CHAPITRE 1
Au commencement était le Verbe

Le silence des fossiles

— Cécile Lestienne : Nous sommes le fruit d’une longue histoire. Dans le grand arbre de l’évolution, notre branche, celle de l’homme, s’est séparée de celle des autres grands singes il y a 5 ou 7 millions d’années, quelque part en Afrique. Depuis cette époque reculée, notre lignée a acquis la bipédie, une main particulièrement adroite, un gros cerveau tout plissé et… le langage. Je suppose que les fossiles livrent des indices forts sur l’acquisition de ces premiers atouts. Mais que pouvons-nous bien savoir de l’apparition du langage ? Les paroles ne se fossilisent pas…

— Pascal Picq : Évidemment non. C’est peut-être pour cela que la question suscite autant de discussions chez les experts et fait couler des flots de salive et d’encre. En toute rigueur, l’écriture serait bien la seule preuve absolue que nos ancêtres possédaient un langage. Mais je plaisante : personne n’imagine sérieusement que nos grands-parents aient attendu d’inventer l’écriture, il y a 8 000 ou 10 000 ans, pour se mettre à parler. Si les paroles ne se fossilisent pas, nous avons tout de même des indices… Le problème est bien sûr leur interprétation. Si la question des origines du langage est si cruciale, c’est parce qu’elle est consubstantielle à la définition même de l’homme : le langage est le propre de l’homme. On retrouve cette idée dans beaucoup de textes sacrés, dont le célèbre « Au commencement était le Verbe… ». Dans notre culture occidentale, celle du Livre, l’homme est à l’image de Dieu parce qu’il a la capacité de dire, de nommer, donc de faire exister les choses. Tel est l’enjeu : par le langage, par l’acte de dire, l’homme peut créer. C’est formidable ! Un seul exemple : dans ma discipline, la paléoanthropologie, découvrir le fossile d’une nouvelle espèce et lui donner un nom ouvre la porte de la postérité.

— L’homme est donc un animal de parole, et c’est ce qui fait sa singularité dans le monde du vivant ?

— L’homme se targue d’être le seul à posséder un langage. La logique veut alors que celui qui parle soit un homme. Cette position n’est pas nouvelle : dans Le Rêve de d’Alembert de Diderot, le cardinal de Polignac dit à l’orang-outan du Jardin du roi : « Parle et je te baptise. » Depuis que nous avons accepté, difficilement, de descendre d’un singe, nous n’avons de cesse de distinguer ce qui affranchit l’homme de la condition animale. Le langage est la dernière frontière de l’humain.

— N’est-il pas présomptueux de penser que nous sommes les seuls à posséder un langage ? Les langages animaux n’existent-ils pas ?

— Parler de langage chez les animaux est probablement un… abus de langage ! Car le langage humain est bien un mode de communication tout à fait singulier. Les animaux communiquent entre eux par des gestes (le chimpanzé tend la main pour quémander de la nourriture), par des postures (le paon fait le beau pour séduire sa belle), par des odeurs (les félins urinent pour marquer leur territoire, les papillons attirent leur partenaire avec des phéromones), et par une formidable collection de signaux sonores : cris, sifflements, caquètements, grognements, miaulements, sifflements, hululements et autres meuglements. Tous ces signaux permettent une interaction entre deux ou plusieurs congénères. Mais ce ne sont pas, au sens strict, des langages.

La danse des abeilles

— Pourquoi ne peut-on parler de langage pour ces animaux ?

— Pour aller vite, je dirais que la différence entre la communication non verbale et notre langage, c’est la créativité. Bien sûr, on peut s’émerveiller à juste titre devant la beauté du chant des oiseaux, devant la complexité de la danse des abeilles ou des parades nuptiales de l’épinoche, du paon ou des mammifères séducteurs. Mais en fait le répertoire est assez limité. Les animaux communiquent pour appeler (une mère ses petits, un mâle sa femelle ou inversement), pour se défendre, attaquer, se soumettre, alerter, faire leur cour ou saluer… Mais il s’agit le plus souvent de comportements assez stéréotypés : la danse de l’abeille permet à l’insecte de prévenir ses sœurs qu’il y a des fleurs à butiner vers l’est… Elle leur fournit des informations sur la localisation de la nourriture, et c’est tout. Elle ne leur signale pas le joli nuage en forme d’éléphant.

