/ / Language: Français / Genre:sf_space / Series: Mars (fr)

Mars la verte

Kim Robinson

Mars la rouge… Les hommes ont débarqué sur un nouveau monde, qu’ils ont entrepris de modifier pour le rendre habitable. C’est une utopie à long terme : créer une atmosphère, changer les déserts et les cratères arides en prairies, la glace des pôles en fleuves, en mers. Mais les hommes et les femmes ont changés, eux aussi. Depuis leur révolution, durement réprimée, de 2061, les Cent Premiers sur Mars se sont dispersés sur toute l’étendue de la planète. Certains, constructeurs de villes radieuses, vivent au grand jour sous la surveillance orbitale de l’ONU. D’autres ont rejoint l’underground, la résistance, ses opérations de sabotage écologique, ses factions extrémistes, Mars-Unistes ou Rouges. Tout peut à nouveau basculer dans la violence, et le rêve d’une Mars vivable et douce se transformer en cauchemar. Mais pendant ce temps, sur Terre, entre toutes les multinationales avides, une seule a compris l’enjeu. Il faut libérer Mars. Avec ceux qui sont en train d’en faire Mars la verte… Après Mars la rouge (récompensé par le prix Nebula), voici Mars la verte qui a obtenu le prix Hugo en 1994. Depuis toujours, Kim Stanley Robinson est fasciné par Mars, une planète qu’il a longuement étudiée, en étroite collaboration avec les services spécialisés de la NASA. Il est le chef de file d’une nouvelle « école » qui se qualifie de Real Science-Fiction, la science-fiction réelle (on pourrait même dire hyper-réaliste). Cette trilogie qui s’achèvera bientôt avec la publication de Mars la bleue, lui aura demandé dix-sept années de recherche et d’écriture.

Kim Stanley Robinson

Mars la verte

Pour Lisa et David

PREMIÈRE PARTIE

Aréoformation

1

L’objectif n’est pas de faire une autre Terre. Ni un autre Alaska, un autre Tibet, pas plus qu’un nouveau Vermont, une nouvelle Venise, un nouvel Antarctique. L’objectif est de faire quelque chose de neuf et d’étrange, quelque chose de martien.

En un sens, nos intentions ne comptent même pas. Même si nous essayons de fabriquer une autre Sibérie, un autre Sahara, ça ne marchera pas. L’évolution ne le permettra pas, et pour l’essentiel il s’agit d’un processus évolutif, d’un effort qui se situe au-dessous de l’intention, comme quand la vie a miraculeusement sauté hors de la matière, ou quand elle a rampé hors de la mer pour atteindre la terre.

Une fois encore, nous luttons dans la matrice d’un monde nouveau. Bien sûr, tous les gabarits génétiques de notre biote sont terrestres. Les esprits qui les ont conçus sont terrestres. Mais le terrain, lui, est martien. Et le terrain est un ingénieur généticien tout-puissant, qui détermine ce qui va croître ou pas, qui dirige les différenciations progressives, et donc l’évolution des espèces nouvelles. Et au fil des générations, tous les membres d’une biosphère évoluent ensemble, s’adaptant au terrain en une réponse commune et complexe, une capacité d’auto-adaptation créative. Ce processus, quelle que soit la mesure dans laquelle nous y intervenons, échappe pour l’essentiel à notre contrôle. Il y a mutation des gènes, évolution des créatures : une nouvelle biosphère émerge et, dans le même temps, une nouvelle noosphère. Et, à terme, les esprits des concepteurs, comme toute chose, auront été irréversiblement changés.

Tel est le processus de l’aréoformation.

2

Un jour, le ciel tomba. Des plaques de glace s’abattirent dans le lac et vinrent battre la plage. Les enfants se dispersèrent comme des moineaux effrayés. Nirgal courut à travers les dunes jusqu’au village et surgit dans la serre en criant :

— Le ciel est en train de tomber !

Peter se précipita au-dehors et escalada les falaises trop vite pour que Nirgal puisse le suivre.

Au bord de la plage, de grands panneaux de glace venaient s’échouer sur le sable et des fragments de glace sèche crépitaient dans l’eau. Quand tous les enfants furent regroupés autour de lui, Peter leva la tête vers les hauteurs du dôme.

— On retourne au village, déclara-t-il d’un ton sérieux. (En chemin, il se mit à rire.) Le ciel est en train de tomber ! couina-t-il en ébouriffant les cheveux de Nirgal.

Nirgal rougit et Dao et Jackie se mirent à rire dans des bouffées d’haleine blanche.

Peter fut l’un de ceux qui escaladèrent le dôme pour le réparer. Lui, Kasei et Michel telles trois araignées s’élevèrent au-dessus du village, de la plage et du lac jusqu’à paraître plus petits que des enfants, suspendus aux filins accrochés à des pitons. Ils arrosèrent le dôme jusqu’à ce qu’une nouvelle couche se forme sur la glace sèche. Et quand ils revinrent, ils parlèrent du monde extérieur qui se réchauffait. Hiroko était sortie de sa petite cabane de bambou près du rivage pour voir ce qui se passait, et Nirgal lui demanda :

— Est-ce qu’il va falloir qu’on parte ?

— Il faudra toujours qu’on parte, lui dit Hiroko. Sur Mars, rien ne durera jamais.

Mais Nirgal aimait bien la vie sous le dôme. Au matin, il s’éveilla dans sa chambre ronde en bambou, dans les hauteurs du Croissant de la Crèche, et il partit dévaler les dunes givrées avec Jackie, Rachel, Franz et les autres lève-tôt. Il vit Hiroko sur l’autre rive. Elle suivait le bord de l’eau avec une démarche légère de danseuse, comme si elle flottait sur son reflet. Il aurait bien aimé la rejoindre, mais c’était l’heure de l’école.

Ils retournèrent au village et s’entassèrent tous dans le vestiaire de l’école. Là, ils accrochèrent leurs anoraks et tendirent les mains au-dessus de la chaudière en attendant le professeur. Ça pourrait très bien être l’ennuyeux Dr Robot, dont ils comptaient les clins d’œil comme les secondes d’une horloge. Ou encore la Gentille Sorcière, vieille et moche, et alors ils seraient libres à l’extérieur pour tout le reste de la journée et ils pourraient s’en donner à cœur joie avec les outils. Mais s’ils avaient affaire à la Méchante Sorcière, vieille et très belle, ils seraient plantés devant leurs lutrins durant toute la matinée pour essayer d’apprendre à penser en russe, au risque d’avoir droit à une tape sur la main s’ils pouffaient de rire ou sommeillaient. La Méchante Sorcière avait des cheveux d’argent, un regard perçant et un nez crochu, exactement comme les aigles pêcheurs qui nichaient dans les pins près du lac. Nirgal avait très peur de la Méchante Sorcière.

