dans laquelle les larmes, suppléant aux instants, inondent et engloutissent le temps.

*

LOIN DES TROUPEAUX194

Ayant usé en moi mon humanité, je ne veux plus être homme. De quelque côté que je me tourne, je n’aperçois que des troupeaux ; partout, et dans tous les temps, les bestiaux à idéal s’agglutinent : je les entends bêler, hennir… Ceux mêmes qui ne vécurent point en société, les hommes les y ont obligés rétrospectivement : on a constitué la communauté des saints… À la poursuite d’un vrai solitaire, je passe les âges en revue : je n’y jalouse que le diable… La raison le bannit ; le cœur l’implore. Esprit de mensonge, Prince des ténèbres, Le Maudit, l’Ennemi, – combien j’aime à me remémorer les noms par lesquels ses médiocres victimes baptisèrent sa solitude ! et combien je le regrette depuis que l’intellect le relègue de jour en jour ! Il est plus seul que jamais ; et tout en moi me le rend présent, et m’assure son existence. Je crois en Lui de toute mon incapacité de croire ; il me faut aussi une compagnie, celle d’un seul, du Seul. Je n’ai personne nulle part, je me dois de créer un être au-dessus de moi ; mon pouvoir d’admirer demeure autant sans emploi. Tous vivent dans leur modèle ; il m’en faut un, méprisant, méchant, lucide ; je le construis de toute ma ferveur ; je punis ma solitude de n’être pas totale, j’en construis une autre au-dessus d’elle… c’est ma façon d’être humble, ou de me rechercher une paternité… On remplace Dieu comme on peut ; car tout dieu est bon, pourvu qu’il nous imite, qu’il perpétue dans l’éternité notre désir de solitude et qu’il nous dédommage ainsi de nos liens avec les autres et avec nous-mêmes.

[second état]195

Ayant usé mon humanité, il ne m’est plus profitable d’être un homme. Je n’aperçois partout que des bestiaux à idéal qui s’agglutinent, bêlant, hennissant… Ceux mêmes qui ne vécurent point en société, on les y oblige rétrospectivement, sinon à quelle fin a-t-on constitué la « communauté » des saints ?… À la poursuite d’un véritable solitaire, je passe les âges en revue, et n’y trouve à jalouser que le Diable… La raison le bannit ; le cœur l’implore. Esprit de mensonge, Prince des ténèbres, le Maudit, l’Ennemi, – combien il m’est doux de me remémorer les noms qui flétrirent sa solitude ! et combien je l’aime depuis que jour après jour on le relègue ! Tout en moi le restitue à l’existence : je crois en Lui de toute mon incapacité de croire. Je rêve aussi d’une compagnie : il me faut la sienne, celle d’un seul, du Seul. N’ayant personne, nulle part, je me dois de créer quelqu’un au-dessus de moi ; mon pouvoir d’admirer – de peur de demeurer sans emploi – m’y oblige. J’aurai – comme tout le monde – un modèle : en le construisant je punis ma solitude de n’être point totale, j’en forge une autre qui la dépasse : c’est ma façon d’être humble… On remplace Dieu comme on peut ; car tout dieu est bon, pourvu qu’il nous imite, qu’il perpétue dans l’éternité notre désir d’une solitude capitale en nous dédommageant ainsi de nos liens avec les autres et avec nous-mêmes…

Le196 vent, folie de l’air ! la musique, folie du silence ! c’est commettre un péché que [de] sortir de soi. Ce monde par le temps fut traître au néant, comme nous le sommes au monde par le désir…197

*

L’IMPOSSIBLE DÉMISSION198

Des rêves biscornus peuplent les épiceries et les églises : je n’ai rencontré jusqu’à présent un seul homme qui ne vécût dans le délire. Le moindre désir fait de n’importe qui un aliéné : il suffit de se conformer à l’instinct de conservation pour qu’on mérite l’asile, et d’être vivant pour déraisonner à jamais. La vie, – accès de démence secouant la matière ! Je respire : c’en est assez pour qu’on m’enferme : incapable d’atteindre à la lumière de la mort, je me vautre dans la nuit des jours. Je ne veux plus être homme, et le suis par cette négation ; j’aspire – blessé de n’être point cadavre – à la séduction des tombes, mais les vers chôment sur mes instincts. Me haïssant entre la vie et la mort, je rêve – dans cette haine – d’une autre vie, d’une autre mort. J’ai voulu être un sage comme il n’en fut jamais, et ne suis qu’un fou parmi les fous.