— D’accord pour l’abeille. Mais qu’en est-il d’espèces aux modes de communication beaucoup plus complexes, comme les dauphins, les baleines, les éléphants ?

— Et les singes ! Nous avons encore beaucoup à apprendre des singes, et nous en reparlerons. Ces animaux ont-ils un langage ? Je me ferais volontiers l’avocat du diable, et je dirais qu’on n’en sait rien. L’honnêteté scientifique nous oblige à l’admettre : on n’est pas certains que ces espèces n’aient pas accès à la représentation symbolique, c’est-à-dire à ce qui fait la puissance de notre langage sur d’autres modes de communication, avec sa capacité à produire une infinité d’énoncés. Autrement dit, nous ne sommes pas absolument sûrs que certains animaux n’aient pas accès à une forme de représentation du monde, mais nous n’avons, aujourd’hui, aucun indice pour l’affirmer. En revanche nous savons que notre langage n’est pas un simple répertoire de signaux, si complet soit-il, c’est-à-dire que les mots n’expriment pas seulement une émotion (« j’ai peur », « je t’aime ») ou une sollicitation (« donne », « va-t’en »). Ce sont des signes arbitraires qui nous permettent de nous référer à des objets ou à des événements éloignés dans le temps et dans l’espace. Un exemple : nous pouvons certes très bien exprimer les choses par gestes et par mimiques ; je peux, du doigt, désigner le stylo rouge sur la table et vous faire signe de me le passer ou, au contraire, vous faire comprendre que je vous l’offre. Mais, sans langage, j’aurai beaucoup plus de mal à vous parler du stylo bleu à marbrures vertes que ma grand-mère, qui l’avait reçu d’une princesse russe exilée, m’a offert pour mon seizième anniversaire en me faisant promettre de le transmettre à l’aîné de mes enfants, lorsque le temps serait venu… Vous voyez, au-delà des objets, des situations, des faits décalés par rapport au contexte concret dans lequel nous sommes, le langage permet également d’exprimer des obligations, des devoirs, des engagements… Ou de faire œuvre de pure imagination.

Appeler un chat un « chat »

 Pourtant, les sourds-muets peuvent également raconter ce genre d’histoire avec des gestes.

— Tout à fait, mais les langues des signes sont de vraies langues qui respectent les caractéristiques linguistiques du langage parlé, c’est-à-dire la double articulation et l’« arbitrarité » du signe. La double articulation est le fait qu’avec un nombre limité de sons, les phonèmes, on crée une infinité de mots ou de parties de mots, les monèmes : rat n’a pas le même sens que chat, les sons « r » et « ch » les distinguent. Au deuxième niveau, les monèmes s’emboîtent à leur tour pour combiner les sens. L’exemple type est celui des conjugaisons en français : mange, mangeait ; mangera… ou mange, mangeons, mangez… Les terminaisons changent le temps et la personne. Je ne suis pas un spécialiste de la langue des signes, mais je sais qu’on y « double-articule » également : on modifie le temps des verbes en éloignant ou rapprochant les mains de soi, par exemple. Quant à l’« arbitrarité » du signe, il s’agit du constat que la relation entre le mot (ou le signe) et ce qu’il désigne est pure convention : votre chat qui mange ou mangera le rat, vous l’appelez chat parce que vous êtes française. Vous l’appelleriez maçok si vous étiez albanaise, pi’ifare si vous étiez tahitienne, ikati si vous étiez zouloue… Évidemment, si vous appeliez votre matou miaou, cela pourrait paraître moins artificiel. Mais même ce type d’onomatopées est relativement arbitraire : votre chat dit « miaou », mais tout chat anglais qui se respecte dit « meow » devant un coq qui chante « cock-a-doodle-doo », et non « cocorico » comme son cousin français ni « quiquiriqui » comme son cousin espagnol.

