Celui qui s’évertuerait à trouver la formule du mal du lointain deviendrait – philosophiquement – victime d’une architecture mal construite. Pour remonter à l’origine de ces expressions du vague, il faut pratiquer une régression affective vers leur essence. Il faut se noyer dans l’ineffable et en sortir avec les concepts en lambeaux. Une fois perdus l’assurance théorique et l’orgueil de l’intelligible, on peut essayer de tout comprendre. De tout comprendre, pour soi-même. On arrive alors à se réjouir dans l’inexprimable, à passer ses jours en marge du compréhensible et à se vautrer voluptueusement dans la banlieue du sublime. Car pour échapper à la stérilité – il faut vivre dans une musique absurde où souffrent les concepts. Sans le deuil quotidien de la raison, l’âme se dessécherait dans un automne lucide, dans un refus ultime de la fin.

Vivre continuellement dans l’attente, dans ce qui n’est pas encore, c’est accepter le vital déséquilibre que suppose l’idée d’avenir. Toute nostalgie est un dépassement du présent. La vie n’a de contenu que dans la violation du temps. L’obsession de l’ailleurs, c’est l’impossibilité de l’instant. Et cette impossibilité est la nostalgie même.

Le fait que les Français se soient refusés à éprouver et surtout à cultiver l’imperfection de l’indéfini n’est pas sans avoir un accent révélateur. Sous forme collective, ce mal n’existe pas en France. Le cafard n’a pas de qualité métaphysique et l’ennui est singulièrement digéré. C’est que les Français refusent de se complaire dans le « possible ». La langue même élimine toute complicité avec ses dangers. Y a-t-il un autre peuple qui se trouve plus à son aise dans le monde, pour qui le chez soi ait plus de sens et plus de poids ?

Pour désirer fondamentalement autre chose, il faut être désintégré dans l’espace et dans le temps, il faut vivre dans un minimum de parenté avec le lieu et le moment. Ce qui fait que l’histoire de la France offre si peu de discontinuités, c’est le désir d’identité avec soi-même, qui flatte notre inclination à la perfection et déçoit le besoin du nouveau qu’implique une vision tragique. La seule chose contagieuse en France, c’est la lucidité. L’horreur d’être dupe, d’être victime de quoi que ce soit empêche de se mêler au drame. C’est pour cela qu’un Français n’accepte l’aventure qu’en pleine conscience : il veut être dupe ; il se bande les yeux. L’héroïsme inconscient lui semble un manque de goût. Mais la vie n’est féconde que si l’on anticipe – à tout instant – l’impulsion, et non la volonté, d’être cadavre, d’être métaphysiquement dupe.

Si les Français ont chargé de trop de clarté la nostalgie, s’ils lui ont enlevé certains prestiges intimes et dangereux, la Sehnsucht, par contre, épuise ce qu’il y a d’essentiel dans les conflits de l’âme allemande. Chez les Allemands il n’y a pas de solution à la tension entre la Heimat et l’infini. C’est être enraciné et déraciné en même temps, c’est n’avoir pas pu trouver un compromis entre le foyer et le lointain. L’impérialisme, dans son ultime essence, n’est-il pas la traduction politique de la Sehnsucht ? On ne saurait trop insister sur les conséquences historiques de certaines approximations de l’âme. Or, la nostalgie en est une. Approximation, car elle empêche l’âme de se reposer dans l’existence ou dans l’absolu : elle oblige à flotter dans l’indistinct, à perdre ses assises, à vivre à découvert dans le temps.

On223 voit se grouper autour d’un même sens profond toutes les manifestations d’un peuple si on arrive à réaliser le contenu affectif des mots-clefs de sa langue. Le mot roumain dor est une de ces expressions, d’une douce et tyrannique fréquence, qui expriment toutes les indéterminations sentimentales d’une âme. Il signifie nostalgie. Mais aucun équivalent ne peut rendre sa substance particulière. Il pousse sur un fond de souffrance et s’épanouit, aérien, au-dessus de l’accablement d’un peuple, étranger au bonheur. Car il faut penser à son histoire de détresse, à l’amoncellement de malchances, d’échecs et de malheurs pour comprendre la note plaintive que dégage la sonorité condensée et volatile du dor. Toute la poésie populaire en est imbue. Ce n’est pas une fleur raffinée, ni un prétexte pour des sensibilités désabusées, c’est l’aveu poétique de l’âme à la recherche d’elle-même. Infiniment plus répandu chez les paysans que chez les intellectuels, il surgit de l’obscurité du sang, comme une sorte de tristesse de la terre. La « doïna », qui de toute la poésie populaire exprime le mieux l’essence mélancolique du dor, est une lamentation, adoucie par la résignation et l’acceptation du destin.