L’IMPOSSIBLE DÉMISSION199 [second état]

Des songes insensés traversent les épiceries et les églises : je n’y ai rencontré personne qui ne vécût dans le délire. Le moindre désir fait de n’importe qui un aliéné : il suffit de se conformer à l’instinct de conservation pour mériter l’asile, et d’être vivant pour déraisonner. La vie, – accès de démence secouant la matière ! Je respire : c’en est assez pour qu’on m’enferme ; incapable d’atteindre à la lumière de la mort, je me vautre dans la nuit des jours. Je ne veux plus être homme, et le suis par cette négation ; blessé de n’être point cadavre, j’aspire à la séduction des tombes ; cependant les vers chôment sur mes instincts. Je me hais entre la vie et la mort, et dans cette haine je rêve d’une autre vie, d’une autre mort ; j’ai voulu être un sage comme il n’en fut jamais, et ne suis qu’un fou parmi les fous.

L’IMPOSSIBLE DÉMISSION200 [troisième état]

Des songes insensés peuplent les épiceries et les églises : je n’y ai rencontré personne qui ne vécût dans le délire. Comme le moindre désir fait de n’importe qui un aliéné, il suffit de se conformer à l’instinct de conservation pour mériter l’asile. Je respire : c’en est assez pour qu’on m’enferme. La vie – accès de démence secouant la matière. Incapable d’atteindre aux clartés de la mort, j’étouffe dans la fumée des jours, et ne suis encore que par la volonté de n’être plus. L’intervalle qui me sépare de mon cadavre m’est une blessure ; cependant en vain j’aspire aux séductions de la tombe : tout en moi m’assure que les vers – déçus d’une proie qui s’obstine à palpiter – chômeraient sur mes instincts. Aussi incompétent dans la vie que dans la mort, je me hais entre les deux, et dans cette haine je rêve d’une autre vie, d’une autre mort. J’ai voulu être un sage comme il n’en fut jamais, et ne suis qu’un fou parmi des fous…

L’IMPOSSIBLE DÉMISSION201 [quatrième état]

Des songes insensés peuplent les épiceries et les églises : je n’y ai rencontré personne qui ne vécût dans le délire. Comme dans le moindre désir gît une source d’insanité, il suffit de se conformer à l’instinct de conservation pour mériter l’asile. La vie – accès de démence secouant la matière… Je respire : c’en est assez pour que l’on m’enferme. Incapable d’atteindre aux clartés de la mort, j’étouffe dans la fumée des jours, et ne suis encore que par la volonté de n’être plus. L’intervalle qui me sépare de mon cadavre m’est une blessure, cependant en vain j’aspire aux séductions de la tombe : ne pouvant me dessaisir de rien, tout en moi m’assure que les vers chômeraient sur mes instincts. Aussi incompétent dans la vie que dans la mort, je me hais, et dans cette haine je rêve d’une autre vie, d’une autre mort. J’ai voulu être un sage comme il n’en fut jamais, et ne suis qu’un fou parmi des fous…

*

AUTOBIOGRAPHIE202 [b]

Avec quelle quantité d’illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une tous les jours203 ! La vie est un miracle que l’amertume détruit. À vingt ans, j’imaginais parvenir sous peu à broyer l’espace d’un coup de poing, à jouer avec les étoiles, à arrêter la durée et à réduire la mort à l’inspiration de mes caprices. Les grands capitaines me paraissaient des grands timides, et les poètes les plus déchaînés, des pauvres balbutieurs : je ne connaissais pas encore la résistance que vous opposent les choses, les hommes, et les mots, comme je ne savais pas encore que nous sommes tous des dieux par le cœur, et quelques-uns seulement par l’esprit. Je croyais sentir plus que l’univers ne le permettait ; mais ce n’était là qu’un infini à la portée des nerfs, métaphysique surgie des malaises, orgueil de la fièvre, cosmogonie d’une puberté inapte à se conclure.