Aussi, comme les autres, dissimula-t-il sa consternation quand la Méchante Sorcière entra. Mais, ce jour-là, elle paraissait fatiguée, et elle les laissa sortir à l’heure, même s’ils s’étaient montrés assez lamentables en arithmétique. Nirgal suivit Jackie et Dao. Ils contournèrent l’angle de l’école pour enfiler l’allée entre le Croissant de la Crèche et l’arrière de la cuisine. Dao pissa contre le mur et Jackie baissa sa culotte pour montrer qu’elle pouvait faire pareil. Et c’est alors que la Méchante Sorcière surgit. Elle les empoigna par le bras, Nirgal et Jackie coincés dans ses griffes, et elle les entraîna jusqu’à la plazza où elle donna une bonne fessée à Jackie en hurlant d’un ton furieux aux garçons :

— Et ne vous approchez plus d’elle, tous les deux ! C’est votre sœur !

Jackie, qui se débattait en pleurant pour remonter sa culotte, vit alors Nirgal qui la regardait. Elle essaya de les frapper, lui et Maya, d’un même swing furieux, et elle tomba cul nu en hurlant.

Ce n’était pas vrai que Jackie était leur sœur. Il y avait douze enfants sansei[1] à Zygote, et ils se connaissaient comme frères et sœurs, ce qui était vrai pour la plupart, mais pas pour tous. C’était très embrouillé et on en discutait rarement. Jackie et Dao étaient les plus âgés, Nirgal avait une saison de moins qu’eux, et tous les autres suivaient à une saison de distance de plus : Rachel, Emily, Reull, Steve, Simud, Nanedi, Tiu, Frantz et Huo Hsing. Hiroko était la mère de tous ceux qui vivaient à Zygote, enfin, pas vraiment : de Nirgal, Dao, et six autres des sansei, plus quelques adultes nisei[2]. Les enfants de la déesse mère.

Mais Jackie était la fille d’Esther. Esther était partie après une dispute avec Kasei, qui était le père de Jackie. Ils n’étaient guère nombreux à savoir qui était réellement leur père. Nirgal, une fois, alors qu’il rampait sur une dune à la poursuite d’un crabe, avait été surpris par Esther et Kasei qui passaient au-dessus de lui. Esther était en larmes et Kasei criait :

— Si tu veux me quitter, alors quitte-moi.

Il s’était mis à pleurer lui aussi. Il avait une canine en pierre rose[3]. Lui aussi était un enfant d’Hiroko, et Jackie était par conséquent la petite-fille d’Hiroko. Ça marchait comme ça. Jackie avait de longs cheveux noirs et elle courait plus vite que tout le monde à Zygote, si l’on exceptait Peter. Nirgal était le plus fort sur longue distance, et il faisait parfois trois ou quatre fois le tour du lac, rien que pour le plaisir. Quant à Jackie, c’était la meilleure sprinteuse. Elle riait tout le temps. Et quand Nirgal s’empoignait avec elle, elle répondait toujours : « D’accord, oncle Nirgie », en éclatant de rire. Elle était bel et bien sa nièce, bien qu’elle eût une saison de plus que lui. Mais certainement pas sa sœur.

La porte s’ouvrit avec violence et Coyote fit son entrée. Aujourd’hui, c’était lui leur professeur. Coyote parcourait le monde et ne passait que très peu de temps à Zygote. Sa journée de cours était un événement. Il les promenait toujours autour du village en leur trouvant des occupations bizarres, mais, régulièrement, il demandait à l’un d’entre eux de lire à haute voix des extraits de livres impossibles à comprendre, écrits par des philosophes morts depuis longtemps : Bakounine, Nietzsche, Mao – les seules pensées intelligibles de ces gens étaient comme des cailloux rares sur une grande plage de galimatias.

Les histoires qu’il leur racontait et qui provenaient de l’Odyssée ou de la Bible étaient plus faciles à comprendre, quoique dérangeantes, car les gens n’arrêtaient pas de s’y entretuer, et Hiroko disait que ça n’était pas bien. Ça faisait rire Coyote et il lui arrivait parfois de hurler sans raison quand ils lisaient les contes affreux, puis leur posait des questions sur ce qu’ils venaient d’entendre, se querellait avec eux comme s’ils savaient de quoi il était question, ce qui était très déconcertant. « Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ? Et pourquoi ? » Tout en leur enseignant comment fonctionnait le recycleur de carburant Rickover[4] ou en leur faisant vérifier les plongeurs de la machine à vagues du lac jusqu’à ce qu’ils en aient les mains bleues puis blanches et claquent des dents sans plus pouvoir dire un mot.

— Ça, les gamins, on peut dire que vous attrapez froid très vite, commentait-il. Sauf Nirgal.

Nirgal supportait bien le froid. Il en connaissait intimement tous les stades, et il n’en détestait pas le contact. Les gens qui n’appréciaient pas le froid ne comprenaient pas qu’on puisse s’y habituer, qu’on puisse contrebalancer ses effets nocifs par un véritable effort de l’intérieur. Nirgal était aussi très familier de la chaleur. Si l’on expulsait assez fort sa chaleur, le froid, dès lors, n’était plus qu’une sorte d’enveloppe vivante avec laquelle on se déplaçait. Qui avait pour effet ultime de vous stimuler, de vous donner envie de courir.

— Hé, Nirgal, quelle est la température extérieure de l’air ?

— Deux cent soixante et onze degrés.

Le rire de Coyote était effrayant : une sorte de caquètement animal qui renfermait tous les sons qu’on pouvait produire. Et à chaque fois différent.

— Bon, on va arrêter la machine à vagues et voir à quoi ressemble le lac à plat.

