/ / Language: Français / Genre:sf_space / Series: Mars (fr)

Mars la bleue

Kim Robinson

Le Vert a triomphé, Mars est « terraformée ». Ceux qui espéraient préserver la planète rouge dans sa terrible beauté ont perdu la bataille. Leur objectif, désormais : empêcher l’invasion de Mars par les Terriens. La tentation isolationniste est forte : c’est la position que défendent les partisans de Mars Libre. Ces derniers ne veulent pas comprendre que, sur la planète mère, la situation est désespérée : un déluge cataclysmique a fait monter l’eau des océans, aggravant un problème de surpopulation déjà crucial. Et l’administration du traitement de longévité ne va pas arrager les choses… On ne voit pas ce qui pourrait empêcher les Terriens, poussés par le désespoir, n’ayant plus rien à perdre, de déclarer la guerre à Mars. L’enjeu est maintenant la conquête des autres planètes du système solaire. Les premiers colons s’embarquent dans des astéroïdes évidés, pour des voyages de plusieurs dizaines d’années qui les emmèneront vers les étoiles les plus proches. Qu’importe la durée du voyage, ils vivront longtemps. C’est peut-être le nouveau départ dont l’humanité avait besoin…

Kim Stanley Robinson

Mars la bleue

Pour Lisa, David et Timothy

PREMIÈRE PARTIE

La Montagne du Paon

1

Mars est libre, maintenant. Et nous aussi nous sommes libres. Libres d’agir à notre guise, disait Ann, dans le train, debout sur la passerelle ouverte à tous vents.

Mais il est si facile de retomber dans les mêmes vieux schémas comportementaux. Renversez une hiérarchie et une autre prendra la place. Il faudra rester vigilants, parce qu’il y aura toujours des gens pour tenter de refaire la Terre. L’aréophanie demeurera notre combat, sans trêve ni relâche. Nous devrons plus que jamais réfléchir à ce que signifie le fait d’être martien.

Ils l’écoutaient, affalés dans leurs fauteuils, le regard fixé sur le paysage qui défilait derrière les vitres. Ils étaient las, ils avaient les paupières lourdes. Des Rouges aux yeux rouges. Dans la lumière crue de l’aube, tout semblait neuf, le sol dénudé, fouaillé par les vents, à peine ombré de kaki par des lichens et de petites touffes rabougries. Ils avaient réussi à chasser les forces terriennes de Mars, mais la campagne avait été longue et, à la grande inondation qui avait frappé la Terre, avaient succédé des mois d’efforts acharnés. Ils étaient épuisés.

Nous sommes venus de la Terre sur Mars, et le passage s’est accompagné d’une certaine purification. Les choses étaient plus faciles à voir, nous avions une liberté d’action comme jamais nous n’en avions connu. Nous avions l’occasion, enfin, d’exprimer ce qu’il y avait de meilleur en nous. Et nous l’avons fait. Nous travaillons à mettre sur pied une meilleure façon de vivre.

Tel était le mythe dans lequel ils avaient tous grandi et qu’Ann rappelait à ces jeunes Martiens qui la regardaient sans la voir. C’étaient eux qui avaient organisé la révolution : ils avaient combattu sur toute la surface de Mars, acculé les forces de police terriennes dans Burroughs, puis inondé la ville et repoussé les Terriens vers Sheffield, sur Pavonis Mons. Ils devaient maintenant les chasser de Sheffield et les renvoyer le long du câble spatial, vers la Terre. Ils avaient encore du pain sur la planche, mais l’évacuation de Burroughs avait été un succès, et certains des visages inexpressifs tournés vers Ann ou vers les vitres semblaient implorer une pause, un moment pour fêter la victoire. Ils n’en pouvaient plus.

Hiroko nous aidera, dit un jeune homme, brisant le silence du train qui glissait sur sa voie magnétique.

Ann secoua la tête. Hiroko est une Verte, dit-elle. La première de tous les Verts.

C’est Hiroko qui a inventé l’aréophanie, contra le jeune indigène. Elle ne pensait qu’à ça, à Mars. Elle nous aidera, je le sais. Je l’ai rencontrée. Elle me l’a dit.

Mais elle est morte, dit quelqu’un d’autre.

Un ange passa. Le monde glissait au-dessous d’eux.

Puis une grande jeune femme se leva, s’avança vers l’allée et prit impulsivement Ann dans ses bras. Le sortilège fut rompu. Renonçant au langage articulé, ils se levèrent, entourèrent Ann, la prirent dans leurs bras, lui serrèrent la main ou la touchèrent, tout simplement – Ann Clayborne, celle qui leur avait appris à aimer Mars pour elle-même, qui les avait menés dans le combat pour s’émanciper de la Terre. Ses yeux injectés de sang regardaient encore, à travers eux, l’étendue rocheuse, dévastée, du massif de Tyrrhena, mais elle était souriante. Elle leur rendit leurs embrassades, leurs poignées de main, elle leur caressa la joue du bout des doigts. Tout ira bien, dit-elle. Nous libérerons Mars. Et ils dirent oui, et ils se congratulèrent mutuellement. À Sheffield, dirent-ils. Finissons ce que nous avons commencé. Mars nous montrera bien comment faire.

Et puis elle n’est pas morte, objecta le jeune homme. Je l’ai vue le mois dernier, à Arcadia. Elle finira bien par se montrer.

2

Juste avant l’aube, à un moment bien défini, les mêmes bandes roses qu’au commencement brillaient dans le ciel, pâles et claires à l’est, sombres et piquetées d’étoiles à l’ouest. Ann guetta cet instant alors que ses compagnons la conduisaient vers l’ouest, vers une masse de terre noire dressée sur l’horizon : la bosse de Tharsis, ponctuée par le large cône de Pavonis Mons. À force de gravir la pente de Noctis Labyrinthus, ils s’élevèrent au-dessus de la majeure partie de la nouvelle atmosphère. La pression de l’air au pied de Pavonis n’était que de 180 millibars et, au fur et à mesure qu’ils montaient le long de la paroi est du grand tablier volcanique, elle descendit au-dessous de 100 millibars et continua à diminuer. Peu à peu, ils laissèrent la végétation derrière eux. Les roues de leur véhicule n’écrasèrent plus que des plaques de neige sale, sculptées par le vent, puis, même la neige disparut et il n’y eut bientôt que de la pierre et le souffle âpre, glacé, continuel, du jet-stream. Le sol dénudé était tel qu’avant l’arrivée de l’homme, comme s’ils avaient remonté le temps.

Ce n’était pas le cas. Mais à la vue de ce monde ferrique, ce monde de pierre et de roche parcouru par un vent incessant, quelque chose de fondamental se réchauffa chez Ann Clayborne. Dans les véhicules des Rouges partis à l’assaut de la montagne, le silence se fit. Tous contemplaient avec la même vénération le soleil qui crevait l’horizon, derrière eux.

Puis la pente s’adoucit selon une courbe parfaitement sinusoïdale et ils arrivèrent sur l’anneau rond, horizontal, du sommet. Le bord de la caldeira géante était entouré de villes sous tente, plus particulièrement groupées au pied de l’ascenseur spatial, à une trentaine de kilomètres au sud.

Les véhicules s’arrêtèrent. Le silence fasciné avait fait place à la consternation. Plantée devant la vitre de la cabine supérieure, Ann regardait vers le sud et Sheffield, cette ville de l’ascenseur spatial : édifiée à cause de l’ascenseur, rasée lors de sa chute en 2061, reconstruite quand l’ascenseur avait été remplacé. La ville qu’elle était venue détruire aussi implacablement que Rome avait écrasé Carthage. Parce qu’elle avait l’intention d’abattre le nouveau câble comme le premier. Sheffield serait anéantie une nouvelle fois. Les ruines resteraient perchées au sommet d’un haut volcan, inutiles, dans une atmosphère très raréfiée. Avec le temps, les structures ayant échappé à l’anéantissement seraient abandonnées et cannibalisées. Seuls resteraient les fondations des tentes, peut-être une station météo et, au bout du compte, le long silence estival qui enveloppe le sommet d’une montagne. Le sel était déjà dans le sol.

Une Rouge chaleureuse originaire de Tharsis et appelée Irishka les rejoignit dans un petit patrouilleur et les mena à travers le dédale d’entrepôts et de petites tentes massés à l’intersection de la piste équatoriale et de celle qui faisait le tour de la caldeira. Tout en les guidant, elle leur expliqua la situation. La majeure partie de Sheffield et des colonies entourant Pavonis étaient déjà aux mains des révolutionnaires martiens, mais pas l’ascenseur spatial ni les faubourgs entourant le complexe de la base. C’est là qu’était le problème. La plupart des forces révolutionnaires de Pavonis étaient des milices mal équipées, et toutes n’avaient pas les mêmes priorités. Elles l’avaient emporté grâce à la combinaison de plusieurs facteurs : l’effet de surprise, le contrôle de l’espace martien, quelques victoires stratégiques, le soutien de l’essentiel de la population martienne et la réticence de l’Autorité Transitoire des Nations Unies à tirer sur des civils, même quand ils manifestaient dans les rues. Résultat : les forces de sécurité de l’ATONU avaient reflué de toute la surface de Mars pour se replier à Sheffield, et la plupart étaient à présent dans les cabines de l’ascenseur, en route pour Clarke et la station spatiale qui se trouvait sur l’astéroïde-contrepoids, les autres étant entassées dans les faubourgs entourant le Socle, le colossal bunker au pied de l’ascenseur. Ces quartiers abritaient les services de maintenance de l’ascenseur, des bâtiments industriels et surtout les hôtels, dortoirs et restaurants nécessaires à l’hébergement et à la sustentation du personnel.

— Ces installations sont providentielles, commenta Irishka. Ils sont déjà serrés comme des sardines ; si en plus ils n’avaient rien à manger et nul endroit où se réfugier, il est probable qu’ils auraient tenté une percée. Les choses étant ce qu’elles sont, la situation est encore tendue, mais du moins ont-ils de quoi survivre.

Ça ressemblait à la situation qui venait de se débloquer à Burroughs, songea Ann. Les choses avaient bien tourné. Il suffisait d’un peu de poigne et le tour était joué. L’ATONU serait évacuée vers la Terre, le câble sectionné et le cordon ombilical qui reliait Mars à la Terre serait rompu.

Irishka conduisit donc leur petite caravane à travers le labyrinthe de Pavonis Est et ils garèrent leurs patrouilleurs au bord de la caldeira. Au sud, à la limite ouest de Sheffield, ils distinguaient la ligne à peine visible du câble de l’ascenseur, ou plutôt d’une infime partie des 24 000 kilomètres de sa longueur totale. Il était presque indécelable, et pourtant son existence gouvernait chacun de leurs mouvements et de leurs conversations, ou presque. Leurs pensées tournaient pour ainsi dire toutes autour de ce fil noir qui les reliait à la Terre.

Quand ils furent installés au camp, Ann appela son fils Peter. C’était l’un des chefs rebelles de Tharsis. C’est lui qui avait mené les combats à l’issue desquels l’ATONU s’était retranchée dans le Socle et ses parages immédiats. Cette victoire partielle faisait de lui l’un des héros du mois passé.

Il prit la communication et son visage apparut sur l’écran du bloc de poignet d’Ann. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, ce qu’elle trouvait déconcertant. Elle lui trouva l’air absorbé. Manifestement, elle le dérangeait en pleine action.

— Il y a du nouveau ? demanda-t-elle.

— Non. La situation paraît bloquée. Nous laissons entrer sans opposer de résistance tous ceux qui étaient restés hors du secteur de l’ascenseur, de sorte qu’ils sont maîtres de la gare, de l’aéroport du bord sud et des lignes de métro qui partent du Socle.

— Les avions qui les ont évacués de Burroughs sont-ils revenus ?

— Oui. Apparemment, la plupart retournent sur Terre. Il y a un monde fou, ici.

— Ils repartent vers la Terre, où ils se positionnent en orbite autour de Mars ?

— Non, non, ils vont bien vers la Terre. Je doute qu’ils aient suffisamment confiance pour rester en orbite.

Il sourit à ces mots. Il avait passé beaucoup de temps dans l’espace, aidant Sax dans ses entreprises et faisant bien d’autres choses encore. Son fils, l’homme de l’espace, le Vert. Pendant des années, ils s’étaient à peine parlé.

— Et que vas-tu faire maintenant ? demanda Ann.

— Je n’en sais rien. Je doute que nous puissions prendre l’ascenseur ou le Socle. Ça ne marcherait pas. Et même si ça marchait, ils pourraient toujours saboter l’ascenseur.

— Et alors ?

— Eh bien… je ne pense pas que ce serait une bonne chose, répondit-il, subitement ennuyé. Et toi ?

— Je crois qu’il faudrait le détruire.

Son expression ennuyée fit place à la contrariété.

— Dans ce cas, je ne te conseille pas de rester dessous quand il tombera.

— Je ferai attention.

— Je ne veux pas qu’on le fasse sauter avant d’en avoir discuté à fond, répliqua-t-il sèchement. C’est grave. La décision doit être prise par l’ensemble de la communauté martienne. Je pense, personnellement, que nous avons besoin de l’ascenseur.

— Sauf que nous n’avons aucun moyen de le récupérer.

— Ça reste à voir. Et puis, ce n’est pas à toi de trancher. J’ai appris ce qui était arrivé à Burroughs, mais ici, tu comprends, les choses se passent autrement. La stratégie est définie d’un commun accord. Nous devons en délibérer.

— C’est la spécialité de ce groupe, répliqua Ann d’un ton acerbe.

Tout était débattu en profondeur, et elle perdait toujours la partie. L’heure n’était plus aux palabres. Il fallait passer à l’action. Mais Peter lui donna à nouveau l’impression qu’elle lui faisait perdre son temps. Il pensait qu’il emporterait le morceau pour l’ascenseur, elle le voyait bien. Ça participait manifestement d’un sentiment plus vaste, un sens de propriété de la planète, le droit de naissance des nisei, évincer les Cent Premiers et tous les issei survivants. Si John était encore en vie, il leur aurait donné du fil à retordre, mais le roi était mort, vive le roi, vive son fils, roi des nisei, les premiers vrais Martiens.

Enfin, roi ou non, une armée de Rouges convergeait, en ce moment même, vers Pavonis. Ils constituaient la principale force militaire encore opérationnelle sur la planète, et ils entendaient bien achever la tâche amorcée quand l’inondation avait ravagé la Terre. Ils ne croyaient ni au consensus ni au compromis, et ils estimaient qu’en détruisant le câble ils faisaient d’une pierre deux coups : ils supprimaient à la fois le dernier bastion des forces de police et un moyen de communication facile entre Mars et la Terre, ce qui avait toujours été leur but. Pour eux, c’était la première chose à faire.

Et ça, Peter n’avait pas l’air de le comprendre. Ou alors il s’en fichait. Ann avait bien essayé de le lui expliquer, mais il se contentait de hocher la tête en marmonnant : « Ouais, ouais » sur le ton arrogant propre à ces Verts insouciants et stupides, toujours à tergiverser, à transiger avec la Terre. Comme si on pouvait tirer quelque chose d’un léviathan pareil. Non. Il fallait prendre des mesures efficaces, dans le genre de la submersion de Burroughs et des actes de sabotage qui avaient jeté les bases de la révolution. Sans lesquels elle n’aurait même pas commencé ou aurait été écrasée dans l’œuf, comme en 2061.

— Ouais, ouais… Bon, eh bien, on va organiser une réunion, reprit Peter.

À voir son expression, elle devina qu’elle l’exaspérait, tout comme il pouvait l’excéder.

— Ouais, ouais, répéta Ann d’un ton morne.

Encore des discours. Cela dit, ils n’étaient pas totalement dépourvus d’utilité ; pendant que les gens s’imaginaient qu’ils servaient à quelque chose, les vraies décisions se prenaient ailleurs.

— Je vais essayer de mettre quelque chose sur pied, conclut Peter. Avant que la situation ne nous échappe complètement.

Elle comprit qu’elle avait enfin réussi à attirer son attention, mais elle n’aimait pas la tête qu’il faisait. Elle lui trouvait quelque chose de menaçant.

— Elle nous a déjà complètement échappé, lança-t-elle avant de couper la communication.

Elle regarda les infos sur les divers canaux, Mangalavid, les réseaux privés des Rouges et les résumés terriens. Pavonis et l’ascenseur étaient maintenant au centre des préoccupations sur Mars, mais concrètement le mouvement de convergence vers le volcan n’était que partiel. Il lui sembla qu’il y avait plus de guérilleros rouges sur Pavonis que de Verts de Mars Libre et leurs alliés. Difficile à dire. Kasei et l’aile la plus radicale des Rouges, le Kakaze (« vent de feu »), avaient depuis peu investi la lèvre nord de Pavonis, prenant la gare et la tente de Lastflow. Les Rouges avec lesquels Ann avait fait le voyage, pour la plupart du vieux courant traditionaliste, envisagèrent de faire le tour du volcan afin de rejoindre le Kakaze, pour finir par y renoncer. Ann assista à la discussion sans mot dire, mais elle se réjouit de sa conclusion, car elle tenait à conserver ses distances par rapport à Kasei, Dao et leurs séides. Elle préférait rester à Pavonis Est.

Nombre de partisans de Mars Libre se trouvaient là, eux aussi, sortant de leurs voitures dans les entrepôts abandonnés. Pavonis Est devenait le point de ralliement de groupes révolutionnaires de tout poil. Quelques jours après son arrivée, Ann s’aventura sous la tente au sol de régolite compacté et se dirigea vers l’un des plus grands hangars où se tenait une réunion de stratégie générale.

Réunion qui se déroula conformément à ses prévisions : Nadia menait les débats, et il était inutile d’essayer de lui parler pour le moment. Ann se cala sur une chaise, contre le mur du fond, et regarda discourir les autres. Ils ne voulaient pas reconnaître ce que Peter lui avait confié en privé : qu’il n’y avait pas moyen de déloger l’ATONU de l’ascenseur spatial. Plutôt que de l’admettre, ils allaient tourner et retourner le problème dans tous les sens, comme si ça pouvait le résoudre.

La réunion était déjà bien engagée lorsque Sax Russell vint s’asseoir à côté d’elle.

— Un ascenseur spatial, dit-il. Ça pourrait… servir.

Ann n’était pas à l’aise avec lui. Les services de sécurité de l’ATONU lui avaient endommagé le cerveau, elle le savait, et le traitement qu’on lui avait fait subir avait modifié sa personnalité. L’un dans l’autre, ça ne l’avait pas arrangé, au contraire. Il lui semblait plus bizarre que jamais : tantôt elle retrouvait le vieux Sax qu’elle avait toujours connu, qui lui faisait l’effet d’un frère ô combien ennemi, tantôt il lui semblait qu’un parfait étranger avait pris possession de son corps. Ces deux visions contradictoires se succédaient si vite qu’elles coexistaient parfois. Juste avant de la rejoindre, il avait échangé quelques mots avec Nadia et Art, et elle avait cru voir un inconnu, un vieillard dégingandé au regard perçant, qui s’exprimait par la voix de Sax, avec les mêmes idiomes, la même expression. Maintenant qu’il était assis à côté d’elle, elle voyait bien que son visage n’avait subi que des changements superficiels. Et pourtant, il avait beau lui paraître familier, l’étranger était maintenant en lui – car il y avait là un homme qui parlait sur un rythme saccadé, cahotique, et ce qu’il avait à dire, lorsqu’il y arrivait enfin, manquait souvent de cohérence.

— L’ascenseur est un… un système… de levage. Un… un outil !

— Pas si nous ne pouvons le contrôler, répondit Ann en articulant comme si elle faisait la leçon à un enfant.

— Contrôler… répéta Sax, puis il rumina l’idée, à croire qu’elle était nouvelle pour lui. Influence ? S’il suffit de le vouloir pour abattre l’ascenseur, alors n’importe qui…

Il laissa sa phrase en suspens et se perdit dans ses pensées.

— Alors quoi ? relança Ann.

— Alors n’importe qui peut le contrôler. Existence consensuelle. C’est évident ?

On aurait dit qu’il traduisait une langue étrangère. Ce n’était pas Sax. Ann ne put s’empêcher de secouer la tête et tenta doucement de lui expliquer. L’ascenseur était le vecteur des métanationales vers Mars. Il était entre les mains des métanats, et les révolutionnaires n’avaient aucun moyen d’en chasser leurs forces de police. C’était clair : la seule chose à faire, compte tenu des circonstances, était de le détruire. Avertir les gens, leur donner des instructions, et passer aux actes.

— Les pertes en vies humaines seraient minimes, et quand bien même, elles seraient à mettre sur le compte des gens assez stupides pour rester sur le câble ou à l’équateur.

Malheureusement, ces paroles parvinrent aux oreilles de Nadia, au milieu de la salle, et elle secoua la tête si violemment que ses courtes boucles grises voltigèrent comme une perruque de clown. Elle en voulait toujours à Ann pour Burroughs, sans raison, aussi est-ce d’un œil noir qu’Ann la vit approcher.

— Nous avons besoin de l’ascenseur, dit-elle sèchement. C’est notre moyen d’accès à la Terre autant que leur moyen d’accès à Mars.

— Mais nous n’avons aucun besoin d’accéder à la Terre, objecta Ann. En ce qui nous concerne, ce n’est pas une relation physique. Tu le vois bien, non ? Je n’ai jamais dit que nous devions renoncer à exercer une influence sur la Terre, je ne suis pas une isolationniste comme Kasei ou Coyote. Nous devons essayer de les influencer, je suis d’accord. Mais ce n’est pas un problème matériel, tu ne comprends pas ça ? C’est une question d’idées, de langage, d’émissaires peut-être. Une question d’échange d’informations. Enfin, à condition que tout aille bien. C’est quand ça devient un problème matériel, d’échange de ressources, d’émigration de masse ou de contrôle policier, que l’ascenseur est utile, et même nécessaire. Le détruire, c’est dire : « Nous traiterons avec vous selon nos termes à nous, et non les vôtres. »

C’était tellement évident. Mais Nadia secoua la tête, sans qu’Ann pût imaginer à quoi elle pensait.

Sax s’éclaircit la gorge et dit, du ton sur lequel on récite la table des éléments périodiques auquel ils étaient habitués :

— Si on peut l’abattre, alors, c’est comme si c’était fait.

Le vieux hibou clignait des yeux, tel un fantôme qui se serait soudain matérialisé à ses côtés, la voix du terraforming, l’ennemi qu’elle avait perdu de temps en temps – Saxifrage Russell en personne, égal à lui-même. Et que pouvait-elle faire sinon lui renvoyer les arguments qu’elle lui avait toujours opposés, en pure perte, consciente, au moment même où elle les prononçait, de leur inanité, et pourtant incapable de se retenir.

— Les gens agissent en fonction des faits, Sax. Les patrons des métanats, les Nations Unies, les gouvernements vont lever le nez, voir ce qui se passe et agir en conséquence. S’il n’y a plus de câble, ils n’auront tout simplement plus le temps ou les moyens de s’occuper de nous pendant un moment. Si le câble est encore là, alors ils voudront venir. Ils se diront que c’est possible. Et il y aura des gens pour clamer haut et fort qu’il faut essayer.

— Rien ne les empêchera de venir. Le câble permet seulement d’économiser de l’énergie.

— C’est cette économie qui autorise les transferts de masse.

Mais Sax était déjà ailleurs ; il était redevenu un étranger. Personne ne s’intéressait longtemps à elle. Nadia avait déjà embrayé sur d’autres sujets : le contrôle de l’orbite, l’instauration de sauf-conduits et ainsi de suite.

Sax l’étranger interrompit Nadia, qu’il n’avait d’ailleurs pas entendue :

— Nous avons promis… de les aider.

— En leur envoyant toujours plus de métaux ? coupa Ann. Est-ce vraiment indispensable ?

— Nous pourrions prendre… des gens. Ça pourrait servir à quelque chose.

Ann secoua la tête.

— Nous ne pourrions jamais en prendre suffisamment.

Il fronça les sourcils. Voyant qu’ils ne l’écoutaient plus, Nadia regagna la table. Sax et Ann retombèrent dans le silence.

Ils ne pouvaient pas s’empêcher de se chamailler. Ils étaient sans concession, incapables du moindre compromis, et ça ne les menait nulle part. Les mots n’avaient plus le même sens pour eux. D’ailleurs, c’est tout juste s’ils se parlaient encore. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Il y a très longtemps, ils parlaient la même langue et se comprenaient. Mais c’était si vieux qu’elle ne savait même plus à quand ça remontait. Dans l’Antarctique ? Quelque part. Mais pas sur Mars.

— Tu sais, reprit Sax sur le ton de la conversation (un ton qui ressemblait au Sax qu’elle ne connaissait pas, et d’une façon encore différente), ce n’est pas la milice rouge qui a obligé l’Autorité Transitoire à évacuer Burroughs et le reste de la planète. Si les guérilleros avaient été seuls en jeu à ce moment-là, les Terriens se seraient retournés contre nous et ils auraient bien pu en sortir victorieux. Mais ces manifestations sous les tentes ont démontré qu’ils s’étaient mis à peu près tout le monde à dos sur la planète. C’est ce que les gouvernements redoutent le plus : les mouvements de masse. Des centaines de milliers de gens défilant dans les rues pour rejeter le système. C’est à ça que pense Nirgal quand il dit que le pouvoir politique naît du regard des gens et non du canon des fusils.

— Et alors ? renvoya Ann.

Sax balaya d’un geste les gens qui débattaient toujours dans l’entrepôt.

— Ils sont tous Verts, répondit-il en la regardant comme un oiseau.

Ann se leva, quitta la réunion et sortit dans les rues étrangement calmes de Pavonis Est. Des groupes de miliciens montaient la garde, surveillant plus particulièrement la direction du sud, de Sheffield et du terminal du câble. De jeunes indigènes heureux et pleins d’espoir. À un coin de rue, un groupe était engagé dans une discussion animée. Au moment où Ann passait devant eux, une jeune femme, le visage embrasé, s’écria avec exaltation : « On ne peut pas toujours faire ce qu’on veut ! »

Ann s’éloigna, plus mal à l’aise à chaque pas, sans trop savoir pourquoi. C’est comme ça que les gens changent, par petits sauts quantiques, quand ils sont frappés par des événements extérieurs – sans but, sans motif. Quelqu’un dit : « Le regard des gens », la phrase rencontre soudain une image, une figure passionnée, puis une autre phrase : « On ne peut pas toujours faire ce qu’on veut ! » Et voilà comment elle s’était rendu compte (oh, le regard de cette jeune femme !) qu’ils ne débattaient pas seulement du destin du câble. La question n’était pas simplement : « Faut-il couper le câble ? », mais : « Comment décidons-nous des choses ? » C’était la question critique, postrévolutionnaire, peut-être plus cruciale que n’importe quel problème isolé, le sort du câble y compris. Jusque-là, dans l’underground, la plupart des gens agissaient en fonction du principe : « Si nous ne sommes pas d’accord avec vous, nous vous combattrons. » C’est avant tout cette attitude qui avait attiré les gens dans la clandestinité, Ann la première. Et une fois qu’on y avait pris goût, il était difficile d’y renoncer. Dans le fond, ils venaient de prouver que ça marchait. Et il était tentant de continuer dans la même voie ; c’est un peu ce qu’elle ressentait elle-même.

Mais le pouvoir politique… Dire qu’il naissait du regard des gens… On pouvait toujours se battre, mais si les gens ne vous suivaient pas…

Ann y réfléchissait encore tout en regagnant Sheffield. Elle avait décidé de couper court à la comédie de la réunion de l’après-midi à Pavonis Est. Elle voulait jeter un coup d’œil là où ça se passait.

Elle s’étonna de voir combien la vie quotidienne semblait avoir peu changé pour les gens dans la plus peuplée des villes sous tente. Ils allaient toujours au travail, mangeaient au restaurant, bavardaient assis sur les pelouses des parcs, se réunissaient dans les lieux publics. Les boutiques, les restaurants étaient pleins. La plupart des affaires de Sheffield appartenaient aux métanats, et les gens lisaient sur les écrans d’interminables éditoriaux sur ce qu’il leur fallait faire, sur ce qu’allaient devenir les nouvelles relations entre les employés et leurs anciens propriétaires, les endroits où ils devraient acheter leurs matières premières ou vendre leurs produits, à quels règlements ils devraient obéir, quelles taxes ils devraient payer. Tout ça était très compliqué, comme le montraient les débats aux infos du soir sur les écrans et les réseaux de poignet.

Au marché des denrées alimentaires dressé sur la plaza, néanmoins, la situation était plus calme. La nourriture était déjà pour l’essentiel cultivée et distribuée par les coops. Les réseaux agricoles n’étaient pas touchés, les serres de Pavonis continuaient à produire, et les choses se passaient plus ou moins comme d’habitude ; les marchandises se réglaient avec des dollars ATONU ou des crédits. À deux reprises seulement, Ann vit des vendeurs au ventre ceint d’un tablier avoir une prise de bec avec leurs clients sur un point ou un autre de politique gouvernementale. Alors qu’Ann prêtait l’oreille à une de ces discussions, d’ailleurs étrangement semblable à celles qui opposaient les chefs de Pavonis Est, les protagonistes s’arrêtèrent net et la regardèrent. On l’avait reconnue. Le marchand de légumes dit tout haut :

— Si vous les Rouges leur fichiez un peu la paix, ils débarrasseraient le plancher !

— Ça va, lança quelqu’un. Ce n’est pas sa faute.

C’est bien vrai, se dit Ann en s’éloignant.

Un groupe de personnes attendaient le tram. Les transports publics circulaient toujours, parés pour l’autonomie. La tente elle-même fonctionnait, ce qui n’allait pas de soi, même si manifestement tout le monde pensait que c’était automatique. Mais les opérateurs de tentes savaient ce qu’ils avaient à faire. Ils extrayaient leurs matières premières eux-mêmes, essentiellement à partir de l’air. Les capteurs solaires et les réacteurs nucléaires leur fournissaient toute l’énergie dont ils avaient besoin. Les tentes étaient matériellement fragiles, mais si on les laissait tranquilles, elles pourraient très bien devenir politiquement autonomes. Rien ne justifiait qu’on les possède, qu’elles soient détenues par qui que ce soit.

Les nécessités vitales étaient donc satisfaites. La vie continuait, à peine perturbée par la révolution.

Telle était du moins la première impression qu’on avait en passant. Mais, dans la ville, il y avait aussi des groupes armés, de jeunes indigènes plantés au coin des rues par trois, quatre ou cinq, des milices révolutionnaires entourant des lance-missiles et des systèmes de détection à distance. Rouges ou Verts, quelle importance ? Mais c’étaient très probablement des Verts. Les passants se contentaient de leur jeter un coup d’œil, ou s’arrêtaient pour discuter et leur demander ce qu’ils faisaient. Nous surveillons le Socle, répondaient-ils. Pourtant, Ann voyait bien qu’ils faisaient aussi la police. Une partie du décor, acceptée, supportée. Les gens les regardaient bavarder en souriant. C’était leur police, des Martiens comme eux, ils étaient là pour les protéger, pour assurer le maintien de l’ordre dans Sheffield. Les gens voulaient qu’ils restent, c’était évident. Dans le cas contraire, tout individu qui se serait approché aurait constitué une menace, tout regard réprobateur aurait été ressenti comme une agression ; ce qui aurait fini par les obliger à choisir des coins plus tranquilles. Les yeux des gens, leur regard collectif, voilà ce qui menait le monde.

Ann passa les jours suivants à ruminer. En particulier après avoir pris un train qui faisait le tour du cratère dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, vers le nord. Kasei, Dao et le Kakaze occupaient des appartements dans la petite cité sous tente de Lastflow. Apparemment, ils avaient délogé par la force des résidents non combattants qui l’avaient très mal pris, avaient naturellement rallié Sheffield, exigé d’être rétablis dans leur foyer, et raconté à Peter et aux autres chefs verts que les Rouges avaient positionné des lance-missiles tractés par des camions sur la lèvre nord du cratère, les engins étant braqués sur Sheffield et, plus précisément, sur l’ascenseur.

C’est ainsi qu’Ann entra dans la petite gare de Lastflow de fort méchante humeur, furieuse de l’arrogance des gens du Kakaze, aussi stupide à sa façon que celle des Verts. Ils avaient bien joué pendant la campagne de Burroughs, saisissant ostensiblement la digue en guise d’avertissement public, puis prenant sur eux de la faire sauter après que toutes les autres factions révolutionnaires se furent rassemblées sur les hauteurs, au sud, prêtes à venir au secours de la population civile pendant que les forces de sécurité des métanats battaient en retraite. Les Kakaze avaient vu ce qu’il fallait faire et avaient agi dans ce sens, faisant l’économie d’un débat dans lequel ils se seraient enlisés. Sans leur résolution, tout le monde serait encore massé autour de Burroughs, et les métanats auraient sans aucun doute organisé un corps expéditionnaire terrien pour faire sauter le blocus. Le coup avait été mené de main de maître.

Mais il semblait maintenant que le succès leur était monté à la tête.

Lastflow portait le nom de la dépression qu’elle occupait, une coulée de lave en forme d’éventail qui dévalait le flanc nord-est de la montagne sur plus de cent kilomètres. C’était la seule imperfection sur ce qui était, en dehors de ça, un cône, un sommet et une caldeira parfaitement circulaires. Elle avait de toute évidence vu le jour très tard dans l’histoire éruptive du volcan. Du fond de la dépression, on ne voyait plus le sommet et on aurait aussi bien pu se croire dans une vallée de faible profondeur, avec une visibilité très réduite dans toutes les directions, jusqu’à ce qu’on s’avance à la limite du bord. On voyait alors l’immense cylindre de la caldeira qui plongeait verticalement dans le cœur de la planète et, du côté opposé, la ligne de crête de Sheffield, pareille à un petit Manhattan à une quarantaine de kilomètres de là.

L’absence de perspective expliquait peut-être que la dépression ait été l’un des derniers secteurs de la lèvre du volcan à avoir été mis en valeur. Il était à présent couvert par une tente de belle taille, de six kilomètres de diamètre et d’une centaine de mètres de hauteur, solidement renforcée comme il se devait à cet endroit. La colonie était surtout peuplée par des gens employés dans les multiples industries du cratère. Mais le quartier situé juste au bord était maintenant occupé par les militants du Kakaze et derrière la tente était garée une flotte de gros véhicules, sans doute ceux qui avaient déclenché les rumeurs sur les lance-missiles.

Tout en emmenant Ann au restaurant dont Kasei avait fait son quartier général, ses guides lui confirmèrent que c’était de cela qu’il s’agissait : les patrouilleurs étaient munis de lance-missiles et ils étaient prêts à rayer de la carte de Mars le dernier bastion de l’ATONU. Manifestement, cela les rendait heureux, tout comme ils étaient heureux de la voir, de pouvoir lui faire visiter leurs installations et de lui raconter tout ça. Ils formaient un groupe hétérogène – surtout des indigènes, mais aussi d’anciens et de nouveaux immigrants de toutes les origines ethniques. Parmi eux, Ann reconnut quelques visages : Etsu Okakura, al-Khan, Yussuf. De jeunes indigènes qu’elle ne connaissait pas les arrêtèrent à la porte du restaurant pour lui serrer la main avec de grands sourires enthousiastes qui découvraient des canines de pierre sombre. Le Kakaze… Force lui était de reconnaître que c’était l’aile des Rouges pour laquelle elle avait le moins de sympathie. D’ex-Terriens en colère, ou de jeunes indigènes nés sous les tentes, aux yeux brillants à l’idée de la chance qu’ils avaient de la rencontrer, de lui parler du kami, de la nécessité de pureté, de la valeur intrinsèque de la pierre, des droits de la planète et tout ce qui s’ensuit. En bref, des fanatiques. Elle leur serra la main avec force hochements de tête, en essayant de masquer son embarras.

Dans le restaurant, Kasei et Dao buvaient de la bière noire, assis le long de la vitre. Quand Ann fit son entrée, les gestes se figèrent et il fallut un moment pour que les gens se présentent, pour que Kasei et Dao l’accueillent avec de grandes accolades, que les repas et les conversations reprennent. Ils lui firent apporter quelque chose de la cuisine. Les employés du restaurant vinrent la saluer ; ils étaient aussi du Kakaze. Ann attendit avec impatience, un peu gênée, qu’ils retournent à leur tâche et que chacun regagne sa table. Ils étaient ses enfants spirituels, disaient toujours les médias, elle était la première Rouge. Mais, en vérité, ils la mettaient très mal à l’aise.

Kasei, tout aussi exalté qu’au commencement de la révolution, annonça :

— Nous allons abattre le câble d’ici à peu près une semaine.

— Ah bon ! fit Ann. Et pourquoi attendre si longtemps ?

Son sarcasme échappa à Dao.

— Il faut le temps de prévenir les gens, répondit-il. Pour qu’ils aient le temps d’évacuer l’équateur.

Cet homme d’ordinaire sombre et taciturne était aujourd’hui aussi remonté que Kasei.

— Et ceux du câble aussi ?

— Si ça leur dit. Mais même s’ils l’évacuaient et nous le rendaient, nous le ferions tomber.

— Comment comptez-vous vous y prendre ? Vous avez vraiment des lance-missiles, là-bas ?

— Oui. Mais c’est juste pour le cas où ils descendraient et tenteraient de reprendre Sheffield. Le câble, ce n’est pas à la base qu’il faut le couper.

— Les fusées de guidage pourraient remédier à la rupture au pied, expliqua Kasei. Difficile de dire ce qui se passerait au juste. Mais en le sectionnant juste au-dessus du point aréosynchrone, nous comptons réduire au minimum les dégâts à l’équateur et empêcher New Clarke de s’envoler aussi vite que la première fois. Nous voulons minimiser l’aspect dramatique de l’événement afin d’éviter les martyrs dans la mesure du possible. Juste démolir les installations, vous comprenez. Comme n’importe quel bâtiment désaffecté.

— Oui, répondit Ann, à la fois soulagée par cette manifestation de bon sens et décontenancée de voir ses idées exprimées par quelqu’un d’autre, puis elle mit le doigt sur son principal sujet d’inquiétude : Et les autres, les Verts ? Que se passera-t-il s’ils ne sont pas d’accord ?

— Ils seront d’accord, coupa Dao.

— Ils ne voudront jamais ! objecta sèchement Ann.

Dao secoua la tête.

— J’ai parlé avec Jackie. Il se pourrait que certains Verts y soient vraiment opposés, mais son groupe dit ça pour la galerie, de façon à se donner une image modérée vis-à-vis de la Terre et à mettre les idées dangereuses sur le dos de radicaux incontrôlés.

— Sur notre dos, précisa Ann.

Ils hochèrent la tête avec ensemble.

— Comme pour Burroughs, acquiesça Kasei avec un sourire.

Ann réfléchit. C’était vrai, il n’y avait pas de doute.

— Et si certains d’entre eux sont vraiment contre ? J’en ai parlé avec quelques-uns et ce n’était pas de la propagande. Ils étaient sincères.

— Hum, hum, fit lentement Kasei.

Ils la regardaient fixement, Dao et lui.

— Vous le ferez quand même, dit-elle enfin.

Ils la dévisageaient toujours. Elle comprit soudain qu’ils ne lui obéiraient pas plus que des gamins à une grand-mère sénile. Ils se moquaient pas mal de ce qu’elle pouvait bien raconter. Ils se demandaient juste comment l’utiliser au mieux.

— Il le faut, reprit Kasei. C’est dans l’intérêt de Mars. Pas seulement des Rouges ; dans notre intérêt à tous. Nous avons besoin de prendre du recul par rapport à la Terre, et la gravité rétablit bien cette distance. Sans elle, nous serons tous engloutis dans le maelström.

C’était l’argument d’Ann, c’était exactement ce qu’elle avait dit à la réunion, à Pavonis Est.

— Et s’ils tentent de vous en empêcher ?

— Je doute qu’ils en aient les moyens, répondit Kasei.

— Et s’ils essaient quand même ?

Les deux hommes échangèrent un regard. Dao haussa les épaules.

Et voilà, se dit Ann en les observant. Ils sont prêts à déclencher une guerre civile.

Les gens gravissaient toujours les pentes de Pavonis, s’entassaient au sommet, affluant à Sheffield, à Pavonis Est, à Lastflow et dans les autres tentes du tour du cratère. Parmi les nouveaux arrivants se trouvaient Michel, Spencer, Vlad, Marina et Ursula, Mikhail et toute une brigade de bogdanovistes, Coyote tout seul, un groupe de Praxis, un train complet de Suisses, des caravanes de patrouilleurs pleins d’Arabes, soufis et autres, et des indigènes venus de toutes les villes et colonies martiennes. Personne ne voulait rater la finale. Sur toute la planète, les indigènes avaient affirmé leur contrôle ; des équipes locales faisaient marcher les usines énergétiques, en coopération avec Séparation de l’Atmosphère. Il y avait bien quelques petites poches de résistance métanat, évidemment, et quelques Kakaze qui réduisaient systématiquement à néant les projets de terraforming. Mais il était clair qu’une partie importante de la suite du programme allait se jouer à Pavonis : soit la dernière manche de la révolution, ou, comme Ann commençait à le craindre, les prémices d’une guerre civile. À moins que ce ne soit les deux. Ce ne serait pas la première fois.

Elle allait donc aux réunions, dormait mal la nuit, d’un sommeil agité, et somnolait entre deux séances. Les meetings se brouillaient dans son esprit : que des chicanes, et aucun intérêt. Elle commençait à être fatiguée, et ces nuits passées à dormir en pointillé n’arrangeaient pas les choses. Elle avait tout de même près de cent cinquante ans, maintenant. Elle n’avait pas suivi le traitement gérontologique depuis vingt-cinq ans ; elle se sentait usée et elle n’arrivait pas à reprendre le dessus. Aussi regardait-elle avec une indifférence croissante tous ces gens s’étriper sans pour autant régler les problèmes. La Terre était toujours plongée dans le plus grand désarroi. L’inondation provoquée par la fonte des glaces de l’Antarctique avait bien joué le rôle de déclencheur que le général Sax attendait. Lequel Sax n’éprouvait aucun remords à l’idée de profiter des malheurs de la Terre, Ann le voyait bien. Pas une pensée pour les innombrables morts que l’inondation avait provoquées là-bas. Elle lisait en lui à livre ouvert : à quoi bon se morfondre pour ça ? L’inondation était un accident, une catastrophe géologique du même acabit qu’une ère glaciaire ou la chute d’un météore. Même si on en retirait un avantage personnel, il n’y avait pas de quoi culpabiliser. C’était une perte de temps. Mieux valait tirer tout le parti possible du chaos et du désordre, et ne pas s’en faire. C’était ce qu’elle lisait sur le visage de Sax alors qu’ils discutaient de la conduite à adopter vis-à-vis de la Terre. Envoyons une délégation, suggéra-t-il. Une mission diplomatique, quelque chose de palpable, quelque chose qui rapproche. Incohérent en apparence, mais elle le connaissait comme si elle l’avait fait, son vieil ennemi ! Et Sax – le vieux Sax, du moins – était tout ce qu’il y a de plus rationnel, donc prévisible. Plus facile à percer que les jeunes fanatiques du Kakaze, quand elle y réfléchissait.

Mais on ne pouvait le rencontrer que sur son propre terrain, lui parler avec ses termes à lui. Alors elle s’asseyait en face de lui, dans les réunions, et elle essayait de se concentrer, même quand sa cervelle semblait se fossiliser, se pétrifier. Les arguments tournaient en rond : que faire sur Pavonis ? Pavonis Mons, la montagne du Paon. Qui monterait sur le trône du Paon ? Il y avait des shahs potentiels partout : Peter, Nirgal, Jackie, Zeyk, Kasei, Maya, Nadia, Mikhail, Ariadne, Hiroko l’invisible…

Quelqu’un suggéra qu’ils reprennent les canevas de la conférence de Dorsa Brevia. C’était bien joli, mais sans Hiroko, ils n’avaient plus de pivot moral. C’était, de toute l’histoire martienne, la seule personne en dehors de John Boone que tout le monde respectait. Mais Hiroko et John avaient disparu, de même qu’Arkady et Frank, qui lui aurait été bien utile, à présent, s’il avait pris son parti, ce qu’il n’aurait pas fait. Ils s’en étaient tous allés, les laissant en proie à l’anarchie. C’était drôle qu’autour de cette table pleine de monde les absents soient plus visibles que les présents. Hiroko, par exemple ; les gens prononçaient souvent son nom. Elle était là, quelque part, dans un coin perdu, ça ne faisait aucun doute ; elle les avait abandonnés, comme d’habitude, au moment où ils avaient le plus besoin d’elle. Les chassant du nid en leur pissant dessus.

C’était drôle aussi de voir que Kasei, le fils de John et d’Hiroko, le seul enfant de leurs héros disparus, était le plus radical des leaders représentés ici. Un homme inquiétant même s’il était de son côté. Il était assis là, secouant sa tête grise à ce que disait Art, les lèvres retroussées par un petit sourire. Il ne ressemblait pas du tout ni à John ni à Hiroko – enfin, il avait un peu de l’arrogance d’Hiroko, un peu de la simplicité de John. Le plus mauvais des deux côtés. Et pourtant, il incarnait une forme de pouvoir ; il agissait à sa guise et quantité de gens le suivaient. Mais il n’était pas comme ses parents.

Et Peter, assis deux sièges plus loin, qui n’était ni comme elle ni comme Simon. On se demandait parfois à quoi rimaient les liens du sang. À rien, manifestement. Et pourtant, ça lui crevait le cœur d’entendre Peter parler, contredire Kasei et réfuter tous les arguments des Rouges, établir le dossier d’accusation d’une sorte de collaborationnisme interplanétaire sans jamais, au cours d’aucune de ces réunions, s’adresser à elle ou seulement croiser son regard. Peut-être faisait-il ça par une sorte de courtoisie – je ne veux pas discuter avec toi en public. Mais ça ressemblait à un affront – je ne discute pas avec toi parce que tu comptes pour du beurre.

Il prônait la préservation du câble et approuvait Art au sujet du document de Dorsa Brevia, évidemment, étant donné la majorité verte qui prévalait alors, et encore maintenant, d’ailleurs. Utiliser Dorsa Brevia comme guide revenait à assurer le maintien du câble. Et la présence de l’ATONU. À vrai dire, certains autour de Peter parlaient de « semi-autonomie » par rapport à la Terre et non plus d’indépendance, et Peter les suivait sur ce terrain. Elle en était malade. Et tout ça sans la regarder. Il lui rappelait un peu Simon, pour ça. Une sorte de silence. Ça la mettait en rage.

— Je ne vois pas l’intérêt de faire des projets à long terme tant que nous n’aurons pas résolu le problème du câble, dit-elle, lui coupant la parole et s’attirant un regard noir, comme si elle avait rompu un accord tacite.

Mais il n’y avait pas eu d’accord, et pourquoi ne s’affronteraient-ils pas, puisqu’il n’y avait plus de vraie relation entre eux, rien que de la biologie ?

Art répliqua que l’ONU se disait prête à accorder la semi-autonomie à Mars, tant que Mars resterait en « contact étroit » avec la Terre et lui apporterait une aide active durant cette période de crise. Nadia dit qu’elle était en communication avec Derek Hastings, qui était sur New Clarke. Il est vrai qu’Hastings avait abandonné Burroughs en renonçant au bain de sang, et elle affirmait qu’il était prêt au compromis. Ce qui était sûr, c’est qu’il ne se préparait pas une retraite facile, dans un agréable lieu de villégiature, car en dépit de toutes les actions d’urgence, la Terre était maintenant la proie de la famine, des épidémies et du pillage. Tout compte fait, c’était la rupture du pacte social, qui était si fragile. Ça pouvait arriver ici aussi ; elle devait se souvenir de cette fragilité quand elle s’énervait, comme en ce moment, au point de se mordre la langue pour ne pas dire à Kasei et Dao de cesser ces palabres une fois pour toutes et de tirer. Si elle faisait ça, c’est très probablement ce qui arriverait. En parcourant du regard les visages angoissés, furieux, malheureux qui entouraient la table, elle fut tout à coup envahie par le sentiment étrange de son propre pouvoir. Elle pouvait faire pencher les plateaux de la balance ; elle pouvait renverser la table.

Les intervenants disposaient de cinq minutes chacun pour exposer leur point de vue. Ann n’aurait pas cru qu’il y en aurait autant pour demander la suppression du câble, et pas seulement des Rouges, des représentants de cultures ou de mouvements qui se sentaient surtout menacés par l’ordre métanat ou par l’émigration de masse en provenance de la Terre : les Bédouins, les Polynésiens, les gens de Dorsa Brevia, certains des indigènes les plus futés. Et pourtant, ils étaient minoritaires. Pas de beaucoup, mais minoritaires quand même. L’isolationnisme contre l’interactivité ; encore une ligne de fracture à ajouter à toutes celles qui déchiraient le mouvement d’indépendance martienne.

Jackie Boone se leva et plaida pendant un quart d’heure pour le maintien du câble, menaçant tous ceux qui voulaient sa disparition d’expulsion de la société martienne. C’était un numéro lamentable, mais populaire, et après cela, Peter parla dans le même sens, d’une façon juste un tout petit peu plus subtile. Ann était tellement furieuse qu’aussitôt après qu’il se fut rassis elle se leva afin de faire valoir ses arguments en faveur de la suppression du câble. Ce qui lui valut un autre regard incendiaire de Peter, mais c’est à peine si elle s’en rendit compte. En proie à une colère aveugle, elle parla, oubliant le délai des cinq minutes. Personne ne tenta de lui couper la parole, et elle poursuivit, sans savoir ce qu’elle allait dire, oubliant ce qu’elle venait de dire. Peut-être son subconscient avait-il minutieusement organisé sa plaidoirie – c’était à espérer –, en tout cas, pendant que les mots sortaient de sa bouche, une partie d’elle-même pensait qu’elle se contentait peut-être de bredouiller ou de répéter le mot Mars, Mars, Mars, et que l’auditoire se moquait d’elle ; ou bien qu’il la comprenait dans un moment de grâce miraculeuse, de glossolalie, des flammes invisibles jaillissant de leur tête comme des coiffes de joyaux – et, de fait, leurs cheveux faisaient à Ann l’effet de copeaux de métal, les crânes chauves des vieillards lui semblaient être des blocs de jade dans lesquels toutes les langues vivantes et mortes auraient été comprises sans distinction. L’espace d’un moment, ils lui parurent tous pris ensemble, avec elle, dans une épiphanie de Mars la Rouge, libérés de la Terre, vivant sur la planète primitive qui avait été et pourrait être encore.

Elle se rassit. Cette fois, ce ne fut pas Sax qui se leva pour la contrer, comme il l’avait si souvent fait. En fait, il la regardait en louchant de concentration, la bouche entrouverte dans une expression stupéfaite qu’elle eût été bien en peine d’interpréter. Ils se regardèrent un instant, les yeux dans les yeux ; mais ce qu’il pouvait bien penser, elle n’en avait pas idée. Elle savait seulement qu’elle avait enfin réussi à attirer son attention.

C’est Nadia qui révoqua tous ses arguments, Nadia sa sœur, qui argumenta lentement, calmement, en faveur de l’interaction avec la Terre et de leur intervention dans la situation terrienne. Elle parla de la nécessité de compromis, d’engagement, d’influence, de transformation. C’était profondément contradictoire, se dit Ann. Parce qu’ils étaient faibles, Nadia disait qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’agresser, et qu’ils devaient donc changer toute la réalité sociale de la Terre.

— Mais comment ? s’écria Ann. Quand on n’a pas de point d’appui, on ne peut pas soulever le monde. Sans point d’appui, pas de levier, pas de force…

— Il ne s’agit pas seulement de la Terre, répondit Nadia. Il y aura d’autres colonies dans le système solaire : Mercure, la Lune, les grandes lunes extérieures, les astéroïdes. Nous devons en faire partie. En tant que colonie originale, nous sommes le chef naturel. Un puits gravitique sans pont pour le franchir ne serait qu’un obstacle à tout ça – une réduction de notre marge de manœuvre, de notre pouvoir.

— Tu parles d’un progrès ! répliqua amèrement Ann. Songe un peu à ce qu’Arkady aurait répondu à ça. Écoute ! Nous tenons enfin l’occasion de bâtir quelque chose de différent. C’était tout le problème. Nous avons encore cette possibilité. Tout ce qui a une chance d’augmenter la zone dans laquelle nous pourrons créer une nouvelle société est une bonne chose. Tout ce qui risque de réduire notre espace vital, une mauvaise. Pense à ça !

Peut-être y pensaient-ils. Mais ça ne changeait rien. Toutes sortes d’éléments sur Terre exposaient leurs arguments en faveur du câble – des arguments, des menaces, des traités. Ils avaient besoin d’aide, là-bas. De toute l’aide qu’on pouvait leur apporter. Art Randolph défendait énergiquement le maintien du câble pour le compte de Praxis, qui faisait à Ann l’impression d’être en passe de devenir la prochaine autorité transitoire, le métanationalisme dans sa dernière manifestation ou son dernier avatar.

Les indigènes étaient peu à peu conquis par eux, intrigués par la perspective de « conquérir la Terre », inconscients de l’impossibilité de la tâche, incapables d’imaginer l’immensité et l’immobilisme de la Terre. On pouvait leur en parler encore et sans cesse, ils ne pourraient jamais s’en faire une idée.

Puis vint le moment de voter, pour la forme. Il fut décidé que ce serait un vote par représentation, une voix pour chacun des groupes signataires du document de Dorsa Brevia, une voix aussi pour tous les groupes concernés qui avaient vu le jour depuis – les nouvelles colonies dans l’outback, les nouveaux partis politiques, les associations, les laboratoires, les compagnies, les groupes de guérilla, les groupuscules rouges. Une âme naïve et généreuse proposa une voix pour les Cent Premiers, et tout le monde éclata de rire à l’idée que les Cent Premiers puissent voter de la même façon sur quelque sujet que ce soit. L’âme généreuse, une jeune femme de Dorsa Brevia, suggéra alors que chacun des Cent Premiers ait une voix, mais ce fut refusé comme risquant de mettre en péril l’emprise fragile qu’ils avaient sur le gouvernement représentatif. Ça n’aurait rien changé, de toute façon.

C’est ainsi qu’il fut décidé de laisser l’ascenseur spatial où il était pour le moment, c’est-à-dire aux mains de l’ATONU, et le Socle avec. C’était comme si le roi Canute avait décrété que la marée était légale, en fin de compte, mais ça ne fit rire personne, sauf Ann. Les autres Rouges étaient furieux. La propriété du Socle faisait toujours l’objet de vives contestations, protesta hautement Dao, les quartiers limitrophes étaient vulnérables et pouvaient être pris, il n’y avait pas de raison de battre en retraite comme ça, ils se contentaient de balayer le problème sous le tapis parce qu’il était ardu, et ainsi de suite. Mais la majorité s’était déclarée en faveur du câble. Il resterait.

Ann fut prise de l’envie, toujours la même, de ficher le camp. Les tentes et les trains, les gens, le faux air de petit Manhattan de Sheffield contre la lèvre sud du cratère, le sommet de basalte déchiqueté, aplati et pavé… Une piste faisait tout le tour du cratère, mais le côté ouest de la caldeira était pratiquement inhabité. Ann prit l’un des plus petits patrouilleurs des Rouges et fit le tour du cratère dans le sens trigonométrique, juste à l’intérieur de la piste, jusqu’à ce qu’elle arrive à une petite station météo. Elle gara le patrouilleur, franchit le sas et sortit, toute raide dans un walker qui ressemblait beaucoup à ceux dans lesquels ils effectuaient leurs sorties au cours des premières années.

Elle était à un ou deux kilomètres de la cheminée. Elle marcha lentement vers l’est et le bord du cratère. Elle dut trébucher une ou deux fois avant de commencer à faire attention. La vieille lave, sur l’étendue plate de la large lèvre, était lisse et noire à certains endroits, plus claire et plus accidentée à d’autres. Le temps qu’elle arrive au bord, elle avait retrouvé le trot martien. Elle effectuait une sorte de ballet qu’elle pouvait soutenir toute la journée, en osmose avec toutes les bosses, toutes les fissures qui se présentaient sous ses pieds. Et c’était une bonne chose, parce que, près du bord, le sol s’effondrait en une série de marches étroites, incurvées, certaines d’un pied de haut, d’autres plus hautes qu’elle-même. Et cette impression toujours plus forte du vide au-dessus d’elle, alors que le côté opposé de la caldeira et le reste du grand cercle devenaient visibles. Elle se retrouva sur la dernière marche, un banc large d’environ cinq mètres, pas plus, à la paroi arrière incurvée à hauteur d’épaule. En dessous d’elle plongeait le gouffre rond de Pavonis.

Cette caldeira était l’une des merveilles géologiques du système solaire, un trou de quarante-cinq kilomètres de large et de cinq bons kilomètres de profondeur, d’une régularité en tout point remarquable : un tube au fond plat, aux parois presque verticales, un cylindre parfait d’espace, découpé dans le volcan comme une carotte de forage. Aucune des trois autres grandes caldeiras n’approchait, même de loin, cette pureté de forme ; Ascraeus et Olympus étaient des palimpsestes compliqués d’anneaux qui se recoupaient ; la caldeira très large et peu profonde d’Arsia était vaguement circulaire, mais déchiquetée dans tous les sens. Seule Pavonis était un cylindre régulier ; un idéal platonique de caldeira volcanique.

Évidemment, du merveilleux point de vue qui était à présent le sien, la stratification horizontale des parois intérieures révélait beaucoup de détails irréguliers, de bandes couleur rouille ou chocolat, noires ou ambrées, indiquant des variations dans la composition des dépôts de lave. Par ailleurs, certaines bandes étaient plus dures que celles du dessus et du dessous, de sorte qu’un grand nombre de balcons arqués bordaient la paroi à différents niveaux – des bancs isolés, incurvés, perchés sur le côté de l’immense gorge rocheuse, qu’on n’avait presque jamais explorée. Et le sol si plat. La substance du réservoir magmatique du volcan, situé à 160 kilomètres environ sous la montagne, devait être d’une consistance inhabituelle pour retomber chaque fois au même endroit. Ann se demanda si on savait pourquoi, si le réservoir magmatique était plus jeune ou plus petit que celui des autres grands volcans, si la lave était plus homogène… Il était probable qu’on avait étudié le phénomène ; elle allait s’en assurer en consultant son bloc-poignet. Elle composa le code du Journal d’études aréologiques, tapota Pavonis : « Preuve d’activité volcanique strombolienne dans les roches clastiques de Tharsis ouest. » « Les crêtes radiales dans la caldeira et les grabens concentriques à l’extérieur de l’anneau de la lèvre suggèrent un affaissement tardif du sommet. » Elle venait justement de traverser quelques-uns de ces grabens. « Calcul du rejet des substances volatiles juvéniles dans l’atmosphère par datation radiométrique des mafics de Lastflow. »

Elle éteignit son bloc. Il y avait des années qu’elle ne se tenait plus au courant des dernières découvertes aréologiques. La simple lecture de ces données lui avait pris beaucoup plus de temps qu’autrefois. Et puis, bien sûr, l’aréologie avait été tellement compromise par les projets de terraforming… Les savants qui travaillaient pour les métanats, obnubilés par l’exploration et l’évaluation des ressources, avaient trouvé trace d’antiques océans, d’une atmosphère primitive, chaude et humide, peut-être même d’une ancienne vie. De leur côté, les chercheurs rouges radicaux les avaient mis en garde contre les possibilités de recrudescence d’activité sismique, de glissement de terrain, d’épuisement rapide des ressources, et même contre la disparition du dernier échantillon de surface placé dans ses conditions originelles. Les tensions politiques avaient biaisé presque tout ce qui avait été écrit sur Mars au cours des cent dernières années. Le Journal était, à sa connaissance, le seul à publier des articles qui se bornaient à la description de l’aréologie au sens strict du terme, se concentrant sur ce qui était arrivé au cours des cinq milliards d’années d’isolement. C’était l’unique publication qu’Ann lisait encore, ou du moins à laquelle elle jetait un coup d’œil, parcourant le sommaire, certains résumés et l’éditorial. Une ou deux fois, elle avait même envoyé une lettre concernant un point de détail, qu’ils avaient reproduite sans en faire toute une histoire. Le Journal, édité par l’université de Sabishii, était scruté à la loupe par des aréologistes ayant le même point de vue. Les articles étaient rigoureux, bien documentés, et échappaient à toute doctrine idéologique. C’était de la science simplement. Les éditoriaux du Journal défendaient ce qu’il fallait bien appeler une position rouge, mais très modérée, dans la mesure où ils prônaient la préservation du paysage primitif de sorte qu’on puisse mener des études sans avoir à régler des problèmes de contamination de masse. C’était la position d’Ann depuis le début, et c’était encore ainsi qu’elle se sentait le plus à l’aise. Elle n’avait évolué de cette attitude scientifique à l’activisme politique que poussée par les circonstances. On aurait pu en dire autant de beaucoup d’aréologistes qui soutenaient maintenant les Rouges. C’est là qu’étaient ses pareils, les gens qu’elle comprenait, ceux avec qui elle était en harmonie.

Mais ils n’étaient pas nombreux. Elle aurait presque pu les citer un par un. C’étaient plus ou moins les collaborateurs du Journal. Les autres Rouges, le Kakaze et les radicaux divers, défendaient plutôt une sorte de vision métaphysique. C’étaient des fanatiques religieux, l’équivalent des Verts d’Hiroko, des membres d’une secte d’adorateurs des pierres. Ann n’avait pas grand-chose en commun avec eux, si on s’en tenait à cet aspect-là. Le Rouge auquel ils adhéraient procédait d’une vision du monde totalement différente de la sienne.

Et quand on pensait que les Rouges étaient ainsi divisés en courants et en factions, que pouvait-on dire du mouvement d’indépendance martien en général ? Eh bien, il allait s’effondrer. C’était déjà en train de se produire.

Ann s’assit prudemment au bord de la dernière marche. La visibilité était parfaite. Une sorte de station s’élevait apparemment au fond de la caldeira, bien que, vu de cinq mille mètres de haut, ce soit difficile à affirmer. Même les ruines de la vieille Sheffield étaient à peine visibles – ah si, elles étaient là, sur le sol, sous la nouvelle ville, un petit tas de gravats avec des lignes droites et des surfaces planes. Ces éraflures verticales, à peine détectables au-dessus, avaient pu être causées par la chute de la ville, en 61, mais rien ne le prouvait, bien sûr.

Les villes sous tente qui entouraient le cratère ressemblaient à des inclusions de villages miniatures. Sheffield avec ses buildings, ses entrepôts plus bas de l’autre côté, à l’est. Lastflow, et les autres petites tentes tout le long du bord… Beaucoup s’étaient rejointes, formant une sorte de grande Sheffield, qui faisait presque tout le tour du cratère, de Lastflow jusqu’à l’autre côté, au sud-ouest, où les pistes suivaient le câble tombé sur l’immense pente de Tharsis Ouest vers Amazonis Planitia. Les villes et les stations de Pavonis seraient éternellement bâchées, parce qu’à vingt-sept kilomètres d’altitude l’air serait toujours dix fois moins dense qu’au contour zéro, ou au niveau de la mer – on pouvait maintenant dire ça. Ce qui signifiait que la pression à cette altitude n’était que de trente ou quarante millibars.

Des cités à jamais bâchées. Mais avec le câble (invisible de l’endroit où elle se trouvait) qui embrochait Sheffield, le développement se poursuivrait certainement jusqu’à ce que le tour de la caldeira ne soit plus qu’une ville sous tente, qui plongerait le regard dans ses profondeurs. Puis ils essaieraient sans doute de couvrir la caldeira elle-même et d’occuper le fond circulaire, afin d’ajouter mille cinq cents kilomètres carrés de surface à la ville, bien qu’on puisse se demander qui pourrait vouloir vivre au fond d’un trou pareil, au fond de cette taupinière, des parois de roche montant tout autour de soi comme si on était dans une sorte de cathédrale circulaire, à ciel ouvert… Enfin, il se trouverait peut-être des gens à qui ça plairait. Les bogdanovistes avaient vécu dans des trous de taupe pendant des années, après tout. Ils feraient pousser des forêts, construiraient des chalets de montagne, ou plutôt des villas pour millionnaires sur les crêtes arquées, ils tailleraient des escaliers dans les parois rocheuses, installeraient des ascenseurs de verre qui mettraient une journée à relier la base au sommet… des toits en terrasse, des balcons, des gratte-ciel montant vers la lèvre du volcan, des héliports sur leurs toits ronds et plats, des pistes, des autoroutes du ciel… Oh oui, tout le sommet de Pavonis Mons, la caldeira et le reste, serait un jour couvert par la grande cité du monde, qui grandissait, s’étendait toujours comme un champignon sur toutes les pierres du système solaire. Des milliards de gens, des trillions de gens, des quintillions de gens, tous aussi près de l’immortalité qu’il était possible de l’être…

Elle secoua la tête, profondément troublée. Les radicaux de Lastflow n’étaient pas son peuple ; pas vraiment. Mais, à moins qu’ils réussissent, le sommet de Pavonis et tous les autres endroits de Mars seraient engloutis dans la ville que serait un jour le monde. Elle essaya de se concentrer sur la vue, s’efforça de ressentir l’impression formidable produite par la formation symétrique, l’amour de la roche dure sous ses fesses. Ses pieds pendaient dans le vide. Elle frappa le basalte des talons. Elle aurait pu lancer un caillou ; il serait tombé cinq mille mètres plus bas. Mais elle ne pouvait pas se concentrer. Elle ne le sentait pas. Pétrifiée. Si engourdie, depuis si longtemps… Elle renifla, s’ébroua, ramena ses pieds sur la marche de pierre. Et regagna son patrouilleur.

3

Elle rêva du glissement long. L’immense barrage mouvant avançait sur le fond de Melas Chasma, venait vers elle. Chaque détail se détachait avec une netteté irréelle. Une fois de plus, elle pensa à Simon, une fois de plus elle gémit et descendit de l’arête basse, faisant ce qu’il fallait, apaisant le mort qui était en elle, se sentant la mort dans l’âme. Le sol tremblait…

Elle se réveilla, par un effort de volonté crut-elle, courant, fuyant, mais une main la retint fermement par le bras.

— Ann, Ann, Ann !

C’était Nadia. Encore une surprise. Ann se redressa, désorientée.

— Où sommes-nous ?

— À Pavonis, Ann. La révolution. Je suis venue te réveiller parce que le combat a éclaté entre les Rouges de Kasei et les Verts de Sheffield.

Le présent lui tomba dessus comme le glissement de terrain de son rêve. Elle arracha son bras à la poigne de Nadia, tendit la main pour attraper sa chemise.

— J’avais oublié de verrouiller mon patrouilleur ?

— J’ai forcé la serrure.

— Ah !

Ann se leva, encore hébétée mais de plus en plus contrariée au fur et à mesure qu’elle prenait la mesure de la situation.

— Bon, que s’est-il passé ?

— Ils ont lancé des missiles sur le câble.

— Ils ont fait ça ! s’exclama-t-elle, le choc achevant de la réveiller. Et alors ?

— Ça n’a pas marché. Le système de défense du câble les a interceptés. Ils ont pas mal de matériel là-haut, maintenant, et ils devaient être ravis d’avoir l’occasion de s’en servir. Les Rouges entrent actuellement à Sheffield par l’ouest, sans cesser d’envoyer des missiles. Les forces de l’ONU basées sur Clarke bombardent les premiers sites de lancement d’Ascraeus et menacent de frapper les forces armées au sol sans distinction. Ils n’attendaient que ça. Les Rouges pensent manifestement s’en sortir comme à Burroughs. Ils essaient de les pousser à se battre. C’est pour ça que je suis venue te voir. Écoute, Ann, je sais que nous nous sommes beaucoup opposées. Je n’ai pas été très… patiente, je le reconnais, mais cette fois, ça va trop loin. Ça risque de mal finir. Si l’ONU décide que la situation est devenue anarchique et envoie des forces de la Terre dans le but de reprendre la situation en main…

— Où sont-ils ? croassa Ann.

Elle enfila une culotte, alla aux toilettes, Nadia sur les talons. Encore une surprise. À Underhill, ç’aurait été normal, mais il y avait longtemps que Nadia ne l’avait pas suivie aux toilettes, parlant de façon obsessionnelle pendant qu’Ann se débarbouillait et urinait.

— Ils sont encore basés à Lastflow, mais ils ont coupé la piste qui fait le tour du volcan et celle qui mène au Caire. Ça se bagarre à Sheffield Ouest et autour du Socle. Les Rouges contre les Verts.

— Je vois.

— Alors tu vas parler aux Rouges, tu vas les arrêter ?

Une soudaine rage s’empara d’Ann.

— C’est toi qui les as poussés à faire ça ! lui hurla-t-elle en pleine face, si bien que Nadia se heurta au chambranle de la porte en reculant.

Ann se leva, fit un pas vers Nadia en remontant sa culotte et continua à hurler :

— Toi, avec ton terraforming de merde ! Tu n’avais que ce mot à la bouche : vert, vert, vert, et il n’y avait pas à en démordre ! C’est autant ta faute que la leur, puisque c’est toi qui leur as ôté tout espoir !

— Admettons, fit Nadia du bout des lèvres, en écartant l’objection d’un geste éloquent : c’était le passé, ça n’avait plus d’importance et elle n’entendait pas laisser dévier la conversation. Mais tu vas essayer ?

Ann regarda cette vieille tête de mule, presque rajeunie par la peur, intensément motivée – vivante.

— Je ferai de mon mieux, répondit Ann d’un ton morne. Mais d’après ce que tu me dis, j’ai bien peur qu’il ne soit trop tard.

Il était trop tard, en effet. Le campement de patrouilleurs où s’était installée Ann était désert, et quand elle lança un appel général sur son bloc-poignet, elle n’obtint aucune réponse. Alors elle laissa Nadia et les autres mariner dans leur jus à Pavonis Est et partit avec son patrouilleur pour Lastflow, dans l’espoir d’y trouver certains leaders rouges. Ils avaient malheureusement évacué Lastflow et personne, sur place, ne savait où ils étaient allés. Les gens regardaient la télé dans les stations et les cafés, mais aucun réseau ne donnait d’infos sur les combats, même pas Mangalavid. Sa mauvaise humeur se teinta de désespoir. Elle aurait voulu faire quelque chose mais elle ne savait ni quoi ni comment. Elle lança une fois de plus un appel général et, à sa grande surprise, Kasei répondit sur sa longueur d’onde privée. Son visage, sur le minuscule écran, ressemblait tant à celui de John Boone, de façon si frappante que, déconcertée, Ann n’entendit pas tout de suite ce qu’il lui disait. Il avait l’air si heureux ! C’était John tout craché !

— … devions le faire, lui disait-il, et Ann se demanda si elle l’avait interrogé à ce sujet. Si nous ne faisons rien, ils vont mettre ce monde en pièces. Ils vont le cultiver jusqu’au sommet des quatre grands.

Cela faisait tellement écho à ce qu’elle s’était dit au bord de la caldeira qu’elle éprouva une nouvelle secousse, mais elle reprit son empire sur elle-même et dit :

— Nous devons agir dans le cadre des discussions, Kasei, sinon nous allons déclencher une guerre civile !

— Nous sommes une minorité, Ann. Les cadres se fichent des minorités.

— Je n’en suis pas si sûre. C’est à ça que nous devons travailler. Et même si nous optons pour la résistance active, ça n’a pas besoin d’être ici et maintenant. Inutile que des Martiens tuent d’autres Martiens.

— Ce ne sont pas des Martiens.

Cette lueur dans son regard… Quelque chose dans son expression lui rappelait Hiroko, son éloignement par rapport au monde ordinaire. En cela, il ne ressemblait pas du tout à John. Le pire des deux parents… Ils avaient donc un nouveau prophète, qui parlait une nouvelle langue.

— Où es-tu, à présent ?

— À Sheffield Ouest.

— Et que vas-tu faire ?

— Prendre le Socle et détruire le câble. C’est nous qui avons les armes et l’expérience. Je ne pense pas que ça nous pose beaucoup de problèmes.

— Vous ne l’avez pas abattu au premier essai.

— Trop sophistiqué. Cette fois, nous nous contenterons de le sectionner.

— Je pensais que ce n’était pas comme cela qu’il fallait s’y prendre.

— Ça va marcher.

— Kasei, je pense que nous devrions négocier avec les Verts.

Il secoua la tête d’un air excédé, révolté de la voir se dégonfler au moment de passer à l’action.

— Nous négocierons quand le câble sera tombé. Écoute, Ann, il faut que j’y aille. Ne reste pas dans la trajectoire.

— Kasei !

Mais il était parti. Personne ne l’écoutait plus, ni ses ennemis, ni ses amis, ni sa famille. Elle allait quand même être obligée d’appeler Peter. Il faudrait qu’elle tente à nouveau de raisonner Kasei. Il vaudrait mieux qu’elle soit sur place si elle voulait se faire entendre de lui comme elle avait réussi à le faire avec Nadia. Oui, elle en était là : pour qu’ils l’écoutent, elle devait maintenant leur crier sous le nez.

La crainte de rester coincée autour de Pavonis Est l’incita à poursuivre vers l’ouest à partir de Lastflow, en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme la veille, afin de prendre les forces rouges à revers, ce qui, tout bien considéré, était probablement la meilleure approche. Lastflow était à cent cinquante kilomètres environ de la limite ouest de Sheffield, et tout en faisant rapidement le tour du cratère, juste en marge de la piste, elle tenta de joindre les diverses unités basées sur la montagne, en vain. La fréquence était brouillée par des parasites explosifs sans doute dus aux combats qui faisaient rage à Sheffield, et ces brutales éruptions de bruit blanc lui remirent en mémoire des souvenirs terrifiants de 61. Elle grimpa sur l’étroite banquette extérieure de la piste, plus lisse et qui permettait d’aller plus vite, et poussa le patrouilleur au maximum de sa vitesse – cent kilomètres heure, puis davantage. Elle roulait à tombeau ouvert, tiraillée entre l’espoir d’empêcher le désastre d’une guerre civile, l’impression que tout cela n’était qu’un terrible rêve et, par-dessus tout, l’angoisse d’arriver trop tard, trop tard. Elle arrivait toujours trop tard dans les situations de ce genre. Des champignons de vapeur blanche piquetés d’étoiles apparurent subitement dans le ciel, au-dessus de la caldeira. Des explosions dues, de toute évidence, à l’interception des missiles visant le câble et qui éclataient comme des fusées de feu d’artifice mouillées. Leur concentration était plus forte au-dessus de Sheffield et spécialement dans la région du câble, mais ces nuages planaient sur tout le sommet du volcan, puis dérivaient vers l’est, emportés par le jet-stream. Certains de ces missiles étaient abattus très loin de leur cible.

Elle était tellement absorbée par la contemplation du combat silencieux qui faisait rage dans le ciel qu’elle faillit percuter la première tente de Sheffield, déjà crevée. Au fur et à mesure que la ville s’étendait vers l’ouest, de nouvelles tentes avaient été accolées aux précédentes, comme des coussins de lave. Les moraines de construction situées à l’extérieur de la dernière tente étaient à présent jonchées de pièces de matériau pareilles à des échardes de verre, et la peau de la tente avait disparu entre les éléments de structure subsistants, en forme de ballon de football. En passant sur un agrégat de roches basaltiques, son patrouilleur se mit à tanguer violemment. Elle freina, s’approcha lentement de la paroi. Les portes du sas réservé aux véhicules étaient verrouillées. Elle enfila sa combinaison, son casque, et quitta son véhicule. Le cœur battant à rompre, elle se dirigea vers la paroi de la ville et entra dans Sheffield en passant par le trou.

Les rues étaient désertes. Des bouts de verre et de bambou, des briques cassées et des poutres de magnésium tordues jonchaient l’herbe des rues. À cette altitude, quand la tente était crevée, les bâtiments en surpression explosaient comme des ballons de baudruche. Les trous noirs des fenêtres béaient, pareils à des bouches de cadavres. Çà et là, le rectangle d’une fenêtre intacte gisait à terre, tel un grand bouclier de cristal. D’autres fois, c’était un corps au visage couvert de givre ou de poussière. Il y avait sûrement eu beaucoup de morts, les gens n’avaient plus l’habitude de penser à la décompression. C’était l’obsession des colons, dans le temps. Mais plus aujourd’hui.

Ann continua à marcher vers l’est.

— J’appelle Kasei, Dao, Marion ou Peter, répétait-elle inlassablement dans son bloc de poignet.

Mais personne ne répondait.

Elle suivit une rue étroite le long de la paroi sud de la tente. Le soleil aveuglant découpait des ombres noires, tranchantes. Certains bâtiments avaient résisté, leurs fenêtres étaient encore en place et il y avait de la lumière à l’intérieur. On ne voyait évidemment personne. Vers l’avant, le câble était à peine visible, balafre noire, se dressant à la verticale de Sheffield Est, telle une ligne géométrique matérialisée dans le monde réel.

La fréquence d’urgence des Rouges était un signal transmis sur une longueur d’onde fluctuante, synchronisée au moyen d’un codage. Ce système permettait d’éviter la plupart des méthodes de brouillage ; néanmoins, Ann fut surprise quand une voix croassante s’éleva de son poignet : « Ann, c’est Dao. Je suis là. »

Elle l’aperçut alors lui faisant de grands signes depuis la porte du sas de secours d’un bâtiment. Il s’activait avec un groupe d’une vingtaine de personnes autour de trois lance-missiles mobiles. Ann courut se glisser dans le sas à ses côtés.

— Il faut arrêter ça ! s’écria-t-elle.

Dao accusa le coup.

— Nous avons presque pris le Socle.

— Et après ?

— Ça, c’est à Kasei qu’il faut le demander. Il est là ; il part pour Arsiaview.

L’un des missiles fusa avec un sifflement étouffé dans l’air raréfié. Dao se remit à la tâche. Ann repartit au trot, en prenant soin de raser les murs. C’était risqué, mais elle se fichait pas mal de se faire tuer ; en cet instant, elle n’avait peur de rien. Peter était là, à Sheffield, à la tête des révolutionnaires verts. Ils avaient réussi à garder les forces de sécurité de l’ATONU prisonnières du câble et sur Clarke. Ce n’étaient donc pas du tout les jeunes manifestants pacifistes, les indigènes frustrés pour lesquels Kasei et Dao semblaient les prendre. Ses enfants spirituels montant une attaque sur le seul vrai fils de sa chair, et manifestement sûrs d’avoir sa bénédiction… Comme ils l’avaient naguère eue. Mais à présent…

Elle était à bout de souffle et dégoulinante de sueur, sous sa combinaison. Elle dut se sermonner pour continuer sa course. Près de la paroi sud de la tente, elle tomba sur une petite flottille de patrouilleurs camouflés en rocher appartenant aux Rouges : des Tortues sorties des usines automobiles d’Acheron. Mais personne ne répondit à ses appels, et quand elle se rapprocha, elle remarqua le pare-brise criblé de trous, sous l’auvent de pierre. Les passagers, s’il y en avait eu, devaient être morts. Elle courut vers l’est, toujours collée à la paroi de la tente, indifférente aux débris qui roulaient sous ses pieds, sentant monter la panique en elle. Elle se rendait bien compte qu’elle faisait une proie facile pour un tireur embusqué, mais elle devait trouver Kasei. Elle tentait un nouvel appel général lorsque son bloc-poignet bippa. C’était Sax.

— Il n’est pas logique de lier le destin de l’ascenseur et la finalité du terraforming, disait-il comme s’il s’adressait à plusieurs personnes et pas seulement à elle. Le câble pourrait être amarré à une planète quasiment froide.

C’était le Sax de toujours, plus Sax que nature. Puis il dut remarquer qu’elle était connectée, car il braqua un regard de hibou myope sur la petite caméra de son bloc-poignet et dit :

— Écoute, Ann, nous pouvons prendre l’histoire par le bras et le lui péter… l’emporter. Emporter le morceau.

Le Sax d’autrefois n’aurait jamais dit une chose pareille. Il n’aurait pas non plus bavardé comme ça avec elle, l’air affolé et implorant, à bout de nerfs. L’une des visions les plus terrifiantes qu’elle ait jamais eues, en fait.

— Ils t’aiment, Ann. C’est ce qui peut nous sauver. Les histoires émotionnelles sont les vraies histoires. Les bassins hydrographiques du désir et de la déshérence… la déférence. Tu es… tu incarnes certaines valeurs pour les indigènes. Tu n’y peux rien. Il faut faire avec. Je l’ai fait à Da Vinci, et ça s’est révélé… utile. Maintenant c’est ton tour. Tu dois le faire. Il le faut, Ann. Pour cette fois seulement, rejoins-nous. Serrons-nous les coudes, ensemble ou séparément. Utilise ton image.