LA VOGUE DE LA MORT204

Quand on parcourt les grands philosophes, on dirait qu’ils se sont fait un point d’honneur de ne pas regarder la mort en face. Platon lui-même l’a éludée, car en nous suggérant une pédagogie du mourir il nous a ouvert toutes les portes à l’immortalité, – supercherie transcendante devant l’irréparable déguisement inefficient du désastre imminent et indéfinissable de chaque créature comme telle. Ce n’est pas dans les grands systèmes antiques qu’on peut trouver des lumières ou des ombres sur ce problème, à la fois quotidien et éternel. Il faut attendre pour cela les penseurs crépusculaires, contemporains de la fatigue et du déclin historiques qui dans un monde de problèmes élargi, cherchaient un remède à leur situation concrète plutôt qu’un débat logique ou un exercice des fonctions pures de l’esprit. Celui-ci, avant d’être contaminé par les besoins de l’âme, ne voulait se connaître que lui-même, ses modalités et ses formes. Quand il eut permis l’intrusion des aspects réfractaires à sa nature, il fit preuve d’épuisement. La grande philosophie disparut ; elle rejeta l’idolâtrie de la connaissance. Le « cœur » n’a rien à chercher dans les constructions théoriques ; quand il réclame ses droits, quand la pensée se met à son service, c’est que cette pensée est lasse d’elle-même. La décadence commence. Le phénomène s’est répété dans la philosophie moderne.

Les205 problèmes qui nous paraissent aujourd’hui d’une importance capitale et comme d’une nécessité immédiate ne se trouvent ni dans Leibniz, ni dans Kant, ni dans Hegel. Nous pensons l’homme, l’attitude, la vie ou la mort ; eux pensent le sujet connaissant, les démarches de l’esprit, l’univers rationnel. Schopenhauer et surtout Nietzsche ont déplacé le centre d’intérêt des spéculations pures vers les zones irrationnelles. Les constructions grandioses d’ancien style ne sont plus possibles, s’il en existent, elles n’ont pas d’échos, n’intéressent nullement les cercles extraphilosophiques, ne concernent que les techniciens de la philosophie. Celle-ci est devenue pratique ; répond à un appel. Les littérateurs et tous les gens qui ne se font pas de la rigueur une idole la cultivent. Les problèmes périphériques – ou ce qu’elle considérait ainsi – ont triomphé : la « vie » et la « mort » ont submergé les architectures classiques, se sont insinuées dans l’intimité de la pensée ; les anciennes catégories ne pouvant pas les appréhender, s’estompent et suivent le chemin de l’effacement historique. Comment imaginer dans le système de Kant la présence d’une vie personnelle de la mort, sans l’impression d’incompatibilité ridicule et pitoyable ? Tout rationalisme est obligé de renoncer aux questions « éternelles ». Et qui sait si la raison même, par pudeur, par sécheresse ou par incapacité aura le courage ou la complaisance de les envisager ! En tout cas la philosophie capitule au moment où elle s’ouvre à l’homme. C’est ce qui s’est passé depuis un demi-siècle.

La mort est devenue une des obsessions de la philosophie contemporaine, parce que la vie l’a précédée dans l’ordre206 des problèmes. Une philosophie de la mort devrait être l’aboutissement naturel d’une philosophie de la vie. Car la vie a été tuée par le vitalisme, par la doctrine qui la convertissait en absolu. La frénésie de Nietzsche et celle un peu plus discrète de Bergson nous en ont fait entrevoir le fond ; ils l’ont usée à force de l’exalter. La volonté de puissance et l’élan vital étaient trop positifs pour refléter l’équivoque essentielle de la réalité vitale. Bergson (le philosophe le moins tragique des temps modernes) échoue dans l’optimisme et la superficialité métaphysique : il n’a pas vu, – remarque son disciple et son critique, Simmel, – le paradoxe de la vie qui pour se maintenir doit se détruire. Nietzsche, n’ayant pas un système nettement équilibré, s’oublie plus souvent – la poésie l’y aidant – et tourne ses regards vers l’autre côté ; il ne croit pas toujours avoir découvert la vie ; il y a des failles dans son enthousiasme (autrement qui le lirait encore ?).

La vie transformée en seul principe explicatif n’explique presque rien. Notre hérédité monothéiste et notre préjugé moniste nous poussent à inventer toujours des motifs originaires qui réduisent tout à un ensemble coordonné et transparent. Même le point de vue tend à se substituer à une divinité. Le penchant de l’esprit vers la réductibilité totale lui fait sacrifier les détails du réel, qui à leur tour se vengent ; ils percent à la surface et chacun – dans la succession de l’inspiration métaphysique – est promu au rang de seul élément explicatif. La « vie » en fut un et aussi peu satisfaisant que ceux qui l’ont devancé ou ceux qui l’ont suivi.