L’eau du lac était toujours à l’état liquide, alors que le revêtement de glace, à l’intérieur du dôme, devait constamment rester à l’état solide. Ce qui expliquait en grande partie leur climat mésocosmique, selon Sax : ils avaient des brumes, des vents soudains, de la pluie et, occasionnellement, de la neige. Ce jour-là, la machine à saisons était presque silencieuse et il n’y avait pratiquement pas de vent dans le grand hémisphère sous le dôme. La machine à vagues coupée, le lac était devenu une plaque ronde parfaitement lisse. La surface de l’eau, près de la berge, était presque aussi blanche que le dôme, mais le fond du lac, tapissé d’algues vertes, était encore visible sous le voile blanc. En cet instant, le lac était donc à la fois d’un blanc pur et d’un vert sombre. Sur l’autre rive, les dunes et les épineux se reflétaient à la surface comme dans un miroir. Nirgal restait paralysé d’émerveillement devant cette vision : tout semblait avoir disparu pour ne laisser que cette image, cette pulsation blanche et verte. Il vit alors qu’il y avait là deux mondes, et non pas un seul – deux mondes dans le même espace, tous deux visibles, à la fois différents, séparés, mais fondus l’un dans l’autre, et visibles seulement sous certains angles. Il poussa alors sur l’enveloppe de sa vision, comme il poussait avec sa chaleur contre le froid : Pousse ! Oh, il y avait tant de couleurs !…

— Mars à Nirgal ! Mars à Nirgal !

Les autres riaient. Il faisait toujours ça, lui disaient-ils. Il était ailleurs. Ses amis l’aimaient bien : il le lisait sur leurs visages. Coyote cassa quelques petites plaques de glace échouées et les lança en ricochet sur la surface du lac. Jusqu’à ce que les vaguelettes blanc-vert fassent frissonner et danser le monde du miroir.

— Regardez ça ! s’écria alors Coyote.

Entre deux lancers, il psalmodiait, dans cet anglais saccadé qui ressemblait à une litanie infinie :

— Vous savez, les gamins, jamais personne n’a eu une aussi bonne vie que la vôtre dans toute l’histoire. La plupart des gens ne sont que des lubrifiants de la grande machine mondiale, mais vous, vous assistez à la naissance d’un monde ! Incroyable ! Mais c’est un simple coup de chance, vous savez, vous n’y êtes pour rien, jusqu’à ce que vous en fassiez quelque chose. Vous auriez pu naître en pension, en prison, dans un bidonville des Caraïbes… Mais non : vous vivez à Zygote, le cœur secret de Mars ! Bien sûr, pour le moment, vous n’êtes que des taupes dans leur trou, avec des vautours qui tournent dans le ciel prêts à vous becqueter, mais un jour viendra où cette planète rompra ses liens. Et vous vous souviendrez de ce que je vous dis maintenant : c’est une prophétie, les enfants ! En attendant, regardez comme il est beau, ce petit paradis de glace !

Il lança un fragment de glace vers les hauteurs du dôme, et ils chantèrent tous « Paradis de glace ! Paradis de glace ! Paradis de glace ! » jusqu’à s’en étouffer de rire.

Mais, ce même soir, Coyote discuta avec Hiroko, alors qu’il croyait qu’aucun des enfants ne les écoutait.

— Roko, tu vas emmener ces gosses à l’extérieur et leur faire voir un peu le monde. Même si c’est sous le brouillard. Ils sont comme des taupes dans leur trou, bon Dieu !

Ensuite, Coyote disparut à nouveau, Dieu savait où, pour l’un de ces mystérieux voyages dans cet autre monde qui leur était fermé.

Certains jours, c’était Hiroko qui venait au village pour leur faire l’école. Pour Nirgal, c’étaient des jours de bonheur. Elle les emmenait toujours à la plage. Aller à la plage avec Hiroko, c’était comme d’être touché par un dieu. La plage était son monde – le monde vert enfermé dans le monde blanc – et elle en connaissait tout. Quand Hiroko était avec eux, les tons de perle subtils du sable et du dôme puisaient tout à coup de tous les coloris du monde en même temps, comme s’ils essayaient dans la même seconde de se libérer de ce qui les retenait prisonniers.

Assis dans les dunes, ils observaient les oiseaux qui effleuraient l’eau en piaillant, plongeant tour à tour vers la grève. Les chevaliers des sables[5] tournoyaient au-dessus d’eux et Hiroko les assaillait de questions avec un regard heureux. Elle habitait près du lac dans une petite maison de bambou plantée dans les dunes, avec ses proches : Iwao, Rya, Gene, Evghenia. Et elle passait une grande partie de son temps à visiter d’autres refuges secrets aux alentours du pôle Sud. Elle avait donc besoin régulièrement de se ressourcer en informations au village. Elle était mince, plutôt grande pour une issei, aussi pure dans ses vêtements et ses gestes que les oiseaux de la grève. Bien sûr, elle était vieille, incroyablement vieille comme tous les issei. Mais il y avait dans son comportement quelque chose qui la rendait plus jeune que Peter ou Kasei – à peine plus vieille que les gamins, en fait. Elle avait encore devant elle un monde tout neuf. Il lui suffisait de faire un simple effort pour qu’il explose dans toutes ses couleurs.

— Vous voyez ce coquillage avec tous ces dessins. Ces volutes tachetées qui se perdent à l’intérieur jusqu’à l’infini. C’est exactement la forme de l’univers. Il y a une pression constante, qui s’exerce sur ce schéma. Une tendance naturelle de la matière à évoluer vers des formes toujours plus complexes. Une sorte de schéma gravifique, une sainte puissance verte que nous appelons viriditas et qui est le principe moteur du cosmos. La vie, vous comprenez. Comme ces puces de mer, ces patelles et ces krills[6] – quoique ces krills-là soient morts et aident les puces à survivre. Comme nous tous… (Elle agita les mains comme une danseuse.) Et parce que nous sommes vivants, nous devons considérer que l’univers est vivant, lui aussi. Nous sommes sa conscience aussi bien que la nôtre. Nous nous élevons du cosmos et nous découvrons la trame de ses schémas, et elle nous frappe par sa beauté. Ce sentiment est la chose la plus importante de l’univers – sa culmination, tout comme la couleur de la fleur qui s’ouvre pour la première fois par un matin humide. C’est un sentiment sacré, et notre tâche en ce monde est de tout faire pour le développer. Et l’un des moyens est de répandre la vie de toutes parts. D’aider à ce qu’elle existe là où elle n’était pas avant. Comme ici, sur Mars.

Pour elle, c’était l’acte d’amour suprême, et même s’ils ne comprenaient pas tout quand elle en parlait, ils sentaient l’amour. Une autre poussée, une nouvelle sorte de chaleur dans leur enveloppe de froid. Tout en parlant, elle les touchait, l’un après l’autre, et eux, ils cherchaient des coquillages dans le sable tout en l’écoutant.