Tandis que la Sehnsucht était plutôt une aspiration vers le lointain, le dor est le dépassement dans le lointain. On se sent partout trop loin. Il n’est pas sans intérêt le fait que le motif principal de la littérature roumaine, pendant très longtemps, a été le déracinement. Il se peut que cela soit un caractère commun à toutes les œuvres surgies du folklore, de toutes les littératures pour qui le paysan existe. Mais le fait capital qui nous intéresse, c’est que, indépendamment des conditions et des explications historiques, la ferveur vaguement négative du dor se soit infiltrée et stratifiée dans l’âme roumaine, à tel point qu’elle en est la définition même. Être arraché au sol, désorbité dans le temps, coupé de ses racines immédiates, c’est désirer une réintégration dans les sources originelles d’avant la séparation et la déchirure. Le dor, c’est justement se sentir éternellement loin de chez soi. Non pas la postulation contradictoire de l’infini et de la Heimat, mais le retour vers le fini, vers l’immédiat, vers la conquête de ce qu’on avait avant d’être seul, l’appel terrestre et maternel, la désertion du lointain. On dirait que l’âme ne se sent point consubstantielle au monde. Alors elle rêve tout ce qu’elle a perdu. C’est la négation du courage tragique, de l’abandon dans le combat. Ainsi que l’esprit, le cœur s’emploie à forger des utopies. Et de toutes, la plus étrange, c’est celle d’un univers natal, où on se repose de soi-même, un univers-oreiller cosmique de toutes nos fatigues.

Le dor exprime d’une façon saisissante qu’il ne saurait y avoir de rêve sans lâcheté, que toutes les incertitudes du cœur tiennent à la peur de l’acte. Cela explique pourquoi dans toute nostalgie qui s’intériorise trop, qui se nourrit d’elle-même et qui perd le contact avec la vie, il y a une virtualité d’échec. C’est comme si on avait rassemblé toutes ses forces pour élaborer le Vague. Le dor est la vitalité d’un peuple, placée dans l’indéfini ; en lui s’expriment les instincts égarés dans l’âme et oublieux de leur puissance.

Les Roumains ont trop d’âme : ils ne se trouvent qu’au seuil de l’esprit. Pourront-ils convertir les forces du dor sur le plan de l’histoire ? Tout le problème est là.

Jusqu’à présent le dor n’a été que le retard toujours prolongé de tout accomplissement. Ne pouvant trouver une forme de vie qui leur convienne et n’étant pas suffisamment préparés pour regarder en face un destin en suspens, les Roumains ont fait de la nostalgie un succédané affectif du mal métaphysique.

En Occident, on vit le drame de l’intelligence ; dans le sud-est de l’Europe, celui de l’âme. D’un côté comme de l’autre on trébuche. On va trop loin dans une seule dimension. Les uns ont dépensé leur âme ; les autres ne savent quoi en faire. Nous sommes tous également éloignés de nous-mêmes.