L’histoire207 de la philosophie n’est autre chose que l’usure des absolus. Chacun s’épuise à cause de sa propre limitation, et de l’ennui qu’il inspire nécessairement un jour. Je pense l’infini de Dieu – et, par ce penser, Dieu fait un pas vers le fini ; j’analyse l’esprit universel – et Hegel est victime de ses propres simplifications ; l’élan vital lui-même retombe à force d’être ressenti : on découvre finalement que ses absences occupent plus d’espace dans le monde que son jaillissement. C’est que tout principe approfondi méticuleusement ou seulement vécu se subtilise en fantôme ou en nullité. C’est la farce tragique de la philosophie. Ainsi, normalement la mort devrait être le centre de toute spéculation de tous les temps, l’unique obsession de l’animal vertical, car elle est toujours là, substance de toutes les craintes, aliment de toutes les angoisses, ton implicite des événements et de la banalité, seul point qui unisse indissolublement dans l’être l’immédiat et l’éternité. Elle a attendu notre temps pour pouvoir entrer en théorie ; elle y est entrée par Heidegger – et elle va devenir aussi anachronique que lui. Pourtant c’est elle qui fut l’unique raison de vie de la poésie. Ou presque. Sa substance, réfractaire aux concepts, glisse facilement dans le vers ; elle appartient aux choses qui doivent être chantées ; elle est mal à l’aise dans la philosophie. Plus encore que la vie, elle s’accommode des définitions les plus contradictoires. Ensuite, sa réalité métaphysique n’est révélable que par des états d’âme, par la psychologie. Donc, aucune garantie de validité abstraite. Ce que nous dévoile208 notre âme est toujours mal assimilé par notre esprit. Celui-ci a été forcé d’accepter la mort, qui ne le rend pas très éloquent : les pages de Heidegger sur elle n’égaleront jamais en intensité celles de Tolstoï ou de Rilke. C’est que la philosophie est un mode d’expression inapte à rendre ce qu’il y a de plus intime et de plus nécessaire en nous. Elle a une réputation de profondeur, mais elle n’est pas profonde, ni réellement géniale. Il y a un moment où tout philosophe cite un poète ou le devient lui-même : cette faillite des concepts coïncide avec le vrai moment philosophique, et constitue l’excuse de la philosophie. Pour la religion, pourrait-on en trouver une ? Ce qui aggrave son cas, c’est qu’en se nourrissant de la mort, elle l’escamote en même temps par tout un système de subterfuges. N’importe quel Dieu tue tous les problèmes. La mort n’est une réalité inconditionnée que pour ceux qui n’ont ni les ressources du suicide ni celles de l’immortalité. À la philosophie existentielle revient le mérite d’avoir accepté l’impasse. Elle aurait pu aisément glisser vers des erreurs consolatrices. Or, la vraie méditation sur la mort ne souffre pas l’atténuation par le salut ou la délivrance. Le ciel est né un jour d’une angoisse tiède. Et la révélation de la vie, qui sait si elle n’est pas née d’un suicide manqué ! Les questions métaphysiques ont trop souvent leur racine dans des accidents psychologiques209.

LA VOGUE DE LA MORT
DANS LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE210 [second état]

Après avoir parcouru les grands philosophes, on dirait qu’ils se sont fait un point d’honneur de ne pas regarder la mort en face. Platon lui-même l’a éludée, car en nous suggérant une pédagogie du mourir, il nous a ouvert toutes les portes de l’immortalité, supercherie transcendante devant l’irréparable déguisement inefficient du désastre imminent et indéfinissable de chaque créature comme relie. Ce n’est pas dans les grands systèmes antiques qu’on peut trouver des lumières ou des ombres sur ce problème à la fois quotidien et éternel. Il faut attendre pour cela les penseurs crépusculaires211 contemporains de la fatigue et du déclin historiques qui, dans un monde de problèmes élargi, cherchaient un remède à leur situation concrète plutôt qu’un débat logique ou un exercice des fonctions pures de l’esprit. Celui-ci, avant d’être contaminé par les besoins de l’âme, ne voulait connaître que lui-même, ses modalités et ses formes. Quand il eut permis l’intrusion des aspects réfractaires à sa nature, il fit preuve d’épuisement. La grande philosophie disparut ; elle rejeta l’idolâtrie de la connaissance. Le « cœur » n’a rien à chercher dans les constructions théoriques ; quand il réclame ses droits, quand la pensée se met à son service, c’est que cette pensée est lasse d’elle-même. La décadence commence.