— Un clam de boue ! Une patelle d’Antarctique ! Une éponge de verre… Attention, ça coupe !

Rien qu’en regardant Hiroko, Nirgal était heureux.

Un matin, alors qu’ils se trouvaient sur la jetée pour chercher des coquillages, elle lui retourna son regard et il reconnut son expression – exactement celle qu’il avait quand il la regardait. Il le sentait dans tous ses muscles. Ainsi, il la rendait heureuse, elle aussi ! C’était suffocant.

Ils s’avançaient sur le sable et il lui prit la main.

— À certains égards, c’est une écologie simple, lui dit-elle tandis qu’ils s’agenouillaient pour examiner une coquille de clam. Les espèces ne sont pas nombreuses, et les chaînes alimentaires sont courtes. Mais si riches. Et tellement belles. (Elle testa la température du lac en plongeant la main dans l’eau.) Tu vois cette brume ? L’eau doit être chaude aujourd’hui.

Ils étaient seuls : les autres gamins couraient dans les dunes ou sur la grève. Nirgal se baissa pour toucher une vague qui arrivait à leurs pieds en laissant une dentelle d’écume blanche.

— Deux cent soixante-quinze. Peut-être un petit peu plus, dit Nirgal.

— Tu en es tellement sûr !

— J’arrive toujours à trouver.

— Alors, dis-moi : est-ce que j’ai de la fièvre ?

Il posa la main sur son cou.

— Non, tu es toute fraîche.

— C’est juste. Je fais toujours un demi-degré de moins que la moyenne. Vlad et Ursula ne sont jamais arrivés à comprendre pourquoi.

— C’est simplement parce que tu es heureuse.

Elle rit, tout comme Jackie, avec bonheur.

— Je t’aime, Nirgal.

Il se sentit réchauffé tout au fond de lui, comme s’il avait un radiateur. D’un demi-degré au moins.

— Moi aussi, je t’aime.

Ils poursuivirent leur marche sur la grève, main dans la main, suivant en silence les chevaliers des sables.

Lorsque Coyote revint, Hiroko lui dit :

— OK. On les emmène dehors.

Et ainsi, le lendemain matin, alors qu’ils se rassemblaient pour l’école, Hiroko, Coyote et Peter les précédèrent à travers les sas avant d’enfiler le long tunnel blanc qui reliait le dôme au monde extérieur. À son extrémité, il y avait le hangar, et la galerie de la falaise, en haut. Dans le passé, ils avaient visité la galerie avec Peter et observé le ciel rose et le sable glacé à travers les petites fenêtres polarisées, en essayant de distinguer le grand mur de glace sèche où ils demeuraient : la calotte polaire sud, le fond du monde, où ils vivaient pour échapper aux gens qui auraient voulu les jeter en prison.

C’était pour cela qu’ils étaient restés confinés dans la galerie. Mais, cette fois-ci, on les conduisit jusqu’aux sas du hangar. Là, ils enfilèrent des combinaisons élastiques moulantes, remontant manches et jambes, des bottes épaisses, des gants et, enfin, ils mirent des casques avec visière en bulle. Ils étaient de plus en plus excités, jusqu’à ce que leur excitation ressemble à de la peur, surtout quand Simud se mit à pleurer en disant qu’elle ne voulait pas sortir. Hiroko la calma d’une longue caresse.

— Viens. Je ne te quitterai pas.

Silencieux, ils suivirent les adultes dans le sas. Un sifflement, et la porte extérieure s’ouvrit. Accrochés à Hiroko, Coyote et Peter, ils s’avancèrent prudemment en se bousculant.

La lumière était trop vive pour qu’ils puissent voir. Ils étaient au milieu d’un tourbillon de brume blanche. Le sol était parsemé de fleurs de glace scintillantes aux formes complexes. Nirgal tenait Hiroko et Coyote par la main. Ils le propulsèrent vers l’avant et le lâchèrent. Il tituba dans l’éblouissante lumière.

— C’est le manteau de brouillard, dit la voix d’Hiroko dans l’intercom. Il persiste durant tout l’hiver. Mais nous sommes en Ls 205, au printemps, et, de toutes parts, la force verte pousse sur le monde, alimentée par la clarté solaire. Regardez !

Nirgal ne voyait rien, sinon une boule de feu blanche, coalescente. Soudain, la lumière du soleil perça à travers cette boule, la transformant en un jaillissement de couleurs, changeant le sable givré en magnésium lisse, les fleurs de glace en joyaux incandescents. Le vent souffla et lacéra le brouillard. Des déchirures apparurent, et le paysage s’ouvrit jusqu’au lointain. Et Nirgal en avait la tête qui tournait. C’était si grand ! Si grand… Tout était grand. Il mit un genou dans le sable et posa les mains sur son autre jambe pour garder l’équilibre. Les rochers et les fleurs de glace brillaient sous ses bottes comme sous un microscope. Les rochers étaient tachetés d’écailles de lichens noirs et verts.

À l’horizon, il vit une colline au sommet plat. Un cratère. Et là-bas, dans le gravier, les traces d’un patrouilleur, presque estompées par le givre, comme si elles étaient là depuis un million d’années. Un dessin puisait dans le chaos de lumière et de rochers, les lichens verts fusionnaient avec le blanc… Et tout le monde parlait en même temps. Les autres gamins s’étaient mis à courir de tous les côtés avec des cris de joie, au fur et à mesure que le brouillard s’ouvrait et qu’ils entr’apercevaient le ciel rose sombre. Coyote eut un rire rauque.

— On dirait des veaux qu’on sort de l’étable au printemps. Regarde-les trébucher… Pauvres petites choses adorables… Oh, Roko, ils ne peuvent pas continuer à vivre comme ça !

Et il relevait les enfants qui roulaient dans le sable pour les remettre sur pied.

Nirgal essaya de sauter, rien que pour voir. Il se dit qu’il aurait aussi bien pu s’envoler, sans ses lourdes bottes. Un long monticule sinuait à partir de la falaise de glace, à hauteur d’épaule. Jackie en suivait la crête et il se précipita pour la rejoindre, vacillant sur la rocaille. Quand il se retrouva sur l’arête, il reprit sa course et il eut le sentiment de voler, de pouvoir courir ainsi à jamais.