Elle n’en revenait pas d’entendre ces paroles dans la bouche de Saxifrage Russell. Puis un changement s’opéra en lui ; il parut reprendre le dessus.

— … la procédure logique consiste à établir une sorte d’équation définissant les intérêts conflictuels.

Sax, tel qu’en lui-même…

Mais son bloc-poignet bippa à nouveau. Elle coupa Sax, prit la communication. C’était Peter qui l’appelait sur la fréquence rouge codée. Il avait un air sombre qu’elle ne lui avait jamais vu.

— Ann ! fit-il en regardant intensément son bloc-poignet. Écoute, mère, je veux que tu arrêtes ces gens !

— Ne m’appelle pas mère ! lança-t-elle sèchement. Et c’est ce que j’essaie de faire. Tu peux me dire où ils sont ?

— Tu parles ! Ils viennent d’entrer à Arsiaview. Ils traversent la tente. On dirait qu’ils essaient d’atteindre le Socle par le sud… Bien, fit-il d’une voix tendue comme si on venait de lui transmettre un message, hors du champ de la caméra-bracelet. Ann, écoute, je peux te passer Hastings, sur Clarke ? Si tu lui dis que tu essaies de mettre fin à l’attaque des Rouges, il croira peut-être qu’il ne s’agit que d’une poignée d’excités et il n’interviendra pas. Il fera n’importe quoi pour protéger le câble et j’ai peur qu’il soit prêt à nous massacrer tous autant que nous sommes.

— Je vais lui parler.

Tout à coup, il fut là, revenant d’un lointain passé, d’un temps qu’elle croyait à jamais enfui. Elle le reconnut pourtant aussitôt, avec son visage en lame de couteau. Il semblait exténué, furieux, prêt à mordre. Qui aurait pu supporter des pressions si énormes au cours des cent dernières années ? Personne. C’était le passé qui revenait, voilà tout.

— Je suis Ann Clayborne, dit-elle, et comme il la regardait de travers elle se hâta d’ajouter : Les combats qui se déroulent actuellement en cet endroit ne représentent pas la politique du parti rouge, je veux que vous le sachiez. (Elle sentit son estomac se nouer alors qu’elle prononçait ces paroles, et un reflux acide lui brûla la gorge mais elle poursuivit.) Ils sont le fait d’un groupe de dissidents qui se donnent le nom de Kakaze. Ce sont eux qui ont fait sauter la digue de Burroughs. Nous essayons de mettre fin à leurs agissements, et nous espérons y parvenir d’ici la fin de la journée.

C’était le plus effroyable chapelet de mensonges qu’elle ait jamais débité. Elle eut l’impression que Frank Chalmers était revenu et s’exprimait par sa bouche. L’idée qu’elle avait articulé ces paroles lui était odieuse. Elle coupa la communication avant que son visage ne trahisse les ignominies qu’elle vomissait. Hastings disparut sans avoir dit un mot, et son visage fut remplacé par celui de Peter. Il ignorait qu’elle était revenue en ligne. Elle l’entendait, mais sa caméra-bracelet était braquée sur un mur.

— S’ils n’arrêtent pas d’eux-mêmes, il faudra que nous les y forcions, ou c’est l’ATONU qui le fera, et ce sera la fin des haricots. Préparez-vous à lancer la contre-attaque. Je fais passer la consigne.

— Peter ! dit-elle sans réfléchir.

L’image du petit écran pivota et recadra son visage.

— Occupe-toi d’Hastings, hoqueta-t-elle, à peine capable de le regarder, ce traître. Je me charge de Kasei.

Arsiaview était la ville la plus australe de Mars. Elle était pleine de fumée, montant au-dessus de leurs têtes en longues volutes amorphes, révélant les schémas de ventilation de la tente. Des sirènes retentissaient un peu partout, assourdissantes dans l’air dense, et des éclats de plastique transparent arrachés à la bâche étaient éparpillés sur l’herbe des rues. Ann passa en titubant devant un corps recroquevillé comme les êtres momifiés dans la cendre de Pompéi. Arsiaview était une ville tout en longueur, et il n’était pas évident d’y trouver son chemin. Elle ne savait pas très bien où aller. Le sifflement des lance-missiles l’attira vers l’est et vers le Socle, l’aimant de toute cette folie, qui déversait sur eux la folie de la Terre.

Il y avait peut-être une idée là-dedans… Les défenses du câble semblaient capables de résister aux missiles légers des Rouges, mais s’ils réussissaient à anéantir complètement Sheffield et le Socle, l’ATONU n’aurait plus rien vers quoi descendre et peu importait alors que le câble continue à se balancer au-dessus de leurs têtes. C’était un plan qui ressemblait bien à celui qui avait marché à Burroughs.

Mais c’était un mauvais plan. Burroughs était dans les lowlands, où l’atmosphère était assez dense pour que les gens puissent vivre au-dehors, du moins un moment, alors que Sheffield était en altitude. Tout se passait comme s’ils se retrouvaient en 61, à une époque où un trou dans une tente était synonyme de mort pour la population soudain exposée aux éléments. Cela dit, la majeure partie de Sheffield était souterraine, constituée de nombreux étages empilés sur la paroi de la caldeira. La majorité des gens s’y étaient sans doute réfugiés, et si les combats devaient se dérouler là, ce serait terrible, un vrai cauchemar. D’un autre côté, en surface, les gens servaient de cible aux missiles tirés du câble. Non, ça ne marcherait jamais. On ne pouvait même pas voir ce qui se passait. Les explosions se rapprochaient du Socle. Les communications étaient brouillées par les parasites. Seuls ressortaient quelques mots isolés alors que le récepteur captait des bribes de fréquences codées qui revenaient cycliquement : « … pris Arsiaviewpkkkk… » « … pas encore récupéré les IA, mais trois deux deux en abscisse sur huitpkkk… ».

Le câble dut essuyer un nouveau tir de missiles car Ann aperçut à cet instant dans le ciel une ligne ascendante de points lumineux éblouissants, parfaitement silencieux. Puis de gros fragments noirs, pareils à des véhicules incendiés, se mirent à pleuvoir sur les tentes autour d’elle, crevant la bâche transparente ou heurtant la structure invisible pour achever leur course sur les bâtiments dans un bruit d’enfer malgré la faible densité de l’air et les tentes qui étouffaient les sons. Le sol se mit à trembler et à vibrer sous ses pieds tandis que les débris tombaient de plus en plus loin. À tout instant, pendant ces interminables minutes, la mort aurait pu s’abattre sur elle, mais elle resta là, la tête levée vers les ténèbres du ciel, à attendre que ça passe.

Le calme revint. Elle s’aperçut qu’elle avait bloqué sa respiration, et elle reprit son souffle. Peter avait le code rouge, aussi composa-t-elle frénétiquement son numéro, mais elle n’entendit que des parasites. Puis, alors qu’elle diminuait le volume du son, elle saisit quelques phrases hachées : Peter décrivant les mouvements des Rouges aux forces vertes, ou peut-être même à l’ATONU. Lui permettant donc de retourner sur eux les missiles du système de défense du câble. Oui, c’était bien la voix de Peter, entrecoupée de décharges d’électricité statique. Ordonnant les tirs. Puis il n’y eut plus que du bruit blanc.

De soudains éclairs de lumière firent un placage d’argent sur la partie inférieure du câble, au pied de l’ascenseur, puis il redevint noir. Un concert de sirènes et de sonneries éclata. Toute la fumée fut chassée vers l’extrémité est de la tente. Ann prit une ruelle orientée nord-sud et s’assit par terre, le dos collé au mur aveugle d’un bâtiment. Des détonations, des bruits de casse, le souffle du vent. Puis le silence du vide presque absolu.

Elle se releva et reprit ses déambulations. Où allait-on quand des gens se faisaient tuer ? Retrouver ses amis, si on en avait. Si on arrivait à les reconnaître.

Elle fit un effort sur elle-même et décida de se rendre là où Dao lui avait indiqué où trouver le groupe de Kasei, tout en se demandant où ils avaient pu aller ensuite. Hors de la ville, peut-être. Mais, une fois à l’intérieur, ils avaient pu essayer de passer dans la tente suivante, à l’est, de les prendre l’une après l’autre, en enfilade, et de les décompresser afin d’obliger tout le monde à descendre. Elle resta dans la rue parallèle à la paroi de la tente en courant aussi vite que possible. Elle était en bonne forme physique, mais c’était ridicule, elle n’arrivait pas à reprendre son souffle et elle était en nage. La rue était déserte, plongée dans un silence angoissant. Il lui était difficile de croire que le combat faisait rage autour d’elle et rigoureusement impossible d’imaginer qu’elle retrouverait jamais ceux qu’elle cherchait.

Ils étaient pourtant là. Droit devant elle, dans les rues entourant un parc triangulaire, silhouettes casquées, en combinaison, manœuvrant des lance-missiles mobiles et tirant à l’arme automatique sur des adversaires invisibles dans un bâtiment dont la façade était couverte de silex noir. Des brassards rouges, des Rouges…

Un éclair aveuglant, et elle se retrouva plaquée à terre, les oreilles bourdonnantes. Collée au pied d’un bâtiment, contre une paroi de pierre polie. Du jaspe rouge strié de bandes noires d’oxyde de fer. Joli. Elle avait mal au dos, aux fesses, à l’épaule et au coude. Mais rien de grave. Elle pouvait bouger. Elle se retourna tant bien que mal pour scruter les environs du parc triangulaire. Des choses brûlaient dans le vent. Faute d’oxygène, les flammes réduites à de petites langues orange s’éteignaient déjà. Les silhouettes qu’elle avait vues là-bas gisaient à terre comme des poupées disloquées, les membres tordus dans des positions grotesques. Elle se leva et courut vers le plus proche, attirée par une tête aux cheveux gris, familière, qui avait perdu son casque. C’était Kasei, le fils unique de John Boone et d’Hiroko Ai, un côté du visage ensanglanté, les yeux grands ouverts. Il ne respirait plus. Il l’avait prise trop au sérieux. Et ses adversaires pas assez. Sa blessure dévoilait sa canine de pierre rose. En la voyant, Ann étouffa un sanglot et se détourna précipitamment. Quel gâchis. Ils étaient morts tous les trois, maintenant.

Elle s’accroupit et défit le bloc-poignet de Kasei. Il avait probablement une fréquence directe avec le Kakaze. Elle regagna l’abri d’un bâtiment d’obsidienne étoilée de grands éclats blancs, composa le code d’appel général et dit : « Ici Ann Clayborne. Appel à tous les Rouges. Tous les Rouges. Ici Ann Clayborne. La prise de Sheffield a échoué. Kasei est mort. Les pertes sont énormes. Toute tentative d’attaque sur la ville est vouée à l’échec. Elle aurait pour seul résultat d’amener les forces de sécurité de l’ATONU à redescendre sur la planète. » Elle se mordit la langue pour ne pas leur dire à quel point le plan était stupide depuis le départ. « Ceux d’entre vous qui le peuvent, quittez la montagne. À tous ceux qui sont à Sheffield : repartez vers l’ouest, sortez de la ville et évacuez la montagne. Ici Ann Clayborne… »

Plusieurs accusés réception arrivèrent et elle les écouta distraitement tout en retournant vers l’ouest et son patrouilleur. Elle retraversa Arsiaview sans faire la moindre tentative pour passer inaperçue. Si elle devait se faire tuer, elle se ferait tuer, mais elle n’y croyait pas. Elle était à l’abri sous les grandes ailes noires d’une espèce d’ange gardien qui la protégeait de la mort, quoi qu’il arrive, l’obligeant à contempler les cadavres de tous ceux qu’elle connaissait et de la planète qu’elle aimait. C’était son destin. Eh oui. Et maintenant Dao et son équipe étaient morts, ils gisaient dans des mares de sang, leur propre sang. Elle les avait ratés de peu.

Puis, dans un large boulevard, sous une rangée de tilleuls, elle tomba sur un autre groupe de cadavres, pas des Rouges, cette fois, ils portaient des bandeaux verts autour du front, et l’un d’eux ressemblait à Peter, c’était son dos – elle s’approcha comme dans un cauchemar, les jambes flageolantes, poussée par elle n’aurait su dire quelle force, et resta un instant debout près du cadavre. Elle finit par en faire le tour. Ce n’était pas lui. Un grand indigène aux épaules larges, comme Peter, le pauvre. Un garçon qui aurait vécu mille ans.

Elle retrouva son petit patrouilleur sans incident, se mit au volant et se dirigea vers la gare, à l’ouest de Sheffield. Une piste descendait le long de la pente sud du volcan, suivant le pli anticlinal séparant Pavonis et Arsia. En la voyant, elle imagina un plan d’une simplicité élémentaire, qui avait une chance de marcher grâce à cette simplicité même. Elle composa la fréquence des Kakaze et leur donna ses instructions, pour ne pas dire ses ordres. Courez, dispersez-vous. Descendez dans la passe, contournez Arsia par l’ouest, en prenant garde à rester au-dessus de la ligne de neige, puis tâchez de gagner l’extrémité supérieure d’Aganippe Fossa, un long canyon rectiligne où se trouve un refuge secret de Rouges, une habitation troglodyte dans la paroi nord. Là, vous pourrez vous terrer et commencer une longue campagne clandestine contre les nouveaux maîtres de la planète. L’AMONU, l’ATONU, les métanats, Dorsa Brevia… Rien que des Verts.

Elle essaya d’appeler Coyote, fut légèrement surprise de l’entendre répondre. Elle comprit alors qu’il était aussi à Sheffield. Soulagé d’être en vie, sans doute, mais son visage sillonné de rides était convulsé de rage.

Ann lui parla de son plan. Il acquiesça.

— Au bout d’un moment, il faudra qu’ils aillent plus loin, dit-il.

Ann ne put se retenir.

— C’était stupide d’attaquer le câble !

— Je sais, acquiesça Coyote avec lassitude.

— Tu n’as pas essayé de les en dissuader ?

— Si, répondit-il en se rembrunissant encore. Kasei est mort ?

— Oui.

Le visage de Coyote se crispa comme s’il allait pleurer.

— Seigneur… Les salauds !

Ann ne savait que dire. Elle ne connaissait pas bien Kasei, ne l’aimait pas beaucoup. Alors que Coyote l’avait vu naître, dans la colonie cachée d’Hiroko. Quand il était petit, il l’emmenait dans ses expéditions furtives, d’un bout à l’autre de Mars. Des larmes dévalaient les joues crevassées de Coyote. Ann serra les dents.

— Tu pourrais les emmener à Aganippe ? demanda-t-elle. Je m’occupe des gens de Pavonis Est.

Coyote hocha la tête.

— Compte sur moi pour les faire descendre en vitesse. On se retrouve à la gare Ouest.

— Je vais les prévenir.

— Les Verts vont t’en vouloir à mort.

— Qu’ils aillent se faire foutre, les Verts !

Une partie du Kakaze se faufila dans la gare Ouest de Sheffield, dans un crépuscule morne, fumeux. De petits groupes de gens aux yeux hagards dans des faces blêmes de colère, portant des combinaisons noires de crasse. Quel gâchis. Ils n’étaient plus que trois ou quatre cents à partager les mauvaises nouvelles du jour. En voyant Coyote se glisser à l’arrière, Ann se leva et parla de façon à être entendue de chacun d’eux, consciente comme elle ne l’avait jamais été de sa position de première Rouge. De ce que ça signifiait à présent. Ces gens avaient cru en elle, et ils étaient là, battus et encore heureux d’être en vie, des amis morts dans tous les coins de la ville, à l’est.

— Qu’est-ce qui vous a pris de donner l’assaut ? s’écria-t-elle, incapable de se retenir plus longtemps. Ça a marché à Burroughs, mais la situation était différente. Ici, c’était une idée déplorable. Des gens qui auraient pu vivre mille ans sont morts. Le câble ne valait pas ça. Nous allons être obligés de retourner dans l’underground et de guetter la prochaine occasion, la prochaine véritable occasion.

Ses paroles suscitèrent des réactions véhémentes, des cris de rage.

— Non, non ! Jamais ! Il faut abattre le câble !

Ann attendit qu’ils se taisent. Puis elle leva la main et le silence revint lentement.

— Attaquer les Verts maintenant se retournerait contre nous à coup sûr. Ça ne servirait qu’à donner aux métanats un prétexte pour revenir. Et ce serait bien pire que de devoir composer avec un gouvernement d’indigènes. Avec les Martiens, au moins, on peut discuter. La partie environnementale des accords de Dorsa Brevia nous donne certains moyens d’action. Nous n’aurons qu’à continuer à faire de notre mieux. Repartir d’un bon pied, ailleurs. Vous avez compris ?

Ce matin, ils n’auraient pas compris. Et ils n’en avaient pas plus envie maintenant. Elle fit taire les protestations d’un regard. Le fameux regard foudroyant d’Ann Clayborne… Beaucoup d’entre eux avaient rejoint la lutte à cause d’elle, à l’époque où l’ennemi était l’ennemi et la lutte souterraine une véritable alliance de travail efficace, souple et non exempte de fissures, mais dont tous les éléments étaient plus ou moins du même côté.

Ils baissèrent la tête, admettant à leur corps défendant que si Clayborne était contre eux, ils n’auraient plus de leader moral. Et sans elle – sans Kasei, sans Dao – face à la masse des Verts indigènes, solidement unis, eux, sous la conduite de Nirgal, de Jackie, et de Peter, le traître…

— Coyote va vous faire quitter Tharsis, reprit Ann, une drôle de sensation au creux de l’estomac.

Elle quitta la pièce, sortit de la gare, franchit le sas et regagna son patrouilleur. Elle prit le bloc-poignet de Kasei resté sur le tableau de bord du véhicule, le lança à l’autre bout de l’habitacle et éclata en sanglots. Elle se glissa derrière le volant et s’efforça de reprendre son calme. Puis elle mit le contact et partit à la recherche de Nadia, de Sax et des autres.

Elle finit par les retrouver à Pavonis Est, dans le labyrinthe de hangars et d’entrepôts. Quand elle passa la porte, ils la regardèrent comme si l’attaque du câble avait été son idée, comme si elle était personnellement responsable de tous les désastres qui avaient pu se produire non seulement ce jour-là mais depuis le début de la révolution. Ils la regardèrent comme ils l’avaient regardée après Burroughs, en fait. Peter était là, le fourbe, et elle se détourna de lui. Elle tenta aussi d’ignorer les autres, Irishka, l’air terrifiée, Jackie, les yeux rouges et folle de rage. Son père avait été tué ce jour-là, après tout, et bien qu’elle soit dans le camp de Peter, et donc en partie responsable de la réaction meurtrière à l’offensive des Rouges, il était clair à la voir qu’on lui paierait ça. Ann les ignora tous, elle alla voir Sax qui était assis devant un écran, dans son cagibi, tout au bout de la grande salle. Il lisait de longues colonnes de chiffres en marmonnant des choses à son IA. Ann passa la main entre son visage et l’écran, et il leva les yeux, surpris.

Chose étrange, il était le seul de toute la bande à ne pas donner l’impression de lui en vouloir. En fait, il la regarda en inclinant légèrement la tête sur le côté, avec une curiosité d’oiseau qui ressemblait presque à de la sympathie.

— C’est bête pour Kasei, fit-il. Et pour les autres. Je suis content que vous vous en soyez sortis, Desmond et toi.

Elle lui raconta rapidement, à voix basse, où elle avait envoyé les Rouges et ce qu’elle leur avait dit de faire.

— Je pense pouvoir les empêcher de tenter d’autres attaques directes sur le câble, ajouta-t-elle. Et tout acte de violence, à court terme au moins.

— Bien, répondit Sax.

— Mais c’est donnant, donnant, reprit-elle, et si tu ne me donnes pas ce que je veux, je leur lâche la bride et tu les auras sur le dos jusqu’à la fin des temps.

— La soletta ? avança-t-il.

Elle ouvrit de grands yeux. Il avait dû l’écouter plus attentivement qu’elle ne le croyait.

— Oui.

Il fronça les sourcils comme s’il réfléchissait intensément.

— Ça pourrait provoquer une sorte d’ère glaciaire, dit-il enfin.

— Tant mieux.

Il la regarda tout en réfléchissant. Elle pouvait voir les rouages cliqueter dans son cerveau, par éclairs rapides ou par spasmes : une ère glaciaire, l’atmosphère raréfiée, le terraforming ralenti, les nouveaux écosystèmes détruits – peut-être compensés –, les gaz de serre. Et ainsi de suite, de proche en proche. C’était presque amusant de lire à livre ouvert sur le visage de cet étranger, de voir ce frère haï chercher une échappatoire. Mais il aurait beau chercher, la chaleur était le moteur principal du terraforming, et sans la soletta, Mars en serait réduite à son niveau normal d’ensoleillement, donc ramenée à un rythme plus « naturel ». Les choses étant ce qu’elles étaient, il se pouvait que la stabilité inhérente à cette approche séduise même ce conservateur de Sax.

— D’accord, dit-il.

— Tu peux t’engager pour eux ? demanda-t-elle avec un mouvement dédaigneux du menton par-dessus son épaule en direction des autres, comme si ses plus vieux compagnons n’étaient pas parmi eux, comme si c’étaient des technocrates de l’ATONU, des fonctionnaires de métanats.

— Non, répondit-il. Ça n’engage que moi, mais je sais comment faire pour nous débarrasser de la soletta.

— Tu le ferais contre leur volonté ?

— Je devrais pouvoir arriver à les convaincre, dit-il en fronçant les sourcils. Et dans le cas contraire, je sais que je peux compter sur l’équipe de Da Vinci. Ils aiment les défis.

— Entendu.

Elle se redressa. Elle savait qu’elle n’en tirerait rien de plus. Au fond, elle n’en revenait pas. Elle était sûre qu’il refuserait. Et maintenant qu’il avait accepté, elle se rendait compte qu’elle était encore furieuse, écœurée. Cette concession, enfin obtenue, ne voulait rien dire. Ils trouveraient d’autres moyens de réchauffer l’atmosphère, et elle savait que Sax ferait valoir cet argument, entre autres : Laissez-lui la soletta, leur dirait-il, elle tient les Rouges en laisse. Et puis continuez votre boulot.

Elle quitta la salle sans un coup d’œil aux autres, sortit de l’entrepôt et récupéra son patrouilleur.

Pendant un moment, elle conduisit sans rien voir, sans même savoir où elle allait. Fiche le camp, c’est tout, fiche le camp de là. Elle partit aveuglément vers l’ouest et dut bientôt s’arrêter, ou elle serait passée par-dessus le bord du cratère.

Elle freina au dernier moment.

Encore abasourdie, un goût amer dans la bouche, les tripes nouées, tous les muscles tendus à en avoir mal, elle regarda par le pare-brise. Des panaches de fumée montaient de Sheffield et de Lastflow, mais aussi d’une douzaine d’endroits sur la large lèvre qui entourait la caldeira. Aucun signe du câble au-dessus de Sheffield, pourtant il était toujours là. La base était reconnaissable à un nuage de fumée plus dense qu’un vent âpre, léger, chassait vers l’est. Encore une bannière sur le pic, emportée par le jet-stream qui soufflait inlassablement. Le temps était un vent qui les emportait tous. Les volutes de fumée maculaient le ciel obscur, masquant par endroits les étoiles qui brillaient, innombrables, une heure avant le coucher du soleil. On aurait dit que le vieux volcan allait s’éveiller, qu’il sortait de son long sommeil et se préparait à entrer en éruption. À travers la fumée impalpable, le soleil était un disque rouge sang, éclatant, semblable à une planète primitive en fusion, qui, par contagion, maculait de rouille et d’écarlate les lambeaux de fumée épars. Mars la Rouge.

Sauf que Mars la Rouge avait disparu, s’était envolée, et ne reviendrait pas. Soletta ou pas, ère glaciaire ou non, la biosphère croîtrait, se multiplierait et finirait par tout recouvrir. Il y aurait un océan au nord, des lacs au sud, des rivières, des forêts, des prairies, des villes et des routes ; elle les voyait d’ici. Des torrents de boue s’abattraient des nuages blancs sur les antiques highlands, pendant que la populace indifférente construirait des villes à toute vitesse, le long fleuve de la civilisation engloutissant son monde.

DEUXIÈME PARTIE

Aréophanie

1

Pour Sax, ça ressemblait au moins rationnel des conflits : la guerre civile ; deux groupes qui avaient beaucoup plus d’intérêts en commun que de points de désaccord et qui se tapaient dessus quand même. On ne pouvait malheureusement pas obliger les gens à effectuer une analyse de rendement. Il n’y avait rien à faire. À moins… à moins d’identifier un problème crucial qui amenait l’un des camps, ou les deux, à recourir à la violence, et de tenter d’y remédier.

Dans ce cas précis, il était clair que le problème crucial était le terraforming. Un sujet auquel Sax était étroitement associé. On pouvait considérer cela comme un inconvénient, dans la mesure où un médiateur se devait, dans l’idéal, d’être neutre, mais d’un autre côté, ses actes parlaient en faveur de l’effort de terraforming. S’il faisait un geste, il prendrait beaucoup plus de valeur venant de lui. Il fallait faire une concession aux Rouges, une véritable concession, dont la réalité multiplierait la valeur symbolique par un facteur exponentiel incalculable. La valeur symbolique : c’était un concept que Sax s’efforçait désespérément de maîtriser. Il avait des problèmes avec toutes sortes de mots, maintenant, et il avait souvent recours à l’étymologie pour tenter de les cerner. Il jeta un coup d’œil à son bloc-poignet : symbole, « ce qui représente autre chose », du latin symbolum, lui-même issu d’un mot grec signifiant « rapprocher ». Exactement. Cette notion de rapprochement lui était étrangère, c’était une notion émotionnelle, pour ainsi dire irréelle, et pourtant d’une importance vitale.

L’après-midi de la bataille de Sheffield, il appela Ann. La communication fut brève. Il tenta de lui parler et n’y arriva pas. Ne sachant que faire, il prit un patrouilleur et alla la chercher au bord de la cité ravagée. Il était désespérant de voir les dégâts que pouvaient faire quelques heures de combat. Des années de travail réduites en ruines fumantes. La fumée n’était pas composée de particules de matière calcinée mais plutôt de fines cendres volcaniques en suspension, que le jet-stream emportait vers l’est. Le câble se dressait au milieu de ce désastre, ligne noire de filaments de nanotubes carboniques.

Les Rouges ne donnaient plus signe de résistance. Il n’avait donc aucun moyen de localiser Ann. Elle ne répondait pas à ses appels. Alors Sax retourna au complexe de Pavonis Est, en proie à un vif sentiment de frustration.

Il la vit tout de suite quand elle entra dans le grand entrepôt. Elle venait vers lui, fendant la foule comme si elle voulait lui plonger un poignard dans le cœur. Il songea avec désespoir que leurs relations se résumaient à une longue succession d’entretiens désagréables. Tout récemment encore, ils s’étaient chamaillés à propos du tracé de la ligne qui partait de la gare de Libya. Il se souvenait qu’elle avait évoqué la suppression de la soletta. Ce serait une déclaration symbolique d’une grande force. Et l’idée qu’un élément calorifique majeur du terraforming puisse être aussi fragile l’avait toujours mis mal à l’aise.

Alors quand elle avait dit : « C’est donnant, donnant », il avait cru comprendre à quoi elle pensait et il avait suggéré de retirer les miroirs avant qu’elle ne lui en parle. Elle n’en était pas revenue. Il lui avait coupé l’herbe sous le pied, et du coup, sa terrible colère était un peu retombée, la laissant en proie à quelque chose de beaucoup plus profond – du chagrin, du désespoir, comment savoir ? Il est vrai que beaucoup de Rouges étaient morts ce jour-là, et tous leurs espoirs avec. « Je suis désolé pour Kasei », avait-il dit.

Elle avait feint de ne pas l’entendre et lui avait arraché la promesse de supprimer les miroirs spatiaux. Il avait calculé la perte de lumière résultante et s’était retenu d’accuser le coup. L’insolation diminuerait de près de vingt pour cent. C’était énorme. « Ça pourrait provoquer une nouvelle ère glaciaire », avait-il marmonné. « Tant mieux », avait-elle répondu.

Mais elle n’était pas satisfaite. Sa concession ne lui avait apporté, au mieux, qu’une maigre consolation ; il l’avait compris en la voyant quitter la pièce, les épaules raides. Il espérait que ses troupes seraient plus faciles à contenter. En tout cas, il fallait le faire. Ça pourrait mettre fin à une guerre civile. Évidemment, un grand nombre de plantes mourraient, surtout en altitude, et tout l’écosystème en serait affecté à un degré ou à un autre. Une nouvelle ère glaciaire, ça ne faisait pas un pli. À moins qu’ils ne réagissent très efficacement. Mais si ça permettait de mettre fin aux combats, ça valait encore le coup.

2

Il aurait été simple de couper le grand anneau de miroirs et de le laisser dériver dans l’espace, hors du plan de l’écliptique. Il en allait de même avec la soletta : il aurait suffi d’allumer quelques-uns des moteurs-fusées de guidage et elle serait partie en tournoyant dans le vide comme un soleil de feu d’artifice.

Mais ce serait un gâchis de silicate d’alumine usiné, et cette idée déplaisait à Sax. Il décida d’étudier le moyen d’utiliser la réflexivité des miroirs et leurs fusées de guidage pour les propulser ailleurs dans le système solaire. La soletta pourrait être positionnée en face de Vénus, et ses miroirs réalignés de façon à former un immense parasol, ombrageant la planète chaude et amorçant le processus de décongélation de l’atmosphère. Il en était question dans la littérature depuis longtemps, et quels que soient les projets que l’on puisse formuler pour la suite du terraforming de Vénus, c’était une étape obligée. Après, le miroir annulaire pourrait être placé dans l’orbite polaire correspondante autour de Vénus, la lumière réfléchie contribuant à maintenir le parasol/soletta en position malgré la poussée des radiations solaires. Ils retrouveraient ainsi tous les deux une utilité, et ce serait encore un geste symbolique, un geste qui voudrait dire : « Regardez là-haut, ce grand monde est terraformable, lui aussi. » Ce ne serait pas facile, mais c’était envisageable. Ça permettrait aussi d’alléger un peu la pression psychologique qui pesait sur Mars, « la seule autre Terre possible ». Ce n’était pas logique, mais c’était sans importance. L’histoire était bizarre, les gens n’étaient pas rationnels, et dans la logique symbolique, particulière, du système limbique, ce serait un signe adressé à la Terre, un présage, un semis de graines psychiques, un rapprochement. Regardez ! Allez-y ! Et laissez Mars tranquille.

Alors il en parla aux astrophysiciens de Da Vinci, qui contrôlaient effectivement les miroirs. Les rats de labo, ou les saxaclones, comme on les appelait derrière leur dos et le sien (il l’entendait quand même). De jeunes chercheurs sérieux, nés sur Mars, dotés de tempéraments aussi divers et variés que tous les étudiants et tous les savants de n’importe quel laboratoire, en tout temps et en tout lieu. Mais les gens n’étaient pas à ça près. Ils travaillaient avec lui, c’étaient donc des saxaclones. Il était en quelque sorte devenu l’archétype du savant martien moderne : un rat de labo au poil blanc, un savant fou en chair et en os, dans son château-cratère plein d’Igors dingues, aux yeux fous mais aux manières circonspectes, comme de petits Mr Spock, les hommes aussi osseux et maladroits que des albatros au sol, les femmes drapées dans leur absence de couleur protectrice, leur chaste passion pour la science. Sax les aimait beaucoup. Il aimait leur dévotion à la recherche, elle avait un sens pour lui. Il comprenait leur avidité de comprendre, de mettre le monde en équations. C’était un désir sensé. En fait, il se disait souvent que tout irait mieux dans le monde s’il n’y avait que des savants. « Mais non, les gens aiment la notion d’univers plat parce qu’ils ont du mal à envisager un espace à courbure négative. » Allons, pas forcément. En tout cas, les jeunes indigènes de Da Vinci formaient un groupe puissant. L’underground s’appuyait beaucoup sur eux pour sa technologie, et comme Spencer s’y impliquait à fond, leur productivité était stupéfiante. Ils avaient mis la révolution au point, pour dire les choses telles qu’elles étaient, et ils contrôlaient maintenant de facto l’espace orbital martien.

C’est pourquoi la majorité d’entre eux manifestèrent leur mécontentement, ou du moins leur étonnement, quand Sax leur parla au cours d’une visioconférence de supprimer la soletta et le miroir annulaire. Il vit leur expression grimaçante. Ce n’est pas logique, capitaine. Mais la guerre civile n’était pas logique non plus. Et tout valait mieux que ça.

— Les gens risquent de râler, non ? objecta Aonia. Les Verts ?

— C’est sûr, acquiesça Sax. Mais nous vivons actuellement dans l’anarchie. Le groupe de Pavonis Est est peut-être une sorte de proto-gouvernement. C’est nous, à Da Vinci, qui contrôlons l’espace martien. Et ils peuvent toujours protester, si ça permet d’éviter la guerre civile…

Il leur exposa de son mieux l’aspect technique du problème. Ils se laissèrent absorber par les moyens de le résoudre et oublièrent rapidement le caractère choquant de l’idée. À vrai dire, en leur soumettant ce défi, il leur donnait un bel os à ronger. Ils s’attaquèrent si bien à la question que, quelques jours plus tard, ils en étaient aux détails de procédure concernant les instructions à donner aux IA, comme d’habitude. C’en était arrivé au point où, lorsqu’on avait une idée claire de ce qu’on voulait faire, il suffisait de dire aux IA : « Faites ci et ça, s’il vous plaît » – envoyez la soletta et le miroir annulaire en orbite autour de Vénus, et ajustez les pales de la soletta pour en faire un parasol qui abrite la planète des rayons du soleil –, ils calculaient les trajectoires, la mise à feu des moteurs-fusées, les angles à donner aux miroirs, et le tour était joué.

Les gens avaient peut-être acquis un pouvoir excessif. Michel parlait toujours de leurs nouveaux pouvoirs divins, et Hiroko, par ses actes, leur avait montré qu’on ne devait pas fixer de limite à ses applications, quitte à mépriser toute tradition. Sax lui-même avait un sain respect des traditions ; c’était une sorte de comportement de survie par défaut. Mais les technos de Da Vinci ne se souciaient pas plus de morale qu’Hiroko. Ils étaient dans une période de l’histoire où tout leur était ouvert, ils n’avaient de comptes à rendre à personne. Alors ils le firent.

Puis Sax alla trouver Michel.

— Je me fais du souci pour Ann.

Ils étaient dans un coin du vaste entrepôt de Pavonis Est où les mouvements et les clameurs de la foule leur assuraient une sorte d’intimité. Pourtant, après un coup d’œil alentour, Michel dit :

— Allons faire un tour.

Ils s’équipèrent et sortirent. Pavonis Est était un labyrinthe de tentes, hangars, ateliers, pistes, parkings, pipelines, réservoirs et silos. De dépotoirs, aussi, leurs détritus mécaniques éparpillés comme autant d’ejecta volcaniques. À travers ce capharnaüm, Michel mena Sax vers l’ouest, et ils arrivèrent rapidement au bord de la caldeira. Là, le désordre humain se retrouvait placé dans un contexte nouveau, plus vaste, et au terme de ce changement logarithmique, l’assemblage pharaonique d’artefacts faisait soudain figure de bouillon de culture.

Tout au bord du cratère, le basalte noirâtre, tacheté, était lézardé et plusieurs paliers concentriques s’étaient formés en contrebas les uns des autres. Une volée de marches permettait d’y accéder et le plus bas était muni d’une balustrade. Michel conduisit Sax vers la terrasse inférieure d’où on pouvait plonger le regard cinq kilomètres plus bas, mais le vaste diamètre de la caldeira la faisait paraître moins profonde. Loin au fond se dressait tout un pays rond. Sax songea à la petitesse de la caldeira par rapport à la masse énorme du volcan, et il lui sembla que Pavonis se cabrait sous ses pieds tel un continent conique dressé au-dessus de l’atmosphère de la planète et montant à l’assaut de l’espace. Le ciel violet à l’horizon était noirâtre au-dessus de leur tête, et le soleil, pareil à une pièce d’or à l’ouest, projetait des ombres obliques d’une parfaite netteté. Les poussières soulevées par les explosions étaient retombées, tout avait retrouvé sa clarté télescopique normale. La roche, le ciel et rien d’autre – que la rangée de constructions juchées sur la lèvre du cratère. La pierre, le ciel et le soleil. La Mars d’Ann. Hormis les bâtiments. Et sur Ascraeus, sur Arsia, sur Elysium et même sur Olympus, il n’y avait pas de bâtiments.

— Il serait facile de déclarer que tout ce qui se trouve au-dessus du kilomètre huit est zone naturelle, dit Sax. Et doit être préservé dans son état primitif.

— Et les bactéries ? objecta Michel. Les lichens ?

— Bah, sans doute. Mais est-ce que ça a de l’importance ?

— Ça en a pour Ann.

— Mais pourquoi, Michel ? Pourquoi est-elle comme ça ?

Michel haussa les épaules.

Au bout d’un long moment, il reprit :

— C’est sûrement plus complexe que ça, mais je pense que ça tient du refus de la vie. Elle s’est tournée vers la pierre comme si c’était une chose fiable. Elle a été martyrisée dans son enfance, tu le savais ?

Sax secoua la tête. Il essaya d’imaginer ce que ça pouvait vouloir dire.

— Son père est mort et sa mère s’est remariée quand elle avait huit ans, reprit Michel. Son beau-père lui a fait subir des sévices dès qu’il a mis les pieds chez elle. Quand elle a eu seize ans, elle est allée vivre chez la sœur de sa mère. Je lui ai demandé en quoi consistaient ces mauvais traitements, mais elle m’a répondu qu’elle n’avait pas envie d’en parler. Le viol, c’est le viol, disait-elle. Elle prétendait avoir presque tout oublié, de toute façon.

— Ça, je la crois.

Michel agita une main gantée.

— On en garde toujours plus de souvenirs qu’on ne pense. Plus qu’on ne voudrait, parfois.

Ils regardèrent un moment le fond de la caldeira.

— C’est difficile à croire, fit enfin Sax.

— Écoute, il y avait cinquante femmes parmi les Cent Premiers, répondit Michel d’un ton morne. Il y a des chances pour que plus d’une d’entre elles ait été violentée au cours de son existence. Pas loin de dix ou quinze, si on en croit les statistiques. Violées, frappées, maltraitées… c’est comme ça.

— C’est difficile à croire.

— Oui.

Sax se rappelait avoir flanqué à Phyllis un coup dans la mâchoire qui l’avait mise knock-out, et en avoir éprouvé une certaine satisfaction. Il devait le faire ; telle était du moins son impression sur le moment.

— Chacun a ses raisons. Ou croit en avoir, reprit Michel, et il tenta, selon sa bonne habitude, de tirer quelque chose de positif de ce qui était le mal à l’état pur. À la base de toute culture, il y a une réponse névrotique aux premières blessures psychiques de l’être humain. Avant la naissance et au tout début de la vie, l’individu connaît un bonheur océanique narcissique : il est l’univers. Puis, plus tard, à la fin de la petite enfance, il découvre qu’il est un être distinct de sa propre mère et de tout le monde. C’est un choc dont on ne se remet jamais complètement. Il peut se rabattre sur plusieurs stratégies névrotiques pour régler le problème. D’abord, se refondre dans la mère. Puis nier la mère, et transférer son idéal d’ego sur le père. Cette stratégie dure souvent jusqu’à la fin. C’est pourquoi, dans cette culture, les gens adorent leur roi, Dieu le père et ainsi de suite. L’ego idéal peut aussi se déplacer à nouveau vers des idées abstraites, ou la fraternité humaine. Il y a des tas de complexes dûment identifiés et qui ont fait l’objet de descriptions élaborées : les complexes de Dionysos, Persée, Apollon, Hercule. Tous sont névrotiques, dans la mesure où ils mènent à la misogynie, sauf le complexe de Dionysos.

— Encore un de tes carrés sémiotiques ? demanda Sax, un peu inquiet.

— Oui. Les complexes d’Apollon et d’Hercule décrivent assez bien les sociétés industrielles terrestres. Le complexe de Persée, les cultures primitives, avec de forts prolongements jusqu’à nos jours, évidemment. Trois organisations patriarcales. Elles déniaient l’aspect maternel, lié, dans le patriarcat, au corps et à la nature. Le féminin était l’instinct, le corps, la nature, alors que le principe masculin était la raison, l’esprit, la loi. Et c’est la loi qui gouvernait.

Sax, fasciné par tous ces rapprochements, ne put que dire :

— Et sur Mars ?

— Eh bien, sur Mars, il se peut que l’ego idéal retourne vers le maternel. Vers le dionysien, ou vers une sorte de réintégration post-œdipienne avec la nature que nous sommes encore en train d’inventer. Un nouveau complexe qui ne serait pas aussi susceptible de surinvestissement névrotique.

Sax secoua la tête. C’était stupéfiant de voir quel degré de complexité, d’élaboration, pouvait atteindre une pseudo-science. Une compensation technique, peut-être ; une tentative désespérée pour ressembler davantage à la physique. Mais ils ne comprenaient pas que la physique, malgré sa complexité notoire, faisait toujours des efforts méritoires pour se simplifier.

Michel, en attendant, poursuivait son raisonnement. Le capitalisme était en corrélation avec le patriarcat, disait-il. C’était un système hiérarchique dans lequel la plupart des hommes étaient économiquement exploités, traités comme des animaux, empoisonnés, trahis, bousculés, massacrés. Et, même dans les circonstances les plus favorables, constamment menacés d’être jetés par-dessus bord, fichus dehors, réduits à la misère, incapables de nourrir leurs proches, affamés, humiliés. Certains prisonniers de ce déplorable système passaient la colère que leur inspirait leur sort sur le premier venu, même si c’était un être cher, la personne la plus susceptible de leur apporter du réconfort. C’était illogique et même stupide. Brutal et stupide, oui. Michel haussa les épaules. Il n’aimait pas la conclusion à laquelle l’avait mené cet enchaînement logique. Celle de Sax était que les actes des hommes prouvaient souvent, hélas, leur stupidité. Le système limbique se tortillait parfois dans certains esprits, poursuivait Michel, tentant de redresser la barre, de fournir une explication positive. L’adrénaline et la testostérone amenaient toujours une réponse de type combat ou fuite. Dans certaines situations désespérées, un circuit de satisfaction s’établissait dans l’axe encaisser/rendre les coups, et les hommes concernés devenaient insensibles non seulement à l’amour de leur prochain, mais aussi à leur intérêt personnel. Autant dire qu’ils étaient malades.

Sax se sentait lui-même un peu malade. En un quart d’heure à peine, Michel avait fait plusieurs fois le tour du mal inhérent à la nature humaine, et les hommes de la Terre avaient encore bien des comptes à rendre. Sur Mars, ils étaient différents. Il y avait pourtant des tortionnaires à Kasei Vallis, il était bien placé pour le savoir. Mais c’étaient des colons venus de la Terre. Malade. Oui, il se sentait malade. Les jeunes indigènes n’étaient pas comme ça, hein ? Un Martien qui tapait sur une femme ou molestait un enfant serait frappé d’ostracisme, écorché vif, peut-être même lynché, il perdrait sa maison, il serait exilé dans les astéroïdes et on ne le laisserait jamais revenir, n’est-ce pas ?

C’était une voie à explorer.

Puis ses pensées revinrent à Ann. À sa façon d’être. À sa dureté. À son obsession pour la science, les pierres. Une sorte de réponse apollinienne, peut-être. Se concentrer sur l’abstrait pour nier son corps, avec toutes ses souffrances. Peut-être.

— Qu’est-ce qui pourrait l’aider, à ton avis ? reprit Sax.

Michel haussa encore une fois les épaules.

— Je me suis posé la question pendant des années. Je pense que Mars l’a aidée. Je pense que Simon et Peter l’ont aidée. Mais ils ont toujours dû garder une certaine distance. Ils n’ont pas changé ce refus fondamental qui est en elle.

— Mais elle… elle aime tout ça, fit Sax en englobant la caldeira dans un grand geste. Elle l’aime vraiment. Elle n’est pas que négation, reprit-il en réfléchissant à l’analyse de Michel. Il y a du « oui » en elle aussi. Un amour de Mars.

— Tu ne trouves pas qu’aimer les pierres et pas les gens est une sorte de… déséquilibre ? De décalage ? Ann est une tête, tu sais…

— Je sais.

— Et elle a beaucoup fait. Mais elle n’a pas l’air satisfaite.

— Elle n’aime pas ce qui est en train d’arriver à son monde.

— Non. Mais est-ce que c’est vraiment ce qui lui déplaît ? Ou qui lui déplaît le plus ? Je n’en suis pas si sûr. Ça me paraît décalé, encore une fois. Un mélange d’amour et de haine.

Sax secoua la tête, sidéré. Comment Michel pouvait-il prendre la psychologie pour une sorte de science quand elle consistait, la plupart du temps, à opérer des rapprochements ? À voir l’esprit comme une machine à vapeur, l’analogie mécanique qui s’imposait lors de la naissance de la psychologie moderne. Les gens s’étaient toujours ingéniés à comparer l’esprit à autre chose : Descartes à une horloge, les premiers victoriens aux bouleversements géologiques, l’homme du XXe siècle à l’ordinateur ou à un hologramme, celui du XXIe siècle aux IA… et les freudiens orthodoxes à la machine à vapeur. La phase de chauffage, la montée en pression, le transfert de pression, la libération, tout cela transféré dans le refoulement, la sublimation, le retour du refoulé. Sax trouvait insensé qu’on puisse prendre la machine à vapeur comme modèle de l’esprit humain. L’esprit était plutôt… à quoi aurait-on bien pu comparer l’esprit humain ? À une écologie, à un fellfield ou à une jungle, peuplée par toutes sortes de bêtes étranges. Ou à un univers, plein d’étoiles, de quasars et de trous noirs. Bon, c’était peut-être un peu grandiose. En fait, c’était plutôt un ensemble complexe de synapses et d’axones, de jaillissements d’énergie chimique, comme un orage dans l’atmosphère. Une tempête dans le ciel. Le temps, voilà : les perturbations, les orages psychologiques, les zones de haute et de basse pression, les tourbillons – les jet-streams des désirs biologiques, puissants, changeants, tournant sans cesse… la vie dans le vent. Enfin… une sorte de conglomérat hasardeux. En réalité, on ne comprenait pas grand-chose à l’esprit.

— À quoi penses-tu ? lui demanda Michel.

— Il y a des moments où je me fais du souci, admit Sax. Je m’interroge sur les fondements théoriques de tes diagnostics.

— Ils sont très bien étayés empiriquement. Ils sont très précis, très exacts.

— À la fois précis et exacts ?

— Bah, c’est la même chose, non ?

— Non. En termes de mesure, la précision indique à combien on est de la valeur absolue. La précision, c’est la taille de la fenêtre de mesure. Si l’incertitude est de plus cent ou moins cinquante et que la valeur absolue est de cent un, ce n’est pas très précis, mais c’est tout à fait exact. Il arrive souvent, bien sûr, qu’on ne puisse pas déterminer vraiment la valeur absolue.

Une curieuse expression envahit le visage de Michel.

— Tu es un homme exact, Sax.

— Ce ne sont que des statistiques, répliqua Sax, sur la défensive. La langue permet parfois de dire les choses avec précision.

— Et exactitude.

— Parfois.

Ils scrutèrent du regard le pays de la caldeira.

— Je voudrais l’aider, reprit Sax.

Michel hocha la tête.

— Tu l’as déjà dit. Je t’ai répondu que je n’avais pas la réponse. Pour elle, tu es le terraforming. Pour que tu sois en mesure de l’aider, il faudrait que le terraforming l’aide. Tu ne vois pas comment le terraforming pourrait faire quelque chose pour elle ?

Sax réfléchit un moment.

— Il pourrait lui permettre de sortir. De se promener dehors sans casque, et même sans masque.

— Tu crois que c’est ce qu’elle veut ?

— Je pense que tout le monde en a envie, à un niveau ou à un autre. Au niveau du cervelet. L’animal qui est en nous, tu sais. Ça paraît normal.

— Je ne sais pas si Ann est très en phase avec ses sentiments animaux.

Sax rumina un instant. Tout à coup, le paysage s’obscurcit.

Ils levèrent les yeux. Le soleil était un disque noir entouré d’une faible lueur, peut-être la couronne solaire. Tout autour, des étoiles brillaient.

Soudain, un croissant de feu les obligea à détourner le regard. C’était la couronne. Ce qu’ils venaient de voir était probablement l’exosphère illuminée.

Le paysage plongé dans l’obscurité s’éclaira à nouveau. L’éclipsé artificielle avait pris fin. Mais le soleil était nettement plus petit que quelques instants auparavant. Le vieux bouton de bronze du ciel martien ! On aurait dit un ami revenu les voir. Le monde était plus sombre, toutes les couleurs de la caldeira avaient pris un ton plus soutenu, comme si des nuages invisibles avaient masqué le soleil. Une vision très familière, en fait – la lumière naturelle de Mars retrouvée après vingt-huit ans.

— J’espère qu’Ann a vu ça, fit Sax.

Il éprouva une soudaine sensation de froid, tout en sachant fort bien que la température de l’air n’avait pas eu le temps de baisser. Et puis, il portait un scaphandre. Mais il ferait plus froid. Il songea avec tristesse aux fellfields disséminés sur toute la planète, à quatre ou cinq kilomètres d’altitude, et plus bas, aux latitudes moyennes et supérieures. À la limite du possible, tout un écosystème avait désormais commencé à mourir. Une perte d’ensoleillement de vingt pour cent : c’était pire que n’importe quelle ère glaciaire terrestre ; ça ressemblait plus à l’obscurité consécutive aux grands événements qui avaient éteint toute vie sur Terre : les événements de la fin du Crétacé, de l’Ordovicien et du Dévonien, ou pire, la catastrophe du Permien, à l’issue de laquelle près de quatre-vingt-quinze pour cent des espèces vivantes de l’époque – il y a de cela deux cent cinquante millions d’années – avaient péri. Une rupture d’équilibre, et très peu d’espèces survivaient. Celles qui en réchappaient étaient très fortes. Ou bien elles avaient eu de la chance.

— Je doute que ça lui suffise, nota Michel.

Sur ce point, Sax était prêt à le suivre. Mais pour l’instant, il avait une autre idée en tête : il pensait au meilleur moyen de compenser la perte de lumière due à la disparition de la soletta afin de limiter les dégâts occasionnés aux biomes. Si les choses se passaient comme il l’espérait, Ann avait intérêt à s’habituer à ces fellfields.

C’était Ls 123, le milieu de l’été dans l’hémisphère Nord et de l’hiver dans le Sud. On approchait de l’aphélie qui, doublée de l’altitude supérieure, faisait que l’hiver était beaucoup plus froid au Sud qu’au Nord. La température tombait régulièrement à 230 degrés kelvin, c’est-à-dire à peu près au même niveau qu’à leur arrivée sur la planète. Maintenant que la soletta et le miroir annulaire avaient disparu, le thermomètre descendait encore. Pas de doute : il allait faire un froid record dans les highlands du Sud.

D’un autre côté, il était déjà tombé pas mal de neige au Sud, et Sax était très impressionné par la capacité qu’avait la neige de protéger les êtres vivants du froid et du vent. L’environnement demeurait relativement stable sous la neige. Il se pouvait que les plantes couvertes de neige, déjà blindées par le durcissement hivernal, souffrent moins qu’il le craignait de la baisse de luminosité, et donc de la température au niveau du sol. C’était difficile à dire. Il serait bien allé sur le terrain, s’en assurer par lui-même. Évidemment, il faudrait des mois, voire des années, avant que la différence soit quantifiable. Sauf peut-être au niveau du climat proprement dit. Et pour observer le climat, il suffisait de suivre les données météorologiques, ce qu’il faisait déjà. Il passait des heures devant des images satellites, des cartes isobariques du temps, à l’affût du moindre signe. Comme bien des gens, à commencer par les météorologues. C’était une diversion utile quand on venait lui reprocher d’avoir supprimé les miroirs, ce qui était arrivé si souvent pendant la semaine suivant l’événement qu’il en avait par-dessus la tête.

L’ennui, c’est que le temps sur Mars était tellement changeant qu’il était difficile de dire si la suppression des grands miroirs l’affectait ou non. Triste aveu de leur piètre compréhension de l’atmosphère, se disait Sax. Mais c’était comme ça. Le climat martien était un système violent, semi-chaotique, qui ressemblait à celui de la Terre par certains côtés, ce qui n’avait rien d’étonnant : c’était toujours une question de circulation d’air et d’eau autour d’une sphère tournant sur elle-même, et les forces de Coriolis étaient les mêmes partout, de sorte qu’ici, comme sur Terre, il y avait des vents d’est tropicaux, des vents d’ouest tempérés, des vents d’est polaires, des points d’ancrage du jet-stream et ainsi de suite. Mais c’était à peu près tout ce qu’on pouvait dire avec certitude du climat sur Mars. À part qu’il faisait plus froid et plus sec au Sud qu’au Nord. Qu’il y avait des endroits où il ne tombait jamais une goutte de pluie, sous le vent des hauts volcans ou des chaînes de montagnes. Qu’il faisait plus chaud à l’équateur et plus froid aux pôles. Mais ce genre d’observations évidentes était tout ce qu’on pouvait affirmer sans craindre de se tromper, en dehors de quelques schémas locaux, d’ailleurs généralement sujets à de grandes variations. C’était plus une question d’analyse statistique que d’expérience. Or ils n’avaient que cinquante-deux années martiennes de recul, pendant lesquelles l’atmosphère s’était considérablement densifiée, l’eau avait été pompée à la surface et beaucoup d’autres choses avaient changé, de sorte qu’il était assez difficile de définir des conditions normales ou moyennes.

En attendant, Sax avait du mal à se concentrer sur Pavonis Est. Les gens venaient le trouver sans cesse pour se plaindre de la disparition des miroirs, et la situation politique était d’une instabilité digne du climat martien. Une chose était claire, en tout cas : la suppression des miroirs n’avait pas suffi à amadouer tous les Rouges. Il ne se passait pas une journée qu’ils ne sabotent un projet de terraforming ou un autre, et la défense de ces projets donnait parfois lieu à de violents combats. Les infos de la Terre, que Sax se forçait à regarder une heure par jour, faisaient apparaître que certains groupes tentaient de régir la situation comme avant l’inondation, malgré l’opposition farouche d’autres groupes qui voulaient y voir un point de rupture dans l’histoire et tentaient de l’utiliser – à l’instar des révolutionnaires martiens – comme tremplin vers un ordre nouveau. Mais les métanationales n’étaient pas du genre à renoncer facilement et, sur Terre, elles menaient une guerre de tranchée, l’ordre de bataille du jour. Elles avaient la mainmise sur de vastes ressources, et ce n’était pas une misérable élévation de sept mètres du niveau de la mer qui allait leur faire quitter le devant de la scène.

Sax éteignit son écran après avoir passé une heure très déprimante, et rejoignit Michel dans son patrouilleur pour dîner.

— Il n’y a pas de nouveaux départs. Ça n’existe pas, dit-il en mettant de l’eau à bouillir.

— Même le Big Bang ? avança Michel.

— Si j’ai bien compris, d’après certaines théories, la… l’agrégation de l’univers primitif aurait été provoquée par l’agrégation primitive de l’univers précédent qui se serait effondré lors d’un Big Crunch.

— Pour moi, il y avait de quoi gommer toutes les irrégularités, non ?

— Les singularités sont étranges… hors de leur horizon événementiel, l’effet quantique permet l’apparition de certaines particules. Puis la dilatation cosmique, en propulsant ces particules vers l’extérieur, aurait causé de petits agrégats qui auraient grossi. (Sax se renfrogna. Voilà qu’il parlait comme les théoriciens du groupe de Da Vinci.) Mais je pensais à l’inondation, sur Terre. Qui n’est pas une altération aussi complète des conditions qu’une singularité, loin de là. En fait, il doit y avoir des gens là-bas qui ne veulent pas du tout y voir une rupture.

— Exact, fit Michel en riant, il n’aurait su dire pourquoi. Nous devrions aller voir sur place de quoi il retourne, tu ne crois pas ?

Alors qu’ils finissaient leurs spaghettis, Sax dit :

— J’ai envie d’aller sur le terrain. Je voudrais savoir si la disparition des miroirs a des effets visibles.

— Tu en as déjà vu un quand nous étions au bord du cratère : la baisse de luminosité, répondit Michel avec un haussement d’épaules.

— Certes, mais ça ne fait qu’accroître ma curiosité.

— Eh bien, nous garderons le fort pendant ton absence.

Comme si on devait physiquement occuper un espace donné pour être présent.

— Le cervelet ne renonce jamais, nota Sax.

Michel eut un grand sourire.

— C’est pour ça que tu veux y aller en personne.

Sax fronça le sourcil.

Avant de partir, il appela Ann.

— Je pars en expédition pour… pour Tharsis Sud pour-pour-pour examiner la limite supérieure de l’aréobiosphère. Tu veux venir avec moi ?

Elle hésita, prise de court. Sa tête oscilla d’avant en arrière pendant qu’elle réfléchissait à la proposition – la réponse du cervelet, six ou sept secondes avant sa réponse verbale consciente.

— Non.

Puis elle coupa la communication, l’air un peu effrayée.

Sax haussa les épaules, mal à l’aise. Il comprit que s’il voulait aller sur le terrain, c’était en partie parce qu’il espérait y emmener Ann, lui montrer lui-même les premiers biomes rocheux des fellfields. Lui faire voir comme ils étaient beaux. Lui parler. Quelque chose comme ça. L’idée de ce qu’il lui dirait s’il réussissait à l’emmener là-bas était pour le moins brumeuse. Juste lui montrer. Qu’elle voie.

Bah, on ne pouvait pas forcer les gens à voir les choses.

Il alla dire au revoir à Michel, dont tout le travail consistait à faire voir les choses aux gens. C’était sans doute l’origine de sa frustration quand il lui parlait d’Ann. Il y avait maintenant plus d’un siècle qu’il la suivait et elle n’avait pas changé. C’est tout juste si elle lui avait parlé d’elle. Sax ne pouvait s’empêcher d’avoir un petit sourire en y pensant. C’était on ne peut plus vexant pour Michel, qui aimait manifestement Ann. Comme tous ses vieux amis et patients, Sax compris. En ce qui concernait Michel, c’était un cas de conscience professionnelle. Il se devait de tomber amoureux de tous les objets de son « étude scientifique ». Tous les astronomes aimaient les étoiles. Enfin, qui sait…

Sax tendit la main, prit Michel par le gras du bras, et ce geste qui lui ressemblait bien peu, ce « changement de pensée », arracha un sourire de contentement à Michel. De l’amour, eh oui. Et d’autant plus que les cobayes étaient des femmes connues depuis des années, étudiées avec l’avidité de la recherche pure – ça, ça devait être un sacré sentiment. Et quelle intimité, qu’elles acceptent ou non de coopérer à ses travaux scientifiques ! En fait, il se pouvait qu’elles lui paraissent encore plus ensorcelantes si elles refusaient de coopérer, de satisfaire sa curiosité. Après tout, si Michel voulait qu’on réponde à ses questions, qu’on y réponde de long en large même quand il ne demandait rien, il avait toujours Maya, Maya la trop humaine, qui l’avait mené en une pénible course d’obstacles à travers le système limbique, allant jusqu’à lui lancer des choses, à en croire Spencer. Après ce genre de symbolisme, le silence d’Ann pouvait se révéler très attachant.

— Prends bien soin de toi, fit Michel, le savant heureux, face à l’un de ses sujets d’étude.

Un sujet aimé comme un frère.

3

Sax prit un patrouilleur individuel et descendit le tablier abrupt, dénudé, de Pavonis Mons, puis franchit la passe entre Pavonis et Arsia Mons. Il contourna le vaste cône d’Arsia Mons par la face est, aride, traversa le flanc sud d’Arsia, la bosse de Tharsis, et se retrouva enfin dans les highlands disloquées de Daedalia Planitia. Cette plaine avait été un bassin d’impact géant, maintenant presque entièrement effacé par le soulèvement de Tharsis puis par les coulées de lave d’Arsia Mons et les vents inlassables, si bien qu’il ne subsistait que dans les observations et les déductions des aréologistes, et que l’imperceptible réseau radial d’ejecta était visible sur les cartes mais illisible sur place.

À première vue, le paysage était celui de toutes les highlands du Sud : un sol accidenté, crevassé, ravagé, criblé de cratères. Un paysage rocheux hostile. Les vieilles coulées de lave apparaissaient sous la forme de lobes de roche sombre, lisse, pareils à une houle qui montait et descendait. Le vent y avait creusé des sillons tantôt clairs, tantôt foncés, trahissant la présence de poussières d’une masse et d’une consistance variées : de longs triangles clairs sur les flancs sud-est des cratères et des rochers, des chevrons noirs sur les versants nord-ouest et des taches sombres dans les nombreux cratères sans lèvres. La prochaine tempête de sable redessinerait tous ces schémas.

Sax se glissait dans le creux des vagues de pierre avec l’exaltation du surfeur, descendre, descendre, remonter, descendre, descendre, remonter, tout en déchiffrant les peintures de sable qui étaient autant de cartes des vents. Plutôt qu’un patrouilleur camouflé en rocher, avec son habitacle bas, sombre, et qui avançait furtivement, comme un cafard, d’une cachette à l’autre, il avait préféré prendre un gros véhicule d’aréologiste à la cabine supérieure entièrement vitrée. Il éprouvait un immense plaisir à déambuler dans le grand jour diaphane, monter, descendre, remonter, redescendre sur la plaine sculptée par le sable, aux horizons étrangement lointains pour Mars. Pourquoi se serait-il caché ? Personne ne le pourchassait. Il était un homme libre sur une planète libre, il pouvait aller à sa guise. Il aurait pu faire le tour du monde avec son véhicule.

Il lui fallut près de deux jours pour mesurer l’impact de ce sentiment. Même alors, il ne fut pas sûr de le comprendre tout à fait. C’était une étrange sensation de légèreté qui lui retroussait souvent les commissures des lèvres en de petits sourires que rien ne justifiait. Il n’avait pas eu conscience jusque-là d’être particulièrement opprimé, mais il lui semblait l’avoir toujours été. Depuis 2061, peut-être, ou même avant. Soixante-six années de peur, ignorée, oubliée, mais toujours là, une sorte de crispation, une petite angoisse tapie au creux des choses.

— Yo-ho-ho ! Soixante-six bouteilles de peur sur le mur, soixante-six bouteilles de peur ! Prends-en une, fais-la passer à la ronde, yo-ho-ho ! Soixante-cinq bouteilles de peur sur le mur !

Fini, tout ça. Il était libre, dans un monde libre. Un peu plus tôt, ce jour-là, il avait vu, dans des interstices de la roche, les premières neiges briller d’un éclat liquide que la poussière n’altérerait jamais. Puis des lichens. Il s’enfonça dans l’atmosphère. Se demandant pourquoi ne pas poursuivre dans cette voie, à baguenauder librement dans ce monde qui était son laboratoire, et tous les autres avec lui, libres eux aussi !

C’était une sacrée sensation.

Ils pouvaient toujours discourir, sur Pavonis – et ailleurs –, et ils ne s’en priveraient sûrement pas. C’étaient des gens extraordinairement chicaniers. Était-ce un problème sociologique ? Difficile à dire. En tout cas, ils devaient coopérer malgré leurs prises de bec, même sur la base d’une conjonction d’intérêts temporaire. Tout était temporaire, aujourd’hui. Tant de traditions avaient disparu, les plongeant dans ce que John appelait l’obligation de création. Et la création était difficile. Tout le monde n’était pas aussi doué pour créer que pour râler.

D’un autre côté, ils avaient certaines possibilités maintenant, en tant que groupe, en tant que… civilisation. La masse de connaissances scientifiques accumulées devenait vraiment importante et leur fournissait un arsenal de pouvoirs difficiles à appréhender, même dans les grandes lignes, par un seul individu. Or, bien ou mal compris, ça restait des pouvoirs. Des pouvoirs divins, comme disait Michel, même s’il n’était pas nécessaire d’exagérer ou d’y mêler un but. C’étaient des pouvoirs dans le monde matériel, réels bien que limités par la réalité. Ce qui ne devrait pas les empêcher – tel était du moins le sentiment de Sax – de favoriser, si on en faisait bon usage, l’émergence d’une civilisation humaine acceptable, en fin de compte, après des siècles d’efforts. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas viser le plus haut possible ? Ils pouvaient répondre aux besoins de tous équitablement, guérir les maladies, retarder le vieillissement de façon à vivre mille ans. Ils pouvaient expliquer l’univers de la constante de Planck à la distance cosmique, du Big Bang à l’eschaton – tout cela leur était possible, c’était techniquement réalisable. Et quant à ceux qui pensaient que l’humanité avait besoin de l’aiguillon de la souffrance pour parvenir à la grandeur, eh bien, ils pouvaient toujours se replonger dans les tragédies dont Sax était sûr qu’elles étaient immortelles, et qui brassaient des notions comme l’amour perdu, l’amitié trahie, la mort, les mauvais résultats de laboratoire. En attendant, les autres s’acharnaient à bâtir une civilisation décente. C’était possible ! C’était stupéfiant, vraiment. Ils étaient arrivés à ce moment de l’histoire où on pouvait réellement dire que c’était possible. On avait peine à le croire, en fait. Sax restait dubitatif. En physique, quand on se trouvait confronté à une situation un tant soit peu extraordinaire ou unique, le doute surgissait aussitôt. Les probabilités étaient contre, il s’agissait d’un artefact ou d’une erreur de perspective, on devait toujours garder à l’esprit que les choses étaient plus ou moins constantes et qu’on vivait une époque moyenne – le fameux principe de médiocrité. Sax ne l’avait jamais trouvé très séduisant. Peut-être cela signifiait-il simplement que la justice était toujours accessible. En tout cas, c’était un moment extraordinaire, à portée de la main, juste derrière ses quatre vitres, brillant sous la caresse du soleil naturel. Mars et ses humains, libres et puissants.

Trop à la fois. S’évanouissant de ses pensées pour y resurgir. Alors, surpris et joyeux, il s’exclamait : « Ha ! Ha ! » Le goût de la soupe à la tomate et du pain : « Ha ! » Le violet poussiéreux du ciel au crépuscule : « Ha ! » Les reflets des instruments de bord dans les vitres noires : « Ha ! Ha ! Ha ! Oh, mon Dieu ! » Il était libre d’aller où il voulait. Libre d’agir à sa guise. Il le répéta tout haut à l’écran assombri de son IA : « Nous sommes libres d’agir à notre guise ! » C’était presque terrifiant. Vertigineux. Ka, comme auraient dit les yonsei. Ka, qui était censé être le nom de Mars pour le petit peuple rouge, du japonais ka, qui signifiait feu. On retrouvait ce mot dans plusieurs langues primitives, comme le proto-indo-européen ; enfin, c’est ce que disaient les linguistes.

Il se coula doucement dans le grand lit pratiqué à l’arrière de la cabine et, la tête sur l’oreiller, bercé par le bourdonnement du chauffage électrique, il contempla les étoiles en ronronnant sous l’épaisse couverture qui gardait si bien la chaleur du corps.

Le lendemain matin, un système de hautes pressions arriva du nord-ouest et la température atteignit 262 degrés kelvin. Il était à cinq kilomètres au-dessus du niveau moyen, et la pression extérieure était de 230 millibars. Pas encore assez pour respirer à l’air libre ; alors il enfila une combinaison chauffante, glissa une petite bouteille d’air comprimé sur ses épaules, plaça le masque sur son nez et sa bouche et mit des lunettes.

En dépit de cet attirail, lorsqu’il franchit la porte extérieure du sas et prit pied sur le sable de la surface, le froid intense le fit renifler et pleurer au point de lui brouiller la vue. Le vent lui sifflait aux oreilles, malgré le capuchon de sa combinaison. Mais les éléments chauffants étaient efficaces, et son corps étant tenu au chaud, son visage s’habitua peu à peu à la froidure.

Il resserra les cordons de son capuchon et s’aventura sur le sol en prenant garde à marcher sur les pierres plates. Il y en avait partout. À chaque pas ou presque il s’accroupissait pour inspecter les fissures dans lesquelles étaient nichés des lichens et des spécimens très dispersés d’autres formes de vie : des mousses, de petites touffes de carex, des brins d’herbe. Le vent soufflait très fort. Des bourrasques particulièrement violentes le giflaient quatre ou cinq fois par minute, entrecoupées par un vent furieux. La région devait être très ventée, avec les énormes masses d’air qui dérivaient vers le sud en contournant la masse de Tharsis. Des cellules de haute pression déversaient sûrement beaucoup d’humidité au pied du volcan, à l’ouest. L’horizon, de ce côté, était d’ailleurs assombri par une mer plate de nuages culminant à deux ou trois mille mètres et qui se fondaient avec le sol à une soixantaine de kilomètres de distance.

La résille des fissures et des creux, sous ses pieds, accueillait parfois un peu de neige. Elle était tellement dure qu’il aurait pu sauter dessus sans y laisser de trace. Des plaques de verglas, partiellement fondue puis regelées. Une dalle craquelée crissa sous ses bottes. Il s’aperçut qu’elle faisait plusieurs centimètres d’épaisseur et recouvrait de la poudreuse, ou des grêlons. Il avait les doigts gelés, malgré ses gants chauffants.

Il se releva et erra au hasard sur la roche. Des mares de glace occupaient le fond de certains creux plus profonds. Vers la mi-journée, il s’assit auprès d’une de ces mares et mangea une barre au miel et aux céréales en soulevant son masque à air. Altitude : quatre ou cinq kilomètres au-dessus du niveau moyen. Pression : 267 millibars. Une situation anticyclonique, en effet. Le soleil était bas sur l’horizon, au nord, tache brillante entourée d’étain.

La glace de la mare était bulleuse, craquelée ou blanchie par le givre, avec de petites fenêtres claires par lesquelles il distinguait le fond noir. La rive était un croissant de gravier avec des plaques d’humus brun où des végétaux noirs, morts, formaient une banquette miniature : la ligne de hautes eaux, apparemment, une plage de terre sur la plage de gravier. Le tout ne faisait pas plus de quatre mètres de long sur un mètre de large. Le gravier fin était de couleur terre de Sienne, ombre brûlée ou… Il faudrait qu’il consulte un nuancier. Plus tard.

La banquette de terre était piquetée de brins d’herbe groupés en rosettes vert pâle. Çà et là, des brins plus longs formaient des touffes. La plupart étaient gris pâle, morts. Juste au bord de la mare poussaient par plaques des plantes grasses vert foncé, au bord rouge sombre. En se fondant dans le rouge, le vert donnait une couleur à laquelle il n’aurait su donner de nom, un brun sombre, lustré, comme saturé par les deux couleurs qui le composaient. Décidément, il faudrait qu’il trouve un nuancier. C’est ce qu’il ne cessait de se répéter lorsqu’il se promenait à l’air libre. Certaines de ces feuilles bicolores abritaient des fleurs cireuses, ivoire. Plus loin, il remarqua des entrelacs de tiges rouges, hérissées d’épines vertes, pareilles à des algues marines en miniature. Toujours ce mélange de rouge et de vert, jusque-là, dans la nature, le regardant.

Une vibration distante, assourdie par le vent. Peut-être des roches éoliennes, ou des insectes. Des moucherons, des abeilles… Dans cette atmosphère, ils n’absorberaient qu’une trentaine de millibars de gaz carbonique. C’était peu, et la pression interne devrait suffire, dans la plupart des cas, à empêcher une absorption plus chargée en millibars. Pour les mammifères, ça ne marcherait pas aussi bien. Mais ils pourraient supporter vingt millibars de gaz carbonique, et, avec la vie végétale qui envahissait les régions basses de la planète, ce niveau pourrait être bientôt atteint. Alors ils pourraient se passer des bouteilles d’air comprimé et des masques faciaux. Lâcher des animaux en liberté sur Mars.

Dans l’imperceptible bourdonnement de l’air, il semblait entendre leurs voix, immanentes ou émergentes, portées par la prochaine grande vague de viriditas. Le murmure d’une conversation distante, le vent, la paix de cette petite mare sur sa lande rocheuse, le plaisir nirgalien qu’il prenait à se trouver dans ce froid glacial…

— Il faudrait qu’Ann voie ça… murmura-t-il.

Mais, encore une fois, depuis la disparition des miroirs spatiaux, tout ce qu’il voyait ici était probablement condamné. C’était la limite supérieure de la biosphère, et avec la diminution de la luminosité et de la chaleur, elle descendrait sûrement, de façon au moins temporaire, sinon définitive. Cette perspective ne lui disait rien qui vaille. Cependant, il croyait à la possibilité de compenser la baisse de luminosité. Après tout, le terraforming marchait bien avant la mise en place des miroirs ; ils n’étaient pas indispensables. Et mieux valait ne pas dépendre de quelque chose de si précaire ; autant s’en débarrasser maintenant que plus tard, quand leur disparition aurait risqué de faire périr de vastes populations animales et non plus seulement des plantes.

Ça n’en était pas moins un vrai gâchis. Enfin, en se décomposant les plantes mortes formeraient de l’engrais, et sans souffrir comme les animaux. Du moins le supposait-il. Qui pouvait dire ce que ressentaient les plantes ? Quand on regardait de près les détails de leur articulation resplendissant comme des cristaux composés, elles étaient aussi mystérieuses que n’importe quelle autre forme de vie. En attendant, leur présence faisait de la plaine un vaste fellfield qui recouvrait les roches d’une lente tapisserie, faisait éclater les minéraux battus par les intempéries, se fondait en eux pour former les premiers sols. Un processus très lent. La moindre pincée d’humus était d’une immense complexité. Ce fellfield était la plus belle chose qu’il ait jamais vue.

Autant pour le temps. Tout ce monde s’érodait sous l’action du temps. Le temps qu’il faisait, celui qui passait. Le jeu de mots existait aussi en anglais. Weathered, disait-on. Le terme avait été employé pour la première fois dans ce sens en 1665, dans un livre sur Stonehenge : « The weathering of so many Centuries of Years ». La langue, première science, exacte encore que vague, ou multivalente. Rapprocher les choses. L’esprit en tant que temps. Ou usé par le temps.

Des nuages approchaient au-dessus des collines, à l’ouest. Leur base qui reposait sur une couche thermique était aussi plate que s’ils étaient accolés à une vitre. Des aurores boréales pareilles à de la laine filée ouvraient la voie à l’est.

Sax se leva et remonta sur le plateau. Hors du creux protecteur, le vent était d’une violence renversante et intensifiait le froid comme si la glaciation s’était abattue sur la planète. L’effet refroidissant du vent, évidemment. Mettons que la température soit de 262 degrés kelvin, si le vent soufflait à soixante-dix kilomètres à l’heure, avec des sautes bien supérieures, le facteur de refroidissement faisait chuter la température à l’équivalent de 250 degrés environ. Si c’était vrai – mais l’était-ce ? –, il faisait vraiment trop froid pour se promener sans casque. Il commençait d’ailleurs à avoir les pieds et les mains engourdis. Son visage était insensibilisé comme si on lui avait plaqué un masque épais sur le devant de la tête. Il tremblait et il avait du mal à décoller ses paupières. Ses larmes gelaient sur ses joues. Il fallait qu’il regagne son véhicule.

Il avança péniblement sur l’étendue rocheuse, stupéfait du pouvoir refroidissant du vent. Il n’avait pas vérifié ce phénomène depuis son enfance, si jamais il l’avait expérimenté ; en tout cas, il avait oublié combien il pouvait être efficace. Il gravit une ancienne coulée de lave en titubant dans la bourrasque et parcourut les environs du regard. Son patrouilleur était là, deux kilomètres plus haut, gros insecte d’un vert vif, luisant comme un vaisseau spatial. C’était une vision réconfortante.

Tout à coup, des flocons se mirent à filer horizontalement, lui fournissant une illustration spectaculaire de la vitesse du vent. Des granules de glace heurtèrent ses lunettes dans un cliquetis. Il baissa la tête et poursuivit sa marche en regardant la neige tournoyer autour des pierres. Il crut que ses lunettes étaient embrumées, tellement la neige était épaisse, mais après en avoir essuyé l’intérieur – opération que le froid glacial rendit extrêmement pénible –, il comprit que la buée était en fait dans l’air. De la neige fine, du brouillard, de la poussière, c’était difficile à dire.

Il repartit tant bien que mal. Lorsqu’il releva la tête, la neige tombait tellement dru qu’il ne voyait même plus son patrouilleur, mais que pouvait-il faire sinon continuer ? C’était une chance que sa combinaison soit bien isolée et garnie d’éléments chauffants, parce que, même en poussant le chauffage au maximum, le froid lui lapidait le flanc gauche comme s’il était nu. La visibilité n’était plus que d’une vingtaine de mètres, et fluctuait rapidement en fonction de la quantité de neige charriée par le vent. Il était dans une bulle de blancheur sans forme qui se dilatait et se contractait, elle-même traversée par la neige et ce qui semblait être une sorte de brume ou de brouillard givré. Il se trouvait manifestement au cœur de la tourmente. Ses jambes étaient raides. Il croisa les bras sur sa poitrine, nicha ses mains gantées sous les aisselles et poursuivit son chemin au jugé. Il n’avait pas l’impression d’avoir dévié de sa trajectoire depuis que la visibilité avait soudain baissé, mais il lui semblait aussi qu’il avait parcouru une distance considérable sans arriver au patrouilleur.

Il n’y avait pas de boussoles sur Mars, mais son bloc-poignet et son patrouilleur étaient équipés d’une balise radio. Il pouvait faire figurer sa position et celle de son patrouilleur sur une carte détaillée de son écran de poignet, marcher un peu, repérer la direction qu’il suivait et rectifier éventuellement la trajectoire. Cette opération lui sembla bien compliquée, et il en déduisit que son esprit, comme son corps, était engourdi par le froid. Car ce n’était pas si difficile, en fin de compte.

Il s’accroupit à l’abri relatif d’un rocher et mit sa méthode en pratique. Elle était sans doute excellente, mais l’instrumentation laissait un peu à désirer. Son écran de poignet ne faisait que cinq centimètres de côté et il avait toutes les peines du monde à distinguer quelque chose. Il finit par repartir et effectua, un peu plus loin, un autre relevé. Dont le résultat indiqua, hélas, qu’il aurait dû prendre à angle droit par rapport à la direction qu’il suivait.

C’était démoralisant au point d’en être inhibant. Son corps sentait qu’il allait dans la bonne direction ; son esprit (une partie du moins) pensait qu’il valait mieux se fier aux résultats indiqués par son bloc-poignet ; il avait dû infléchir sa trajectoire quelque part. Mais il n’avait pas cette impression. La pente du sol confirmait les sensations transmises par son corps. La contradiction était si intense qu’il éprouva une vague nausée. Il était la proie d’une telle torsion interne qu’il avait du mal à se tenir debout, comme si toutes les cellules de son corps se révoltaient contre ce que lui disait le bloc-poignet. Les effets physiologiques d’une dissonance purement cognitive étaient stupéfiants. Pour un peu il se serait mis à croire à l’existence dans son corps d’un aimant pareil à la glande pinéale des oiseaux migrateurs, mais il n’y avait pas de champ magnétique à proprement parler. Peut-être sa peau était-elle sensible au rayonnement solaire au point d’arriver à s’orienter par rapport au soleil, même quand le ciel était uniformément gris. Ça devait être quelque chose comme ça, parce que le sentiment qu’il allait dans la bonne direction était d’une force stupéfiante.

Il finit par surmonter son malaise et repartit, avec l’impression atroce d’avoir tort, dans la direction indiquée par son bloc-poignet, en corrigeant un peu sa trajectoire vers le haut, par sécurité. Il fallait se fier aux instruments plutôt qu’à son instinct. C’était ça, la science. Il poursuivit donc son chemin perpendiculairement à l’axe de la pente tout en continuant à monter légèrement, avec plus de maladresse que jamais. Ses pieds engourdis heurtaient des pierres qu’il ne voyait pas et il trébuchait à chaque instant. C’était incroyable à quel point la neige pouvait obstruer la vision.

Il s’arrêta à nouveau et tenta de localiser son patrouilleur grâce au système de navigation de son bloc-poignet. Il lui indiqua une direction complètement différente, derrière lui et vers la gauche.