Le phénomène s’est répété dans la philosophie moderne.

Les212 problèmes qui nous paraissent aujourd’hui d’une importance capitale et comme d’une nécessité immédiate ne se trouvent pas dans Leibniz, ni dans Kant, ni dans Hegel. Nous pensons l’homme, l’attitude, la vie ou la mort ; eux pensent le sujet connaissant, les démarches de l’esprit, l’univers rationnel. Schopenhauer et surtout Nietzsche ont déplacé le centre d’intérêt des spéculations pures vers les zones irrationnelles. Ces constructions grandioses d’ancien style ne sont plus possibles ; s’il en existe, elles n’ont pas d’échos, n’intéressent nullement les cercles extraphilosophiques, ne concernent que les techniciens de la philosophie. Celle-ci est devenue pratique ; elle répond à son appel. Les littérateurs et tous les gens qui ne se font pas de la rigueur une idole la cultivent. Les problèmes périphériques, ou ce que l’on considérait ainsi, ont triomphé ; la « vie » et la « mort » ont submergé les architectures classiques, se sont insinuées dans l’intimité de la pensée ; les anciennes catégories ne pouvant pas les appréhender, s’estompent et suivent le chemin de l’effacement historique. Comment imaginer dans le système de Kant la présence d’une vision personnelle de la mort, sans l’impression d’incompatibilité ridicule et pitoyable ? Tout rationalisme est obligé de renoncer aux questions « éternelles ». Et qui sait si la raison même, par pudeur, par sécheresse ou par incapacité aura le courage ou la complaisance de les envisager ! En tous cas la philosophie capitule au moment où elle s’ouvre à l’homme. C’est ce qui s’est passé depuis un demi-siècle.

La213 mort est devenue une des obsessions de la philosophie contemporaine, parce que la vie l’a précédée dans l’ordre des problèmes. Une philosophie de la mort devrait être l’aboutissement naturel d’une philosophie de la vie. Car la vie a été tuée par le vitalisme, par la doctrine qui la convertissait en absolu. La frénésie de Nietzsche et celle un peu plus discrète de Bergson nous en ont fait entrevoir le fond ; ils l’ont usée à force de l’exalter. La volonté de puissance et l’élan vital étaient trop positifs pour refléter l’équivoque essentielle de la réalité vitale. Bergson (le philosophe le moins tragique des temps modernes) échoue dans l’optimisme et la superficialité métaphysique ; il n’a pas vu, – remarque son disciple et son critique Simmel, – le paradoxe de la vie qui pour se maintenir doit se détruire. Nietzsche n’ayant pas un système nettement équilibré, s’oublie plus souvent – la poésie l’y aidant – et tourne ses regards vers l’autre côté –, il ne croit pas toujours avoir découvert la vie ; il y a des failles dans son enthousiasme (autrement qui le lirait encore ?).

La vie transformée en seul principe explicatif n’explique presque rien. Notre hérédité monothéiste et notre préjugé moniste nous poussent à inventer toujours des motifs originaires qui réduisent tout à un ensemble coordonné et transparent. Même le point de vue tend à se substituer à une divinité. Le penchant de l’esprit vers la réductibilité totale lui fait sacrifier les détails du réel, qui, à leur tour214, se vengent ; ils percent à la surface et chacun – dans la succession de l’inspiration métaphysique – est promu au rang de seul élément explicatif. La « vie » en fut un, et aussi peu satisfaisant que ceux qui l’ont devancé ou ceux qui l’ont suivi.