Il était à côté de Jackie. Ensemble, ils se retournèrent vers la falaise de glace et crièrent leur joie et leur peur vers le lointain plafond du brouillard. Un puits de clarté matinale s’ouvrit alors, comme si de l’eau fondait. Ils durent se détourner, les yeux emplis de larmes. Nirgal entrevit son ombre projetée sur les rochers. Elle était cernée d’une bande d’arc-en-ciel. Il poussa un long cri et Coyote se rua vers eux.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Que se passe-t-il ?

Il se tut quand il vit l’ombre de Nirgal.

— Hé, mais c’est magnifique ! C’est ce qu’on appelle une gloire ! Comme le Spectre du Brocken ! Levez les bras, maintenant, et bougez-les comme ça. Comme si vous étiez des oiseaux ! Regardez toutes ces couleurs ! Jésus tout-puissant, est-ce que vous n’êtes pas les plus heureux sur cette planète ?

Nirgal, impulsivement, se rapprocha de Jackie et leurs deux gloires se fondirent l’une dans l’autre pour devenir un ionique nimbus diapré qui entourait leur double ombre bleue. Jackie eut un rire ravi et s’éloigna en courant pour essayer la même chose avec Peter.

3

À peu près un an plus tard, Nirgal et les autres enfants de Zygote savaient comment se débrouiller quand ils avaient affaire à Sax. Il se présentait devant le tableau noir et s’exprimait régulièrement comme une intelligence artificielle, sans la moindre émotion. Ils roulaient tous des yeux et se faisaient des grimaces quand il se lançait dans ses discours sur les pressions partielles du rayonnement infrarouge. Puis, il y en avait toujours un pour saisir une ouverture et démarrer le jeu. Sax était battu d’avance. Par exemple, il disait :

— Dans une thermogénèse sans frissonnement, l’organisme génère de la chaleur en se servant de cycles inefficaces.

Alors une main se levait.

— Mais pourquoi, Sax ?

Ils baissaient tous la tête vers leur lutrin sans se regarder, Sax fronçait les sourcils comme si ça n’était jamais arrivé et disait :

— Parce que ça ne brûle pas autant d’énergie qu’un frissonnement. Les protéines musculaires se contractent, mais au lieu de s’agripper, elles glissent les unes sur les autres, ce qui provoque la chaleur.

Et Jackie de s’exclamer, avec une sincérité telle que les autres s’y laissaient presque prendre :

— Mais comment ?

Sax battait si vite des cils, à présent, qu’ils étaient sur le point d’exploser rien qu’en le regardant.

— Eh bien, les aminoacides des protéines ont brisé leurs liaisons covalentes, ce qui a pour effet de libérer ce que l’on appelle l’énergie de dissociation des liaisons.

— Mais pourquoi ?

Ses battements de cils s’accéléraient encore.

— Eh bien, c’est une simple question de physique. (Il se mettait à tracer un diagramme à grands traits vigoureux.) Les liaisons covalentes se forment lorsque deux orbitales atomiques fusionnent pour former une seule liaison orbitale, occupée par les électrons des deux atomes. En brisant la liaison, on libère de trente à cent kilocalories d’énergie stockée.

— Mais pourquoi ? criaient plusieurs d’entre eux à l’unisson.

Ce qui le lançait dans la physique subatomique, domaine où les pourquoi et les parce que pouvaient s’enchaîner durant une bonne demi-heure sans qu’il réussisse une seule fois à leur dire quelque chose de compréhensible. Finalement, ils sentaient qu’ils approchaient de la fin du jeu.

— Mais pourquoi ?

Sax en louchait presque.

— Parce que les atomes veulent retrouver un nombre stable d’électrons, et se les partager s’ils le doivent.

— Mais pourquoi ?

Il était pris au piège.

— Les liaisons atomiques se font comme ça. Entre autres.

— Mais POURQUOI ?

Il haussait les épaules.

— C’est comme ça que les atomes fonctionnent. C’est comme ça que les choses ont surgi…

— … dans le Big Bang ! criaient-ils ensemble.

Ils hurlaient de joie, et Sax plissait le front en réalisant qu’ils lui avaient fait encore une fois le même vieux coup. Avec un soupir, il reprenait là où le jeu avait commencé. Mais à chaque fois les enfants recommençaient, et lui ne semblait plus se rappeler, pour autant que le premier pourquoi restait plausible. Même s’il avait en fait conscience de ce qui lui arrivait, il était impuissant à mettre un terme à leur jeu. Son unique défense était de dire, en fronçant les sourcils : « Pourquoi quoi ? » Ce qui avait pour effet de ralentir le jeu. Mais Nirgal et Jackie étaient passés maîtres dans l’art de deviner ce qui, dans telle ou telle assertion, méritait un pourquoi, et aussi longtemps qu’ils continuaient, Sax semblait avoir le sentiment qu’il devait continuer à répondre, à enchaîner les parce que jusqu’au Big Bang. Mais il lui arrivait quelquefois de marmonner : « On ne sait pas. »

Et toute la classe de s’exclamer avec un désespoir moqueur :

— On ne sait pas ? Mais pourquoi ?

— Il n’y a pas d’explication, disait Sax d’un air sombre. Pas encore.

Les bons matins avec Sax, c’était comme ça. Et lui et tous les gamins semblaient d’accord : ça valait mieux que les mauvais matins, quand il poursuivait son discours sans être interrompu jusqu’à l’instant où il se détournait du tableau pour découvrir des têtes affalées aux yeux fermés, et protestait : « C’est très important ! »

Un matin, en songeant au froncement de sourcils de Sax, Nirgal s’attarda dans la classe pendant que les autres sortaient, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent seuls, Sax et lui.

— Pourquoi ça ne te plaît pas quand tu ne peux pas dire pourquoi ?

Le froncement de sourcils revint. Après un long silence, Sax dit enfin :

— J’essaie de comprendre. Je m’intéresse à toute chose, vois-tu, et de près. D’aussi près que je peux. Je me concentre sur le ceci de chaque instant. Et je veux comprendre pourquoi cela arrive comme ça. Je suis curieux. Et je pense que tout arrive pour une certaine raison. Tout. Donc, nous devrions être capables de démêler ces raisons. Et quand nous ne le pouvons pas… Eh bien, ça ne me plaît pas. Ça me vexe. Parfois, il m’arrive d’appeler ça… (Il jeta un regard timide à Nirgal, et Nirgal devina qu’il n’avait jamais avoué cela à personne.)… le Grand Inexplicable.