Il se pouvait qu’il ait dépassé son véhicule. Encore que… Il ne se sentait pas le courage de refaire le chemin en sens inverse, face au vent. Enfin, puisque ça paraissait être la direction du véhicule… Il repartit, tête baissée, dans le froid mordant. Sa peau était dans un état étrange, elle le picotait à l’endroit des éléments chauffants de sa combinaison et semblait insensible partout ailleurs. Il ne sentait plus ni son visage ni ses pieds. Il avait du mal à marcher. Le gel était à l’œuvre, c’était évident. Il devait absolument se mettre à l’abri.

Il eut une autre idée. Il appela Aonia, sur Pavonis, et l’obtint presque aussitôt.

— Sax ! Où es-tu ?

— C’est toute la question ! répliqua-t-il. Je suis sur Daedalia, en pleine tempête, et je n’arrive pas à retrouver mon véhicule. Tu ne pourrais pas vérifier ma position et celle de mon patrouilleur, et me dire dans quelle direction aller ?

Il colla son bloc-poignet contre son oreille.

— Ka wow, Sax.

On aurait dit qu’Aonia criait, elle aussi, bénie soit-elle. Sa voix constituait une étrange intrusion dans le décor.

— Une seconde. Je vérifie. Ça y est, je te vois ! Et ton patrouilleur aussi ! Que fais-tu si loin au sud ? J’ai peur que nous ayons du mal à te rejoindre rapidement. Surtout si les conditions météo sont défavorables !

— Elles le sont, confirma Sax. C’est pour ça que je t’appelle.

— Bon, tu es à trois cent cinquante mètres à l’ouest de ton véhicule.

— Directement à l’ouest ?

— Et un peu au sud. Mais comment vas-tu t’orienter ?

Sax réfléchit à la question. L’absence de champ magnétique sur Mars ne l’avait jamais perturbé auparavant. C’était pourtant un vrai problème. Il supposa que le vent soufflait plein ouest, mais ce n’était qu’une supposition.

— Tu pourrais contrôler auprès des plus proches stations météo et me dire de quelle direction vient le vent ? demanda-t-il.

— Évidemment, mais ça ne tiendra pas compte des variations locales. Attends une seconde, je demande aux autres.

Quelques longs moments de silence glacé passèrent.

— Le vent vient du nord-nord-ouest, Sax ! Tu n’as qu’à marcher le vent dans le dos, et un tout petit peu sur ta gauche !

— J’ai compris. Bon, maintenant suis ma trajectoire de façon à la rectifier si nécessaire.

Il repartit, le vent dans le dos. Encore une chance. Au bout de cinq ou six pénibles minutes, son bloc-poignet bippa. C’était Aonia.

— C’est bon, continue tout droit ! lui annonça-t-elle.

C’était encourageant. Il pressa un peu l’allure, malgré les coups de poignard du vent qui lui lardait les côtes.

— Hé, Sax ! Sax ?

— Oui ?

— Vous êtes au même endroit, ton patrouilleur et toi.

Mais il n’était pas en vue. La visibilité était d’une vingtaine de mètres, et il ne le voyait pas. Son cœur cognait dans sa poitrine. Il devait se mettre à l’abri de toute urgence.

— Décris une spirale de plus en plus large à partir de l’endroit où tu te trouves, fit la petite voix à son poignet.

Bonne idée en théorie, mais il ne pouvait la mettre en pratique. Ça l’aurait obligé à se tourner face au vent. Il regarda d’un œil morne la console de plastique noir de son bloc-poignet. Il n’avait plus d’aide à espérer de ce côté-là.

Il distingua brièvement une sorte de congère sur sa gauche. Il s’en approcha pour voir. La neige s’était amassée à l’abri du vent, sur une corniche à hauteur d’épaule. Il ne se rappelait pas avoir vu cet élément du paysage auparavant, mais le soulèvement de Tharsis avait provoqué des fractures radiales dans la roche ; ça devait en être une. La neige était un merveilleux isolant. C’était une couverture peu attrayante au premier abord, mais Sax savait que les montagnards s’enfouissaient souvent dans la neige pour survivre quand la nuit les surprenait loin de tout abri. Elle les protégeait du vent.

Il flanqua un coup de pied dans la congère. Il avait les extrémités engourdies, mais il eut l’impression d’avoir heurté la roche. Creuser une grotte de neige semblait hors de question. Enfin, l’effort le réchaufferait toujours un peu. Et il y avait moins de vent au pied de la congère. Alors il continua à donner des coups de pied, encore et encore, et trouva, sous la couche de verglas, la neige poudreuse attendue. Il pourrait se faire une sorte de nid, tout compte fait. Il continua à creuser.

— Sax ! Sax ! cria la voix, à son poignet. Qu’est-ce que tu fais ?

— Un trou dans la neige, répondit-il. Un bivouac.

— Oh, Sax ! Nous t’envoyons de l’aide par avion. Nous serons près de toi demain matin, quoi qu’il arrive, alors tiens bon ! Nous allons continuer à te parler !

— Parfait.

Il continua à creuser à coups de pied puis se mit à genoux et pelleta la neige durcie, granuleuse, avec ses mains, la projetant dans les flocons tournoyants au-dessus de lui. Il avait du mal à bouger, du mal à penser. Il regrettait amèrement de s’être aventuré si loin de son patrouilleur, puis de s’être laissé absorber par la contemplation du paysage autour de cette mare de glace. C’était bête de mourir au moment où les choses devenaient vraiment intéressantes. Libre mais mort. Il avait réussi à faire un petit creux oblong dans la dalle de neige verglacée. Il s’assit avec lassitude, se coula dans le trou, se coucha sur le côté et poussa avec ses bottes. La neige était dure contre son dos, moins froide que le vent furieux. Il se réjouit du tremblement qui parcourait son torse et éprouva une vague crainte quand il cessa. C’était mauvais signe quand on avait trop froid pour frissonner.

Il était las, et transi jusqu’à la moelle. Il regarda son bloc-poignet. Quatre heures de l’après-midi. Il avait marché un peu plus de trois heures dans la neige. Il avait quinze ou vingt heures à attendre avant l’arrivée des secours. Mais peut-être le lendemain matin la tempête aurait-elle cessé et la position de son patrouilleur serait-elle devenue évidente. D’une façon ou d’une autre, il devait survivre à cette horrible nuit, soit en restant tapi dans son trou, soit en retrouvant son patrouilleur. Il ne devait pas être loin. Mais tant que le vent ne faiblirait pas, il ne pouvait supporter l’idée de s’aventurer à nouveau dans la tourmente.

Il ne lui restait plus qu’à attendre. Il était théoriquement possible de survivre à une nuit au-dehors, même si le froid était tel que ça paraissait incroyable. La nuit, la température sur Mars pouvait chuter dramatiquement. Mais la tempête pouvait cesser d’un instant à l’autre, lui donnant la possibilité de regagner son véhicule avant la nuit.

Il dit à Aonia et aux autres où il était. Ils avaient l’air très inquiets, mais ils ne pouvaient rien faire. Il sentait aussi de l’irritation dans leurs voix.

De longues minutes passèrent, lui sembla-t-il, avant qu’il ait une autre pensée. Quand on avait froid, les extrémités étaient beaucoup moins bien irriguées, et c’était peut-être le cas pour le cortex aussi. Le sang allait de préférence au cervelet, afin de maintenir les fonctions vitales jusqu’au bout.

Un autre long moment passa. La nuit semblait sur le point de tomber. Il aurait dû rappeler. Il avait trop froid. Quelque chose clochait. Son grand âge, l’altitude, le niveau de gaz carbonique, un de ces facteurs, ou une combinaison de facteurs, rendait les choses pires qu’elles n’auraient dû être. On pouvait mourir de froid en une seule nuit. Il semblait voué à connaître ce sort. Quelle tempête ! La disparition des miroirs, peut-être. Une ère glaciaire instantanée. L’extinction.

Le vent faisait de drôles de bruits, comme des cris. De fortes bourrasques, sans doute. Il eut l’impression qu’on l’appelait : « Sax ! Sax ! Sax ! »

Avaient-ils envoyé quelqu’un par voie aérienne ? Il scruta le maelström de neige qui semblait capter les derniers rayons du jour et se déchirer au-dessus de lui comme un bruit blanc, assourdi.

Puis, entre ses cils encroûtés de glace, il vit une silhouette émerger de ces blanches ténèbres. Courte, trapue, casquée.

— Sax !

Le bruit était déformé, il émanait d’un haut-parleur sur le devant du casque de l’autre. Ce que les techniciens de Da Vinci n’allaient pas inventer, décidément ! Sax tenta de répondre et se rendit compte qu’il était trop gelé pour parler. Le seul fait de sortir ses bottes du trou exigea de lui un effort surhumain. Mais il avait dû attirer le regard de son sauveteur car il se retourna et avança à grands pas résolus dans la tourmente, se déplaçant comme un vieux loup de mer sur le pont d’un caboteur agité par la houle. La silhouette s’approcha, se pencha sur lui et l’empoigna par le bras, juste au-dessus de son bloc-poignet. C’est alors qu’il vit son visage à travers la visière de son casque, aussi claire qu’une baie vitrée. C’était Hiroko.

Elle lui lança un de ses brefs sourires et l’extirpa de sa grotte, tirant si fort sur son poignet gauche que ses os craquèrent.

— Aïe ! s’exclama-t-il.

Hors de l’abri, il faisait un froid mortel. Hiroko le hala sur son dos en le tenant toujours fermement par le poignet et, lui faisant contourner l’épaulement, le mena en plein dans la gueule glacée du vent.

— Mon patrouilleur est tout près, marmonna-t-il en essayant de déplacer les jambes assez rapidement pour prendre appui sur la plante de ses pieds et la soulager de son poids.

Que c’était bon de la revoir ! Une petite personne solide, puissante, comme toujours.

— Il est là, fit la voix qui sortait de son haut-parleur. Tu étais tout près.

— Comment m’as-tu trouvé ?

— Nous t’avons suivi depuis que tu es descendu d’Arsia. Puis quand la tempête a éclaté, aujourd’hui, nous avons vérifié et nous avons vu que tu n’avais pas regagné ton patrouilleur. Alors je suis venue voir ce qui t’était arrivé.

— Merci.

— Il faut faire attention dans ces blizzards.

Puis ils se retrouvèrent devant son patrouilleur. Elle le lâcha et son poignet se mit à palpiter douloureusement. Elle colla sa visière contre ses lunettes.

— Entre, lui ordonna-t-elle.

Il gravit lentement, péniblement, les marches menant au sas, l’ouvrit, se laissa tomber à l’intérieur et se retourna tant bien que mal pour laisser à Hiroko la place d’entrer, mais elle n’était pas devant la porte. Il se pencha dans le vent, regarda aux alentours. Aucun signe de vie. Le soir tombait. La neige paraissait noire, maintenant.

— Hiroko ! appela-t-il.

Pas de réponse.

Il referma la porte, soudain terrifié. Le manque d’oxygène. Il actionna la pompe du sas, entra en titubant dans le réduit où on se changeait. Il faisait étonnamment chaud, l’air était un jet de vapeur brûlante. Il tira maladroitement sur ses vêtements, sans arriver à rien. Il s’astreignit à procéder avec méthode. D’abord les lunettes et le masque facial. Ils étaient couverts de glace. Ah, peut-être le tube d’arrivée d’air était-il obstrué par la glace, entre la bouteille et le masque. Il inspira plusieurs fois, profondément, puis s’assit pour laisser passer un malaise. Il ôta son capuchon, tira sur le zip de sa combinaison et parvint péniblement à enlever ses bottes. Sa combinaison. Ses sous-vêtements étaient froids et gluants. Il avait les mains en feu. C’était bon signe, preuve que les gelures étaient superficielles. N’empêche que c’était une torture.

Toute sa peau brûlait atrocement. Quelle en était la cause ? Le retour du sang dans les capillaires ? De la sensibilité dans les nerfs gelés ? Quelle qu’en soit la raison, la souffrance était presque intolérable.

— Waouh !

Il était d’une humeur radieuse. Non seulement parce que la mort l’avait épargné mais aussi parce qu’Hiroko était vivante. Hiroko, vivante ! C’était une nouvelle prodigieuse. Beaucoup de ses amis s’obstinaient à croire qu’ils avaient survécu, son groupe et elle, à l’attaque de Sabishii, en fuyant à travers le labyrinthe du terril puis dans les refuges creusés à flanc de falaise, mais Sax n’y avait jamais trop cru. Rien, aucun élément n’était venu étayer cette hypothèse. Et il y avait, dans les forces de sécurité, des gens capables de tuer des dissidents et de faire disparaître leurs corps. Pour Sax, c’était probablement comme ça que les choses s’étaient passées. Mais il avait gardé son opinion pour lui et réservé son jugement. Il n’y avait aucun moyen d’en être sûr.

Eh bien, maintenant, il savait. Il avait croisé, par hasard, le chemin d’Hiroko et elle l’avait sauvé de la mort. Car il serait mort de froid, si l’asphyxie n’avait pas eu sa peau avant. La vue de son visage chaleureux, un peu impersonnel, ses yeux bruns, le contact de son corps le soutenant, sa main nouée sur son poignet… Il aurait un bleu, dû à la force de sa poigne. Peut-être même une entorse. Il fléchit la main. Une douleur atroce lui fit monter les larmes aux yeux. Il se mit à rire. Hiroko ! Sacrée Hiroko !

Au bout d’un moment, la sensation de brûlure s’atténua un peu. Il avait toujours les mains enflées, à vif, et il n’avait retrouvé le contrôle ni de ses muscles ni de ses pensées, mais tout revenait plus ou moins à la normale. Ou à quelque chose d’approchant.

— Sax ! Sax ! Où es-tu ? Réponds-nous, Sax !

— Ah ! Salut. J’ai retrouvé mon véhicule.

— Tu l’as retrouvé ? Tu as quitté ta grotte de neige ?

— Oui. Je… j’ai aperçu mon patrouilleur grâce à une trouée dans la neige.

Ils étaient bien contents de l’apprendre.

Il resta assis là, à les écouter bavarder sans les entendre, se demandant pourquoi il avait spontanément menti. Il n’avait pas très envie de leur parler d’Hiroko. Il supposait qu’elle voudrait rester cachée ; peut-être que c’était ça. C’était pour la couvrir…

Il leur assura qu’il allait bien et coupa la communication. Il tira un siège dans la cuisine et s’assit. Réchauffa de la soupe et l’engloutit à grand bruit, se brûlant la langue. La peau à vif, brûlée par le gel, à moitié nauséeux, parfois en larmes, secoué de tremblements, en fait secoué tout court, mais heureux. Échaudé d’avoir vu la mort de si près, bien sûr, et embarrassé, un peu honteux de sa stupidité – rester dehors et se perdre comme ça. Très très échaudé, en fait, et pourtant fou de bonheur. Il avait survécu et mieux, bien mieux, Hiroko aussi. Avec tout son groupe, sûrement, y compris la demi-douzaine des Cent Premiers qui l’avaient suivie depuis le début, Iwao, Gene, Rya, Raul, Ellen, Evgenia… Sax se fit couler un bain et resta longuement dans l’eau chaude, en rajoutant au fur et à mesure que son corps se réchauffait. Ses pensées ne cessaient de tourner autour de cette merveilleuse découverte. Un miracle. Enfin, pas un vrai miracle, bien sûr, mais ça en avait la qualité, l’inattendu, la joie imméritée.

Quand il se rendit compte qu’il s’endormait dans son bain, il sortit de la baignoire, se sécha, se traîna jusqu’à son lit sur ses pauvres pieds endoloris, se glissa sous la couverture et s’endormit en pensant à Hiroko. À l’amour qu’ils faisaient dans les bains de Zygote, dans la chaude lubricité détendue de leurs rendez-vous au cœur de la nuit, quand tous les autres dormaient. À sa main nouée sur son poignet, qui le tirait. Son poignet gauche le lançait. Et ça l’emplissait d’une joie délirante.

4

Le lendemain, il remonta la longue pente sud d’Arsia, maintenant couverte d’une neige blanche, immaculée, jusqu’à une altitude stupéfiante : 10,4 kilomètres au-dessus du niveau moyen. Il éprouvait un étrange mélange d’émotions, d’une force et d’une intensité sans précédent, même si elles ressemblaient un peu à celles qu’il avait ressenties au cours du traitement de stimulation des synapses qu’on lui avait fait subir après son attaque, comme si des sections de son cerveau croissaient frénétiquement. Le système limbique, peut-être, le foyer des émotions s’unissant enfin avec le cortex cérébral. Il était vivant, Hiroko était vivante, Mars était vivante. En regard de ces faits joyeux, la possibilité d’une ère glaciaire n’était rien, un retour de balancier momentané dans un schéma général de réchauffement, comme la Grande Tempête que tout le monde avait pratiquement oubliée – même s’il était disposé à faire tout ce qui était en son pouvoir pour l’atténuer.

En attendant, chez les êtres humains, de farouches combats se déroulaient encore un peu partout, sur les deux mondes. Mais pour Sax, la crise allait d’une certaine façon plus loin que la guerre. L’inondation, l’ère glaciaire, le boom démographique, le chaos social, la révolution. Il était possible que les choses se soient tellement dégradées que l’humanité avait glissé dans une sorte d’opération de sauvetage de la catastrophe universelle, ou, en d’autres termes, la première phase de l’ère post-capitaliste.

Peut-être était-il trop optimiste, peut-être était-il seulement galvanisé par les événements de Daedalia Planitia. En tout cas, ses associés de Da Vinci se faisaient un sang d’encre. Ils passaient des heures devant leur écran pour lui raconter le détail des chicaneries dont Pavonis Est était le théâtre. Ce qui ne réussissait qu’à l’énerver. Pavonis était bien parti pour devenir le théâtre de disputes constantes, ça crevait les yeux. Et c’était bien leur genre de s’en faire comme ça, à Da Vinci. Que quelqu’un élève la voix de deux décibels et c’était la panique. Non. Après son expérience sur Daedalia, ces choses n’arrivaient tout simplement plus à capter son attention. Malgré la rencontre avec la tempête, ou peut-être à cause d’elle, il n’avait qu’une envie, rester sur le terrain. Il voulait en voir le plus possible, observer les changements apportés par la suppression du miroir, parler à différentes équipes de terraforming de la façon de le compenser. Il appela Nanao à Sabishii et lui demanda s’il pouvait venir le voir et parler de tout ça avec les gens de l’université. Nanao était d’accord.

— Je pourrais amener certains de mes associés ? demanda Sax.

Nanao était d’accord.

Sax débordait de projets qu’il se représentait comme de petites Athéna bondissant hors de sa tête. Que ferait Hiroko de cette possible ère glaciaire ? Il n’en avait pas idée. Tout ce qu’il savait, c’est que dans les labos de Da Vinci, un certain nombre de chercheurs avaient passé les dernières décennies à préparer l’indépendance, à construire des armes, des engins de transport, des abris et toutes sortes de choses de ce genre. Le problème était pour l’instant résolu, mais ces gens étaient toujours là et une ère glaciaire s’annonçait. Nombre d’entre eux avaient participé à l’effort de terraforming et se laisseraient aisément convaincre de remettre la main à la pâte. Mais pour faire quoi ? Eh bien, Sabishii était à quatre kilomètres au-dessus du niveau moyen et le massif de Tyrrhena montait jusqu’à cinq. Les savants de cet endroit étaient les meilleurs spécialistes de l’écologie d’altitude. C’était limpide : il n’y avait qu’à organiser une conférence. Encore une petite utopie en marche.

Cet après-midi-là, Sax arrêta son patrouilleur dans la passe entre Pavonis et Arsia, à un endroit appelé Vue des Quatre Montagnes d’où on avait un point de vue sublime : deux volcans à l’échelle d’un continent emplissaient l’horizon au nord et au sud, la masse distante d’Olympus Mons se dressait au nord-ouest et, par temps clair – il y avait trop de brume ce jour-là –, on apercevait Ascraeus dans le lointain, juste à droite de Pavonis. Il déjeuna dans ces immenses highlands desséchées et repartit vers Nicosia, à l’est, afin de prendre un vol vers Da Vinci puis Sabishii.

Il passa beaucoup de temps, par écran interposé, avec l’équipe de Da Vinci et des tas de gens sur Pavonis, à tenter de leur expliquer la nouvelle direction qu’il avait prise, à leur faire admettre son départ.

— Je suis avec vous de toutes les façons qui comptent, leur disait-il.

Mais pour eux, c’était inacceptable. Leur cervelet voulait qu’il soit là en chair et en os. Pensée touchante, au fond. « Touchant », un terme symbolique et en même temps parfaitement littéral. Il éclata de rire, mais Nadia s’approcha et lui dit avec agacement :

— Allons, Sax, tu ne vas pas nous laisser tomber au moment où la situation commence à devenir épineuse. C’est justement là que nous avons besoin de toi. Tu es le général Sax, le grand savant. Tu ne peux pas nous lâcher comme ça.

Mais Hiroko lui avait montré à quel point un absent peut être présent. Et il voulait aller à Sabishii.

— Que devons-nous faire ? lui demanda Nirgal.

Question relayée par les autres mais d’une façon moins directe.

En ce qui concernait le câble, ils étaient dans une impasse. Sur Terre, c’était le chaos. Sur Mars, il y avait encore des poches de résistance métanationale et quelques zones étaient sous le contrôle des Rouges, lesquels réduisaient systématiquement à néant tous les projets de terraforming et la majeure partie des infrastructures avec. Il y avait aussi tout un éventail de petits mouvements révolutionnaires dissidents qui profitaient de l’occasion pour affirmer leur indépendance, parfois sur des territoires aussi limités qu’une tente ou une station météo.

— Eh bien, fit Sax, en réfléchissant intensément au problème, le responsable est celui qui contrôle le système vital.

La structure sociale en tant que système vital : l’infrastructure, le mode de production, la maintenance… Il faudrait vraiment qu’il parle aux gens de Séparation de l’Atmosphère et aux fabricants de tentes. Dont beaucoup étaient en relation étroite avec Da Vinci. Ce qui voulait dire que, dans un certain sens, il était lui-même aussi responsable que n’importe qui d’autre. Une idée déplaisante.

— Alors, que nous suggères-tu de faire ? insista Maya, et quelque chose dans sa voix lui donna l’impression qu’elle répétait sa question.

Sax, qui arrivait en vue de Nicosia à ce moment-là, répondit avec impatience :

— Envoyez une délégation sur Terre. Mettez sur pied un congrès constitutionnel et jetez les bases d’un projet de Constitution, un premier outil de travail.

Maya secoua la tête.

— Ce ne sera pas facile, avec tout ce monde.

— Prenez les Constitutions des vingt ou trente pays qui marchent le mieux sur Terre, suggéra Sax en réfléchissant tout haut. Regardez comment elles fonctionnent. Faites effectuer une synthèse par les IA, vous verrez bien ce que ça donne !

— Comment reconnaître les pays qui marchent le mieux ? demanda Art.

— Pff, regardez les indicateurs de développement futur, les abaques de valeur globale réelle, les statistiques du Costa Rica, ou même le PIB, je ne sais pas, moi ! (L’économie était, comme la psychologie, une pseudo-science qui tentait de dissimuler ce fait derrière une hyper-élaboration théorique intense, et le PIB était un instrument de mesure particulièrement désastreux, comme le système de mesure anglais qui aurait dû être aboli depuis longtemps. Enfin…) Croisez plusieurs critères, les indicateurs de développement humain, les mesures de protection de l’environnement, ce que vous voudrez.

— Voyons, Sax, se lamentait Coyote, le concept même d’État est mauvais. Cette seule idée pollue toutes ces vieilles Constitutions.

— Peut-être, convint Sax, mais c’est toujours un point de départ.

— Tout ça nous écarte du problème du câble, intervint Jackie.

Il était étrange de voir que certains Verts pouvaient être aussi obsédés par l’indépendance absolue que les Rouges les plus radicaux.

— En physique, je mets souvent entre parenthèses les problèmes que je ne sais pas résoudre, fit Sax. Je fais tout ce que je peux autour et je regarde si ça ne se règle pas tout seul de façon rétroactive, si je puis dire. Pour moi, le câble ressemble à un de ces problèmes : envisagez-le comme un rappel que la Terre n’est pas près de disparaître.

Ils ignorèrent sa réponse pour se remettre à palabrer : et qu’allait-on faire du câble, et comment aborder la question du nouveau gouvernement, et quid des Rouges qui semblaient avoir abandonné la discussion, et ainsi de suite, ignorant toutes ses suggestions et revenant à leurs querelles minables, interminables. Autant pour le général Sax dans le monde postrévolutionnaire.

L’aéroport de Nicosia était presque fermé, mais Sax tomba sur des amis de Spencer installés à Dawes’s Forked Bay et partit avec eux pour Da Vinci dans un nouvel avion géant ultraléger qui avait été construit juste avant la révolte, anticipant sur l’affranchissement de la nécessité de dissimulation. Alors que le pilote IA faisait décoller le gros appareil aux ailes d’argent au-dessus du gigantesque labyrinthe de Noctis Labyrinthus, les cinq passagers installés dans une cabine à fond transparent se penchèrent sur les accoudoirs de leur fauteuil afin d’admirer le Chandelier qui défilait au-dessous d’eux, un immense réseau d’auges reliées les unes aux autres. Sax regarda les plateaux lisses séparés par les canyons, souvent isolés comme des îles, et se dit qu’il devait y faire bon vivre, comme au Caire, sur le bord nord du cratère. On aurait dit une maquette de ville dans une bouteille.

L’équipage commença à parler de Séparation de l’Atmosphère, et Sax tendit l’oreille. Ces gens qui s’étaient occupés des armements de la révolution et qui menaient des recherches fondamentales sur les matériaux avaient un profond respect pour « la Sep », comme ils disaient, même si elle s’occupait plus trivialement du management du mésocosme. Concevoir des tentes qui tiennent le coup et qui marchent n’était pas une mince affaire. « Ça ne rate qu’une fois », dit plaisamment l’un d’eux. Des problèmes critiques partout, et une aventure potentielle par jour.

La Sep était associée avec Praxis, et chaque tente ou canyon couvert était dirigé par une organisation distincte. Ils mettaient leurs informations en commun et disposaient de consultants itinérants et d’équipes de construction. Ils se considéraient comme un service public, et leur mode de fonctionnement était celui d’une coopérative – sur le modèle Mondragon, version non lucrative, dit quelqu’un. Leurs membres étaient assurés d’avoir une situation agréable et beaucoup de temps libre.

— Mais c’est mérité. Parce que, quand quelque chose cloche, ils ont intérêt à intervenir en vitesse, sinon…

Beaucoup de canyons couverts avaient connu des alertes chaudes à la suite d’un impact de météorite ou d’un autre drame, parfois à cause d’une défaillance mécanique plus banale. La structure standard des canyons couverts consistait à implanter au bout du canyon une centrale énergétique consolidée qui tirait les quantités voulues d’azote, d’oxygène et de gaz rares des vents de surface. La proportion des gaz et leur pression variaient selon les mésocosmes, mais elle tournait autour de cinq cents millibars, ce qui donnait un certain gonflant au toit des tentes. C’était plus ou moins la norme pour les espaces couverts sur Mars, et on pouvait y voir une sorte d’invocation du but à atteindre en surface au niveau moyen. Mais quand il y avait du soleil, l’expansion de l’air à l’intérieur des tentes était très importante, et la procédure standard consistait simplement à relâcher l’air dans l’atmosphère, ou à le stocker dans d’énormes chambres de compression forées dans les parois des gorges.

— Une fois, quand j’étais à Dao Vallis, raconta l’un des hommes, la chambre d’expansion a sauté, ébranlant le plateau et provoquant un glissement de terrain sur Reull Gate. La paroi supérieure de la tente s’est déchirée et la pression est tombée à la moyenne ambiante, qui était d’environ deux cent soixante. Tout a commencé à geler, bien sûr, et ils avaient les vieilles cloisons étanches de secours (des rideaux transparents de quelques molécules d’épaisseur seulement, mais très robustes, se rappelait Sax). Elles se sont déployées automatiquement autour de la déchirure, mais une pauvre femme a été clouée au sol par le superadhésif du bord de la bâche, et la tête du mauvais côté ! On s’est précipités sur elle et je vous jure qu’on n’a jamais découpé et collé de la bâche aussi vite. Elle a bien failli y rester !

Sax frémit en pensant à sa récente mésaventure avec le froid. Deux cent soixante millibars, c’était la pression au sommet de l’Everest. Les autres enchaînèrent les histoires de catastrophes fameuses, comme celle du dôme d’Hiranyagarba qui s’était effondré sous une pluie de glace sans qu’on déplore un seul mort.

Puis ils amorcèrent la descente vers la grande plaine de Xanthe et la piste sablonneuse du cratère de Da Vinci, qui avait été mise en service pendant la révolution. Toute la communauté se préparait depuis des années pour le jour où il ne serait plus indispensable de se dissimuler, et on pouvait voir une grande courbe de fenêtres à miroirs de cuivre dans le bord sud du cratère. De la couche de neige qui couvrait le fond émergeait une butte centrale assez impressionnante. Il était envisageable de transformer le fond du cratère en lac, avec une île centrale et, pour perspective, les collines abruptes entourant la lèvre. Un canal circulaire pourrait être construit juste sous les falaises du bord, relié par des canaux radiculaires au lac intérieur. L’alternance d’eau et de terre aurait rappelé la description de l’Atlantide par Platon. Dans cette configuration, vingt ou trente mille personnes pourraient vivre à Da Vinci en autarcie presque totale, songea Sax. Et il y avait des dizaines de cratères comme Da Vinci. Une communauté de communautés, chaque cratère une sorte de ville-État, une polis capable de subvenir à ses propres besoins, de choisir sa culture et d’élire un conseil général… Aucune association régionale plus vaste que la ville, en dehors des organisations d’échange local… Est-ce que ça pourrait marcher ?

On pouvait le penser en voyant Da Vinci. L’arc sud du bord grouillait d’arcades et de pavillons triangulaires inondés de soleil. Sax fit le tour du complexe, un matin, visitant tous les laboratoires les uns après les autres et félicitant leurs occupants pour la façon dont ils avaient préparé l’éviction en douceur de l’ATONU. Si le pouvoir naissait du regard des gens, il arrivait aussi qu’il naisse du bout des fusils. Après tout, le regard des gens changeait selon qu’on leur pointait un fusil dessus ou non. Ces saxaclones avaient mis les fusils dans l’incapacité de tirer, et ils étaient très en forme. Ils l’accueillirent avec joie. Ils se demandaient à quoi ils allaient désormais se consacrer, s’ils allaient se replonger dans la recherche fondamentale, chercher d’autres utilisations pour les nouveaux matériaux que les alchimistes de Spencer leur livraient sans discontinuer ou étudier les problèmes du terraforming.

Ils s’intéressaient aussi à ce qui se passait dans l’espace et sur Terre. Une navette rapide de la Terre, au contenu inconnu, les avait contactés, demandant l’autorisation d’insertion orbitale sans qu’on lui mette des tonneaux de clous en travers du chemin. Aussi l’équipe de Da Vinci s’activait-elle fébrilement à la mise au point de protocoles de sécurité, en liaison étroite avec l’ambassadeur de Suisse qui avait pris des bureaux au nord-ouest de l’arc. De la rébellion à l’administration ; la transition n’était pas aisée.

— Quel parti politique soutenons-nous ? demanda Sax.

— Je ne sais pas. La bande habituelle, j’imagine.

— Aucun parti n’a beaucoup de soutien. Ce qui marche, quoi.

Sax comprenait leur point de vue. C’était la vieille position techno, celle de la plupart des savants depuis qu’ils jouaient un rôle dans la société, qu’ils formaient presque une caste de prêtres, intervenant entre les gens et leur pouvoir. Ils étaient censés être apolitiques, comme des fonctionnaires. Ces empiristes demandaient seulement que les choses soient dirigées de façon scientifique, rationnelle, pour le plus grand bien possible du plus grand nombre, ce qui n’aurait pas été très difficile à obtenir si les gens avaient été moins prisonniers de leurs émotions, de leur religion, de leurs gouvernements et autres systèmes de tromperie de masse du même acabit.

La politique scientifique standard, en d’autres termes. Sax avait essayé une fois d’expliquer cette vision à Desmond, qui s’était mis à hurler de rire, il n’avait jamais compris pourquoi. C’était tellement sensé. Enfin, c’était en même temps assez naïf, donc un peu comique, se disait-il. D’un autre côté, comme bien des choses, c’était drôle jusqu’au moment où ça devenait horrible : cette attitude avait dissuadé les savants de s’occuper utilement de politique pendant des siècles. Des siècles d’horreur.

Mais à présent ils étaient sur une planète où le pouvoir politique sortait des buses d’aération des mésocosmes. Et les gens en charge de ce grand fusil (qui tenait les éléments en respect) étaient au moins en partie responsables. Si l’envie les prenait d’exercer le pouvoir.

Sax le leur rappelait gentiment quand il allait les voir dans leurs labos. Puis, comme ils étaient toujours gênés quand on abordait des problèmes politiques, il passait au terraforming. Et quand il annonça qu’il partait pour Sabishii, une soixantaine d’entre eux manifestèrent le désir de l’accompagner, pour voir comment ça se passait en bas.

— L’antidote de Sax à Pavonis, entendit-il l’un des techniciens du labo dire à un autre en parlant du voyage.

Ce qui n’était pas faux.

Sabishii se trouvait sur le flanc ouest du massif de Tyrrhena, une proéminence rocheuse de cinq kilomètres de haut, au sud du cratère Jarry-Desloges, dans les anciennes highlands situées entre Isidis et Hellas, soit par 275 degrés de longitude et 15 degrés de latitude sud. Un emplacement de choix pour l’implantation d’une ville-tente, car elle était adossée à des landes mamelonnées à l’est et offrait une vaste perspective à l’ouest, même si l’altitude était un peu trop importante pour espérer y vivre en plein air ou faire pousser des plantes sur le sol rocailleux. En fait, à part les bosses beaucoup plus importantes de Tharsis et d’Elysium, c’était la région la plus élevée de Mars, une sorte de biorégion insulaire, que les Sabishiiens cultivaient depuis des décennies.

Ils étaient très ennuyés par la disparition des grands miroirs et vivaient quasiment en état d’alerte. Ils avaient lancé des tentatives tous azimuts destinées à protéger les plantes du biome, mais si précieux que puissent être ces efforts, ce n’était pas grand-chose.

— Le froid va être mortel, cet hiver, dit Nanao Nakayama, le vieux collègue de Sax, en secouant la tête. Une véritable ère glaciaire.

— J’espère trouver un moyen de compenser la diminution de luminosité, répondit Sax. En densifiant l’atmosphère, en augmentant la production de gaz à effet de serre. Nous devrions y arriver en partie avec des bactéries et des plantes d’altitude.

— En partie, répéta Nanao d’un air dubitatif. Beaucoup de niches sont déjà pleines. Elles ne sont pas très grandes.

Ils poursuivirent leur conversation dans la vaste salle à manger de la Serre du Dragon. Tous les technos de Da Vinci étaient là, et beaucoup de Sabishiiens vinrent les saluer. Ce fut une longue conversation amicale et intéressante. Les Sabishiiens avaient foré un labyrinthe dans la longue colline en forme de dragon façonnée avec la rocaille arrachée à leur mohole et vivaient derrière l’une des griffes, si bien qu’ils n’étaient pas obligés de voir les ruines calcinées de leur ville lorsqu’ils n’y travaillaient pas. Les travaux de reconstruction étaient très ralentis, la plupart d’entre eux s’efforçant à présent de compenser les effets de la disparition du miroir.

— À quoi bon reconstruire une ville-tente ? dit Nanao à Tariki, poursuivant manifestement une discussion engagée depuis longtemps. Ça n’a pas de sens. Autant attendre de pouvoir rebâtir en plein air.

— Nous risquons d’attendre longtemps, fit Tariki en prenant Sax à témoin. Nous sommes près de la limite de viabilisation de l’atmosphère définie par le document de Dorsa Brevia.

— Nous voulons que Sabishii se trouve sous la limite, quelle qu’elle soit, répondit Nanao en regardant Sax.

Lequel acquiesça d’un hochement de tête, haussa les épaules, ne sachant que répondre. Les Rouges ne seraient pas contents. Ça paraissait pourtant raisonnable : il suffirait que la limite d’altitude viable s’élève d’un kilomètre à peu près pour que les Sabishiiens puissent disposer du massif à leur guise, et ça ne changerait pas grand-chose pour les plus grosses bosses. Mais qui pouvait dire ce qu’ils décideraient sur Pavonis ?

— Nous ferions peut-être mieux de réfléchir au moyen d’empêcher la pression atmosphérique de chuter, dit-il, puis, remarquant leur mine sombre, il ajouta : Vous voulez bien nous emmener voir le massif ?

Ils s’illuminèrent aussitôt.

— Avec le plus grand plaisir.

Le sol du massif de Tyrrhena était ce que les premiers aréologistes appelaient « le système disloqué » des highlands du Sud, qui ressemblait beaucoup au « système grêlé de cratères », sauf qu’il était, en plus, parcouru par de petits réseaux de canaux. Dans les highlands plus basses et plus caractéristiques entourant le massif, on trouvait aussi des exemples de « système plissé » et de « système ondulé ». En fait, ainsi qu’il le constata rapidement le matin où ils sortirent à l’air libre, tous les aspects du relief accidenté des highlands du Sud étaient représentés, souvent en même temps : le sol grêlé de cratères, disloqué, inégal, plissé, chaotique et ondulé, bref, la quintessence du paysage noachien. Sax, Nanao et Tariki étaient assis dans la coupole d’observation d’un patrouilleur de l’université de Sabishii. Ils voyaient d’autres véhicules transportant des collègues, et des équipes qui se promenaient à pied. Quelques individus particulièrement dynamiques dévalaient en courant les dernières collines avant l’horizon, à l’est. Les creux du sol étaient légèrement saupoudrés de neige sale. Le centre du massif se trouvait à quinze degrés au sud de l’équateur, et les précipitations étaient assez importantes autour de Sabishii, lui dit Nanao. Le versant sud-est du massif était plus sec, mais ici, les masses nuageuses étaient chassées vers le sud au-dessus des glaces d’Isidis Planitia et crevaient en heurtant le relief.

Comme pour confirmer ses dires, au moment où ils gravissaient la pente, d’énormes nuages noirs en forme d’enclume arrivèrent du nord-ouest et se déversèrent sur eux, chassant les hommes qui cabriolaient dans les collines. Sax eut un frisson au souvenir de sa récente escarmouche avec les éléments, se félicita d’être à l’abri d’un patrouilleur et se dit qu’il se contenterait de s’en éloigner de quelques pas.

Ils finirent par s’arrêter en haut d’une vieille crête et s’aventurèrent sur la surface jonchée de rochers ronds, de buttes, de fissures et de bancs de sable, de cratères minuscules et de lits de roches oblongs, d’escarpements et d’alases, le tout fragmenté par ces vieux canaux superficiels qui avaient valu son nom au système disloqué. C’était un catalogue de tous les exemples d’accidents possibles et imaginables, un véritable musée de formes rocheuses. Le sol, à cet endroit, avait quatre milliards d’années. Il lui était arrivé bien des choses, mais rien n’avait réussi à le détruire complètement, à effacer l’ardoise, de sorte que la succession des événements y était encore lisible. Il avait été complètement pulvérisé au cours du noachien, abandonnant un régolite de plusieurs kilomètres de profondeur, des cratères et des déformations qu’aucune érosion éolienne ne pouvait gommer. Pendant cette période primitive, de l’autre côté de la planète, la lithosphère avait été vaporisée jusqu’à une profondeur de six kilomètres par la collision inimaginable avec un astéroïde presque aussi gros que la planète. Une grande quantité des matériaux éjectés au moment de l’impact avaient fini par retomber au sud. C’était ce qui expliquait la formation du Grand Escarpement, l’absence d’anciennes highlands au nord et, entre autres facteurs, l’aspect extrêmement désordonné du paysage à cet endroit.

Puis, à la fin de l’Hespérien, Mars avait connu une brève période chaude et humide au cours de laquelle l’eau avait parfois couru à sa surface. La plupart des aréologistes pensaient aujourd’hui que cette période avait été assez humide mais pas vraiment chaude, les moyennes annuelles situées bien au-dessous de 273 degrés kelvin permettant à l’eau de ruisseler, ravitaillée par la convection hydrothermique plutôt que par les précipitations. Cette période n’avait duré qu’une centaine de millions d’années, selon les dernières estimations, et elle avait été suivie par des milliards d’années de vents, pendant la période sèche et froide appelée ère amazonienne, qui avait duré jusqu’à leur arrivée.

— La période commençant en l’an M-1 a-t-elle un nom ? demanda Sax.

— L’Holocène.

Enfin, tout avait été fouaillé par deux milliards d’années de vents incessants, si radicalement érodé que les plus vieux cratères avaient perdu leur bord, strate après strate, laissant place à une étendue rocheuse, sauvage. Pas chaotique à proprement parler, non, mais sauvage, et qui trahissait son âge inimaginable par une profusion de cratères sans lèvre, de mesas sculptées, de creux, de bosses, d’escarpements et d’une multitude d’aiguilles de pierre massives.

Ils descendaient souvent du patrouilleur pour faire un tour. Même de petites mesas semblaient d’une hauteur prodigieuse. Sax ne s’éloignait guère, ce qui ne l’empêchait pas de distinguer toutes sortes de détails intéressants. À un moment donné il remarqua un rocher en forme de patrouilleur, fendu du haut en bas. À la gauche du bloc, à l’ouest, l’horizon était visible par-delà une étendue de sol lisse, d’un jaune vitreux. À droite, la banquette à hauteur de taille formée par une vieille fracture était piquetée de trous qu’on aurait dit faits par un stylet cunéiforme. Ici, un banc de sable bordé de pierres pas plus hautes que la cheville, des ventifacts noirs, basaltiques, pyramidaux, d’autres formes plus légères, granuleuses, grêlées. Là, un roc acéré en équilibre précaire, aussi grand qu’un dolmen. Ailleurs, une queue de sable et un cercle grossier d’ejecta qui ressemblait à un Stonehenge presque complètement érodé. Puis un creux profond, en forme de serpent, vestige, peut-être, d’un cours d’eau. Derrière, une autre pente douce et une protubérance pareille à une tête de lion à laquelle la surrection voisine faisait comme un corps.

Au milieu de toutes ces pierres, de tout ce sable, la vie végétale était très discrète. Au premier abord, du moins. Il fallait la chercher, bien regarder les couleurs, et surtout le vert, toutes les teintes de vert, dans ses nuances désertiques essentiellement : sauge, olive et kaki. Nanao et Tariki lui indiquaient sans arrêt des spécimens qui lui avaient échappé. Il fit plus attention. Une fois qu’on avait appris à remarquer les teintes pâles, vivantes, qui se fondaient si bien avec le milieu ferrique, elles commençaient à ressortir sur les tons rouille, bruns, terre de Sienne, ocre et noirs du paysage. C’était dans les creux et les fissures qu’on avait le plus de chance d’en repérer, et à l’ombre, près des plaques de neige. Plus il scrutait le sol, plus il en voyait. Jusqu’à ce que, dans un bassin assez haut, il ait l’impression qu’il y en avait partout. Alors il comprit ; l’ensemble du massif de Tyrrhena n’était qu’un fellfield.

Le vert phosphorescent de certains lichens couvrait des parois rocheuses entières. Aux endroits où l’eau gouttait apparaissaient les vert émeraude, le velours sombre des mousses, pareilles à de la fourrure mouillée.

La palette multicolore de la gamme des lichens. Le vert foncé des aiguilles de pin. Les gerbes d’éclaboussures des pins de Hokkaido, les pins queue de renard, les genévriers d’Occident. Les couleurs de la vie. Il avait l’impression de passer d’une pièce à ciel ouvert à une autre, en enjambant des murets de pierre éboulés. Une petite place, une sorte de galerie qui décrivait des courbes, une vaste salle de bal. Une succession de petites chambres communicantes ; un salon. Des bonsaïs de krummholz étayaient les murs de certaines pièces, des arbres nains, pas plus hauts que leur abri, tordus par le vent, étêtés au niveau de la neige. Chaque branche, chaque plante, chaque pièce était aussi convulsée qu’un bonsaï – et tout ça, sans effort.

En réalité, lui dit Nanao, la plupart des bassins faisaient l’objet d’une culture intensive.

— Celui-ci a été planté par Abraham.

Chaque petite région était sous la responsabilité d’un jardinier ou d’un groupe de jardiniers.

— Ah ! fit Sax. Vous y mettez donc de l’engrais ?

— D’une certaine façon, répondit Tariki en riant. La majeure partie du sol a été apportée.

— Je vois.

Ça expliquait la diversité de la végétation. Il savait que les environs du glacier d’Arena avaient été un peu cultivés. C’était là qu’il avait vu les premiers fellfields. Mais c’était une étape primitive. Ici, ils étaient allés beaucoup plus loin. Tariki lui dit que les laboratoires de Sabishii s’efforçaient de fabriquer de l’humus. C’était une bonne idée : il apparaissait naturellement dans les fellfields au rythme de quelques centimètres par siècle seulement. Mais il y avait des raisons à cela. L’humus n’était pas une chose facile à obtenir.

— Nous gagnons quelques millions d’années au départ, fit Nanao. Nous évoluons à partir de là.

Ils plantaient à la main beaucoup de leurs spécimens, les laissaient vivre leur vie et regardaient ceux qui prospéraient.

— Je vois, fit Sax.

Il redoubla d’attention. La lumière était tamisée, mais claire. Dans chacune de ces vastes pièces à ciel ouvert poussait une gamme légèrement différente d’espèces, en effet.

— Ce sont donc des jardins ?

— Oui… Enfin, quelque chose d’approchant. Ça dépend.

Nanao lui expliqua que certains jardiniers travaillaient selon les préceptes de Muso Soseki ou d’autres maîtres japonais du zen. D’autres suivaient l’enseignement de Fu Hsi, le légendaire inventeur du système de géomancie chinois appelé feng shui, ou de gourous du jardinage perses comme Omar Khayyam, ou de Leopold, de Jackson ou d’autres écologistes américains avant la lettre, dont Oskar Schnelling, le biologiste de Korolyov aujourd’hui bien oublié, et ainsi de suite.

Ce n’étaient que des influences, ajouta Tariki. Chacun apportait sa propre vision, observait la nature du sol, les plantes qui prospéraient, celles qui mouraient. La co-évolution, une sorte de développement épigénétique.

— C’est beau, fit Sax en regardant autour de lui.

Pour les adeptes, la marche de Sabishii jusqu’au massif devait être un voyage esthétique, plein d’allusions et de variations subtiles sur la tradition qui lui échappaient. Hiroko aurait appelé ça l’aréoformation, ou aréophanie.

— Je voudrais visiter vos laboratoires d’humus.

— Volontiers.

Ils regagnèrent le patrouilleur et poursuivirent leur chemin. Plus tard, vers la fin de la journée, ils arrivèrent sous des nuages noirs, menaçants, au sommet du massif qui était une sorte de vaste lande ondulée. Des ravines étaient pleines d’aiguilles de pin peignées par les vents de sorte qu’on aurait dit des brins d’herbe dans un jardin bien tondu. Sax, Tariki et Nanao descendirent encore une fois de voiture et firent un petit tour. Le vent était glacial malgré leurs combinaisons. Le soleil de la fin de l’après-midi crevait la sombre couverture nuageuse, étirant leurs ombres jusqu’à l’horizon. De grosses masses de roche lisse, nue, se dressaient plus haut, sur la lande. En regardant autour de lui, Sax trouva au paysage un aspect rouge, primitif, qui lui rappela celui des premières années. Mais ils marchèrent jusqu’au bord d’un petit ravin et tout à coup il plongea le regard dans un océan de verdure.

Tariki et Nanao parlaient de l’écopoésis, qui était pour eux un terraforming redéfini, plus subtil, localisé. Transmuté en une chose différente, plus proche de l’aréoformation d’Hiroko. Non plus alimenté par de lourdes méthodes industrielles globales mais par le processus local, lent, régulier et intensif consistant à travailler sur des parcelles de sol individuelles.

— Mars n’est plus qu’un jardin. La Terre aussi, d’ailleurs. C’est l’évolution de l’homme qui veut ça. Alors nous devons nous interroger sur le jardinage, sur le niveau de responsabilité que nous avons envers le sol. Nous devons inventer une interface homme/Mars qui rende justice aux deux.

Sax fit un geste de la main pour exprimer son incertitude.

— Pour moi, Mars est un monde sauvage, dit-il tout en vérifiant l’étymologie du mot jardin : du francisque gart, ou gardo, clôture. (Était-ce la même racine que le mot garder, conserver ? Et qui pouvait dire ce que signifiait le mot japonais équivalent, ou prétendu tel ? L’étymologie était une science assez compliquée comme ça sans qu’on y mêle des problèmes de traduction.) Vous voyez ce que je veux dire : donner le coup d’envoi aux choses, semer les graines, puis les laisser pousser toutes seules. Des écologies qui s’organiseraient d’elles-mêmes, vous comprenez ?

— Oui, répondit Tariki, mais la nature est aussi un jardin, maintenant. Une sorte de jardin. C’est ce que veut dire le fait d’être ce que nous sommes. (Il haussa les épaules, fronça les sourcils. Il croyait que l’idée était bonne, mais il n’avait pas l’air de l’aimer.) Enfin, l’écopoésis est plus proche d’une telle vision de la nature que le terraforming industriel ne l’a jamais été.

— Peut-être, convint Sax. Mais il se peut aussi que ce soient deux étapes d’un même processus. Toutes deux nécessaires.

Tariki hocha la tête comme si cette idée ne le choquait pas.

— Bon, et maintenant ?

— Tout dépend de la façon dont nous voulons aborder la perspective d’une nouvelle ère glaciaire, répondit Sax. Si c’est assez grave, si ça tue assez de plantes, alors l’écopoésis n’a pas une chance. L’atmosphère gèlera peut-être en surface, auquel cas tout le processus s’effondrera. Sans les miroirs, je ne suis pas sûr que la biosphère soit assez forte pour tenir le coup. C’est pourquoi je veux voir vos labos d’humus. Il se peut que le travail industriel sur l’atmosphère reste à faire. Nous devrons essayer différents modèles, les tester.

Tariki et Nanao acquiescèrent. Pendant qu’ils parlaient, leurs écologies étaient en train de disparaître sous la neige. Des flocons planaient dans le soleil de bronze, tournoyaient dans le vent. Ils étaient ouverts à toutes les suggestions.

En attendant, de tous les coins du massif, leurs jeunes associés de Da Vinci et Sabishii convergeaient vers le labyrinthe en parlant dans le noir de géomancie et d’aréomancie, d’écopoésis, d’échange de chaleur, des cinq éléments et des gaz à effet de serre, en un ferment créatif que Sax trouva très prometteur.

— Je voudrais que Michel voie ça, dit-il à Nanao. Et John… Quel dommage qu’il ne soit pas là. Il aurait adoré ce groupe !

C’est alors qu’une autre idée lui passa par la tête.

— Je voudrais qu’Ann voie ça.

5

Alors il retourna à Pavonis, laissant le groupe de Sabishii poursuivre la réflexion.

Dans les entrepôts, rien n’avait changé. Un nombre croissant de gens proposaient, sous l’instigation d’Art Randolph, de tenir un congrès constitutionnel. De rédiger au moins un projet de constitution, de le mettre aux voix, puis de former le gouvernement proposé.

— Bonne idée, commenta Sax. Et pourquoi ne pas envoyer une délégation sur Terre, tant qu’on y est ?

Semer à tous vents. Comme sur les landes. Certaines graines germeraient, d’autres non.

Il chercha Ann, mais elle n’était plus là. Elle était partie pour un avant-poste rouge de Tempe Terra, au nord de Tharsis, disait-on. Personne n’allait là-bas, que des Rouges, ajoutait-on.

Après avoir un peu réfléchi, Sax demanda à Steve de l’aider à localiser cet avant-poste. Puis il emprunta un petit avion aux bogdanovistes et partit vers le nord. Il laissa Ascraeus Mons sur sa gauche, suivit Echus Chasma et passa devant son vieux quartier général du Belvédère d’Echus, en haut de l’immense muraille à sa droite.

Ann avait probablement suivi le même itinéraire, elle était donc passée devant le premier point focal du projet de terraforming. Le terraforming… L’évolution était partout, même dans les idées. Ann avait-elle remarqué le Belvédère, avait-elle eu une pensée pour ces modestes débuts ? C’était impossible à dire. Et voilà ce que les humains savaient les uns des autres. De petits fragments de vies qui se recoupaient, dont on avait une connaissance parcellaire. Autant vivre seul dans l’univers. C’était bizarre. D’où le besoin de se faire des amis, de se marier, de partager des chambres et des vies dans toute la mesure du possible. Ça n’établissait pas vraiment une intimité entre les individus, mais ça réduisait le sentiment de solitude. Et on poursuivait sa route en solitaire sur les océans du monde, comme dans Le Dernier Homme, de Mary Shelley, livre qui l’avait beaucoup impressionné quand il était jeune : à la fin, le héros éponyme voyait parfois une voile, montait sur un autre navire, jetait l’ancre sur un rivage, partageait un repas et poursuivait son voyage seul, toujours seul. Comme image de leur vie, ça se posait là. Tous les mondes étaient aussi vides que celui de Mary Shelley, vides comme Mars au début.

Il survola le croissant noirci de Kasei Vallis sans le voir.

Les Rouges avaient jadis évidé une roche de la taille d’un pâté de maisons dans un promontoire qui marquait le confluent de deux des Tempe Fossae, juste au sud du cratère Perepelkin. Des fenêtres abritées par des auvents de roche plongeaient dans les deux canyons dénudés, rectilignes, et celui, plus vaste encore, qu’ils formaient après leur réunion. Toutes ces fossae s’enfonçaient maintenant dans ce qui était devenu un plateau côtier. La réunion de Mareotis et de Tempe déterminait une immense péninsule d’anciens hauts-plateaux, pénétrant loin dans la nouvelle mer de glace.

Sax posa son appareil sur la langue sablonneuse, en haut du promontoire. De là, les plaines de glace n’étaient pas visibles. Il n’y avait pas grand-chose à voir, d’ailleurs, pas la moindre végétation, pas un arbre, une fleur ou une plaque de lichen. Il se demanda s’ils avaient stérilisé les canyons. Il n’y avait que la roche primitive, saupoudrée de givre. Contre le givre, évidemment, ils ne pouvaient rien, à moins de couvrir ces canyons, mais pour empêcher l’air d’entrer et non de s’en échapper.

— Hum, fit Sax, surpris par cette idée.

Deux Rouges le laissèrent entrer dans le sas et lui firent descendre un escalier. L’abri était presque vide. Tant mieux. Comme ça, les seuls regards hostiles qu’il avait à supporter étaient ceux des deux jeunes femmes qui le menaient à travers les galeries grossièrement taillées dans la roche du refuge. L’esthétique des Rouges était intéressante. Très rudimentaire, comme de bien entendu : pas une plante, juste des structures rocheuses différentes, des parois brutes, des plafonds bruts, contrastant avec un sol de basalte poli et les fenêtres étincelantes qui donnaient sur les canyons.

Ils arrivèrent à une galerie à flanc de falaise, qui ressemblait à une caverne naturelle, guère plus rectiligne que les lignes presque euclidiennes du canyon, en contrebas. Le mur du fond était orné d’une mosaïque de petits morceaux de pierre multicolores, polis et étroitement juxtaposés de façon à former un dessin abstrait qui aurait peut-être représenté quelque chose s’il avait eu le temps de se concentrer dessus. Le sol était une marqueterie d’onyx et d’albâtre, de serpentine et de jaspe sanguin. La galerie semblait interminable, poussiéreuse. Tout le complexe paraissait d’ailleurs plus ou moins abandonné. Les Rouges préféraient leurs patrouilleurs. Les refuges clandestins comme celui-ci étaient sans doute considérés comme un mal nécessaire. Quand les vitres étaient masquées, on aurait pu passer dans le canyon, juste devant, sans le voir. Sax se dit que ce n’était pas seulement pour éviter de se faire repérer par l’ATONU mais aussi par respect envers le paysage, pour se fondre dedans.

Comme Ann semblait tenter de le faire, assise dans un siège de pierre près de la vitre. Sax s’arrêta net. Perdu dans ses pensées, il avait failli lui rentrer dedans, de même qu’un voyageur ignorant aurait pu tomber sur le sanctuaire. Un caillou posé là. Il la regarda attentivement. Elle avait l’air malade. C’était devenu rare, et il l’examina avec une inquiétude croissante. Elle lui avait dit, des années auparavant, qu’elle ne suivait plus le traitement de longévité. Et pendant la révolution, elle avait brûlé comme une flamme. Maintenant que la révolte des Rouges était retombée, elle n’était plus que cendres. De la chair grise. Elle offrait une vision terrifiante. Elle devait avoir près de cent cinquante ans, comme tous les Cent Premiers encore vivants. Et sans le traitement, elle ne tarderait pas à mourir.

Enfin… d’un strict point de vue physiologique, elle devait être dans l’état d’une personne d’environ soixante-dix ans, selon le moment où elle avait reçu le traitement pour la dernière fois. Ce n’était donc pas si terrible. Peut-être Peter le saurait-il. Mais il avait entendu dire que plus on attendait entre deux cures, plus les problèmes avaient tendance à s’accumuler. Ça se tenait. Mieux valait être prudent.

Seulement il ne pouvait pas lui dire ça. En fait, il était difficile de savoir ce qu’on pouvait lui dire.

Elle finit par lever les yeux. Elle le reconnut et frémit, retroussa la lèvre comme un animal pris au piège. Puis elle détourna le regard, la mine sévère, le visage de pierre. Au-delà de la colère, tout espoir aboli.

— Je voulais te montrer une partie de Tyrrhena, dit-il lamentablement.

Elle se leva et quitta la pièce comme la statue du Commandeur.

Sax lui emboîta le pas, les jointures craquantes, en proie à une crise de pseudo-arthrite, comme bien souvent quand il avait affaire à Ann.

Les deux jeunes femmes à l’air rébarbatif le suivirent.

— Je ne pense pas qu’elle ait envie de vous parler, nota la plus grande.

— Vous êtes très observatrice, répliqua Sax.

Ann était plus loin, dans la galerie, debout devant une autre fenêtre. Ensorcelée, ou trop épuisée pour bouger. Ou en partie désireuse de lui parler.

Sax s’arrêta devant elle.

— Je voudrais avoir tes impressions, reprit-il. Tes suggestions sur la prochaine étape. Et j’ai quel-quel-quelques questions aréologiques. Évidemment, il se pourrait que les problèmes strictement scientifiques ne t’intéressent plus…

Elle fit un pas vers lui et le gifla. Il se retrouva sur les fesses, recroquevillé au pied du mur de la galerie. Ann avait disparu. Les deux jeunes femmes l’aidèrent à se relever en se demandant manifestement si elles devaient rire ou pleurer. Il avait mal partout et les yeux brûlants. Il redouta un instant de se mettre à pleurer devant ces deux jeunes idiotes, qui compliquaient prodigieusement les choses en le suivant comme son ombre. Avec elles sur les talons, il ne pouvait ni crier, ni implorer. Il ne pouvait pas se mettre à genoux et dire « Ann, je t’en prie, pardonne-moi ». C’était impossible.

— Où est-elle allée ? parvint-il à demander.

— Elle ne veut vraiment, vraiment pas vous parler, déclara la plus grande.

— Vous devriez peut-être attendre un peu et essayer plus tard, lui conseilla l’autre.

— Oh, la ferme ! s’exclama Sax, en proie à une rage soudaine. Je suppose que vous la laissez faire : arrêter le traitement et se tuer.

— C’est son droit, pontifia la grande.

— Ben tiens. Ce n’est pas un problème de droit mais de devoir : quelle attitude doit-on adopter face à une amie au comportement suicidaire ? Vous n’avez pas l’air très branchées sur la question. Maintenant, aidez-moi à la retrouver.

— Vous n’êtes pas de ses amis.

— Et comment !

Il se releva et repartit en titubant dans la direction qu’elle avait dû prendre. Une des filles tenta de lui saisir le coude. Il la repoussa. Ann était loin là-bas, effondrée sur une chaise dans ce qui ressemblait à une salle à manger. Il s’approcha d’elle en ralentissant, comme Achille dans le paradoxe de Zénon.

Elle se retourna et le foudroya du regard.

— C’est toi qui as abandonné la science, dès le départ, lança-t-elle en montrant les dents. Alors merde ! Tu es mal placé pour dire que je ne m’y intéresse pas !

— C’est vrai, convint Sax. Tu as raison. Écoute, j’ai besoin de conseils, poursuivit-il, les mains tendues vers elle. D’un avis scientifique. Je suis prêt à apprendre. Et j’ai des choses à te montrer, aussi.

Elle réfléchit un instant puis se leva et repartit en passant si près de lui qu’il ne put retenir un mouvement de recul. Il se précipita derrière elle, mais elle marchait vite et faisait de bien plus grands pas que lui, de sorte qu’il dut se mettre à trotter pour ne pas se laisser distancer. Ses os lui faisaient un mal de chien.

— Nous pourrions peut-être sortir d’ici, suggéra Sax. Allons où tu veux, ça m’est égal.

— De toute façon, la planète est fichue, marmonna-t-elle.

— Tu dois bien sortir de temps en temps pour le coucher du soleil, insista Sax. Je pourrais peut-être t’accompagner.

— Non.

— Je t’en prie, Ann.

Il fournissait de tels efforts pour rester à sa hauteur tout en parlant qu’il était hors d’haleine. Et sa joue le brûlait toujours.

— Ann, je t’en prie !

Elle continua sans répondre, sans ralentir. Ils s’engagèrent dans un couloir sur lequel donnaient des appartements. Ann pressa le pas, entra dans une pièce et lui claqua la porte au nez. Sax tourna la poignée. Elle était verrouillée.

L’un dans l’autre, ce n’était pas un début très prometteur.

Il allait devoir ruser. Changer de tactique pour que ça ne tourne pas à la chasse à courre, à la persécution. Enfin…

— Je vais souffler, souffler, et détruire ta maison, marmonna-t-il, et il souffla sur la porte.

Mais ses deux cerbères étaient déjà de retour et le regardaient de travers.

Plus tard dans la semaine, un peu avant le coucher du soleil, il descendit dans le petit vestiaire et s’équipa. Quand Ann entra, il fit un bond d’un mètre.

— Je m’apprêtais à sortir, bredouilla-t-il. Ça ne t’ennuie pas ?

— C’est un pays libre, répondit-elle lourdement.

Ils sortirent du sas et se retrouvèrent ensemble à l’extérieur. Les deux jeunes femmes n’en auraient pas cru leurs yeux.

Il marchait sur des œufs. Il aurait pu lui montrer la beauté de la nouvelle biosphère, les plantes, la neige, les nuages, mais il ne fallait pas. Il devait laisser les choses parler d’elles-mêmes. Ça valait peut-être pour tous les phénomènes. Il ne servait à rien de défendre quoi que ce soit. On ne pouvait que marcher sur le sol, et le laisser plaider sa propre cause.

Ann n’avait pas l’instinct grégaire. C’est à peine si elle lui adressa la parole. Il soupçonna, en la suivant, que c’était son chemin habituel. Sa compagnie était simplement tolérée.

Peut-être était-il autorisé à poser des questions ; après tout, il s’agissait de science. Ann s’arrêtait assez souvent pour regarder les formations rocheuses de plus près. Il pourrait en profiter pour s’accroupir à côté d’elle et, d’un geste, ou d’un mot, lui demander ce qu’elle avait trouvé. Ils étaient en combinaison et casqués – l’altitude était pourtant assez basse pour permettre de respirer avec un masque équipé d’un filtre à CO2 – aussi la conversation se bornait-elle à des voix bourdonnant aux oreilles, comme dans le temps. À poser des questions.

Alors il en posa. Et Ann répondit, de façon parfois assez détaillée. Tempe Terra était bien la Terre du Temps, un fragment survivant des highlands du Sud dont l’un des lobes pénétrait loin dans les plaines du nord, un témoignage de la collision avec l’astéroïde. Bien plus tard, Tempe s’était fracturée, tandis que la lithosphère était repoussée vers le haut par la bosse de Tharsis, au sud. Ces fractures incluaient à la fois les fossae de Mareotis et de Tempe, qui les entouraient maintenant.

Cette avancée de terrain avait été disloquée par l’émergence de quelques volcans tardifs qui s’étaient épanchés dans les canyons. Du haut d’une des crêtes, ils virent un volcan lointain pareil à un cône noir tombé du ciel ; puis un autre, auquel Sax trouva une certaine ressemblance avec un cratère météorique. Ann secoua la tête à cette observation et lui indiqua des coulées de lave et des fissures à peine décelables sous les ejecta postérieurs et (il fallait bien l’admettre) un saupoudrage de neige sale accumulée comme du sable dans les endroits abrités du vent, et que la lueur du soleil couchant teintait d’or.

Regarder le paysage du point de vue de son histoire, le lire tel un palimpseste écrit par un interminable passé. Voilà comment Ann le voyait, après un siècle d’observation et d’étude attentive, grâce à un don inné et à l’amour qu’il lui inspirait. C’était respectable, admirable. Une sorte de richesse, un trésor, une passion qui allait bien au-delà de la science, ou rappelait la science mystique de Michel. Une alchimie. Mais les alchimistes cherchaient à changer les choses. Alors plutôt une sorte de pythie.

Une visionnaire, porteuse d’une vision aussi puissante que celle d’Hiroko, en fait. Moins évidente, peut-être, moins spectaculaire, moins active. Une acceptation de l’existant. Un amour de la pierre pour elle-même. De Mars elle-même. La planète primitive, dans sa sublime gloire, rouge et rouille, calme comme la mort. Morte. Momifiée. Modifiée au fil du temps par les seules permutations chimiques de la matière, la vie immensément lente de la géophysique. C’était un concept étrange – une vie abiologique, mais présente si on voulait la voir, une sorte de vie tournoyante, filant entre les étoiles incandescentes, qui traversait l’univers dans son grand mouvement systolique-diastolique, portée par ce qu’on pourrait appeler un souffle immense. C’était plus facile à voir au coucher du soleil.

Essayer de voir les choses comme Ann. Jeter un coup d’œil furtif à son bloc-poignet, derrière son dos. Pierre, du latin petra. Roche, du latin de cuisine rocca, mot d’origine inconnue. Une masse de pierre. Sax laissa retomber son poignet et s’abîma dans une sorte de rêverie minérale, ouverte, blanche. Fit table rase de toute pensée, au point de ne pas entendre ce qu’Ann lui disait apparemment, car soudain elle renifla et repartit. Déconcerté, il la suivit en faisant un effort sur lui-même pour ignorer son déplaisir et lui poser d’autres questions.

Ann semblait pleine de déplaisirs. D’une certaine façon, c’était rassurant ; le manque d’affect aurait été mauvais signe, or elle paraissait encore très réactive. La plupart du temps, au moins. À certains moments, elle regardait une pierre avec une telle intensité qu’elle paraissait avoir retrouvé son enthousiasme obsessionnel d’autrefois, et il reprenait confiance. À d’autres, elle donnait l’impression d’agir mécaniquement, comme si l’aréologie n’était qu’une tentative désespérée pour tenir l’instant présent à distance. Éloigner l’histoire, le désespoir ou tout ça à la fois. Dans ces moments-là, elle était hors d’atteinte, elle ne s’arrêtait plus pour regarder les détails pourtant fascinants du décor devant lesquels ils passaient, elle ne répondait à aucune question les concernant. Le peu que Sax avait lu sur la dépression nerveuse l’inquiétait. On était très désarmé pour la combattre. Il y avait bien des médicaments, mais le résultat était aléatoire. Et lui suggérer de prendre des antidépresseurs revenait plus ou moins au même que de l’inciter à suivre le traitement et il ne pouvait pas en parler. D’ailleurs, le désespoir était-il la même chose que la dépression ?

Heureusement, il y avait remarquablement peu de plantes dans les environs. Tempe n’avait rien à voir avec Tyrrhena, ou même avec les environs du glacier d’Arena. Voilà ce qu’on obtenait sans jardinage intensif. Le monde était encore essentiellement rocheux.

D’un autre côté, Tempe était à une altitude bien inférieure, et il y faisait plus humide, l’océan de glace s’étendant à quelques kilomètres à peine au nord et à l’ouest. Des essaimages effectués par avion avaient été faits au-dessus du littoral sud de la nouvelle mer, dans le cadre du projet que Biotique avait inauguré quelques décennies plus tôt, quand Sax était à Burroughs. En regardant bien, on devait donc voir des lichens, de petites plaques de fellfield et quelques arbres de krummholz à demi enfouis dans la neige. Autant de plantes qui auraient du mal à survivre dans cet été nordique devenu un hiver – à part les lichens, évidemment. On distinguait déjà des pointes de couleurs automnales dans les petites feuilles de kœnigie blotties sur le sol, dans les boutons-d’or pygmées, les phippsies et – oui – les saxifrages arctiques. Le roussissement des feuilles faisait en quelque sorte office de camouflage dans la roche rouge environnante. Il arrivait souvent que Sax ne voie les plantes qu’au moment de mettre le pied dessus. Et naturellement, il se gardait bien d’attirer l’attention d’Ann, aussi, lorsqu’il en voyait une, l’examinait-il d’un rapide coup d’œil avant de poursuivre son chemin.

Ils gravirent une butte élevée qui dominait le canyon, à l’ouest du refuge, et soudain elle fut là : la gigantesque mer de glace, de bronze et de feu dans les derniers rayons du jour. Elle comblait une immense étendue de lowlands, créant un horizon rectiligne du sud-ouest au nord-est. Des mesas nées du sol tourmenté surgissaient maintenant de la glace, formant des écueils ou des îles aux falaises verticales. Cette partie de Tempe avait tout pour devenir l’une des côtes les plus spectaculaires de Mars, avec ces extrémités de fossae qui, en se remplissant, formaient de longs fjords, ou des lochs comme en Écosse. Un cratère côtier qui se trouvait juste au niveau de la mer, fendu sur sa face au large, était devenu une baie parfaitement circulaire d’une quinzaine de kilomètres de diamètre, dotée d’un chenal d’accès de deux kilomètres d’envergure environ. Plus loin, au sud, le terrain déchiqueté situé au pied du Grand Escarpement créerait un archipel digne des Hébrides, beaucoup d’îles étant visibles des falaises du continent principal. Oui, c’était une côte spectaculaire. On s’en apercevait déjà rien qu’en regardant les draperies de glace crépusculaire.

Mais pas question de le faire remarquer, bien entendu. Il ne pouvait même pas faire allusion à la glace ou aux montagnes déchiquetées qui se dressaient sur la nouvelle côte. Des congères s’étaient détachées, à l’issue d’un processus que Sax ne comprenait pas et qui l’intriguait, mais il ne pouvait en parler. Il fallait rester planté là en silence, comme dans un cimetière.

Embarrassé, Sax s’agenouilla pour observer un spécimen de rhubarbe du Tibet qu’il avait failli écraser. Une petite rosette de feuilles rouges émergeant d’un bulbe rouge.

— Elle est morte ? demanda Ann par-dessus son épaule.

— Non. (Il ôta quelques feuilles sèches de l’extérieur de l’inflorescence et lui montra celles du dessous, plus rouges.) Elle se croit déjà en hiver. Trompée par la baisse de luminosité.

Puis il poursuivit comme s’il se parlait à lui-même :

— Mais beaucoup de plantes vont mourir. L’inversion de température, c’est-à-dire le moment où la température de l’air descend au-dessous de celle du sol, s’est produite en une nuit environ. La végétation n’a guère eu le temps de s’y préparer. Ça va causer beaucoup de morts hivernales. Cela dit, les plantes sont mieux armées que ne l’auraient été les animaux. Et les insectes s’en sortent étonnamment bien, quand on pense que ce sont de petits réservoirs de liquide. Ils ont des cryoprotecteurs contre les froids extrêmes. Je les crois capables de supporter à peu près n’importe quoi.

Ann inspectait encore la plante, et Sax se retint pour ne pas lui dire : Elle est vivante. Tous les membres d’une même biosphère dépendent les uns des autres pour survivre. Elle fait partie de toi. Comment peux-tu la détester ?

Mais, encore une fois, elle ne suivait plus le traitement.

La mer de glace était un embrasement de bronze et de corail. Le soleil se couchait, il fallait rentrer. Ann se releva et s’éloigna, ombre silencieuse. Il aurait pu lui parler alors qu’elle était cent, puis deux cents mètres devant lui, petite silhouette noire dans le monde immense. Mais il ne le fit pas. Il craignait qu’elle ressente comme un viol de son intimité cette intrusion dans ses pensées. Ses pensées… Il se demandait bien ce qu’elles pouvaient être en cet instant. Il avait envie de lui dire, Ann, Ann, à quoi songes-tu ? Parle-moi, Ann. Partage tes pensées avec moi.

Le désir intense, aigu comme une douleur, de parler à quelqu’un ; c’était ce que voulaient dire les gens quand ils parlaient d’amour. Ou plutôt, c’était ce que Sax identifiait à l’amour. Juste le désir exacerbé de partager des pensées. Rien d’autre. Oh, Ann, je t’en prie, parle-moi.

Mais elle restait muette. Les plantes ne paraissaient pas avoir sur elle le même effet que sur lui. Elle semblait vraiment décidée à les abominer, ces petits emblèmes de son corps, comme si la viriditas était un cancer de la roche. Même dans les amas croissants de neige chassée par le vent, les plantes n’étaient plus qu’à peine visibles. Il commençait à faire noir, une nouvelle tempête approchait sur la mer de ténèbres et de cuivre en fusion. Un petit paquet de mousse, une paroi rocheuse couverte de lichen ; plus souvent la roche nue, comme elle l’avait toujours été. Et pourtant…

Et puis, en entrant dans le sas du refuge, Ann eut un malaise. En tombant, elle se cogna la tête sur le montant de la porte. Sax la rattrapa alors qu’elle s’affaissait sur un banc, le long du mur intérieur. Elle était inconsciente. Sax la traîna dans le sas pour refermer la porte extérieure, et lorsque le sas fut pressurisé, il la porta dans le vestiaire. Il avait dû hurler sur la fréquence commune car, le temps qu’il lui ôte son casque, cinq ou six Rouges avaient fait irruption dans la pièce. Il n’en avait jamais vu autant à la fois dans le refuge. Il découvrit que l’une des jeunes femmes qui le suivaient comme un petit chien, la moins grande, était la responsable biomed du refuge, et lorsqu’ils eurent déposé Ann sur un chariot, c’est elle qui mena le groupe vers la clinique et prit la direction des opérations. Sax l’aida de son mieux, les mains tremblantes, enlevant les bottes d’Ann de ses longs pieds. Son pouls – il vérifia sur son bloc-poignet – battait à cent quarante-cinq. Il se sentait brûlant, la tête vide.

— Elle a eu une attaque ? demanda-t-il. Elle a eu une attaque ?

La petite femme parut surprise.

— Je ne crois pas. Elle s’est trouvée mal et elle s’est cogné la tête.

— Mais pourquoi s’est-elle trouvée mal ?

— Je n’en sais rien.

Elle regarda la grande jeune femme qui était assise à côté de la porte. Sax comprit qu’elles étaient les deux responsables du refuge.

— Ann a laissé des instructions pour qu’on ne prolonge pas artificiellement sa vie si le problème se présentait.

— Non, fit Sax.

— Des instructions très explicites. Par écrit. Elle refuse expressément tout acharnement thérapeutique.

— Débrouillez-vous pour la maintenir en vie, fit Sax d’une voix rendue rauque par la tension. (Tout ce qu’il avait dit depuis l’évanouissement d’Ann était une surprise pour lui ; il était témoin de ses propres actions, au même titre qu’elles. Il s’entendit articuler :) Il ne s’agit pas de la prolonger artificiellement si elle ne reprend pas conscience mais juste de faire le minimum raisonnable afin qu’elle ne s’en aille pas si on peut faire autrement.

La toubib leva les yeux au ciel, excédée par ces pinaillages, mais la grande fille assise près de la porte parut réfléchir.

Sax s’entendit poursuivre :

— J’ai passé quatre jours sous assistance respiratoire, à ce qu’il paraît, et je suis bien content que personne n’ait pris l’initiative de me débrancher. C’est sa décision, pas la vôtre. Si on veut mourir, on peut le faire sans obliger un docteur à violer le serment d’Hippocrate.

La toubib répéta sa mimique d’un air encore plus exaspéré, mais, après un coup d’œil à sa collègue, elle accepta l’aide de Sax pour transférer Ann sur un lit équipé d’un système d’assistance respiratoire, puis elle brancha l’IA médicale et lui enleva sa combinaison. Une vieille femme noueuse, qui respirait maintenant avec un masque sur le visage. La grande fille se leva pour aider la doctoresse, et Sax alla s’asseoir. Ses propres symptômes physiologiques étaient étonnamment alarmants : une chaleur intense, diffuse, une sorte d’hyperventilation inefficace et une souffrance telle qu’il se retenait à grand-peine de crier.

Au bout d’un moment, la toubib s’approcha de lui. Ann était dans le coma, dit-elle. Son malaise avait été provoqué, semblait-il, par une légère arythmie cardiaque. Son état était stationnaire, pour le moment.

Sax resta assis dans la pièce. La doctoresse revient beaucoup plus tard. Le bloc-poignet d’Ann avait enregistré un petit accès de tachycardie, au moment où elle avait perdu connaissance. Et il y avait toujours une légère arythmie. Le coma était apparemment dû à une anoxie, au coup sur la tête ou aux deux.

Sax demanda ce que c’était que le coma, et éprouva un soudain désespoir en voyant la fille hausser les épaules. C’était apparemment un terme fourre-tout qui recouvrait divers états d’inconscience. Les pupilles fixes, le corps insensible, parfois bloqué dans des postures invraisemblables – Ann avait le bras et la jambe gauches tordus – et l’inconscience, bien sûr. Parfois, d’étranges réponses vestigielles, comme la crispation des mains. La durée du coma était éminemment variable. Certaines personnes n’en sortaient jamais.

Sax attendit en regardant ses mains qu’elle reparte, que tout le monde soit sorti, puis il alla se planter à côté d’Ann et scruta son visage caché par le masque. Il n’y avait rien à faire. Il lui prit la main. Elle ne réagit pas. Il lui prit la tête entre ses mains, comme on lui avait dit que Nirgal avait tenu la sienne quand il était inconscient. Ce geste lui parut vain.

Il se tourna vers la console de l’IA et afficha le programme de diagnostic. Il consulta le dossier médical d’Ann, parcourut l’ECG depuis le moment de l’incident dans le sas. Une petite arythmie, en effet. Le cœur était rapide, irrégulier. Il entra les données dans le programme de diagnostic et interrogea son bloc-poignet sur l’arythmie cardiaque. Il y avait beaucoup de rythmes cardiaques aberrants, mais il crut comprendre qu’Ann pouvait être atteinte d’une prédisposition génétique à un désordre de l’activation ventriculaire qui se traduisait à l’ECG par un décalage caractéristique de l’onde T.

Il afficha le génome d’Ann et ordonna à l’IA de mener une recherche dans les régions concernées des chromosomes trois, sept et onze. Dans le gène HERG du chromosome sept, l’IA identifia une petite mutation : une inversion de l’adénine-thymine et de la guanine-cytosine. Petite, mais l’HERG contenait les instructions concernant la synthèse d’une protéine qui servait de canal aux ions potassium dans la membrane des cellules cardiaques. Ces protéines-canal jouaient le rôle d’interrupteur inhibant les cellules cardiaques contractiles et, sans ce régulateur, le cœur pouvait entrer en arythmie et se mettre à battre trop vite pour pomper efficacement le sang.

Ann semblait avoir un problème avec un gène du chromosome trois appelé SCN5A. Ce gène encodait une autre protéine-canal qui laissait passer les ions sodium dans la membrane des cellules cardiaques, agissant cette fois comme un accélérateur. Une mutation à cet endroit pouvait aggraver le problème de tachycardie. Chez Ann, une base CG manquait.

Ces prédispositions génétiques n’expliquaient pas tout. L’IA disposait d’une symptomatologie de tous les problèmes connus, si rares qu’ils puissent être. Elle semblait considérer le cas d’Ann comme assez banal et établit la liste des traitements susceptibles d’y remédier. Il y en avait beaucoup.