— Représentation, double articulation, arbitrarité du signe… sont donc des caractéristiques du langage humain. On ne trouve pas l’équivalent chez les animaux ?

— Encore une fois, il reste beaucoup à étudier et beaucoup à comprendre avant de pouvoir vous répondre de manière catégorique. Il faut dire que la plupart de ces recherches sont longues, coûteuses et extrêmement difficiles à mener. On a ainsi beaucoup glosé sur le langage des baleines. On sait qu’elles communiquent entre elles, mais dans leur milieu aquatique naturel il est quasi impossible de percevoir les effets de ces chants sur l’ensemble des individus du groupe, même si les chercheurs ont pu relever quelques éléments pertinents. De plus, leurs codes sociaux sont délicats à interpréter, car ces espèces sont éloignées de nous. Même si l’on pouvait élever des baleines dans un aquarium immense et vivre pendant des mois au milieu d’elles pour les « écouter parler », je ne suis pas sûr qu’on les comprendrait mieux : dans un tel contexte, contrôlé par les hommes, on passerait probablement à côté de la communication naturelle et de ce qui la motive dans la nature. En fait, on n’a jamais décelé l’ensemble des caractéristiques du langage humain chez une même espèce animale. Mais on peut trouver l’équivalent de certaines d’entre elles chez diverses espèces. Des linguistes font par exemple remarquer que le chant des oiseaux est constitué à partir d’unités sonores de base, les notes, qui s’agencent en variations mélodiques différentes : une centaine chez certaines espèces. Cela s’apparente-t-il à la double articulation ? Difficile à affirmer. On peut noter aussi que, chez les étourneaux par exemple, il y a des dialectes, des façons de chanter, des phrasés différents en fonction des populations. Or ces chants envoient des messages : « c’est mon territoire », « je me lève », « je me couche »… Peut-on parler de dialectes ? Peut-être. On a également observé un début de sémantisation chez les vervets.

« Attention, aigle ! »

— Des singes doués de sémantique ? Que voulez-vous dire ?

— Je m’explique. Les vocalisations des primates en général ne possèdent pas le caractère symbolique du langage parlé, mais à la fin des années 1970 des chercheurs en éthologie, Robert Seyfarth et Dorothy Cheney, ont montré que des vervets, ou singes verts, dans une réserve du Kenya avaient trois cris d’alarme différents qui correspondaient aux trois principaux prédateurs susceptibles de les attaquer : le léopard, l’aigle martial et le python. En fait, quand un singe « criait » « attention, léopard ! », les autres membres du groupe, même ceux qui ne voyaient pas le fauve, se perchaient le plus haut possible pour se mettre à l’abri, alors qu’au cri « attention, aigle ! » ils couraient se mettre à couvert, et qu’au cri « alarme, python ! » ils regardaient à terre autour d’eux avant de se réfugier dans les arbres… Et ces cris sont appris : lorsqu’un petit se trompe, il se fait vertement réprimander par un adulte !

— En dehors de ces cris d’alarme, a-t-on identifié des cris qui aient un sens, par rapport à la nourriture par exemple ?

— Pas chez les vervets, ni chez les chimpanzés, qui ont certes des cris liés à la nourriture, mais ce sont des cris génériques : il n’y a pas de cri pour « banane », ni pour « cacahuète », même si l’intensité des cris et les agitations associées dépendent du goût prononcé pour tel ou tel type de nourriture. Le cas des vervets est à ce jour unique dans les annales des primatologues. Mais l’on n’a jamais vu ces petits singes échanger ces cris pour indiquer « tiens, hier, un léopard est arrivé, on a eu drôlement chaud… ». Ou alors on n’a pas su le déchiffrer.