Et Nirgal vit soudain que c’était le monde blanc. Le monde blanc à l’intérieur du vert, l’opposé du monde vert à l’intérieur du blanc d’Hiroko. De même, leurs sentiments étaient opposés. En regardant depuis la face verte, quand Hiroko était confrontée à une chose mystérieuse, elle l’aimait et cela la rendait heureuse – c’était la viriditas, un pouvoir sacré. Mais quand Sax était confronté à un mystère depuis la face blanche, c’était pour lui le Grand Inexplicable, dangereux, affreux. Ce qui l’intéressait, c’était le vrai, alors qu’Hiroko recherchait le réel. À moins que ce ne fut le contraire – car ces mots étaient piégés. Mieux valait dire qu’elle aimait le monde vert, et lui le blanc.

Quand Nirgal lui rapporta ses réflexions, Michel s’exclama :

— Mais oui ! C’est très bien, Nirgal. Tu fais preuve de clairvoyance. Dans la terminologie des archétypes, nous nommons vert et blanc le mystique et le scientifique. Deux personnages extrêmement forts, comme tu peux le constater. Mais ce dont nous avons besoin, si tu me poses la question, c’est d’une combinaison des deux, que nous nommons l’alchimiste.

Le vert et le blanc.

* * *

Chaque après-midi, les enfants étaient libres dans leurs activités, et il leur arrivait parfois de rester avec leur professeur du jour mais, la plupart du temps, ils jouaient dans le village, couraient sur la plage. Le village était niché dans un essaim de collines basses, entre le lac et l’entrée du tunnel. Ils escaladaient les escaliers en spirale des grandes maisons de bambou, et jouaient à cache-cache dans les pièces en étage et les passerelles suspendues. Les dortoirs de bambou formaient un croissant qui cernait une grande partie du village. Les cannes étaient hautes de cinq ou sept segments, chacun abritant une chambre dont les dimensions se réduisaient avec la hauteur. Les enfants avaient chacun leur chambre dans les hauteurs – des cylindres verticaux dans lesquels on avait aménagé des fenêtres, de trois ou quatre mètres de large, pareils aux tourelles des châteaux que l’on décrivait dans les histoires. Les adultes habitaient plus bas, dans les segments médians, la plupart seuls, mais quelquefois en couple. Et les salles de séjour se trouvaient tout en bas. En se penchant par la fenêtre, ils découvraient les toits du village, agglomérés dans le cercle de collines, de bambous et de serres comme les moules dans les hauts-fonds du lac.

Sous le dôme, il faisait froid sans discontinuer, mais la lumière changeait perpétuellement. En été, le dôme était toujours blanc-bleu, et des plumets d’air plus clair marquaient les puits de lumière. En hiver, il était sombre, balisé de rampes lumineuses : il ressemblait à l’intérieur de la coque d’une moule. Mais au printemps et en automne, la lumière déclinait dans l’après-midi jusqu’à évoquer un crépuscule gris et fantomatique, et les couleurs se transformaient en une gamme de gris innombrables, et les feuillages des bambous et les aiguilles des pins étaient comme autant de touches de pinceau sur le blanc affadi de l’estampe du dôme. Alors, les serres brillaient comme des maisons de fées sur les collines, et les enfants revenaient en piaillant et en se battant comme des mouettes pour se précipiter vers les bains. Là, dans la grande bâtisse qui jouxtait la cuisine, ils se déshabillaient en hâte et se plongeaient dans la vapeur du grand bassin, glissant sur les dalles du fond jusqu’à ce que la chaleur leur monte à la tête, tandis qu’ils aspergeaient les anciens, avec leurs vieilles faces de tortues et leurs corps ratatinés.

Ils restaient là une heure, avant de se rhabiller et de se regrouper dans la cuisine, les joues roses et encore moites. Ils faisaient la queue pour remplir leurs assiettes, puis ils allaient s’installer devant les longues tables, au milieu des adultes. À Zygote, on comptait cent vingt-quatre résidents permanents, mais il y avait toujours environ deux cents personnes, quel que soit le moment. Quand ils étaient tous assis, ils prenaient les grandes carafes pour se servir de l’eau et attaquaient les plats chauds : des pommes de terre sautées, des tortillas, des pâtes, du pain, du taboulé, cent sortes de légumes et, quelquefois, du poulet ou du poisson. Après le repas, les adultes parlaient de leurs récoltes ou de leurs Rickovers, dont ils étaient toujours fiers, ou bien de la Terre – pendant que les gamins débarrassaient les tables avant de faire de la musique, de jouer, et de commencer le très lent processus conduisant au sommeil.

Un soir, peu avant le dîner, un groupe de vingt-deux personnes arriva du bord de la calotte polaire. Leur petit dôme avait perdu son écosystème à cause de ce qu’Hiroko appelait un « déséquilibre complexe en spirale », et ils étaient tombés à court de réserves. Ils avaient besoin d’un refuge.

Hiroko les installa dans trois des nouvelles maisons de bambou récemment arrivées à maturité. Ils grimpèrent les escaliers en spirale taillés dans les épaisses cannes, avec des exclamations admiratives devant les découpes des portes et des fenêtres. Hiroko les assigna à la finition des dernières chambres et à la construction d’une autre serre, à la lisière du village. Il était clair pour tous que Zygote ne produisait plus autant d’aliments qu’ils en avaient besoin désormais. Les enfants mangeaient avec modération, imitant les adultes.

— On aurait dû appeler ce village Gamète, déclara Coyote avec un rire âpre quand il revint.

Elle balaya d’un geste sa critique. Mais elle se faisait sans doute du souci, ce qui expliquait son attitude plus lointaine. Elle travaillait toute la journée dans les serres et, souvent, elle ne donnait plus ses cours. Et même alors, les enfants passaient leur temps à la suivre partout, à travailler avec elle, à récolter, à retourner le compost ou à faucher.

Un après-midi, alors qu’ils suivaient la plage, Dao lança :

— Elle se fiche de nous ! (Il avait pris un ton coléreux en s’adressant à Nirgal.) Elle n’est pas vraiment notre mère.

Il les entraîna vers les labos en empruntant le tunnel sous la colline de la serre. Il montra un cercle de gros réservoirs en magnésium qui ressemblaient à des réfrigérateurs.

— Nos mères, les voilà. C’est là-dedans que nous avons poussé. Kasei me l’a dit, j’ai demandé à Hiroko, et c’est vrai. On est des ectogènes. On n’est pas nés, on a été décantés. (Il promena un regard triomphant sur son petit groupe figé dans une fascination apeurée, puis cogna Nirgal en pleine poitrine, l’envoyant de l’autre côté du labo, avant de repartir en jurant.) Nous n’avons pas de parents !