Parmi les traitements préconisés figurait le recodage des gènes incriminés lors de plusieurs traitements gérontologiques consécutifs. Sax s’étonna que ça ne lui ait pas été fait, puis il vit que cette indication ne datait que d’une vingtaine d’années. Elle était donc postérieure au dernier traitement qu’elle avait subi.

Sax resta un long moment assis devant l’écran. Beaucoup plus tard, il se leva et inspecta le centre biomédical, instrument par instrument, pièce après pièce. Les gardes-chiourme le laissèrent aller et venir librement, croyant sans doute qu’il avait perdu l’esprit.

C’était un refuge important pour les Rouges, et il se pouvait que l’une des pièces contienne l’équipement nécessaire à l’administration du traitement de longévité. En effet. Il se trouvait dans un petit labo, à l’arrière de la clinique. Rien de spectaculaire : une grosse IA, les incubateurs, l’IRM, les potences de perf, les protéines et autres ingrédients nécessaires. C’était stupéfiant quand on pensait à ce qui pouvait en sortir. Mais ce n’était pas nouveau. La vie elle-même était stupéfiante : de simples séquences de protéines, et le tour était joué.

Bon. L’IA principale avait le génome d’Ann en mémoire. Mais s’il ordonnait à ce labo de synthétiser ses brins d’ADN (en recodant ses gènes HERG et SCN5A), les gens d’ici s’en apercevraient sûrement. Et ça ferait du tintouin.

Il retourna dans sa petite chambre et passa un appel codé à Da Vinci. Il demanda à ses associés d’amorcer la synthèse, et ils acceptèrent sans poser d’autres questions que techniques. Il y avait des moments où il adorait ces saxaclones.

Après ça, il n’avait plus qu’à attendre. Des heures passèrent, puis d’autres encore. Plusieurs jours finirent par s’écouler ainsi. L’état d’Ann était stationnaire. La doctoresse faisait grise mine. Elle ne parlait plus de débrancher Ann mais son regard en disait long. Sax décida de dormir par terre, dans la chambre d’Ann. Il connaissait par cœur le rythme de sa respiration. Il passait beaucoup de temps à lui caresser la tête, comme Michel lui avait dit que Nirgal avait fait avec lui. Il doutait beaucoup que ça ait jamais guéri quiconque, mais il le faisait quand même. Assis là, dans cette posture, il eut le temps de penser au traitement de plasticité du cerveau que Vlad et Ursula lui avaient fait subir après son attaque. Évidemment, le coma n’avait pas grand-chose à voir avec une attaque, mais un changement d’esprit n’était pas nécessairement une mauvaise chose, quand c’était à l’esprit qu’on avait mal.

Quelques jours passèrent encore ainsi, chacun plus lentement, plus vide, plus terrifiant que le précédent. Les incubateurs des laboratoires de Da Vinci avaient depuis longtemps préparé l’ensemble complet des brins d’ADN spécifiques d’Ann mais recodés, plus des ARN messagers et les ribosomes correspondants – le filet garni gérontologique, sous sa forme la plus élaborée.

Alors, un soir, il appela Ursula et eut un long entretien avec elle. Quand elle eut assimilé ce qu’il voulait faire, elle répondit à ses questions, l’air un peu affolé quand même.

— L’ensemble de stimuli que nous t’avons administré provoquerait une croissance synaptique exagérée dans un cerveau non endommagé, dit-elle fermement. La personnalité de l’individu serait modifiée selon un schéma rigoureusement indéterminé.

Traduction : Ça en ferait un fou comme Sax.

Sax décida de laisser tomber les stimuli synaptiques. Sauver la vie d’Ann était une chose, modifier ce qu’elle avait dans la tête, une autre. Le changement improvisé n’était pas à l’ordre du jour. Le but était l’acceptation. Le bonheur – le vrai bonheur d’Ann, quoi que ça puisse être –, si lointain, si difficile à imaginer. Il avait mal rien que d’y penser. C’était extraordinaire de voir comment la seule pensée pouvait faire naître la souffrance physique. Le système limbique était un monde en soi, baignant dans la souffrance, de la même façon que le corps noir était partout dans l’univers.

— Tu as parlé à Michel ? lui demanda Ursula.

— Non. Mais c’est une bonne idée.

Il appela Michel, lui exposa la situation et ce qu’il avait l’intention de faire.

— Voyons, Sax ! fit Michel, choqué.

Mais, quelques instants plus tard, il promettait de venir. Il allait demander à Desmond de l’emmener en avion à Da Vinci afin de prendre tout ce qu’il fallait pour le traitement et arriverait au refuge en avion.

Sax resta donc assis dans la chambre d’Ann, la main sur sa tête. Un crâne plein de bosses. Un adepte de la phrénologie aurait passé un bon moment sur ce terrain.

Puis Michel et Desmond, ses frères, furent là, près de lui. Ainsi que la doctoresse qui les avait escortés, la grande jeune femme et d’autres encore. Ils en étaient donc réduits à communiquer par le regard, ou l’absence de regard. Mais tout était parfaitement clair. Il n’était que trop facile de voir ce que pensait Desmond. Ils avaient apporté le kit gériatrique d’Ann. Ils n’avaient plus qu’à attendre le moment propice.

Qui arriva très vite. La routine s’était réinstallée dans le petit centre biomédical. L’effet du traitement de longévité sur le coma était mal connu. Michel avait consulté la littérature et n’avait pas trouvé grand-chose, mais comme le traitement avait été administré à titre expérimental à quelques patients en état de coma dépassé et les avait ramenés à la vie dans près d’un cas sur deux, il pensait que c’était une bonne idée.

C’est ainsi qu’une nuit, peu après leur arrivée, les trois hommes se relevèrent et passèrent sur la pointe des pieds devant l’infirmière de garde qui dormait à poings fermés, avachie dans un fauteuil devant la porte de la clinique. Sax et Michel introduisirent les aiguilles de perfusion dans le dessus des mains d’Ann, calmement, avec soin et précision. Sans un bruit. Tout alla très vite : le sérum se mit à couler dans ses veines, entraînant les nouveaux brins de protéines dans son système circulatoire. Son souffle devint irrégulier, et Sax, brûlant de peur, gémit intérieurement. Michel et Desmond le tenaient chacun par un bras comme pour l’empêcher de tomber. Il était réconfortant de les sentir à côté de lui. Mais il aurait donné n’importe quoi pour qu’Hiroko soit là. C’était ce qu’elle aurait fait, il en était sûr. Se le répéter le rassurait un peu. Hiroko était l’une des raisons pour lesquelles il agissait ainsi. Et pourtant, son concours, sa présence physique lui manquaient. Il aurait voulu qu’elle vienne l’aider comme sur Daedalia Planitia. Qu’elle vienne aider Ann. C’était elle l’experte de ce genre d’expérimentation humaine radicalement irresponsable. Ça n’aurait rien été, pour elle…

Quand l’opération fut achevée, ils retirèrent les aiguilles intraveineuses et rangèrent tout leur matériel. L’infirmière dormait toujours, la bouche grande ouverte, ce qui lui donnait l’air de la petite fille qu’elle était en fait. Ann était toujours inconsciente, mais Sax avait l’impression qu’elle respirait mieux. Plus profondément.

Les trois hommes restèrent un moment debout auprès d’elle, à la regarder, puis ils ressortirent comme ils étaient venus et regagnèrent leurs lits sur la pointe des pieds. Desmond fit l’andouille, esquissant des entrechats, et les deux autres durent lui dire de se tenir tranquille. Ils se recouchèrent, mais ne purent dormir. Et comme ils ne pouvaient pas parler non plus ils restèrent allongés en silence, tels des frères dans une grande maison, après une expédition réussie au cœur de la nuit, dans le vaste monde endormi.

Le lendemain matin, la doctoresse vint leur parler.

— Le pronostic vital est meilleur.

Les trois hommes se dirent extrêmement satisfaits de cette bonne nouvelle.

Plus tard, dans la salle à manger, Sax dut se gendarmer pour ne pas parler à Michel et Desmond de sa rencontre avec Hiroko. La nouvelle aurait plus d’importance pour eux que pour n’importe qui au monde, mais quelque chose le retenait. La crainte, peut-être, qu’on le croie dérangé, ou qu’il ait eu une vision. Le moment où Hiroko était repartie dans la tempête après l’avoir laissé dans son patrouilleur… il ne savait qu’en penser. Pendant les longues heures qu’il avait passées auprès d’Ann, il avait beaucoup réfléchi et même procédé à quelques recherches. Il savait maintenant que sur Terre, en altitude, les alpinistes souffrant du manque d’oxygène avaient souvent des hallucinations et voyaient des alpinistes comme eux. Une sorte de phénomène de doppelganger. Le sauvetage par l’anima. Et son tube à oxygène était partiellement obstrué.

— Je pense que c’est ce qu’aurait fait Hiroko, dit-il.

— Je reconnais que c’était culotté, acquiesça Michel. Tout à fait son style. Non, ne te méprends pas – je suis content que tu l’aies fait.

— Il était bientôt temps, si tu veux que je te dise, renchérit Desmond. Il y a des années que quelqu’un aurait dû la ligoter et la soumettre au traitement. Oh, Sax, mon Sax ! fit-il en riant joyeusement. J’espère seulement qu’elle n’en sortira pas aussi dingue que toi.

— Sax avait eu une attaque, rectifia Michel.

— Et puis, ajouta Sax, soucieux de rétablir la vérité historique, j’étais déjà relativement excentrique avant.

Ses deux amis hochèrent la tête, la bouche en cul-de-poule. La situation n’était pas encore tout à fait résolue, mais ils étaient d’excellente humeur. Puis la grande doctoresse vint les trouver. Ann était sortie du coma.

Sax avait l’estomac trop noué pour manger, mais il remarqua que certaine pile de toasts beurrés placée devant lui avait beaucoup diminué. Il les avait engloutis sans s’en rendre compte.

— Elle va t’en vouloir à mort, remarqua Michel.

Sax acquiesça d’un hochement de tête. C’était malheureusement probable. Sinon certain. Une pensée attristante. Il ne voulait pas qu’elle le frappe à nouveau. Ou, pire, qu’elle lui refuse sa compagnie.

— Tu devrais venir avec nous sur Terre, suggéra Michel. Nous y allons en délégation, Maya, Nirgal et moi.

— Il y a une délégation qui part pour la Terre ?

— Oui. Je ne sais pas qui a eu cette idée, mais je la trouve géniale. Il est indispensable que des représentants aillent leur parler. Le temps que nous revenions, Ann aura eu le temps de réfléchir.

— Intéressant, convint Sax, soulagé à la seule idée de prendre le large.

En fait, le nombre de raisons impératives qu’il avait d’aller sur Terre était presque terrifiant.

— Mais… et Pavonis ? Et la conférence dont tout le monde parle ?

— On pourra y participer par vidéo.

— Très juste.

C’était exactement ce qu’il disait depuis le début.

Le plan était attrayant. Il ne voulait pas être là quand Ann se réveillerait. Ou plutôt, quand elle découvrirait ce qu’il lui avait fait. D’accord, c’était de la lâcheté. D’un autre côté…

— Et toi, Desmond ? Tu y vas aussi ?

— Pas fou, non !

— Euh… Tu m’as bien dit que Maya était du voyage ? demanda Sax.

— Oui, confirma Michel.

— Parfait. La dernière fois que j’ai-j’ai-j’ai essayé de sauver la vie d’une femme, Maya l’a tuée.

— Quoi ? Comment ? Phyllis ? Tu as sauvé la vie à Phyllis ?

— Oui. Enfin, non… C’est-à-dire que si, mais comme c’est moi qui l’avais mise en danger, pour commencer, je ne crois pas que ça compte.

Il essaya de leur expliquer ce qui s’était passé cette nuit-là à Burroughs, sans grand succès. C’était très confus dans son propre esprit, en dehors de certains moments d’horreur encore très vifs.

— Bah, laissons tomber. C’est juste que ça m’est revenu tout à coup. Je n’aurais même pas dû en parler. Je suis…

— Tu es crevé, fit Michel. Mais rassure-toi. Maya ne fera pas de bêtises ici ; nous la tiendrons à l’œil.

Sax acquiesça. Décidément, la situation ne se présentait pas mal du tout. Comme ça, Ann aurait le temps de faire le point. De réfléchir, de comprendre. Enfin, il fallait l’espérer. Et puis ce serait intéressant de voir de ses propres yeux comment les choses se passaient sur Terre. Très intéressant. Si intéressant qu’aucun individu un tant soit peu sensé ne pouvait laisser passer cette occasion.

TROISIÈME PARTIE

Une nouvelle Constitution

1

Les fourmis arrivèrent sur Mars en même temps que le projet d’humus, et il y en eut bientôt partout, car elles sont comme ça. Or donc le petit peuple rouge rencontra les fourmis, et ce fut la révélation. Ces créatures avaient juste la taille qu’il fallait pour monter dessus. Il leur arriva la même chose qu’aux Indiens d’Amérique lorsqu’ils rencontrèrent le cheval. Ils les domptèrent, et vous avez vu le résultat.

Ce ne fut pas une mince affaire que de domestiquer les fourmis. Les petits savants rouges ne voulaient même pas croire que de telles créatures fussent possibles, à cause du ratio surface/volume, et pourtant si, elles déambulaient comme des robots doués d’intelligence. Les petits savants rouges allèrent chercher des explications dans les ouvrages de références des humains. Ils lurent les articles concernant les fourmis. Ils se renseignèrent sur les phéromones des fourmis et synthétisèrent celles qu’il fallait pour contrôler les fourmis-soldats d’une espèce rouge particulièrement docile, puis ils se mirent au travail. Une minuscule cavalerie rouge. Ils se payèrent du bon temps à charger la région en tous sens, à vingt ou trente par fourmi, comme des pachas sur un éléphant. Regardez les fourmis, vous finirez bien, à force, par les voir, sur leur dos.

Mais en lisant les textes les petits savants rouges apprirent tout ce qui concernait les phéromones humaines. Ils retournèrent, frappés d’épouvante et de consternation, auprès du petit peuple rouge. Nous savons maintenant pourquoi les hommes nous posent tant de problèmes, lui annoncèrent-ils. Ces humains n’ont pas plus de volonté que les fourmis que nous chevauchons en tous sens. Ce sont des fourmis carnivores géantes.

Le petit peuple rouge s’efforça de comprendre cette parodie de vie.

Puis une voix dit, Non, ce n’est pas vrai, elle le leur dit à tous ensemble. Le petit peuple rouge se parlait par la pensée, vous comprenez, et ce fut comme une annonce télépathique faite par haut-parleur. Les humains sont des êtres spirituels, disait et répétait cette voix.

— Comment le sais-tu ? demanda le petit peuple rouge. Et qui es-tu ? Es-tu le fantôme de John Boone ?

Je suis le Gyatso Rimpoché, répondit la voix. La dix-huitième réincarnation du Dalaï Lama. J’explore le Bardo à la recherche de ma prochaine réincarnation. J’ai cherché partout sur Terre, sans succès, alors j’ai décidé de regarder ailleurs. Le Tibet est encore sous la botte des Chinois, et ils ne donnent pas l’impression de vouloir s’en aller. Les Chinois, que j’aime tendrement, attention, sont de sales brutes à la tête dure. Et tous les gouvernements du monde ont depuis longtemps tourné le dos au Tibet. Personne ne veut défier les Chinois. Il faut faire quelque chose. Alors je suis venu sur Mars.

Bonne idée, répondit le petit peuple rouge.

Oui, acquiesça le Dalaï Lama, mais je dois admettre que j’ai du mal à trouver une nouvelle incarnation. D’abord, il y a très peu d’enfants sur la planète, ensuite j’ai l’impression que ça n’intéresse personne. Je suis allé à Sheffield, mais tout le monde était occupé à bavarder. Je suis allé à Sabishii, mais tout le monde avait la tête dans le sable. Je suis allé à Elysium, mais tout le monde était dans la position du lotus et n’entendait pas être dérangé. Je suis allé à Christianopolis, mais tout le monde avait ses problèmes. Je suis allé à Hiranyagarba, mais tout le monde disait qu’il en avait assez fait comme ça pour le Tibet. J’ai regardé partout sur Mars, sous toutes les tentes, dans toutes les gares, partout les gens ont autre chose à faire. Personne ne veut être le dix-neuvième Dalaï Lama. Et le Bardo est plus froid de jour en jour.

Bonne chance, répondit le petit peuple rouge. Nous cherchons depuis la mort de John, et nous n’avons pas trouvé une seule personne digne de s’entretenir avec nous, et encore moins de nous héberger en elle. Ces grands individus sont tout détraqués à l’intérieur.

Le Dalaï Lama fut découragé par cette réponse. Il commençait à être vraiment fatigué et ne pouvait plus rester dans le Bardo. Alors il dit : Et l’un de vous ?

Évidemment bien sûr, répondit le petit peuple rouge. Nous sommes très flattés. Mais il faudra nous prendre tous. Nous faisons tout comme ça, ensemble.

Pourquoi pas ? acquiesça le Dalaï Lama, et il transmigra dans l’une des petites particules rouges, et à l’instant même il fut en eux tous à la fois, sur Mars tout entière. Le petit peuple rouge leva les yeux vers les humains qui se bousculaient autour d’eux, vision qu’ils avaient tendance à considérer jusque-là comme une sorte de mauvais film sur un grand écran, mais ils se rendirent compte qu’ils étaient à présent emplis de toute la compassion et de toute la sagesse des dix-huit vies antérieures du Dalaï Lama. Ka wow, se dirent-ils, ces gens sont vraiment détraqués à l’intérieur. Il nous semblait bien que c’était grave, mais c’est encore pire que nous ne pensions. Ils ont de la chance de ne pas pouvoir lire dans l’esprit les uns des autres ou ils s’entre-tueraient. Ça doit être pour ça qu’ils s’étripent parfois – ils savent ce qu’ils pensent eux-mêmes, alors ils soupçonnent tous les autres d’en avoir autant à leur service. Comme c’est vilain. Comme c’est triste.

Ils ont besoin de votre aide, dit le Dalaï Lama en eux tous. Vous pouvez peut-être les aider.

Peut-être, répondirent-ils, mais en vérité, ils en doutaient. Ils avaient essayé d’aider les humains après la mort de John Boone, ils avaient dressé des villes entières à l’entrée de leurs oreilles et leur avaient parlé inlassablement, comme John, d’une voix qui ressemblait à la sienne, dans l’espoir de les amener à se réveiller et à se conduire décemment. Ils n’avaient réussi qu’à les envoyer chez le spécialiste du nez, de la gorge et des oreilles. Tout le monde croyait avoir des bourdonnements d’oreilles. Personne n’avait compris que c’était le petit peuple rouge. Il y avait de quoi décourager les meilleures volontés.

Mais l’esprit compatissant du Dalaï Lama était désormais sur le petit peuple rouge, et il décida de faire un nouvel essai. Il faudrait peut-être tenter autre chose que de leur murmurer aux oreilles, souligna le Dalaï Lama, et tous acquiescèrent. Nous devons attirer leur attention par un autre moyen.

Avez-vous essayé d’entrer en contact télépathique avec eux ? demanda le Dalaï Lama.

Oh non ! répondirent-ils. Pas question. Trop affreux. Leur vilenie pourrait nous tuer sur le coup. Ou du moins nous affecter gravement.

Peut-être pas, objecta le Dalaï Lama. Essayez de fermer votre esprit à leurs émissions et de projeter vos pensées vers eux. Envoyez-leur simplement des tas de bonnes idées positives, projetez-leur votre compassion, de l’amour, de l’amabilité, de la sagesse, et même un peu de sens commun.

Nous allons essayer, répondit le petit peuple rouge. Mais nous allons être obligés de crier de toute la force de nos poumons télépathiques, tous en chœur, parce que ces gens ne veulent tout simplement rien entendre.

Il y a maintenant neuf siècles que j’essaie, acquiesça le Dalaï Lama. Vous vous y ferez. Et vous, mes petits, vous avez l’avantage du nombre. Alors tentez toujours le coup.

Et c’est ainsi que le petit peuple rouge, sur toute la surface de Mars, regarda vers le haut et inspira profondément.

2

Art Randolph prenait le pied de sa vie.

C’était le contraire de la bataille de Sheffield, qui avait été un désastre, un ratage diplomatique, l’échec de tous ses efforts. Il avait passé ces journées cauchemardesques à courir dans tous les sens afin de rencontrer chacun de ceux qu’il croyait capables d’aider à désamorcer la crise, affolé à l’idée que c’était un peu de sa faute : s’il avait fait ce qu’il fallait, ça ne serait jamais arrivé. Le combat manqua bien embraser Mars tout entière, comme en 2061. L’après-midi de l’attaque des Rouges, ç’avait été moins cinq.

Et la fièvre était retombée. Quelque chose – la diplomatie, ou la réalité des combats (une victoire défensive de ceux du câble), un peu de bon sens, un coup de chance – quelque chose avait empêché la situation de basculer dans l’abîme.

Après cet épisode digne d’un cauchemar, les gens avaient regagné Pavonis Est en proie à de sombres pensées. Les conséquences de ce fiasco leur étaient vite apparues. Il fallait qu’ils s’accordent sur une stratégie. Beaucoup de Rouges radicaux étaient morts ou avaient disparu dans la nature, et les Rouges modérés qui s’étaient repliés sur Pavonis Est étaient furieux. Enfin, au moins ils étaient là. C’était une période inconfortable, pleine d’incertitudes, mais ils étaient là.

C’est dans ce contexte qu’Art lança l’idée d’un congrès constitutionnel. Il parcourut la grande tente en long, en large et en travers, traversant le labyrinthe d’entrepôts industriels, de hangars et de dortoirs de béton, arpentant les larges rues encombrées par un véritable musée de véhicules lourds, incitant tout le monde à la même chose : jeter les bases d’une Constitution. Il parla avec Nadia, Nirgal, Jackie, Zeyk, Maya, Peter, Ariadne, Rashid, Tariki, Nanao, Sung et H. X. Borazjani. Il parla à Vlad, à Ursula, à Marina et à Coyote. Il parla à des dizaines de jeunes indigènes qu’il ne connaissait pas, qui avaient joué un rôle clé dans les récents soulèvements. Il parla à tant de gens que l’entreprise commença à évoquer un cas d’école sur la nature polycéphale des mouvements de masse. À chacune des têtes de cette nouvelle hydre sociale, Art présenta les mêmes arguments : « Une Constitution nous légitimerait auprès de la Terre et nous fournirait un cadre pour régler les controverses entre nous. Et puisque nous sommes là, pourquoi ne pas commencer tout de suite ? Il y a déjà quelques projets auxquels nous pourrions jeter un coup d’œil. » Et comme les événements de la semaine passée étaient encore frais dans leur mémoire, les gens hochaient la tête en disant : « Pourquoi pas ? » et s’éloignaient en y réfléchissant.

Art appela William Fort afin de le tenir au courant de ce qu’il faisait, et reçut une réponse plus tard dans la journée. Le vieil homme était dans une nouvelle ville de réfugiés au Costa Rica, et avait l’air un peu ahuri, comme d’habitude.

— Ça paraît intéressant, dit-il.

Après ça, les gens de Praxis vinrent trouver Art tous les jours afin de voir comment ils pouvaient l’aider. Art fut plus occupé qu’il ne l’avait jamais été à faire nema-washi, comme disaient les Japonais, c’est-à-dire à « préparer l’événement », ce qui consistait à inciter un groupe d’organisateurs à se réunir pour définir une stratégie, à retourner voir tous ceux auxquels il avait déjà parlé, à essayer, en fait, de rencontrer chacun individuellement sur Pavonis Mons.

— La méthode John Boone, commenta Coyote avec son rire affolant. Bonne chance !

Sax, qui emballait ses rares biens en ce monde en prévision de sa mission diplomatique sur Terre, dit :

— Tu devrais inviter les… les Nations Unies.

Sax avait un peu rechuté depuis sa mésaventure dans la tempête de neige. Il regardait parfois les choses fixement, comme s’il avait reçu un coup sur la tête. Art répondit gentiment :

— Sax, nous venons de les éjecter de cette planète à coups de pied dans le derrière.

— Exact, fit Sax en regardant le plafond. Eh bien, maintenant, tu devrais les coopter.

— Coopter les Nations Unies ! répéta Art en réfléchissant.

Coopter les Nations Unies… Ça sonnait assez bien, force lui était de le reconnaître. Ce serait un défi, sur le plan diplomatique.

Juste avant le départ des ambassadeurs pour la Terre, Nirgal passa dans les bureaux de Praxis. En embrassant son jeune ami, Art fut soudain étreint par une peur irrationnelle. Partir pour la Terre !

Nirgal était toujours aussi plein d’entrain et ses yeux noirs brillaient d’enthousiasme. Après avoir dit au revoir aux autres, il s’assit avec Art dans un coin tranquille de l’entrepôt.

— Tu es vraiment sûr de vouloir y aller ? demanda Art.

— Absolument. Je veux voir la Terre.

Art eut une moue dubitative, ne sachant que répondre.

— Et puis, ajouta Nirgal, il faut bien que quelqu’un aille leur montrer qui nous sommes.

— Pour ça, personne n’est mieux placé que toi. Mais fais attention aux métanats. On ne sait jamais ce qu’elles mijotent. Et à la nourriture. Il risque d’y avoir de sacrés problèmes d’hygiène dans les régions inondées. Et aux microbes. Et méfie-toi des coups de soleil, ta peau n’est pas…

Art remit ses conseils de voyage à une autre fois. Jackie Boone venait d’entrer. Nirgal ne l’écoutait plus, de toute façon. Il regardait Jackie d’un air parfaitement inexpressif, comme s’il avait mis un masque de Nirgal. Or aucun masque ne pouvait lui rendre justice. La mobilité de son visage étant sa caractéristique principale, il ne se ressemblait plus du tout.

Jackie s’en aperçut aussitôt, bien sûr. La communication était coupée avec son vieux partenaire… Elle le foudroya du regard. Art comprit qu’il y avait de l’eau dans le gaz. Il se serait volontiers éclipsé, car il avait l’impression de tenir un éclair par la queue pendant un orage. Mais Jackie était plantée dans la porte, et il n’avait pas envie de la déranger en ce moment. De toute façon, ils avaient oublié jusqu’à son existence.

— Alors tu t’en vas, dit-elle à Nirgal. Tu nous laisses tomber.

— J’y vais juste en visite.

— Mais pourquoi ? Pourquoi maintenant ? La Terre ne veut plus rien dire pour nous aujourd’hui.

— C’est de là que nous venons.

— Pas du tout. Nous venons de Zygote.

Nirgal secoua la tête.

— La Terre est notre planète d’origine. Nous en sommes une extension, ici. Il faut bien en tenir compte.

Jackie évacua sa réponse d’un geste excédé, ou déconcerté.

— Tu t’en vas juste au moment où nous avons le plus besoin de toi ici !

— Considère ça comme une occasion à saisir.

— Je n’y manquerai pas, lança-t-elle, furieuse. Et ça risque de ne pas te plaire.

— Tant que tu as ce que tu veux…

— Tu ne sais pas ce que je veux ! répliqua-t-elle férocement.

Art sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque. La foudre était sur le point de frapper. Il n’avait rien contre le fait d’écouter aux portes, il était assez du genre voyeur, en fait, mais se retrouver au beau milieu d’une scène de ménage, c’était une autre paire de manches. Il y avait des choses auxquelles il ne voulait pas assister. Il s’éclaircit la gorge. Les deux autres sursautèrent. Il écarta Jackie et sortit. Derrière lui, les voix poursuivirent, amères, accusatrices, pleines de souffrance et de ressentiment.

C’est Coyote qui conduisit les ambassadeurs pour la Terre vers l’ascenseur, au sud. Art était assis à côté de lui. Ils traversèrent lentement les faubourgs à moitié détruits entourant le Socle, dans la partie sud-ouest de Sheffield. Les rues avaient été conçues pour accueillir d’énormes ponts roulants destinés aux conteneurs de marchandises et tout avait un aspect terriblement speeresque[1] inhumain et colossal. Sax se mit un devoir d’expliquer pour la énième fois à Coyote que les voyageurs pour la Terre participeraient au congrès constitutionnel par vidéo, qu’ils ne rateraient pas tout, comme Thomas Jefferson à Paris.

— Nous serons de tout cœur avec vous, à Pavonis, fit Sax. De tout cœur et en esprit.

— Alors tout le monde sera à Pavonis, rétorqua Coyote d’un ton funèbre.

Il n’aimait pas l’idée que Sax, Maya, Michel et Nirgal partent pour la Terre. Non plus qu’il ne donnait l’impression d’aimer l’idée du congrès constitutionnel. Rien ne lui plaisait, ces jours-ci. Il était de mauvaise humeur, mal dans sa peau.

— Nous ne sommes pas sortis de l’auberge, marmonnait-il sans cesse. Vous verrez…

Puis le Socle se dressa devant eux, le câble noir et brillant émergeant de l’énorme masse de béton, tel un harpon planté dans Mars par une force terrestre qui ne voulait pas lâcher prise. Après s’être identifiés, les voyageurs pénétrèrent dans le complexe par un grand passage rectiligne menant à l’énorme hall central où le câble descendait par une sorte de collier et planait au-dessus d’un réseau de pistes qui s’entrecroisaient au sol. Le câble était en équilibre parfait sur son orbite et n’entrait jamais en contact avec Mars. Il restait simplement suspendu là, son extrémité de dix mètres de large en lévitation au milieu de la salle. Le collier du haut ne servait qu’à le stabiliser. Pour le reste, son positionnement était l’affaire des moteurs-fusées disposés tout du long et surtout de l’équilibre entre les forces centrifuges et la gravité qui le maintenaient sur son orbite aréosynchrone.

Les cabines de l’ascenseur flottaient dans l’air comme le câble lui-même, mais pour une raison différente : elles étaient suspendues électromagnétiquement. L’une d’elles plana le long de l’une des pistes menant vers le câble, s’amarra au câble et s’éleva sans bruit vers un sas ménagé dans le collier.

Les voyageurs et leurs accompagnateurs descendirent du véhicule. Nirgal était très effacé, il était déjà parti. Maya et Michel étaient tout excités et Sax, égal à lui-même. Ils embrassèrent Art en se dressant sur la pointe des pieds, Coyote en se penchant. Puis tout le monde se mit à parler en même temps et se regarda comme dans l’espoir de retenir chaque seconde de ce moment. Ce n’était qu’un voyage, mais ils avaient l’impression que c’était bien davantage. Puis les quatre voyageurs s’éloignèrent et disparurent dans le tube de couplage qui menait à la cabine suivante de l’ascenseur.

Après leur départ, Coyote et Art regardèrent la cabine flotter vers le câble, monter à travers la valve du sas et disparaître. Le visage asymétrique de Coyote se crispa, exprimant une angoisse et une peur qui lui ressemblaient bien peu. Évidemment, c’étaient son fils et trois de ses plus proches amis qui partaient pour un endroit très dangereux. Bon, ce n’était que la Terre, mais ça paraissait dangereux. Art devait bien l’admettre.

— Tout ira bien, dit Art en étreignant l’épaule du petit homme. Ils vont être accueillis comme des stars, là-bas. Tout va merveilleusement se passer pour eux.

C’était sûrement vrai. Le seul fait de prononcer ces paroles rassurantes lui fit du bien. Ils allaient sur la planète mère, après tout. Une planète faite pour les humains. Ils seraient bien reçus. C’était leur monde d’origine. Mais quand même…

3

Sur Pavonis Est, le congrès avait commencé.

À l’instigation de Nadia, en fait. Elle avait simplement commencé à travailler dans l’entrepôt principal sur des passages du traité et peu à peu les gens s’étaient joints à elle. Les choses avaient fait boule de neige. Une fois que les réunions eurent commencé, les gens ne purent faire autrement que d’y assister, sous peine de rater l’occasion de dire ce qu’ils avaient à dire. Nadia haussait les épaules quand ils se plaignaient de ne pas être prêts, de ne pas en savoir assez long, que les choses ne soient pas régularisées et ainsi de suite.

— Allons, répondait-elle avec impatience. Puisque nous sommes là, autant nous y mettre tout de suite.

C’est ainsi qu’un groupe fluctuant de trois cents personnes environ prit l’habitude de se réunir tous les jours dans le complexe industriel de Pavonis Est. L’entrepôt principal, conçu pour accueillir des tronçons de piste et des wagons, était énorme. Des dizaines et des dizaines de cloisons mobiles furent dressées le long des murs afin de former des bureaux, l’espace central étant occupé par un assemblage vaguement circulaire de tables dépareillées.

— Ah, fit Art en le voyant. La table des tables.

Il se trouva évidemment des gens pour réclamer la liste des délégués autorisés à voter, à prendre la parole et ainsi de suite. Nadia, qui avait vite assumé le rôle de présidente, proposa d’accepter comme délégation tout groupe martien qui en ferait la demande, à la condition qu’il ait eu une existence tangible avant le début de la conférence.

— Pas la peine de nous montrer restrictifs.

Les spécialistes de la Constitution de Dorsa Brevia convinrent que le congrès devrait être mené par des membres de délégations votantes, et que le résultat final devrait être soumis au suffrage populaire. Charlotte, qui avait mis la main à l’élaboration du document de Dorsa Brevia, douze années martiennes auparavant, avait depuis mené les travaux d’un groupe qui avait planché sur un éventuel gouvernement, dans l’hypothèse où la révolution réussirait, et ils n’étaient pas seuls à s’intéresser au sujet. L’université de Sabishii ainsi que certaines écoles de Fossa Sud dispensaient un enseignement sur la question, et il y avait dans l’entrepôt beaucoup de jeunes indigènes compétents dans ce domaine.

— C’est assez effrayant, remarqua Art. Faites la révolution et qu’est-ce qui se passe ? Les hommes de loi sortent des bois.

— Toujours, répondit Nadia.

Le groupe de Charlotte avait dressé une liste de délégués virtuels à un congrès potentiel, liste comprenant toutes les colonies martiennes de cinq cents personnes et plus. Un certain nombre de gens seraient donc représentés deux fois, souligna Nadia, une fois pour leur localisation et une fois pour leur appartenance politique. Les rares groupes qui ne figuraient pas sur la liste allaient se plaindre à un nouveau comité, qui enrôlait à peu près tous les pétitionnaires. Art appela Derek Hastings et invita l’ATONU à envoyer une délégation. Sidéré, Hastings répondit positivement quelques jours plus tard. Il descendrait du câble en personne.

C’est ainsi qu’après une semaine de manœuvres – et tout en continuant à vaquer à leurs occupations habituelles – ils estimèrent avoir réuni suffisamment d’accords pour mettre au vote une liste de délégués, et comme elle incluait vraiment beaucoup de monde, elle passa presque à l’unanimité. Tout à coup, il y eut un congrès en bonne et due forme. Il était constitué des délégations suivantes, chacune composée d’une à dix personnes :

Villes :

Acheron

Nicosia

Le Caire

Odessa

Harmakhis Vallis

Sabishii

Christianopolis

Vishniac Bogdanov

Hiranyagarba

Mauss Hyde

New Clarke

Bradbury Point

Sergei Korolyov

Cratère DuMartheray

Station Sud

Reull Vallis

Caravansérail du Sud

Nuova Bologna

Nirgal Vallis

Montepulciano

Sheffield

Senzeni Na

Belvédère d’Echus

Dorsa Brevia

Dao Vallis

Fossa Sud

Rumi

New Vanuatu

Prometheus

Gramsci

Mareotis

Sanctuaire de Burroughs

Gare de Libya

Tharsis Tholus

Le groupe d’Overhangs

Plinthe de Margaritifer

Caravansérail du Grand Escarpement

Da Vinci

Ligue d’Elysium

Hell’s Gate

Partis politiques et autres organisations :

Les Boonéens

Les Rouges

Les Bogdanovistes

Les Schnellingistes

Mars-Un

Mars Libre

Le Ka

Praxis

Les Qahiran Mahjaris

Les Verts

L’Autorité Transitoire des Nations Unies

Le Kakaze

Le Comité de rédaction du Journal d’études aréologiques

L’Autorité de l’Ascenseur Spatial

Les Chrétiens Démocrates

Le Comité de Coordination de l’Activité économique des métanationales

Les Néomarxistes de Bologne

Les Amis de la Terre

Biotique

Séparation de l’Atmosphère

Les réunions générales débutaient dans la matinée autour de la table des tables et se poursuivaient par petits groupes dans les bureaux de l’entrepôt ou des bâtiments voisins. Art arrivait tôt et préparait d’énormes pots de café, de kava et de kavajava, sa drogue préférée. C’était dérisoire au regard de l’enjeu de l’entreprise, mais Art était heureux d’apporter sa modeste contribution. Il s’émerveillait à chaque instant de voir se constituer un congrès, tout simplement, et se disait que ce qu’il pouvait faire de mieux était probablement de l’aider à démarrer. Il n’y connaissait pas grand-chose et avait peu d’idées sur ce qui devait figurer dans une Constitution martienne. Mais il était doué pour rassembler les gens, et il l’avait fait. Ou plutôt, ils l’avaient fait, Nadia et lui, car Nadia avait joué son rôle en prenant la direction des opérations au moment où il le fallait. C’était la seule des Cent Premiers encore vivants qui avait la confiance de tous ; ce qui lui conférait une sorte d’autorité naturelle. Et maintenant, mine de rien, sans faire de vagues, elle exerçait ce pouvoir.

La grande joie d’Art était de lui servir d’assistant personnel. Il organisait ses journées et faisait tout ce qu’il pouvait pour lui faciliter les choses. Il commençait par lui préparer une grande cafetière de kavajava, car Nadia faisait partie des nombreuses personnes qui appréciaient ce petit coup d’envoi matinal à la fois stimulant et propice à la bonne humeur. Oui, se disait Art, assistant personnel et distributeur de drogues, telle était sa destinée en ce moment bien précis de l’histoire. Et il en était ravi. Ravi de voir le regard que les gens portaient sur Nadia. Et celui qu’elle leur rendait : intéressé, sympathique, sceptique, parfois agacé lorsqu’elle pensait qu’on lui faisait perdre son temps, chaleureux quand elle était impressionnée par une intervention donnée. Et les gens le savaient, et ils s’efforçaient de lui plaire. De rester à niveau, de contribuer à l’effort général. Ils voulaient voir cette lueur d’approbation, ce regard chaud, particulier, dans son œil. C’étaient des yeux vraiment très étranges, d’ailleurs : noisette, piquetés de têtes d’épingle de toutes les couleurs, jaune, noir, vert, bleu. Ils avaient quelque chose de fascinant. Nadia avait une formidable capacité d’écoute, elle donnait aux gens l’impression d’être prête à les croire, à prendre leur parti, à faire en sorte que leur cas ne se perde pas dans le tumulte. Même les Rouges, qui savaient qu’elle s’était bagarrée avec Ann, lui faisaient confiance. Ils savaient qu’avec elle ils seraient entendus. Alors le travail se cristallisait autour d’elle ; et tout ce qu’Art avait à faire en réalité était de la regarder travailler, et de s’en réjouir, et de l’aider de son mieux.

C’est dans ce contexte que les débats commencèrent.

Au cours de la première semaine, nombre d’interrogations portèrent sur la définition même de la Constitution, sur la forme qu’elle devait prendre, et, en tout premier lieu, sur l’utilité ou non d’en avoir une. Charlotte appelait ça le métaconflit, la discussion sur le sujet de la discussion. Une question très importante, disait-elle quand elle voyait Nadia plisser les yeux d’un air mécontent : « Parce que, en la réglant, nous fixons les limites des problèmes sur lesquels nous devons statuer. Par exemple, si nous décidons d’inclure les problèmes économiques et sociaux dans la Constitution, ce ne sera pas du tout la même chose que si nous nous en tenons aux questions strictement politiques ou légales, ou à une déclaration de principes très générale. »

Pour aider à structurer ce débat, Charlotte et les spécialistes de Dorsa Brevia avaient apporté un certain nombre de « Constitutions en blanc » : des compilations de différentes Constitutions dont le contenu n’était pas réellement défini. Mais ça ne répondait pas aux objections de ceux pour qui la plupart des aspects de la vie sociale et économique devaient échapper à toute régulation. Cet « État minimal » était prôné par un large éventail de factions qui formaient, en dehors de ça, d’étranges compagnons de lit : des anarchistes, des libertaires, des capitalistes néotraditionalistes, certains Verts et bien d’autres encore. Pour les plus extrémistes de ces anti-étatistes, former un gouvernement quel qu’il soit était déjà une défaite, et ils s’ingénièrent pendant tout le congrès à restreindre son rôle au minimum.

Nadia et Art, qui appelaient les voyageurs pour la Terre tous les soirs, parlèrent de cette controverse à Sax, lequel se dit prêt à y réfléchir sérieusement, comme à tout le reste.

— On a découvert que des comportements très complexes pouvaient être régis par quelques lois élémentaires. Par exemple, les hardes d’oiseaux sont modélisées selon trois règles simples : rester à égale distance des autres, éviter les brusques changements de vitesse et esquiver les obstacles. Ces principes suffisent à décrire de façon très satisfaisante le vol d’une formation d’oiseaux.

— Une volée d’oiseaux informatiques, peut-être, ironisa Nadia. Tu as déjà vu des martinets au crépuscule ?

La réponse de Sax arriva un moment plus tard :

— Non.

— Eh bien, tâche de réparer cette lacune quand tu seras sur Terre. En attendant, tu nous vois rédiger une Constitution qui commencerait par : « Article premier, Éviter les brusques changements de vitesse » ?

Art se tordit de rire, mais Nadia ne trouvait pas ça drôle du tout. Elle avait souvent du mal à comprendre les arguments minimalistes.

— Ça ne reviendrait pas à laisser les métanats diriger les opérations ? répliqua-t-elle. Laisser faire ?

— Mais non, protesta Mikhail. Ce n’est pas du tout ça.

— Ça y ressemble beaucoup, pourtant. Et pour certains, c’est manifestement un alibi : un faux principe qui revient en réalité à conserver les règles protégeant leur propriété et leurs privilèges et à laisser le reste partir à vau-l’eau.

— Non, pas du tout.

— Eh bien, il faudra que tu le prouves à la table. Il faudra que tu dénonces toutes les ingérences possibles de ce gouvernement. Tu devras défendre ton dossier point par point.

Et elle se montra si ferme à ce sujet – pas hargneuse comme l’aurait été Maya mais simplement inébranlable – qu’ils durent en passer par là : du moins, tout était-il mis à plat et soumis à discussion. C’est là que les compilations de Constitutions prenaient leur sens : des points de départ. Ils partiraient donc de là. La proposition fut mise aux voix, et la majorité accepta de tenter le coup.

Ils avaient donc franchi le premier obstacle. Tout le monde était tombé d’accord pour suivre le même plan. C’était stupéfiant, se dit Art, en passant d’une réunion à l’autre, plein d’admiration pour Nadia. Ce n’était pas une diplomate comme les autres, elle ne suivait pas le modèle de l’enveloppe vide auquel il aspirait, mais les choses avançaient quand même. Elle avait le charisme de l’intelligence. Il la serrait dans ses bras chaque fois qu’il passait près d’elle, lui plantait un baiser sur le sommet du crâne. Il l’aimait. Il courait partout avec ce trésor de sentiments positifs et participait au plus grand nombre possible de séances en se demandant toujours ce qu’il pouvait faire pour aider à la bonne marche des choses. Ce qui consistait souvent, tout simplement, à donner à boire et à manger aux gens afin qu’ils puissent travailler toute la journée sans s’énerver.

À toute heure, la table des tables était entourée de gens : de jeunes Walkyries au teint frais et rose penchées sur de vieux vétérans au visage parcheminé par le soleil, toutes les races, tous les types. C’était ça, Mars, en l’an M-52, des Nations Unies à elle seule. Avec toute l’indocilité propre à cette entité notoirement indocile. Si bien que parfois, en regardant leurs visages si différents, en écoutant le mélange de langues, cet anglais revu et corrigé par Babel, Art s’affolait de leur variété.

— Ka, Nadia, dit-il un soir qu’ils mangeaient un sandwich en regardant les notes prises pendant la journée. Nous essayons de rédiger une Constitution à laquelle toutes les cultures terriennes pourraient adhérer !

Elle écarta l’objection d’un geste, avala ce qu’elle avait en bouche et dit :

— Il serait bientôt temps.

Charlotte déclara que le document de Dorsa Brevia constituait un point de départ logique pour débattre du contenu des documents constitutionnels. Cette suggestion souleva plus de tumulte encore que la proposition concernant les compilations de Constitutions, car les Rouges ainsi que d’autres délégations étaient opposés à divers points de la vieille déclaration, aussi répliquèrent-ils que l’utiliser, c’était biaiser le congrès dès le commencement.

— Et alors ? rétorqua Nadia. Nous pouvons en changer chaque mot si nous voulons, mais du moins aurions-nous une base de discussion.

Cette idée plaisait à la plupart des anciens groupes clandestins, dont beaucoup étaient à Dorsa Brevia en M-39. Le document résultant était encore ce que l’underground avait fait de mieux pour rendre officielles ses intentions alors qu’il était exclu du pouvoir, il n’était donc pas stupide de partir de là ; ça créait un précédent, une continuité historique.

Mais quand ils relurent la vieille déclaration, elle leur parut terriblement radicale. Pas de propriété privée ? Aucune appropriation de la valeur ajoutée ? Avaient-ils vraiment dit ça ? Comment les choses étaient-elles censées marcher ? Les gens se penchèrent sur les phrases sèches, sans compromis, en secouant la tête. Le document ne s’embarrassait pas d’explications sur les moyens d’y arriver, il se contentait d’énoncer des ambitions. « La vieille histoire des Tables de la Loi », comme disait Art. Mais à présent la révolution l’avait emporté et le moment était venu d’agir dans le monde réel. Pouvaient-ils vraiment s’en tenir à des principes aussi radicaux ? Difficile à dire.

— Nous pouvons toujours en discuter, décréta Nadia.

Et le texte du document de Dorsa Brevia se retrouva sur tous les écrans, à côté des compilations de Constitutions, dont les têtes de chapitre suggéraient à elles seules l’ampleur des problèmes dont ils allaient devoir débattre : « Structure du Gouvernement, Exécutif », « Structure du Gouvernement, Législatif », « Structure du Gouvernement, Judiciaire », « Droits des Citoyens », « Armée et Police », « Fiscalité », « Procédures électorales », « Lois sur la Propriété », « Systèmes économiques », « Lois sur l’Environnement », « Procédures d’Amendement », et ainsi de suite, sur des pages et des pages. Ces rubriques étaient affichées sur tous les écrans, revues, corrigées, formatées, débattues sans fin.

— La compile des compiles, fredonna Art, un soir, en regardant par-dessus l’épaule de Nadia un schéma opérationnel particulièrement rébarbatif, qui paraissait sorti d’une des combinatoires alchimiques de Michel.

Et Nadia éclata de rire.

4

Des commissions se répartirent le travail de réflexion sur les différents éléments du gouvernement détaillés dans la nouvelle compilation de Constitutions en blanc que tout le monde appelait maintenant « la compile des compiles ». Partis politiques et groupes d’intérêt gravitaient autour des ateliers chargés des problèmes qui les concernaient le plus, les nombreuses délégations des villes sous tente se répartissant les places vides. À partir de là, ce n’était plus qu’une question de travail.

Pour le moment, le groupe technique du cratère de Da Vinci avait le contrôle de l’espace martien et empêchait toutes les navettes spatiales de se poser à Clarke ou de se placer en orbite martienne. Personne n’allait jusqu’à s’imaginer que cela suffisait à leur conférer une véritable liberté, mais cela leur procurait une certaine marge de manœuvre physique et mentale. C’était le cadeau de la révolution. Ils étaient aussi motivés par le souvenir de la bataille de Sheffield. La peur de la guerre civile était encore présente en chacun d’eux. Ann était en exil avec le Kakaze, et tous les jours des sabotages avaient lieu dans l’outback. Il y avait aussi des tentes qui avaient déclaré leur autonomie, et quelques métanats faisaient encore de la résistance. L’ambiance était à l’effervescence et à la confusion presque générale. Ce bref instant de l’histoire était une bulle qui pouvait éclater à tout moment, et c’est ce qui se passerait s’ils n’agissaient pas en vitesse. Pour dire les choses simplement, le moment était venu d’agir.

C’était le seul point sur lequel tout le monde était d’accord, mais ce n’était pas rien. Un noyau dur de techniciens émergea peu à peu, des gens qui se reconnaissaient entre eux par leur volonté d’aboutir, leur désir de mettre un point final aux paragraphes plutôt que de discuter à en perdre haleine. Au milieu des débats, ces gens prenaient le travail à bras-le-corps, guidés par Nadia qui avait le chic pour les repérer et les aider dans la mesure du possible.

Pendant ce temps-là, Art allait d’un groupe à l’autre, selon son habitude. Il se levait tôt, s’occupait de l’intendance et faisait passer les informations concernant l’avancement du travail dans les autres salles. Il avait l’impression que ça ne se passait pas mal du tout. La plupart des comités mettaient un point d’honneur à remplir sérieusement les blancs de leur fragment de Constitution, écrivant et réécrivant les projets, les formalisant concept par concept, phrase par phrase. Ils étaient toujours heureux de voir Art, car sa présence était le signal d’une récréation. Un groupe de juristes lui colla des ailes de mousse aux talons et l’envoya porter un message au vitriol à un groupe de travail exécutif avec lequel ils étaient en bisbille. Amusé, Art garda ses ailes. Pourquoi pas ? Leur mission avait une sorte de majesté ridicule, ou de ridicule majestueux. Ils réécrivaient les règles, et lui volait de-ci, de-là, comme Hermès ou Puck, c’était très bien trouvé. Il volait donc jusque tard dans la nuit, et quand les réunions s’achevaient, il regagnait les bureaux de Praxis qu’il partageait avec Nadia. Ils mangeaient en commentant l’avancement des travaux, ils appelaient les voyageurs pour la Terre et parlaient avec Nirgal, Sax, Maya et Michel. Puis Nadia se remettait au travail sur ses écrans, et elle s’endormait généralement dans son fauteuil. Art retournait alors faire le tour de l’entrepôt, des bâtiments et des patrouilleurs massés autour. Comme le congrès se tenait dans une tente d’entrepôt, la fin des séances de travail ne donnait pas lieu aux mêmes festivités qu’à Dorsa Brevia, mais les délégués passaient souvent de longues soirées assis par terre dans leur chambre à boire et à discuter de ce qui s’était passé pendant la journée ou des récents soulèvements. La plupart des gens se rencontraient pour la première fois, et ils apprenaient à se connaître. Des relations se nouaient, des idylles, des amitiés, des rivalités. C’était un moment privilégié pour bavarder, se renseigner sur ce qu’avaient fait les autres. C’étaient les dessous du congrès, l’heure sociale, dispersée dans les chambres de béton. Art adorait ça. Puis le moment venait où il n’en pouvait plus, une vague de fatigue l’emportait. Il n’avait même pas le temps de se traîner vers leurs bureaux et le lit de camp voisin de celui de Nadia. Il se roulait en boule dans un coin et dormait, se réveillait raide et glacé pour se précipiter vers la douche de leur salle de bains, puis aux cuisines pour préparer le kava et le java du matin. Les journées passaient dans un tourbillon sans fin, et c’était merveilleux.

Sur bien des sujets, les gens se heurtaient à un problème d’échelle. Sans nations, sans entités politiques naturelles ou traditionnelles, qui gouvernait quoi ? Comment devaient-ils équilibrer le local et le global, le passé face à l’avenir, les nombreuses cultures ancestrales par rapport à la culture martienne unique ?

Sax, qui observait cette question récurrente depuis la fusée Mars-Terre, suggéra que les villes et les canyons sous tente deviennent les principales entités politiques : des États-cités, au fond, à l’exclusion de toute entité politique plus vaste, en dehors du gouvernement global, qui ne régulerait que les problèmes d’intérêt général. De la sorte, il y aurait du global et du local, mais pas d’États-nations entre les deux.

La réaction à cette proposition fut assez positive. D’abord, elle avait l’avantage de refléter la situation existante. Mikhail, le chef du parti bogdanoviste, remarqua que c’était une variante de l’antique communauté de communautés, et comme c’était une idée de Sax, on appela rapidement ça le projet du « labo des labos ». En attendant, le problème sous-jacent demeurait, comme le souligna bientôt Nadia. Sax n’avait fait que définir leur local et leur global spécifiques. Il fallait encore définir le pouvoir que l’éventuelle confédération globale devait avoir sur les éventuels États-cités semi-autonomes. Trop, et c’était le retour à un grand État centralisé, Mars en tant que nation, idée qui inspirait de l’horreur à bien des délégations.

— Mais trop peu, rétorqua emphatiquement Jackie dans l’atelier des droits humains, et des tentes pourraient décider d’autoriser l’esclavage, l’excision ou n’importe quel autre crime basé sur une expression ou une autre de la barbarie terrestre, tout ça au nom des « valeurs culturelles ». Et ce serait tout simplement inacceptable.

— Jackie a raison, fit Nadia, chose assez rare pour que chacun dresse l’oreille. Quand des gens prétendent que certains droits fondamentaux sont étrangers à leur culture, on peut présenter ça comme on veut, moi je dis que ça pue, que la revendication émane de fondamentalistes, de patriarches, de féministes ou de métanats. Ils n’auront pas gain de cause ici tant que j’aurai mon mot à dire.

Art remarqua qu’un certain nombre de délégués avaient froncé le sourcil en entendant cette déclaration, qui devait constituer, pour eux, une version du relativisme occidental séculier, voire de l’hyperaméricanisme de John Boone. Parmi les opposants aux métanats, nombre de gens se raccrochaient à des cultures plus anciennes et avaient souvent conservé des hiérarchies quasi intactes. Le haut du panier n’avait pas envie que ça change, non plus qu’un nombre étonnamment important de gens juchés sur les barreaux inférieurs de l’échelle.

Les jeunes indigènes martiens parurent sidérés que l’on se pose seulement la question. Pour eux, les droits fondamentaux étaient innés et irrévocables, et toute tentative de remise en cause n’était que l’une des innombrables cicatrices émotionnelles que les issei devaient au traumatisme provoqué par une éducation terrienne dysfonctionnelle. Ariadne, l’une des jeunes indigènes de premier plan, se leva pour dire que le groupe de Dorsa Brevia avait procédé à une étude exhaustive des documents terriens sur les droits de l’homme, et en avait établi la liste complète. Cette liste des droits individuels fondamentaux était ouverte à la polémique, mais pouvait aussi être adoptée telle quelle. Certains discutèrent d’un point ou d’un autre, mais il fut généralement admis qu’une sorte de déclaration globale des droits devait être mise sur le tapis. Aussi les valeurs martiennes établies en l’an M-52 étaient-elles sur le point d’être codifiées et de devenir un élément crucial de la Constitution.

La nature exacte de ces droits était encore sujette à controverse. Les soi-disant « droits politiques » étaient généralement considérés comme « allant de soi » : il y avait des choses que les citoyens étaient libres de faire, d’autres qui étaient interdites aux gouvernements. L’habeas corpus, la liberté de mouvement, de parole, d’association, de religion, l’interdiction des armes, tout cela fut approuvé par une grande majorité d’indigènes martiens, malgré certains issei originaires d’endroits comme Singapour, Cuba, l’Indonésie, la Thaïlande et la Chine, qui voyaient d’un mauvais œil l’importance accordée à la liberté individuelle. D’autres délégués émirent des réserves sur des droits d’une autre sorte, les droits dits « sociaux » ou « économiques », comme le droit au logement, aux soins, à l’éducation, à l’emploi, à une partie de la valeur générée par l’exploitation des ressources naturelles, etc. Beaucoup de délégués issei qui avaient une expérience concrète du gouvernement terrien étaient très réservés sur la question, et soulignèrent qu’il était dangereux de les expliciter dans la Constitution. On l’avait fait sur Terre, disaient-ils, et on avait constaté que ce genre d’engagement était impossible à tenir. La Constitution qui les garantirait passerait pour un instrument de propagande, on finirait par la prendre à la légère, à la considérer comme une plaisanterie.

— Et alors ? répliqua sèchement Mikhail. Quand on n’a pas les moyens de se loger, c’est d’avoir le droit de vote qui est une plaisanterie.

Les jeunes indigènes acquiescèrent, ainsi que nombre de moins jeunes. Les droits économiques et sociaux étaient maintenant sur le tapis aussi, et les discussions sur la façon de garantir ces droits dans la pratique se poursuivirent pendant de longues sessions.

— La politique, le social, fit Nadia, c’est la même chose. Faisons en sorte que tous les droits soient accessibles.

C’est ainsi que les travaux se poursuivirent, autour de la table des tables et dans les bureaux où se réunissaient les différents comités. Même l’ONU était représentée, en la personne de Derek Hastings, qui était descendu par l’ascenseur. Il prenait une part active aux débats, et son opinion avait toujours un poids particulier. Art remarqua qu’il commençait à donner des signes de syndrome des otages : il se montrait de plus en plus compréhensif au fur et à mesure qu’il discutait avec les gens, dans l’entrepôt. Et cette compréhension pourrait se communiquer à ses supérieurs sur Terre, se disait Art.

On leur envoyait des commentaires et des suggestions de partout sur Mars, mais aussi de la Terre. Ils étaient affichés sur les écrans qui couvraient un mur entier de la grande salle. Tout le monde était passionné par le congrès. Il rivalisait avec l’inondation terrestre dans l’intérêt du public.

— C’est le feuilleton du moment, fit Art, un soir qu’ils discutaient, Nadia et lui, dans leur petit appartement.

Tous les soirs ils appelaient Nirgal et les voyageurs. Leurs réponses mettaient de plus en plus de temps à leur parvenir, mais ce n’était pas un problème pour Art et Nadia. Ils avaient des tas de choses à se dire en attendant.

— Le problème de la séparation entre le local et le global risque d’être ardu, remarqua Art, un soir. Je crois qu’il y a contradiction entre les deux. Je veux dire, ce n’est pas une simple question de confusion mentale. Nous voulons vraiment un contrôle global, et en même temps, nous voulons que les tentes soient libres. Deux de nos valeurs les plus fondamentales sont antagonistes.

— Et le système suisse ? suggéra Nirgal, quelques minutes plus tard. C’est ce que John Boone répondait toujours.

Mais la réponse des Suisses de Pavonis ne fut pas très encourageante.

— C’est plutôt l’exemple à ne pas suivre, objecta Jurgen en faisant la grimace. Si je suis sur Mars, c’est à cause du gouvernement fédéral suisse. Il étouffe toute initiative. Il faut une licence pour respirer.

— Et les cantons n’ont plus aucun pouvoir, renchérit Priska. Le gouvernement fédéral le leur a retiré.

— Dans certains cantons, reprit Jurgen, ça valait plutôt mieux.

— Il y a eu plus fort : le Graubünden ou Ligue des Grisons, reprit Priska. Une confédération de villes dans le sud-est de la Suisse, qui marcha très bien pendant des centaines d’années.

— Vous pourriez m’envoyer toutes les infos disponibles là-dessus ? demanda Art.

Le lendemain soir, ils regardèrent, Nadia et lui, la description de la Ligue des Grisons que Priska leur avait envoyée. Enfin… La situation était plus simple, à la Renaissance, se dit Art. Il se trompait peut-être, mais il avait l’impression que les accords extrêmement souples des petites villes des montagnes suisses n’avaient pas grand-chose à voir avec les économies étroitement interdépendantes des colonies martiennes. Les gens n’avaient pas à se préoccuper des inconvénients de la variation de la pression atmosphérique, par exemple. Non, la vérité est qu’ils se trouvaient dans une situation nouvelle. Aucune analogie historique ne leur serait d’un grand secours.

— Pour en revenir au conflit entre le local et le global, intervint Irishka, quid du territoire, hors des tentes et des canyons couverts ?

Elle avait peu à peu émergé comme la principale Rouge restant sur Pavonis, une modérée qui pouvait parler pour tous les courants du mouvement ou presque avant de devenir un pouvoir en elle-même au fil des semaines.

— C’est la quasi-totalité du territoire martien, et le document de Dorsa Brevia dit seulement que personne ne peut le posséder, qu’il appartient de fait à la famille humaine et est géré de droit par cette même famille. C’est bien joli, mais au fur et à mesure que la population augmentera et qu’on construira de nouvelles villes, il deviendra de plus en plus difficile d’en assurer le contrôle.

Art poussa un soupir. Elle avait raison, mais c’était un vrai sac de nœuds. Il avait récemment pris la décision de consacrer l’essentiel de ses efforts quotidiens à empoigner les problèmes qu’ils considéraient, Nadia et lui, comme les plus épineux, et il était donc, en théorie, heureux de les voir arriver. Mais il y avait des moments où c’était quand même trop compliqué.

Comme dans ce cas précis. L’utilisation du sol, les objections des Rouges : encore d’autres aspects du conflit entre le local et le global, mais typiquement martien. Là non plus, il n’y avait pas de précédent. Enfin, comme c’était probablement le problème le plus épineux de la liste…

5

Art alla trouver les Rouges. Il tomba sur Marion, Irishka et Tiu, un compagnon de crèche de Nirgal et Jackie à Zygote. Ils l’emmenèrent dans leur campement de patrouilleurs, ce qui le ravit. Bien qu’il ait été lié à Praxis, on le considérait donc maintenant comme un personnage neutre ou impartial, et c’était exactement ce qu’il voulait être. Une grande enveloppe vide, pleine de messages, qu’on se passait de main en main.

Le campement rouge était à l’ouest des entrepôts, au bord du cratère. Ils s’installèrent avec Art dans la vaste cabine supérieure d’un des patrouilleurs et bavardèrent en prenant le thé devant le paysage géant de la caldeira qui se découpait à contre-jour sur le soleil de la fin de l’après-midi.

— Alors, que voudriez-vous voir dans cette Constitution ? demanda Art.

Ses hôtes se regardèrent, un peu surpris.

— Dans l’idéal, répondit Marion, nous aimerions vivre sur la planète primitive, dans des grottes et des habitats troglodytes creusés dans des falaises, ou dans des anneaux forés dans les cratères. Pas de grandes villes, pas de terraforming.

— Vous seriez obligés de rester tout le temps en combinaison.

— C’est vrai. Mais ça nous est égal.

— Bien, fit Art après réflexion. D’accord. Mais étant donné la situation actuelle, comment voudriez-vous que les choses se passent désormais ?

— Plus de terraforming.

— Que le câble s’en aille, et plus d’immigration.

— En fait, ce qui serait bien, ce serait que des gens retournent sur Terre.

Ils s’interrompirent et le regardèrent. Art s’efforça de dissimuler sa consternation.

— Vous ne craignez pas que la biosphère continue à croître toute seule, maintenant ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas évident, répondit Tiu. Si on arrêtait le pompage industriel, la croissance serait très lente, voire stoppée. Il se pourrait même que nous revenions en arrière, avec l’ère glaciaire qui se prépare.

— Ce n’est pas ce que certaines personnes appellent l’écopoésis ?

— Non. Les écopoètes se bornent à utiliser des méthodes biologiques, mais de façon très intensive. Nous pensons qu’il faudrait mettre un terme à tout ça, l’écopoésis, l’industrialisation et le reste.

— Surtout les méthodes industrielles lourdes, reprit Marion. À commencer par l’inondation du nord. C’est tout simplement criminel. Quoi qu’il arrive ici, s’ils continuent, nous ferons sauter ces stations.

Art fit un ample geste englobant l’immense caldeira de pierre.

— Les endroits les plus élevés sont tous plus ou moins comme ça, non ?

Ils n’étaient pas d’accord.

— Même sur les points les plus élevés on trouve des dépôts de glace et de la vie végétale, répondit Irishka. L’atmosphère monte très haut, par ici, je vous le rappelle. Aucun endroit n’y échappe quand les vents sont forts.

— Et si on déployait une tente sur les quatre grandes caldeiras ? suggéra Art. Elles resteraient stériles et conserveraient leur pression atmosphérique ainsi que leur environnement de départ. Ça ferait d’énormes parcs naturels, préservés dans leur état originel, primitif.

— Les parcs ne sont que des parcs.

— Je sais, mais il faut bien faire avec ce qu’on a, pas vrai ? On ne peut pas revenir à M-1 et repartir de zéro. Dans l’état actuel des choses, il ne serait peut-être pas mauvais de préserver trois ou quatre grandes zones dans leur état originel, ou aussi près que possible.

— Ce serait bien de protéger aussi quelques canyons, avança Tiu.

C’était manifestement la première fois qu’ils envisageaient cette possibilité, et elle ne les satisfaisait pas vraiment, Art le voyait bien. Mais on ne pouvait pas effacer la situation actuelle d’un coup de baguette magique. Il fallait bien partir de l’existant.

— Ou le Bassin d’Argyre.

— Qu’on ne le submerge pas, au moins.

Art eut un hochement de tête encourageant.

— Il faudrait combiner des mesures conservatoires de ce genre avec la limite atmosphérique définie dans le document de Dorsa Brevia, qui est de cinq kilomètres. La surface située au-dessus de cinq kilomètres est très importante. Ça ne supprimera pas l’océan du nord, mais rien ne pourrait plus le faire, maintenant. Ce que vous pouvez espérer de mieux à ce stade est probablement une forme lente d’écopoésis, non ?

C’était peut-être une façon un peu brutale de dire les choses. Les Rouges regardèrent mélancoliquement la caldeira de Pavonis, perdus dans leurs pensées.

— Si les Rouges prennent le train en marche, quel est le problème épineux suivant sur la liste ? demanda Art.

— Quoi ? marmonna Nadia.

Elle somnolait en écoutant un vieux morceau de jazz sur son IA.

— Ah, Art, fit-elle de sa voix grave et calme.

Elle avait toujours ce léger accent russe. Elle était roulée en boule sur le divan, entourée de feuilles de papier chiffonnées, tels les vestiges d’une structure qu’elle aurait été en train d’assembler. La façon de vivre martienne. Ses rides semblaient s’effacer. On aurait dit un galet lissé par le courant des années. Elle ouvrit ses yeux tachetés, lumineux, fascinants sous leurs paupières cosaques, leva vers lui son beau visage ovale, parfaitement détendu, sous un casque de cheveux blancs et raides.

— Le prochain problème épineux sur la liste ?

— Oui.

Elle sourit. Il se demanda d’où lui venaient ce calme, ce sourire paisible. Elle ne s’en faisait plus pour rien, ces jours-ci, et Art trouvait cette attitude bizarre, étant donné le numéro de voltige politique auquel ils se livraient. Évidemment, ce n’était que de la politique, pas la guerre. Elle avait eu très peur pendant la révolution, elle s’attendait au désastre à chaque instant, et maintenant elle était d’une sérénité à toute épreuve. Comme si elle se disait : « Rien de ce qui se passe ici n’est très grave, au fond, chamaillez-vous sur les détails tant que vous voudrez, mes amis sont en sûreté, la guerre est finie, ce n’est plus qu’une sorte de jeu, un jeu de construction, source de plaisir. »

Art passa derrière le canapé, lui massa les épaules.

— Ah, fit-elle. Les problèmes. Il y en a des tas qui promettent d’être plus épineux les uns que les autres.

— Lesquels, par exemple ?

— Eh bien, les Qahiran Mahjaris pourront-ils s’adapter à la démocratie ? Tout le monde acceptera-t-il l’éco-économie de Vlad et Marina ? Parviendrons-nous à établir une police correcte ? Jackie essaiera-t-elle d’obtenir un système présidentiel fort, et utilisera-t-elle la supériorité numérique des indigènes pour devenir reine ? Je me pose quantité de questions, fit-elle en regardant par-dessus son épaule. Tu veux que je continue ? demanda-t-elle en riant, amusée par l’expression d’Art.

— J’aime autant pas.

— Mais toi, continue, dit-elle en s’esclaffant. Mmm, c’est bon. Ces problèmes ne sont pas insolubles. Nous allons tous les mettre à plat et les résoudre. Tu pourrais peut-être parler à Zeyk.

— D’accord.

— Mon cou, maintenant, s’il te plaît…

Art alla parler à Zeyk et Nazik le soir même, quand Nadia se fut endormie.

— Alors, quel est le point de vue des Mahjaris sur tout ça ? demanda-t-il.

Zeyk émit un grognement.

— Pas de questions stupides, par pitié ! répliqua-t-il. Les Sunnites sont en bagarre contre les Chiites, le Liban est un champ de ruines, les États pétroliers sont la bête noire des États qui n’ont pas de pétrole, les pays du nord de l’Afrique ne sont plus qu’une métanat, la Syrie et l’Irak se détestent, l’Irak et l’Égypte ne peuvent pas se voir, nous avons une dent contre les Iraniens, à part les Chiites, et nous haïssons tous Israël, évidemment, mais aussi les Palestiniens, et bien que je sois originaire d’Égypte, en fait je suis un Bédouin et nous méprisons les Égyptiens du Nil, et nous ne nous entendons pas très bien avec les Bédouins de Jordanie. Ah, et tout le monde exècre les Saoudiens, qui sont aussi corrompus qu’on peut l’être. Alors quand on me demande le point de vue arabe, que puis-je répondre ?

Art secoua la tête avec accablement.

— Disons que c’était une question stupide, convint-il. Pardon. À force de parler de Constitutions, j’ai pris de mauvaises habitudes. À propos, qu’en pensez-vous ?

Nazik éclata de rire.

— Autant lui demander ce que les autres Qahiran Mahjaris en pensent. Il ne les connaît que trop bien.

— Beaucoup trop bien, renchérit Zeyk.

— Vous pensez qu’ils accepteront le passage concernant les droits de l’homme ?

— Nous la signerons, ça ne fait aucun doute, fit Zeyk en se renfrognant.

— Mais ces droits… je pensais qu’il n’y avait pas encore de démocraties arabes ?

— Comment ça ? Et la Palestine, et l’Égypte ? Ensuite, nous sommes sur Mars. Et sur Mars, chaque caravane est son propre État depuis le début.

— Des chefs forts ? Des dirigeants héréditaires ?

— Pas héréditaires, mais forts, oui. Nous doutons que la nouvelle Constitution y change quoi que ce soit. Et pourquoi le devrait-elle ? Vous disposez vous-même d’un pouvoir fort, non ?

Art éclata de rire, un peu mal à l’aise.

— Je ne suis qu’un messager.

Zeyk secoua la tête.

— Allez raconter ça à Antar. Tiens, c’est là que vous devriez aller, si vous voulez savoir ce que pensent les Qahirans. C’est notre roi, maintenant, dit-il comme s’il avait mordu dans un citron.

— Et que veut-il, à votre avis ? demanda Art.

— C’est la créature de Jackie, un point c’est tout, marmonna Zeyk.

— Je dirais que c’est un mauvais point pour lui.

Zeyk haussa les épaules.

— Ça dépend pour qui, reprit Nazik. Pour les vieux immigrants musulmans, c’est une mauvaise association, parce que, bien que Jackie soit très puissante, elle a plus d’un homme dans sa vie, ce qui fait d’Antar une sorte de…

— De compromis, avança Art, évitant à Zeyk, qui le regardait d’un air sombre, de trouver un terme plus sévère.

— Oui, acquiesça Nazik. D’un autre côté, Jackie est puissante. Tous les dirigeants actuels de Mars Libre ont une chance de voir leur puissance s’accroître encore dans le nouvel État. Et ça plaît aux jeunes Arabes. Ils sont plus indigènes qu’arabes, je crois. Mars compte plus pour eux que l’Islam. De ce point de vue, l’association avec les ectogènes de Zygote est une bonne chose. Ils passent pour les chefs naturels de la nouvelle Mars, surtout Nirgal, bien sûr, et maintenant qu’il est parti pour la Terre, il y a un certain transfert d’influence vers Jackie et ses proches. Donc vers Antar.

— Je ne l’aime pas, lâcha Zeyk.

Nazik regarda son mari en souriant.

— Ce que tu n’aimes pas, c’est que beaucoup d’indigènes musulmans le suivent plutôt que toi. Mais nous sommes vieux, Zeyk. Il serait peut-être temps de penser à la retraite.

— Je ne vois pas pourquoi, objecta Zeyk. Si nous devons vivre un millier d’années, quelle différence un siècle peut-il faire ?

Art et Nazik le regardèrent en riant, et Zeyk eut un bref sourire. C’était la première fois qu’Art le voyait sourire.

En fait, l’âge n’avait pas d’importance. Les gens allaient et venaient, jeunes, vieux ou entre deux âges, parlaient et discutaient, et il aurait été étrange que la durée de vie d’un individu joue un rôle dans ces discussions.

L’âge ou la jeunesse n’avaient rien à voir avec le mouvement indigène, de toute façon. Quand on était né sur Mars, on avait tout simplement une autre vision, une vision aréocentrique à un point inimaginable pour un Terrien, non seulement à cause de l’ensemble d’aréoréalités dans lequel on baignait depuis sa naissance, mais aussi de ce qu’on ignorait. Les Terriens savaient combien la Terre était vaste ; pour les gens nés sur Mars, cette immensité culturelle et biologique était proprement inconcevable. Ils avaient vu des images sur des écrans, mais ça ne suffisait pas pour l’appréhender. C’est aussi pour ça qu’Art était content que Nirgal ait décidé d’accompagner la mission diplomatique vers la Terre. Il saurait ainsi à quoi ils avaient affaire.

Mais la plupart des indigènes n’en sauraient jamais rien. Et la révolution leur était montée à la tête. Malgré l’intelligence dont ils pouvaient faire preuve autour de la table, lorsqu’ils s’efforçaient d’élaborer une forme de Constitution qui les privilégierait, ils étaient d’une naïveté congénitale. Ils ne se rendaient absolument pas compte que leur indépendance était peu probable, et qu’elle pourrait très bien leur être reprise. Au contraire, ils poussaient les choses à la limite, menés par Jackie, qui planait dans l’entrepôt, plus radieuse que jamais, sa soif de pouvoir dissimulée derrière son amour pour Mars, sa dévotion aux idéaux de son grand-père et sa bonne volonté fondamentale, voire son innocence. La collégienne qui voulait passionnément un monde plus juste.

C’est du moins ce qu’il semblait. Mais ils paraissaient aussi, ses collègues de Mars Libre et elle, vouloir être aux commandes. Il y avait douze millions de gens sur Mars, maintenant, dont sept millions étaient nés sur la planète. Et on pouvait compter sur chacun de ceux-ci, ou presque, pour soutenir les partis politiques indigènes, à commencer par Mars Libre.

— C’est dangereux, remarqua Charlotte alors qu’Art évoquait la question, un de ces fameux soirs avec Nadia. Quand un pays comporte un grand nombre de groupes qui se méfient les uns des autres, mais d’où se dégage une majorité nette, on obtient ce qu’on appelle un « vote recenseur », c’est-à-dire un système où les politiciens représentent leur groupe, obtiennent leur voix, et où le résultat des élections n’est jamais qu’un reflet de la population. Dans ces cas-là, c’est toujours pareil : le groupe majoritaire s’arroge le monopole du pouvoir et les minorités qui se sentent impuissantes finissent par se rebeller. Certaines des plus sales guerres civiles de l’histoire n’ont pas commencé autrement.

— Mais que pouvons-nous faire ? demanda Nadia.

— Eh bien, nous faisons déjà quelque chose, en partie du moins, en concevant des structures qui étalent le pouvoir en couche mince et réduisent le danger de majoritarisme. La décentralisation joue un rôle important, dans la mesure où elle crée beaucoup de petites majorités locales. Une autre stratégie consiste à établir un éventail de dispositifs de contrôle et de pondération, de sorte que le gouvernement soit tiraillé entre des forces antagonistes. C’est ce qu’on appelle la polyarchie ; ça consiste à répartir le pouvoir entre le plus grand nombre de groupes possible.

— Nous sommes peut-être déjà un peu trop polyarchiques, objecta Art.

— Peut-être. Il y a encore une tactique qui consiste à déprofessionnaliser le gouvernement. On réserve un grand nombre de postes à des citoyens ordinaires tirés au sort, comme pour la constitution du jury au tribunal. Ces gens reçoivent toute l’aide nécessaire de professionnels compétents qui restent à l’arrière-plan, mais c’est eux qui prennent les décisions.

— C’est la première fois que j’entends parler de ça, remarqua Nadia.

— Ça a souvent été proposé, mais rarement mis en pratique. Je pense que ce système mériterait qu’on y réfléchisse. Il a tendance à faire du pouvoir un fardeau autant qu’un privilège. On reçoit une lettre au courrier et… Oh non ! On est enrôlé pour deux ans au congrès ! C’est une corvée, mais d’un autre côté, c’est aussi une sorte de distinction, une chance d’apporter sa voix au discours public. Un gouvernement citoyen.

— J’aime ça, fit Nadia.

— Une autre façon de réduire le majoritarisme consiste à faire voter les électeurs pour deux candidats ou plus par ordre de préférence, premier choix, deuxième choix, troisième choix, comme aux élections australiennes. Les candidats ont des points selon qu’ils sont choisis en première, deuxième ou troisième position, de sorte que, pour remporter les élections, ils sont obligés de trouver des appuis hors de leur propre groupe. Ce qui a pour effet d’inciter les politiciens à la modération, et à long terme, cela peut créer la confiance parmi des groupes qui n’y étaient guère enclins.

— Intéressant, approuva Nadia. Des sortes de fers à béton dans un mur.

— Oui, fit Charlotte, avant de leur citer des exemples de sociétés terriennes fracturées qui avaient comblé leurs différences grâce à une structure gouvernementale astucieuse : l’Azanie, le Cambodge, l’Arménie… et en l’entendant les énumérer, Art eut un pincement au cœur : ces pays s’étaient illustrés par des bains de sang…

— Il faut croire que les structures politiques n’ont qu’un pouvoir limité, dit-il.

— Certes, acquiesça Nadia, mais nous n’avons pas à réconcilier des peuples séparés par des haines sans cesse ressassées. Ici, les plus excités sont les Rouges, et ils ont été marginalisés par le terraforming déjà réalisé. Je parie que ces méthodes pourraient être utilisées pour les gagner à notre cause.

Les options que Charlotte venait d’énumérer lui avaient manifestement redonné du cœur au ventre. Il y avait des structures, tout compte fait. Un engineering imaginaire, qui ressemblait à celui de la réalité. Elle se mit à tapoter sur son IA, esquissant des diagrammes comme si elle travaillait sur un bâtiment, un petit sourire retroussant les coins de sa bouche.

— Tu as l’air heureuse, constata Art.

Elle ne l’entendit pas. Mais cette nuit-là, lors de leur conversation radio avec les voyageurs, elle dit à Sax :

— C’est bien agréable de voir la science politique arriver à des abstractions utiles au bout de tant d’années.

Huit minutes plus tard, sa réponse leur parvenait :

— Je n’ai jamais compris pourquoi on donnait à ça le nom de science.

Nadia eut un petit rire, ce qui eut le don de réjouir Art. Nadia Chernechevsky riait de bonheur ! Soudain, il fut sûr qu’ils allaient réussir.

6

Alors il retourna à la grande table, prêt à se colleter avec les prochains problèmes épineux de la liste. Il redescendit rapidement de son petit nuage. Il y en avait des dizaines, tous insignifiants jusqu’à ce qu’on les regarde de près, et qu’ils deviennent alors insolubles. Dans toutes ces empoignades, on avait du mal à imaginer comment des accords pourraient être trouvés. Dans certaines zones, en fait, les choses semblaient empirer. Les points médians du document de Dorsa Brevia posaient problème ; plus les gens y réfléchissaient, plus ils se radicalisaient. Beaucoup de ceux qui étaient autour de la table donnaient l’impression de penser que le système économique de Vlad et Marina, s’il avait fonctionné pour l’underground, ne devait pas être codifié dans la Constitution. Certains râlaient parce qu’il empiétait sur l’autonomie locale, d’autres parce qu’ils avaient plus confiance dans l’économie capitaliste traditionnelle que dans les nouveaux systèmes. Antar plaidait souvent ce point de vue, avec le support manifeste de Jackie, assise à côté de lui. Ce qui, allié à ses liens avec la communauté arabe, donnait à ses interventions un double poids, et les gens l’écoutaient.

— La nouvelle économie qui nous est proposée, déclara-t-il un jour à la table des tables, répétant son leitmotiv, constitue une intrusion radicale sans précédent du gouvernement dans les affaires.

Tout à coup, Vlad Taneiev se leva. Surpris, Antar s’interrompit et le regarda.