L’histoire de la philosophie n’est autre chose que l’usure des absolus. Chacun s’épuise à cause de sa propre limitation, et de l’ennui qu’il inspire nécessairement un jour. Je pense l’infini de Dieu et, par ce[tte] pens[ée], Dieu fait un pas vers le fini ; j’analyse l’esprit universel – et Hegel est victime de ses propres simplifications ; l’élan vital lui-même retombe à force d’être ressenti : on découvre finalement que ses absences occupent plus d’espace dans le monde que son jaillissement. C’est que tout principe approfondi méticuleusement ou seulement vécu se subtilise en fantôme ou en nullité. C’est la force tragique de la philosophie. Ainsi, normalement la mort devrait être le centre de toute spéculation de tous les temps, l’unique obsession de l’animal vertical, car elle est toujours là, substance de toutes les craintes, aliment de toutes les angoisses, ton implicite des événements et de la banalité, seul point qui unisse indissolublement dans l’être l’immédiat et l’éternité. Elle a attendu notre temps pour pouvoir entrer en théorie ; elle y est entrée par Heidegger et elle va devenir aussi anachronique que lui. Pourtant c’est elle qui fut l’unique raison de vie de la poésie ou presque. Sa substance, réfractaire aux concepts, glisse facilement dans le vers ; elle appartient aux choses qui doivent être215 chantées ; elle est mal à l’aise dans la philosophie. Plus encore que la vie, elle s’accommode des définitions les plus contradictoires. Ensuite, sa réalité métaphysique n’est révélable que pour des états dame, par la psychologie. Donc, aucune garantie de validité abstraite. Ce que nous dévoile notre âme est toujours mal assimilé par notre esprit. Celui-ci a été forcé d’accepter la mort qui ne le rend pas très éloquent. Les pages de Heidegger sur elle n’égaleront jamais en intensité celles de Tolstoï ou de Rilke. C’est que la philosophie est un mode d’expression inapte à rendre ce qu’il y a de plus intime et de plus nécessaire en nous. Elle a une réputation de profondeur, mais elle n’est pas profonde, ni réellement géniale. Il y a un moment où tout philosophe cite un poète ou le devient lui-même. Cette faillite des concepts coïncide avec le vrai moment philosophique, et constitue l’excuse de la philosophie. Pour la religion, pourrait-on en trouver une ? Ce qui aggrave son cas, c’est qu’en se nourrissant de la mort, elle l’escamote en même temps par tout un système de subterfuges. N’importe quel Dieu tue tous les problèmes. La mort n’est une réalité conditionnée que pour ceux qui n’ont ni les ressources du suicide ni celles de l’immortalité. À la philosophie existentielle revient le mérite d’avoir accepté l’impasse. Elle aurait pu aisément glisser vers des erreurs consolatrices. Or, la vraie méditation sur la mort ne souffre pas l’atténuation par le salut ou la délivrance. Le ciel est né un jour d’une angoisse216 tiède. Et la révélation de la vie, qui sait si elle n’est pas née d’un suicide manqué ! Les questions métaphysiques ont trop souvent leur racine dans des accidents psychologiques. Quand ceux-ci coïncident avec les nécessités du moment historique, l’esprit est supérieurement contemporain, il périt dans l’époque parce qu’adopté par elle, qui l’épuisé et le voue implicitement à la liquidation. Kierkegaard n’est pas contemporain de son temps, mais du nôtre. Entre lui et les exigences de son époque il n’y avait aucun contact. Philosophiquement un penseur ne vit que dans le moment qu’il féconde. Kierkegaard a anticipé toute la crise de la philosophie actuelle ; mais il n’a été compris qu’au moment où cette crise est arrivée à son point culminant ; à la nudité complète des choses et des idées qui est le symbole de tout désarroi. Ainsi nous sommes mis devant la vie et la mort nues, prisonniers d’une vision sans mythologie. Nous sommes dans la situation des philosophes anciens du temps de la décadence ; les grands systèmes classiques sont usés ; nous sommes les sceptiques, les stoïciens, les épicuriens, des Romes modernes. Quand les Grecs promenaient leurs doutes à travers l’empire, l’ébranlement de celui-ci et de la philosophie était un fait virtuellement consommé. Une philosophie de la mort qui intéresse le public, répond toujours à une mort historique, mais émane des réalités dernières de l’âme. C’est le fundus animæ qui trouve des conditions extérieures et propices, l’intimité ultime de l’âme qui se reconnaît dans les dehors du temps.

Quand217 on ne peut plus forger de mythes éternels, on se contente de regarder la vie et la mort comme telles, sans les complicités de l’espoir et après avoir extirpé des dimensions du temps et le passé et l’avenir. Le présent devient alors cette possibilité de l’impossibilité de l’existence, par laquelle Heidegger qualifie la mort.