— Cela n’existe pas dans les annales des primatologues, mais on le trouve dans les annales des ornithologues : je veux parler du cas d’Alex, un perroquet gris du Gabon élevé par l’Américaine Irene Pepperberg. Alex connaît une quarantaine de mots, distingue une carotte d’une banane, un clou d’un marteau et sait les nommer. Il est capable de dire, en bon anglais : « je veux tel objet », et tant qu’il n’a pas reçu le bon il dit « non » et répète sa demande jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. Il connaît sept couleurs, sait compter jusqu’à six et a appris les concepts de pareil et pas pareil. Alex ne fait-il pas preuve de compétences étonnantes, avec sa capacité de catégoriser, de dénombrer ?

— Vous avez raison. On a longtemps cru que les perroquets ne possédaient qu’une extraordinaire capacité d’imitation : « Coco veut gâteau. » Or l’on voit là que ce perroquet a des facultés extraordinaires. Mais d’une part il s’agit d’un animal de laboratoire surentraîné, et d’autre part Alex ne dira jamais : « Hier, j’ai passé l’après-midi à compter des carottes et des bananes avec Irene. Je n’en peux plus. D’abord je n’aime pas les bananes, je préfère les graines de tournesol. Si ça continue, je vais démissionner. » Alex dira encore moins : « Irene, que je connais depuis longtemps, sait pourtant que je pense qu’elle sait que je n’aime pas les bananes. » Autrement dit, ce perroquet ne fera pas de récurrence, une autre spécificité du langage humain qui permet d’enchâsser des mots ou des propositions dans une phrase complexe, d’où un grand degré de précision.

Le monstre prometteur

— Mais n’est-il pas extraordinaire que notre lignée, seule dans le monde animal, ait inventé un mode de communication aussi efficace et aussi singulier ?

— Vous dites cela parce que vous n’êtes pas un éléphant, dirait l’Américain Steven Pinker. Si vous étiez un éléphant, vous seriez fasciné par l’existence de la trompe ! Comment un organe aussi exceptionnel a-t-il pu apparaître au cours de l’évolution ? Des narines de deux mètres de long, trente centimètres de large et comprenant soixante mille muscles ! Une merveille de puissance et de précision : avec sa trompe, le pachyderme peut arracher des arbres et tenir un crayon pour tracer de minuscules caractères, il peut soulever d’énormes fardeaux, extraire une épine. Il peut tenir un verre si délicatement qu’il ne le casse pas mais si fort que seul un autre éléphant peut le lui arracher. Avec sa trompe, il respire, boit, siphonne les puits et sent la nourriture (ou un python) à plus d’un kilomètre à la ronde. Il communique aussi en produisant moult bruits de trompette, bourdonnements, sifflements, grondements et autres barrissements… Maintenant que les mammouths – très proches cousins – ont disparu, l’éléphant est le seul animal à posséder un organe aussi formidable. Son plus proche parent terrestre, l’hyrax, a de faux airs de cochon d’Inde et possède un museau des plus banals. Voilà donc une invention insolite de la nature. Et pourtant elle n’étonne pas les biologistes. Aucun chercheur ne soutient que la trompe est apparue d’un seul coup : qu’un beau jour serait né, d’une mère aux narines ordinaires, un éléphanteau au nez avantageux, fruit d’une mutation spectaculaire. Et que ce petit mâle – car bien sûr ce serait un mâle ! – aurait eu un tel succès reproductif que bientôt toute l’espèce se serait retrouvée affublée d’une trompe.

— C’est la théorie du monstre prometteur ?