Exercices négatifs
cover.xhtml
book_0000.xhtml
book_0001.xhtml
book_0002.xhtml
book_0003.xhtml
book_0004.xhtml
book_0005.xhtml
book_0006.xhtml
book_0007.xhtml
book_0008.xhtml
book_0009.xhtml
book_0010.xhtml
book_0011.xhtml
book_0012.xhtml
book_0013.xhtml
book_0014.xhtml
book_0015.xhtml
book_0016.xhtml
book_0017.xhtml
book_0018.xhtml
book_0019.xhtml
book_0020.xhtml
book_0021.xhtml
book_0022.xhtml
book_0023.xhtml
book_0024.xhtml
book_0025.xhtml
book_0026.xhtml
book_0027.xhtml
book_0028.xhtml
book_0029.xhtml
book_0030.xhtml
book_0031.xhtml
book_0032.xhtml
book_0033.xhtml
book_0034.xhtml
book_0035.xhtml
book_0036.xhtml
book_0037.xhtml
book_0038.xhtml
book_0039.xhtml
book_0040.xhtml
book_0041.xhtml
book_0042.xhtml
book_0043.xhtml
book_0044.xhtml
book_0045.xhtml
book_0046.xhtml
book_0047.xhtml
book_0048.xhtml
book_0049.xhtml
book_0050.xhtml
book_0051.xhtml
book_0052.xhtml
book_0053.xhtml
book_0054.xhtml
book_0055.xhtml
book_0056.xhtml
book_0057.xhtml
book_0058.xhtml
book_0059.xhtml
book_0060.xhtml
book_0061.xhtml
book_0062.xhtml
book_0063.xhtml
book_0064.xhtml
book_0065.xhtml
book_0066.xhtml
book_0067.xhtml
book_0068.xhtml
book_0069.xhtml
book_0070.xhtml
book_0071.xhtml
book_0072.xhtml
book_0073.xhtml
book_0074.xhtml
book_0075.xhtml
book_0076.xhtml
book_0077.xhtml
book_0078.xhtml
book_0079.xhtml
book_0080.xhtml
book_0081.xhtml
book_0082.xhtml
book_0083.xhtml
book_0084.xhtml
book_0085.xhtml
book_0086.xhtml
book_0087.xhtml
book_0088.xhtml
book_0089.xhtml
book_0090.xhtml
book_0091.xhtml
book_0092.xhtml
book_0093.xhtml
book_0094.xhtml
book_0095.xhtml
book_0096.xhtml
book_0097.xhtml
book_0098.xhtml
book_0099.xhtml
book_0100.xhtml
book_0101.xhtml
book_0102.xhtml
book_0103.xhtml
book_0104.xhtml
book_0105.xhtml
book_0106.xhtml
book_0107.xhtml
book_0108.xhtml
book_0109.xhtml
book_0110.xhtml
book_0111.xhtml
book_0112.xhtml
book_0113.xhtml
book_0114.xhtml
book_0115.xhtml
book_0116.xhtml
book_0117.xhtml
book_0118.xhtml
book_0119.xhtml
book_0120.xhtml
book_0121.xhtml
book_0122.xhtml
book_0123.xhtml
book_0124.xhtml
book_0125.xhtml
book_0126.xhtml
book_0127.xhtml
book_0128.xhtml
book_0129.xhtml
book_0130.xhtml
book_0131.xhtml
book_0132.xhtml
book_0133.xhtml
book_0134.xhtml
book_0135.xhtml
book_0136.xhtml
book_0137.xhtml
book_0138.xhtml
book_0139.xhtml
book_0140.xhtml
book_0141.xhtml
book_0142.xhtml
book_0143.xhtml
book_0144.xhtml
book_0145.xhtml
book_0146.xhtml
book_0147.xhtml
book_0148.xhtml
book_0149.xhtml
book_0150.xhtml
book_0151.xhtml
book_0152.xhtml
book_0153.xhtml
book_0154.xhtml
book_0155.xhtml
book_0156.xhtml
book_0157.xhtml
book_0158.xhtml
book_0159.xhtml
book_0160.xhtml
book_0161.xhtml
book_0162.xhtml
book_0163.xhtml
book_0164.xhtml
book_0165.xhtml
book_0166.xhtml
book_0167.xhtml
book_0168.xhtml
book_0169.xhtml
book_0170.xhtml
book_0171.xhtml
book_0172.xhtml
book_0173.xhtml
book_0174.xhtml
book_0175.xhtml
book_0176.xhtml
book_0177.xhtml
book_0178.xhtml