Vlad le dévisagea. Il avait le dos voûté, une grosse tête massive, des sourcils en broussailles et ne prenait pour ainsi dire jamais la parole en public. Il n’avait pas dit un mot depuis le début du congrès. Le silence se fit dans l’entrepôt et tout le monde le regarda. Art éprouva un frisson d’excitation. De tous les brillants esprits des Cent Premiers, Vlad était peut-être le plus brillant et, Hiroko mise à part, le plus énigmatique. Il était déjà vieux quand ils avaient quitté la Terre, et sa discrétion confinait au mythe. C’est lui qui avait construit les labos d’Acheron au début, et par la suite il y avait vécu cloîtré avec Ursula Kohl et Marina Tokareva, deux autres grands Anciens. Personne ne savait très bien à quoi s’en tenir à leur sujet à tous les trois, ils étaient un cas limite de la nature insulaire de la relation avec autrui. Mais ça n’empêchait pas les ragots, évidemment. Au contraire, les gens ne parlaient que de ça, disant que Marina et Ursula étaient le vrai couple et Vlad une sorte d’ami, ou d’animal familier ; que c’était Ursula qui avait fait l’essentiel du travail sur le traitement de longévité, et Marina la majeure partie du boulot sur l’éco-économie. Ou qu’ils formaient un triangle équilatéral parfait, collaborant sur tout ce qui émergeait d’Acheron, ou encore que Vlad était une espèce de bigame, qui accaparait les travaux de deux femmes dans les domaines distincts de la biologie et de l’économie. Mais personne n’en savait rien, en réalité, car aucun des trois ne s’exprima jamais sur la question.

Et puis, en le regardant se lever au bout de la table, force était de s’avouer que la théorie selon laquelle il n’aurait fait que tirer la couverture à lui était aberrante. Il les parcourut d’un regard farouche, intense, les fixant l’un après l’autre avant de regarder à nouveau Antar.

— Ce que vous venez de dire du gouvernement et des affaires est un tissu d’inepties, lâcha-t-il froidement, sur un ton qu’on n’avait pas souvent entendu au cours du congrès, un ton méprisant, sans appel. Les gouvernements régulent toujours les affaires qu’ils autorisent. L’économie est tout entière soumise au droit, c’est un système de lois. Jusque-là, l’underground martien a toujours prétendu qu’en matière de loi la démocratie et l’autogouvernement étaient les droits innés de l’individu, et que ces droits ne devaient pas être suspendus quand l’individu se mettait au travail. Et vous… (il agita la main pour signifier à Antar qu’il ignorait son nom), vous croyez à la démocratie et à l’autogouvernement ?

— Oui ! répliqua Antar, sur la défensive.

— Vous croyez à la démocratie et à l’autogouvernement en tant que valeurs fondamentales et vous pensez que le gouvernement devrait les encourager ?

— Oui ! répéta Antar, l’air de plus en plus ennuyé.

— Très bien. Si la démocratie et l’autogouvernement sont des droits fondamentaux, pourquoi l’individu devrait-il y renoncer sur son lieu de travail ? En politique, nous nous battons comme de beaux diables pour la liberté, pour avoir le droit d’élire nos chefs, d’aller et venir comme nous le souhaitons, de faire le travail qui nous plaît, pour contrôler nos vies, en somme. Et quand nous nous levons, le matin, pour aller travailler, ces droits nous seraient confisqués. Nous y renoncerions, et pendant la majeure partie de la journée, nous en reviendrions au féodalisme. C’est ça, le capitalisme, une version de la féodalité dans laquelle le capital remplace la terre et les chefs se substituent aux rois. Mais la hiérarchie demeure. Et c’est ainsi que nous continuons à offrir le travail de notre vie, sous la contrainte, pour nourrir des chefs qui ne travaillent pas vraiment.

— Les responsables d’entreprise travaillent, répliqua sèchement Antar. Et ils assument le risque financier.

— Le prétendu risque du capitalisme n’est que l’un des privilèges du capital.

— La direction…

— Mais oui, c’est ça. Ne m’interrompez pas. La direction, ça existe, c’est un problème technique. Mais elle peut être contrôlée par le travail aussi bien que par le capital. Le capital n’est jamais que le résidu utile du travail fourni par les ouvriers du temps jadis. Il pourrait appartenir à tout le monde et non plus seulement à quelques-uns. Rien ne justifie que le capital soit détenu par une petite noblesse et que tous les autres soient à leur service. Il n’y a aucune raison pour qu’ils nous donnent un salaire et gardent tout le reste de ce que nous produisons. Non ! le système appelé démocratie capitaliste n’avait rien de démocratique, en fait. C’est pour ça qu’il a si vite cédé la place au système des métanationales, dans lequel la démocratie s’affaiblissait sans cesse devant un capitalisme de plus en plus puissant. Dans lequel un pour cent de la population possédait la moitié de la richesse et cinq pour cent de la population en détenait quatre-vingt-quinze pour cent. L’histoire a montré quelles étaient les vraies valeurs de ce système. Et le plus triste, c’est que l’injustice et la souffrance ainsi provoquées n’étaient pas nécessaires, puisqu’on avait, depuis le XVIIIe siècle, les moyens de satisfaire les besoins vitaux de tout le monde.

« Nous devons changer tout ça. C’est le moment. Si l’autogouvernement est une valeur fondamentale, si la simple justice est une valeur, alors ce sont des valeurs partout, y compris sur le lieu de travail où nous passons une partie si importante de notre vie. C’est ce que disait le point quatre du document de Dorsa Brevia : que les fruits du labeur de tout individu lui appartiennent et qu’il ne saurait en être dépouillé. Que les moyens de production appartiennent à ceux qui les ont créés, pour le bien commun des générations futures. Que le monde est sous la gestion commune de la famille humaine. Voilà ce qu’il disait. Depuis que nous sommes sur Mars, nous avons mis au point un système économique capable de tenir toutes ces promesses. Telle a été notre tâche au cours des cinquante dernières années. Dans le système que nous avons établi, toutes les entreprises économiques doivent être de petites coopératives, dirigées par leurs membres et personne d’autre. Si elles ne souhaitent pas se diriger elles-mêmes, elles peuvent louer les services de gens qui assureront la fonction de direction. Les guildes industrielles et les associations de coopératives formeront les principales structures nécessaires pour réguler le commerce et le marché, répartir le capital et organiser le crédit.

— Ce ne sont que des idées, fit Antar avec dédain. C’est de l’utopie et rien d’autre.

— Pas du tout, fit Vlad, évacuant à nouveau son intervention. Le système est basé sur des modèles inspirés de l’histoire de la Terre. Ses diverses composantes ont toutes été testées sur les deux mondes et ont très bien marché. Vous n’en savez rien d’abord parce que vous êtes inculte et ensuite parce que le métanationalisme lui-même ignorait et reniait obstinément toute alternative. Mais, pour l’essentiel, notre micro-économie marche bien depuis des siècles dans la région de Mondragon, en Espagne. Les différentes parties de la macro-économie ont été mises en pratique par la pseudo-métanat de Praxis, en Suisse, dans l’État indien du Kerala, au Bhoutan, à Bologne, en Italie, et en bien d’autres endroits, y compris dans l’underground martien. Ces organisations ont préfiguré notre économie, qui sera démocratique comme le capitalisme lui-même n’a jamais essayé de l’être.

Une synthèse de systèmes. Et Dieu sait si Vladimir Taneiev était doué pour la synthèse. On disait que toutes les composantes du traitement de longévité étaient déjà connues, par exemple, et que Vlad et Ursula s’étaient contentés d’en faire la synthèse. Il prétendait avoir fait la même chose avec Marina, dans le domaine économique. Et bien qu’il n’ait pas fait allusion au traitement de longévité dans la controverse, il n’en planait pas moins au-dessus de la table, aussi réel que la table elle-même, prodige de synthèse, qui faisait partie de la vie de tout le monde. Art parcourut l’assemblée du regard. Les gens réfléchissaient, semblaient se dire, allons, il l’a fait une fois, en biologie, et ça a marché ; pourquoi n’y arriverait-il pas en économie ?

Face à cette pensée non exprimée, ce sentiment inconscient, les objections d’Antar ne pesaient pas lourd. Le palmarès du capitalisme métanational ne plaidait guère en sa faveur. Au cours du dernier siècle, il avait provoqué une guerre planétaire, mis la Terre en coupe réglée et réduit les sociétés en miettes. Devant ce constat, pourquoi ne pas essayer quelque chose de nouveau ?

Quelqu’un d’Hiranyagarba se leva et fit une objection dans la direction opposée, remarquant qu’ils allaient abandonner l’économie de cadeau selon laquelle l’underground martien avait vécu.

Vlad secoua la tête avec agacement.

— Je crois en l’économie underground, je vous assure, mais il s’est toujours agi d’une économie mixte. Le troc pur et dur coexistait avec les échanges monétaires, dans lesquels la logique du marché néoclassique, c’est-à-dire le mécanisme du profit, était mise entre parenthèses, contenue par la société afin de l’amener à servir des valeurs plus élevées, comme la justice et la liberté. Il se trouve simplement que la logique économique n’est pas la valeur la plus élevée. C’est un instrument de calcul des coûts et des bénéfices, ce n’est qu’une partie de la vaste équation du bien-être humain. La plus grande équation est appelée économie mixte, et c’est ce que nous construisons ici. Nous proposons un système complexe, avec des sphères d’activité économique publiques et privées. Il se peut que nous demandions aux gens de donner, sur toute la durée de leur vie, une année de leur travail pour le bien public, comme pour le service national suisse. Ce pot commun de travail, plus les taxes versées par les coopératives privées pour l’utilisation du sol et de ses ressources, nous permettra de garantir les droits sociaux que nous avons évoqués : le logement, les soins médicaux, l’alimentation, l’éducation, autant de choses qui ne devraient pas être soumises à la logique de marché. Parce que la salute non si paga, comme disaient les ouvriers italiens. La santé n’est pas à vendre !

C’était particulièrement important pour Vlad, Art le voyait bien. Ce qui était logique, car dans l’ordre métanational, la santé était bel et bien à vendre, et pas seulement les soins médicaux mais aussi l’alimentation, le logement et même la vie, le traitement de longévité étant réservé jusque-là à ceux qui pouvaient se le payer. En d’autres termes, la plus grande invention de Vlad était devenue la propriété de privilégiés, la dernière distinction de classe – une longue vie ou la mort prématurée –, une médicalisation de classe qui ressemblait presque à une différenciation des espèces. Pas étonnant qu’il soit en colère ; pas étonnant qu’il ait consacré ses efforts à concevoir un système économique susceptible de faire passer le traitement de longévité du statut de possession diabolique à celui de bienfait à la portée de tous.

— Alors rien ne sera laissé au marché, remarqua Antar.

— Mais si, mais si ! fit Vlad en agitant la main avec une irritation croissante en direction d’Antar. Le marché existera toujours. C’est le mécanisme qui permet l’échange de biens et de services. La compétition pour fournir le meilleur produit au meilleur prix est inévitable, et elle est saine. Mais sur Mars, elle sera orchestrée par la société d’une façon plus active. Les biens vitaux feront l’objet d’un statut sans but lucratif et la partie la plus libre du marché sera réservée à des choses non essentielles. La libre entreprise pourra être exercée par des coopératives appartenant à leurs membres, qui seront libres de tenter les expériences de leur choix. Une fois les besoins fondamentaux assurés, à partir du moment où les gens posséderont leur propre affaire, pourquoi pas ? Ce ne sera plus qu’une question de créativité.

Jackie, qui avait l’air ennuyée de voir Antar se faire ainsi remettre à sa place, prit la parole afin de détourner l’attention du vieil homme, et peut-être aussi dans l’espoir de lui glisser une peau de banane sous les pieds.

— Et l’aspect écologique de cette économie que vous aviez l’habitude de mettre en avant ?

— Il est fondamental, répondit Vlad. Le point trois de Dorsa Brevia stipule que le sol, l’air et l’eau de Mars n’appartiennent à personne, que nous en avons la gestion pour les générations futures. Cette gestion est la responsabilité de tous, mais en cas de conflit, je propose la création de cours environnementales fortes, dépendant peut-être de la cour constitutionnelle, qui estimeraient les coûts environnementaux réels et complets des activités économiques, et participeraient à la coordination des projets ayant un impact sur l’environnement.

— C’est tout simplement de l’économie planifiée ! s’exclama Antar.

— Les économies sont des plans. Le capitalisme planifiait tout autant, et le métanationalisme a essayé de tout planifier. Non, l’économie est un plan.

— C’est le retour au socialisme ! lança Antar, frustré et furieux.

Vlad haussa les épaules.

— Mars est une nouvelle entité. Les noms des entités précédentes sont trompeurs. Ce ne sont plus guère que des termes théologiques. Il y a évidemment dans ce système des éléments qu’on pourrait qualifier de socialistes. Comment faire autrement pour supprimer l’injustice de l’économie ? Mais les entreprises privées seront possédées par ceux qui les feront marcher au lieu d’être nationalisées, et ce n’est pas le socialisme, en tout cas pas tel qu’on a tenté de le mettre en pratique sur Terre. Et toutes les coops sont des entreprises, de petites démocraties consacrées à une tâche ou une autre, qui auront toutes besoin de capital. Il y aura un marché, il y aura du capital. Mais dans notre système, ce sont les travailleurs qui emploieront le capital et non le contraire. C’est plus démocratique comme ça, plus juste. Comprenez-moi, nous avons essayé d’évaluer chacune des caractéristiques de cette économie en fonction de sa contribution à notre but qui est d’atteindre à plus de justice et plus de liberté. La justice et la liberté ne sont pas aussi contradictoires qu’on a bien voulu le dire. Parce que la liberté dans un système injuste n’est pas la liberté. Elles naissent l’une de l’autre. Ce n’est donc pas si utopique, vraiment. Ce n’est qu’une façon de fonder un meilleur système, en combinant des éléments qui ont été testés et qui ont prouvé qu’ils marchaient. C’est le moment de le faire. Nous nous préparons à cette occasion depuis soixante-dix ans. Et maintenant que l’occasion se présente, je ne vois pas pourquoi nous la repousserions pour la seule raison que vous avez peur de quelques vieux mots. Si vous avez des suggestions spécifiques pour apporter des améliorations, nous serons heureux de les entendre.

Il regarda longuement Antar, d’un œil implacable. Antar ne répondit pas. Il n’avait aucune suggestion spécifique à faire.

On aurait entendu voler une mouche dans la salle. C’était la première, l’unique fois depuis le début du congrès qu’un issei se levait et étrillait un nisei lors d’un débat public. Ils suivaient généralement une stratégie plus subtile. Et voilà qu’un vieux radical s’était énervé et avait souffleté l’un des jeunes loups du pouvoir néoconservateur – qui donnait maintenant l’impression de défendre une nouvelle version d’une vieille hiérarchie, pour des buts personnels. Pensée que traduisait très précisément le regard appuyé que Vlad lui dédia par-dessus la table, regard de dégoût pour son égoïsme réactionnaire et pour sa lâcheté face au changement. Vlad se rassit. Antar était knock-out.

7

Mais les chicaneries continuèrent. Conflit, métaconflit, détails, questions de fond. Tout fut mis sur la table. Jusqu’à un évier de cuisine en magnésium que quelqu’un avait installé sur un bout de la table des tables, trois semaines après le début du processus.

Il est vrai que les délégations de l’entrepôt n’étaient que la partie émergée de l’iceberg, la partie la plus visible d’un débat géant qui se déroulait sur deux mondes. La conférence était retransmise en direct sur Mars et en presque tous les endroits de la Terre. Et comme l’intégralité des débats avait, il faut bien le dire, tout l’ennui d’un documentaire, Mangalavid avait concocté un résumé quotidien des temps forts qui était diffusé le soir et retransmis vers la Terre afin d’y être largement diffusé. Ça devint « le plus grand spectacle de la Terre », ainsi que le baptisa assez étrangement l’une des chaînes américaines.

— Les gens en ont peut-être marre de voir toujours les mêmes conneries à la télé, dit Art un soir qu’ils regardaient, Nadia et lui, un bref compte rendu, monstrueusement déformé, des négociations de la journée sur une chaîne américaine.

— À la télé et dans le monde.

— Exact. Ils ont peut-être envie de penser à autre chose.

— À ce qu’ils pourraient entreprendre eux-mêmes, avança Nadia. Peut-être sommes-nous pour eux une sorte de maquette. Ça facilite la compréhension des choses.

— Possible.

En tout cas, les deux mondes suivaient les débats, et le congrès devint curieusement, en plus du reste, un feuilleton quotidien qui aurait eu, pour ses spectateurs, l’intérêt supplémentaire de receler la clé même de la vie. Si bien que des milliers de spectateurs ne se contentèrent pas de le suivre passivement : les commentaires et les suggestions commencèrent à affluer. La plupart des gens de Pavonis se refusaient évidemment à croire que le courrier électronique puisse leur apporter une vérité stupéfiante à laquelle ils n’auraient pas songé, et pourtant tous les messages étaient lus, à Sheffield et à Fossa Sud, par des groupes de volontaires qui transmettaient certaines suggestions à « la table ». Certains proposèrent même de les intégrer au projet final. Ainsi, au lieu d’un « document juridique statique » ce serait quelque chose de plus large, une déclaration philosophique, voire spirituelle, à laquelle tout le monde aurait collaboré et qui exprimerait les valeurs, les intentions, les rêves, les réflexions de l’ensemble de la population.

— Ce n’est pas une Constitution, objectait Nadia, c’est une culture. Nous ne sommes pas une bibliothèque, ici.

En attendant, qu’ils soient inclus ou non, de longs communiqués arrivaient des villes, des canyons sous tente et des côtes inondées de la Terre, signés par des particuliers, des comités, des villes entières.

Le champ des discussions qui se déroulaient dans l’entrepôt était tout aussi vaste. Un délégué chinois s’approcha d’Art, lui parla en mandarin, et lorsqu’il s’arrêta pour reprendre son souffle, son IA prit le relais avec un bel accent écossais :

— Pour tout vous dire, je commence à me demander si vous avez bien lu l’ouvrage fondamental d’Adam Smith intitulé Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.

— Vous avez peut-être raison, répondit Art, et il l’expédia à Charlotte.

Les gens de l’entrepôt ne parlaient pas tous anglais et avaient besoin des IA de traduction pour communiquer entre eux. Il se tenait en permanence des conversations en douze langues différentes, et les IA étaient mises à rude épreuve. Art avait encore un peu de mal à s’y faire. Il aurait voulu connaître toutes ces langues, même si les dernières générations d’IA de traduction étaient très au point : de bonnes voix, bien modulées, un vocabulaire large et précis, une excellente grammaire, une syntaxe presque dépourvue des erreurs qui en faisaient naguère un inépuisable sujet de plaisanterie. Les nouveaux programmes de traduction étaient si bons qu’on pouvait envisager le recul de la langue anglaise qui dominait la culture martienne. C’était la lingua franca des issei, évidemment venus avec leurs langues, et c’était devenu la première langue des nisei. Mais à présent, avec les nouvelles IA et le flux continuel de nouveaux immigrants parlant tous les dialectes de la Terre, l’éventail linguistique avait des chances de s’élargir, les nouveaux nisei conservant leur langue maternelle et utilisant les IA comme lingua franca au lieu de l’anglais.

Le problème linguistique illustrait pour Art un aspect de la population indigène qui ne l’avait pas frappé jusque-là. Certains indigènes étaient des yonsei de la quatrième génération ou plus jeunes, de vrais enfants de Mars ; mais d’autres du même âge étaient les enfants nisei de récents immigrants issei, et ils avaient souvent gardé leur culture terrienne d’origine, avec tous les conservatismes que cela impliquait. On pouvait donc dire qu’il y avait de nouveaux indigènes « conservateurs » et des indigènes « radicaux » issus de vieilles familles de colons. Et cette ligne de partage des eaux coïncidait occasionnellement avec l’origine ethnique ou la nationalité, quand elle conservait pour les nouveaux venus une importance, même minime. Un soir, alors que Art se trouvait avec deux d’entre eux, un avocat du gouvernement global et un anarchiste qui soutenait toutes les propositions d’autonomie locale, il les interrogea sur leurs origines. Le père du globaliste était pour moitié japonais, pour un quart irlandais et un quart tanzanien ; du côté maternel, sa grand-mère était grecque, et les parents de son père étaient respectivement colombien et australien. Le père de l’anarchiste était nigérien et sa mère hawaïenne, de sorte qu’il avait des ancêtres philippins, japonais, polynésiens et portugais. Art les regarda : s’il avait fallu les classer dans un groupe d’électeurs ethniques, comment s’en serait-on sorti ? C’était impossible. C’étaient des indigènes martiens, nisei, sansei, yonsei – de quelque génération qu’on veuille, ils étaient essentiellement le produit de leur expérience martienne. Ils étaient aréoformés, comme Hiroko l’avait toujours prédit. Ils choisissaient parfois un conjoint de la même souche ethnique ou nationale, mais ce n’était pas la règle. Et quels que fussent leurs ancêtres, leurs opinions politiques reflétaient moins leur origine (quelle pourrait bien être la position du Gréco-colombo-australien ? se demandait Art) que leur expérience personnelle. Qui était assez variée, en fait : certains avaient grandi dans l’underground, d’autres dans les vastes cités contrôlées par l’ONU et n’avaient appris l’existence de l’underground qu’assez tard, parfois lors de la révolution seulement. Ces différences avaient plus d’importance que l’endroit où vivaient leurs ancêtres terriens.

Art acquiesça alors que les indigènes lui expliquaient ces choses, dans la longue soirée bourdonnante de kava qui se prolongerait tard dans la nuit. Les gens étaient de plus en plus remontés, car ils avaient l’impression que le congrès se passait bien. Ils ne prenaient pas très au sérieux les controverses entre issei. Ils avaient confiance : leurs convictions fondamentales finiraient par triompher. Mars serait indépendante, gouvernée par des Martiens, ce que voulait la Terre importait peu et tout le reste n’était que du détail. Ils faisaient donc avancer le travail dans les comités sans trop se préoccuper des discussions philosophiques qui se déroulaient autour de la table des tables.

« Les vieux chiens passent leur temps à grogner », disait l’un des messages affichés sur le mur, et cela semblait refléter l’opinion générale.

Le mur d’images était plutôt un bon baromètre de l’ambiance du congrès. Art le déchiffrait comme il aurait lu les prédictions des biscuits chinois, et, de fait, un message disait : « Vous aimez la nourriture chinoise. » Les messages étaient généralement plus politiques. Ils reprenaient souvent des choses qui avaient été dites lors des réunions : « Aucune tente n’est une île », « Quand on n’a pas les moyens de se loger, le droit de vote est une plaisanterie », « Rester à égale distance des autres, éviter les brusques changements de vitesse et esquiver les obstacles ». « La salute non si paga. » Et il y avait des choses qui n’avaient pas été dites : « Ne fais pas à autrui », « les Rouges ont des racines vertes », « Le plus grand chapiteau du monde », « Pas de rois pas de présidents », « Le Grand Homme déteste la politique », « Quoi qu’il arrive, nous sommes le petit peuple rouge ».

Art ne s’étonnait donc plus lorsqu’on s’adressait à lui en arabe, en hindi ou en une langue qu’il ne reconnaissait même pas. Il regardait son interlocuteur dans le blanc des yeux pendant que leurs IA se mettaient à baragouiner en anglais, avec l’accent de la BBC, de l’Amérique profonde ou de New Delhi, exprimant un point de vue politique imprévisible. C’était encourageant, au fond – pas les IA de traduction ; ce n’était qu’une forme de distanciation comme une autre, moins extrême que la téléconférence, mais ce n’était pas la même chose malgré tout que de se parler d’homme à homme –, non, le mélange politique, l’impossibilité de vote bloqué, ou de seulement penser en terme d’électorat classique.

C’était une drôle de congrégation, au fond. Mais elle allait de l’avant, et tout le monde finit par s’y habituer. Elle avait pris cet aspect intemporel qu’acquièrent généralement les événements qui se prolongent dans la durée. Puis, une fois, très tard dans la nuit, après une longue et étrange conversation que l’IA de son interlocutrice traduisit en vers (il ne devait jamais savoir quelle langue elle parlait), Art regagnait le bureau qu’il occupait à l’autre bout de l’entrepôt lorsque, en saluant l’un des groupes encore au travail à cette heure indue, il eut un vertige, sans doute dû à l’épuisement plus qu’à la griserie du kavajava. Il s’appuya à un mur et regarda autour de lui. C’est alors qu’il fut envahi par un sentiment d’irréalité, une sorte de vision hypnagogique. Il y avait des ombres dans les coins, d’innombrables ombres mouvantes. Et elles avaient des yeux. Des formes spectrales. C’était comme si tous les morts, tous ceux qui n’étaient pas encore nés, étaient là, avec eux, dans l’entrepôt, pour contempler ce moment. Comme si l’histoire était une tapisserie et le congrès le métier à tisser sur lequel elle apparaissait, le moment présent dans ce qu’il avait de miraculeux, son potentiel existant dans tous leurs atomes, dans chacune de leurs voix. Ils regardaient vers le passé visible dans son intégralité, tel un interminable tissage d’événements. Ils regardaient vers l’avenir sans le voir, les fils innombrables de ses potentialités encore divergents, partant dans tous les sens, susceptibles de donner n’importe quoi. Deux sortes différentes d’immensités inaccessibles, qui voyageaient de conserve, se fondaient l’une dans l’autre au passage de cet immense métier à tisser, le présent. L’occasion leur était donnée à tous, ici et maintenant – sous le regard des fantômes du temps passé et de demain –, de nouer ensemble les fils de la sagesse qu’ils parviendraient à réunir afin de la transmettre aux générations futures.

8

Tout était possible. C’était l’une des raisons pour lesquelles ils auraient du mal à mener le congrès à bonne fin. Le choix lui-même réduirait des possibilités infinies à la ligne unique de l’histoire. Le futur devenant le passé : la déception était inéluctable dans ce passage à travers le métier, dans cette soudaine réduction de l’infini à l’unicité, du potentiel à la réalité qui était l’effet du temps et rien d’autre. Le possible était délectable. On pouvait encore espérer avoir ce qu’il y avait de meilleur dans les meilleurs gouvernements de tous les temps, magiquement combiné en une synthèse superbe, inédite. On pouvait encore tout rejeter pour suivre un nouveau chemin vers le juste gouvernement… Retomber dans la problématique vulgaire de l’écriture d’un document était une véritable rechute, et les gens repoussaient instinctivement cette échéance.

Et pourtant, il serait bon que leur équipe diplomatique arrive sur Terre avec un document en bonne et due forme à montrer à l’ONU et aux peuples de la Terre. En fait, il n’y avait pas moyen d’y couper ; ils devaient en venir à bout, non seulement pour présenter à la Terre le front uni d’un gouvernement établi, mais aussi pour commencer à vivre leur vie d’après la crise, quelle qu’elle soit.

Nadia en était intimement convaincue. C’est ce qu’elle dit à Art, un matin :

— Le moment est venu de placer la clé de voûte de l’édifice.

Et à partir de là, elle ne ménagea pas ses efforts pour rencontrer toutes les délégations et tous les comités, leur demander d’achever leur travail et les enjoignant à le soumettre au vote de la table. Son obstination révéla une chose qui n’était pas évidente jusqu’alors : l’essentiel des problèmes avaient été résolus à la satisfaction de la plupart des délégués. Ils s’accordaient généralement à dire qu’ils avaient mis au point un document sur lequel on pouvait travailler, ou du moins essayer, à condition d’intégrer dans la structure des procédures d’amendement qui permettraient d’en modifier certains aspects tout en avançant. Les jeunes indigènes, en particulier, semblaient satisfaits et même fiers de leur travail, fiers d’avoir réussi à mettre l’accent sur la semi-autonomie locale, d’avoir pu donner un tour institutionnel à la façon dont la plupart d’entre eux avaient vécu sous l’Autorité Transitoire.

Les nombreuses entraves mises à la règle de la majorité ne les ennuyaient donc pas alors qu’ils constituaient de fait l’actuelle majorité. Afin de ne pas avoir l’air d’avoir perdu cette bataille, Jackie et son cercle affectèrent de ne jamais avoir prôné une présidence forte et un gouvernement centralisé. Ils prétendirent même avoir été, depuis le début, en faveur d’un conseil exécutif élu par les députés à la manière suisse. Ce n’était pas un cas isolé, et Art s’empressait d’opiner du chef lorsqu’on lui exposait une prise de position de ce genre.

— Ouiii, je me souviens ! Nous nous demandions bien comment sortir de ce problème, la nuit où nous ne nous sommes pas couchés pour assister au lever du soleil. Vous avez vraiment eu une bonne idée.

Les bonnes idées faisaient florès. Et elles commençaient à s’acheminer vers un épilogue.

Le gouvernement global tel qu’il était conçu devait être une confédération dirigée par un conseil exécutif de sept membres, élus par un système à deux chambres : la douma, une assemblée législative composée d’un vaste groupe de représentants tirés au sort dans la population, et le sénat, une entité moins importante constituée d’élus sur la base d’un membre par groupe, ville ou village de plus de cinq cents personnes. L’assemblée législative était assez faible, en fin de compte. Elle participait à l’élection du conseil exécutif, procédait à la sélection des juges et laissait aux villes la plupart des tâches législatives proprement dites. La branche judiciaire était plus puissante. Elle comprenait les tribunaux pénaux, mais aussi une sorte de double cour suprême composée d’une cour constitutionnelle et d’une cour environnementale, les deux cours comprenant des membres nommés, des membres élus et d’autres tirés au sort. La cour environnementale réglait les litiges portant sur le terraforming et les problèmes d’environnement. La cour constitutionnelle statuait sur l’aspect constitutionnel de tous les autres problèmes, y compris les infractions aux lois urbaines. L’un des bras de la cour environnementale était une commission du terrain, chargée de veiller à la gestion du sol, qui était dévolue à la famille martienne, conformément à l’article trois du document de Dorsa Brevia. Il n’y aurait pas de propriété privée en tant que telle, mais des droits d’usage divers établis par contrat, ces questions devant être précisées par la commission du sol. Une commission économique, dépendant de la cour constitutionnelle et en partie composée de membres des guildes des coopératives représentant les diverses professions et industries, superviserait l’instauration d’une version de l’éco-économie underground qui prévoyait l’existence d’entreprises à but non lucratif concentrées sur la sphère publique et d’entreprises commerciales situées dans les limites de taille légales, et légalement détenues par leurs employés.

Cette extension du système judiciaire satisfaisait ceux qui souhaitaient un gouvernement global fort, sans donner trop de pouvoir à un corps exécutif. C’était aussi une réponse au rôle héroïque joué par la Cour mondiale sur la Terre, au siècle précédent, quand presque toutes les autres institutions terriennes avaient été achetées ou, d’une façon ou d’une autre, cédées sous la pression des métanationales. Seule la Cour mondiale avait tenu bon, émettant règlement après règlement au nom de la Terre et de tous les exclus de droits civiques, dans une action d’arrière-garde presque totalement ignorée et en vérité assez symbolique, contre les exactions des métanats. Une force morale qui, si elle avait eu plus de moyens, aurait pu faire plus de bien. Mais l’underground martien avait assisté à son combat et s’en souvenait à présent.

D’où ce gouvernement martien global. La Constitution incluait donc aussi une longue liste de droits imprescriptibles, en particulier sociaux, des recommandations pour la commission du sol et les commissions économiques, un système d’élection à l’australienne pour les fonctions électives, tout un processus d’amendements et ainsi de suite. Pour finir, au texte principal de la Constitution ils annexèrent la somme énorme de matériaux utilisés, qu’ils appelèrent Notes de Travail et Commentaires. Ces documents devaient aider les cours à interpréter le document principal, et comprenaient tout ce que les délégations avaient dit à la table des tables, écrit sur les écrans de l’entrepôt ou reçu au courrier.

La plupart des problèmes épineux avaient donc été résolus, ou au moins mis sous le boisseau. Le plus ardu demeurait l’objection des Rouges. C’est alors qu’Art entra en action, accordant plusieurs concessions de dernière minute aux Rouges, dont un grand nombre de nominations aux cours environnementales. Ces concessions furent, par la suite, appelées « le Grand Geste ». En échange, Irishka accepta, au nom de tous les Rouges encore impliqués dans le processus politique, que le câble reste, que l’ATONU soit représentée à Sheffield, que les Terriens puissent encore immigrer, sous certaines conditions restrictives, et enfin que le terraforming se poursuive sous des formes non destructrices, jusqu’à ce que la pression atmosphérique atteigne 350 millibars à six kilomètres au-dessus du niveau moyen, ces chiffres devant être revus tous les cinq ans. C’est ainsi que la résistance des Rouges fut rompue ou du moins contournée.

Coyote secoua la tête en voyant de quelle façon la situation avait évolué.

— Après toutes les révolutions, il y a un interrègne au cours duquel les communautés se dirigent elles-mêmes à la satisfaction générale, puis le nouveau pouvoir s’installe et verrouille tout. Je pense que le mieux à faire maintenant serait d’aller demander très humblement aux tentes et aux canyons comment ils font marcher les choses depuis deux mois, de flanquer cette Constitution sophistiquée à la poubelle et de dire « continuez comme ça ».

— C’est exactement ce que dit la Constitution, ironisa Art.

Mais Coyote n’avait pas envie de rire.

— Il ne faut jamais centraliser tous les pouvoirs pour la seule raison qu’on en a les moyens. Le pouvoir corrompt, c’est la loi fondamentale de la politique. La seule, peut-être.

Quant à l’ATONU, il était difficile de dire quel était son avis, parce que l’opinion, sur Terre, était divisée : les grandes gueules exigeaient qu’on reprenne Mars par la force et que tout le monde sur Pavonis soit pendu ou mis aux fers. La plupart des Terriens étaient plus accommodants, d’autant qu’ils avaient une crise sur les bras. Et pour l’instant, ils comptaient moins que les Rouges. C’était l’espace que la révolution avait donné aux Martiens. Ils s’apprêtaient maintenant à le remplir.

Chaque nuit de la dernière semaine, Art s’effondra, abruti par les chamailleries et le kava, et, bien qu’épuisé, il se réveillait fréquemment, et tanguait et roulait sous la force d’une pensée apparemment lucide qui, au matin, avait disparu ou se révélait particulièrement dingue. Nadia dormait aussi mal que lui, sur le lit de camp à côté du sien, ou dans son fauteuil. Il arrivait qu’ils s’endorment en débattant d’un point ou d’un autre, et qu’ils se réveillent tout habillés, cramponnés l’un à l’autre comme des enfants dans une tempête. Il n’y avait pas de plus grand réconfort que la chaleur de l’autre. Alors, dans la sinistre lueur ultraviolette précédant l’aube, ils parlaient pendant des heures dans le silence glacé du bâtiment, dans un petit cocon de chaleur partagée. Quelqu’un à qui parler. D’abord collègues puis amis ; amants, un jour, peut-être ; ou quelque chose d’approchant. Nadia n’était pas une romantique, c’était le moins qu’on puisse dire. Mais Art était amoureux, ça ne faisait aucun doute, et il croyait voir briller dans les yeux de Nadia, dans ses prunelles piquetées de points multicolores, un nouveau sentiment, une nouvelle affection. Et voilà comment, à la fin des interminables journées du congrès, ils bavardaient, allongés sur leurs lits de camp, en se massant mutuellement les épaules, et sombraient dans un sommeil comateux. La production du document les stressait plus qu’ils ne voulaient l’admettre, sauf dans ces moments où ils se blottissaient l’un contre l’autre comme pour se protéger mutuellement du grand monde froid. Un nouvel amour. Art ne voyait pas quel autre nom donner à ça, même si Nadia n’était pas très démonstrative. Il était heureux.

Aussi fut-il amusé, mais pas surpris, de l’entendre dire, un matin, alors qu’ils se levaient :

— Si on mettait ça aux voix ?

Art parla donc aux Suisses et aux spécialistes de Dorsa Brevia, et les Suisses proposèrent au congrès de voter point par point, comme promis depuis le départ, sur le projet de Constitution qui était enfin sur la table. Il s’ensuivit aussitôt une frénésie de tractations qui aurait relégué les Bourses terriennes au rang de jardins d’enfants. Pendant ce temps-là, les Suisses mirent au point un processus électoral qui devait durer trois jours, chaque groupe se voyant attribuer une voix par paragraphe numéroté du projet de Constitution. Les quatre-vingt-neuf paragraphes passèrent, et l’énorme masse de « travaux préparatoires » fut officiellement jointe au texte proprement dit.

Il n’y avait plus qu’à le soumettre à l’approbation du peuple de Mars. C’est ainsi que le Ls 158, le onzième jour d’octobre-un de l’année M-52, tous les habitants de Mars âgés de plus de cinq années martiennes votèrent sur leur bloc-poignet pour ou contre le document définitif. Plus de quatre-vingt-quinze pour cent de la population vota, et la Constitution fut acceptée à soixante-dix-huit pour cent, soit juste un peu plus de neuf millions de voix. Ils avaient un gouvernement.

QUATRIÈME PARTIE

Verte Terre

1

Pendant ce temps-là, sur Terre, l’inondation était au cœur de toutes les préoccupations.

Elle était due à de violentes éruptions volcaniques sous l’ouest de la calotte glacière antarctique. Le sol, qui, dessous, ressemblait au bassin et à la zone montagneuse d’Amérique du Nord, avait été enfoncé en dessous du niveau de la mer par le poids de la glace. Si bien que, dès les premières éruptions, la lave et les gaz avaient fait fondre la glace, provoquant des affaissements de terrain cataclysmiques. Du coup, l’eau des océans s’était engouffrée sous la glace, en différents endroits de la ligne d’appui qui s’érodait rapidement. Déstabilisées, ébranlées, d’énormes congères – véritables îlots – s’étaient détachées sur tout le pourtour de la mer de Ross et de la mer de Ronne. Au fur et à mesure que les courants océaniques les emportaient, la rupture se poursuivit vers l’intérieur du continent, et les turbulences entraînèrent l’accélération du processus. Dans les mois suivant les premières grandes ruptures, d’immenses icebergs tabulaires dérivèrent sur l’océan Antarctique, provoquant une élévation du niveau de la mer dans le monde entier. L’eau continua à se précipiter dans la dépression de l’Antarctique Ouest, naguère occupée par la glace, chassant ce qui en restait au large, bloc par bloc, jusqu’à ce que la calotte glaciaire ait complètement disparu, laissant place à une nouvelle mer peu profonde, agitée par les éruptions sous-marines continues qui furent comparées pour leur intensité au formidable épanchement volcanique survenu dans le Deccan, en Inde, à la fin du Crétacé.

C’est ainsi qu’un an après le début des éruptions l’Antarctique était réduit à la moitié à peine de sa taille antérieure. L’Est ressemblait à une demi-lune et la péninsule évoquait une Nouvelle-Zélande qui aurait été recouverte de glace. Entre les deux s’étendait une mer peu profonde, bouillonnante, jonchée d’icebergs, et dans le reste du monde le niveau des eaux avait monté de sept mètres.

L’humanité n’avait pas connu de catastrophe naturelle d’une telle ampleur depuis la fin de la dernière ère glaciaire, dix mille ans auparavant. Et cette fois, elle n’affectait plus seulement quelques millions de chasseurs groupés en tribus nomades mais quinze milliards d’êtres civilisés, dont la vie était régie par un édifice sociotechnologique précaire, lequel était déjà en grand danger d’effondrement. Toutes les grandes cités côtières étaient inondées, des pays comme le Bangladesh, la Hollande et le Belize avaient disparu sous l’eau. La plupart des malheureux habitants de ces régions avaient eu le temps d’émigrer vers des zones plus élevées, car la montée des eaux s’était davantage apparentée à une marée qu’à un raz de marée, si bien que la population du monde était maintenant composée de dix à vingt pour cent de réfugiés.

La société humaine n’était évidemment pas équipée pour gérer une situation pareille. Quand bien même tout serait allé pour le mieux dans le meilleur des mondes, les choses n’auraient pas été faciles, et au début du XXII e siècle, tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. La population augmentait toujours, les ressources se faisaient de plus en plus rares et les conflits entre les riches et les pauvres, les gouvernements et les métanats, étaient plus brûlants que jamais. La catastrophe avait frappé au beau milieu d’une crise.

Crise que la catastrophe gomma dans une certaine mesure. Le contexte des luttes d’influence de toute sorte s’en trouva radicalement modifié et beaucoup devinrent fantasmagoriques. Face au désespoir de tous ces peuples qui se retrouvaient dans le plus grand dénuement, la propriété privée, le profit perdirent de leur légitimité. Les Nations Unies se dressèrent tel un phénix aquatique au-dessus du chaos, et devinrent le bureau d’aiguillage des efforts considérables visant au soulagement de la détresse : les migrations terrestres, par-delà les frontières nationales, la construction de logements d’urgence, la distribution des ressources alimentaires et des biens de première nécessité. Compte tenu de la nature de leur tâche, la Suisse et Praxis se retrouvèrent en première ligne, aux côtés de l’ONU. L’UNESCO et l’OMS se réveillèrent d’entre les morts. L’Inde et la Chine, qui étaient les plus grands des pays dévastés, jouèrent aussi un rôle fondamental en décidant de coopérer : elles conclurent des alliances bipartites, ainsi qu’avec l’ONU et ses nouveaux alliés ; elles refusèrent toute aide du Groupe des Onze pays les plus industrialisés et des métanationales qui participaient maintenant ouvertement au gouvernement de la plupart des pays du G-11.

Par d’autres côtés, l’inondation ne fit qu’exacerber la crise. Les métanats se retrouvèrent dans une position très étrange. Avant la catastrophe, elles étaient entièrement absorbées par ce que les commentateurs appelaient le métanatricide, c’est-à-dire une compétition impitoyable pour la domination ultime de l’économie mondiale. Quelques supergroupes de métanats se disputaient le contrôle absolu des plus grands pays industrialisés et tentaient d’absorber les rares entités qui échappaient encore à leur emprise : la Suisse, l’Inde, la Chine, Praxis et les pays dits de la Cour mondiale. Si l’essentiel de la population du globe s’efforçait de survivre, les métanats en étaient plus ou moins réduites à sauver les meubles. Elles étaient souvent associées à la catastrophe dans l’esprit populaire qui leur en attribuait la responsabilité ou estimait dans tous les cas qu’elles étaient punies par où elles avaient péché. Cette vision magique des choses faisait l’affaire de Mars et des autres forces antimétanats qui, les voyant à genoux, tentaient d’en profiter pour les décapiter. Les pays du G-11 et les gouvernements des autres pays industrialisés jusqu’alors associés aux métanats avaient assez à faire avec leurs populations désespérées pour remettre à plus tard l’aide aux grands conglomérats. Et les gens, partout, renonçaient à leurs fonctions antérieures afin de rejoindre l’effort humanitaire. Les entreprises détenues par leurs employés, comme Praxis, gagnaient en popularité car elles s’efforçaient de soulager la détresse et offraient le traitement de longévité à tous leurs membres. Certaines métanats conservèrent leurs forces de travail en se reconfigurant selon les mêmes lignes directrices. Si la lutte pour le pouvoir se poursuivait à de nombreux niveaux, partout elle était réorganisée par la catastrophe.

Dans ce contexte, Mars était la dernière préoccupation des Terriens. Oh, c’était une histoire intéressante, évidemment, et beaucoup considéraient les Martiens comme des enfants ingrats, qui laissaient tomber leurs parents au moment où ils avaient besoin d’eux. C’était une des nombreuses réactions négatives face à la catastrophe, par opposition au nombre tout aussi important de réactions positives. Il y avait des bons et des méchants partout, à cette époque, et la plupart considéraient les Martiens comme des méchants, des rats qui fuyaient le navire en train de couler. D’autres voyaient en eux des sauveteurs potentiels, dont le rôle restait à définir : encore un exemple de vision magique des problèmes. Mais l’idée qu’une nouvelle société était en train d’émerger sur le nouveau monde était porteuse d’espoir.

En attendant, sur Terre, les gens étaient confrontés à des difficultés gravissimes. L’inondation avait eu pour conséquence, notamment, de provoquer des changements climatiques rapides : la couverture nuageuse s’était densifiée et réfléchissait davantage le soleil. Il en résulta une chute des températures qui provoqua des pluies torrentielles et la destruction de récoltes, aggravant encore la situation. Il se mit à pleuvoir dans des endroits rarement soumis aux précipitations auparavant : au Sahara, dans le désert Mojave, au nord du Chili, de sorte que l’impact de l’inondation se fit sentir même à l’intérieur des terres, un peu partout en fait : l’agriculture étant frappée par ces orages torrentiels, la faim commença à menacer – d’où le mouvement général de coopération, car on craignait de ne pas pouvoir nourrir tout le monde, et les lâches se mirent à parler de sélection. La Terre entière était plongée dans la tourmente. C’était une fourmilière dans laquelle on aurait donné un coup de pied.

Telle était donc la situation sur Terre pendant l’été de 2128 : une catastrophe sans précédent, une crise planétaire qui n’était pas près de s’arranger. Le monde antédiluvien semblait n’être qu’un mauvais rêve dont ils auraient été réveillés en sursaut pour se retrouver dans une réalité encore plus redoutable. Tout se passait comme s’ils avaient sauté de la poêle dans le feu, et tandis que certains s’efforçaient de remonter dans la casserole, d’autres se démenaient pour les rejeter dans les flammes. Bien malin qui aurait pu dire comment tout ça allait finir.

2

Nirgal avait l’impression qu’un étau se resserrait chaque jour davantage sur lui. Maya s’en plaignait et gémissait aussi. Michel et Sax semblaient indifférents. Michel était heureux de faire ce voyage, et Sax était absorbé par l’examen des rapports émanant de Pavonis Mons. Ils vivaient dans l’anneau en rotation de l’Atlantis. Pendant les cinq mois du voyage, l’anneau accélérerait jusqu’à ce que la force centrifuge passe de l’équivalent de la gravité martienne à celui de la gravité terrienne, auquel elle se stabiliserait dès le milieu du voyage. Cette méthode avait été perfectionnée au fil des années pour permettre aux émigrants qui décidaient de rentrer chez eux, aux diplomates qui faisaient l’aller et retour et aux rares indigènes martiens qui entreprenaient le voyage de s’habituer à la pesanteur terrestre. C’était toujours pénible. Quelques indigènes étaient tombés malades sur Terre. Il y avait eu des morts. Il était important de rester dans l’anneau rotatif, de faire ses exercices, de recevoir tous les vaccins.

Tandis que Sax et Michel s’entraînaient sur les machines, Nirgal et Maya marinaient dans les cuves en s’apitoyant sur leur sort. Mais si Maya se délectait de ses malheurs – elle paraissait se repaître voluptueusement de toutes ses émotions, y compris la colère et la mélancolie –, Nirgal était vraiment désespéré. L’espace-temps le tordait comme une serpillière, et chacune des cellules de son corps hurlait de douleur. L’effort nécessaire ne fût-ce que pour respirer l’effrayait. Il avait peine à croire qu’une planète puisse être aussi massive.

Il essaya d’en parler à Michel, mais Michel avait autre chose en tête. Il ne pensait qu’à ce qui les attendait. Sax, quant à lui, était obsédé par ce qui se passait sur Mars. Nirgal se fichait pas mal du congrès de Pavonis. Il estimait que ça ne changerait pas grand-chose au bout du compte. Les indigènes avaient vécu comme bon leur semblait sous l’ATONU et ils continueraient sous le nouveau gouvernement. Jackie arriverait peut-être à se tailler une présidence sur mesure, et ce serait fort regrettable, mais de toute façon, leur relation avait bizarrement tourné. C’était devenu une sorte de télépathie qui rappelait parfois leur ancienne passion mais lui faisait plus souvent penser à une rivalité perverse entre frère et sœur et parfois même aux combats internes d’un esprit schizoïde. Ils étaient peut-être jumeaux – Dieu seul savait à quel genre d’alchimie Hiroko s’était livrée dans les réservoirs ectogènes – mais non, Jackie était la fille d’Esther. Il le savait. Comme si ça voulait dire quoi que ce soit. Parce que, à sa grande consternation, il avait l’impression qu’elle était un autre lui-même, et il ne voulait pas de ça, il ne voulait pas que son cœur se mette à cogner dans sa poitrine chaque fois qu’il la voyait. C’était l’une des raisons qui l’avaient décidé à partir pour la Terre. Et voilà : il s’éloignait d’elle à la vitesse de cinquante mille kilomètres à l’heure, et elle était encore là, sur l’écran, ravie de l’avancement des travaux du congrès, ravie du rôle qu’elle y jouait. Elle ferait partie des sept membres du nouveau conseil exécutif, c’était couru d’avance.

— Elle compte sur l’histoire pour reprendre son cours normal, disait Maya alors qu’ils regardaient les infos, depuis leurs providentielles baignoires. Le pouvoir est comme la matière, il a une gravité, il s’agglutine et il attire de plus en plus de choses à lui. Ce pouvoir local, réparti entre les tentes…

Elle eut un haussement d’épaules désabusé.

— C’est peut-être une nova, risqua Nirgal.

— Peut-être, acquiesça-t-elle en riant. Mais il recommencera à s’agglutiner. C’est la gravité de l’histoire : le pouvoir est attiré vers le centre, il y a parfois une nova. Puis l’attraction repart. Ce sera pareil sur Mars, tu verras ce que je te dis. Et Jackie sera au beau milieu.

Elle s’arrêta net avant d’ajouter la salope, par égard pour Nirgal, et le regarda du coin de l’œil en se demandant comment le manœuvrer pour faire avancer son combat personnel, sa guerre sans fin avec Jackie. Les petites novas du cœur.

Les dernières semaines à la pesanteur terrestre passèrent sans que Nirgal s’y fasse. C’était affolant de sentir cette étreinte croissante lui bloquer la respiration, les idées. Il avait mal à toutes les articulations. Sur les écrans, il voyait des images de la petite bille bleu et blanc qui était la Terre, avec sa lune, ce bouton d’os à l’air étrangement plat et mort. Mais ce n’étaient que des images parmi tant d’autres, elles ne voulaient rien dire pour lui, à côté de ses pieds endoloris et de son pauvre cœur qui battait la chamade. Puis le monde bleu creva soudain tous les écrans, pareil à une fleur fraîchement éclose, avec la ligne blanche de son limbe incurvé, son eau bleue ornée de tourbillons de coton blanc, ses continents sortant du filigrane des nuages comme de petits rébus, des survivances d’un mythe à moitié oublié : l’Asie. L’Afrique. L’Europe. L’Amérique…

Pour la descente finale et la décélération, la rotation de l’anneau fut stoppée. Nirgal plana, avec l’impression d’être désincarné et pareil à un ballon, vers une fenêtre afin de voir ça de ses propres yeux. Malgré l’épaisseur de la paroi de verre et les milliers de kilomètres de distance, il fut frappé par la finesse des détails, leur netteté, leur précision.

— L’œil a un tel pouvoir, dit-il à Sax.

— Hum, fit Sax en s’approchant de la vitre pour regarder à son tour.

Ils observèrent la boule bleue de la Terre, en dessous d’eux.

— Tu n’as jamais peur ? demanda Nirgal.

— Peur ?

— Tu sais bien. (Pendant ce voyage, Sax n’avait pas été dans sa phase la plus cohérente ; il fallait lui expliquer beaucoup de choses.) La peur. L’appréhension. La crainte.

— Oui. Je crois que si. J’ai eu peur, oui. Récemment. Quand j’ai découvert que j’étais… désorienté.

— J’ai peur, maintenant.

Sax le regarda curieusement. Puis il flotta vers lui et posa la main sur son bras avec une gentillesse dont il n’était guère coutumier.

— Nous sommes là, dit-il.

Plus bas, toujours plus bas. De la Terre partaient maintenant dix ascenseurs spatiaux dont plusieurs étaient des câbles bifides dont les deux brins distincts partaient l’un du nord, l’autre du sud de l’équateur, lequel manquait cruellement d’endroits adéquats pour des sites de ce genre. L’un des câbles fendus formait un Y qui partait de Virac, aux Philippines, et d’Oobagooma, en Australie Occidentale. Un autre partait du Caire et de Durban. Celui le long duquel ils descendaient se divisait à dix mille kilomètres au-dessus de la Terre, le brin nord partant de Port of Spain, dans l’île de Trinidad, et le brin sud du Brésil, près d’Aripuana, une ville-champignon située sur le Theodore Roosevelt, un affluent de l’Amazone.

Ils prirent le brin du nord, qui menait à Trinidad. De la cabine de l’ascenseur, le regard englobait presque tout l’hémisphère occidental, centré sur le bassin de l’Amazone, un fleuve café au lait qui serpentait dans les verts poumons de la Terre. De plus en plus bas. Au cours des cinq jours de leur descente, le monde se rapprocha au point d’occuper tout l’espace en dessous d’eux, et la gravité écrasante des dernières semaines les étreignit à nouveau lentement, les prit dans son étau et serra, serra, serra de plus en plus fort. Si Nirgal s’était un tout petit peu habitué à la pesanteur, cette accoutumance avait disparu au cours du bref retour à la microgravité et il hoquetait comme un poisson hors de l’eau. Chaque inspiration constituait un effort pour lui. Planté les jambes écartées devant les hublots, les mains crispées sur les rampes, il regardait à travers les nuages le bleu étincelant de la mer des Caraïbes, les verts intenses du Venezuela, le triangle sale que faisait l’Orénoque en se jetant dans la mer. L’horizon était un sandwich incurvé de bandes blanches et turquoise, surmontées par le noir de l’espace. Toutes les couleurs étaient si vives. Les nuages étaient comme sur Mars, mais plus épais, plus blancs, plus denses. Peut-être la gravité prodigieuse exerçait-elle une pression inhabituelle sur sa rétine ou sur son nerf optique pour que les couleurs palpitent et éclatent comme ça. Même les sons étaient plus forts.

Dans l’ascenseur, avec eux, se trouvaient des diplomates des Nations Unies, des membres de Praxis et des représentants des médias, qui espéraient tous que les Martiens leur consacreraient un peu de temps, leur parleraient. Nirgal avait du mal à se concentrer sur eux, à les écouter. Ils semblaient si étrangement inconscients de leur position dans l’espace, indifférents au fait qu’ils étaient à cinq cents kilomètres au-dessus de la surface de la Terre, ignorants de la vitesse à laquelle ils tombaient.

Le dernier jour fut long. Ils se retrouvèrent dans l’atmosphère, leur cabine descendit le long du câble vers le carré vert de Trinidad et un énorme complexe situé près d’un aéroport abandonné, dont les pistes faisaient comme des runes grises. La cabine de l’ascenseur s’insinua dans la masse de béton. Elle décéléra. Elle s’arrêta.

Nirgal décrocha ses mains de la rambarde et suivit lentement les autres. Un pas, un autre pas, tout le poids de son corps pesant sur ses pieds. Lent, lourd. Ils suivirent lentement, lourdement, une coursive. Il prit pied sur le sol d’un bâtiment, sur la Terre. L’intérieur du socle ressemblait à celui de Pavonis Mons, il avait une familiarité incongrue, car l’air était épais, lourd, chaud, salé, collant. Nirgal traversa les salles aussi vite qu’il put, pressé de sortir et de voir enfin à quoi ça ressemblait au-dehors.

Une véritable foule le suivait, l’entourait, mais les membres de Praxis comprenaient, ils lui ouvrirent la voie à travers la foule. Le bâtiment était immensément vaste, il avait apparemment raté l’occasion d’en sortir par une voie souterraine. Mais il y avait une porte derrière laquelle brillait une lumière éblouissante. Un peu étourdi par l’effort, il sortit dans une clarté aveuglante. Une pure blancheur. Ça sentait le sel, le poisson, les feuilles, le goudron, la merde et les épices ; comme dans une serre qui serait devenue folle.

Puis sa vue s’adapta. Le ciel était bleu, bleu turquoise comme la bande médiane du limbe qu’il avait vu de l’espace, mais plus clair ; blanc au-dessus des collines, d’un éclat de magnésium autour du soleil. Des taches noires volaient çà et là. Le fil noir du câble montait dans le ciel. Il baissa les yeux, ébloui. Des collines vertes dans le lointain.

Il les suivit en titubant vers un véhicule découvert, une antique petite voiture ronde, avec des pneus en caoutchouc. Une décapotable. Il resta debout à l’arrière, entre Sax et Maya, pour tout voir. Dans la lumière aveuglante, il y avait des centaines, des milliers de gens qui portaient des tenues stupéfiantes, des soies fluorescentes, rose, violet, bleu canard, doré, aigue-marine, des bijoux, des coiffes de plumes, des…

— C’est le carnaval, lui dit quelqu’un, depuis le siège avant de la voiture. Nous nous déguisons pour le carnaval. Et aussi pour fêter la Découverte, le jour où Christophe Colomb a touché l’île. C’était la semaine dernière, mais nous avons poursuivi les festivités en votre honneur.

— Quel jour sommes-nous ? demanda Sax.

— Le Jour de Nirgal ! Le onze août.

La voiture avançait lentement dans les rues pleines de gens qui les acclamaient. Certains étaient vêtus comme les indigènes avant l’arrivée des Européens et poussaient des clameurs démentes, leurs bouches rose et blanc dans leurs faces brunes. Des voix musicales, à croire que tout le monde chantait. Leurs accompagnateurs parlaient comme Coyote. Il y avait des gens dans la foule qui portaient des masques de Coyote, des visages crevassés, convulsés, des têtes en caoutchouc qui faisaient des grimaces dont même Desmond Hawkins aurait été incapable. Et des mots… Nirgal pensait avoir rencontré sur Mars toutes les déformations possibles de l’anglais, mais il avait du mal à comprendre ce que disaient les gens, sans trop savoir pourquoi : l’accent, la diction, l’intonation. Il suait à grosses gouttes et il avait pourtant l’impression d’être brûlant.

La route pleine d’ornières menait, entre deux murailles humaines, vers un bref escarpement. Derrière se trouvait une zone portuaire, maintenant immergée sous une eau peu profonde. Les bâtiments se dressaient dans les flaques de mousse sale, bercée par des vagues invisibles. Tout un quartier changé en pataugeoire, les maisons pareilles à des moules géantes mises à nu, certaines éventrées, l’eau clapotante entrant et sortant par leurs fenêtres, des barques montant et descendant entre elles comme le flotteur d’une ligne à pêche. Les plus gros bateaux étaient amarrés à des lampadaires ou des poteaux électriques à la lisière des constructions. Plus loin, des bateaux aux voiles auriques gonflées par le vent donnaient de la gîte sur le bleu éclaboussé de soleil. Des collines vertes s’élevaient sur la droite, formant une grande baie ouverte.

— Les bateaux de pêche entrent toujours par les rues, mais les plus gros utilisent les docks de bauxite, au Point T, là-bas, vous voyez ?

Cinquante tons de vert différents sur les collines. Dans les creux, des palmiers morts, aux palmes jaunes, tombantes, marquaient la ligne de hautes eaux. Au-dessus, tout était éclaboussé de vert. Les rues et les bâtiments étaient taillés à la machette dans un monde végétal. Du vert et du blanc, comme dans les visions de son enfance, mais là, les deux couleurs primaires étaient séparées, contenues dans un œuf bleu de ciel et de mer. Ils étaient juste au-dessus des vagues, et pourtant l’horizon était tellement loin ! C’était la preuve irréfutable de l’immensité de ce monde. Pas étonnant qu’on ait pu croire que la Terre était plate. L’écume clapotant dans les rues en dessous faisait un bruit continu, aussi fort que les acclamations de la foule.

Au mélange de senteurs marines, végétales, vint s’ajouter une odeur de goudron portée par le vent.

— Le lac de Goudron, près de La Brea. Complètement à sec. Vidé. Il ne reste plus qu’un trou noir dans le sol, et un petit étang d’intérêt local. C’est ça que vous sentez, vous voyez, la nouvelle route ici, près de l’eau.

La route d’asphalte, des mirages de chaleur. Des gens aux cheveux noirs tassés le long de la route noire. Une jeune femme grimpa sur la voiture pour lui passer un collier de fleurs autour du cou. Leur odeur sucrée entra en conflit avec les effluves salés, piquants. Le parfum et l’encens, charriés par le vent végétal chaud, goudronné, poivré. Des tambours d’acier, étrangement familiers dans tout ce vacarme, et ça tapait, et ça cognait, ils jouaient de la musique martienne ici ! Sur les toits des maisons, dans la zone inondée, à leur gauche, ils avaient fait des patios de fortune. Ça puait les plantes pourries, l’air était saturé d’humidité, et le tout baignait dans une lumière d’un blanc de talc. Il était en nage. Les gens hurlaient de joie depuis les toits des maisons inondées, sur les bateaux, l’eau moussait, ondoyait, couverte de fleurs. Des cheveux noirs de jais, luisant d’un éclat chitineux. Une jetée de bois flottante sur laquelle étaient entassés plusieurs orchestres jouant des airs différents en même temps. Des points argentés, rouges et noirs voletaient sous leurs pieds : des écailles de poisson et des pétales de fleurs. Des fleurs qu’on leur jetait, soufflées par le vent, traînées de couleurs pures, jaune, rose, rouge. Le chauffeur de la voiture se retourna pour leur parler, oubliant la route.

— Écoutez-les taper sur leurs casseroles ! Ce sont les duglas qui jouent des socas. Écoutez-les, les virtuoses du baril de pétrole ! Les cinq meilleurs orchestres de Port of Spain.

Ils traversèrent un vieux, très vieux quartier, aux maisons faites de petites briques qui tombaient en poussière sous des toits de chaume ou de tôle ondulée. Tout était vieux, petit, même les gens étaient petits, bruns de peau.

— Les Hindous de la campagne. Les Noirs de la ville. Trinidad et Tobago ! Un mélange explosif, c’est ça, les duglas !

Il y avait de l’herbe partout, par terre, dans les ornières, dans toutes les fentes des murs et des toits, sur tout ce qui n’avait pas été récemment asphalté, c’était une explosion irrépressible de vert, jaillissant de toutes les surfaces du monde. Et l’air épais puait !

Puis ils émergèrent de la partie ancienne de la ville et se retrouvèrent sur un large boulevard goudronné, flanqué de grands arbres et de hauts bâtiments de marbre.

— Les gratte-ciel des métanats. Ils paraissaient immenses quand ils ont été construits, mais à côté du câble…

La sueur aigre, la fumée douceâtre, toute cette explosion de vert… Il dut fermer les yeux pour réprimer une nausée.

— Ça va ?

L’air bourdonnant d’insectes était tellement chaud qu’il ne pouvait en deviner la température. Elle dépassait son échelle personnelle. Il s’assit lourdement entre Sax et Maya.

La voiture s’arrêta. Il se releva péniblement, mit pied à terre. Il avait du mal à marcher. Il manqua tomber. Tout tournait autour de lui. Maya le retint fermement par le bras. Il se prit la tête à deux mains, s’astreignit à respirer par la bouche.

— Ça va ? demanda-t-elle âprement.

— Oui, répondit Nirgal en essayant de hocher la tête.

Ils étaient dans un ensemble de bâtiments tout neufs. Du bois, du béton, de la terre nue maintenant couverte de pétales écrasés.

Des gens partout, presque tous en costumes de carnaval. La brûlure du soleil derrière ses paupières, obstinément. On le mena vers une estrade de bois, avec à son pied une foule de gens qui criaient comme des fous.

Une belle femme aux cheveux noirs en sari vert, ceinturé de blanc, présenta les quatre Martiens à la foule. Les collines, derrière, s’incurvaient comme des flammes vertes sous un fort vent d’ouest. Il faisait plus frais à présent, et l’odeur était moins envahissante. Maya s’approcha des micros et des caméras, et les années fuirent à tire-d’aile. Elle parlait par petites phrases courtes, détachées, qui étaient acclamées en contrechant, antienne et répons, antienne et répons. Une étoile des médias que tout le monde regardait, d’un charisme rassurant, débitant un discours qui rappelait à Nirgal celui de Burroughs, quand elle avait rameuté la foule au parc de la Princesse, au point crucial de la révolution. Quelque chose dans ce goût-là.

Michel et Sax déclinèrent l’honneur de s’adresser à la foule et firent signe à Nirgal. Il resta un instant planté devant les gens et les collines vertes qui les soutenaient jusqu’au soleil. Il ne s’entendait plus penser. Un bruit blanc de joie, un son épais dans l’air épais.

— Mars est un miroir, dit-il au micro. Un miroir où la Terre voit sa propre essence. Le voyage vers Mars était un voyage purificateur, qui a mis à nu les choses les plus importantes. Ce qui a fini par arriver était fondamentalement terrien. Et ce qui est arrivé depuis, là-bas, n’est qu’une expression de la pensée terrienne, des gènes terriens. Voilà pourquoi, plutôt que de lui apporter un soutien matériel sous forme de matières premières ou de nouvelles souches génétiques, nous pouvons surtout aider notre planète mère en lui offrant le moyen de se voir telle qu’elle est. De dresser la carte d’une immensité inimaginable. Voilà comment, à notre modeste façon, nous jouons notre rôle en créant la grande civilisation qui frémit au bord de son devenir. Nous sommes les primitifs d’une civilisation inconnue.

Tonnerre d’acclamations.

— C’est l’impression que nous avons, sur Mars, en tout cas – une longue évolution à travers les siècles, vers la justice et la paix. Au fur et à mesure que les gens en apprennent davantage, ils comprennent mieux leur dépendance les uns envers les autres et envers leur monde. Nous avons compris sur Mars que la meilleure façon d’exprimer cette interdépendance était de vivre pour donner, dans une culture de compassion. Chaque individu libre et égal aux yeux de tous, travaillant avec les autres pour le bien général. C’est ce travail qui nous rend plus libres. La seule hiérarchie qui vaut d’être reconnue est celle-là : plus on donne, plus on devient grand. À présent, éperonnée par cette grande inondation, on la voit fleurir, émerger sur les deux mondes en même temps – la culture de compassion.

Il se rassit dans un tintamarre assourdissant. Puis ce fut la fin des discours et on les mena vers une sorte de conférence de presse animée par la belle femme au sari vert. Nirgal répondait à ses questions par d’autres, l’interrogeant sur le nouveau complexe de bâtiments qui les entouraient, sur la situation dans l’île. Elle s’efforçait de satisfaire sa curiosité, couvrant le brouhaha des commentaires et des rires de la foule enthousiaste massée derrière le mur de journalistes et d’appareils de prise de vue. La femme se révéla être le Premier ministre de Trinidad et Tobago. La petite nation composée de deux îles avait subi pendant la majeure partie du siècle précédent la domination de l’Armscor, une métanat, lui expliqua la femme. Depuis l’inondation, ils avaient rompu cette association. « Et tous les liens coloniaux avec, enfin ! » La foule accueillit ses paroles par des hurlements de joie. Son sourire reflétait le plaisir de toute une société. Il vit qu’elle était dugla, et d’une beauté stupéfiante.

Elle leur expliqua que les bâtiments où ils se trouvaient étaient l’un des innombrables hôpitaux qui avaient été construits sur les deux îles pour venir en aide aux victimes de l’inondation. Ç’avait été leur principale initiative en réponse à leur liberté nouvelle. Ces centres de secours fournissaient aux réfugiés un hébergement, du travail et des soins médicaux, y compris le traitement de longévité.

— Tout le monde a droit au traitement ? demanda Nirgal.

— Oui, répondit la femme.

— C’est formidable ! fit Nirgal, surpris, car il avait entendu dire que c’était une chose rare sur Terre.

— C’est ce que vous croyez ! répliqua le Premier ministre. On dit que ça va poser toutes sortes de problèmes.

— Oui. C’est même certain. Mais je pense que nous devons le faire quand même. Faire bénéficier tout le monde du traitement. On trouvera bien ensuite le moyen de s’en sortir.

Une ou deux minutes passèrent avant qu’ils aient la moindre chance de s’entendre à nouveau par-dessus les acclamations de la foule. Le Premier ministre s’efforçait de rétablir le silence lorsqu’un petit homme élégamment vêtu d’un costume marron sortit du groupe massé derrière elle, prit le micro et prononça quelques phrases entrecoupées par les rugissements de la foule déchaînée :

— Ce Martien, Nirgal, est un enfant de Trinidad ! Son papa, Desmond Hawkins, le Passager Clandestin, le Coyote de Mars, est de Port of Spain, et il a encore beaucoup de famille ici ! L’Armscor a acheté la compagnie pétrolière et elle a essayé d’acheter l’île avec, mais elle a choisi la mauvaise île pour ça ! Son cran, à votre Coyote, il ne l’a pas tiré du néant, Maestro Nirgal, c’est de Trinidad et Tobago qu’il le tient ! Il s’est promené partout là-haut pour apprendre à tout le monde la façon d’être sur Trinidad et Tobago, et maintenant ils sont tous duglas, là-haut, ils savent ce que c’est que d’être dugla, Mars tout entière est dugla ! Mars n’est qu’une grande Trinidad et Tobago !

La foule salua ses paroles par des hurlements de délire. Nirgal s’approcha de l’homme et l’embrassa impulsivement, avec un sourire radieux, puis il descendit de l’estrade et s’engagea dans la multitude qui se referma autour de lui. Un monde d’odeurs. Trop fortes pour penser. Il touchait les gens, leur serrait la main. Les gens le touchaient. Et cette lumière dans leurs yeux ! Ils étaient tous plus petits que lui, et ça les faisait rire. Chaque visage était un univers à lui seul. Soudain, des taches noires envahirent son champ de vision, tout s’obscurcit. Il regarda autour de lui, surpris. D’énormes nuages s’étaient massés sur une bande sombre de mer, à l’ouest, et avaient soudain masqué le soleil. Tandis qu’il serrait des mains, le nuage passa sur l’île. Ce fut la débandade. Les gens se réfugiaient à l’abri des arbres, des vérandas ou sous le toit de tôle ondulée des arrêts d’autobus. Maya, Sax et Michel étaient eux aussi perdus dans la foule. Les nuages gris foncé à la base se cabraient en rouleaux blancs aussi massifs que la pierre mais mouvants, et il en arrivait toujours. Une bourrasque de vent glacé souffla brutalement, puis de grosses gouttes de pluie frappèrent le sol, et les Martiens furent poussés sous un pavillon ouvert aux quatre vents, où on leur fit de la place.

Il se mit à pleuvoir comme jamais Nirgal n’aurait cru que ce fut possible. Des cataractes rugissantes s’abattaient dans des mares soudain changées en torrents, étoilées par un million d’impacts blanchâtres. Autour du pavillon, le monde entier était brouillé par le rideau mouvant qui mélangeait toutes les couleurs, le vert et le marron étaient brassés comme dans le tambour d’une machine à laver.

— On dirait que c’est l’océan qui nous tombe dessus ! fit Maya en souriant de toutes ses dents.

— Que d’eau ! fit Nirgal.

Le Premier ministre haussa les épaules.

— C’est comme ça tous les jours, pendant la mousson. Il pleut encore plus qu’avant, et il pleuvait déjà beaucoup.

Nirgal secoua la tête et sentit une soudaine douleur lui poignarder les tempes. La souffrance de la noyade. L’air était trop humide.

Le Premier ministre leur expliquait quelque chose, mais Nirgal ne la suivait plus. Il avait trop mal à la tête. N’importe qui dans le mouvement d’indépendance pouvait devenir membre de Praxis. Au cours de la première année, ils participaient à la construction de centres comme celui-ci. Le traitement de longévité était automatiquement offert à tous les adhérents. Il était administré dans les nouveaux centres. On pouvait aussi se faire greffer des implants contraceptifs réversibles. Beaucoup y avaient recours à titre de contribution à la cause.

— Plus tard, les bébés, voilà ce que nous leur disons. Vous aurez tout le temps.

Presque tout le monde les avait rejoints. L’Armscor avait dû adopter les méthodes de Praxis pour garder ses employés, et peu importait à présent à quelle organisation on appartenait. Sur Trinidad, elles se valaient à peu près toutes. Ceux qui venaient de recevoir le traitement participaient à la construction de nouveaux logements et d’équipements hospitaliers ou travaillaient dans l’agriculture. Trinidad était une île plutôt prospère, avant l’inondation, grâce à l’effet combiné des réserves pétrolières et de l’investissement dans le socle du câble. La résistance s’était peu à peu constituée, pendant les années qui avaient suivi l’arrivée honnie de la métanat. Il y avait maintenant une infrastructure croissante consacrée au projet de longévité. La situation était prometteuse. Tous ceux qui travaillaient à la mise sur pied d’un camp se voyaient promettre le traitement. Les gens étaient évidemment prêts à tout pour défendre ces endroits. Même si l’Armscor l’avait voulu, ses forces de sécurité auraient eu le plus grand mal à s’emparer d’eux. Et quand ils y seraient arrivés, ça ne leur aurait rien donné : ils avaient déjà le traitement. Ils pouvaient donc se résoudre au génocide s’ils voulaient, mais à part ça, ils avaient peu de chances de jamais reprendre le contrôle de la situation.

— L’île leur a tout simplement tourné le dos, conclut le Premier ministre. Aucune armée n’y peut rien. C’est la fin du système de castes basé sur l’économie. La fin de tous les systèmes de castes. Il y a quelque chose de nouveau, un nouvel élément dugla dans l’histoire, comme vous disiez dans votre discours. Une sorte de petite Mars. Alors vous voir ici, vous, un petit-fils de l’île, vous qui nous avez tellement appris dans votre nouveau monde si beau – ça, c’est vraiment quelque chose de spécial. Un festival pour de vrai.

Et encore ce sourire radieux.

— Qui était l’homme qui a parlé ?

— Oh, lui, c’était James.

La pluie cessa d’un seul coup. Le soleil creva les nuages, le monde se mit à fumer. Nirgal était ruisselant de sueur dans l’air blanc. L’air blanc, des taches noires tourbillonnantes. Il n’arrivait pas à reprendre sa respiration.

— Je crois que je ferais mieux de m’allonger.

— Mais oui, bien sûr. Vous devez être épuisé, vidé. Venez…

Ils l’emmenèrent vers un petit bâtiment, dans une salle claire aux murs tapissés de lanières de bambou, vide à l’exception d’un matelas sur le sol.

— J’ai peur que le matelas soit un peu petit pour vous.

— Ça n’a pas d’importance.

On le laissa seul. Quelque chose, dans la pièce, lui rappela la cabane d’Hiroko, près du lac de Zygote. Pas seulement les bambous, mais la taille et la forme de la salle, et une autre chose qui lui échappait, la lumière verte qui y pénétrait, peut-être. La sensation de la présence d’Hiroko était tellement forte et inattendue que lorsque les autres furent sortis, il se jeta sur le matelas et se mit à pleurer. Une confusion totale de sentiments. Il avait mal partout, mais surtout à la tête. Il arrêta de pleurer et sombra dans un profond sommeil.

3

Quand il se réveilla, il faisait noir et ça sentait le vert. Il ne savait plus où il était. Il se mit sur le dos, et tout lui revint : il était sur Terre. Des murmures. Il s’assit, effrayé. Un rire étouffé. Des mains l’obligèrent à se rallonger, des mains amicales, à l’évidence.

— Chut, fit une voix, et on l’embrassa.

Quelqu’un s’occupait de sa ceinture, de ses boutons. Des femmes, deux, trois, non, deux, qui sentaient bon le jasmin, et un autre parfum, oui, il y avait deux odeurs chaudes, distinctes. Leur peau luisante de sueur, si douce. Les veines battaient à ses tempes. Ce genre de chose lui était déjà arrivé une ou deux fois quand il était plus jeune, quand tout canyon bâché était un nouveau monde, plein de jeunes femmes inconnues qui voulaient un enfant ou juste s’amuser. Après les mois de célibat forcé du voyage, c’était le paradis de serrer ces corps de femmes, de les embrasser, de se faire embrasser, et sa première inquiétude fondit dans un mélange de mains, de bouches, de seins, de jambes entrelacées.

— La Terre, ma sœur, hoqueta-t-il.

Le vent qui soufflait dans les bambous lui apportait des bribes de musique, des barils de pétrole, des tablas. L’une des femmes était sur lui, pressée sur son corps. Il n’oublierait jamais le contact de ses flancs lisses sous sa main. Il entra en elle sans cesser de l’embrasser. Mais il avait toujours mal à la tête.

Lorsqu’il se réveilla, plus tard, il était nu et en nage sur le matelas. Il faisait encore noir. Il se rhabilla, sortit de la chambre et suivit un couloir obscur menant à un porche. C’était le crépuscule ; il avait dormi une journée entière. Maya, Michel et Sax mangeaient, entourés de gens. Nirgal leur assura qu’il allait bien. En fait, il mourait de faim.

Il s’assit en leur compagnie. Dans l’espace détrempé entre les bâtiments de béton brut, une foule était massée autour d’une cuisine en plein air. Au-delà, un feu de joie brillait dans le crépuscule. Les flammes enluminaient de jaune les visages sombres, se reflétaient dans le blanc liquide, éclatant, des yeux, des dents. Les gens, à la table centrale, se tournèrent pour le regarder. Plusieurs des jeunes femmes souriaient, leurs cheveux d’ébène luisant comme des casques d’obsidienne. L’espace d’une seconde, Nirgal fut renversé par l’odeur de sexe et de parfum. Mais c’était invraisemblable, avec le brasier, les effluves des plats épicés qui fumaient sur la table. Dans une telle explosion d’odeurs, il était impossible d’en identifier une seule, et de toute façon le système olfactif était bouleversé par les mets embrasés de curry et de piment de Cayenne. Il y avait des morceaux de poisson sur du riz, et un légume qui lui alluma un incendie dans la bouche et dans la gorge, de sorte qu’il passa la demi-heure suivante la tête en feu, à larmoyer, à renifler et à avaler verre d’eau sur verre d’eau. Quelqu’un lui donna un zeste d’orange amère confite, qui lui rafraîchit un peu la bouche. Il en mangea plusieurs.

Puis ils débarrassèrent la table tous ensemble comme à Zygote ou à Hiranyagarba, et les gens se mirent à danser autour du feu de joie, vêtus de costumes de carnaval surréels et masqués, comme au Fassnacht de Nicosia, mais les masques couvraient toute la tête et étaient plus étranges : il y avait des animaux, des démons à plusieurs yeux et aux grandes dents, des éléphants, des déesses. Sur le fond noir, brouillé, du ciel où scintillaient des étoiles obèses, se détachaient les vagues silhouettes des arbres, leurs feuilles vertes noires noires vertes soudain dorées par les flammes bondissantes qui semblaient donner son rythme à la danse. Une petite jeune femme avec six bras qui bougeaient en cadence s’approcha de Nirgal et Maya.

— C’est la danse du Ramayana, dit-elle. Elle est aussi vieille que la civilisation, et il y est question de Mangala.

Elle pressa familièrement l’épaule de Nirgal, et tout à coup il reconnut son parfum de jasmin. Sans sourire, elle retourna auprès du feu de joie. Les tablas suivaient le crescendo des flammes bondissantes, et les danseurs poussaient de grands cris. Nirgal avait la tête qui l’élançait à chaque pulsation de la musique. Malgré l’orange confite, il pleurait encore à cause du piment de Cayenne. Et il avait les paupières lourdes.

— Ça va vous paraître bizarre, dit-il, mais je crois que je vais retourner dormir.

Il se réveilla avant l’aube et s’installa sous une véranda. Le ciel s’éclaircit selon une séquence presque martienne, passant du noir au violet puis au rose de plus en plus clair avant d’adopter la teinte bleu-vert du matin sous les tropiques. Il avait encore la tête lourde mais il se sentait enfin reposé, et prêt à prendre le monde à bras-le-corps. Après un petit déjeuner de bananes brun-vert, quelques-uns de leurs hôtes les emmenèrent, Sax et lui, faire le tour de l’île en voiture.

Où qu’ils aillent, il y avait toujours des centaines de personnes dans son champ visuel. Les gens étaient tous petits, avec la peau aussi brune que la sienne dans les campagnes, plus claire en ville. De gros camions organisés en caravane servaient de magasins mobiles aux villages trop petits pour avoir leurs propres commerces. Nirgal s’émerveilla de la minceur des gens, de leurs membres noués par le travail de la terre ou fins comme des roseaux. Les courbes des jeunes femmes évoquaient des fleurs épanouies, éphémères.

Quand les gens le reconnaissaient, ils se précipitaient pour le saluer et lui serrer la main. Sax secoua la tête en voyant Nirgal parmi eux.

— Une distribution bimodale, dit-il. Pas une vraie spéciation, mais peut-être, avec le temps… la divergence de l’île. C’est très darwinien.