— Tout à fait. Mais cette théorie paraît ridicule pour la trompe d’éléphant. À mon sens, elle l’est tout autant pour le langage, malgré ce qu’en disent certains, comme le très célèbre linguiste Noam Chomsky qui soutient que le langage humain dépend d’un module spécifique de notre cerveau, siège d’une grammaire générationnelle universelle apparu dans notre espèce sans être soumis aux lois de la sélection naturelle. En substance, la communication par le langage implique une combinatoire si sophistiquée dans ses articulations qu’il est trop difficile d’imaginer des systèmes intermédiaires.

— On ne peut donc pas envisager une mutation génétique qui se serait rapidement répandue dans la population humaine. Pourtant, il existe bien des gènes du langage…

— Il existe bien des bases génétiques du langage : n’importe quel petit d’homme est capable d’apprendre à parler. Parfoismême s’il est anormal, même s’il a un tout petit cerveau : les microcéphales sont capables d’acquérir la parole. À l’inverse, certains désordres génétiques entraînent des troubles de l’apprentissage du langage ; vous en rediscuterez avec Ghislaine Dehaene. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela montre que notre cerveau possède des capacités innées pour apprendre un langage, et que ces capacités ont des bases génétiques ; mais cela ne prouve pas qu’elles sont forcément spécifiques.

Les gènes du langage

— Je ne comprends pas la subtilité…

— Eh bien, cela signifie qu’il n’y a certainement pas un gène du langage, mais des gènes du langage, et que ces gènes ne forment peut-être pas un ensemble uniquement dédié au langage. On connaît dans la nature beaucoup de comportements complexes qui sont en fait la résultante de gènes disparates. Regardez l’abeille : elle construit dans sa ruche des alvéoles de cire hexagonales. Pourtant, il n’y a pas un gène de l’alvéole hexagonale ; la forme des alvéoles est la résultante de données diverses : la longueur des pattes de l’insecte, les sécrétions, etc. C’est pareil pour le langage : il n’y a certainement pas un seul gène du langage, mais une cohorte de gènes impliqués plus ou moins directement dans l’émission et la compréhension de la parole.

— Effectivement, un seul gène, cela paraîtrait un peu court pour contrôler une fonction aussi complexe.

— C’est pourtant ce qui a été dit à propos du gène FoxP2, qui, dans sa forme mutée, entraîne des dysfonctions du langage ! Mais bien sûr ça ne peut pas être aussi simple. Car le langage nécessite d’une part des capacités cognitives – ce sont notamment les fameuses aires de Broca et de Wernicke, situées en général dans l’hémisphère gauche de notre cerveau – et d’autre part une mécanique anatomique adaptée, c’est-à-dire une langue très mobile, et en retrait, pour articuler toutes nos voyelles complexes et un larynx positionné très bas (d’où la fameuse pomme d’Adam) dans le pharynx pour nous permettre de moduler les sons. Soit dit en passant, nous le payons cher : cette position du larynx fait que nous ne pouvons pas boire et respirer en même temps et que, chaque année de par le monde, des centaines de gens meurent à cause d’une « fausse route ». Vous voyez bien que ces prérequis cognitifs et anatomiques n’ont pas pu se mettre en place d’un seul coup, qu’ils n’ont pas jailli de la mutation magique d’un seul gène mais de changements dans l’expression d’un ensemble complexe de gènes. Dont le fameux FoxP2, d’ailleurs : sa forme mutée affecte aussi bien la partie du cerveau impliquée dans le langage que la morphologie du pharynx. D’un coup, on comprend que ce qui semblait si incroyablement opportuniste, comme l’apparition des aires cérébrales du langage alors que le larynx serait descendu fort opportunément dans le pharynx, n’a rien de si étonnant. Il n’y a rien de surnaturel là-dedans. Tout comme la trompe de l’éléphant n’a pas poussé par miracle.

— Par miracle, non. Mais cela ne nous explique toujours pas pourquoi nos ancêtres se sont mis à parler.