Ainsi l’âme trop mûre s’insinue dans les concepts. Les instruments de l’abstraction, déconcertés devant tant de décomposition à la fois subtile et confuse, s’évertuent à créer une ordonnance, une apparence de système. Nous sommes venus tous avec notre propre mort devant les portes de la philosophie. Elles-mêmes étant pourries et n’ayant plus rien à défendre, s’ouvrent et n’importe quoi devient sujet philosophique. Imaginez la Monadologie de Leibniz ou l’Éthique de Spinoza, où les paragraphes seraient remplacés par des cris. C’est à peu près l’image de la pensée contemporaine et de l’âme qui la supporte. Car si on prend comme point de départ la situation immédiate de l’homme, sa condition en dehors des valeurs et des normes, toute affirmation devient légitimée. Nos vérités tuent la vérité ou l’exigence de la vérité. Nous restons dans le vrai ; mais la philosophie construit celui-ci. Jamais la poésie n’a remporté un tel succès avec d’autres moyens que les siens. Tout son monde est entré en théorie. Les quelques pages de Was ist Metaphysik ? de Heidegger – petite brochure et le chef-d’œuvre de la philosophie contemporaine – ne remplacent certainement aucun vers d’aucun218 poète en proie au néant, mais c’est néanmoins un des essais les plus réussis de voler à la poésie sa matière. Ainsi la philosophie s’enrichit à ses propres dépens ; elle sacrifie son destin impersonnel ; les sentiments s’infiltrent dans les catégories ; le cœur se transpose dans de vagues essences qui se prêtent à la description ; le moi concret avec ses variabilités est converti en seul invariant ; l’âme prend la place des mythes qu’elle a forgés. Et c’est ainsi que chacun de nous consent à la fin de la philosophie219.

MIHAIL EMINESCO220

Il ne peut y avoir d’aboutissement à la vie d’un poète. C’est de tout ce qu’il n’a pas vécu que lui vient sa puissance. Plus le contenu de l’instant est nourri d’inaccessible, plus le poète est à même d’en exprimer la substance. La quantité de résistance que la vie oppose à la soif de vivre détermine la qualité du souffle poétique. L’expression se condense dans la mesure où l’existence nous échappe et le poids du mot est proportionnel au caractère fuyant du vécu.

Eminesco, le plus grand poète roumain, est une des illustrations les plus probantes de l’échec qu’implique toute existence poétique. Sa vie n’est qu’une série de misères accompagnées par le pressentiment de la folie qui devait finalement les couronner. Raconter cette vie ne servirait à rien, du moment qu’elle était nécessaire, et du moment que les accidents heureux n’entachent aucunement sa pureté négative. Pourquoi faire l’histoire d’une fatalité, quand elle aurait été la même dans n’importe quelle situation du temps et de l’espace ? La biographie n’a de sens que si elle met en évidence l’élasticité d’une destinée, la somme de variables qu’elle comporte. Chez Eminesco, c’est la monotone idée de l’irréparable qui laisse prévoir dès les premiers vers ce qui devait suivre et qui rend inutiles les soucis biographiques. Ce sont les médiocres qui ont une vie. Et si on a inventé les biographies des poètes, c’est pour suppléer la vie inutile qu’ils n’ont pas eue.

On a beaucoup écrit en Roumanie sur Eminesco et surtout sur son « pessimisme », sur l’influence dans son œuvre de Schopenhauer et du bouddhisme. Pessimiste, il l’a été en effet et il fait penser dès l’abord à un Leopardi ou à cet étrange Portugais, Quental. Seulement c’est passer à côté de l’essence de sa poésie ou se débarrasser trop facilement des difficultés qu’elle suscite que de la qualifier de « pessimiste » – comme s’il pouvait y avoir une autre sorte de poésie ! A-t-on jamais vu un chant de l’espoir qui n’inspirât pas un léger dégoût ? Le mot de Valéry : « Les optimistes écrivent mal » signifie, au fond, qu’il ne saurait y avoir d’affinité qu’entre le rêve et l’absence. Comment chanter une présence quand le possible lui-même est entaché d’une ombre de vulgarité ? Entre la poésie et l’espoir l’incompatibilité est complète. Car la poésie n’exprime que ce qu’on a perdu ou ce qui n’est pas – pas même ce qui pourrait être. Sa signification dernière : l’impossibilité de toute actualité. C’est pour cela que le cœur du poète n’est rien d’autre que l’espace intérieur et incontrôlable d’une fervente décomposition. Qui oserait se demander comment il a ressenti la vie quand c’est par la mort qu’il a été vivant ?

Eminesco a vécu dans l’invocation du non-être. Et cette invocation se déploie entre une sensation matérielle, qui est le froid de la vie, et une sorte de prière, qui en est l’aboutissement.