Les maisons occupaient des trouées ouvertes à la machette dans la verte jungle qui s’efforçait ensuite de reconquérir le terrain perdu. Les constructions plus anciennes étaient faites de briquettes de boue noircies par le temps, qui se refondaient dans la terre. Les terrasses des rizières étaient si étroites que les collines semblaient plus lointaines qu’elles n’étaient en réalité. Le vert clair des pousses de riz était d’une couleur inconnue sur Mars. D’une façon générale, Nirgal n’avait jamais vu des verts aussi éclatants, aussi lumineux. Ils s’imposaient à lui dans toute leur variété, leur intensité, dans le soleil qui lui brûlait le dos.

— C’est à cause de la couleur du ciel, répondit Sax quand Nirgal le lui fit remarquer. Les rouges du ciel martien ont tendance à assourdir les verts.

L’air était lourd, humide et fétide. La mer étincelante limitait l’horizon. Nirgal toussa, respira par la bouche, tenta désespérément d’ignorer le battement douloureux de ses tempes et de son front.

— Tu as le mal des profondeurs, avança Sax. Il paraît que ça arrive aux gens de l’Himalaya et des Andes qui descendent au niveau de la mer. C’est un problème d’acidité dans le sang. Nous aurions dû te déposer plus haut.

— Et pourquoi ne l’avons-nous pas fait ?

— Ils voulaient te voir ici parce que c’est de là que vient Desmond. C’est ta terre ancestrale. En fait, il semblerait qu’on se batte pour savoir qui aura l’honneur de nous avoir ensuite.

— Même ici, sur Terre ?

— Sûrement plus que sur Mars, dirais-je.

Nirgal gémit. Le poids du monde, l’air étouffant.

— Je vais courir, dit-il.

Au départ, ce fut la libération attendue. Les mouvements et les réactions habituels l’habitèrent, lui rappelant qu’il était toujours lui-même. Mais sa course pesante ne lui permit pas d’accéder à l’état du lung-gom-pa où il courait comme on respire, où il aurait pu continuer indéfiniment. Au contraire, il sentait la masse de l’air épais dans ses poumons, l’insistance du regard des petits personnages devant lesquels il passait, et surtout le poids de son propre corps qui lui faisait mal aux articulations. Il pesait plus du double de son poids normal. C’était comme si tous ses os s’étaient changés en plomb, comme s’il avait transporté une personne invisible sur son dos, sauf que le poids était à l’intérieur de lui. Ses poumons le brûlaient et se noyaient en même temps, et il ne les dégagerait pas en toussant. Des gens plus grands, habillés à l’européenne, le suivaient sur de petites bicyclettes à trois roues qui soulevaient des gerbes d’eau dans chaque mare. Mais les indigènes s’avançaient sur la route, derrière lui, des foules entières qui empêchaient les tricycles d’avancer, des gens qui riaient et bavardaient, les dents et les yeux étincelants dans leurs faces noires. Les hommes sur les tricycles regardaient Nirgal d’un œil vide, sans menacer la foule. Nirgal retourna vers le camp par une autre route. Maintenant, les vertes collines sur sa droite étaient embrasées. La route lui fendait les mollets à chaque pas. Il avait l’impression d’avoir des troncs d’arbre en feu à la place des jambes. Si courir lui faisait mal, maintenant… Il avait la tête comme une pastèque. La végétation d’un vert mouillé semblait tendre vers lui une centaine de tons de flammes vertes qui se fondaient en une bande d’une seule couleur dominante, envahissant le monde. Des taches noires mouvantes.

— Hiroko ! hoqueta-t-il tout en courant, le visage inondé de larmes, mais personne ne les distinguerait de la sueur. Hiroko, ce n’est pas comme tu m’avais dit que ce serait !

Il rejoignit en titubant le sol ocre du complexe. Les hordes de gens le suivirent jusqu’à Maya. Tout ruisselant de sueur, il se pendit à son cou en sanglotant.

— Nous devrions aller en Europe, fit Maya d’un ton courroucé à quelqu’un dans son dos. C’était stupide de l’amener tout de suite sous les tropiques.

Nirgal regarda par-dessus son épaule. C’était le Premier ministre.

— C’est ici que nous vivons, dit-elle, et elle lança à Nirgal un regard perçant, fier et plein de ressentiment.

Mais il en aurait fallu davantage pour impressionner Maya.

— Il faut que nous allions à Berne, dit-elle.

Ils partirent pour la Suisse dans un petit avion spatial fourni par Praxis. Pendant le vol, ils contemplèrent la Terre d’une altitude de trente mille mètres : le bleu de l’Atlantique, les cimes déchiquetées d’Espagne, avec leurs faux airs d’Hellespontus Montes ; puis la France et la muraille blanche des Alpes, qui ne ressemblaient à aucune des montagnes de Mars. Dans la fraîcheur de la cabine pressurisée, Nirgal se sentait comme un poisson dans l’eau et déplora de ne pas se sentir bien à l’air libre, sur Terre.

— Ça ira mieux en Europe, lui dit Maya.

Nirgal songea à la façon dont on les avait reçus.

— Ils t’adorent, ici, dit-il.

Bien que débordé par la situation, il avait remarqué que les duglas accueillaient ses compagnons avec autant d’enthousiasme que lui-même, et que Maya avait été particulièrement adulée.

— Ils étaient surtout contents que nous ayons survécu, esquiva Maya. Pour eux, c’est comme si nous revenions d’entre les morts. Tu comprends, de 61 jusqu’à l’année dernière, ils ont cru que tous les Cent Premiers étaient morts. Soixante-sept ans, tu te rends compte ! Pendant tout ce temps, beaucoup d’entre eux sont morts. Il y a quelque chose de magique, de mythique, dans le fait de nous voir débarquer au beau milieu de l’inondation, en plein changement. Sortir de l’underground comme d’une tombe.

— Mouais. Pas tous.

— Non, répondit-elle avec l’ombre d’un sourire. Il va falloir qu’ils fassent le tri là-dedans. Ils croient que Frank et Arkady sont vivants. Et John aussi, bien qu’il ait été tué des années avant 61 et que tout le monde l’ait su. Enfin, pendant un moment. Les gens ont la mémoire courte. C’était il y a longtemps. Il s’est passé tellement de choses depuis. Et les gens veulent que John Boone soit vivant. Alors ils ont oublié Nicosia, et ils se disent qu’il est encore dans l’underground.

Elle eut un petit rire bref, un peu troublée à cette idée.

— C’est comme Hiroko, fit Nirgal, la gorge nouée.

Une vague de tristesse comme celle qui l’avait submergé à Trinidad l’envahit, le laissant livide et douloureux. Il croyait, il avait toujours cru, qu’Hiroko était en vie et se cachait avec les siens quelque part dans les highlands du Sud. Il avait surmonté le choc de sa disparition en se cramponnant à cette idée. En se disant qu’elle s’était glissée hors de Sabishii et reparaîtrait quand elle jugerait le moment venu. Il en était sûr. Et voilà qu’il n’en était plus si certain, il n’aurait su dire pourquoi.

Assis à côté de Maya, Michel regardait dans le vide, l’air pincé. Tout à coup, Nirgal eut l’impression de se regarder dans un miroir. Il savait qu’il faisait la même tête, il le sentait dans sa chair. Michel et lui avaient des doutes, peut-être au sujet d’Hiroko, peut-être sur autre chose. Comment savoir ? Michel ne semblait pas d’humeur à parler.

Et de l’autre côté de l’avion, Sax les observait tous les deux, avec son regard d’oiseau.

Ils se laissèrent tomber du ciel parallèlement au grand mur nord des Alpes et se posèrent sur une piste, au milieu de la verdure. On les escorta dans un bâtiment anonyme, comme ceux de Mars ; ils descendirent un escalier et prirent un train qui glissa avec un bruit métallique vers le haut, puis hors du bâtiment et à travers les champs verts. Une heure plus tard, ils étaient à Berne.

Les rues de Berne étaient pleines de diplomates et de journalistes qui arboraient un badge d’identification sur la poitrine et voulaient tous leur parler. La ville était petite, primitive, solide comme le roc. Chaque chose respirait le pouvoir. Les étroites rues pavées étaient bordées par des bâtiments de pierre aux lourdes arcades, tout avait la stabilité des montagnes. L’Aare qui serpentait rapidement au milieu enserrait la majeure partie de la ville dans une de ses boucles. La plupart des gens qui peuplaient ce quartier étaient des Européens : des Blancs à l’air méticuleux, moins petits que la plupart des Terriens, grouillant dans tous les sens, absorbés dans leurs discussions, agglutinés autour des Martiens et de leurs accompagnateurs qui portaient maintenant l’uniforme bleu de la police militaire suisse.

Nirgal, Sax, Michel et Maya étaient logés dans le quartier général de Praxis, un petit bâtiment de pierre situé le long de l’Aare. Nirgal s’étonna de voir des maisons construites si près de l’eau ; que le fleuve monte ne serait-ce que de deux mètres et c’était la catastrophe, mais apparemment ces Suisses s’en fichaient. Le cours de la rivière devait être étroitement canalisé, bien qu’elle jaillisse d’une des chaînes de montagnes les plus escarpées que Nirgal ait jamais vues. C’était du terraforming. Pas étonnant que les Suisses s’en soient si bien sortis sur Mars.

Le bâtiment de Praxis n’était qu’à quelques rues de la vieille ville. La Cour mondiale et le gouvernement fédéral suisse occupaient des bâtiments dispersés au milieu de la péninsule.

Tous les matins, ils prenaient donc à pied la rue principale, pavée, la Kramgasse, incroyablement propre, nue et déserte comparée aux rues de Port of Spain. Ils passaient sous l’horloge médiévale, avec son cadran ornementé et ses automates pareils à un diagramme alchimique de Michel qui se serait mué en un objet à trois dimensions, puis ils entraient dans les bureaux de la Cour mondiale où ils s’entretenaient avec des groupes successifs de la situation sur Mars et sur Terre : des officiels des Nations Unies, des représentants du gouvernement national, des patrons de métanationales, des organisations humanitaires, des groupes médiatiques. Tout le monde voulait savoir ce qui se passait sur Mars et ce qu’ils pensaient de la situation sur Terre ; connaître les intentions de Mars et quelle aide Mars pouvait apporter à la Terre. Nirgal trouvait la plupart des gens qu’on lui présentait d’un commerce agréable : ils semblaient comprendre les situations respectives des deux mondes, ils n’étaient pas absurdement persuadés que Mars allait « sauver la Terre » ; ils ne paraissaient pas s’attendre à reprendre un jour le contrôle de Mars, où à voir revenir le règne des métanationales, comme avant l’inondation.

Maya était pourtant sûre que tout le monde n’était pas animé de la même bienveillance à leur égard. Elle leur fit remarquer le nombre de fois où leurs interlocuteurs faisaient preuve de ce qu’elle appelait un « terracentrisme » indécrottable. Rien ne comptait pour eux en dehors des affaires terrestres. Mars était intéressante par bien des côtés, mais pas vraiment importante. À partir du moment où elle lui eut signalé cette attitude, Nirgal en repéra un nombre incalculable de manifestations. À vrai dire, il trouva ça réconfortant. Les Martiens avaient une attitude identique. Les indigènes étaient forcément aréocentriques, et c’était logique, c’était une sorte de réalisme.

En fait, les Terriens qu’il commençait à trouver les plus troublants étaient précisément ceux qui témoignaient le plus vif intérêt pour Mars : certains dirigeants de métanats qui avaient lourdement investi dans le terraforming de Mars, les représentants de pays surpeuplés, qui seraient sans doute très heureux de pouvoir leur envoyer un grand nombre de ressortissants. Il assista donc à des réunions avec des gens de l’Armscor, de Subarashii, de la Chine, d’Indonésie, d’Ammex, de l’Inde, du Japon et du conseil des métanats japonaises. Il les écouta attentivement et s’efforça de poser des questions et d’éviter d’en dire trop long. Et il vit que certains de leurs plus solides alliés du moment, comme l’Inde et la Chine, risquaient de constituer un gros problème dans la nouvelle donne. Maya hocha la tête avec emphase lorsqu’il lui en fit l’observation.

— Il n’y a plus qu’à espérer que la distance nous sauvera, dit-elle, la mine sombre. Nous avons de la chance qu’il faille traverser l’espace pour arriver jusqu’à nous. Ça devrait être un goulot d’étranglement pour l’émigration, quelque progrès que fasse le vol interplanétaire. Mais nous devrons toujours rester sur nos gardes. En fait, ne parle pas trop de ces choses-là ici. Ne parle pas trop tout court.

Pendant les pauses-déjeuner, Nirgal demandait à ses gardes du corps – une bonne douzaine de Suisses qui ne le lâchaient pas d’une semelle, sauf pour dormir – de l’emmener à la cathédrale qu’on appelait le monstre. L’escalier d’une des tours était accessible au public, et tous les jours ou presque Nirgal prenait son souffle, gravissait l’escalier en colimaçon et arrivait, haletant et couvert de sueur, au belvédère. Par temps clair, c’est-à-dire souvent, on voyait la barrière lointaine, abrupte, des Alpes, qu’il avait appris à appeler l’Oberland bernois. Cette muraille blanche, crénelée, courait d’un horizon à l’autre, comme une grande chaîne de montagnes martiennes, si ce n’est qu’elle était couverte de neige sauf sur certains triangles exposés au nord, des triangles de roche gris clair qui ne ressemblaient à rien de connu sur Mars : du granit. Des montagnes de granit, soulevées par la collision des plaques tectoniques, nées dans une violence encore visible.

Berne était séparée de cette majestueuse frontière blanche par des collines plus basses, vertes, l’herbe d’un vert aussi intense qu’à Trinidad, les forêts de conifères d’un vert plus sombre. Tout ce vert… Nirgal s’émerveilla à nouveau de la quantité de vie végétale qui couvrait la Terre. La lithosphère disparaissait sous une couche ancienne, épaisse de biosphère.

— Oui, acquiesça Michel, qui l’avait accompagné un jour pour admirer le panorama. La biosphère forme une partie importante de la surface du sol. Partout où la vie surgit, elle foisonne.

Michel mourait d’impatience d’aller en Provence. Ils n’en étaient pas loin, à une heure de vol ou une nuit de train, et il en avait assez de Berne et de ses interminables arguties politiques.

— Il pourrait y avoir une nouvelle inondation ou la révolution, le soleil pourrait se changer en supernova qu’ils continueraient à palabrer. Je vous laisse. Sax et toi, vous vous débrouillerez toujours mieux que moi !

— Et Maya encore mieux.

— Sûrement, mais je veux qu’elle vienne avec moi. Si elle ne voit pas ça, elle ne comprendra jamais.

Seulement Maya était absorbée par les négociations avec les Nations Unies, qui commençaient à devenir sérieuses maintenant que les Martiens avaient approuvé la nouvelle Constitution. Les Nations Unies agissaient plus ou moins comme porte-parole des métanats tandis que la Cour mondiale soutenait les nouvelles « démocraties coops » ; aussi les discussions qui se déroulaient dans les diverses salles de réunion et par vidéotransmission étaient-elles vives et parfois hostiles. Importantes, en un mot. Maya allait au combat tous les jours ; elle n’avait pas le temps de se rendre en Provence. Elle était allée dans le sud de la France quand elle était jeune, disait-elle, et n’avait pas très envie d’y retourner, même avec Michel.

— Elle dit que toutes les plages ont disparu, se plaignit Michel. Comme si c’était le principal, en Provence !

Il pouvait dire ce qu’il voulait, elle n’irait pas. Pour finir, au bout de quelques semaines, Michel laissa tomber à contrecœur et décida de partir tout seul en Provence.

Le jour de son départ, Nirgal l’accompagna à pied à la gare, au bout de la rue principale, et agita son mouchoir lorsque le train s’éloigna. Au dernier moment, Michel passa la tête par la fenêtre et rendit ses signaux à Nirgal avec un immense sourire. Nirgal fut choqué de voir cette expression remplacer si vite la déception causée par l’absence de Maya. Puis il se réjouit pour son ami. Ensuite il éprouva une soudaine envie. Il n’y avait pas un seul endroit au monde, pas un seul endroit des deux mondes, qu’il ait envie de revoir comme ça.

Après le départ du train, Nirgal reprit la Kramgasse, entouré par la nuée habituelle de cornacs et de journalistes, et fit gravir à ses deux corps et demi les deux cent cinquante-quatre marches qui menaient en haut du Monstre afin de contempler la muraille de l’Oberland bernois, au sud. Il passait beaucoup de temps là-haut ; il lui arrivait de rater le début des réunions de l’après-midi, de laisser Sax et Maya commencer sans lui. Les Suisses menaient rondement les choses. Les réunions avaient un ordre du jour, démarraient à l’heure, et s’ils n’arrivaient pas au bout du programme fixé, ce n’était pas de leur faute. Les Suisses qui se trouvaient dans la pièce étaient comme ceux de Mars, comme Jurgen, Max, Priska et Sibilla, avec leur sens de l’ordre, leur goût des choses bien faites, leur amour invétéré du confort, de tout ce qui était bien et prévisible. Cette attitude arrachait à Coyote un ricanement dédaigneux. Il la considérait comme nuisible à l’existence. Mais en voyant l’élégante cité de pierre qui s’étendait à ses pieds, avec ses fleurs luxuriantes et ses habitants prospères, Nirgal se disait qu’elle devait avoir du bon. Il avait été sans foyer pendant si longtemps. Michel avait sa Provence ; aucun endroit ne comptait à ce point pour lui. Sa maison natale gisait écrasée sous une calotte polaire et sa mère avait disparu sans laisser de trace. Tous les endroits où il avait vécu depuis étaient en perpétuel changement. Chez lui, c’était le changement. Cruelle prise de conscience, quand il regardait la Suisse, quand il voyait tout ça. Il aurait voulu un endroit à lui, un endroit qui tenait le coup depuis mille ans comme celui-ci, avec ses toits de tuile et ses murs de pierre.

Il essaya de s’intéresser aux assemblées de la Cour mondiale et du Bundeshaus suisse. Praxis était toujours à la pointe du progrès en matière d’inondation. C’était, déjà avant la catastrophe, une coopérative qui se consacrait à la production de biens et de services de base, y compris le traitement de longévité, et elle s’était fait une spécialité du travail sans projet préétabli. Il lui avait donc suffi de passer la vitesse supérieure pour prendre la tête et montrer ce qu’il était possible de faire dans l’urgence. Les quatre voyageurs avaient vu le résultat à Trinidad. L’essentiel du travail avait été effectué par les mouvements locaux, mais Praxis donnait un coup de main à des projets comparables dans le monde entier. On disait que William Fort n’avait pas ménagé ses critiques au début en menant la réponse fluide à la « transnat collective », comme il appelait Praxis. Et sa métanationale mutante n’était que l’une des centaines d’agences qui s’étaient placées en tête du peloton. Dans le monde entier, elles traitaient le problème du relogement des populations sinistrées et de la reconstruction de nouvelles installations côtières à un niveau plus élevé.

Mais ce réseau non structuré se heurtait à la résistance des métanats, lesquelles se plaignaient qu’une bonne partie de leur infrastructure, de leur capital et de leur travail était nationalisée, usurpée, détournée, accaparée ou tout simplement volée. Il n’était pas rare qu’il y ait de la bagarre, surtout là où des conflits s’étaient déjà produits. Après tout, l’inondation était survenue au beau milieu d’un paroxysme de rupture et de réorganisation mondiales, et, si elle avait tout changé, la lutte se poursuivait encore en bien des endroits, parfois sous couvert d’aide d’urgence.

Sax Russell était particulièrement attentif à ce contexte, car il était convaincu que les guerres globales de 61 n’avaient jamais résolu les inégalités fondamentales du système économique terrien. Il ne perdait pas une occasion d’insister sur ce point au cours des réunions, et Nirgal avait l’impression qu’il réussissait parfois à convaincre leurs interlocuteurs des Nations Unies et des métanationales qu’ils avaient tout intérêt à suivre une méthode voisine de celle de Praxis s’ils voulaient survivre, la civilisation et eux-mêmes. Peu importait, au fond, à laquelle de ces deux choses ils étaient le plus attachés, dit-il en privé à Nirgal, ou qu’ils établissent un simulacre machiavélique du programme Praxis. Le résultat serait assez comparable, à court terme, et tout le monde avait besoin de cette période de grâce de coopération pacifique.

C’est ainsi qu’il s’efforça de se concentrer pendant tous les meetings, parvenant à se montrer assez cohérent et assez engagé, en particulier si l’on songeait à la profonde abstraction dont il avait fait preuve pendant le voyage vers la Terre. Après tout, Sax Russell était le Terraformeur de Mars, l’avatar vivant du Grand Savant, une situation d’extrême pouvoir dans la culture terrienne, se disait Nirgal, une sorte de Dalaï Lama de la Science, une réincarnation permanente de l’esprit scientifique, créée pour une culture qui ne semblait pas capable de gérer plus d’un savant à la fois. Et puis, pour les métanats, Sax était l’un des principaux créateurs du plus grand nouveau marché de l’histoire, ce qui n’était pas un élément négligeable de son aura. Enfin, comme l’avait souligné Maya, il était l’un des membres du groupe qui était revenu d’entre les morts, l’un des chefs des Cent Premiers.

En plus de tout cela, son étrange phrasé haletant avait contribué à la naissance de l’image qu’on se faisait de lui sur Terre. Un simple problème d’élocution avait fait de lui une sorte d’oracle ; les Terriens semblaient croire que ses pensées étaient tellement élevées qu’il ne pouvait parler que par énigmes. Peut-être était-ce ce qu’ils voulaient. Peut-être était-ce ça la science pour eux. Dans le fond, la physique actuelle décrivait la réalité ultime comme des cordes ultramicroscopiques oscillant selon une supersymétrie à dix dimensions. Ce genre de théorie avait habitué les gens à l’étrangeté des physiciens, de même que l’usage croissant des IA de traduction les avait accoutumés aux locutions étranges. Presque tous ceux que rencontrait Nirgal parlaient anglais, mais ce n’était jamais la même sorte d’anglais, si bien que la Terre lui faisait l’effet d’une explosion d’idiolectes. Il commençait à croire qu’on ne pouvait trouver deux personnes qui parlent la même langue.

Dans ce contexte, Sax était écouté avec une extrême gravité.

— L’inondation marque un point de rupture dans l’histoire, dit-il un matin, lors d’une grande réunion devant le Conseil national du Bundeshaus. C’était une révolution naturelle. Le temps a changé sur Terre, la Terre a changé, de même que les courants marins et la répartition des populations humaine et animale. Il n’y a pas de raison, compte tenu des circonstances, d’essayer de restaurer le monde antédiluvien. Ce n’est pas possible. Mais il y a bien des raisons d’instituer un meilleur ordre social. L’ancien était… vicié. Il en résultait des bains de sang, la famine, la servitude et la guerre. La souffrance. Des morts inutiles. La mort sera toujours là. Mais chacun devrait la rencontrer le plus tard possible. À la fin d’une vie heureuse et bien remplie. C’est le but de tout ordre social rationnel. Nous devrions donc voir dans l’inondation une occasion de… de briser le moule, ici, comme sur Mars.

À ces mots, les officiels des Nations Unies et les conseillers des métanationales firent grise mine, mais n’en continuèrent pas moins d’écouter. Et le monde entier regardait. Sans doute, se dit Nirgal, l’opinion d’un aréopage de chefs dans une cité européenne avait-elle moins d’importance que celle des gens qui regardaient l’homme de Mars aux infos, du fin fond de leur village. Praxis, les Suisses et leurs alliés du monde entier avaient tout investi dans l’aide aux réfugiés et le traitement de longévité, de sorte que partout les gens se joignaient à eux. Si on pouvait gagner sa vie en sauvant le monde, si c’était une chance de trouver la stabilité, de vivre vieux et d’assurer un avenir décent à ses enfants, eh bien, pourquoi pas ? La plupart des gens n’avaient rien à perdre. Le règne des métanats avait profité à certains, mais des milliards d’autres étaient restés sur le bas-côté, exclus, dans une situation qui allait sans cesse empirer.

C’est ainsi que les métanats perdaient leurs employés en masse. On ne pouvait pas les enchaîner. Il était de plus en plus difficile de leur faire peur ; la seule façon de les garder était de mettre en place des programmes similaires à ceux que Praxis avait initiés. Et c’est ce qu’elles faisaient, ou du moins le disaient-elles. Maya était sûre qu’elles procédaient à des changements superficiels allant dans le sens de ceux de Praxis rien que pour conserver leur personnel et préserver leurs profits. Mais il se pouvait que Sax ait raison, qu’elles n’aient plus aucun contrôle de la situation et qu’elles instituent malgré elles un nouvel ordre des choses.

C’est ce que Nirgal décida de dire quand on lui donna la parole, lors d’une conférence de presse dans une grande salle du Bundeshaus. Debout sur l’estrade, il regarda la meute de journalistes et d’envoyés spéciaux – quelle différence avec la table improvisée dans l’entrepôt de Pavonis, avec le complexe arraché à la jungle de Trinidad, avec le podium au milieu de cette mer de gens, pendant cette folle nuit à Burroughs – et Nirgal comprit soudain son rôle : il était le jeune Martien, la voix du nouveau monde. Il pouvait laisser à Maya et Sax le soin d’être raisonnables et d’apporter le point de vue de l’étranger.

— Tout ira bien, dit-il en s’efforçant d’englober chacun dans son discours de sorte que tout le monde se sente concerné. Tout moment de l’histoire est fait d’un mélange d’éléments archaïques, de choses qui remontent du passé, de la plus lointaine préhistoire. Le présent est toujours un amalgame d’archaïsmes. Il y a encore des chevaliers qui viennent prendre les récoltes des paysans. Il y a toujours des guildes et des tribus. Nous voyons maintenant beaucoup de gens quitter leur travail pour venir en aide aux victimes de l’inondation. C’est nouveau, et en même temps ça rappelle les pèlerinages d’antan. Ils veulent être des pèlerins, avoir un but spirituel, ils veulent accomplir un travail qui ait un sens. Il n’y a pas de raison de continuer à se laisser gruger. Les représentants de l’aristocratie ici présents ont l’air inquiet. Vous aurez peut-être besoin de chercher du travail vous aussi. Vous serez peut-être amenés à vivre au même niveau que tous les autres. C’est vrai ; il se peut que ça arrive. Mais tout ira bien, même pour vous. Le mieux est l’ennemi du bien. C’est quand tout le monde est égal que les enfants sont le plus en sécurité. La distribution universelle du traitement de longévité que nous entrevoyons ici et maintenant est le sens ultime du mouvement démocratique. C’est la manifestation physique de la démocratie, enfin. La santé pour tous. Et quand ça arrivera, l’explosion d’énergie humaine positive transformera la Terre en quelques années à peine.

Quelqu’un dans la foule se leva et l’interrogea sur le risque d’explosion démographique. Il acquiesça.

— Oui, bien sûr. C’est un vrai problème. Il n’est pas indispensable d’être démographe pour voir que si on continue à faire des enfants alors que les anciens ne meurent pas, la population atteindra rapidement un niveau incroyable. Un niveau insupportable, jusqu’à l’explosion. Et alors ? Eh bien, il faut regarder la situation en face tout de suite. Il suffira de réduire le taux de natalité, pendant un moment du moins. Ça ne durera pas éternellement. Le traitement de longévité ne confère pas l’immortalité. Les premières générations qui en ont bénéficié finiront par mourir. C’est là que réside la solution au problème. Disons que la population actuelle des deux mondes est de quinze milliards. Autant dire que la situation est déjà effrayante. Étant donné la gravité du problème, tant que vous serez parents, vous n’aurez pas de raison de vous plaindre ; c’est votre propre durée de vie qui pose problème, après tout, et être parent c’est être parent, qu’on ait un enfant ou qu’on en ait dix. Enfin, mettons qu’à partir de maintenant chaque couple n’ait qu’un enfant : la génération actuelle comptera sept milliards et demi d’enfants, qui bénéficieront eux aussi du traitement de longévité, évidemment, qu’on élèvera dans du coton, au point d’en faire les insupportables petits rois du monde. Mettons que ceux-ci aient à leur tour quatre milliards d’enfants, la nouvelle royauté, que cette génération-là ait deux milliards d’enfants, et ainsi de suite. La population continuera d’augmenter, mais à un rythme de plus en plus faible au fur et à mesure que le temps passera. Et à un moment donné, dans cent ans ou dans mille ans, la première génération mourra. Que le processus se produise en un plus ou moins long laps de temps, il n’empêche que la population mondiale diminuera de près de la moitié inéluctablement. À ce stade, les gens pourront observer la situation, l’infrastructure, l’environnement des deux mondes – la capacité d’accueil du système solaire entier, quelle qu’elle puisse être. Quand les générations les plus nombreuses auront disparu, les gens pourront peut-être recommencer à avoir deux enfants par couple, afin d’assurer la perpétuation de l’espèce. Enfin, ils verront bien. Quand ils seront confrontés à ce genre de décision, la crise démographique sera résolue. Mais il se pourrait que ça prenne un millier d’années.

Nirgal s’arrêta et observa le public. Les gens le regardaient, fascinés, silencieux. Il les engloba dans un grand geste du bras.

— En attendant, nous devons nous entraider. Nous devons nous modérer, prendre soin du sol. Et c’est là que Mars peut aider la Terre. D’abord, en ce qui concerne les soins apportés au sol, nous sommes vecteurs d’expérience. Tout le monde peut tirer parti des leçons que nous avons apprises et les appliquer ici. Et puis, et surtout, la majorité de la population restera toujours sur Terre, mais une partie importante pourrait s’installer sur Mars. Ce qui contribuerait à soulager la situation. Nous serions heureux de les accueillir. Nous avons le devoir d’héberger autant de gens que possible ; nous sommes encore des Terriens, sur Mars. Nous sommes tous dans le même bateau. Et il n’y a pas que la Terre et Mars, il y a d’autres mondes habitables dans le système solaire, moins grands, certes, mais il y en a beaucoup. Et en les utilisant tous, en coopérant, nous pourrons franchir ce cap difficile. Et entrer dans un nouvel âge d’or.

La conférence du jour fit une certaine impression, ils s’en rendirent compte bien qu’étant dans l’œil du cyclone médiatique. Après ça, Nirgal s’entretint pendant des heures tous les jours avec des groupes différents afin de développer les idées qu’il avait lancées lors de cette fameuse réunion. C’était un travail épuisant et, après quelques semaines de cet exercice, un beau matin, il regarda par la fenêtre de sa chambre et parla à ses gardes du corps de partir en expédition. Ceux-ci acceptèrent de dire aux gens de Berne qu’il faisait une excursion privée, et ils prirent un train qui les emmena dans les Alpes.

Le train allait vers le sud en longeant le Thuner See, un long lac bleu bordé par des pâturages abrupts, des remparts et des spires de granit gris. Les villes au bord du lac avaient des maisons aux toits d’ardoise et étaient dominées par de vieux arbres, parfois un château, le tout magnifiquement entretenu. Dans les vastes pâtures vertes entre les villes s’étalaient de grandes fermes en bois, avec des œillets rouges dans des jardinières à toutes les fenêtres et à tous les balcons. C’était un style qui n’avait pas changé depuis cinq cents ans, lui dirent ses gardes du corps. Il s’était imposé au paysage, comme s’il était naturel. Les pâturages avaient été nettoyés des arbres et des pierres – à l’origine, c’étaient des forêts. C’étaient donc des espaces terraformés, d’immenses pelouses mamelonnées qui avaient été créées pour faire paître le bétail. Une telle agriculture n’avait pas de valeur économique, au sens où le capitalisme le définissait, mais les Suisses conservaient ces fermes d’altitude parce qu’ils trouvaient ça important, ou beau, ou les deux à la fois. En un mot, c’était suisse.

— Il y a des valeurs plus importantes que les valeurs économiques, avait dit Vlad lors du congrès, sur Mars, et Nirgal comprenait maintenant qu’il y avait des gens sur Terre qui l’avaient toujours pensé, du moins en partie.

Le Werteswandel, comme on disait à Berne, la mutation des valeurs. Mais il pouvait aussi s’agir d’une évolution, d’un retour à certaines valeurs. D’un changement progressif plutôt que d’un équilibre imposé. Les archaïsmes résiduels positifs, qui persistaient encore et toujours, jusqu’à ce que, lentement, ces hautes vallées de montagne isolées aient appris au monde à vivre, leurs grandes fermes flottant sur des vagues vertes. Une colonne de soleil doré creva les nuages, tomba sur une butte, derrière une des fermes, et les pâturages se mirent à briller comme une énorme émeraude, d’un vert si vif que Nirgal se sentit désorienté, puis franchement étourdi. Il avait du mal à fixer ce vert tellement il était intense !

La colline majestueuse disparut. D’autres apparurent derrière les vitres, pareilles à des vagues vertes illuminées par leur propre réalité. À Interlaken, le train tourna et suivit une vallée si abrupte que par endroits la voie entrait dans un tunnel et faisait un tour complet sur elle-même dans la montagne avant de ressortir à l’air libre et au soleil, la locomotive se trouvant juste au-dessus du wagon de queue. Le train suivait des rails et non une piste parce que les Suisses n’étaient pas convaincus que la nouvelle technologie constituait un progrès suffisant pour justifier que l’on remplace ce qui existait déjà. C’est ainsi que le train vibrait et roulait bord sur bord alors qu’il gravissait la pente en grondant et en grinçant, l’acier raclant l’acier.

Ils s’arrêtèrent à Grindelwald, et Nirgal suivit ses gardes du corps vers un train beaucoup plus petit qui les mena toujours plus haut, au pied de l’immense paroi nord de l’Eiger. Sous ce mur de pierre, il ne semblait faire que quelques centaines de mètres d’altitude. Nirgal avait eu une bien meilleure impression de son immensité à cinquante kilomètres de distance, depuis le Monstre de Berne. Il attendait maintenant patiemment que le petit train entre en bourdonnant dans la paroi rocheuse et commence à décrire des spirales et des épingles à cheveux dans le noir que ne trouaient que les lumières intérieures des wagons et l’éclair fugitif d’une galerie latérale. Ses gardes, qui étaient une dizaine, parlaient entre eux avec l’accent guttural du suisse allemand.

Lorsqu’ils revirent la lumière, ils entraient dans une petite gare appelée Jungfraujoch, « la plus haute gare d’Europe », comme l’annonçait une pancarte rédigée en six langues, ce qui n’avait rien d’étonnant car elle était située dans un col glacé entre les deux grands sommets, le Monch et la Jungfrau, à 3 454 mètres au-dessus du niveau de la mer, sans autre but ou raison d’être que sa propre existence.

Nirgal descendit du train, ses gardes sur les talons, et sortit de la gare. Il y avait une petite terrasse sur le côté du bâtiment. L’air était léger, pur et frais, à 270 degrés kelvin environ. Nirgal n’en avait pas respiré de plus savoureux depuis qu’ils avaient quitté Mars. Il lui semblait si familier qu’il sentit des larmes lui picoter les yeux. Ça, c’était un endroit qui valait le détour !

Même avec ses verres filtrants, la lumière était extrêmement vive. Le ciel était d’un bleu cobalt intense. Les parois des montagnes étaient couvertes de neige, mais le granit apparaissait presque partout, surtout sur les parois nord qui étaient trop abruptes pour retenir la neige. Là-haut, les Alpes ne ressemblaient plus du tout à un escarpement. Chaque masse de pierre avait son aspect et une présence propres, séparée des autres par d’immenses espaces vides, parfois par des vallées glaciaires en forme de U d’une extraordinaire profondeur. Au nord, ces macro-tranchées étaient très profondes, et vertes, ou comblées par un lac. Au sud, au contraire, elles étaient hautes, et ne contenaient que de la neige, de la glace et des pierres. Ce jour-là, le vent dévalant la paroi sud apportait avec lui le froid de la glace.

Dans la vallée au sud de la passe, Nirgal voyait un énorme plateau blanc, ridé, où les glaciers se déversaient depuis les hauts bassins environnants pour former un gigantesque confluent. C’était Concordiaplatz, lui dirent-ils. Quatre glaciers s’y rencontraient, puis continuaient à descendre vers le sud et le Grosser Aletschgletscher, le plus long glacier de Suisse.

Nirgal alla jusqu’au bout de la terrasse afin de saisir en un coup d’œil le plus possible de ce désert de glace. Il s’aperçut qu’elle donnait sur un escalier taillé dans la neige durcie de la paroi, à l’endroit où elle montait vers le col. C’était un sentier qui menait au glacier, en dessous d’eux, et de là à Concordiaplatz.

Nirgal demanda à ses gardes de l’attendre dans la gare. Il voulait faire un petit tour tout seul. Ils protestèrent, mais il n’y avait pas de neige sur le glacier en été, les crevasses étaient bien visibles, la piste passait au large et il n’y avait personne en bas, par cette froide journée estivale. Ses gardes du corps ne savaient trop quelle conduite adopter, et deux d’entre eux insistèrent pour le suivre de loin, au cas où.

Nirgal accepta le compromis, tira sur les cordons de son capuchon et s’engagea dans l’escalier qui descendait, mettant péniblement un pied devant l’autre jusqu’à ce qu’il se retrouve sur l’étendue plate du Jungfraufirn. Les crêtes qui jalonnaient cette vallée de neige descendaient vers le sud depuis la Jungfrau et le Monch puis, après quelques kilomètres, retombaient abruptement vers Concordiaplatz. De la piste, la roche paraissait noire, peut-être par contraste avec la blancheur de la neige. Çà et là, il distinguait des taches très légèrement rosées sur le blanc : des algues. De la vie à cette altitude. Très peu, mais tout de même de la vie. Le reste était pour l’essentiel une image en noir et blanc sous le bol bleu de Prusse du ciel. Un vent glacial se ruait comme par un entonnoir dans le canyon qui s’élevait de Concordiaplatz. Il aurait voulu descendre jusque-là pour voir ça de ses propres yeux, mais il ne savait pas s’il en aurait le temps avant le coucher du soleil. Les distances étaient difficiles à apprécier. C’était peut-être plus loin qu’il n’y paraissait. Du moins pouvait-il marcher jusqu’à ce que le soleil soit à mi-chemin de l’horizon, à l’ouest, et alors faire demi-tour. Il descendit donc sur le névé, d’une aiguille orange à l’autre, traînant le deuxième corps qui était en lui, conscient de la présence des deux gardes qui le suivaient à deux cents mètres de distance.

Il avança ainsi un long moment. La marche n’était pas si pénible. La surface crénelée de la glace craquait sous ses bottes. Le soleil avait ramolli la surface, malgré le vent frais. Elle brillait tellement qu’il avait du mal à y voir, même avec ses lunettes. Des reflets noirs dansaient au rythme de sa marche.

Les crêtes à droite et à gauche commencèrent à descendre. Il émergea sur Concordiaplatz. Dans d’autres gorges, des glaciers montaient comme les doigts de glace d’une main tendue vers le soleil, le poignet descendant vers le sud et le Grosser Aletschgletscher. Il se trouvait dans la paume blanche, offerte au soleil, près d’une ligne de vie de moraines. La glace, à cet endroit, était piquetée, rugueuse et d’une couleur bleutée.

Une bise âpre, mesquine, s’acharna sur lui et fit un passage dans son cœur. Il pivota lentement sur lui-même, comme une petite planète, comme une toupie sur le point de tomber, essayant de tout englober, de faire face à chaque point à tour de rôle. Si grand, si étincelant, si plein de vent, si vaste, d’une masse tellement écrasante – la pure masse du monde blanc ! Et pourtant une sorte de noirceur planait derrière, comme le vide de l’espace, visible là, au fond du ciel. Il enleva ses lunettes pour voir les choses dans leur réalité, et la lumière fut si immédiate et si violente qu’il dut fermer les yeux, s’abriter le visage au creux du bras. De grandes barres blanches palpitèrent un moment sur sa rétine, et même l’image résiduelle était douloureuse par son intensité aveuglante.

— Waouh ! s’écria-t-il, et il se mit à rire, déterminé à refaire une nouvelle tentative dès que les images résiduelles auraient disparu mais avant que ses pupilles se soient à nouveau dilatées.

C’est ce qu’il fit, et la seconde tentative se solda d’une façon aussi désastreuse que la première. Comment oses-tu tenter de me voir tel que je suis vraiment ? hurlait silencieusement le monde.

— Mon Dieu ! beugla-t-il, bouleversé. Ka wow !

Il attendit d’avoir remis ses lunettes pour rouvrir les yeux et regarda à travers les images résiduelles bondissantes. Peu à peu, le paysage primitif de glace et de pierre se stabilisa entre les raies pulsatives noires, blanches et d’un vert fluorescent. Le vert et le blanc. Ça, c’était le blanc. Le monde nu de l’univers inanimé. Cet endroit avait un pouvoir tout à fait comparable à celui du paysage martien primitif. Aussi grand que sur Mars, oui, et même plus, avec ses horizons lointains et sa gravité écrasante. Plus abrupt et plus blanc, et les vents y étaient plus forts. Ka, le vent transperçait sa parka comme des lances de glace, plus fort, plus froid… Ah, Dieu ! comme un vent lui perçant le cœur, il fut pénétré de la soudaine certitude que dans son immensité, sa variété, la Terre avait des régions plus martiennes que Mars elle-même. Que parmi toutes ses façons d’être plus grande, elle arrivait à être plus martienne que Mars même.

Il fut paralysé par cette pensée. Il resta un moment immobile, à regarder, à tenter d’affronter cette idée. Le vent mourut un instant. Le monde aussi était immobile. Pas un mouvement, pas un bruit.

Lorsqu’il remarqua le silence, il commença à y faire attention, à guetter quelque chose, un bruit, mais il n’entendit rien, et le silence devint pour ainsi dire palpable. Il n’avait jamais rien entendu de pareil. Il y réfléchit. Sur Mars, il avait toujours été dans une tente, une combinaison, bref, de la mécanique, sauf pendant les rares marches à la surface qu’il avait faites ces dernières années. Et même alors, il y avait toujours eu du vent, ou des machines à proximité. Ou il ne l’avait tout simplement pas remarqué. Maintenant, il n’y avait qu’un immense silence, le silence de l’univers. Un silence inimaginable, même en rêve.

Puis il recommença à entendre des sons. La pulsation du sang dans ses oreilles. Le souffle de sa respiration. Le ronron de ses pensées, comme si elles faisaient du bruit. Son propre système végétatif, son corps, avec ses pompes organiques, ses ventilateurs, ses générateurs. Encore de la mécanique qui faisait son bruit de machine, mais intérieur, cette fois. Il était libre comme jamais il ne l’avait été, dans ce grand silence où il pouvait s’entendre fonctionner, rien que lui tout seul sur ce monde, un corps libre debout sur sa planète mère, libre, ceint de la pierre et la roche où tout avait commencé. Ma mère la Terre – il pensa à Hiroko, et cette fois sans le chagrin dévastateur qu’il avait éprouvé à Trinidad. Lorsqu’il retournerait sur Mars, il pourrait vivre comme ça. Il pourrait marcher dans le silence, être libre, vivre dehors, dans le vent, dans une chose semblable à cette immensité d’un blanc pur et sans vie, avec au-dessus de sa tête une chose comparable à ce dôme bleu sombre – le bleu, exhalaison visible de la vie, de l’oxygène, le bleu, couleur même de la vie. Tout là-haut, dominant la blancheur. Comme un signe. Le blanc et le vert, sauf qu’ici le vert était bleu.

Avec des ombres. Parmi les images résiduelles qui s’attardaient encore, fugitives, s’étendaient de longues ombres qui arrivaient en courant de l’ouest. Il était loin du Jungfraujoch et beaucoup plus bas aussi. Il fit demi-tour et commença à gravir le Jungfraufirn. Plus loin, sur la piste, ses deux gardes acquiescèrent et repartirent eux aussi vers le haut, d’un bon pas.

Ils furent vite dans l’ombre de la crête, à l’ouest, le soleil ayant maintenant disparu jusqu’au lendemain. Le vent se mit à tourner sur son dos, comme pour l’aider. Il faisait vraiment froid. Mais c’était la température à laquelle il était habitué, au fond ; le genre d’air qu’il aimait, juste un peu plus dense, mais ce n’était pas désagréable. Et c’est ainsi que, malgré le poids qui l’écrasait de l’intérieur, il s’engagea dans la montée d’un pas alerte, le sol craquant sous ses semelles, s’appuyant dessus, sentant les muscles de ses cuisses répondre au défi, retrouver leur rythme, le lung-gom-pa familier, ses poumons, son cœur pompant avec force pour assumer la masse supplémentaire. Mais il était fort, fort, et c’était l’une des petites régions d’altitude martienne de la Terre. Et c’est ainsi qu’il gravit le névé en se sentant plus fort de minute en minute, fort et impressionné, exalté, terrifié par cette planète infiniment surprenante, capable d’avoir tant de blanc et de vert à la fois, son orbite si délicieusement située qu’au niveau de la mer le vert jaillissait et qu’à trois mille mètres d’altitude elle disparaissait sous le blanc, une bande de vie de trois mille mètres de largeur, pas plus. La Terre tournait dans la bulle impalpable de cette biosphère, dans les quelques milliers de mètres dont elle avait besoin sur une orbite de cent cinquante millions de kilomètres de diamètre. C’était trop beau pour être vrai.

L’effort le réchauffa si bien qu’il avait chaud même aux pieds. Il commença à transpirer et sa peau à le picoter. L’air froid était délicieusement revigorant. Il sentait qu’il pourrait soutenir cette allure pendant des heures, mais ce ne serait malheureusement pas utile. Devant et un peu plus haut se trouvait l’escalier de neige, avec sa rampe de corde soutenue par des béquilles de fer. Ses guides marchaient d’un bon pas, devant lui, ils accélérèrent encore le rythme pour gravir la dernière pente. Il serait bientôt là, lui aussi, dans la petite gare de chemin de fer/station spatiale. Ils s’y connaissaient, ces Suisses, pour construire des choses ! Pouvoir visiter le stupéfiant Concordiaplatz, à une journée de train de la capitale ! Pas étonnant qu’ils soient tellement en phase avec Mars : ils étaient vraiment ce qu’il y avait de plus près de Mars sur cette planète, des bâtisseurs, des terraformeurs, des habitants de l’air impalpable et glacé.

Il se sentait donc on ne peut mieux disposé à leur égard lorsqu’il reprit pied sur la terrasse et fit irruption dans la gare où il eut l’impression d’être transformé en bouilloire. Et quand il s’approcha du groupe qui l’accompagnait et des passagers qui attendaient le petit train, il était tellement radieux, tellement exalté que les froncements de sourcils impatients (il comprit qu’il les avait fait attendre) laissèrent place à des sourires et ils se regardèrent en riant, en secouant la tête comme pour se dire : Qu’est-ce que vous voulez ? Eh oui, que voulez-vous, ils avaient tous été jeunes dans les Alpes pour la première fois, par un beau jour d’été, ils avaient éprouvé le même enthousiasme, ils savaient ce que c’était. Alors ils lui serrèrent la main, ils l’embrassèrent et le conduisirent dans le petit train qui démarra aussitôt, car c’était bien joli, mais il ne fallait pas faire attendre le train. Puis, une fois en chemin, ils remarquèrent ses mains et son visage brûlants, lui demandèrent où il était allé et lui dirent combien de kilomètres ça faisait, et combien de mètres de hauteur. Ils lui passèrent une fiasque de schnaps. Et tandis que le train entrait dans le petit tunnel qui ressortait par la face nord de l’Eiger, ils lui racontèrent l’histoire de la tentative de sauvetage ratée des alpinistes nazis condamnés, excités, émus qu’il soit si impressionné. Après ça, ils s’installèrent dans les compartiments éclairés du train qui s’enfonçait avec force grincements et couinements dans son tunnel de granit brut.

Debout à l’arrière d’une des voitures, Nirgal regardait les roches dynamitées qui défilaient à la vitesse de l’éclair puis, lorsqu’ils retrouvèrent la lumière, il leva les yeux vers l’Eiger qui les dominait de toute sa hauteur. Un passager passa près de lui en allant dans la voiture suivante, s’arrêta et dit, avec un drôle d’accent anglais :

— Si je m’attendais à vous voir ici ! Je suis tombé sur votre mère pas plus tard que la semaine dernière.

— Ma mère ? répéta Nirgal, troublé.

— Oui, Hiroko Ai. Je ne me trompe pas, c’est bien ça ? Elle était en Angleterre, elle travaillait avec des gens à l’embouchure de la Tamise. Je l’ai vue juste avant de venir ici. Drôle de coïncidence, je dois dire. D’ici que je commence à voir des petits hommes rouges… !

L’homme éclata de rire à cette idée et s’engagea dans la voiture suivante.

— Hé, l’appela Nirgal. Attendez !

Mais l’homme ne s’arrêta qu’un instant.

— Non, non, dit-il par-dessus son épaule. Je ne voulais pas m’imposer. Je n’en sais pas plus, de toute façon. Il faudra que vous la cherchiez. À Sheerness, peut-être.

Puis le train entra en grinçant dans la gare de Klein Scheidegg. L’homme descendit de la voiture suivante. Nirgal s’apprêtait à le suivre lorsque d’autres personnes lui passèrent devant le nez, et ses gardes du corps lui expliquèrent qu’ils devaient aller jusqu’à Grindelwald s’il voulait rentrer le soir même. Nirgal ne pouvait pas leur dire le contraire. Mais en regardant par la fenêtre alors que le train repartait, il vit l’Anglais qui lui avait adressé la parole s’engager d’un bon pas dans un chemin qui descendait vers la vallée crépusculaire.

4

Il atterrit dans un grand aéroport du sud de l’Angleterre d’où on l’emmena vers une ville au nord-est que ses gardes du corps appelaient Faversham, au-delà de laquelle les routes et les ponts étaient sous l’eau. Il s’était arrangé pour arriver incognito et n’être attendu à cet endroit que par une poignée de policiers, huit hommes et deux femmes silencieux, attentifs, qui se prenaient très au sérieux. Ils lui rappelaient davantage les forces de sécurité de l’ATONU de son monde que ses gardes du corps suisses. Au début, ils avaient dans l’idée de rechercher Hiroko en interrogeant les gens à son sujet. Nirgal était persuadé que ça l’inciterait à se cacher, et il insista pour partir à sa recherche aussi discrètement que possible. Il finit par les convaincre.

Ils prirent la route dans une aube grise, vers un nouveau front de mer, entre les bâtiments. En certains endroits, des rangées de sacs de sable étaient empilées entre les murs détrempés ; ailleurs, il n’y avait que des rues qui disparaissaient sous une eau noire, à perte de vue. Des planches avaient été jetées çà et là sur les mares et les flaques d’eau.

Enfin, de l’autre côté d’une rangée de sacs de sable, il vit une étendue d’eau brune sans aucun bâtiment au-delà. Des embarcations étaient attachées à une grille scellée à une fenêtre pleine de mousse sale. Nirgal suivit un de ses gardes dans une grande barque, et salua un homme noueux, à la trogne rougeaude, coiffé d’une casquette crasseuse. Une sorte de représentant de la police fluviale, apparemment. L’homme lui tendit une main molle et ils partirent à la rame sur l’eau opaque. Le reste des gardes suivaient, l’air préoccupé, dans trois autres bateaux. Le rameur de Nirgal dit quelque chose, et Nirgal dut lui demander de répéter. Le gaillard parlait comme si la moitié de sa langue avait été tranchée.

— Vous parlez cockney, c’est ça ?

— Cockney ! appuya l’homme en s’esclaffant.

Nirgal rit aussi et haussa les épaules. Il avait lu ce mot dans un livre et ne savait pas vraiment ce qu’il signifiait. Il avait déjà entendu un millier d’anglais différents, mais c’était probablement l’un des plus authentiques et c’est à peine s’il y comprenait quelque chose. L’homme parla plus lentement, ce qui n’y changea rien. Du bout de son aviron il lui indiquait les bâtiments inondés presque jusqu’au toit du quartier dont ils s’éloignaient à présent.

— Des oies sauvages, dit-il à plusieurs reprises.

Ils arrivèrent à une jetée flottante fixée à ce qui ressemblait à un panneau d’autoroute portant l’inscription : « OARE ». Plusieurs bateaux plus gros étaient amarrés à la jetée, ou au mouillage, non loin de là. L’homme de la police fluviale s’approcha à la rame d’un de ces navires et lui indiqua l’échelle métallique soudée au flanc rouillé.

— Montez !

Nirgal s’exécuta. Sur le pont se tenait un homme si petit qu’il dut lever le bras pour serrer la main de Nirgal, mais il avait une poigne de fer.

— Alors, comme ça, vous êtes martien, dit-il avec un accent aussi traînant que celui du rameur, et cependant plus compréhensible. Bienvenue à bord de notre petit navire de recherche. Il paraît que vous cherchez la vieille dame asiatique ?

— Oui, répondit Nirgal, et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle est japonaise.

— Hum, fit l’homme en fronçant le sourcil. Je l’ai vue une fois. J’aurais plutôt dit qu’elle était du Bangladesh, par là. Il y en a partout depuis l’inondation. Mais on peut jamais savoir, hein ?

Quatre des gardes de Nirgal montèrent à bord. Le propriétaire du bateau fit démarrer le moteur en appuyant sur un bouton, puis tourna la roue qui se trouvait dans la timonerie et regarda attentivement vers l’avant alors qu’ils s’éloignaient des bâtiments submergés. Le ciel était bas, couvert, du même gris brunâtre que la mer.

— On va au quai, annonça le petit capitaine.

Nirgal hocha la tête.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.

— Bly. B-L-Y.

— Moi, c’est Nirgal.

L’homme opina du chef.

— Alors c’étaient les docks ? demanda Nirgal.

— C’était Faversham. Là-bas, il y avait des marais. Ham, Magden, il n’y avait que ça tout du long jusqu’à l’île de Sheppey. C’était la Swale. Plus de boue que d’eau, en réalité. Maintenant, les jours où il y a du vent, ça souffle tellement qu’on se croirait en mer du Nord. De Sheppey, il ne reste plus qu’une colline, là-bas. Pour une île, c’est une île, à présent.

— Et c’est là que vous avez vu…

Il ne savait quel nom lui donner.

— Votre grand-maman asiatique est arrivée par le ferry qui va de Vlissingen à Sheerness, de l’autre côté de cette île. Sheerness et Minster ont la Tamise en guise de rues ces temps-ci, et à marée haute, ils l’ont pour toits aussi. Là, on est au-dessus du marais de Magden. On va faire le tour du Shell Ness, la Swale est trop pleine de terre.

L’eau couleur de boue clapotait par endroits. Elle était bordée par de longs serpentins de mousse jaunâtre. À l’horizon, l’eau était grisâtre. Bly tourna la barre et ils coupèrent de petites vagues sournoises. L’embarcation se mit à tanguer, à monter, descendre, monter, descendre comme un bouchon. C’était la première fois que Nirgal prenait le bateau. Des nuages gris planaient au-dessus d’eux. Il n’y avait qu’une lame d’air entre le bas des nuages et l’eau houleuse. Un monde liquide.

— On a plus vite fait le tour qu’avant, remarqua le capitaine Bly sans lâcher la barre. Si l’eau était plus claire, vous pourriez voir Sayes Court, juste en dessous.

— C’est profond, ici ? demanda Nirgal.

— Ça dépend de la marée. L’île était à un pouce au-dessus du niveau de la mer avant l’inondation, alors… de combien on dit que l’eau a monté, déjà ? Vingt-cinq pieds ? Plus qu’il n’en faut à ma vieille barcasse, pour sûr. Elle a très peu de tirant d’eau.

Il inclina la barre vers la gauche et le bateau prit les vagues par le travers, de sorte qu’il se mit à rouler par saccades rapides, inégales. Il indiqua un cadran.

— Là, ça fait cinq mètres. Le marécage d’Harty. Vous voyez ce champ de patates, l’eau toute mâchurée là-bas ? Il va sortir à la mi-marée. On dirait un géant noyé, enterré dans la boue.

— Où en est la marée ?

— Elle est presque haute. Elle va tourner d’ici une demi-heure.

— On a peine à imaginer que la lune puisse attirer l’océan comme ça, aussi haut.

— Ben quoi, vous ne croyez pas à la gravité ?

— Oh si, j’y crois, elle m’écrase en ce moment même. Mais j’ai du mal à imaginer que quelque chose de si éloigné puisse exercer une telle attraction.

— Ouais, fit le capitaine en tentant de percer un banc de brume, droit devant. Je vais vous dire ce que j’ai du mal à me figurer, moi : c’est qu’un tas d’icebergs puissent déplacer assez d’eau pour que tous les océans du monde montent autant.

— C’est difficile à croire, en effet.

— C’est stupéfiant, voilà ce que c’est. Mais on en a la preuve ici même, on flotte dessus. Ah, le brouillard se lève.

— Le temps est plus mauvais qu’avant ?

Le capitaine éclata de rire.

— C’est rien de le dire !

De longues écharpes de brume filèrent de part et d’autre du bateau. Les vagues clapotantes se mirent à fumer et à siffler. Il faisait sombre. Tout à coup, Nirgal se sentit heureux, malgré la sensation désagréable que la décélération faisait naître dans son estomac à chaque creux de vague. Il faisait du bateau dans un monde aquatique, la lumière était enfin supportable. Il pouvait cesser de plisser les paupières pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds sur Terre.

Le capitaine donna un nouveau coup de barre et cette fois ils suivirent les vagues vers le nord-ouest et l’embouchure de la Tamise. Sur leur gauche, une crête d’un brun verdâtre émergea, ruisselante, de l’eau de la même couleur. Des bâtiments étaient massés sur les pentes.

— C’est Minster, ou ce qui en reste. C’était le seul endroit surélevé de l’île. Sheerness est par là, vous voyez : l’endroit où l’eau est toute hachurée.

Sous le brouillard qui s’effilochait, Nirgal vit ce qui ressemblait à un banc d’eau écumante, noire sous la mousse blanchâtre, qui projetait des éclaboussures dans tous les sens.

— C’est Sheerness ?

— Ouais.

— Ils sont tous allés s’installer à Minster ?

— Ou ailleurs. La plupart. Mais il y a des gens très têtus, à Sheerness.

Puis le capitaine se concentra sur l’approche du front de mer inondé de Minster. À l’endroit où la ligne de toits émergeait des vagues, un grand bâtiment avait été privé de sa toiture, de sa façade donnant sur la mer, et faisait maintenant office de marina, les trois murs restants abritant un rectangle d’eau, les étages supérieurs, à l’arrière, servant de dock. Trois autres bateaux de pêche étaient au mouillage et, comme ils abordaient, les hommes qui se trouvaient sur le pont leur firent de grands signes.

— Qui c’est ? demanda l’un d’eux alors que Bly amenait le nez du bateau dans le dock.

— Un des Martiens. On essaie de trouver la dame asiatique qui aidait à Sheerness, l’autre semaine. Vous l’avez vue ici ?

— Pas ces temps-ci. Ça remonte à plusieurs mois, en fait. J’ai entendu dire qu’elle était partie pour Southend. Ils le sauront, au sous-marin.

Bly hocha la tête.

— Vous voulez voir Minster ? demanda-t-il à Nirgal.

— Je préférerais voir les gens qui savent peut-être où elle est, répondit-il en fronçant les sourcils.

— Ouais.

Bly fit machine arrière, sortit de la marina et vira bord sur bord. Par les interstices des planches qui obstruaient les fenêtres, Nirgal vit du plâtre taché, les étagères d’un bureau éventré, des notes punaisées à une poutre. Tout en repartant vers la partie inondée de Minster, Bly prit un micro qui pendait au bout d’un fil tire-bouchonné et appuya sur des boutons. Il eut un certain nombre de conversations radio très difficiles à suivre pour Nirgal, ponctuées de « Salut, matelot ! » et autres interjections, toutes les réponses entrecoupées de parasites.

— Bon, on va essayer Sheerness. La marée est bonne.

Ils repartirent très lentement dans les rues pleines d’eau spumeuse et de mousse qui giclait de partout dans la ville submergée. Au centre de l’écume, l’eau était plus calme. Des cheminées et des poteaux téléphoniques émergeaient de la grisaille. Nirgal entrevoyait de temps à autre des maisons et des bâtiments, mais l’eau était tellement couverte d’écume au-dessus et si boueuse en dessous qu’on ne voyait pas grand-chose : la pente d’un toit, la vision fugitive d’une rue, la fenêtre aveugle d’une maison.

De l’autre côté de la ville, un dock flottant était amarré à un pilier de béton qui dépassait des vagues.

— C’est le vieux quai des ferry-boats. Ils en ont coupé une section qu’ils ont mise à flotter puis ils ont pompé l’eau dans les bureaux en dessous et ils les ont réoccupés.

— Réoccupés ?

— Vous allez voir.

Bly sauta du plat-bord sur le quai, et tendit la main pour aider Nirgal à franchir le pas. Mais Nirgal tomba sur un genou en touchant terre.

— Allez, Spiderman, on descend.

Le pilier de béton auquel le dock était fixé lui arrivait à la poitrine. Il découvrit qu’il était creux et qu’une échelle de métal avait été scellée à la paroi intérieure. Des ampoules électriques pendaient au bout de douilles branchées sur un câble enduit de caoutchouc, entortillé autour d’un des montants de l’échelle. Le cylindre de béton se terminait trois mètres plus bas, mais l’échelle continuait à descendre dans une grande salle chaude, humide, qui puait le poisson. Des générateurs bourdonnaient dans une pièce ou un bâtiment voisin. Les murs, le sol, les plafonds, les fenêtres, tout était recouvert par ce qui semblait être une feuille de plastique ou un matériau transparent du même genre. Ils étaient dans une sorte de bulle immergée dans l’eau, boueuse, brunâtre, aussi bouillonnante que de l’eau de vaisselle dans un évier.

L’expression de Nirgal dut trahir sa surprise, car Bly dit, avec un bref sourire :

— C’était une bonne bâtisse solide. Ce matériau qu’on appelle feuille de roche ressemble à celui des bâches que vous utilisez sur Mars, sauf qu’il durcit. On a réoccupé quelques bâtiments de cette façon, quand ils avaient la profondeur et la taille adéquates. On met un tuyau et on envoie de l’air, comme si on soufflait du verre. Un tas de gens de Sheerness reviennent ici. Ils prennent la mer à partir du dock ou du toit. Les gens de la marée, on les appelle. C’est mieux que d’aller mendier en Angleterre, vous trouvez pas ?

— Et comment gagnent-ils leur vie ?

— Ils pèchent, comme ils l’ont toujours fait. Et ils récupèrent des choses. Eh, Karna ! Voilà mon Martien, dis-lui bonjour. Ils sont petits, là d’où il vient, hein ? Appelle-le Spiderman.

— Ma parole, mais c’est Nirgal qui vient me voir chez moi ! J’veux bien être pendu si je l’appelle Spiderman !

Et le dénommé Karna, un « Asiatique » à en juger par ses cheveux et sa peau sombres sinon par son accent, serra avec gentillesse la main de Nirgal.

La salle était vivement éclairée par deux énormes projecteurs tournés vers le plafond. Le sol luisant était encombré de tables, de bancs, de toutes sortes de machines à tous les stades du démontage : des moteurs de bateau, des pompes, des générateurs, des roues, d’autres éléments encore que Nirgal ne put identifier. Les générateurs avaient été relégués dans un couloir, ce qui ne semblait guère atténuer le bruit pour autant. Nirgal s’approcha d’un mur pour inspecter le matériau de la bulle. Il ne faisait que quelques molécules d’épaisseur, lui dit-on, et pourtant il pouvait supporter plusieurs tonnes de pression. Nirgal compara chaque kilo à un coup de poing, et imagina l’impact que pouvaient avoir des milliers de coups.

— Ces bulles seront encore là quand le béton aura disparu.

Nirgal l’interrogea au sujet d’Hiroko.

— Je n’ai jamais su son nom, répondit Karna en haussant les épaules. Je pensais qu’elle était tamoule, ou du sud de l’Inde. J’ai cru comprendre qu’elle était partie pour Southend.

— C’est elle qui vous a aidés à installer tout ça ?

— Ouais. Elle a amené les bulles de Vlissingen, avec quantité de gens comme elle. C’est génial ce qu’ils ont fait ici. Avant leur arrivée, on rampait à High Halstow.

— D’où venaient-ils ?

— J’en sais rien. Un genre de groupe d’aide côtier, sans doute. Sauf qu’ils n’ont pas atterri ici par hasard, ajouta-t-il en riant. Ils faisaient le tour des côtes, à construire des choses dans les ruines pour s’amuser, du moins c’est ce qu’on aurait dit. La civilisation d’entre les marées, ils appelaient ça. Pour rire, comme d’habitude.

— Salut, Karnasingh, salut, Bly, belle journée, là-haut, pas vrai ?

— Ouais.

— Vous voulez manger un morceau ?

La pièce voisine était une grande salle à manger pleine de tables et de bancs, avec un coin-cuisine. Une cinquantaine de personnes étaient déjà attablées. Karna cria : « Hé ! » et leur présenta Nirgal. Des murmures indistincts le saluèrent. Les gens dévoraient de pleins bols d’un ragoût de poisson puisé dans d’énormes chaudrons noirs qui donnaient l’impression de servir depuis des siècles. Nirgal s’assit et goûta ce qu’on lui présentait : c’était bon. Le pain était aussi dur que le dessus de la table. Les visages étaient rudes, grêlés, boucanés par le sel et les embruns. Nirgal n’avait jamais vu de figures plus vivantes. Laides, comme modelées par l’existence pénible dans la terrible pesanteur terrestre. Des conversations tonitruantes, des vagues de rire, des cris. On n’entendait pratiquement plus les générateurs. Des gens vinrent lui serrer la main et le regarder. Plusieurs avaient rencontré la femme asiatique et ses amis, et ils la lui décrivirent avec enthousiasme. Elle ne leur avait jamais dit son nom. Elle parlait bien l’anglais, lentement et clairement.

— Je pensais qu’ils étaient pakistanais. Ses yeux avaient pas l’air tout à fait orientaux, si vous voyez ce que je veux dire. Pas comme les vôtres, quoi. Pas de petit pli, là, dans le coin à côté du nez.

— L’épicanthus, espèce d’ignare.

Nirgal sentit son cœur cogner contre ses côtes. Il faisait chaud dans la salle, chaud et lourd.

— Et les gens qui l’accompagnaient ?

Certains étaient orientaux. Asiatiques, à part un ou deux Blancs.

— Grands ? demanda Nirgal. Comme moi ?

Non. Évidemment, si Hiroko et son groupe étaient revenus sur Terre, il se pouvait que les plus jeunes soient restés en arrière. Même Hiroko n’aurait pu tous les convaincre de tenter une telle expérience. Frantz aurait-il quitté Mars ? Et Nanedi ? Nirgal en doutait. Revenir sur Terre quand elle avait besoin d’eux… Les plus vieux, oui. C’était assez le genre d’Hiroko. Il la voyait bien faire ça, voguer le long des nouvelles côtes de la Terre, organiser la réhabilitation…

— Ils sont allés à Southend. Ils avaient l’intention de remonter la côte.

Nirgal regarda Bly, qui acquiesça. Ils pouvaient passer, eux aussi.

Mais les gardes du corps de Nirgal voulaient d’abord vérifier certaines choses. Ils demandaient une journée pour s’organiser. En attendant, Bly et ses amis évoquèrent des projets de récupération sous l’eau et quand Bly entendit parler du délai requis par les gardes, il demanda à Nirgal s’il voulait assister à l’opération qui devait avoir lieu le lendemain matin.

— Faut savoir que c’est pas un travail très propre, évidemment.

Mais Nirgal accepta. Ses gardes n’y virent pas d’objection, à condition que certains d’entre eux les accompagnent. Condition qui fut acceptée.

Ils passèrent la soirée dans l’entrepôt sous-marin humide, bruyant. Bly et ses amis cherchèrent dans le matériel de quoi équiper Nirgal, puis ils remontèrent sur le bateau et dormirent dans les courtes et étroites couchettes, bercés par les vagues comme dans un grand berceau rustique.

Le lendemain matin, ils partirent en expédition dans un brouillard impalpable de la même couleur que sur Mars, des roses et des orange flottant de-ci de-là sur l’eau huileuse, vitreuse, vaguement mauve. La marée était presque étale. L’équipe de récupération ainsi que trois des gardes du corps de Nirgal suivirent le gros bateau de Bly dans des barques à moteur, manœuvrant entre les coiffes de cheminée, les panneaux indicateurs et les poteaux électriques, tout en discutant. Bly avait sorti un plan qui en avait manifestement vu de toutes les couleurs, sur lequel il repérait les rues de Sheerness. Ils cherchaient manifestement des entrepôts ou des magasins précis. Beaucoup de bâtiments de la zone portuaire avaient déjà été cannibalisés, apparemment, mais il y en avait d’autres entre les immeubles d’habitation, derrière le front de mer, et l’un d’eux était leur but, ce matin-là.

— C’est là que nous allons : 2, Carleton Lane.

C’était une bijouterie, près d’un petit marché.

— Nous allons essayer de trouver des bijoux et des boîtes de conserve. Un bon équilibre, je trouve.

Ils s’amarrèrent en haut d’un panneau d’affichage et coupèrent le moteur. Bly lança un objet au bout d’un câble par-dessus bord, et regarda, avec trois de ses hommes, le petit écran d’IA de la passerelle. La poulie sur laquelle passait le câble grinçait sinistrement. Sur l’écran, l’image boueuse passait du brun au noir et vice versa.

— Vous y reconnaissez quelque chose ? avança Nirgal.

— Rien du tout.

— Mais là, il y a une porte, vous voyez ?

— Non.

Bly tapota sur un petit clavier.

— Allez, machin, tu rentres. Ça y est, on est dedans. Ça doit être le marché.

— Ils n’ont pas eu le temps d’emporter leurs affaires ? demanda Nirgal.

— Pas tout. L’évacuation de la côte est de l’Angleterre a été relativement précipitée. Les gens n’ont pu emporter que ce qui tenait dans leur voiture. Et encore. Ils ont laissé des tas de choses chez eux. Alors on remonte ce qui en vaut la peine.

— Et les propriétaires ?

— Oh, il y a un registre. On le consulte, on contacte les gens quand c’est possible, et on leur fait payer une taxe de sauvetage s’ils veulent récupérer leurs affaires. Ce qui n’est pas sur le registre est vendu dans l’île. Il y a des gens qui ont besoin de meubles et de choses comme ça. Tenez, regardez. On va voir ce que c’est que ça.

Il appuya sur une touche, augmentant la luminosité de l’écran.

— Tiens, un frigo. Ça peut toujours servir, mais à remonter, c’est l’enfer !

— Et la maison ?

— Bah, on la fait sauter. On tâche de faire ça proprement, en plaçant les charges comme il faut. Mais pas ce matin. Bon, on note ça et on repart.

Bly et un autre homme continuèrent à observer l’écran en discutant calmement de l’endroit où il convenait d’aller ensuite.

— C’était un trou perdu même avant l’inondation, expliqua Bly. Ils faisaient rien que picoler depuis des centaines d’années, depuis la fin de l’Empire.

— Depuis la fin de la marine à voile, tu veux dire, rectifia l’autre homme.

— C’est pareil. La vieille Tamise était de moins en moins utilisée, et ça faisait un moment que les petits ports de l’estuaire commençaient à se déglinguer.

Puis Bly coupa le moteur et regarda ses compagnons. Sur leurs visages mal rasés, Nirgal lisait un curieux mélange de morne résignation et de joyeuse anticipation.

— Bon, eh bien, ça y est.

Chacun commença à prendre son équipement de plongée : combinaison, bouteille, masque, casque pour certains.

— Celle d’Eric devrait vous aller, fit Bly. C’était un géant.

Il tira d’un placard bourré à craquer une longue combinaison noire sans pieds et sans gants. Il n’y avait pas de casque mais un masque et un capuchon.

— Voilà ses chaussons.

— Je vais les essayer.

Nirgal et deux autres hommes ôtèrent leurs vêtements et enfilèrent les combinaisons en tirant sur le matériau caoutchouté étroitement ajusté avec force soupirs et ahanements. Il y avait un accroc triangulaire sur le côté gauche de la combinaison de Nirgal, au niveau du torse, ce qui était une chance car autrement il n’aurait jamais réussi à rentrer dedans. Elle le serrait autour de la poitrine, mais elle était trop lâche autour des cuisses. L’un des plongeurs, Kev, rafistola la déchirure avec du ruban adhésif d’électricien.

— Ça devrait aller pour une plongée. Mais vous avez vu ce qui est arrivé à Eric, hein ? fit-il en lui tapotant les côtes. Faites gaffe à pas vous prendre dans un de nos câbles.

— Je tâcherai d’y penser.

Nirgal sentit qu’il avait la chair de poule sous l’accroc, qui lui parut soudain énorme. Pris par un câble mobile, attiré vers le béton ou le métal, la secousse fatale, ka, quelle agonie ! Combien de temps était-il resté conscient, une minute, deux ? Sombrer dans l’agonie, dans le noir…

Il s’arracha, un peu ébranlé, à la vision pénétrante de la mort d’Eric. Ils lui attachèrent un régulateur au gras du bras, l’adaptèrent à son masque de plongée, et il inspira tout à coup un air froid et sec. De l’oxygène pur. Le voyant trembler légèrement, Bly lui demanda s’il voulait vraiment descendre.

— Ça va, répondit Nirgal. J’aime bien le froid, et l’eau ne doit pas être si glacée. Et puis j’ai déjà trempé la combinaison de sueur.

Les autres acquiescèrent. Ils étaient eux-mêmes en nage. La préparation était toujours pénible. La plongée proprement dite était beaucoup plus facile. Descendre une échelle et, oh oui, enfin ! échapper à la pression, se sentir dans un état voisin de la pesanteur martienne, sinon plus léger encore. Quel soulagement ! Nirgal respirait l’oxygène froid de la bouteille avec volupté. Pour un peu il aurait pleuré de joie, la joie de sentir son corps soudain libre flotter vers le bas dans une obscurité confortable. Ah oui, vraiment ! son monde sur Terre était sous l’eau.

Au fond, en dehors du cône de lumière projeté par les lampes frontales de ses deux compagnons, les choses étaient aussi sombres et informes que sur l’écran. Nirgal nageait légèrement au-dessus et en retrait des deux plongeurs, ce qui lui procurait une meilleure visibilité. L’eau de l’estuaire était fraîche, autour de 285 degrés kelvin, estima-t-il, mais ses poignets et son capuchon n’en laissaient rentrer que très peu et, à force de se démener, il eut bientôt si chaud qu’en fin de compte ses mains, son visage et son flanc gauche le rafraîchissaient agréablement.

Les deux cônes de lumière se déplaçaient d’un côté à l’autre alors que les deux plongeurs tournaient la tête, regardant tantôt une chose, tantôt une autre. Ils longeaient une rue étroite. Entre ces bâtiments et ces trottoirs, ces caniveaux et ces rues, l’eau grise, boueuse, rappelait étrangement le brouillard de la surface.

Puis ils passèrent devant un immeuble de brique de trois étages en forme de part de tarte situé à l’angle de deux rues. Kev fit signe à Nirgal de rester au-dehors, et il accepta avec soulagement. L’autre plongeur entra dans la maison en tirant derrière lui un câble si fin qu’il en devenait presque invisible. Il attacha une petite poulie au chambranle de la porte et fit passer le câble dans la gorge. Un moment passa. Nirgal fit lentement le tour du bâtiment, regardant par les fenêtres des bureaux du premier étage, des pièces vides, des appartements. Des meubles flottaient sous le plafond. Un mouvement dans l’une des pièces le fit sursauter ; ce n’était que le câble et il était de l’autre côté de la vitre. Un peu d’eau s’engouffra dans son embout et il l’avala pour s’en débarrasser. Elle avait le goût du sel, de la boue, des plantes et une autre saveur désagréable qu’il ne put identifier. Il poursuivit son chemin.

Il retrouva Kev et l’autre homme devant la porte. Ils avaient trouvé un petit coffre-fort et s’efforçaient de le faire sortir. Quand il fut passé, ils le redressèrent à coups de pied et attendirent que le câble s’élève presque à la verticale au-dessus de leur tête. Puis ils firent le tour du carrefour à la nage pendant que le coffre-fort montait vers la surface et disparaissait. Kev retourna dans le bâtiment et en ressortit avec deux petits sacs. Nirgal s’approcha de lui, en prit un et se propulsa, à grandes ruades voluptueuses, vers le bateau. Il aurait aimé redescendre, mais Bly ne voulait pas rester plus longtemps, aussi Nirgal jeta-t-il ses palmes dans le bateau et gravit-il l’échelle de côté. Il s’assit sur un banc. Il était en sueur et il ôta son capuchon avec soulagement. Ses cheveux étaient collés sur son crâne. On l’aida à ôter sa peau de caoutchouc et il éprouva une sensation délectable à retrouver le contact de l’air gluant.

— Regardez sa poitrine ; on dirait un lévrier.

— Il a respiré des vapeurs toute sa vie.

Le brouillard se dissipa, révélant le ciel blanc à travers lequel le soleil faisait un trou d’une blancheur plus intense. Nirgal se sentait plus pesant que jamais. Il respira à fond une ou deux fois pour aider son organisme à retrouver son rythme de fonctionnement habituel. Il avait vaguement envie de vomir, ses poumons lui faisaient mal à chaque inspiration. Les choses tournaient un peu plus que ne le justifiaient les vaguelettes de l’océan. Le ciel devint de zinc, le disque du soleil émettait une lumière dure, aveuglante. Nirgal s’efforça de respirer plus vite et moins profondément.

— Ça vous a plu ?

— Oh oui ! répondit-il. Je voudrais que ce soit partout comme ça.

Ils éclatèrent de rire.

— Tenez, prenez une tasse.

Cette plongée avait peut-être été une erreur. Il ne supportait plus la gravité. Il avait du mal à respirer. Dans l’entrepôt, l’humidité était insupportable. Les murs ruisselaient et il avait l’impression qu’il lui aurait suffi de serrer le poing pour extraire l’eau contenue dans l’air. Il avait mal à la gorge et aux poumons. Il avait beau boire des litres de thé, sa soif ne s’étanchait en rien. Il ne comprenait goutte à ce que les gens disaient ; ce n’étaient que des ay, des eh, des lor et des da, rien qui ressemblât à l’anglais martien. Une langue différente. Ils parlaient tous des langues différentes, maintenant. Les pièces de Shakespeare ne l’avaient pas préparé à ça.

Il dormit à nouveau sur le bateau de Bly. Le lendemain, ses gardes du corps lui donnèrent le feu vert et ils quittèrent Sheerness pour prendre au nord, coupant l’estuaire de la Tamise dans un brouillard rose plus épais encore que celui de la veille.

Dans l’estuaire, il n’y avait rien à voir, que du brouillard et la mer. Nirgal s’était déjà retrouvé entouré de nuages, en particulier sur la pente ouest de Tharsis, où les fronts orageux escaladaient la paroi, mais jamais alors qu’il était sur l’eau, bien sûr. Et chaque fois la température était bien au-dessous du point de congélation ; les nuages formaient une sorte de neige très blanche, sèche et fine, qui volait dans l’air, roulait sur le sol, le couvrait de poussière blanche. Rien à voir avec ce monde liquide, où l’eau clapotante se confondait avec le brouillard qui tournoyait au-dessus, le liquide et le gazeux repassant inlassablement d’une phase à l’autre. Le bateau tanguait violemment, sur un rythme irrégulier. Des objets sombres apparaissaient en marge du brouillard, mais Bly n’y faisait pas attention. Il gardait les yeux braqués sur la vitre tout en surveillant ses écrans.

Soudain, Bly coupa tout et le roulis du bateau se changea en une succession d’embardées latérales vicieuses. Nirgal se cramponna à la paroi de la cabine et scruta la vitre perlée d’eau au point d’en être opaque en essayant de voir ce qui avait amené Bly à s’arrêter.

— C’est un gros bateau pour Southend, remarqua Bly en relançant la machine et en avançant très lentement.

— Où ça ?

— Le faisceau bâbord, dit-il en lui indiquant l’écran, puis un point sur la gauche.

Nirgal ne vit rien.

Bly les amena jusqu’à une longue jetée basse sur l’eau. Un grand nombre de bateaux étaient amarrés des deux côtés. La jetée courait vers le nord, jusqu’à la ville de Southend-on-Sea, invisible dans le brouillard.

Des hommes saluèrent Bly.

— Belle journée, hein ?

— Magnifique.

Tandis qu’ils commençaient à décharger les caisses emmagasinées dans la cale, Bly leur demanda s’ils savaient où était la femme asiatique de Vlissingen. Ils secouèrent la tête.

— La Jap ? Elle est pas là, mon vieux.

— À Sheerness, on nous a dit qu’elle était venue à Southend avec son groupe.

— Pourquoi on vous a dit ça ?

— Parce qu’on croyait que c’était vrai, sûrement.