— Oh ! « Pourquoi ? » est une très mauvaise question. Car, en abordant le problème des origines d’un caractère par le biais du « pourquoi », on arrive souvent à une tautologie typiquement néo-darwinienne considérant que tout caractère est une adaptation, sans quoi il ne serait pas retenu par la sélection naturelle. On appelle cela un raisonnement « panglossien », du nom du bon docteur Pangloss inventé par Voltaire dans Candide. Il dit par exemple que si la racine de notre nez est saillante, c’est pour que nous puissions porter des lunettes, et, la preuve, nous en portons. C’est évidemment aussi crédible que de penser que les premiers éléphants dotés d’un appendice un peu long se sont dit : « Tiens ! C’est pratique ce truc : dans quelques générations, cela nous permettra de soulever les troncs d’arbres et de prendre des douches ! »

Les bricolages de l’évolution

— Mais personne ne dit ça ! Vous êtes caricatural.

— Pas tant que ça. Voyez comment on explique l’apparition de la bipédie dans bien des manuels reconnus : « Nos ancêtres ont quitté la forêt pour la savane. Alors ils se sont mis debout pour pouvoir regarder par-dessus les hautes herbes et surveiller l’arrivée des prédateurs ! »

— Là, je vous l’accorde, c’est un raisonnement carrément lamarckien !

— Oui. On sait pourtant, depuis Darwin, que l’environnement ne crée jamais rien. La fonction ne crée pas l’organe. La bipédie n’est pas apparue parce que nos ancêtres avaient besoin de voir l’horizon, l’œil n’est pas apparu parce qu’il fallait voir, ni l’aile parce qu’il fallait voler. Ni – certainement pas – le langage parce qu’il fallait parler. L’environnement sélectionne les individus en fonction de ce qui les avantage ou alors il les élimine. C’est aussi simple que cela. Quand les individus affrontent des changements d’environnement, soit ils possèdent des caractères favorables, soit ils ne les possèdent pas. L’environnement ne fait que sélectionner parmi ce qui existe déjà.

— Oui, mais parfois de nouveaux caractères doivent bien apparaître : sinon nous en serions toujours au stade de l’amibe qui flotte dans l’océan !

— Bien sûr. Les sources de l’innovation proviennent de ce qu’on appelle les « facteurs internes » de l’évolution : la génétique au sens large et ses potentialités, ses jeux des possibles. Qui sont énormes, bien que nous soyons, avec les grands singes, des espèces complexes dont le génome contient peu de gènes : vingt-huit mille seulement ! Mais la principale source d’innovation, de l’émergence de nouveaux caractères, vient d’une formidable plasticité de l’expression, de la régulation et de la combinaison des gènes. Selon une analogie idoine, c’est comme pour le langage : peu de mots et beaucoup d’énoncés possibles… Reprenons : quand les gènes mutent, de nouveaux caractères apparaissent. S’ils sont délétères, ils sont éliminés ; sinon, ils ont de bonnes chances d’être conservés. Pour reprendre une expression que j’ai forgée : dans l’évolution, les facteurs internes – les gènes – proposent, et les facteurs externes – l’environnement – disposent.

— Mais comment passe-t-on d’un museau normal à une trompe ou d’un répertoire de cris à un langage articulé ?

— L’évolution est la reine du bricolage : des caractères neutres, ou remplissant une fonction donnée, peuvent être réutilisés pour tout à fait autre chose. Dans le jargon des biologistes évolutionnistes, on appelle cela une « exaptation » : c’est un caractère – physiologique, anatomique, comportemental ou cognitif – qui n’a pas été sélectionné, mais qui peut se révéler avantageux dans un nouveau contexte environnemental, naturel ou social.

Pourquoi ou comment ?

— Là, il faut nous donner un exemple.