La Prière d’un Dace, un des poèmes les plus désespérés de toutes les littératures, est un hymne à l’anéantissement. Il y demande la grâce de l’éternel repos. Et pour s’assurer que rien ne l’attacherait encore à la vie et que rien n’entraverait son désir du néant, il exige de Dieu qu’il maudisse tout homme qui aurait pitié de lui, qu’il bénisse celui qui l’accablerait, qu’il prête force au bras qui voudrait le tuer et que parmi les hommes celui-là soit le premier qui lui ôterait la pierre où reposer sa tête.

Celui qui excitera les chiens pour qu’ils déchirent mon cœur
Accorde-lui, Seigneur, une précieuse couronne
Et à celui qui lapidera ma face
Sois221 bienveillant, Toi Tout-Puissant, et donne-lui la vie éternelle.

Ce n’est qu’ainsi qu’il peut remercier Dieu de lui avoir accordé « la chance de vivre ». Disparaître irrémédiablement dans « l’éternelle extinction » lui paraît le suprême achèvement.

Dans Mortua est il se demande : « Le tout n’est-il pas folie ? » Les hommes sont des « rêves incorporés qui courent après des rêves ».

Eminesco n’a pas trouvé le subterfuge sublime de l’extase. Il s’élève de l’intérieur de la mort au-dessus de la vie. Dans l’extase on est au-delà de l’une comme de l’autre. C’est la solution de Shelley, qui a réussi à transcender l’irréductible de la vie et de la mort tandis qu’il les fond en musique irréelle. Philosophiquement parlant, c’est les escamoter ; poétiquement, c’est les sauver dans une irréalité plus efficace que leur réelle dissemblance.

Dans toute extase il y a quelque chose de divin ; et de frelaté aussi.

Pour échapper à une telle lucidité, un Hölderlin se complaît dans une Grèce idéale de l’âme ; il veut se leurrer. Il sentait qu’il était condamné. Et voulait faire quelque chose pour fuir son destin. Il est grand parce qu’il n’a pas pu y réussir. C’est mentir pour un poète que de ne pas s’effondrer sous son propre idéal. Plus que tous les humains, il est à la recherche de l’illusion, sans pouvoir jamais s’y installer.

On pourrait avoir l’impression qu’Eminesco a essayé de se laisser tromper par l’amour. Pourtant il sait l’illusion de toutes ses langueurs. Il ne s’adonne à la passion que pour les souffrances qu’elle inspire, pour son échec. D’ailleurs n’a-t-on pas remarqué que l’amour est substance de poésie uniquement parce qu’il exclut le bonheur ? Pour les cœurs dissociés du monde, il ne peut être éprouvé que sous la forme de la félicité ou du malheur. Qu’Eminesco ait aimé une femme que tout le monde a eue, sauf lui, cela peut tenir à beaucoup de choses. Le fait important, c’est qu’il n’a pu succomber à la dégradation du bonheur. Son âme n’était pas suffisamment mystique pour déserter dans la félicité (Shelley), mais suffisamment forte pour recourir au malheur qui lui aussi est une désertion. Ainsi, pour le poète, tout est possible sauf sa vie.

Comœdia, 16 janvier 1943.

LES SECRETS DE L’ÂME ROUMAINE
LE « DOR » OU LA NOSTALGIE

On pourrait appréhender l’essence des peuples – plus encore que celle des individus – par leur façon de participer au vague. Les évidences où ils vivent dévoilent uniquement leur être transitoire qui les rend accessibles et effacés. Les psychologues, spécialisés dans la perception des périphéries de l’âme, ce par quoi elle fait partie du monde, ont dégradé les irréductibles intérieurs et les ont ramenés à quelques variétés significatives pour l’apparence seulement.

Ce qu’un peuple peut exprimer n’a qu’une valeur historique. C’est sa réussite dans le devenir. Mais ce qu’il ne peut pas exprimer, son échec dans l’éternel, c’est son âme même, infructueusement assoiffée de sa propre identité. Tout essai de s’épuiser dans l’expression est frappé d’impuissance. Et pour suppléer à cette déficience, les peuples ont inventé certains mots – les mots de leur âme – qui ne sont que des allusions à l’indicible, pâles émanations d’un accord mystérieux.

Combien222 de fois, dans nos pérégrinations en dehors de l’intellect, n’avons-nous pas reposé nos troubles à l’ombre de ces Sehnsucht, yearning, saudade, de ces fruits sonores éclos pour des cœurs trop mûrs !

Exercices négatifs
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