— Voilà ce qui arrive quand on écoute les gens qui vivent sous l’eau.

— La grand-mère pakistanaise ? dirent ceux de la pompe à diesel, de l’autre côté de la jetée. Elle est partie pour Shoeburyness, il y a déjà un moment.

Bly jeta un coup d’œil à Nirgal.

— Ce n’est qu’à quelques milles à l’est. Si elle y était, ces hommes le sauraient.

— Eh bien, allons voir, suggéra Nirgal.

Après avoir fait le plein, ils quittèrent la jetée et repartirent vers l’est, toujours dans la purée de pois. Un flanc de colline couvert de bâtiments apparaissait de temps en temps sur leur gauche. Ils doublèrent un cap, virèrent au nord. Bly amena le navire à un autre quai flottant. Il y avait beaucoup moins de bateaux qu’à Southend.

— Les Chinois ? s’écria un vieillard édenté. Ils sont allés à la Baie du Cochon, c’est là qu’ils sont allés pour sûr ! Ils nous ont donné une serre ! Quelque chose qui ressemble à une église !

La Baie du Cochon n’était que le quai voisin, annonça pensivement Bly alors qu’ils repartaient.

Ils remontèrent donc vers le nord. La ligne côtière, à cet endroit, était entièrement formée de bâtiments inondés. Ils avaient été construits si près de l’eau ! Il n’y avait évidemment aucune raison de craindre une élévation du niveau de la mer. Elle avait pourtant eu lieu. D’où cette étrange zone amphibie, cette civilisation pareille à une laisse de marée, détrempée et qui oscillait dans le brouillard.

Une rangée d’immeubles aux fenêtres brillantes. Ils avaient été doublés intérieurement d’une bulle transparente, vidés de l’eau qu’ils contenaient et réoccupés, les étages supérieurs juste au-dessus des vagues écumantes, le rez-de-chaussée en dessous. Bly amena le bateau vers un ensemble de docks flottants reliés les uns aux autres, salua un groupe de femmes en robes amples et en cirés jaunes qui réparaient un grand filet noir. Il coupa les machines.

— Alors comme ça, la femme asiatique est venue vous voir aussi ?

— Oh oui ! Elle est là, en bas, dans le bâtiment du fond.

Nirgal sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Il ne tenait plus debout, dut se raccrocher au bastingage. Mettre pied à terre. Suivre le quai. Jusqu’au dernier bâtiment, un garni du bord de mer ou quelque chose comme ça, maintenant très abîmé et luisant par toutes les fissures. Plein d’air. Rempli par une bulle. Des plantes vertes, vagues et brumeuses à travers l’eau grise, clapotante. Il avait une main sur l’épaule de Bly. Le petit homme lui fit passer une porte, descendre un escalier étroit, et le mena dans une pièce dont l’un des murs était ouvert sur la mer pareille à un aquarium sale.

Une petite femme en combinaison rouille entra par la porte du fond. Elle avait les cheveux blancs, des yeux noirs, rapides, perçants. Des yeux d’oiseau. Mais ce n’était pas Hiroko. Elle les dévisagea.

— C’est vous qui venez de Vlissingen ? demanda Bly après un coup d’œil à Nirgal. C’est vous qui construisez ces sous-marins ?

— Oui, répondit la femme. Je peux vous aider ?

Elle avait une voix haut perchée, un accent anglais. Elle regarda Nirgal d’un œil indifférent. Il y avait d’autres personnes dans la pièce, et il en venait toujours. Elle ressemblait au visage qu’il avait vu dans la paroi de la falaise, à Medusa Vallis. Peut-être y avait-il une autre Hiroko, différente, qui allait d’une planète à l’autre pour construire des choses…

Nirgal secoua la tête. L’air sentait la pourriture végétale. La lumière était si faible. Il remonta l’escalier à grand-peine. Bly se chargea de prendre congé selon les politesses d’usage. De nouveau dans le brouillard luisant. Puis sur le bateau. Dans les volutes de brume. On l’avait envoyé à la chasse au dahu. Une ruse pour l’éloigner de Berne. Ou une erreur de bonne foi.

Bly l’aida à s’asseoir sur la banquette de la cabine, à côté d’une rambarde.

— Enfin…

Tangage et embardées, à travers la brume poisseuse qui se refermait à nouveau sur eux. Une sombre et ténébreuse journée sur l’eau. Le clapotement du changement de phase, l’eau et le brouillard se muant l’un en l’autre. Pris en sandwich entre les deux, Nirgal somnolait. Elle était forcément retournée sur Mars. Elle faisait son travail là-bas avec sa discrétion habituelle, c’est ça. Il était absurde de croire autre chose. Quand il y retournerait, il la retrouverait. Oui : ce serait son but désormais, sa seule mission. Il la retrouverait, la ferait sortir de son trou. Il s’assurerait qu’elle avait survécu. C’était la seule façon de savoir, le seul moyen de soulager son cœur de ce poids terrible. Oui, il la retrouverait.

Comme ils fendaient les flots agités, le brouillard se leva. Des nuages gris, bas, filaient dans le ciel, au-dessus de leur tête, abandonnant des tourbillons de pluie dans les vagues. La marée se retirait, et le courant de la Tamise retrouva toute sa force alors qu’ils traversaient le grand estuaire. La surface brun grisâtre de l’eau était une bouillie saumâtre, agitée par les vagues venant de toutes les directions à la fois, une surface sauvage, bondissante, d’eau sombre, écumante, charriée rapidement vers l’est, dans la mer du Nord. Puis le vent tourna, se déversa sur la marée et toutes les vagues de la mer surgirent en même temps. Entre les longs bancs de mousse flottaient des objets disparates : des caisses, des meubles, des toits, des maisons entières, des bateaux renversés, des bouts de bois. Mille choses de flot et de mer. Les hommes de Bly se penchèrent par-dessus les bastingages avec des grappins et des jumelles, lui criant d’éviter certaines choses ou de tenter de s’en approcher, et s’absorbèrent dans la tâche consistant à les hisser à bord.

— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? lui demanda Nirgal.

— C’est Londres, répondit Bly. Cette putain de Londres qui se déverse dans la mer.

Les nuages se ruaient vers l’est. En regardant autour de lui, Nirgal vit beaucoup d’autres petits bateaux sur l’eau tumultueuse du vaste estuaire, occupés à récupérer les épaves ou simplement à pêcher. Bly fit signe à certains d’entre eux en passant, donna un coup de sifflet au passage des autres. Le vent apportait des bruits de sirène sur l’estuaire tacheté de gris, sans doute des messages codés, que Bly commentait.

— Hé, c’est quoi, ça ? s’exclama soudain Kev en indiquant quelque chose en amont sur le fleuve.

D’un banc de brouillard localisé sur l’embouchure de la Tamise avait émergé un bateau à voiles, un trois-mâts à gréement carré, un bâtiment mythique que Nirgal connaissait par cœur sans l’avoir jamais vu. Un récital de sirènes salua cette apparition : des sifflements déments, de longs coups de trompe à l’unisson, de plus en plus prolongés, comme si tous les chiens du voisinage brutalement sortis de leur sommeil aboyaient dans la nuit, s’excitant mutuellement. Juste au-dessus d’eux explosa un hurlement strident, pénétrant : Bly joignait sa corne de brume au concert. Nirgal en avait les oreilles cassées. Il n’avait jamais entendu un tel vacarme ! L’air plus épais, des sons plus denses… Et Bly qui souriait, hilare, le poing levé vers le bouton de la corne de brume, les hommes d’équipage, tous debout le long du bastingage ou grimpés dessus, les gardes du corps même saluaient cette soudaine vision de hurlements inaudibles.

Finalement, Bly laissa retomber son bras.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nirgal.

Bly envoya la tête en arrière et éclata de rire.

— C’est le Cutty Sark ! Il était scellé à Greenwich ! Incrusté dans un jardin ! Cette bande de dingues a dû le libérer. Quelle idée de génie ! Ils ont dû le remorquer au-delà de la barrière d’inondation. Regardez-moi ces voiles !

Le vieux clipper avait quatre ou cinq voiles déferlées à chacun de ses trois mâts, quelques voiles triangulaires entre les mâts et jusqu’au beaupré. Il voguait par fort vent arrière, emporté par la marée descendante, de sorte que sa proue acérée fendait les flots, tranchant l’écume et les épaves en une rapide succession de vagues blanches. Nirgal vit qu’il y avait des hommes dans le gréement, la plupart penchés sur les bouts de vergue, agitant le bras en direction de la flottille d’embarcations hétéroclites entre lesquelles passait le navire. Des pavillons flottaient en haut des mâts, un grand drapeau bleu avec des croix rouges. Quand il arriva à portée du bateau de Bly, celui-ci actionna la corne de brume à plusieurs reprises, et les hommes se mirent à rugir. Un marin, à l’arrière de la grand-voile du Cutty Sark, leur fit de grands signes des deux bras, la poitrine collée sur le cylindre de bois poli. Puis il perdit l’équilibre, et ils virent la chose arriver comme au ralenti : le marin partit à la renverse, sa bouche faisant un petit O rond, il tomba dans l’eau écumante qui blanchissait sur les flancs du navire. Les hommes à bord du bateau de Bly poussèrent un seul cri, d’une seule voix : « NON ! » Bly jura tout haut et relança la machine qui fit soudain un bruit formidable en l’absence de la corne de brume. L’arrière du bateau s’enfonça dans l’eau et tous se précipitèrent en direction de l’homme qui était passé par-dessus bord, et qui était maintenant un point noir parmi les autres, un point noir qui agitait frénétiquement un bras au-dessus de sa tête.

Tous les bateaux sifflèrent, cornèrent, donnèrent des coups de trompe et de sirène, mais le Cutty Sark ne ralentit pas. Il s’éloigna de toute la vitesse de ses voiles gonflées par le vent. C’était un spectacle fabuleux. Le temps qu’ils atteignent le marin tombé à l’eau, la poupe du clipper était basse sur l’eau, à l’est, ses mâts n’étaient qu’une constellation de voiles blanches et de gréements noirs. Il disparut soudain dans un mur de brouillard.

— Quelle splendeur ! répétait l’un des hommes. Quelle splendeur !

— Une splendeur, ouais, c’est ça. Tiens, repêche-moi plutôt ce pauvre diable !

Bly inversa la machine et laissa tourner le moteur au ralenti. Ils lancèrent une échelle de corde sur le plat-bord et se penchèrent pour aider le marin trempé à passer par-dessus le bastingage. Il resta un moment plié en deux, accroché à la rambarde, tremblant dans ses vêtements trempés.

— Ah, merci, fit-il entre deux vomissements.

Kev et les autres membres de l’équipage l’aidèrent à ôter ses vêtements mouillés, l’enroulèrent dans une grosse couverture crasseuse.

— Espèce de pauvre con d’abruti ! hurla Bly du haut de la passerelle. T’étais sur le point de faire le tour du monde sur le Cutty Sark et tu te retrouves sur La Fiancée de Faversham. Faut vraiment en tenir une sacrée couche !

— Je sais, fit l’homme entre deux haut-le-cœur.

Les autres lui jetèrent des gilets sur le dos en riant.

— Bougre d’andouille, nous faire des signes comme ça !

Tout le temps du retour jusqu’à Sheerness ils brocardèrent la stupidité du naufragé tout en le laissant sécher à l’abri du vent, sous la passerelle. Ils l’avaient affublé de vêtements disparates trop petits pour lui. Il riait avec eux, maudissait sa déveine, décrivait la chute, la rejouait, leur expliquait comment il avait fait son coup. À Sheerness, ils l’aidèrent à descendre dans l’entrepôt submergé, lui donnèrent du ragoût brûlant et l’abreuvèrent de bière, tout en racontant aux gens qui étaient là et à tous ceux qui descendaient l’échelle l’histoire de sa chute et de sa disgrâce.

— Regardez-moi un peu ce taré qui est tombé du Cutty Sark cet après-midi. L’enfoiré ! Juste au moment où il courait sur la marée toutes voiles dehors jusqu’à Tahiti !

— Pitcairn, rectifia Bly.

Le marin, qui était rond comme une queue de pelle, raconta son histoire lui-même, plus souvent peut-être que ses sauveteurs.

— Je m’suis lâché des deux mains juste une seconde quand il a fait une petite embardée, et je me suis retrouvé en train de voler. Voler dans l’espace… J’pensais pas qu’ce serait grave, j’y croyais pas. Je m’étais lâché des deux mains tout le long de la Tamise. Burp ! s’cusez-moi, faut qu’j’aille dégueuler.

— Jésus Dieu, c’était une vision magnifique, une vraie splendeur, vraiment. Beaucoup plus de toile qu’il n’en fallait, vous pensez, c’était juste pour s’en aller avec panache, mais Dieu les bénisse pour ça. Quelle splendeur !

Nirgal se sentait abruti et attristé. La grande salle était plongée dans un noir brillant, sauf en quelques endroits illuminés par des traînées de lumière aveuglante. Ce n’était qu’un clair-obscur d’objets disparates, un Bruegel en noir et blanc. Et tout ce bruit…

— Je me rappelle l’inondation du printemps, en 13, la mer du Nord dans mon salon.

— Ah non, tu vas pas remettre ça ! Tu vas pas recommencer à nous bassiner avec l’inondation de 13 !

Il alla aux toilettes, un recoin caché par une maigre cloison dans l’angle de la salle, en se disant que ça lui ferait du bien de se soulager. Mais le naufragé qu’ils avaient récupéré était par terre, dans l’une des stalles, et vomissait tripes et boyaux. Nirgal battit en retraite, s’assit sur le premier banc venu et attendit. Une jeune femme passa près de lui et posa la main sur son front.

— Vous êtes brûlant !

Nirgal porta la main à son propre front, essaya de se concentrer.

— Au moins trois cent dix degrés, dit-il au jugé. Merde !

— Vous avez de la fièvre, reprit la femme.

L’un de ses gardes du corps s’assit à côté de lui. Nirgal lui dit qu’il avait de la température, et l’homme suggéra :

— Vous pourriez peut-être consulter votre bloc-poignet.

Nirgal acquiesça, demanda un relevé. 309 degrés kelvin.

— Merde !

— Comment vous sentez-vous ?

— Lourd. Chaud.

— On ferait mieux de vous emmener voir quelqu’un.

Nirgal secoua la tête et fut pris de vertige. Il regarda ses gardes du corps s’organiser, prendre des dispositions. Bly s’approcha et ils lui posèrent des questions.

— De nuit ? demanda Bly.

Puis il y eut un conciliabule à voix basse. Bly haussa les épaules. Pas une bonne idée, disait ce haussement d’épaules, mais si vous y tenez… Les gardes du corps insistèrent, et Bly vida sa chope et se leva. Il avait la tête au même niveau que celle de Nirgal, sauf que Nirgal s’était laissé glisser à terre pour appuyer son dos contre la table. Une espèce différente, un amphibien puissant, trapu. Le savaient-ils, avant l’inondation ? le savaient-ils maintenant ?

Les gens lui écrasèrent la main ou la lui massèrent tendrement pour lui dire au revoir. Gravir l’échelle du pilier fut une véritable épreuve. Puis ils se retrouvèrent dehors, dans la nuit fraîche et humide, noyée de brouillard. Sans un mot, Bly les conduisit vers son bateau et il n’ouvrit pas la bouche tout le temps nécessaire pour lancer les machines et larguer les amarres. Ils repartirent vaille que vaille sur la mer houleuse. Le bateau se balançait tellement que Nirgal eut le mal de mer. La nausée était pire que la douleur. Il s’assit à côté de Bly sur un tabouret et regarda le cône gris d’eau et de brouillard illuminé devant la proue. Quand des objets sombres surgissaient de la brume, Bly ralentissait, faisait même parfois machine arrière. Une fois, il laissa échapper un sifflement entre ses dents. La traversée fut très longue. Le temps qu’ils s’amarrent au quai, dans les rues de Faversham, Nirgal était trop malade pour dire au revoir. Il ne put qu’étreindre la main de Bly, croiser brièvement son regard. L’éclair bleu de ses yeux. Il y avait des gens dont on pouvait déchiffrer l’âme rien qu’en les regardant. Le savaient-ils avant ? Puis il perdit Bly de vue et ils se retrouvèrent dans une voiture qui vrombissait dans la nuit. Nirgal pesait de plus en plus lourd, comme au cours de la descente dans l’ascenseur. S’engouffrer dans un avion. La montée dans les ténèbres, la descente dans les ténèbres, mal aux oreilles, mal au cœur, les tympans qui claquent. Ils étaient à Berne, Sax à côté de lui. Soulagement.

Il était dans un lit, brûlant, le souffle humide et pénible. Par la fenêtre, les Alpes. Le blanc faisant irruption dans le vert, comme la mort surgissant dans la vie, se ruant pour lui rappeler que la viriditas était une fusée verte qui exploserait un jour dans une blancheur de nova, retournant à l’éventail d’éléments qui la composaient avant que la tempête de sable ne l’emporte. Le blanc et le vert ; il avait l’impression que la Jungfrau lui poussait dans la gorge. Il aurait voulu dormir, fuir cette sensation.

Sax s’assit à côté de lui, lui prit la main.

— Je pense qu’il faudrait le remettre sous gravité martienne, disait-il à quelqu’un qui ne paraissait pas être dans la pièce. C’est peut-être une forme de mal de l’altitude. Ou une maladie microbienne. Une allergie. Une réponse systémique. Un œdème, de toute façon. Il faut tout de suite l’emmener dans une navette spatiale et le placer dans un anneau en rotation à la pesanteur martienne. Si j’ai raison, ça lui fera du bien ; si je me trompe, ça ne peut pas lui faire de mal.

Nirgal aurait voulu dire quelque chose, mais il ne put trouver assez de souffle. Ce monde l’avait infecté – écrasé – fait bouillir, mariner dans les microbes et la vapeur d’eau. Un coup au cœur ; il était allergique à la Terre. Il serra la main de Sax et inspira, autre coup de poignard en plein cœur.

— Oui, hoqueta-t-il, et il vit Sax plisser les paupières. Rentrer. Oui.

CINQUIÈME PARTIE

Chez soi, enfin

1

Un vieil homme assis au chevet d’un malade. Toutes les chambres d’hôpital se ressemblent. Propres, blanches, fraîches, vibrantes, fluorescentes. Sur le lit gît un homme, grand, la peau sombre, d’épais sourcils noirs. Il dort d’un sommeil agité. Le vieil homme est penché sur sa tête. Un doigt effleure le crâne derrière l’oreille. L’homme parle tout bas :

— Si c’est une réponse allergique, alors il faut convaincre ton système immunitaire que l’allergène ne pose pas un vrai problème. Mais aucun allergène n’a été mis en évidence. L’œdème pulmonaire est souvent associé au mal de l’altitude. Il aurait aussi pu être provoqué par un mélange de gaz, ou le mal des profondeurs. Il faut faire sortir l’eau des poumons. Ils y sont assez bien arrivés. La fièvre et les frissons peuvent être une rétroaction biologique. Une fièvre vraiment élevée est dangereuse, il ne faut pas l’oublier. Je me souviens du jour où tu es entré dans les bains après ta chute dans le lac. Tu étais bleu. Jackie s’était précipitée dedans avec toi – non, elle s’était peut-être arrêtée pour regarder. Tu nous tenais par le bras, Hiroko et moi, et nous avons tous vu comment tu t’es réchauffé. La thermogenèse sans frissons, tout le monde le fait, mais tu l’as fait volontairement et très puissamment, d’ailleurs. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Je ne sais toujours pas comment tu t’y es pris. Tu étais un garçon merveilleux. On peut frissonner à volonté ; c’est peut-être la même chose, mais en dedans. Ça n’a pas vraiment d’importance, inutile que tu saches comment, fais-le, c’est tout. Si tu peux le faire dans l’autre sens. Abaisse ta température. Essaie. Essaie. Tu étais un garçon tellement merveilleux.

Le vieil homme prend le jeune homme par le poignet, le tient entre ses mains, le presse.

— Tu n’arrêtais pas de poser des questions. Tu étais très curieux, tu avais une bonne nature. Tu demandais toujours : Pourquoi, Sax, pourquoi ? C’était drôle d’essayer de répondre à chaque fois. Le monde est comme un arbre, de chaque feuille on peut revenir aux racines. Je suis sûr qu’Hiroko le pensait, c’est probablement elle qui me l’a dit la première. Écoute, ce n’était pas une mauvaise idée de partir à sa recherche. Je l’ai fait, moi aussi, et je recommencerai. Parce que je l’ai vue, une fois, à Daedalia. Elle m’a aidé alors que j’étais perdu dans une tempête de neige. Elle m’a tenu le poignet. Comme ça, exactement. Elle est vivante, Nirgal. Hiroko est en vie. Elle est là-bas. Tu la trouveras un jour. Remets ce thermostat interne en marche, fais baisser ta température et, un jour, tu la retrouveras…

Le vieil homme lui lâche le poignet. Il courbe les épaules, à moitié endormi, et continue à marmotter.

— Tu me demandais : Pourquoi, Sax, pourquoi ?

2

Sans le mistral qui soufflait, il aurait hurlé, car rien n’était plus pareil, rien. Michel était arrivé par une gare de Marseille qui n’existait pas lorsqu’il était parti, située à côté d’une petite ville nouvelle qui n’était pas là à l’époque, le tout construit dans un style architectural bulbeux, dégoulinant, à la Gaudi, mâtiné d’une sorte d’obsession bogdanoviste pour la forme circulaire, si bien qu’il se serait cru dans une ville hybride de Christianopolis et d’Hiranyagarba. Non, il ne reconnaissait rien. Le pays était curieusement aplati, vert, dépourvu de pierres, privé de cette chose indéfinissable qui en faisait la Provence. Il était parti depuis cent deux ans.

Mais le mistral soufflait sur tout ce paysage étranger, se déversant depuis le Massif central – froid, sec, poussiéreux et électrique, plein d’ions négatifs ou de cet élément, quel qu’il soit, qui lui conférait cette exaltation catabatique. Le mistral ! Peu importait que ça ne ressemble à rien, c’était forcément la Provence.

Les représentants locaux de Praxis lui parlaient français, et il avait du mal à les comprendre. Il les écoutait intensément, en espérant que sa langue natale lui reviendrait, que la franglaisation et la frarabisation dont il avait entendu parler n’avaient pas trop changé les choses. Il trouvait choquant de chercher ses mots dans sa langue natale, choquant aussi que l’Académie française n’ait pas fait son boulot et préservé la langue du XVIIe siècle comme elle était censée le faire. Une jeune femme qui encadrait les membres de Praxis semblait dire qu’ils pourraient parcourir la région, aller voir la nouvelle côte et tout ce qu’il souhaitait visiter.

— Parfait, répondit Michel.

Il les comprenait déjà mieux. Peut-être n’était-ce qu’une question d’accent ; l’accent du Midi. Ils lui firent traverser des cercles concentriques de bâtiments, puis ils se retrouvèrent sur un parking pareil à tous les parkings du monde. La jeune femme lui ouvrit la portière côté passager d’une petite voiture et se mit au volant. Elle s’appelait Sylvie. Elle était petite, séduisante, elle avait de la classe et elle sentait bon, mais son étrange français ne laissait pas de surprendre Michel. Elle mit le contact, quitta le parking, et ils s’engagèrent dans un grand bruit de moteur sur une route noire qui traversait un paysage plat, aux arbres et à l’herbe verts. Non, il y avait des collines dans le lointain, mais si petites ! Et l’horizon était si éloigné !

Sylvie descendit vers la côte. D’un rond-point en haut d’une colline ils virent la Méditerranée au loin, piquetée, ce jour-là, de gris et de brun, et qui brillait au soleil.

Après une minute de contemplation silencieuse, Sylvie repartit, coupant à l’intérieur des terres. Ils s’arrêtèrent sur une butte pour regarder ce qu’elle lui dit être la Camargue. Michel ne l’aurait pas reconnue. Le delta du Rhône était un large éventail triangulaire de plusieurs milliers d’hectares d’herbe et de marais salants. La Méditerranée avait rétabli son empire sur la région. L’eau était brunâtre, jonchée de bâtiments, mais c’était quand même de l’eau, coupée par une ligne bleuâtre : le Rhône. Arles, là, à la pointe de l’éventail, lui expliqua-t-elle. Elle était redevenue un port de mer actif, mais ils continuaient à renforcer le canal. Tout le delta, au sud d’Arles, de Martigues, à l’est, à Aigues-Mortes, à l’ouest, était sous l’eau, dit-elle fièrement. Aigues-Mortes était bel et bien morte, ses bâtiments industriels avaient été submergés. Les installations portuaires avaient été équipées de flotteurs et remorquées jusqu’à Arles ou Marseille. Ils se donnaient beaucoup de mal pour assurer des voies navigables. La Camargue et la plaine de la Crau, plus à l’est, étaient naguère jonchées de structures de toutes sortes, dont beaucoup dépassaient encore de l’eau, mais pas toutes. Et l’eau était trop opaque à cause de la vase pour qu’on voie ce qui s’y passait.

— Regardez, ça, c’est la gare, on voit les magasins, mais pas les bâtiments extérieurs. Et là, il y a un des canaux bordés de digues. Elles forment des sortes d’écueils, maintenant. Vous voyez la ligne grise, dans l’eau ? Les digues brisent encore le courant du Rhône qui passe au-dessus.

— Une chance que la marée soit très faible, remarqua Michel.

— C’est vrai. Si elle était plus forte, le chenal serait trop traître pour que les bateaux aillent jusqu’à Arles.

En fait, les pêcheurs et les navigateurs côtiers découvraient jour après jour les routes navigables. On s’efforçait d’assurer la sûreté de la navigation dans le canal principal du Rhône et de remettre aussi en service les canaux latéraux, de sorte que les bateaux ne soient pas obligés de remonter le fleuve à contre-courant. Sylvie lui indiqua des détails du paysage qui lui auraient échappé et lui parla des soudaines variations du canal du Rhône, de vaisseaux échoués, de bouées détachées, de coques déchirées, de sauvetages de nuit, de la pollution par les hydrocarbures, de lumières trompeuses – de faux phares, allumés par les contrebandiers pour piéger les naïfs – et même de la flibuste ordinaire en haute mer. La vie semblait passionnante, à la nouvelle embouchure du Rhône.

Puis ils reprirent la voiture et descendirent vers le sud-est et la côte, la vraie côte, entre Marseille et Cassis. Cette partie du littoral méditerranéen, comme la Côte d’Azur, plus à l’est, était une rangée de collines assez abruptes qui tombaient droit dans la mer. Elles se dressaient encore bien au-dessus du niveau de l’eau, évidemment, et la première impression de Michel fut que cette côte-là avait beaucoup moins changé que la Camargue inondée. Mais après quelques minutes d’observation il rectifia son opinion. La Camargue avait toujours été un delta, c’en était encore un à présent, de sorte qu’elle n’avait pas fondamentalement changé. Alors qu’ici…

— Les plages ont disparu, dit-il.

— Oui.

Il aurait dû s’y attendre, bien sûr. Mais les plages étaient l’essence de cette côte, les plages avec leurs longs étés dorés, leurs animaux humains dénudés, adorateurs du soleil, leurs nageurs, leurs bateaux à voile, aux couleurs de carnaval, et leurs longues nuits chaudes, vibrantes et fébriles. Tout ça avait disparu.

— Elles ne reviendront jamais.

Sylvie acquiesça d’un hochement de tête.

— C’est partout pareil, dit-elle platement.

Michel regarda vers l’est. Les collines tombaient dans la mer brune jusqu’à l’horizon. La vue semblait porter aussi loin que le cap Sicié. Au-delà, il y avait toutes les grandes villes touristiques balnéaires, Saint-Tropez, Cannes, Antibes, Nice, sa propre ville natale, Villefranche-sur-Mer, et les plages à la mode, grandes et petites, toutes submergées comme la plage au-dessous : la mer couleur de caramel clapotant contre une frange de roche pâle, déchiquetée, des arbres morts, jaunes, et des sentiers plongeant dans une écume d’un blanc sale. La même écume sale qui s’engouffrait dans les rues des villes désertes.

Le vent agitait les arbres verts sur la pierre blanchâtre de la nouvelle ligne de côte. Michel ne se souvenait pas que la roche était aussi blanche. Le feuillage pendait, bas et poussiéreux. La déforestation était un problème depuis quelques années, lui expliqua Sylvie, car les gens abattaient les arbres pour se chauffer. Mais Michel l’entendait à peine. Il regardait les plages inondées en essayant de se rappeler leur beauté sablonneuse, chaude, érotique. Disparu, tout ça. Même le souvenir des innombrables journées qu’il avait passées à y lézarder avait perdu de sa netteté, il s’en rendit compte en regardant les vagues sales. C’était comme le visage d’un ami mort. Il ne s’en souvenait plus.

Marseille avait survécu, elle, la seule partie de la côte que personne ne se serait soucié de préserver, la partie la plus vilaine, celle de la cité. Évidemment. Les quais étaient inondés, ainsi que les quartiers situés immédiatement derrière. Mais le sol montait vite, à cet endroit, et les quartiers situés sur les hauteurs avaient continué à vivre leur existence rude, sordide. Le port était encore plein de gros navires vers lesquels on approchait de longs docks flottants afin d’en vider les cales, pendant que les matelots se répandaient en ville et se défoulaient selon la mode du moment. Sylvie disait que c’était à Marseille qu’elle avait entendu le plus de récits d’aventures à faire dresser les cheveux sur la tête sur l’embouchure du Rhône et tout le pourtour de la Méditerranée, sur des endroits où les cartes ne voulaient plus rien dire : des histoires de maisons des morts entre Malte et la Tunisie, d’attaques par des corsaires de Barbarie…

— Marseille est plus elle-même qu’elle ne l’a été pendant des siècles, dit-elle avec un grand sourire.

Michel eut soudain une vision de sa vie nocturne, farouche et peut-être un peu aventureuse. Elle aimait Marseille. La voiture fit une embardée dans un des innombrables nids-de-poule de la route et il eut l’impression de sentir son propre pouls. Ils se ruaient, le mistral et lui-même, fasciné par la pensée de cette farouche jeune femme, vers la vieille Marseille laide.

Plus elle-même qu’elle ne l’avait été pendant des siècles… C’était peut-être vrai de toute la côte. Les touristes et l’idée même de tourisme avaient disparu avec les plages. Les grands hôtels, les immeubles pastel émergeaient maintenant de l’eau sale, pareils à des cubes abandonnés par des enfants à marée basse. Comme ils sortaient de Marseille, Michel remarqua que les étages supérieurs de beaucoup de ces bâtiments semblaient occupés. Par des pêcheurs, lui confirma Sylvie. Ils devaient garder leurs bateaux dans les étages du bas, comme les habitants des cités lacustres préhistoriques. Les vieilles coutumes resurgissaient.

Michel regardait par la vitre en essayant de retrouver l’idée qu’il se faisait de la Provence, d’assimiler le choc de tous ces changements. C’était sûrement très intéressant, même si ce n’était pas comme dans ses souvenirs. De nouvelles plages finiraient par se former, se disait-il pour se rassurer. Les vagues éroderaient le pied des falaises, les rivières, les fleuves charrieraient leurs alluvions vers le delta. Il se pouvait d’ailleurs qu’elles apparaissent assez vite, même si ce n’étaient au départ que des plages de terre ou de cailloux. Quant au sable doré… les courants en remonteraient peut-être un peu du fond, qui sait. Mais la majeure partie avait sûrement à jamais disparu.

Sylvie arrêta la voiture sur un autre rond-point surplombant la mer. L’eau était brune jusqu’à l’horizon, le vent du large leur faisait voir les vagues qui fuyaient la plage, et l’effet était très étrange. Michel tenta de se rappeler le bleu niellé de soleil d’autrefois. Il y avait toutes sortes de variétés de bleus méditerranéens, la pure clarté de l’Adriatique, la mer Égée et sa touche de vin homérique… Maintenant, tout était brun. Des falaises qui tombaient dans la mer brune, sans plages, les collines pâles, rocailleuses, désertiques, désertées. Un désert. Non, rien n’était plus comme avant. Rien.

Sylvie finit par remarquer son silence. Elle reprit la route d’Arles et le conduisit à un petit hôtel situé dans le centre-ville. Michel n’avait jamais habité à Arles, et n’avait jamais eu grand-chose à y faire, mais il y avait des bureaux de Praxis juste à côté de l’hôtel, et il n’avait aucune exigence particulière concernant son hébergement. Ils descendirent de voiture. La pesanteur était forte. Sylvie resta en bas pendant qu’il montait son sac dans sa chambre. Il se retrouva les bras ballants dans une petite chambre d’hôtel, tout vibrant du désir de rentrer chez lui, de retrouver son pays. Il ne le trouverait pas là.

Il redescendit et rejoignit Sylvie dans l’immeuble voisin, où elle vaquait à ses affaires.

— Il y a un endroit que je voudrais voir, lui annonça-t-il.

— Je vous emmène où vous voulez.

— C’est près de Vallabrix. Au nord d’Uzès.

Elle savait où c’était.

Lorsqu’ils y arrivèrent, l’après-midi tirait à sa fin. C’était une clairière située non loin d’une vieille route étroite, près d’une oliveraie où soufflait le mistral. Michel demanda à Sylvie de rester près de la voiture, sortit dans le vent et gravit la pente, entre les arbres, seul avec le passé.

Son vieux mas était à l’extrémité nord de la plantation, au bord d’un entablement rocheux surplombant un ravin. Les oliviers étaient vieux et noueux. Le mas lui-même n’était qu’une coquille de maçonnerie qui disparaissait presque sous les ronces.

En regardant ces ruines, Michel découvrit qu’il se souvenait à peine de l’intérieur. Ou alors, de certaines parties seulement. Il y avait une cuisine. La table sur laquelle ils prenaient leurs repas était près de la porte. On passait sous une grosse poutre et on débouchait dans un salon avec des canapés et une table basse. Une porte, au fond, donnait sur la chambre. Il avait vécu là deux ou trois ans avec une femme, Ève. Il n’avait pas pensé à cet endroit depuis plus d’un siècle. Il lui était complètement sorti de la tête. Mais à présent qu’il se trouvait face à ces ruines, des fragments de cette époque lui revenaient à l’esprit, des ruines d’une autre sorte : dans ce coin, maintenant plein de plâtre écroulé, il y avait une lampe bleue. Un poster de Van Gogh était punaisé à ce mur, où ne se trouvaient plus maintenant que des blocs de pierre, des tuiles, des feuilles sèches poussées par le vent. La grosse poutre avait disparu, de même que ses supports dans les murs. Quelqu’un avait dû la retirer. C’était difficile à imaginer ; elle devait peser des centaines de kilos. Les gens faisaient parfois de drôles de choses. Mais avec la déforestation il ne devait pas rester beaucoup d’arbres assez gros pour tailler une poutre pareille. Pendant des siècles, des gens avaient vécu sur cette terre.

La déforestation pouvait cesser un jour d’être un problème. Dans la voiture, Sylvie lui avait parlé de l’hiver de l’inondation, du vent, de la pluie. Le mistral avait duré un mois. Certains disaient qu’il ne finirait jamais. En regardant la maison délabrée, Michel n’éprouvait aucune peine. Il avait besoin du vent pour s’orienter. C’était drôle comme la mémoire fonctionnait, ou ne fonctionnait pas. Il grimpa par-dessus le mur éboulé du mas, essaya de retrouver d’autres images de cet endroit, de sa vie ici avec Ève. La chasse aux souvenirs. Au passé. À la place, il lui revint des souvenirs d’Odessa, de sa vie avec Maya, de Spencer qui habitait plus loin, dans le couloir. Peut-être les deux vies partageaient-elles suffisamment d’aspects pour expliquer le rapprochement. Ève était soupe au lait, comme Maya ; quant au reste, la vie quotidienne était la vie quotidienne, en tous temps, en tous lieux, pour un individu donné. On s’installait dans ses habitudes comme dans ses meubles, on les emportait avec soi d’un endroit à l’autre. Qui sait.

Les murs intérieurs de la maison étaient de plâtre beige clair, propres, ornés de gravures. Maintenant les plaques de plâtre restantes étaient nues, délavées, semblables aux murs extérieurs d’une vieille église. Ève se mouvait dans la cuisine comme une ballerine à la barre, avec ses longues jambes, son dos puissant. Elle se retournait et le regardait en riant, faisant danser ses cheveux châtains. Oui, il se rappelait ses cheveux qui dansaient. Une image dépourvue de contexte. Il était amoureux. Et pourtant il l’avait fâchée. Elle avait fini par le quitter pour un autre, ah oui, un professeur d’Uzès. Quelle souffrance ! Il s’en souvenait, mais ça le laissait froid, maintenant. Une vie antérieure. Ces ruines ne la lui feraient pas retrouver. C’est tout juste si elles évoquaient des images. C’était terrifiant. Comme si la réincarnation était une réalité. Il se serait réincarné, il aurait des réminiscences d’une existence dont il serait séparé par plusieurs morts successives. Ce serait vraiment étrange si la réincarnation existait. Parler des langues qu’on ne connaissait pas, comme Bridey Murphy, sentir le tourbillon du passé traverser son esprit, éprouver des expériences passées… ça ferait exactement le même effet, en réalité. Mais ne rien retrouver de ses sentiments d’autrefois, n’éprouver que la sensation de ne plus rien éprouver…

Il quitta les ruines et rebroussa chemin, sous les oliviers.

La plantation donnait l’impression d’être entretenue. Les branches, au-dessus de sa tête, étaient toutes coupées au même niveau, et le sol, sous ses pieds, était bien plan, tapissé par une herbe courte, sèche et pâle, poussant entre des milliers de noyaux d’olive gris. Les arbres étaient plantés à égale distance les uns des autres, mais donnaient une impression de naturel quand même, on aurait pu croire qu’ils avaient poussé comme ça. Le vent soufflait, vibrant, entre les branches. De l’endroit où il se trouvait, il ne voyait que le ciel et les oliviers. Il remarqua à nouveau comment les feuilles passaient d’une couleur à l’autre dans le vent, gris puis vert, gris, vert…

Il leva le bras, attrapa un rameau, examina les feuilles. C’est vrai : de près, les deux côtés d’une feuille d’olivier étaient presque de la même couleur – un vert moyen, plat, et un kaki pâle. Mais une colline couverte d’arbres aux feuilles pareilles à celle-ci, oscillant dans le vent, était de ces deux couleurs distinctes, tel un clair de lune passant du noir à l’argent. Si on les regardait en plein soleil, la différence résidait surtout dans la texture, lisse ou brillante.

Il s’approcha du tronc, posa la main dessus, retrouva le contact familier. L’écorce était rugueuse, grossièrement réticulée en rectangles verdâtres, grisâtres, un peu comme le dessous des feuilles mais plus sombres, et souvent maculés d’un autre vert, celui du lichen, jaunâtre ou d’un gris militaire. Il y avait très peu d’oliviers sur Mars. Il n’y avait pas encore de Méditerranéens. Non, là, il était bien sur Terre. Et il avait une dizaine d’années. Il portait cet enfant en lui. Certains rectangles de l’écorce partaient en copeaux. Les fissures étaient peu profondes entre les rectangles. La vraie couleur de l’écorce, débarrassée du lichen, semblait être d’un beige pâle, ligneux. Il y en avait si peu que c’était difficile à dire. Les arbres recouverts de lichen ; Michel ne s’en était pas rendu compte avant. Les branches et les rameaux au-dessus de sa tête étaient plus lisses, les fissures y formaient seulement des lignes couleur chair. Même le lichen y était plus lisse, semblable à une poussière verte.

Les racines étaient grosses et fortes. Les troncs se divisaient au pied, étendaient des protubérances pareilles à des doigts, séparés par des creux, si bien qu’on aurait dit des poings noueux enfoncés dans le sol. Aucun mistral ne déracinerait jamais ces arbres. Même un vent martien n’aurait pu les coucher à terre.

La terre disparaissait sous les noyaux et les olives noires, flétries, sur le point de se changer en noyaux. Il en ramassa une. La peau était encore lisse. Il la gratta avec ses ongles. Le jus violet lui tacha les doigts. Il le lécha. Un goût sauvage. Rien à voir avec celui des olives en saumure. Embaumées. Il mordit dans la chair, pareille à celle d’une prune. La saveur âpre, amère, qui ne rappelait celle de l’olive que par son vague arrière-goût huileux, lui revint soudain en mémoire. Comme un des déjà-vu de Maya : il avait déjà fait ça ! Quand il était enfant, ils y plantaient souvent leurs dents, espérant toujours retrouver le goût que l’olive avait à table. Ça leur aurait fait quelque chose à manger dans leur terrain de jeux, une manne dans leur petite jungle. Mais la chair de l’olive (plus claire auprès du noyau) était toujours immangeable. Le goût était gravé dans sa mémoire, amer et âcre. Aujourd’hui agréable, à cause de ces réminiscences. Peut-être était-il embaumé, lui aussi.

Le vent du nord soufflait en rafales, agitant les feuilles. Odeur de poussière. Une brume lumineuse, brunâtre, le ciel de bronze à l’ouest. Les arbres étaient deux ou trois fois plus hauts que lui. Les branches inférieures tombaient assez bas pour lui frôler le visage. À l’échelle humaine. L’arbre méditerranéen, l’arbre des Grecs, qui avaient vu tant de choses, si distinctement, vu les choses à leur vraie dimension, les avaient replacées dans une symétrie calibrée à l’échelle humaine : les arbres, les villes, tout leur monde matériel, les îles rocheuses de la mer Égée, les collines rocailleuses du Péloponnèse – un univers qu’on pouvait parcourir en quelques jours. Peut-être était-on chez soi n’importe où, dans l’échelle humaine. Dans l’enfance, souvent.

Chaque arbre était un oiseau aux plumes retroussées par le vent, aux serres fermement plantées dans le sol. Un flanc de colline de plumage miroitant sous les assauts du vent, ses soudaines bourrasques, son immobilité soudaine, inattendue, tout cela parfaitement révélé par les feuilles duveteuses. C’était la Provence, le cœur de la Provence. Dans son thalamus palpitaient toutes les sensations de son enfance, un immense presque-vu l’emplissait totalement. Une vie entière était contenue dans ce paysage, vibrant d’un poids et d’un équilibre propres. Il se sentit soudain allégé. Le bleu du ciel était la voix de cette précédente incarnation et disait Provence, Provence.

Au-dessus du ravin, des corbeaux noirs se mirent à tournoyer en criant Ka, ka, ka !

Ka. Qui avait inventé l’histoire du petit peuple rouge et du nom qu’il avait donné à Mars ? Impossible à dire. Les histoires de ce genre n’avaient pas d’origine. Dans l’Antiquité, de l’autre côté de la Méditerranée, le ka était un double inquiétant du pharaon. Il descendait sur le pharaon sous la forme d’un faucon, d’une colombe ou d’un corbeau.

Le ka de mars descendait à présent sur lui, ici, en Provence. Ces mêmes oiseaux volaient imprudemment, puissamment, sous le cristal des tentes comme dans le mistral. Ils se fichaient d’être sur Mars, ils y étaient chez eux, c’était leur monde autant qu’un autre, et les gens en dessous étaient comme partout, de dangereux animaux rivés au sol, capables de tuer ou de vous emmener faire d’étranges voyages. Mais aucun oiseau de Mars ne se souvenait du voyage qui l’avait conduit là, non plus que de la Terre. Rien ne reliait les deux mondes en dehors de l’esprit humain. Sur Terre ou sur Mars, les oiseaux se contentaient de voler, de chercher leur pitance et de croasser comme ils l’avaient toujours fait et le feraient toujours. Ils étaient chez eux n’importe où, tournoyant dans le vent des aérateurs, planant sur les ailes du mistral, s’appelant les uns les autres – Mars, Mars, Mars ! Et Michel Duval, ah, Michel… un esprit résidant dans deux mondes en même temps, ou perdu dans le néant entre les deux. La noosphère était d’une telle immensité. Où était-il, qui était-il ? Comment allait-il vivre ?

L’oliveraie. Le vent. Le soleil éclatant dans le ciel de bronze. Le poids de son corps, le goût âcre dans sa bouche : il se sentait prêt à s’enraciner dans le sol. C’est là qu’il était chez lui et nulle part ailleurs. Les choses avaient changé et en même temps rien ne changerait jamais – pas cette plantation, pas lui-même. Chez lui, enfin. Chez lui, enfin. Il pourrait vivre dix mille ans sur Mars, cet endroit serait encore chez lui.

3

Il appela Maya de sa chambre d’hôtel à Arles.

— Viens, Maya, je t’en prie. Je voudrais que tu voies ça.

— Je travaille, Michel. Je m’occupe de l’accord entre Mars et les Nations Unies.

— Je sais.

— C’est important.

— Je sais.

— Écoute, c’est pour ça que je suis venue ici. Je suis en plein dedans. Je ne peux pas partir en vacances comme ça.

— Ça va, ça va. Mais tu n’auras jamais fini, tu le sais très bien. La politique, c’est sans fin. Tu pourrais prendre quelques jours de congé, le monde ne s’arrêterait pas de tourner. C’est chez moi, Maya, tu comprends ? Je voudrais que tu voies comment c’est. Tu n’as pas envie de me montrer Moscou ? Tu n’aimerais pas y aller ?

— Je n’y mettrais pas les pieds quand ce serait le dernier endroit épargné par l’inondation.

Michel soupira.

— Eh bien, je ne vois pas les choses de la même façon. Viens, je t’en supplie.

— Un peu plus tard, peut-être, quand nous avirons mené cette étape des négociations à bien. Nous sommes à un stade critique. Je t’assure, Michel, ce n’est pas le moment que je m’en aille. C’est plutôt toi qui devrais être ici.

— Je suis tous vos travaux sur mon bloc-poignet. Personne n’est obligé d’y assister en chair et en os. S’il te plaît, Maya.

Elle parut surprise par sa véhémence.

— Très bien. Je vais essayer. Mais pas tout de suite.

— Tant que tu me promets de venir…

Après ça, il passa ses journées à attendre Maya tout en s’efforçant de ne pas voir les choses sous cet angle. Tout au long des jours, il se promenait dans une voiture de location, tantôt avec Sylvie, tantôt seul. Malgré ce moment de grâce, dans l’oliveraie, à cause de ça aussi peut-être, il ne savait plus où il en était. La nouvelle ligne côtière l’attirait sans qu’il sache trop pourquoi. La façon dont les gens de la région s’y adaptaient le fascinait. Il y allait souvent, prenant des routes qui menaient à des falaises à pic, à de soudaines vallées marécageuses. Beaucoup de pêcheurs côtiers avaient des ancêtres algériens. La pêche ne marchait pas très bien, disaient-ils. La Camargue était polluée par les sites industriels immergés et les poissons évitaient l’eau brune. Ils restaient dans le bleu qui était à une bonne demi-journée de mer, avec tous les risques que ça présentait.

Quand il entendait parler français, quand il s’exprimait dans ce nouveau jargon étrange, il avait l’impression qu’on appliquait une électrode à certaines parties de son cerveau restées inactives depuis plus d’un siècle. Des cœlacanthes explosaient, des souvenirs fossiles de l’amour que des femmes avaient eu pour lui, de la cruauté dont il avait fait preuve envers elles. C’était peut-être pour ça qu’il était parti pour Mars, pour se fuir, pour échapper à cet individu qui paraissait si peu fréquentable.

Eh bien, si ce qu’il voulait c’était se fuir, il avait réussi. Il était un autre homme à présent. Un homme attentif aux autres, sympathique. Il pouvait se regarder en face. Il pouvait rentrer chez lui, se contempler dans la glace. Ce qu’il était devenu lui permettait d’affronter ce qu’il avait été. Et tout ça grâce à Mars.

La mémoire avait vraiment un étrange fonctionnement. Des fragments imperceptibles, acérés, faisaient parfois un mal sans commune mesure avec leur petitesse, comme ces minuscules aiguilles de cactus velus. Ses souvenirs les plus précis étaient ceux de sa vie sur Mars. Odessa, Burroughs, les abris souterrains dans le sud, les avant-postes dissimulés dans le chaos. Même Underhill.

S’il était rentré sur Terre à l’époque d’Underhill, les journalistes se seraient rués sur lui. Mais il avait rompu le contact en disparaissant avec Hiroko, et bien qu’il n’ait rien fait pour se cacher depuis la révolution, rares en France étaient ceux qui semblaient avoir remarqué sa réapparition. La gravité des événements dont la Terre avait été récemment le théâtre, ou le temps, tout simplement, avait entraîné une rupture partielle de la culture médiatique. La majeure partie de la population française était née après sa disparition ; les Cent Premiers étaient de l’histoire ancienne pour eux, mais pas assez ancienne pour être vraiment intéressante. Si Voltaire, Louis XIV ou Charlemagne étaient reparus, l’événement aurait peut-être suscité un minimum d’attention – et encore –, mais un psychologue du siècle précédent qui avait émigré sur Mars, cette espèce d’Amérique sur laquelle tout avait été dit ? Non, ça n’intéressait personne. Des gens l’appelèrent, ou vinrent l’interviewer à son hôtel. On descendit même de Paris faire une ou deux émissions sur lui. Mais tout le monde s’intéressait bien plus à ce qu’il pouvait leur dire sur Nirgal qu’à sa personne. Nirgal était celui qui les fascinait ; il était charismatique.

C’était peut-être aussi bien, dans le fond. Même si Michel mangeait seul dans des cafés, aussi seul que s’il avait été dans son patrouilleur, au fin fond des highlands du Sud, et trouvait un peu décevant d’être à ce point ignoré. Un vieux comme tant d’autres, un de ces vieux dont la vie anormalement longue créait plus de problèmes logistiques que l’inondation, apparemment.

Oui, c’était mieux comme ça. Il pouvait s’arrêter dans les petits villages autour de Vallabrix, Saint-Quentin-la-Poterie, Saint-Victor-des-Oules, Saint-Hippolyte-de-Montaigu, et bavarder avec des boutiquiers qui ressemblaient à ceux qu’il avait connus. Sans doute leurs héritiers, si ce n’étaient pas eux-mêmes. Ils parlaient un français plus proche de celui du temps jadis sans s’occuper de lui, absorbés dans leurs propres conversations, leurs propres vies. Il n’était rien pour eux, aussi portait-il sur eux une vision claire. C’est ainsi qu’il voyait, dans les rues étroites, tous ces gens pareils à des gitans, sans doute à cause du sang nord-africain qui coulait dans leurs veines, comme après l’invasion des Sarrasins, mille ans plus tôt. Les Africains envahissaient le pays tous les mille ans à peu près. Ça aussi, c’était la Provence. Les jeunes femmes étaient belles : elles fleurissaient gracieusement dans les rues, leurs tresses noires brillant malgré la poussière du mistral. Tels étaient ces villages. Des enseignes de plastique poussiéreuses, des façades délabrées…

Il oscillait comme un pendule, passant du familier à l’étrange, du souvenir à l’oubli. Mais toujours plus seul. Dans un café, il commanda un cassis à l’eau et se rappela, à la première gorgée, s’être assis dans ce même café, à cette même table. Avec Ève. Proust avait bien raison de reconnaître dans le goût le principal agent de la mémoire involontaire, parce que les souvenirs à long terme se logeaient ou du moins étaient organisés dans l’amygdale, juste au-dessus du bulbe olfactif qui gouvernait les centres du goût et de l’odorat. C’est pour ça que les odeurs étaient intensément liées aux souvenirs et au réseau émotionnel du système limbique, qui ondoyait entre les deux zones. D’où la séquence neurologique, l’odeur suscitant le souvenir qui suscitait la nostalgie. La nostalgie, le regret intense du passé, non point tant parce qu’il avait été merveilleux que parce qu’il avait été, tout simplement, et qu’il était maintenant enfui. Il se rappela le visage d’Ève en train de lui parler, dans la salle pleine de monde. Mais pas de ce qu’elle disait, ou des circonstances dans lesquelles ils s’étaient retrouvés là. Évidemment pas. Ce n’était qu’un moment isolé, un piquant de cactus, une image entrevue comme à la faveur d’un éclair et aussitôt disparue, avec tout ce qui l’entourait. Tous ses souvenirs étaient de cette espèce. Voilà ce que devenaient les souvenirs avec le temps : des éclairs dans le noir, incohérents, à peu près dépourvus de signification et en même temps chargés d’une vague souffrance.

Il sortit à pas lourds du café de son passé, reprit la voiture et rentra à l’hôtel en passant par Vallabrix. Sous les grands platanes de Grand Planas, il tourna sans réfléchir vers son mas en ruines. Il descendit de voiture et marcha vers la maison, comme si elle avait pu revenir à la vie. Mais c’était toujours la même ruine poussiéreuse dans l’oliveraie. Alors il s’assit sur le mur, sans penser à rien.

Cet autre Michel Duval avait cessé d’être. Celui-ci disparaîtrait aussi. Il connaîtrait d’autres incarnations et oublierait ce moment-ci, oui, même cet instant d’une douleur aiguë, exactement comme il avait oublié tous les moments qu’il avait jadis vécus ici. Des éclairs, des images – un homme assis sur un mur écroulé, imperméable à tout sentiment. Rien d’autre. Ce Michel disparaîtrait donc aussi.

Les oliviers agitaient leurs bras, gris, vert, gris, vert. Au revoir, au revoir. Ils ne lui apportèrent rien, cette fois. La connexion euphorique avec le temps perdu n’eut pas lieu. Ce moment aussi avait passé.

Il regagna Arles dans un miroitement gris-vert. À l’hôtel, l’employé de la réception disait à quelqu’un que le mistral ne s’arrêterait jamais.

— Mais si, il s’arrêtera, dit Michel en passant.

Il monta dans sa chambre et rappela Maya. Je t’en prie, viens vite. Il s’en voulait d’en être réduit à l’implorer ainsi. Bientôt, disait-elle. Plus que quelques jours et ils auraient élaboré un traité, un accord bona fide entre les Nations Unies et le gouvernement martien indépendant. L’histoire en marche. Après ça, elle pourrait venir.

Michel se fichait pas mal de l’histoire en marche. Il se promena dans Arles en l’attendant. Il remonta l’attendre dans sa chambre. Il ressortit se promener.

Les Romains avaient utilisé le port d’Arles autant que celui de Marseille. César avait même rasé Marseille, qui avait soutenu Pompée, et fait d’Arles la capitale de la région, pour lui témoigner sa faveur. Les trois routes stratégiques qui se croisaient dans la ville avaient été utilisées des centaines d’années encore après le départ des Romains. Pendant tout ce temps, Arles avait été une ville importante vivante, prospère. Puis le Rhône avait déserté ses rives, la Camargue était devenue un marécage pestilentiel et l’on avait cessé d’emprunter les routes. La ville avait commencé à décliner. La Camargue avec ses herbes salées, balayées par les vents, et ses fameux troupeaux de chevaux blancs, avait été envahie par les raffineries de pétrole, les centrales atomiques, les usines chimiques.

Maintenant, avec l’inondation, le Rhône avait repris sa place et il était propre et clair. Arles était redevenue un port de mer. C’est là que Michel avait choisi d’attendre Maya précisément parce qu’il n’y avait jamais vécu auparavant. La ville ne lui rappelait rien, que l’instant présent. Il passait ses journées à regarder les gens vivre leur vie dans l’instant présent. Dans ce nouveau pays étranger.

Un certain Francis Duval l’appela à son hôtel. C’est Sylvie qui l’avait contacté. Il était le neveu de Michel, le fils de son défunt frère. Il habitait dans la rue du Quatre-Septembre, juste au nord de l’arène romaine, à quelques pâtés de maisons du Rhône en crue, pas loin de l’hôtel de Michel. Il l’invita chez lui.

Après une brève hésitation, Michel accepta. Le temps qu’il traverse la ville, s’arrêtant brièvement pour jeter un coup d’œil au théâtre et aux arènes, son neveu avait convoqué tout le quartier : une célébration improvisée, des bouchons de champagne sautant comme des chapelets d’amorces au moment où Michel franchit le seuil de la maison. Tout le monde l’embrassa, trois fois sur les joues, à la manière provençale. Il lui fallut un moment pour rejoindre Francis, qui le serra longuement, chaleureusement sur son cœur, sans cesser de parler, pendant que les gens braquaient sur eux les fibres optiques de leurs caméras.

— Vous ressemblez tellement à mon père ! disait Francis.

— Vous aussi ! répondit Michel en essayant de se rappeler si c’était vrai, en essayant de se rappeler le visage de son frère.

Francis était un homme entre deux âges, Michel n’avait jamais vu son frère si vieux. C’était difficile à dire.

Mais tous les visages avaient une sorte de familiarité, la langue était assez compréhensible dans l’ensemble, et les phrases, les odeur du fromage, du vin pétillant firent surgir en lui des successions d’images. Le goût du vin en suscita plus encore. Francis était un amateur de grands vins. Il déboucha joyeusement un certain nombre de bouteilles poussiéreuses : du châteauneuf-du-pape, puis un sauternes centenaire, et sa spécialité, des premiers crus de Bordeaux, deux château-latour, deux château-lafite et un mouton-rothschild de 2064 avec une étiquette signée Pougnadoresse. Ces merveilles centenaires s’étaient métamorphosées, au fil du temps, en une chose qui était plus que du vin ; la palette d’arômes et d’harmonies était fabuleuse. Ils coulaient dans la gorge de Michel comme sa propre jeunesse.

La réception n’aurait pas été différente si elle avait été donnée en l’honneur d’un édile populaire. Michel avait fini par conclure que Francis ne ressemblait guère à son frère, mais il parlait exactement comme lui. Michel aurait juré avoir oublié cette voix, et pourtant elle lui revenait avec une netteté frappante. Il s’étonnait de l’accent traînant avec lequel Francis prononçait « normalement », pour désigner la façon dont les choses se passaient avant l’inondation. Par ce mot, il décrivait un mode hypothétique de fonctionnement en douceur inconnu dans la vraie Provence, mais il le prononçait exactement avec le même accent traînant, nor-male-ment…

Tout le monde voulait parler à Michel, ou au moins l’écouter, aussi faisait-il de petits discours rapides dans le style politicien, un verre à la main, complimentant les femmes sur leur beauté, expliquant aux gens combien il était heureux d’être parmi eux sans sombrer dans le sentimentalisme, ou avouant combien il était désorienté : une performance compétente, en souplesse, que ces Provençaux raffinés appréciaient, avec leur rhétorique plaisante et vive comme les combats de taureaux.

— Et comment c’est, sur Mars ? À quoi ça ressemble ? Qu’allez-vous faire maintenant ? Vous avez déjà des Jacobins ?

— Mars, c’est Mars, répondit Michel, éludant la question. Le sol est de la même couleur que les tuiles des toits d’Arles. Vous voyez ce que je veux dire.

Ils firent la fête tout l’après-midi, puis ils organisèrent un festin. D’innombrables femmes lui firent la bise, il était soûlé par leur parfum, leur peau, leur chair, leurs yeux noirs, liquides, souriants, qui le regardaient avec une curiosité amicale. Avec les filles nées sur Mars, il était toujours obligé de lever la tête, ce qui lui offrait une vue privilégiée sur le dessous de leur menton, l’intérieur de leurs narines. C’était un tel plaisir de baisser les yeux sur une raie impeccable séparant deux masses de cheveux noirs et luisants.

À la fin de la soirée, les gens se dispersèrent. Francis raccompagna Michel et ils gravirent les marches de pierre incurvées des tours médiévales entourant les arènes. Du petit belvédère en haut de l’escalier, ils regardèrent par une étroite meurtrière les toits de tuile, les rues sans arbres et le Rhône. La fenêtre sud donnait sur l’étendue d’eau tachetée qu’était la Camargue.

— La Méditerranée est revenue, dit Francis, profondément satisfait. L’inondation a peut-être été un désastre pour la plupart des gens, mais pour nous, quelle aubaine ! Les fermiers qui faisaient pousser du riz sont prêts à prendre le premier travail qui se présente. Ils viennent pêcher ici. Beaucoup de bateaux sont amarrés en pleine ville. Ils apportent des fruits de Corse, de Majorque, ils font du commerce avec Barcelone et la Sicile. Nous avons pris une bonne partie du trafic de Marseille. Maintenant, il faut leur laisser ça, ils sont en train de réagir. Mais quelle vie nous avons retrouvée ! Avant, tu sais, Aix avait l’université, Marseille le port et nous n’avions que ces ruines. Les touristes passaient la journée ici et repartaient. C’est vraiment un sale boulot, le tourisme. Ce n’est pas un métier pour des êtres humains. Ça consiste à héberger des parasites. Maintenant, nous revivons ! (Il était un peu gris.) Tiens, je devrais t’emmener voir le lagon en bateau.

— Ah, volontiers.

Ce soir-là, Michel rappela Maya.

— Il faut que tu viennes. J’ai retrouvé mon neveu, ma famille.

— Nirgal est en Angleterre, répondit sèchement Maya qui ne semblait guère impressionnée par la nouvelle. Il est allé chercher Hiroko. On lui a dit qu’elle était là-bas, et il est parti comme ça.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama Michel, choqué par la soudaine intrusion d’Hiroko dans la conversation.

— Oh, Michel, tu sais que ce n’est pas possible. C’est un bobard et c’est tout. Ça ne peut pas être vrai, mais il a filé ventre à terre.

— J’en aurais fait autant !

— Je t’en prie, Michel, j’ai assez d’un irresponsable sur les bras. Si Hiroko est vivante, elle est sur Mars. On a raconté cette histoire à Nirgal pour l’écarter des négociations. J’espère seulement que ce n’est pas pour des motifs plus graves. Il faisait trop d’effet aux gens. Et il parlait à tort et à travers. Tu devrais l’appeler et lui dire de revenir. Il t’écoutera peut-être, toi.

— À sa place, il m’en faudrait un peu plus, dit-il, en essayant de rayer de ses pensées le soudain espoir qu’Hiroko soit en vie.

Et en Angleterre, entre tous les endroits du monde. En vie n’importe où. Hiroko et donc Iwao, Gene, Rya… tout le groupe, sa famille. Sa vraie famille. Il s’ébroua. Il tenta de parler à Maya de sa famille à Arles, mais elle commençait à s’impatienter et les mots lui restèrent dans la gorge. Sa vraie famille avait complètement disparu quatre ans plus tôt, voilà la vérité. Pour finir, le cœur gros, il ne put que dire :

— Je t’en prie, Maya, je t’en supplie, viens.

— Bientôt. J’ai dit à Sax que je viendrais dès que nous aurions fini ici. Tout ça va lui retomber dessus, et il peut à peine parler. C’est ridicule. (Elle exagérait. Ils avaient une équipe diplomatique au grand complet, là-bas, et Sax était parfaitement compétent, à sa façon.) Mais bon, d’accord, je vais venir. Alors cesse de me harceler.

4

Elle arriva la semaine suivante.

Michel alla la chercher à la nouvelle gare et l’emmena aussitôt à Avignon. Il était très tendu. Il avait vécu trente ans avec elle à Odessa et à Burroughs, mais la Maya qui était assise à côté de lui, dans la voiture, cette femme qui avait été si belle, avec son regard impénétrable sous ses paupières lourdes, lui était étrangère. Elle lui raconta tout ce qui s’était passé à Berne par petites phrases courtes, saccadées. Ils avaient jeté les bases d’un traité avec les Nations Unies, qui leur avaient accordé l’indépendance. En échange, ils devaient permettre une certaine émigration, limitée à dix pour cent de la population martienne par an, certains transferts de ressources minérales, leur concours diplomatique.

— C’est bien, vraiment bien, répondit Michel en essayant de se concentrer sur les nouvelles qu’elle lui apportait.

Tout en parlant, elle jetait de temps à autre un coup d’œil aux bâtiments qui défilaient le long de la route, mais dans le soleil, la poussière et le vent, ils faisaient à vrai dire assez toc et elle ne paraissait pas impressionnée.

La mort dans l’âme, Michel se gara le plus près possible du Palais des Papes, à Avignon, et l’emmena le long du fleuve en crue, voir le pont qui s’arrêtait au beau milieu de l’eau, puis jusqu’à la large promenade qui menait vers le sud du palais, avec ses terrasses de cafés ombragées par des platanes centenaires. Ils déjeunèrent là. Michel savoura l’huile d’olive et le cassis, les faisant voluptueusement rouler sur sa langue tout en regardant sa compagne faire la chatte sur sa chaise de métal.

— C’est bien, ici, dit-elle, et il sourit.

Oui, c’était bien : raffiné et sans prétention, les mets et les boissons comme le décor. Mais le goût du cassis déchaînait en lui un cyclone de souvenirs, d’émotions remontant de ses vies antérieures, mêlés aux sensations qu’il éprouvait à présent, exaltant tout, les couleurs, les textures, le contact des chaises métalliques, du vent. Alors que pour Maya, le cassis n’était qu’une boisson faite avec des baies aigrelettes.

Il se dit, en la regardant, que le destin avait mené vers lui une compagne plus séduisante qu’aucune des Françaises qu’il avait connues dans son autre vie. Une femme plus grande en tout. Cela aussi il l’avait assez bien réussi sur Mars. Il avait suivi une voie plus large. Ce sentiment et sa nostalgie s’affrontaient dans son cœur pendant que Maya se régalait de bouillabaisse, de vin, de fromage, de cassis, de café, inconsciente du schéma d’interférences de ses vies, entrant et sortant de phase avec lui.

Ils parlaient à bâtons rompus. Maya était détendue, heureuse des résultats obtenus à Berne. Elle s’amusait bien et n’était pas pressée de bouger. Michel sentait courir dans ses veines une chaleur comparable à celle que procure l’omegendorphe. En la regardant, il retrouvait lentement le bonheur lui aussi, le simple bonheur. Le passé, l’avenir… ni l’un ni l’autre n’étaient réels. Juste ce déjeuner sous les platanes, à Avignon. C’était tout ce qui comptait.

— C’est si raffiné, disait Maya. Je ne me suis pas sentie aussi calme et détendue depuis des années. Je comprends que ça te plaise.

Elle le regarda en riant, et il sentit un sourire imbécile se plaquer sur sa figure.

— Tu ne voudrais pas revoir Moscou ? lui demanda-t-il.

— Ça non, alors. Sûrement pas.

Elle écarta cette idée comme une intrusion indésirable dans l’instant présent. Il se demanda comment elle ressentait son retour sur Terre. On ne pouvait pas être tout à fait indifférent à une telle chose.

Pour certains, chez soi, c’était chez soi, un ensemble de sentiments qui allaient bien au-delà du rationnel, une sorte de champ gravitationnel qui imprimait sa forme géométrique à la personnalité. Mais il y avait aussi des gens pour qui un endroit en valait un autre, pour qui l’individu affranchi de toute contrainte était le même où qu’il aille. Les uns vivaient dans l’espace courbe, einsteinien, de leur chez eux, les autres dans l’espace absolu, newtonien, de la liberté. Il était du premier type et Maya du second. On ne luttait pas contre ça. N’empêche qu’il voulait lui faire aimer la Provence. Ou du moins lui faire comprendre pourquoi il l’aimait, lui.

C’est pourquoi, après le déjeuner, il l’emmena vers le sud et les Baux, en passant par Saint-Rémy.

Elle dormit tout au long du trajet, et il n’en fut pas mécontent. La route entre Avignon et les Baux était bordée de vilains bâtiments industriels éparpillés sur une plaine poussiéreuse. Elle se réveilla juste au bon moment, alors qu’il négociait une route étroite et sinueuse grimpant dans une faille des Alpilles, vers le vieux village perché au sommet d’une colline. On se garait sur un parking, puis on montait à pied dans la ville. Ces dispositions avaient manifestement été prises pour des raisons touristiques, mais l’unique rue tortueuse, d’ailleurs pittoresque, du village était très calme en réalité, comme si l’endroit était abandonné. Le village était endormi dans la chaleur de l’après-midi, volets clos. Un dernier tournant, on traversait une place vide, pentue, et on arrivait au sommet de la colline, coiffé par des buttes de calcaire jaunâtre. Elles avaient été évidées par des ermites car il y avait jadis eu à cet endroit un ermitage qui se croyait protégé par son altitude des Sarrasins et autres dangers du monde médiéval. Au sud, la Méditerranée étincelait telle une feuille d’or. Un fin voile nuageux couleur de bronze passa dans le ciel, à l’ouest, et la lumière prit une teinte ambrée, métallique, comme s’ils marchaient dans une gelée de siècles.

Ils passèrent d’une cellule à l’autre, s’émerveillant de leur petitesse.

— On dirait un terrier de chiens de prairie, nota Maya en jetant un coup d’œil dans une petite grotte en forme de cube. Ça me rappelle notre parc de caravanes à Underhill.

De retour sur la place en pente, jonchée de blocs de calcaire, ils s’arrêtèrent pour regarder briller la Méditerranée. Michel lui indiqua la surface plus terne de la Camargue.

— Il n’y avait pas toute cette eau, avant.

La lumière s’assombrit, prit une teinte abricot, et la colline devint une sorte de forteresse au-dessus de l’immensité du monde et du temps. Maya le prit par la taille et se blottit contre lui en frissonnant.

— C’est beau. Mais je n’aurais pas pu vivre là-haut, comme eux. Je ne sais pas, je trouve ça trop exposé.

Ils retournèrent à Arles. Le samedi soir, le centre-ville devenait une sorte de festival gitan ou maghrébin. Dans les ruelles étaient dressés des éventaires de boissons et de nourriture. Il y en avait même sous les arches des arènes, qui étaient ouvertes à tous. Un orchestre y était installé. Maya et Michel se promenèrent bras dessus, bras dessous, dans les odeurs de friture et d’épices. Les gens, autour d’eux, s’interpellaient en deux ou trois langues.

— On se croirait à Odessa, dit Maya alors qu’ils faisaient le tour des arènes. Sauf que les gens sont si petits. C’est bien agréable de ne pas avoir l’impression d’être une naine, pour une fois.

Ils dansèrent dans les arènes, s’attablèrent à une buvette, sous les étoiles frémissantes. L’une d’elles était rouge, et Michel eut quelques soupçons, mais les garda pour lui. Ils rentrèrent à l’hôtel et ils firent l’amour sur son lit étroit. À un moment donné, Michel eut l’impression d’être plusieurs personnes à la fois, qui jouirent toutes en même temps. Étrange sensation qui lui arracha un cri d’extase… Maya s’endormit et il resta à côté d’elle, les yeux ouverts, parcouru d’une tristesse hors du temps, buvant l’odeur familière de ses cheveux, écoutant la cacophonie de la ville qui s’estompait lentement. Il était enfin chez lui.

Les jours suivants, il la présenta à son neveu et aux autres membres de la famille que Francis avait réunis. Tout le monde l’adopta, et on lui posa des kyrielles de questions par le truchement des IA de traduction. Ils semblaient avides de tout lui dire sur eux. C’était fréquent, pensa Michel. Les gens souhaitaient s’emparer du célèbre étranger dont ils connaissaient (ou croyaient connaître) l’histoire, et lui offraient la leur en échange, pour rééquilibrer la relation. Une sorte de témoignage, ou de confessionnal. Le partage réciproque des récits. Et les gens étaient naturellement attirés vers Maya, de toute façon. Elle les écouta en riant et les interrogea comme si tout ça la fascinait. Ils lui racontèrent pour la énième fois l’inondation, comment elle avait envahi leurs maisons, leurs vies, les expédiant dans le vaste monde, vers des amis et des parents qu’ils n’avaient pas vus depuis des années, les contraignant à de nouveaux schémas et de nouveaux rapports, rompant le moule de leurs vies, les projetant dans le mistral. Michel vit qu’ils avaient été galvanisés par ce processus, qu’ils étaient fiers de la façon dont ils avaient réagi, dont ils s’étaient serré les coudes, et tout aussi indignés par les contre-exemples d’arnaque ou d’insensibilité qui entachaient cette histoire autrement héroïque.

— Vous vous rendez compte ? Enfin, ça ne lui a pas porté bonheur parce que, une nuit, il a été agressé dans la rue et tout son argent a disparu.

— Ça nous a réveillés, vous comprenez ? Ça nous a obligés à sortir de notre léthargie.

Ils disaient ces choses à Michel en français, le regardaient hocher la tête, et guettaient la réaction de Maya, à qui son IA traduisait leurs propos en anglais. Elle opinait du chef à son tour, absorbée comme elle l’avait été par les jeunes indigènes du bassin d’Hellas, qui réorientaient leurs anecdotes en fonction de l’intérêt qu’elle manifestait. Ah, ils faisaient une sacrée paire, Nirgal et elle, ils étaient charismatiques. Ça devait venir du regard qu’ils portaient sur les autres, de la façon dont ils les mettaient en valeur. C’était peut-être ça, le charisme : le don d’offrir un miroir aux autres.

Des membres de la famille de Michel leur firent descendre le Rhône sur leur bateau, et Maya s’émerveilla de son impétuosité, des efforts faits pour le recanaliser dans le lagon étrangement encombré de la Camargue. Puis ils s’engagèrent sur l’eau brune de la Méditerranée, et plus loin encore, sur l’eau bleue éclaboussée de soleil, le petit bateau bondissant sur les vagues que le mistral coiffait d’écume. La vue de la côte au loin, par-delà tout ce bleu incrusté d’or, était stupéfiante. Michel se déshabilla et sauta dans les flots glacés, en faisant jaillir des gerbes de cristal. Il but un peu d’eau salée, retrouva la saveur amniotique de ses bains d’antan, à la plage.

Au cours de leurs pérégrinations, ils allèrent voir le pont du Gard. L’immuable aqueduc était le plus grand ouvrage d’art des Romains : trois étages de pierre, les arches inférieures, épaisses, solidement campées dans le fleuve, fières de leurs deux mille ans de résistance au courant. Les arcades plus légères, plus altières, du milieu, puis les plus petites tout en haut. La forme adaptée à la fonction avec une grâce infinie. La pierre piquetée, d’un blond de miel, qui faisait franchir l’eau à l’eau était très martienne à tout point de vue. On aurait dit l’arche de Nadia à Underhill, dressée dans cette gorge calcaire, d’un vert poussiéreux, là, en Provence. À présent, Michel se serait presque cru sur Mars plutôt qu’en France.

Maya aima son élégance.

— Regarde comme c’est humain, Michel. C’est ce qui manque aux constructions martiennes, elles sont trop grandes. Au moins ça, ça a été fait par des mains humaines, avec des moyens à l’échelle humaine. Des blocs, des outils, des calculs à la portée de l’homme, peut-être quelques chevaux. Et pas nos machines télécommandées, faites de matériaux bizarres, qui effectuent des tâches incompréhensibles et qu’on ne voit même pas.

— C’est vrai.

— Je me demande si nous serions encore capables de construire des choses de nos propres mains. Je voudrais que Nadia voie ça. Elle adorerait.

Michel était heureux. Ils pique-niquèrent sur place. Ils allèrent voir les fontaines d’Aix-en-Provence. Se rendirent à un point de vue surplombant la vallée du Gard. Fouinèrent dans les docks de Marseille. Visitèrent les sites romains d’Orange et de Nîmes.

Longèrent les plages submergées de la Côte d’Azur. Allèrent se promener, un soir, au mas en ruines de Michel, et dans la vieille oliveraie.

À la fin de ces rares et précieuses journées, ils rentraient à Arles et mangeaient au restaurant de l’hôtel ou, s’il faisait chaud, sous les platanes des cafés en terrasse. Puis ils remontaient dans leur chambre et faisaient l’amour. Ils se réveillaient à l’aube et faisaient l’amour à nouveau, ou descendaient chercher des croissants chauds et du café.

— C’est beau, lui dit Maya, dans le bleu du soir, en regardant les toits de tuile du haut de la tour des arènes.

Et elle le pensait. C’est ce qu’elle pensait de cet endroit, et de toute la Provence. Michel était heureux.

Puis ils reçurent un message sur leur bloc-poignet. Nirgal était malade ; très malade. Sax paraissait bouleversé. Il avait déjà fait remettre Nirgal sous gravité martienne, en environnement stérile, dans un vaisseau en orbite autour de la Terre.

— Je crains qu’il n’ait été trahi par son système immunitaire, et la pesanteur n’arrange pas les choses. Il a une infection, un œdème pulmonaire et beaucoup de fièvre.

— Il est allergique à la Terre, quoi, traduisit Maya, le visage sombre.

Elle lui fit part de ses projets et coupa la communication après avoir sèchement conseillé à Sax de rester calme, puis elle s’approcha du petit placard de la chambre et commença à jeter ses vêtements sur le lit.

— Dépêche-toi ! appela-t-elle en voyant Michel planté là. Il faut que nous partions.

— Ah bon ?

Elle l’écarta d’un geste et fouilla dans le placard.

— Moi, j’y vais, reprit-elle en lançant des sous-vêtements en vrac dans sa valise. Il est temps de repartir, de toute façon.

— Vraiment ?

Elle ne répondit pas. Elle appela les représentants locaux de Praxis sur son bloc-poignet et leur demanda de les faire transporter dans l’espace où ils retrouveraient Sax et Nirgal. Elle parlait d’une voix tendue, froide, professionnelle. Elle avait déjà oublié la Provence.

Lorsqu’elle vit que Michel n’avait pas bougé, elle explosa.

— Oh, allez, ne dramatise pas ! Ce n’est pas parce que nous devons partir maintenant que nous ne reviendrons jamais ! Nous allons vivre un millier d’années, tu pourras revenir aussi souvent que tu veux, cent fois si ça te chante ! Et puis, cet endroit est-il tellement mieux que Mars, au fond ? Pour moi, c’est Odessa tout craché, et tu y as été heureux, non ?

Michel ignora cette réplique. Il s’approcha en traînant les pieds de la fenêtre devant laquelle elle avait ouvert ses valises. Dehors, la rue était plongée dans un crépuscule bleuté. Une rue comme tant d’autres, à Arles : des dalles de pierre, des murs de stuc aux teintes pastel. Des cyprès. Des tuiles sur le toit, en face, étaient cassées. D’une couleur martienne. Des voix, en bas, s’interpellaient furieusement en français.

— Alors ? s’exclama Maya. Tu viens ?

— Oui.

SIXIÈME PARTIE

Ann dans l’outback

1

Écoute, refuser de suivre le traitement de longévité, c’est un suicide.

Et alors ?

Eh bien, d’ordinaire, le suicide est considéré comme un signe de dysfonctionnement psychologique.

D’ordinaire.

C’est souvent vrai, tu sais. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu n’es pas heureuse.

C’est le moins qu’on puisse dire, en effet.

Et pourquoi ? Que veux-tu de plus ?

Le monde.

Tu vas encore, tous les soirs, voir le coucher du soleil.

Une habitude.

Tu attribues ta dépression à la destruction de la Mars primitive. Je pense que les raisons philosophiques invoquées par les gens souffrant de dépression sont des masques dissimulant des blessures plus graves, plus personnelles.

Toutes ces choses peuvent être réelles.

Tu veux dire, toutes les raisons ?

Oui. De quoi accusais-tu Sax ? De monocausotaxophilie ?

Touché. Mais ces choses ont généralement un point de départ. Parmi toutes les vraies raisons, il y en a une qui t’a fait dévier de ta route. Il faut souvent retourner à ce point de son parcours personnel pour pouvoir reprendre un autre chemin.

Le temps n’est pas l’espace. La métaphore de l’espace est une imposture en ce qui concerne le temps. On ne peut pas revenir en arrière.

Mais si, mais si. On peut revenir sur ses pas, métaphoriquement. Le voyage mental permet de rebrousser chemin, de voir où on a bifurqué et pourquoi, puis de repartir dans une direction différente grâce à cette espèce d’échangeur qu’est la compréhension. Mieux comprendre, c’est ajouter du sens. Quand tu prétends être avant tout préoccupée par le destin de Mars, je pense que c’est un déplacement si fort qu’il te fait perdre de vue la réalité. C’est aussi une métaphore. Peut-être réelle, oui. Mais les deux termes de la métaphore devraient être reconnus.

Je sais ce que je vois.

Mais tu ne le vois pas, justement ! Tu ne vois pas tout ce qui reste de Mars la Rouge, or il en reste énormément. Tu devrais aller le voir ! Ça te viderait la tête, tu verrais. Tu devrais sortir à basse altitude, marcher librement dans l’air, avec un simple masque facial. Ça te ferait du bien, physiologiquement parlant. Et puis au moins tu profiterais d’un des avantages du terraforming. Tu découvrirais la liberté que nous y avons gagnée, le lien que ça nous procure avec ce monde : pouvoir marcher nu à sa surface et survivre. C’est stupéfiant ! Nous faisons désormais partie de son écologie. Tout ça mérite d’être repensé. Tu devrais sortir afin d’y réfléchir, d’étudier le processus d’aréoformation.