— Les ailes des oiseaux, qui au départ devaient servir à attraper des insectes, à parader, ou encore à évacuer la chaleur chez leurs ancêtres dinosaures. Plus près de nous : la bipédie. Dans un raisonnement néo-darwinien, on dit que certains individus parmi les premiers hominidés se tenaient un peu mieux redressés que les autres et que, sensiblement avantagés dans un environnement plus ouvert, ils se sont reproduits entre eux, ce qui a renforcé ce caractère au fil des générations. Selon les théories modernes de l’évolution, on s’intéresse aux contraintes et à la plasticité du répertoire locomoteur des grands singes. On s’aperçoit que tous les grands singes qui se suspendent sont aptes à se tenir et à marcher debout lorsqu’ils se déplacent au sol. Cela signifie que leur répertoire locomoteur sélectionné pour la suspension sous les branches et le grimpé vertical le long d’un tronc d’arbre admet un autre type de locomotion occasionnel, non sélectionné : la bipédie. Lorsque de telles espèces se sont retrouvées en marge des savanes et des forêts, l’aptitude à la bipédie a pu être avantageuse et, dès lors, a été sélectionnée puis renforcée.

— Le langage serait également une « exaptation » ?

— Je le pense. D’abord parce que aucune des conditions anatomiques et physiologiques identifiées pour rendre le langage possible ne correspond à un véritable bouleversement. Notre larynx n’est pas entièrement dévolu à la production de sons : il sert d’abord à réguler le flux respiratoire ; la langue est indispensable pour articuler, mais aussi pour la mastication et le goût. Dans notre cerveau, les fameuses zones du langage ne sont pas les seules qui entrent en activité lorsque nous tenons une conversation et, surtout, elles sont impliquées dans d’autres processus cognitifs, comme la reconnaissance des mouvements faciaux. Pour son développement, le langage a utilisé des éléments déjà en place ; c’est un bricolage génial qui conduit à un phénomène d’émergence, autrement dit à une propriété ou une fonction qui ne peut se rapporter à la somme des propriétés des parties qui la constituent. Mais ce qui est difficile quand on parle des exaptations, c’est que cela va à l’encontre du « pourquoi ? ». Alors que la vraie question est « comment ? ». J’entends gloser à longueur de colloque sur « pourquoi l’homme s’est mis à parler » : pour faire de la politique, pour transmettre sa culture, pour séduire les femmes, pour raconter des histoires, pour argumenter et convaincre sa tribu qu’il fallait faire ci ou ça… Il est vrai que notre langage nous permet de faire tout cela. Mais la seule question à laquelle on peut tenter de répondre de manière scientifique est : « Comment les capacités cognitives du langage et notre appareil phonatoire sont-ils apparus ? » Je vous le dis tout de suite : nous sommes loin d’avoir la réponse ! Mais, en suivant la bonne méthode, on peut émettre des hypothèses, construire un scénario qui sera révisable, amendable en fonction des nouvelles découvertes.

— Quelle est cette méthode ?

— Il faut d’abord s’écarter de notre nombril, et remettre l’homme dans sa famille, celle des grands singes : c’est ce qu’on appelle « se placer dans un cadre phylogénétique ». Puis on regarde toutes les caractéristiques communes à notre langage et aux modes de communication des grands singes. On peut alors en déduire que notre dernier ancêtre commun, notre DAC, comme disent les évolutionnistes, possédait ces caractères et que cela constituait une préaptitude au langage. C’est en tout cas plausible, voire probable. Ensuite, on élabore un scénario à partir de tout ce que l’on sait des fossiles entre ce DAC et l’Homo sapiens. On cherche les indices qui nous permettent d’imaginer comment le langage humain a pu apparaître et se mettre en place dans notre lignée en regard de ce que l’on peut déceler de leur anatomie crânienne, de leur mode de vie et de leurs activités reconstituées par l’archéologie préhistorique. Là, c’est mon terrain et, curieusement, il a été peu exploré dans cette perspective. Donc, première étape : reconstituer le dernier ancêtre commun à l’homme et aux grands singes. Seconde étape : suivre l’évolution des caractères associés au langage au fil de notre lignée.