Les nouveaux visiteurs, maintenant, constituaient un fardeau. Mais pourtant, à leur arrivée, tout le monde était excité, et nombreux étaient ceux qui passaient une nuit blanche après la première soirée, à bavarder et à glaner tous les échos des autres refuges. Dans la région du pôle Sud, ceux-ci constituaient un véritable réseau : Nirgal, dans son lutrin, avait une carte marquée de trente-quatre points rouges. Nadia et Hiroko supposaient qu’il y en avait plus encore, dans d’autres réseaux, plus au nord, ou encore totalement isolés. Mais on ne pouvait en être certain, puisque le silence radio régnait. Les nouvelles des autres étaient ce qui importait le plus – le cadeau le plus précieux que pouvaient leur faire les visiteurs, même s’ils arrivaient chargés d’autres cadeaux, ce qui était souvent le cas, distribuant ce qu’ils avaient réussi à produire et qui pouvait être utile à leurs hôtes du moment.

Nirgal n’en finissait pas d’écouter durant ces longues nuits animées, assis entre les tables, ou bien rôdant un peu partout en remplissant les tasses de thé. Il sentait avec acuité qu’il ne comprenait rien aux règles du monde. Il n’avait aucune explication au comportement de ces gens. Bien sûr, il saisissait le fait essentiel : il existait deux camps lancés dans un combat pour avoir le contrôle de Mars – et Zygote était le village leader du camp qui avait raison – et l’aréophanie finirait par triompher. Mais il éprouvait un sentiment terrible à l’idée d’être inclus dans cette lutte, d’être un élément crucial de l’histoire. Quand il se couchait, souvent, il ne trouvait pas le sommeil. Jusqu’à l’aube, des visions lui traversaient l’esprit à l’idée qu’il allait avoir un rôle à jouer dans ce vaste drame, ce qui stupéfiait Jackie et tous les autres.

Quelquefois, dans son désir d’en savoir plus, il épiait, il écoutait. Il avait trouvé un truc : il s’allongeait sur un sofa, dans un coin, en regardant un lutrin, l’air dolent, ou bien il faisait semblant de lire. La plupart du temps, les gens oubliaient qu’il pouvait les entendre et parfois ils parlaient même des enfants de Zygote – surtout quand il guettait furtivement dans le couloir.

— Est-ce que vous avez remarqué qu’ils sont gauchers pour la Plupart ?

— Hiroko leur a pincé les gènes, j’en suis sûr.

— Elle prétend que non.

— Ils sont presque déjà tous aussi grands que moi.

— C’est l’effet de la gravité. Tu n’as qu’à regarder Peter et les autres nisei. Ils sont nés dans des conditions naturelles et pour la plupart ils sont grands. Mais le fait que les enfants soient gauchers ne peut avoir qu’une explication génétique.

— Elle m’a dit une fois qu’une simple insertion transgénique augmenterait la taille du corps calleux[7]. Elle a peut-être bidouillé là-dedans et la tendance gaucher pourrait en être un effet secondaire.

— Je croyais que le fait d’être gaucher était dû à des lésions cérébrales.

— On ne l’a jamais su. Je pense que même Hiroko n’a pas de réponse.

— Je n’arrive pas à croire qu’elle pourrait bricoler les chromosomes pour accélérer le développement du cerveau.

— Ce sont des ectogènes, ne l’oublions pas – d’où accès plus facile.

— Ils ont une tendance à la porosité osseuse marquée, j’ai entendu dire.

— Exact. Sur Terre, ce serait un handicap. Mais ici, ça peut aider.

— Encore la gravité. Pour nous, c’est un inconvénient.

— Ça, tu peux m’en parler : je me suis cassé l’avant-bras au tennis rien qu’en levant ma raquette.

— Des oiseaux humains géants et gauchers, voilà ce qu’on élève ici. Si vous me posez la question, je vous dirai que c’est bizarre. Quand on les voit courir dans les dunes, on s’attend toujours à ce qu’ils décollent pour se mettre à voler.

Cette nuit-là, Nirgal eut encore beaucoup de mal à s’endormir. Ectogènes, transgénique… tout ça était tellement étrange. Le blanc et le vert avec leur double hélice… Durant des heures, il se retourna dans son lit en se demandant quelle était la raison du malaise qui s’insinuait en lui, et pourquoi il se sentait ainsi.

Finalement, épuisé, il sombra dans le sommeil. Et il eut un rêve. Auparavant, il avait toujours rêvé de Zygote, mais, cette fois, il rêva qu’il volait dans les airs, au-dessus de la surface de Mars. De vastes canyons rouges sillonnaient le sol et des volcans se dressaient à proximité, à la hauteur inimaginable où il évoluait. Mais quelque chose était lancé à sa poursuite, une chose plus grande et plus rapide que lui, qui s’élevait depuis le soleil dans un énorme froissement d’ailes, les serres tendues vers lui. Il tendit les mains et des éclairs jaillirent de ses doigts. La chose bascula. Elle montait pour attaquer une seconde fois, quand il se réveilla soudain, les doigts tremblants et le cœur battant comme une machine à vagues : Cla-poum ! Cla-poum ! Cla-poum !

Le lendemain après-midi, ils s’aperçurent que la machine faisait trop de vagues, comme le dit Jackie. Ils jouaient sur la plage, heureux des déferlantes, à l’instant où une vague plus grosse encore brisa le filigrane de la glace, renversa Nirgal sur les genoux et l’aspira en se retirant avec une force irrésistible. Il se débattit en cherchant à retrouver son souffle dans l’eau terriblement glacée, mais il n’y parvint pas, tomba vers le fond avant d’être brutalement roulé jusqu’à la grève par une autre lame.

Jackie l’attrapa par un bras et par les cheveux et le traîna derrière elle. Dao les aida à se relever en criant :

— Ça va ? Ça va ?

S’ils se mouillaient, la règle voulait qu’ils courent à toute allure jusqu’au village à travers les dunes. Aussi Nirgal et Jackie s’élancèrent-ils en même temps, suivis à quelque distance par tous les autres. Le vent les mordait jusqu’aux os. Ils se précipitèrent jusqu’aux bains, passèrent les portes en trombe et se déshabillèrent, les mains tremblantes, aidés par Nadia, Sax, Michel et Rya, qui se trouvaient là.