Ce n’est qu’un mot. Nous avons pris cette planète et nous l’avons labourée. Elle fond sous nos pieds.

Dans une eau qui a toujours été là. Pas de l’eau importée de Saturne ou de je ne sais où, une eau qui faisait partie de la donne au départ, que je sache. Dégazée de la masse originelle de Mars. Elle fait maintenant partie de notre corps. Nos corps mêmes sont des structures aqueuses martiennes. Sans les oligo-éléments nous serions transparents. Nous sommes de l’eau martienne. Une eau qui était déjà à la surface de Mars, et qui jaillit en une apocalypse artésienne. Ces canaux sont si gros !

C’était le permafrost. Depuis deux milliards d’années.

Eh bien, nous l’avons aidée à remonter à la surface. La majesté des grands aquifères explosant. Nous étions là, nous en avons vu un de nos propres yeux, nous avons failli mourir dedans…

Oui, oui…

Tu as senti l’eau emporter la voiture, tu étais au volant…

Oui ! Et elle a emporté Frank à la place.

C’est vrai.

Elle a emporté le monde. Et elle nous a laissés sur le rivage.

Le monde est encore là. Il suffirait que tu sortes pour le voir.

Je ne veux pas le voir. Je l’ai déjà vu !

Pas toi. Un toi antérieur. Tu es un autre toi, aujourd’hui.

C’est ça, c’est ça.

Je pense que tu as peur. Peur d’entreprendre une transmutation, de te métamorphoser en quelque chose de nouveau. L’alambic est là, tout autour de toi. Le feu est allumé dessous. Tu fondrais, tu renaîtrais, qui sait si tu serais encore là après ?

Je n’ai pas envie de changer.

Tu ne veux pas cesser d’aimer Mars.

Non. Si.

Tu ne cesseras jamais d’aimer Mars. Pense aux roches métamorphiques : elles n’ont pas cessé d’exister. Elles sont même généralement plus dures que la roche dont elles sont issues. Tu aimeras toujours Mars. Ta mission devient de voir la Mars qui sera toujours là, sous l’épais ou le fin, le chaud ou le froid, le sec ou l’humide. Tout cela est éphémère alors que Mars perdurera. Ces inondations se sont déjà produites, n’est-ce pas ?

Oui.

Tous ces fluides sont l’eau même de Mars.

Sauf l’azote de Titan.

Eh oui. J’ai l’impression d’entendre parler Sax.

Allons, allons.

Vous vous ressemblez plus, tous les deux, que tu ne le penses. Nos fluides à tous sont les fluides de Mars.

Mais la destruction de la surface ? Elle est complètement ravagée. Tout a changé.

C’est l’aréologie. Ou l’aréophanie.

C’est la destruction. Nous aurions dû essayer de l’habiter comme elle était.

Mais nous ne l’avons pas fait. Et maintenant, être Rouge, ça veut dire s’efforcer de préserver un environnement aussi proche que possible des conditions d’origine, dans le cadre de l’aréophanie, le projet de création de biosphère qui permet aux êtres humains de vivre librement en surface, jusqu’à une certaine altitude. C’est ce que veut dire, aujourd’hui, le fait d’être Rouge. Mais il y a beaucoup de Rouges comme ça. Je crois savoir ce qui t’angoisse : tu te dis que si tu changes ne serait-ce que d’un iota, ce sera la fin du Rouge partout. Eh bien, le Rouge est plus fort que toi. Tu as contribué à son émergence, à sa définition, mais tu n’as jamais été seule. Si tu avais été seule, personne ne t’aurait écoutée.

On ne m’a pas écoutée !

Mais si. Parfois. Et même souvent. Le Rouge continuera, quoi que tu fasses. Tu pourrais quitter la scène, changer radicalement, tu pourrais devenir vert pomme, ce ne serait pas la fin du Rouge. Il se pourrait même qu’il devienne plus Rouge que tu ne l’as jamais imaginé.

Plus Rouge que je ne l’ai imaginé ? Impossible.

Songe à toutes les possibilités. Nous en vivrons une, et nous continuerons. Le processus de coadaptation avec cette planète se poursuivra pendant des milliers d’années. Nous sommes là, à présent. Tu devrais te demander à chaque instant ce qui manque encore et t’efforcer d’accepter ta réalité actuelle. C’est la santé mentale, c’est la vie. Il faut que tu imagines ta vie à partir de maintenant et au-delà.

Je ne peux pas. J’ai essayé et je n’y arrive pas.

Tu devrais regarder autour de toi, vraiment. Faire un tour. Voir tout ça de près. Même les mers de glace. Les examiner attentivement. Et sans hostilité. L’hostilité n’est pas forcément mauvaise, mais tu devrais commencer par jeter juste un coup d’œil. Effectuer une reconnaissance. Tu devrais monter un peu dans les collines. Tharsis. Elysium. Prendre de l’altitude, ce qui revient à remonter dans le temps. Ta mission consiste à trouver la Mars qui perdurera. C’est vraiment une tâche merveilleuse. Tout le monde n’a pas un rôle aussi exaltant à jouer, loin de là. Tu as de la chance, tu sais.

Et toi ?

Quoi, moi ?

Quel est ton rôle ?

Mon rôle ?

Oui, ton rôle.

… Je ne sais pas très bien. Je te l’ai dit, je t’envie d’avoir ce rôle à jouer. Le mien consiste à… C’est confus. Aider Maya, m’aider moi-même. Et tous les autres. Nous réconcilier… Retrouver Hiroko.

Tu es notre psy depuis longtemps.

Oui.

Plus de cent ans.

Oui.

Et tu n’as jamais obtenu le moindre résultat.

Eh bien, je veux croire que j’ai été d’une certaine aide.

Mais ça ne te vient pas naturellement.

Pas forcément.

Tu crois que les gens s’intéressent à la psychologie parce que ça ne tourne pas rond dans leur tête ?

C’est une théorie répandue.

Mais tu n’as jamais eu de psy.

Oh, j’ai eu des thérapeutes.

Ils t’ont aidé ?

Oui. Beaucoup ! Enfin, pas mal. Ils ont fait de leur mieux.

Mais tu ne connais pas ton rôle.

Non. Enfin… je voudrais rentrer chez moi.

Où ça, chez toi ?

C’est le problème. C’est difficile de ne pas savoir où on est chez soi, hein ?

Oui. Je pensais que tu resterais en Provence.

Non. C’est-à-dire… J’étais chez moi en Provence, mais…

Mais tu rentres sur Mars.

Oui.

Tu as décidé de revenir.

… Oui.

Tu ne sais pas où tu en es, hein ?

Non. Mais toi, si. Tu sais où tu es chez toi, et ça, c’est inestimable ! Tu devrais t’en souvenir, tu ne devrais pas refuser un don si précieux, ou le voir comme un fardeau ! Tu es stupide de penser ça. C’est une richesse, idiote, un bien inappréciable, tu comprends ce que je te dis ? Il va falloir que j’y réfléchisse.

2

Elle quitta le refuge dans un patrouilleur météo du siècle dernier, un véhicule carré, haut sur pattes, au compartiment supérieur vitré sur les quatre côtés, un peu comme celui qu’ils avaient au pôle Nord, Nadia, Phyllis, Edmond, George et elle. Et comme depuis elle avait passé des milliers de jours dans des engins pareils, dès le départ elle eut l’impression de faire une chose ordinaire, dans la continuité de son existence.

Elle partit vers le nord-est en suivant un canyon qui la mena dans le lit d’un petit canal sans nom, par soixante degrés de longitude et cinquante-trois degrés de latitude nord. Cette vallée avait été sculptée par une résurgence aquifère, à la fin de l’ère amazonienne, et empruntait la faille formée par un graben antérieur, au pied du Grand Escarpement. Les effets abrasifs de l’inondation étaient encore visibles sur les parois du canyon, et dans les îles lenticulaires formées dans les roches du soubassement, au fond du canal.

Lequel courait maintenant vers le nord, et une mer de glace.

Elle sortit du véhicule équipée d’un coupe-vent doublé de fibre, d’un masque à gaz carbonique, de lunettes et de bottes chauffantes. L’air était diaphane et froid, bien que ce soit maintenant le printemps dans le Nord, en ce Ls 10 de l’année M-53. Il faisait froid, il y avait du vent, et des lignes irrégulières de nuages bas, renflés, filaient vers l’est. Soit une ère glaciaire était en préparation, soit, si les manipulations des Verts aboutissaient, il fallait s’attendre à une année sans été, comme en 1810, sur Terre, lorsque l’éruption du Tambori avait plongé le monde dans l’hiver.

Elle se dirigea vers le rivage de la nouvelle mer, qui s’étendait au pied du Grand Escarpement, à Tempe Terra – un lobe d’anciennes highlands s’enfonçant au nord. Tempe avait échappé au bouleversement général de l’hémisphère Nord, sans doute parce qu’elle était à peu près à l’opposé du point d’impact de l’astéroïde qui avait heurté Mars au Noachien, et que la plupart des aréologistes s’accordaient à présent à situer près de Hrad Vallis, au-dessus d’Elysium. Enfin. Des collines accidentées surplombaient une mer couverte de glace. La roche ressemblait à une mer rouge fouettée par un gigantesque mixer. La glace évoquait une prairie au cœur de l’hiver. De l’eau indigène, comme disait Michel, de l’eau qui était là depuis le début, qui avait jadis coulé à la surface. C’était difficile à admettre. Ses pensées étaient fragmentaires, confuses, partaient dans toutes les directions à la fois. C’était une sorte de folie, et en même temps elle savait qu’il ne s’agissait pas de cela. Le vent qui bourdonnait et gémissait ne lui parlait pas sur le même ton que le conférencier du MIT. Elle n’avait pas l’impression d’étouffer quand elle respirait. Non, ce n’était pas ça. C’est plutôt que ses pensées étaient bousculées, disloquées, imprévisibles, comme cette volée d’oiseaux zigzaguant dans le ciel au-dessus de la glace, dans le vent d’ouest. Ah, sentir ce même vent sur son corps, être poussée par ce nouvel air épais comme une grosse patte d’animal…

Les oiseaux téméraires évoluaient avec habileté dans les bourrasques. Elle les contempla un instant : des mouettes pillardes, qui chassaient au-dessus des noires étendues d’eau à ciel ouvert. Ces polynies trahissaient la présence d’immenses ampoules d’eau sous la glace. Elle avait entendu dire qu’un courant ininterrompu circulait maintenant sous la glace tout autour du globe, tournait vers l’est au-dessus du vieux Vastitas, crevant souvent la surface. Ces trous pouvaient rester liquides pendant une durée allant d’une heure à une semaine. Même dans l’air glacial, les eaux souterraines étaient réchauffées par les moholes immergés de Vastitas, et la chaleur qui montait des milliers d’explosions thermonucléaires déclenchées par les métanats au tournant du siècle. Ces bombes avaient été placées assez profondément dans le mégarégolite pour piéger les retombées radioactives, en théorie du moins, mais pas la chaleur. Celle-ci remontait à travers la roche selon une pulsation thermique qui durerait des années. Non ; Michel pouvait toujours dire que c’était l’eau de Mars, cette nouvelle mer n’avait pas grand-chose de naturel.

Ann grimpa sur une crête pour avoir une vue plus large. Elle était bien là : de la glace, lisse la plupart du temps, parfois crevassée. Aussi immobile qu’un papillon sur une brindille, comme si la blancheur pouvait soudain battre des ailes et s’envoler. Les brusques virages des oiseaux, la course précipitée des nuages témoignaient de la force du vent. Tout dans le ciel se ruait vers l’est. Mais la glace restait inerte. Le vent rugissait d’une voix grave, profonde, raclant un milliard d’angles glacés. Une bande d’eau grise était hachée par les rafales, les griffures de la surface enregistrant avec précision la force de chacune d’entre elles, tout passage plus violent que le précédent cannelant les plus grosses vagues avec une délicatesse exquise. L’eau. Et, sous la surface hachurée, le plancton, le krill, les poissons, les calmars. Elle avait entendu dire que des établissements de pisciculture produisaient toutes les créatures de la courte chaîne alimentaire de l’Antarctique et les relâchaient dans la mer. L’eau grouillait de vie.

Les mouettes descendirent en tournoyant vers le rivage, derrière des rochers. Ann s’approcha et repéra leur cible dans un creux au bord de la glace : un phoque à demi dévoré. Un phoque !

La carcasse gisait sur l’herbe de la toundra, protégée du vent par une rangée de dunes, elles-mêmes abritées par une crête rocheuse qui courait vers la glace. Les os blancs tranchaient sur la chair rouge sombre, soulignée par la graisse blanche et la fourrure noire. Le ventre ouvert, offert au ciel. Les yeux arrachés.

Elle dépassa le cadavre, escalada une autre crête, une petite arête rocheuse qui s’avançait dans la glace. Il y avait une baie ronde, au-delà. Un cratère envahi par la glace, au niveau de la mer, et dont le bord était échancré, de sorte que l’eau et la glace s’étaient engouffrées dedans. Un jour, cela donnerait un port idéal, de trois kilomètres de diamètre environ.

Ann s’assit sur un rocher et regarda la nouvelle baie. Sa poitrine se soulevait, mue par des mouvements incontrôlables comparables aux contractions de l’accouchement. Des sanglots. Elle écarta son masque, se moucha dans ses doigts, s’essuya les yeux, tout cela sans cesser de pleurer à chaudes larmes. C’était son corps. Elle se rappela le jour – il y avait des lustres de ça – où elle avait vu, pour la première fois, l’eau s’engouffrer dans Vastitas. Elle n’avait pas pleuré, à ce moment-là, mais Michel avait dit que c’était le choc, l’engourdissement provoqué par le choc, comme quand on se blesse. Elle avait fui son propre corps, ses sentiments. Michel considérerait sûrement cette réaction comme plus saine, mais pour quelle raison ? Elle avait mal. Son corps était secoué de spasmes, de mouvements sismiques. Quand ce serait fini, aurait dit Michel, elle se sentirait mieux. Vidée. Toute tension évacuée. La tectonique du système limbique. Elle méprisait les analogies simplistes de Michel : la femme, une planète ? C’était absurde. N’empêche qu’elle était assise là, à renifler, regardant la baie glacée sous les nuages qui filaient, et elle se sentait vidée.

Rien ne bougeait en dehors des nuages au-dessus de sa tête et de l’eau que le vent rainurait et faisait virer du gris au mauve puis de nouveau au gris. L’eau s’agitait, mais le sol restait immobile.

Ann se releva et descendit vers une arête de shishovite durcie qui formait maintenant une étroite langue entre deux longues plages. En fait, si les choses étaient restées à peu près dans leur état primitif au-dessus de la glace, il n’en allait pas de même au niveau de l’eau. Tout l’été, le vent soufflant sur l’eau de la baie y avait formé des vagues assez violentes pour rompre les masses de glace subsistantes, provoquant la débâcle. Les fragments venaient s’échouer au-dessus du niveau actuel de la mer, pareils à des sculptures imitant le bois flotté. Et tout l’été cette glace en débâcle avait raviné le sable des nouvelles plages, y abandonnant une bouillie de glace, de boue, de sable, maintenant congelée par endroits en un vilain glaçage marron.

Ann s’avança lentement sur ce gâchis. Au-delà, il y avait un petit îlot, couronné de blocs de glace qui avaient atterri dans les creux et gelé à la surface de la mer. L’exposition au soleil et au vent les avait métamorphosés en une fantasia baroque de glace bleue, transparente, et rouge, opaque. On aurait dit une concrétion de saphir et de jaspe sanguin. Les parois sud des blocs avaient fondu avant les autres et l’eau de fonte avait regelé, formant des stalactites, des barbes, des draperies et des colonnes de glace.

Elle regarda le rivage, derrière elle, constata à quel point le sable était labouré, déchiqueté. Les dégâts étaient effroyables. Les sillons faisaient parfois deux mètres de profondeur. Il avait fallu une force incroyable pour creuser de telles tranchées ! Les buttes de sable devaient être du lœss, des dépôts de particules légères, dissociées, éoliennes. C’était maintenant un no man’s land de boue gelée et de glace sale. On aurait dit que des bombes avaient dévasté les tranchées d’une malheureuse armée.

Elle s’engagea sur la glace opaque de la baie. Le monde semblait couvert de sperme. Une fois, la glace craqua sous sa botte.

Elle ressortit de la baie, s’arrêta, regarda autour d’elle. L’horizon étant très limité, elle grimpa sur un iceberg aplati qui offrait une bien meilleure vue sur la mer de glace, jusqu’au cercle formé par le tour du cratère, sous les nuages qui filaient dans le ciel. Bien que craquelée, bouleversée et ridée par des lignes de force, la glace traduisait l’horizontalité de l’eau qui se trouvait en dessous. Au nord, l’ouverture sur la mer était apparente. Des icebergs au sommet aplati dépassaient de la glace tels des châteaux déformés. Un désert blanc.

Après s’être vainement efforcée de dominer la scène, elle descendit de l’iceberg et rejoignit le rivage et son véhicule. Elle franchissait la petite arête rocheuse lorsqu’un mouvement attira son regard. Une chose blanche se déplaçait en bordure de la glace. Un homme à quatre pattes, en combinaison blanche. Non. Un ours. Un ours polaire.

Il avait repéré les ébats des mouettes au-dessus du phoque mort. Ann s’accroupit derrière un rocher, se coucha à plat ventre sur une langue de sable gelé. Elle sentit le froid contre son corps. Elle jeta un coup d’œil par-dessus le rocher.

La fourrure ivoire de l’ours était jaunie aux flancs et aux pattes. Il souleva sa lourde tête, prit le vent comme un chien, regarda autour de lui avec curiosité. Il se traîna lourdement jusqu’au cadavre du phoque, ignorant les oiseaux criaillants. Il dévora la chair du phoque tel un chien sa pâtée. Il redressa la tête ; il avait le museau ensanglanté. Le cœur d’Ann battait à tout rompre. L’ours s’assit sur son derrière, se lécha une patte puis se nettoya le museau avec une méticulosité de chat. Enfin il se remit sur ses pattes et gravit la paroi de pierre et de sable, vers Ann, tapie derrière le rocher. Il trottinait en déplaçant les deux pattes du même côté de son corps à la fois, gauche, droite, gauche.

Ann se laissa rouler de l’autre côté de l’arête rocheuse, se releva et remonta en courant la rigole formée par une fracture de faible amplitude menant vers le sud-ouest. Son patrouilleur était droit vers l’ouest, mais l’ours venait du nord-ouest. Elle gravit à quatre pattes la courte pente du canyon, franchit en courant une bande de sol surélevé donnant sur un autre petit canyon qui passait un peu plus à l’ouest que le précédent. Elle escalada la nouvelle élévation de terrain séparant deux fosses peu profondes et regarda derrière elle. Elle était à bout de souffle, et son patrouilleur était encore à deux bons kilomètres, à l’ouest et un peu au sud, derrière des collines déchiquetées. L’ours était au nord-est. S’il allait droit vers le véhicule, ils en étaient tous deux à peu près à la même distance. Chassait-il à la vue ou à l’odorat ? Avait-il assez de cervelle pour prévoir la trajectoire de sa proie et se déplacer pour lui couper la route ?

C’était probable. Elle était en nage sous son coupe-vent. Elle se précipita dans le canyon suivant et courut un moment vers l’ouest et un peu au sud. Puis elle vit une pente douce, la gravit en courant et se retrouva sur une sorte de large route surélevée séparant deux petits canyons. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule ; l’ours était planté sur ses quatre pattes, derrière elle, à deux canyons de distance. On aurait dit un très gros chien, ou un croisement de chien et d’être humain, à la fourrure d’un blanc jaunâtre. Elle était stupéfaite de voir un pareil animal en cet endroit. La chaîne alimentaire ne pouvait sûrement pas nourrir un aussi gros prédateur. Comment était-ce possible ? On devait lui apporter à manger à des stations de ravitaillement. C’était à espérer, car autrement il devait être affamé. Il se laissa tomber dans le canyon, disparaissant à sa vue. Ann se mit à courir sur la bande rocheuse menant vers son patrouilleur. Malgré les détours qu’elle avait faits, l’étroitesse de l’horizon, son irrégularité, elle avait suffisamment le sens de l’orientation pour savoir où il se trouvait.

Elle adopta une allure qu’elle se croyait capable de tenir sur la distance. Elle devait se retenir pour ne pas se mettre à courir à toutes jambes, mais non, non, ça ne pouvait que mener à la catastrophe. Calme-toi, se dit-elle en respirant par petites saccades. Descends de ce promontoire dans un graben de façon à être hors de vue. Oriente-toi, il ne manquerait plus que tu passes au sud de ce satané patrouilleur. Remonte sur cette arête, juste le temps de jeter un coup d’œil. Là, voilà, son patrouilleur était derrière cette colline aplatie qui avait été un petit cratère, avec une bosse du côté sud. Elle en était sûre bien qu’il soit encore invisible, et qu’il soit si facile de confondre un emplacement avec un autre sur ce terrain accidenté. Mille fois elle avait failli se perdre, hésitant le plus souvent sur l’endroit exact où se trouvait son véhicule. Mais ce n’était pas grave, le système de navigation de son bloc-poignet pouvait toujours l’aider à le retrouver. Comme il l’aurait pu à l’heure actuelle, mais elle était sûre qu’il était là, derrière la bosse de ce cratère.

L’air froid lui brûlait les poumons. Elle songea à son masque respiratoire d’urgence, cessa sa course et fouilla dans son sac à dos. Elle ôta son masque à gaz carbonique, plaça sur son nez et sa bouche le masque respiratoire dont l’armature contenait une petite réserve d’oxygène comprimé, le brancha et se sentit tout à coup plus forte, capable d’adopter un rythme plus soutenu. Elle longea en courant une bande de sol surélevé séparant deux canyons, dans l’espoir d’apercevoir son patrouilleur de l’autre côté du cratère. Ah ! il était là ! Elle inspira triomphalement l’oxygène frais. C’était un vrai nectar, mais il ne suffisait pas à l’empêcher de haleter. Elle avait l’impression qu’en descendant dans la rigole à sa droite, elle tomberait droit sur son patrouilleur.

Elle jeta un coup d’œil derrière elle et vit que l’ours polaire s’était mis à courir lui aussi, ses pattes esquissant maintenant une sorte de galop maladroit, pesant. Mais il avançait à vive allure, en se riant des obstacles. Il volait par-dessus les canyons comme un cauchemar blanc, beau et terrifiant, ses muscles liquides se mouvant avec souplesse sous son épaisse fourrure aux pointes jaunes. Elle vit tout cela dans un instant d’extrême lucidité, sans cesser de courir, en regardant bien où elle mettait les pieds pour ne pas trébucher sur un obstacle. C’est ainsi qu’elle vit, dans une image rémanente, l’ours voler sur la pente rouge, danser sur les pierres, les pattes comme des pistons. Il était rapide et le terrain lui convenait parfaitement, mais elle était un animal, elle aussi, elle avait passé des années sur le sol sauvage de Mars, beaucoup plus longtemps, en fait, que ce jeune ours, elle pouvait courir comme une antilope, d’un lit de pierres à un rocher, du sable au gravier, à bout de souffle, mais avec une coordination parfaite. Et d’ailleurs son patrouilleur était tout près. Plus qu’un canyon, la pente du cratère, et ça y était, elle faillit rentrer dedans, s’arrêta, se redressa, flanqua un coup de poing sur la paroi de métal incurvé, aussi fort que si c’était le museau de l’ours, puis un second coup plus mesuré sur la console de la serrure, et elle fut à l’intérieur. Et la porte extérieure se referma derrière elle.

Elle se rua dans l’escalier, vers la cabine de pilotage. Elle vit, à travers la paroi vitrée, l’ours polaire inspecter son véhicule à distance respectable. Hors de portée de flèche soporifique, reniflant pensivement. Ann était en nage, encore à bout de souffle, inspirant, expirant, inspirant, expirant. C’était fou le paroxysme de violence que la cage thoracique pouvait encaisser ! Enfin, elle était là, en sécurité sur le siège conducteur. Quand elle fermait les yeux, elle revoyait la figure héraldique de l’ours volant par-dessus la roche. Mais elle n’avait qu’à les rouvrir pour que reparaisse le tableau de bord étincelant, brillant, artificiel, familier. Que c’était bizarre !

Elle mit plusieurs jours à s’en remettre. Il lui suffisait de fermer les yeux et de penser à l’ours polaire pour le revoir. Elle n’arrivait pas à se concentrer. La nuit, la glace de la baie craquait et gémissait, faisait parfois un bruit de tonnerre, alors elle rêvait de l’attaque de Sheffield et se mettait elle-même à gémir. Le jour, elle conduisait si imprudemment qu’elle dut se résoudre à brancher le pilote automatique du patrouilleur, lui ordonnant de suivre la rive du cratère.

Tout en roulant, elle arpentait le compartiment conducteur, l’esprit en révolution. Hors de contrôle. Et rien à faire, que d’en rire et de prendre son mal en patience. Flanquer des coups sur les murs, regarder par les vitres. L’ours était parti, et en même temps il était toujours là. Elle chercha ce mot : Ursus maritimus, ours des mers. Les Inuits l’appelaient Tôrnâssuk, « celui qui donne le pouvoir ». De même que le glissement long qui avait failli la tuer à Melas Chasma, il faisait maintenant partie de sa vie pour toujours. Face au glissement de terrain, pas un de ses muscles n’avait tressailli ; cette fois, elle avait couru comme si elle avait le diable aux trousses. Mars pouvait la tuer, et la tuerait sans doute, mais pas une grosse bête de cirque, pas si elle avait son mot à dire. Elle ne tenait guère à la vie, loin de là ; mais elle estimait qu’on devait pouvoir choisir sa mort. Comme elle l’avait choisie dans le passé, à au moins deux reprises. Mais Simon puis Sax – ces deux petits ours bruns – l’avaient arrachée à la mort. Elle ne savait pas encore ce qu’elle devait en penser, ce qu’elle devait ressentir. Ses idées se bousculaient dans sa tête. Elle se cramponna au dossier du siège conducteur. Enfin, elle se pencha sur le clavier du tableau de bord, composa un vieux numéro, XY23, le code d’un des Cent Premiers, celui de Sax, et attendit que l’IA relaie l’appel vers la navette qui le ramenait vers Mars avec les autres. Au bout d’un moment, il fut là, son nouveau visage s’inscrivit sur l’écran.

— Pourquoi as-tu fait ça ? lui hurla-t-elle en pleine face. C’est à moi de choisir la mort qui me plaît !

Le message mit un moment à l’atteindre. Puis il sursauta, son image vacilla.

— Parce que… commença-t-il, et il s’interrompit.

Ann fut prise d’un frisson. C’était exactement ce que Simon lui avait dit, juste après l’avoir tirée du chaos. Ils n’avaient jamais de raison, juste ce stupide parce que.

Sax poursuivit :

— Je ne voulais pas… Je trouvais que c’était un tel gâchis. Quelle surprise de t’entendre. Je suis content.

— Va te faire foutre ! lança Ann.

Elle était sur le point de couper la communication quand il se remit à parler. Ils étaient en transmission simultanée, maintenant, et leurs messages alternaient.

— C’était pour pouvoir te parler, Ann. Je veux dire, j’ai fait ça pour moi, tu m’aurais manqué et je ne voulais pas. Je voulais que tu me pardonnes. Je voulais pouvoir encore discuter avec toi, te faire comprendre pourquoi j’avais fait tout ça.

Il s’interrompit aussi brutalement qu’il avait commencé, et puis il parut troublé, presque effrayé. Peut-être venait-il d’entendre son : « Va te faire foutre ! » Elle avait le pouvoir de lui faire peur, c’était indéniable.

— Quel merdier, dit-elle.

— Oui. Euh… comment ça va ? demanda-t-il au bout d’un moment. Tu as l’air…

Elle coupa la communication. Je viens d’échapper à un ours polaire ! hurla-t-elle silencieusement. J’ai failli être dévorée par la faute de l’un de tes stupides jeux !

Non. Elle ne lui dirait pas ça. Le salopard. Il avait besoin d’une lectrice pour ses contributions au Métajournal d’histoire martienne, ça se résumait à ça. Il voulait être sûr que ses articles scientifiques seraient revus par quelqu’un de compétent. Dans ce but, il foulerait aux pieds les désirs les plus intimes de l’individu, il lui refuserait le droit fondamental de choisir entre la vie et la mort, d’être un être humain libre !

Enfin, il n’avait pas essayé de nier.

Et puis… bah, elle était là. Furieuse, en proie à un remords irraisonné, à une angoisse inexplicable. Une exaltation curieusement douloureuse. Tous ces sentiments l’envahirent en même temps. Le système limbique en folie, vibrant, lardant chaque pensée d’émotions contradictoires, sauvages, déconnectées de leur contenu : Sax l’avait sauvée, elle le haïssait, elle éprouvait une joie farouche. Kasei était mort, mais Peter était en vie, ce n’était pas un ours qui aurait sa peau, et tant d’autres pensées… Que c’était étrange !

Elle repéra un petit patrouilleur vert perché sur un escarpement au-dessus de la baie de glace. Instinctivement, elle prit le volant et s’en approcha. Elle fit signe, à travers le pare-brise, à un petit visage qui la regardait : des yeux noirs, des lunettes, un crâne chauve. Comme son beau-père. Elle arrêta son patrouilleur à côté de celui de l’homme. Il lui suggéra de le rejoindre en levant une cuillère de bois. Il semblait légèrement égaré, comme s’il était plongé dans des pensées profondes.

Ann enfila une parka fourrée, franchit le sas et s’aventura entre les voitures. Il faisait si froid qu’elle eut l’impression d’être tombée dans un bain glacé. C’était bon de pouvoir se rendre d’un patrouilleur à un autre sans être obligé de mettre une combinaison, ou, pour aller au fond des choses, sans risquer la mort. Des tas de gens avaient péri à la suite d’une imprudence ou du mauvais fonctionnement d’un sas. Il était même étonnant qu’il n’y en ait pas eu davantage. Et maintenant, tout ce qu’on risquait, c’était un petit coup de froid.

Le chauve ouvrit son sas intérieur.

— Salut, dit-il en lui tendant la main.

— Salut, répondit Ann en la serrant. Je m’appelle Ann.

— Harry. Harry Whitebook.

— Hum. J’ai entendu parler de vous. Vous concevez des animaux.

— Oui, répondit-il avec un gentil sourire, sans le moindre embarras.

Il n’avait même pas l’air sur la défensive.

— J’ai été poursuivie par un de vos ours.

— Vraiment ? fit-il en ouvrant des yeux ronds. Ils courent vite !

— Pour ça oui. Mais ce ne sont pas de vrais ours polaires ?

— Ils ont des gènes de grizzly, à cause de l’altitude, sinon ce sont des Ursus maritimus. Des animaux très costauds.

— Beaucoup d’animaux sont comme ça.

— Oui, c’est merveilleux, hein ? Mais j’y pense ! Vous avez mangé ? J’ai fait de la soupe, vous en voulez ? De la soupe de poireaux, j’imagine que ça se sent.

Et comment.

— Avec plaisir, répondit Ann.

Tout en mangeant, elle l’interrogea sur l’ours polaire.

— Je doute que la chaîne alimentaire soit suffisante, par ici, pour permettre à une aussi grosse bête de vivre, n’est-ce pas ?

— Détrompez-vous. La région est bien connue pour ça. C’est la première biorégion capable d’accueillir des ours. La baie est liquide, au fond, vous comprenez. Le mohole Ap est au centre du cratère, qui est devenu une sorte de lac sans fond. Il est gelé en hiver, évidemment, mais les ours y sont habitués dans l’Arctique.

— Les hivers sont longs ?

— Oui. Les femelles creusent des repaires dans la neige, près de certaines cavernes dans des digues en surplomb, à l’ouest. Les ours n’hibernent pas vraiment, la température de leur corps tombe juste de quelques degrés, et ils peuvent se réveiller en l’espace d’une ou deux minutes s’ils doivent réadapter le nid pour avoir chaud. Ils restent à l’abri pendant l’hiver, ils se débrouillent pour trouver leur pitance comme ils peuvent, et au printemps nous dégageons une partie de la glace qui couvre la baie vers la mer, par l’échancrure, et les choses se développent à partir de là. Les chaînes de base sont antarctiques dans l’eau – du plancton, du krill, des poissons et des calmars –, et arctiques sur la terre ferme : des phoques de Weddell, des lièvres et des lapins, des lemmings, des marmottes, des souris, des lynx, des chats sauvages. Et les ours. Nous avons essayé d’acclimater des caribous, des rennes et des loups, mais il n’y a pas encore assez à manger pour des ongulés. Les ours sont là depuis quelques années à peine, la pression de l’air n’était pas suffisante avant. Mais on est à l’équivalent de quatre mille mètres maintenant, et les ours semblent s’y sentir très bien. Ils se sont vite adaptés.

— Les êtres humains aussi.

— Eh bien, on n’en voit pas beaucoup à quatre mille mètres. (Il voulait dire quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer sur Terre. Donc plus haut que l’habitat humain permanent, si elle se souvenait bien. Mais il poursuivait :)… on finit toujours par constater le développement de la cavité thoracique, c’est inévitable…

Il parlait tout seul. Un grand gaillard massif, au crâne dégarni, entouré d’une frange de cheveux blancs. Des yeux noirs, liquides, nageant derrière des lunettes rondes.

— Vous avez rencontré Hiroko ? lui demanda-t-elle.

— Hiroko Ai ? Oui, une fois. Une belle femme. J’ai entendu dire qu’elle était retournée sur Terre, aider les gens à s’adapter à l’inondation. Vous la connaissiez ?

— Oui. Je suis Ann Clayborne.

— C’est bien ce que je me disais. La mère de Peter, hein ?

— Oui.

— Il était à Boone, ces temps-ci.

— Boone ?

— La petite station de l’autre côté de la baie. Ici, c’est Botany Bay, la station s’appelle Boone Harbour. Une sorte de plaisanterie. Il y aurait, si j’ai bien compris, deux endroits de ce nom en Australie.

— Vraiment ? fit-elle en secouant la tête.

John serait toujours avec eux. Ils auraient pu être hantés par un fantôme plus malveillant.

Cet homme, par exemple, le fameux concepteur d’animaux. Il entrechoquait les ustensiles de cuisine comme s’il n’y voyait pas très bien. Il finit par poser une assiette devant elle et elle mangea sans cesser de l’observer du coin de l’œil. Il savait qui elle était et ne semblait en être aucunement gêné. Il n’essayait pas de se justifier. Elle était une aréologiste rouge, il concevait de nouveaux animaux martiens. Ils travaillaient sur la même planète. Et pour lui, ça ne voulait pas dire qu’ils étaient ennemis. Il mangeait avec elle sans penser à mal. Il y avait quelque chose de glaçant dans cette idée, quelque chose de violent, malgré ses manières benoîtes. L’oubli était si brutal. En même temps, il lui plaisait bien. Ce pouvoir vague, dépassionné… Il avait quelque chose. Il cessa de fourrager dans sa cuisine, prit place en face d’elle et mangea rapidement, avec bruit, le museau mouillé de bouillon. La soupe finie, ils arrachèrent des morceaux de pain à une longue miche. Ann lui posa des questions sur Boone Harbour.

— Il y a un bon boulanger, fit Whitebook en indiquant le pain. Et un bon labo. Pour le reste, c’est un avant-poste comme les autres. Nous avons fait tomber la tente l’an dernier, et maintenant il fait vraiment froid, surtout l’hiver. Nous ne sommes qu’à 46 degrés de latitude, mais on se croirait beaucoup plus au nord. À tel point qu’on parle de remonter la tente, au moins l’hiver. Et certains voudraient que nous la laissions jusqu’à ce que le climat se réchauffe.

— Jusqu’à la fin de l’ère glaciaire ?

— Je ne pense pas qu’il y ait une ère glaciaire. La première année sans la soletta a été terrible, évidemment, mais il devrait être possible de trouver des compensations. Ça se bornera à quelques années froides.

Il fit osciller une de ses grosses pattes, l’air de dire que la situation pouvait pencher d’un côté ou de l’autre. Frémissante, Ann se retint à grand-peine de lui lancer son bout de pain à la figure. Mieux valait éviter de l’énerver.

— Peter est encore à Boone ? demanda-t-elle entre ses dents.

— Sûrement, oui. Il y était ces jours-ci, en tout cas.

Ils parlèrent encore un peu de l’écosystème de Botany Bay. L’éventail de la vie végétale étant restreint, les concepteurs d’animaux étaient obligés de travailler dans des limites étroites, et la vie animale était plus proche de l’Antarctique que de l’Arctique. Peut-être de nouvelles méthodes de bonification des sols parviendraient-elles à accélérer l’arrivée de plantes d’un règne supérieur. Pour l’instant, il y avait surtout des lichens. Les plantes de la toundra suivraient.

— Ça ne vous plaît pas, observa-t-il.

— J’aimais comme c’était avant. Dans tout Vastitas Borealis il y avait de grandes dunes barkhanes de sable noir. Du sable de grenat.

— Il en restera sûrement près de la calotte polaire.

— La calotte polaire tombera droit dans la mer, comme dans l’Antarctique, pour reprendre votre comparaison. Non, les dîmes et le terrain laminé seront submergés, d’une façon ou d’une autre. Tout l’hémisphère Nord disparaîtra.

— Il est là, l’hémisphère Nord.

— Une péninsule de terrain surélevé. Et elle a disparu aussi, dans une certaine mesure. Botany Bay était le cratère Ap d’Arcadia.

Il la scruta derrière ses lunettes.

— Peut-être que si vous viviez en altitude, ça vous rappellerait le bon vieux temps. Le bon vieux temps, avec de l’air en plus.

— Peut-être, convint-elle avec circonspection.

Il faisait le tour du compartiment à pas lourds, nettoyait de grands couteaux de cuisine dans l’évier. Ses doigts se terminaient par de courtes griffes émoussées. Même s’il les coupait à ras, il devait avoir du mal à manipuler les petits objets.

Elle se leva prudemment.

— Merci pour le dîner, dit-elle en se dirigeant vers la porte du sas.

Elle prit sa veste fourrée et claqua la porte sur son regard étonné. Enfila sa parka dans la gifle froide de la nuit. Ne jamais courir devant un prédateur. Elle regagna son véhicule sans se retourner.

3

Les antiques highlands de Tempe Terra étaient criblées de petits volcans. Il y avait donc des plaines de lave et des canaux partout. Ces highlands étaient aussi caractérisées par des plis fluides, visqueux, provoqués par la glaciation, et parfois un petit canal d’écoulement qui dévalait la paroi du Grand Escarpement ; sans parler de la collection habituelle d’impacts remontant au Noachien et de traces de déformation, si bien que, sur les cartes aréologiques, Tempe ressemblait à une palette de peintre, éclaboussée de couleurs censées indiquer les différents aspects de la longue histoire de la région. Trop bariolée pour Ann. Elle considérait les plus petites divisions en différentes unités aréologiques comme artificielles, une survivance de l’aréologie céleste, une tentative pour distinguer les régions plus creusées de cratères, plus disloquées ou plus crantées que les autres, alors que sur place tout ne faisait qu’un, les diverses signatures étant visibles partout. Le paysage était accidenté, et voilà tout. C’était le paysage noachien dans toute sa rudesse.

Même le fond des longs canyons rectilignes qui formaient Tempe Fossae était trop disloqué pour qu’on roule dessus, de sorte qu’Ann emprunta un chemin moins direct sur les hauteurs. Les coulées de lave plus récentes (elles n’avaient qu’un milliard d’années) étaient plus dures que les agrégats d’ejecta qu’elles avaient repoussés, et maintenant elles formaient de longues digues, ou des arêtes. Sur le sol plus tendre entre ces coulées, on repérait beaucoup de cratères d’éclaboussement, pareils à des châteaux de sable avec leur tablier manifestement formé de coulées liquides. Des îles faites d’alluvions usées émergeaient parfois de ces résidus, mais c’était pour l’essentiel du régolite, et tout trahissait la présence d’eau dans le sol, du permafrost invisible sous la surface. Avec la température qui montait, et peut-être la chaleur provoquée par les explosions souterraines de Vastitas, les affaissements étaient de plus en plus fréquents. On en constatait sans cesse de nouveaux : une piste Rouge bien connue avait disparu, ensevelie sous une rampe menant à Tempe 12. Les parois de Tempe 18 s’étaient effondrées des deux côtés, faisant un V d’un canyon en forme de U. Tempe 21 avait été comblée par l’affaissement de sa paroi ouest. Partout le sol fondait. Elle vit même quelques taliks, des zones liquéfiées au-dessus du permafrost, des marécages glacés. Et la plupart des puits ovales des grandes alases étaient occupés par des lacs qui fondaient le jour et regelaient la nuit, ce qui avait pour effet de disloquer encore davantage le sol.

Elle passa devant le tablier lobé du cratère Timushenko, dont la paroi nord était enfouie dans les vagues de lave les plus au sud de Coriolanus, le plus grand des innombrables volcans de Tempe. À cet endroit, le sol était criblé de trous. La neige avait fondu et regelé dans des myriades de bassins de captation. Le sol s’effondrait selon tous les schémas caractéristiques du permafrost : des crêtes de gravier polygonales, le remplissage concentrique des cratères, des pingos, des marques de solifluxion sur les flancs des collines. Dans chaque dépression, un étang ou une mare plein d’eau congelée. Le sol fondait.

Sitôt que les pentes exposées au sud étaient un peu abritées du vent, des arbres poussaient sur une sous-couche de mousse, d’herbe, de broussaille. Dans les creux ensoleillés, il y avait des forêts naines de krummholz, des arbres convulsés sur le matelas de leurs aiguilles. Dans les creux à l’ombre, de la neige sale et des névés. Un si vaste territoire, dévasté. Ravagé. Vide sans l’être. La roche, la glace, la plaine emplie de fondrières, tout cela bordé d’arêtes basses, fracassées. Des nuages surgissaient de nulle part, dans la chaleur de l’après-midi, et leurs ombres faisaient comme des reprises sur ce patchwork fou, rouge, noir, vert et blanc. Ça, personne ne se plaindrait jamais de l’homogénéité de Tempe Terra. Tout était parfaitement immobile sous la ruée des nuages. Pourtant, un soir, dans le crépuscule, une masse blanche glissa sous un bloc de pierre. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, mais elle n’en vit pas davantage.

Il y avait quelque chose quand même : juste avant la nuit, on frappa à la porte. Le cœur frémissant, elle courut regarder par la fenêtre. Des silhouettes de la même couleur que la roche, qui agitaient la main. Des êtres humains.

C’était un petit groupe d’écoteurs Rouges. Ils avaient reconnu son patrouilleur, lui dirent-ils quand elle les fit entrer. On le leur avait décrit au refuge de Tempe. Ils espéraient bien tomber sur elle et étaient ravis de l’avoir trouvée. Ils riaient, bavardaient, s’approchaient d’elle pour la toucher ; de jeunes indigènes de haute taille, aux canines de pierre, aux yeux luisants, des Orientaux, des Blancs, quelques Noirs. Tous heureux. Elle les reconnut, pas individuellement, mais leur groupe ; les jeunes fanatiques de Pavonis Mons. Elle eut un frisson.

— Où allez-vous ? leur demanda-t-elle.

— À Botany Bay, répondit une jeune femme. Nous allons prendre les labos de Whitebook.

— Et Boone Station, ajouta une autre.

— Ah non ! fit Ann.

Ils se turent, la dévisagèrent. Comme Kasei et Dao à Lastflow.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda la jeune femme.

Ann respira profondément, tenta de réfléchir. Ils la regardaient en ouvrant de grands yeux.

— Vous étiez à Sheffield ? leur demanda-t-elle.

Ils acquiescèrent. Ils voyaient ce qu’elle voulait dire.

— Alors vous auriez dû comprendre, reprit-elle lentement. Ce n’est pas en mettant la planète à feu et à sang que nous en ferons une Mars Rouge. Il faut trouver un autre moyen. Nous n’y arriverons pas en massacrant les gens, en tuant les plantes et les animaux, ou en faisant sauter les machines. Ça ne marchera pas. C’est destructeur. Ce n’est pas comme ça que vous emporterez l’adhésion des gens, vous comprenez ? En fait, ce serait plutôt un repoussoir. Vous ne réussirez qu’à susciter des vocations de Verts. Ça va à l’encontre de nos intérêts. Et à partir du moment où on a compris ça, le faire quand même, c’est trahir la cause. Ce n’est pas agir pour la cause mais en fonction de sentiments personnels. Pour se faire plaisir. Parce qu’on est en colère. Ou pour s’amuser. Il faut trouver autre chose.

Ils l’écoutaient sans saisir le sens de ses paroles, ennuyés, choqués, méprisants. Mais fascinés. C’était Ann Clayborne, après tout.

— Je ne peux pas vous dire quelle pourrait être cette autre chose, poursuivit-elle. Je n’en sais trop rien moi-même. Mais je crois… je crois que c’est le premier élément auquel nous devrions réfléchir. Il faudrait que ça ressemble à une aréophanie rouge. L’aréophanie a toujours été perçue comme étant verte, depuis le début. À cause d’Hiroko, j’imagine, parce que c’est elle qui avait pris l’initiative de la définir. Et de lui donner une réalité. L’aréophanie a toujours été assimilée à la viriditas. Mais il n’y a aucune raison pour que cela soit. Nous devons changer ça, ou nous n’arriverons à rien. Nous devons apprendre aux gens à partager notre adoration pour cet endroit. Le Rouge de la planète primitive doit devenir un contre-pouvoir à la viriditas. Nous devons maculer ce vert jusqu’à ce qu’il devienne d’une autre couleur. La couleur de certaines pierres, comme le jaspe, ou la serpentine ferrique, vous voyez ce que je veux dire ? Peut-être faudrait-il emmener les gens sur le terrain, dans les highlands, pour qu’ils voient de quoi il s’agit. Peut-être faudrait-il s’installer ici, partout, définir des droits d’occupation et d’intendance, pour que nous puissions parler au nom du sol, et qu’on soit obligé de nous écouter. Des droits de promenade, d’aréologie, de nomadisme. Voilà ce que pourrait être l’aréoformation. Vous comprenez ?

Elle se tut. Les jeunes indigènes la regardaient maintenant d’un air un peu inquiet, peut-être. Inquiets pour elle, ou à cause de ce qu’elle leur avait dit.

— Nous avons déjà évoqué ce genre de chose, dit enfin l’un des garçons. Il y a des gens qui font ça. Nous-mêmes, parfois. Mais nous pensons que la résistance active est une part indispensable du combat. Sans ça, nous serons simplement récupérés. Tout deviendra vert.

— Pas si nous maculons tout. De l’intérieur, dans leur cœur même. Alors que le sabotage, le meurtre… Il n’en sortira que du vert, croyez-moi, j’ai déjà vu ça. Je me suis battue plus longtemps que vous, et je l’ai vu je ne sais combien de fois. Écrasez la vie et elle repoussera plus forte.

Le jeune homme n’était pas convaincu.

— Ils nous ont accordé la limite des six kilomètres parce que nous leur avons fichu la trouille, parce que nous étions le moteur de la révolution. Sans nous, si nous ne nous étions pas battus, les métanats régiraient encore tout ceci.

— C’était différent. Quand nous avons combattu les Terriens, les Verts martiens ont été impressionnés. Quand nous luttons contre les Verts martiens, nous ne les impressionnons pas, nous les rendons enragés. Et ils sont plus nombreux que jamais.

Le groupe l’écoutait pensivement, découragé, peut-être.

— Que pouvons-nous faire, alors ? demanda une femme aux cheveux gris.

— Installez-vous dans un endroit menacé. Pourquoi pas ici ? suggéra Ann en indiquant la fenêtre. Ou quelque part près de la limite des six kilomètres. Installez-vous, bâtissez une ville, faites-en un sanctuaire primitif, un endroit merveilleux. On y viendra de partout, dans les highlands.

Ils méditèrent ses paroles dans un morne silence.

— Ou allez dans les villes, organisez des conférences, créez une fondation. Montrez la planète aux gens. Combattez tous les changements qu’ils proposent.

— Merde, fit le jeune homme en secouant la tête. Ça va être l’horreur.

— C’est vrai, acquiesça Ann. Ça va être un sacré boulot. Mais c’est de l’intérieur qu’il faut faire la conquête des gens. De l’endroit où ils vivent.

Ils restèrent encore un moment à bavarder, mais ils faisaient grise mine. Ils parlèrent de leur mode d’existence, de la façon dont ils auraient aimé vivre. De ce qu’ils pouvaient faire pour passer de l’un à l’autre. De l’impossibilité de la vie de guérilla depuis la fin de la guerre. Il y eut beaucoup de gros soupirs, quelques larmes, des récriminations, des encouragements.

— Venez avec moi, demain, proposa Ann. Je voudrais jeter un coup d’œil sur cette mer de glace.

Le lendemain, Ann et le groupe partirent vers le sud, par soixante degrés de longitude. La progression fut pénible. Les Arabes appelaient ça al-Khali, le Quart Vide. D’un côté, c’était beau. La désolation du paysage noachien avait quelque chose de grandiose. D’un autre côté, les écoteurs parlaient peu, à voix basse, comme s’ils effectuaient une sorte de pèlerinage funèbre. Ils arrivèrent au grand canyon de Nilokeras Scopulus et descendirent au fond par une large rampe naturelle, grossière. À l’est, Chryse Planitia était couverte de glace : un autre bras de la mer du Nord. Ils n’y couperaient pas. Devant eux, au sud, s’étendait Nilokeras Fossae, l’extrémité d’un complexe de canyons qui partait de très loin au sud, de l’énorme puits de Hebes Chasma. Hebes n’avait pas d’issue, et l’on considérait à présent que son effondrement était consécutif à la rupture de l’aquifère situé juste à l’ouest, au sommet d’Echus Chasma. Une énorme quantité d’eau s’était déversée dans Echus. Elle s’était heurtée à la paroi ouest, dure, de Lunae Planum et avait sculpté la haute falaise abrupte du Belvédère d’Echus ; puis elle avait trouvé une brèche dans cette falaise stupéfiante, s’était engouffrée dedans avec une violence fantastique, arrachant à la roche la grande courbe de Kasei Vallis et creusant un profond chenal vers l’auge de Chryse. C’était l’une des manifestations aquifères les plus spectaculaires de l’histoire de Mars.

La mer du Nord avait maintenant reflué dans Chryse, et l’eau remplissait à nouveau la partie terminale de Nilokeras et de Kasei. La colline au sommet aplati qui était le cratère Sharanov s’élevait, tel le donjon d’un château géant, sur le promontoire, au-dessus de l’embouchure de ce nouveau fjord. Au milieu se dressait une longue île en forme de larme, l’un des lemniscates de l’ancienne inondation à nouveau réduit à l’état d’île, obstinément rouge dans la mer de glace blanche. Ce fjord ferait un jour un port encore meilleur que Botany Bay. Ses parois étaient hautes, mais des épaulements ménagés çà et là pourraient devenir des villes portuaires. Le vent d’est qui se ruait dans Kasei comme dans un entonnoir poserait problème, certes, et il faudrait s’en occuper, de même que des assauts catabatiques qui maintenaient les voiliers au large du golfe de Chryse…

Que tout cela était bizarre… Elle mena ses Rouges silencieux le long d’une rampe qui descendait vers une large banquette, à l’ouest du fjord de glace. Et comme le soir approchait, ils sortirent des patrouilleurs et descendirent se promener le long du rivage, dans le soleil couchant.

Lorsque le soleil descendit sur l’horizon, ils étaient serrés les uns contre les autres, comme pour se réconforter, devant un bloc de glace isolé d’environ quatre mètres de hauteur, aux parois convexes, fondues, lisses comme des muscles. Ils restèrent là en attendant que le soleil brille à travers. Des deux côtés du bloc de glace, la lumière faisait étinceler le sable vitreux, mouillé. Une exhortation de lumière. Indéniable, d’une réalité éclatante ; qu’en feraient-ils ? Ils la contemplèrent sans bouger, sans mot dire.

Quand le soleil eut disparu, Ann repartit seule vers son patrouilleur. Elle jeta un coup d’œil vers la grève. Les Rouges étaient toujours là-bas, près de l’iceberg échoué. On aurait dit qu’ils entouraient un dieu blanc, teinté d’orange comme le drap blanc, froissé, de la baie de glace. Un dieu blanc, un ours blanc, une baie blanche, un dolmen de glace martienne : l’océan serait là, avec eux, pour toujours, aussi réel que la roche.

4

Le lendemain, elle remonta Kasei Vallis vers Echus Chasma, à l’ouest. Elle progressa sans réelle difficulté, grimpant une marche après l’autre jusqu’à l’endroit où Kasei s’incurvait sur la gauche et s’engageait sur le fond d’Echus. La courbe était l’une des traces les plus importantes, les plus évidentes, de l’action de l’eau sur la planète. Ann découvrit que le fond plat du fleuve à sec disparaissait maintenant sous des arbres nains, si petits qu’on aurait dit des broussailles : une écorce noire, des épines, des feuilles vert foncé, brillantes, tranchantes, pareilles à des feuilles de houx. De la mousse couvrait le sol sous ces arbres noirs, mais c’était à peu près tout. C’était une forêt à une seule espèce, qui couvrait Kasei Vallis d’une paroi à l’autre, emplissant le vaste canyon comme des flocons de suie hypertrophiés.

Ann ne put faire autrement que de passer sur cette forêt naine avec son patrouilleur. Le véhicule tangua et roula alors que les branches ployaient sous ses roues et se redressaient aussitôt, aussi dures que de la manzanita épineuse. Il était impossible de marcher dans ce canyon maintenant, se dit Ann, ce canyon profond, étroit, arrondi comme une sorte d’Utah imaginaire qui était devenu cette noire forêt de conte de fées, à laquelle on ne pouvait échapper, pleine de choses aux ailes noires, où l’on voyait détaler une forme blanche dans le crépuscule… Il n’y avait plus trace du complexe de sécurité de l’ATONU qui occupait naguère la courbe de la vallée. Que votre maison soit maudite jusqu’à la septième génération, comme avait été maudite cette terre innocente. Sax avait été torturé à cet endroit, il y avait semé des graines pyrophiles et y avait mis le feu, donnant naissance à une forêt d’épineux qui avait tout recouvert. Et on disait que les savants étaient des gens rationnels ! Que leur maison soit maudite aussi, se dit Ann, les dents serrées, qu’elle soit maudite jusqu’à la septième génération, et sept générations encore au-delà.

Elle siffla entre ses dents et poursuivit dans Echus, vers le cône volcanique abrupt de Tharsis Tholus. Une ville était blottie au pied du volcan, à l’endroit où la paroi devenait horizontale. L’homme-ours lui avait appris que Peter allait par là, aussi l’évita-t-elle. Peter, le sol inondé ; Sax, le sol incendié. Il avait jadis été à elle. Sur cette pierre je bâtirai. Peter Tempe Terra, la Pierre de la Terre du Temps. Le nouvel homme, Homo martial. Qui les avait trahis. Rappelez-vous.

Elle gravit la bosse de Tharsis, au sud, jusqu’à ce que le cône d’Ascraeus s’offre à sa vue. Une montagne à l’échelle d’un continent, bouchant l’horizon. Pavonis avait été envahi à cause de sa position équatoriale, et du petit avantage que cela présentait pour le câble de l’ascenseur. Mais Ascraeus, qui se trouvait à cinq cents kilomètres seulement au nord-est de Pavonis, était resté désert. Personne n’y vivait. Seuls l’avaient escaladé quelques aréologistes venus étudier sa lave et les jaillissements occasionnels de cendres pyroclastiques, d’un rouge presque noir.

Elle s’engagea sur le bas de la pente, douce et ondulée. Ascraeus était un nom d’albédo classique. La montagne était si grosse qu’elle était aisément visible de la Terre, mais comme c’était pendant la folie des canaux, ils avaient décidé que c’était un lac. Ascraeus Lacus. À la même époque, Pavonis avait été baptisé Phoenicus Lacus, le lac du Phénix. Ascra, lut-elle, était le lieu de naissance d’Hésiode, « situé à droite du mont Hélicon, en un endroit élevé et accidenté ». Bien que croyant avoir affaire à un lac, ils lui avaient donc donné un nom de montagne. Peut-être avaient-ils inconsciemment analysé les images des télescopes, après tout. Ascraeus était, de façon générale, un nom poétique désignant la campagne, l’Hélicon, en Béotie, étant la montagne sacrée d’Apollon et des Muses. Hésiode avait un jour levé les yeux de sa charrue, il avait vu la montagne et décidé d’en raconter l’histoire. C’était bizarre de voir comment naissaient les mythes, bizarre de voir les vieux noms qui jalonnaient leur existence, en ignorant tout alors qu’ils continuaient à en raconter l’histoire, inlassablement, par leur vie même.

C’était le plus abrupt des quatre gros volcans de Mars, mais contrairement à Olympus Mons il n’y avait pas d’escarpement autour. Elle put donc, après avoir rétrogradé, monter régulièrement, au ralenti, comme si elle partait à l’assaut du ciel. Elle se cala confortablement dans son fauteuil et piqua un somme, détendue. Elle se réveillerait en haut, à vingt-sept kilomètres au-dessus du niveau de la mer, la même altitude que les trois autres cônes. Il n’y avait pas de plus hautes montagnes sur Mars. Ça devait être la limite isostatique, le point au-delà duquel la lithosphère cédait sous le poids de toute cette roche. Les quatre montagnes étaient allées aussi haut que possible. C’était dire leur taille et leur grand âge.

Elles étaient vieilles, certes, mais en même temps la lave qui recouvrait Ascraeus était parmi les plus récentes des roches ignées de Mars, et n’avait été que légèrement érodée par le vent et le soleil. En se refroidissant, au cours de la descente, les plaques de lave s’étaient rétractées, formant des bosses incurvées, de faible hauteur, qu’il fallait escalader ou contourner. Une piste tracée par des roues de patrouilleurs zigzaguait sur la pente, évitant les parties abruptes de ces coulées, profitant d’un ample réseau de rampes et de reflux. Au milieu des teintes permanentes, la poudreuse avait gelé, formant des bancs de neige sale, durcie. Les ombres étaient maintenant d’un blanc brumeux, noirâtre, et elle avait l’impression de rouler dans une photo en négatif. Au fur et à mesure qu’elle montait son moral tombait en chute libre, inexplicablement. Derrière elle apparaissait une portion de plus en plus vaste du flanc nord, conique, du volcan, plus loin elle voyait Tharsis et, encore au-delà, Echus, une ligne basse à une centaine de kilomètres de distance. Tout dans son champ de vision était taché par de la neige, du verglas, des congères. Blanc tavelé. Les flancs à l’ombre des cônes volcaniques finissaient souvent par geler en profondeur.

Là, sur la roche, une tache vert émeraude. De la mousse. Tout devenait vert.

Mais au fur et à mesure qu’elle montait, jour après jour, à une altitude qui passait l’imagination, les taches de neige s’affinèrent, se raréfièrent. Elle était à vingt kilomètres au-dessus du niveau moyen, vingt et un au-dessus du niveau de la mer de glace – près de soixante-dix mille pieds – deux fois plus haut que le sommet de l’Everest par rapport aux océans de la Terre, et pourtant le cône du volcan était encore à sept mille pieds au-dessus d’elle, dressé dans le ciel qui s’assombrissait, dans l’espace même.

Loin en dessous d’elle s’étendait une mer de nuages blancs, plats, qui masquaient Tharsis et semblaient la repousser toujours plus haut sur la pente. À cette altitude, il n’y avait plus de nuages, au moins ce jour-là. Parfois la partie supérieure des nuages d’orage montait le long de la montagne, ou bien les minces balafres de quelques cirrus. Aujourd’hui, le ciel était d’un violet indigo clair, teinté de noir, piqueté au zénith de quelques étoiles parmi lesquelles trônait Orion. À l’est du sommet planait un fin nuage pareil à une bannière, si impalpable qu’elle voyait les ténèbres du ciel à travers. L’humidité était faible à cette altitude, et l’atmosphère très raréfiée. La pression de l’air serait toujours dix fois plus élevée au niveau de la mer qu’en haut des grands volcans. À cette altitude, elle devait être de 35 millibars environ, à peine plus que lors de leur arrivée.

Elle repéra néanmoins de petits points, au sommet des roches, dans des trous qui retenaient la neige et beaucoup de soleil. Des lichens si petits qu’ils étaient presque invisibles à l’œil nu. Le lichen : une association symbiotique d’algue et de champignon, unissant leurs forces pour survivre, même par 30 millibars de pression. C’était inimaginable ce que la vie pouvait supporter. Vraiment bizarre.

À tel point qu’elle enfila une combinaison pour aller y voir de plus près. À cette altitude, toutes les vieilles précautions s’imposaient : vérifier son équipement et verrouiller le sas avant de sortir dans l’éclat aveuglant de l’espace.

Les pierres qui accueillaient les lichens étaient de ces solariums plats sur lesquels les marmottes se seraient prélassées si elles avaient pu vivre aussi haut, mais il ne s’y trouvait que de petites têtes d’épingle d’un vert jaunâtre ou grisâtre. Des flocules de lichen, disait son bloc-poignet. Des fragments arrachés par les orages, emportés par le vent sur ces roches auxquelles ils s’étaient cramponnés comme des pieuvres végétales. Le genre de chose que seule Hiroko aurait pu expliquer.

Des choses vivantes. Michel avait dit qu’elle aimait les pierres et non les hommes parce que son esprit avait souffert des mauvais traitements dont elle avait été victime. Un hippocampe sensiblement atrophié, des réactions de surprise plus vives, une tendance à la dissociation. Voilà pourquoi elle s’était trouvé un homme qui ressemblait à une pierre. Michel aussi avait aimé cette qualité chez Simon, lui avait-il dit. Quel soulagement, quel privilège ç’avait été, dans les années d’Underhill, que d’avoir un homme en qui on pouvait avoir confiance, un homme calme, solide, qu’on pouvait prendre dans sa main et dont on pouvait sentir le poids.

Mais Simon n’était pas seul de son espèce, avait souligné Michel. Les autres avaient aussi cette qualité, diluée, moins pure, mais quand même. Pourquoi ne pouvait-elle aimer cette endurance, cet endurcissement chez les autres, chez tous les êtres vivants ? Ils se contentaient d’exister, comme n’importe quelle pierre, comme n’importe quelle planète. Il y avait une obstination minérale en chacun d’eux.

Le vent gémissait dans son casque, sur les éclats de lave, bourdonnait dans son tube à air, couvrant le bruit de sa respiration. Le ciel était plus noir qu’indigo, sauf juste sur l’horizon, où s’étendait une brume violette, pourpre, surmontée par une bande bleu clair… Oh, qui aurait pu croire que les choses changeraient jamais à cet endroit, sur les pentes d’Ascraeus, pourquoi ne s’étaient-ils pas installés ici pour se souvenir de ce qu’ils étaient venus chercher sur Mars, de ce qu’ils y avaient trouvé et avaient dilapidé avec une telle prodigalité ?

Elle regagna son patrouilleur et poursuivit son escalade.

Elle était au-dessus des cirrus argentés, à l’ouest de la bannière diaphane qui partait du sommet du volcan. Dans le sillage du jet-stream. Grimper, c’était remonter dans le temps, au-dessus des lichens, de toutes les bactéries. Elle était sûre, pourtant, qu’il y en avait jusqu’ici, cachées à la surface de la roche. Une vie chasmoendolithique, comme le petit peuple rouge mythique, les dieux microscopiques qui avaient parlé à John Boone, leur Hésiode local. C’est ce que disaient les gens.

La vie était partout. Le monde devenait vert. Mais si on ne pouvait voir le vert, si la planète ne changeait pas, ce serait peut-être supportable. Des êtres vivants. Michel lui avait dit, tu aimes les roches pour ce que la vie peut avoir de rocheux ! Tout se ramène à la vie. Simon, Peter. Sur cette pierre je bâtirai mon église. Pourquoi ne pouvait-elle aimer la pierre qu’il y avait en toute chose ?

Son patrouilleur franchit les dernières terrasses concentriques de lave avec plus d’aisance maintenant qu’il contournait les méplats asymptotiques du large bord. De moins en moins haut à chaque tour de roue. Il grimpa sur la lèvre du cratère, puis sur la crête intérieure qui surplombait la caldeira.

Elle sortit du véhicule, les pensées palpitantes comme des mouettes.

Le complexe intérieur d’Ascraeus consistait en huit cratères qui se recoupaient, les nouveaux écrasant les anciens. La caldeira la plus grande et la plus récente se trouvait près du centre, les caldeiras plus anciennes des niveaux supérieurs enchâssant le pourtour comme les pétales d’un motif floral. Chaque caldeira était à un niveau légèrement différent, et caractérisée par un schéma de fractures circulaires. La perspective changeait selon l’endroit où l’on se trouvait. Les distances, les niveaux semblaient varier, comme s’ils planaient dans un rêve. L’ensemble était une véritable merveille. Une merveille de quatre-vingts kilomètres de diamètre.

On aurait dit un cours de mécanique volcanique. Chaque éruption vidait la cheminée active de son magma, et le fond de la caldeira finissait par s’effondrer. D’où cette succession de formes circulaires, au fur et à mesure que la cheminée active se déplaçait, au cours des âges. Rares étaient les endroits de Mars où l’on voyait des pentes aussi abruptes. Ces falaises arquées étaient presque parfaitement verticales. Des mondes annulaires, basaltiques. Un vrai paradis pour les amateurs d’escalade. Un jour, ils s’y précipiteraient.

La complexité d’Ascraeus était bien éloignée du trou unique, géant, de Pavonis. Pourquoi la caldeira de Pavonis s’était-elle toujours effondrée sans jamais changer de circonférence ? Sa dernière éruption aurait-elle effacé et nivelé tous les anneaux précédents ? Son réservoir magmatique était-il plus petit, ou se ventilait-il moins sur les parois ? La cheminée d’Ascraeus s’était-elle déplacée davantage ? Ann ramassa des pierres éparses au bord du cratère et les regarda. Des bombes volcaniques, les derniers météores d’ejecta, des ventifacts sculptés par les vents incessants. Toutes ces questions restaient à étudier. Rien de ce qu’ils pourraient faire ne perturberait jamais la volcanologie, à cette altitude, l’étude ne serait pas affectée. En fait, le Journal d’études aréologiques publiait beaucoup d’articles sur des sujets de ce genre, il lui arrivait encore de le constater. Michel le lui avait bien dit : les endroits élevés ressembleraient éternellement à ça. Gravir les grandes pentes reviendrait à remonter dans le passé préhumain, dans la pure aréologie, dans l’aréophanie elle-même, avec ou sans Hiroko. Avec ou sans lichen. Des gens avaient parlé d’assujettir un dôme ou une tente sur ces caldeiras, afin qu’elles demeurent totalement stériles, mais cela ne reviendrait qu’à en faire des zoos. Des réserves naturelles entourées de murs et de toits. Des serres vides. Non. Elle se redressa, parcourut du regard l’immense paysage circulaire qui s’offrait à l’espace. Elle fit un signe de la main à l’intention de la vie chasmoendolithique qui luttait peut-être pour survivre en cet endroit. Vis, chose. Elle dit le mot, et il résonna d’une façon étrange : « Vis. »

Mars pour toujours, rocheuse à la face du soleil. Et puis du coin de l’œil, elle aperçut l’ours blanc, qui se glissait derrière le bord déchiqueté d’un rocher. Elle sursauta : il n’y avait rien à cet endroit. Elle regagna son patrouilleur comme si elle avait besoin de se sentir protégée. Mais tout l’après-midi, sur l’écran de l’IA, des yeux vagues semblèrent l’observer derrière leurs lunettes, prêts à l’appeler d’une seconde à l’autre. Une sorte d’homme-ours, qui la dévorerait s’il parvenait à l’attraper. Mais rien ni personne ne lui mettrait la main dessus, elle pourrait disparaître à jamais dans cette forteresse imprenable de roche – libre elle était et libre elle resterait, être ou ne pas être selon son bon plaisir, tant que ce rocher résisterait. Et puis, encore une fois, devant la porte du sas, cet éclair blanc, du coin de l’œil. Ah, que c’était difficile !

SEPTIÈME PARTIE

Faire marcher les choses

1

Une mer prise par les glaces couvrait maintenant la majeure partie du nord. Vastitas Borealis, qui se trouvait un ou deux kilomètres en dessous du niveau moyen, trois kilomètres en certains endroits, était presque entièrement sous l’eau maintenant que le niveau de la mer s’était stabilisé au contour moins un. Si un océan d’une forme comparable avait existé sur Terre, il aurait été plus grand que l’Arctique. Il aurait couvert la majeure partie de la Russie, du Canada, de l’Alaska, du Groenland et de la Scandinavie, et il aurait fait deux incursions majeures vers le sud : des mers étroites qui seraient descendues jusqu’à l’équateur. Sur Terre, il en aurait résulté un Atlantique Nord étroit et un Pacifique Nord occupé en son centre par une grosse île de forme vaguement carrée.

Sur cet Oceanus Borealis émergeaient plusieurs grandes îles glacées et une longue péninsule basse qui interrompait la circumnavigation du globe, reliant le continent principal, au nord de Syrtis, à la queue d’une île polaire. Le pôle Nord était maintenant situé sur la glace du golfe d’Olympia, à quelques kilomètres au large de cette île.

Et voilà. Sur Mars, il n’y aurait pas d’équivalent du Pacifique Sud, de l’Atlantique Sud, de l’océan Indien ou de l’Antarctique. Au sud, il n’y avait qu’un désert, en dehors de la mer d’Hellas, une étendue d’eau à peu près égale en taille à la mer des Caraïbes. L’océan qui occupait soixante-dix pour cent de la surface de la Terre ne représentait que vingt-cinq pour cent de la surface martienne.

En 2130, la majeure partie d’Oceanus Borealis était recouverte de glace. Mais il y avait de grandes étendues d’eau à l’état liquide sous la surface et, en été, des lacs de fonte se répandaient à la surface ; il y avait aussi beaucoup de polyplaques, de failles et de fentes. Comme la majeure partie avait été pompée ou extraite d’une façon ou d’une autre du permafrost, elle avait la pureté de l’eau des profondeurs souterraines, autant dire qu’elle était aussi pure qu’une eau distillée : Borealis était un océan d’eau pure. On s’attendait pourtant à ce qu’il acquière bientôt une certaine salinité, car des fleuves parcouraient le régolite très salé et s’y déversaient avec leur charge saline. L’eau s’évaporait, se transformait en précipitations et le processus se renouvelait, déplaçant les sels du régolite dans l’eau jusqu’à ce qu’un équilibre soit atteint. Ce processus fascinait les océanographes, car le degré de salinité des océans de la Terre, stable depuis des millions d’années, n’était pas bien compris.

Les côtes étaient sauvages. L’île polaire, qui n’avait pas de nom auparavant, était tantôt appelée péninsule polaire, tantôt le Cheval de Mer, à cause de son tracé sur les cartes. En fait, elle disparaissait encore en de nombreux endroits sous la glace de l’ancienne calotte polaire, et partout elle était couverte de neige, à laquelle le vent donnait des formes fantastiques nommées sastrugi. Cette surface blanche, accidentée, s’enfonçait dans la mer sur des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à ce que les courants sous-marins la fracturent. On arrivait alors à un « littoral » constitué de chenaux et de plissements dus à la pression, des bords chaotiques de grands icebergs tabulaires et d’étendues de plus en plus vastes d’eau à ciel ouvert. Plusieurs grandes îles volcaniques ou météoriques surgissaient de la dislocation de cette côte glacée, et notamment quelques boucliers de cratères, arc-boutés sur cette blancheur comme de vastes icebergs tabulaires noirs.

La côte sud de Borealis était beaucoup plus exposée et variée. Aux endroits où la glace léchait le pied du Grand Escarpement, il y avait plusieurs régions de mesas et de collines rondes qui étaient devenues des archipels au large, lesquels, comme le littoral du continent principal, se caractérisaient par un grand nombre de falaises à pic, d’escarpements, de baies de cratères, de fjords de fossae, et de longues plages. L’eau des deux grands golfes du sud était fondue en profondeur et, l’été, en surface aussi. Le golfe de Chryse était peut-être celui qui avait le rivage le plus spectaculaire : huit grands chenaux d’écoulement qui se jetaient dans Chryse s’étaient en partie remplis de glace, et sa fonte les avait changés en fjords aux parois abruptes. À l’extrémité sud du golfe, quatre de ces fjords s’entrecroisaient, tenant enlacées plusieurs îles aux immenses falaises, formant ainsi le plus spectaculaire des paysages marins.

De grandes colonies d’oiseaux survolaient toute cette eau. Des nuages filaient dans le vent, et leur ombre tavelait le blanc et le rouge. Des icebergs flottaient sur les mers en fusion, s’écrasaient sur la roche. Des orages terrifiants dévalaient le Grand Escarpement, déversant leur fardeau de grêle et d’éclairs. Il y avait maintenant près de quarante mille kilomètres de littoral sur Mars. Qui prenait vie dans la succession rapide du gel et du dégel, en fonction des jours et des saisons, sous l’abrasion du vent inlassable.

2

À la fin du congrès, Nadia n’avait qu’une envie : quitter Pavonis Mons. Elle en avait assez des prises de bec dans l’entrepôt, assez des discussions politiques, de la violence et des menaces, de la révolution, des sabotages, de la Constitution et de l’ascenseur. De la Terre et de la guerre. La Terre et la mort, voilà ce qu’était Pavonis Mons – la montagne du Paon, un nichoir à paons qui faisaient la roue et se pavanaient en criant Moi Moi Moi. C’était le dernier endroit sur Mars où elle avait envie d’être.

Elle voulait descendre de là et respirer à l’air libre, travailler sur des choses tangibles, construire, avec ses neuf doigts, son dos, son esprit, bâtir tout et n’importe quoi, pas seulement des structures, ce qui aurait été merveilleux, évidemment, mais aussi des choses comme l’air ou le sol, faire partie d’un projet nouveau pour elle, participer tout simplement au terraforming. Depuis sa première marche à l’air libre, au cratère DuMartheray, sans autre équipement qu’un petit masque à C02, elle avait fini par partager l’obsession de Sax. Elle était prête à le rejoindre et tous ceux qui étaient partie prenante du projet, d’autant que la suppression des miroirs orbitaux avait entraîné un long hiver et menacé de provoquer une ère glaciaire en bonne et due forme. Construire l’air, construire le sol, déplacer l’eau, introduire des plantes et des animaux : toutes les tâches qui s’apparentaient à ce genre de choses lui paraissaient fascinantes à présent. Mais elle était aussi attirée par les projets plus conventionnels. Quand la nouvelle mer du Nord aurait fondu et que sa côte se serait stabilisée, il y aurait des ports à fonder un peu partout, des quantités de ports avec des jetées et des fronts de mer, des canaux, des docks et des villes grimpant dans les collines, derrière. Aux altitudes plus élevées, il y aurait d’autres tentes à ériger, et des canyons à couvrir. On parlait même de bâcher certaines des grandes caldeiras et de lancer des téléphériques entre les trois principaux volcans, ou d’élever des ponts au-dessus des détroits au sud d’Elysium. Il était question de viabiliser le continent insulaire du pôle. On envisageait de nouveaux concepts de biohabitat consistant à faire pousser des maisons, à construire directement à partir d’arbres conçus par le génie génétique, exactement comme Hiroko utilisait le bambou, mais à plus grande échelle. Oui, une bâtisseuse prête à se mettre au courant des techniques les plus récentes avait un millier d’années de projets magnifiques devant elle. Le rêve était en train de devenir réalité.

Puis un petit groupe vint lui annoncer qu’ils étudiaient les possibilités pour le premier conseil exécutif du nouveau gouvernement global.

Nadia les regarda de travers. Leur démarche lui faisait l’effet d’un gigantesque piège à combustion lente, et elle tenta de son mieux de prendre la fuite avant qu’il ne se referme sur elle.

— Il y a des tas de possibilités, dit-elle. Il y a près de dix fois plus de gens bien que de postes à pourvoir.

— Oui, répondirent-ils pensivement. Mais nous nous demandions si vous y aviez jamais songé.

— Non, répondit-elle, et elle commença à s’inquiéter pour de bon en voyant Art sourire d’une oreille à l’autre. Je projette de construire des choses, ajouta-t-elle fermement.

— Rien ne t’en empêcherait, répliqua Art. Le conseil n’est qu’un travail à temps partiel.

— Ben voyons !

— Non, je t’assure.

Il était vrai que le concept de gouvernement citoyen était inscrit partout dans la nouvelle Constitution, du gouvernement global aux conseils des villes sous tente. La plupart des gens travailleraient probablement à temps partiel. Mais Nadia était convaincue que le conseil exécutif n’entrerait pas dans cette catégorie.

— Les membres du conseil ne doivent-ils pas être élus parmi les députés ? demanda-t-elle.

Élus par les députés, rectifièrent-ils joyeusement. Normalement, ceux-ci devaient être élus, mais pas nécessairement.

— Eh bien, c’est une erreur de la Constitution ! s’exclama Nadia. Je me réjouis que vous l’ayez repérée si vite. Réduisez le choix aux députés élus, et vous restreindrez…

Vous restreindrez…

— Et vous aurez encore des tas de gens très bien, s’empressa-t-elle de dire, se livrant à un bel exercice de rétropédalage.

Mais ils revinrent à la charge, sous différentes formations, et Nadia voyait les dents du piège se refermer sur elle. Ils finirent par l’implorer. Toute une délégation. C’était le moment crucial pour le nouveau gouvernement, il leur fallait un conseil exécutif en qui tout le monde avait confiance, c’est lui qui allait lancer les choses, etc. Le sénat avait été élu, la douma constituée. Les deux chambres devaient maintenant élire les sept membres du conseil exécutif. Au nombre des candidats figuraient Mikhail, Zeyk, Peter, Marina, Etsu, Nanao, Ariadne, Marion, Irishka, Antar, Rashid, Jackie, Charlotte, les quatre ambassadeurs vers la Terre et plusieurs personnes que Nadia avait rencontrées dans l’entrepôt.

— Des tas de gens très bien, répéta Nadia.

C’était la révolution polycéphale.

Mais les gens n’étaient pas très chauds pour cette liste, ils le dirent et le répétèrent à Nadia. Ils avaient l’habitude qu’elle leur fournisse un point d’équilibre, pendant le congrès comme pendant la révolution, et déjà avant, à Dorsa Brevia, durant toutes les années de la clandestinité… depuis toujours, en fait. On voulait qu’elle participe au conseil pour y jouer un rôle modérateur. C’était une tête froide, un parti neutre, etc.

— Sortez ! s’écria-t-elle, soudain furieuse, sans trop savoir pourquoi, et elle vit que sa colère les inquiétait, les dérangeait. Je vais y réfléchir, ajouta-t-elle en les mettant dehors.

Elle resta seule avec Charlotte et Art, qui avaient pris un air grave et faisaient semblant de n’être pour rien dans tout cela.

— On dirait qu’ils tiennent à t’avoir au conseil exécutif, constata Art.

— Oh, ça va.

— Mais si. Ils veulent une personne en qui tout le monde a confiance.

— Ils veulent une personne qui ne leur fait pas peur, tu veux dire. Ils veulent une vieille babouchka incapable de lever le petit doigt, afin de tenir leurs adversaires à l’écart du conseil et d’agir comme ils l’entendent.

Art se renfrogna. Il n’avait pas réfléchi à ça. Il était trop naïf.

— Au fond, une Constitution est une sorte de plan, dit pensivement Charlotte. Le véritable acte de construction, c’est d’en tirer un gouvernement qui marche.

— Dehors ! fit Nadia.

Elle finit par accepter d’y siéger. Ils ne voulaient pas en démordre, ils étaient incroyablement nombreux et elle ne voulait pas leur donner l’impression de se défiler. Et c’est ainsi qu’elle laissa le piège se refermer sur sa jambe.

Les chambres se réunirent, les élections furent organisées. Nadia fut élue parmi les sept, avec Zeyk, Ariadne, Marion, Peter, Mikhail et Jackie. Le jour même, Irishka fut élue premier président de la cour environnementale, un coup magnifique pour elle, à titre personnel, et pour les Rouges en général. Ça faisait partie du Grand Geste qu’Art avait négocié à la fin du congrès pour obtenir l’appui des Rouges. La moitié des membres de la cour étaient d’ailleurs plus ou moins Rouges, ce qui conférait au geste une ampleur un peu exagérée, au goût de Nadia.

Immédiatement après ces élections, une autre délégation vint la trouve