CHAPITRE IV

Aidan s'éveilla, surpris par la clarté.

Pourquoi suis-je encore au lit à cette heure-ci ?

Puis il se souvint. Il regarda le sablier près du lit. Quatre heures de sommeil seulement.

Et déjà une demi-journée de passée, fit remarquer Teel, perché sur le lit à baldaquin.

Pas tout à fait, dit Aidan.

Il bâilla, se demandant s'il avait plus faim que sommeil.

Pas de temps pour l'un ou l'autre, dit Teel. La dame t'a fait appeler.

— Tu veux que j'y aille maintenant ?

Le corbeau réfléchit.

Peut-être un peu plus tard, concéda-t-il.

Ce qui donna à Aidan une idée de son apparence...

Il demanda qu'on lui prépare un bain et un repas. Ensuite il irait voir la dame.

Ilsa de Solinde.

Comme tout le monde, Aidan avait entendu les ballades célébrant la beauté d'Ilsa.

Elles ne l'avaient pas préparé à la réalité.

Ebloui, il eut l'impression de redevenir un adolescent découvrant son attirance pour les femmes.

Elle a au moins quarante ans, se morigéna-t-il.

Ilsa sourit.

— Aileen n'avait pas besoin de s'inquiéter.

Tout à sa contemplation, Aidan ne comprit pas de quoi elle parlait.

Impossible que cette femme soit la mère de Blythe et des jumelles !

— Sa progéniture lui fait honneur, continua Ilsa en homanan.

Aidan s'inclina, charmé par le léger accent solindien, semblable à celui de Blythe.

— Cheysuli i’halla shansu, dit-il.

— Resh'ta-ni, répondit-elle. Hart m'a enseigné la haute langue, mais je n'ai jamais pu la prononcer correctement.

Ilsa repoussa une mèche de cheveux de son front. Sa chevelure était d'un blond si clair que les premières mèches blanches ne s'y remarquaient pas.

Ilsa était alitée, comme Hart l'avait expliqué. La naissance de Dulcie ayant été difficile, personne ne voulait risquer la santé de la reine ou la vie de l'enfant qui serait peut-être un héritier pour le trône.

La chambre était lumineuse. Aidan n'aurait pas imaginé Ilsa dans une ambiance sombre.

Elle le regarda d'un œil critique.

— Il t'a tenu éveillé toute la nuit.

— Oui. Mais j'ai pris un peu de repos.

Il ne précisa pas que des années de cauchemars l'avaient habitué à dormir peu.

— Je lui ai répété que tout le monde n'est pas capable de passer des nuits blanches, et que cela n'est pas bon pour lui non plus. (Elle soupira.) J'ai fini par abandonner. Je n'aurais jamais dû espérer le voir changer !

Aidan ne sentit aucune amertume dans ses paroles. Même sans le kivarna, il mesurait la force du lien existant entre Ilsa et Hart.

— Pourtant, il a changé. J'ai entendu parler de sa conduite quand il était jeune... Et je l'ai vu avec sa fille. Il n'est plus le même homme.

Ilsa sourit.

— Il l'est resté à bien des égards. Je n'aurais pas voulu qu'il en aille autrement. Pourquoi essayer de modifier ce qu'on aime ?

Aidan pensa à Niall et à Deirdre. Le lien qu'ils partageaient était aussi fort. Enfant, Aidan l'avait senti de manière nébuleuse. Plus tard, il avait mieux compris. Le désir, l'amour et le respect qui existaient entre Niall et Deirdre rendaient leur relation invulnérable aux influences extérieures.

Il se demanda si quelqu'un partagerait un jour sa vie de cette manière.

Blythe ? Elle est splendide... Mais la présence de Tevis risque de rendre les choses difficiles.

Ilsa désigna un siège.

— Veux-tu rester un peu avec moi ?

— Je vous remercie, ma dame, mais je ne veux pas vous fatiguer.

— Je suis couchée depuis un mois ! T'écouter parler ne devrait pas m'épuiser !

Il regarda le ventre distendu caché par les couvertures. Ilsa avait déjà porté six enfants, dont quatre avaient vécu. Et un septième arrivait, pour tenter de donner un héritier à son époux.

— Et si c'est une fille ? demanda-t-il sans réfléchir.

Embarrassé par sa bévue, il rougit.

— Ne t'inquiète pas, dit Ilsa avec un petit rire, tu n'es pas le premier à me poser la question !

— Cela ne me regarde pas...

— Cela regarde tout le monde. Ce sera mon dernier enfant. Hart en a décidé ainsi. Et moi aussi. La naissance de Dulcie a été difficile. Fille ou garçon, il n'y en aura pas d'autre. J'ai l'âge d'avoir des petits-enfants, plus des enfants !

— Blythe s'en chargera..., dit Aidan.

— Et les autres, plus tard. Je suis désolée, Aidan. Hart m'a expliqué... Si nous avions su plus tôt, nous nous serions adressés à Homana plutôt qu'à la province du nord de Solinde.

Aidan haussa les épaules.

— Hart m'a dit de quoi il retournait.

— Si l'enfant n'est pas un garçon, un de nos petits-fils pourrait hériter.

— Ma dame, je dois partir. Hart m'a demandé de rester jusqu'à la naissance de l'enfant. Ensuite, en route pour Erinn !

— La fille de Keely est plus âgée que mes deux petits monstres. Et mieux élevée, je n'en doute pas !

Il sentit du soulagement dans l'esprit de sa tante. Une union entre Homana et Solinde aurait fait plaisir aux Homanans, mais elle aurait déplu aux Solindiens. Ilsa était leur reine ; ils toléraient Hart à cause d'elle. Le prince de Solinde avait besoin de s'assurer la loyauté de son peuple.

Ils accepteraient le fils d'Ilsa, malgré son sang cheysuli...

Il ne pouvait blâmer Ilsa de vouloir un époux solindien pour sa fille... Mais sa propre vie était gouvernée par les exigences de la prophétie.

Il referma la main sur les maillons accrochés à sa ceinture.

Quand la prophétie sera accomplie, l'existence de pays différents deviendra inutile. Lorsque les Premiers Nés vivront de nouveau, les quatre royaumes n’en formeront plus qu'un seul... Mais qu'adviendra-t-il des lirs ?

— Aidan..., commença Ilsa.

La porte s'ouvrit. Les jumelles se précipitèrent dans la pièce. Derrière elles Hart entra, portant une enfant : la petite Dulcie aux cheveux noirs et aux yeux jaunes, cheysulie jusqu'à la moelle des os.

Aidan sourit à la petite. Il s'approcha d'elle.

— Elle est adorable, su’fali.

— Ma petite Cheysulie, dit Hart. Les dieux ont enfin consenti à doter un de mes héritiers des caractéristiques de notre race.

Aidan n'avait pas l'habitude des enfants. La pièce lui parut trop encombrée. Quelque chose en lui exigeait la liberté de parcourir les cieux.

Hart comprendrait. Aidan se tourna vers Ilsa avant de sortir.

— Que les dieux vous accordent un fils, dit-il.

— Leijhana tu'sai, mon neveu. Que tes paroles aient du poids auprès des dieux.

Aidan se demanda si une telle chose était possible.