book_0179.xhtml
book_0180.xhtml
book_0181.xhtml
book_0182.xhtml
book_0183.xhtml
book_0184.xhtml
book_0185.xhtml
book_0186.xhtml
book_0187.xhtml
book_0188.xhtml
book_0189.xhtml
book_0190.xhtml
book_0191.xhtml
book_0192.xhtml
book_0193.xhtml
book_0194.xhtml
book_0195.xhtml
book_0196.xhtml
book_0197.xhtml
book_0198.xhtml
book_0199.xhtml
book_0200.xhtml
book_0201.xhtml
book_0202.xhtml
book_0203.xhtml
book_0204.xhtml
book_0205.xhtml
book_0206.xhtml
book_0207.xhtml
book_0208.xhtml
book_0209.xhtml
book_0210.xhtml
book_0211.xhtml
book_0212.xhtml
book_0213.xhtml
book_0214.xhtml
book_0215.xhtml
book_0216.xhtml
book_0217.xhtml
book_0218.xhtml
book_0219.xhtml
book_0220.xhtml
book_0221.xhtml
book_0222.xhtml
book_0223.xhtml
book_0224.xhtml
book_0225.xhtml
book_0226.xhtml
book_0227.xhtml
book_0228.xhtml
book_0229.xhtml
book_0230.xhtml
book_0231.xhtml
book_0232.xhtml
book_0233.xhtml
book_0234.xhtml
book_0235.xhtml
book_0236.xhtml
book_0237.xhtml
book_0238.xhtml
book_0239.xhtml
book_0240.xhtml
book_0241.xhtml
book_0242.xhtml
book_0243.xhtml
book_0244.xhtml
book_0245.xhtml
book_0246.xhtml
book_0247.xhtml
book_0248.xhtml
book_0249.xhtml
book_0250.xhtml
book_0251.xhtml
book_0252.xhtml
book_0253.xhtml
book_0254.xhtml
book_0255.xhtml
book_0256.xhtml
book_0257.xhtml
book_0258.xhtml
book_0259.xhtml
book_0260.xhtml
book_0261.xhtml
book_0262.xhtml
book_0263.xhtml
book_0264.xhtml
book_0265.xhtml
book_0266.xhtml
book_0267.xhtml
book_0268.xhtml
book_0269.xhtml
book_0270.xhtml
book_0271.xhtml
book_0272.xhtml
book_0273.xhtml
book_0274.xhtml
book_0275.xhtml
book_0276.xhtml
book_0277.xhtml
book_0278.xhtml
book_0279.xhtml
book_0280.xhtml
book_0281.xhtml
book_0282.xhtml
book_0283.xhtml
book_0284.xhtml
book_0285.xhtml
book_0286.xhtml
book_0287.xhtml
book_0288.xhtml
book_0289.xhtml
book_0290.xhtml
book_0291.xhtml
book_0292.xhtml
book_0293.xhtml
book_0294.xhtml
book_0295.xhtml
book_0296.xhtml
book_0297.xhtml
book_0298.xhtml
book_0299.xhtml
book_0300.xhtml
book_0301.xhtml
book_0302.xhtml
book_0303.xhtml
book_0304.xhtml
book_0305.xhtml
book_0306.xhtml
book_0307.xhtml
book_0308.xhtml
book_0309.xhtml
book_0310.xhtml
book_0311.xhtml
book_0312.xhtml
book_0313.xhtml
book_0314.xhtml
book_0315.xhtml
book_0316.xhtml
book_0317.xhtml
book_0318.xhtml
book_0319.xhtml
book_0320.xhtml
book_0321.xhtml
book_0322.xhtml
book_0323.xhtml
book_0324.xhtml
book_0325.xhtml
book_0326.xhtml
book_0327.xhtml
book_0328.xhtml
book_0329.xhtml
book_0330.xhtml
book_0331.xhtml
book_0332.xhtml
book_0333.xhtml
book_0334.xhtml
book_0335.xhtml
book_0336.xhtml
book_0337.xhtml
book_0338.xhtml
book_0339.xhtml
book_0340.xhtml
book_0341.xhtml
book_0342.xhtml
book_0343.xhtml
book_0344.xhtml
book_0345.xhtml
book_0346.xhtml
book_0347.xhtml
book_0348.xhtml
book_0349.xhtml
book_0350.xhtml
book_0351.xhtml
book_0352.xhtml
book_0353.xhtml
book_0354.xhtml
book_0355.xhtml
book_0356.xhtml
book_0357.xhtml
book_0358.xhtml
book_0359.xhtml
book_0360.xhtml