Tandis qu’on les poussait dans le bassin, Nirgal se rappela son rêve et dit :

— Attendez ! Attendez !

Les autres s’arrêtèrent, déconcertés. Il ferma les yeux et retint son souffle. Il saisit le bras tout froid de Jackie et se revit comme dans le rêve, nageant dans l’étendue du ciel. La chaleur au bout de ses doigts. Le monde blanc dans le vert.

Il chercha ce point, au milieu de lui, qui était toujours tiède, même en cet instant où tout son corps était froid. Aussi longtemps qu’il serait en vie, le point serait là. Il le trouva et, souffle après souffle, il le fit remonter dans sa chair. C’était dur, mais ça marchait, il le sentait : la chaleur se répandait dans ses côtes comme du feu, descendait le long de ses bras, de ses jambes, gagnait ses mains et ses pieds. Sa main gauche serrait le bras de Jackie, dont il observa le corps nu – elle avait la chair de poule –, et il se concentra afin de lui envoyer sa chaleur. À présent, il frissonnait, mais plus à cause du froid.

— Tu es tout chaud ! s’exclama Jackie.

— Je le sens, lui dit-il.

Quelques instants encore, elle s’abandonna à lui. Puis, avec une expression effrayée, elle recula et entra dans le bain. Nirgal, lui, resta au bord jusqu’à ce que les frissons disparaissent.

— Waouh ! fit Nadia. Une espèce de combustion métabolique. J’en ai entendu parler, mais je ne l’avais jamais vu de mes yeux.

— Tu sais comment tu fais ça ? demanda Sax à Nirgal.

Ils le fixaient tous avec une expression curieuse, mais il ne voulait pas affronter leurs regards.

Il secoua la tête. Soudain épuisé, il restait là, immobile au bord du bassin, les pieds plongés dans l’eau qui lui semblait en flammes. Poisson dans l’eau, qui se libère, qui saute dans les airs, ce feu à l’intérieur, le blanc dans le vert, l’alchimie, le vol avec les aigles… et les éclairs qui jaillissaient de ses doigts !

4

Les gens le regardaient. Même les Zygotes lui lançaient des coups d’œil en biais, quand il riait ou disait quelque chose d’inhabituel, quand ils croyaient qu’il ne les voyait pas. Il était plus facile de les ignorer. Mais ça devenait plus difficile avec les visiteurs occasionnels, qui se montraient plus directs.

— Oh, c’est toi, Nirgal, lui dit une femme aux cheveux roux coupés court. J’ai entendu dire que tu étais très brillant.

Nirgal, qui ne cessait de se heurter aux limites de sa compréhension, se sentit rougir et secoua la tête tandis que la femme l’observait calmement. Elle parut confortée dans son jugement et lui tendit la main :

— Je suis très heureuse de te rencontrer, Nirgal.

Un matin, alors que Maya était leur professeur et qu’ils n’étaient que cinq, Jackie apporta un vieux lutrin. Sans se soucier du regard noir de Maya, elle le montra aux autres.

— C’est l’intelligence artificielle de mon grand-père. C’est Kasei qui me l’a donnée. Elle contient beaucoup de choses que mon grand-père disait.

Kasei allait quitter Zygote pour un autre refuge. Mais pas celui où Esther vivait.

Jackie activa le lutrin.

— Pauline, repasse-moi une de ces choses que mon grand-père disait.

— On y va, dit une voix d’homme.

— Non, quelque chose d’autre. Ce qu’il disait à propos de la colonie cachée.

La voix d’homme dit alors :

— La colonie cachée doit encore avoir des contacts avec les établissements de surface. Il y a trop de choses qu’on ne peut pas fabriquer dans la clandestinité. Les barres nucléaires, par exemple, à mon avis. On les contrôle parfaitement bien, et les dossiers devraient révéler les points précis où elles ont disparu.

La voix se tut. Maya ordonna à Jackie d’éteindre son lutrin, de le mettre de côté, et se lança dans un autre cours d’histoire sur le XIXe siècle. Ses phrases en russe étaient tellement brèves et sèches que sa voix en vibrait. Puis elle passa à l’algèbre.

— Vous recevez une éducation affreuse, déclara-t-elle en secouant la tête d’un air sombre. Mais si vous suivez bien en maths, vous pourrez sans doute vous rattraper plus tard.

Elle les fusilla tous du regard et demanda la réponse à la question qu’elle leur avait posée.

Nirgal l’observait. Il se souvenait de la Méchante Sorcière qu’elle avait été. Comme ça devait être bizarre pour elle d’être si dure à certains moments, et tellement adorable à d’autres. La plupart des autres gens de Zygote, il pouvait les regarder en face et imaginer très bien être comme eux. Il lisait sur tous les visages, tout comme il savait voir la seconde couleur à l’intérieur de la première. Il avait ce genre de don, comme son sens hyper-affiné de la température. Mais il ne pouvait comprendre Maya.

Durant l’hiver, ils effectuèrent des forages en surface, en direction du cratère où Nadia construisait un abri et des dunes sombres striées de glace, au-delà. Mais quand la cape de brouillard se dissipait, ils devaient rester sous le dôme, ou dans la galerie. Là, ils ne pouvaient être aperçus du ciel. Nul ne savait avec certitude si la police les surveillait encore depuis l’espace, mais il valait mieux rester prudent. C’était du moins ce que disaient les issei. Peter était souvent absent, et ses voyages l’avaient conduit à croire que la chasse aux colonies cachées avait cessé. Et que, dans tous les cas, elle était vaine.

— Il existe des communautés résistantes qui ne se cachent plus. Et il y a un tel bruit thermique et visuel, et encore plus sur les ondes radio, qu’ils sont incapables d’intercepter les messages que nous pourrions recevoir.

Mais Sax, lui, se contentait de répéter :

— Les programmes de recherche algorithmiques sont très efficaces.

Maya, pour sa part, insistait pour qu’ils restent hors de vue, renforcent leurs défenses électroniques et renvoient toute la chaleur excédentaire loin dans le cœur de la calotte polaire. Sur ce point, Hiroko était d’accord avec elle, et, par conséquent, tous les suivaient.

— Pour nous, c’est différent, rétorqua Maya à Peter, avec une expression d’anxiété.

Un matin, à l’école, Sax leur apprit qu’il existait un mohole[8] à deux cents kilomètres au nord-ouest de Zygote. Le nuage qu’ils apercevaient parfois dans cette direction était son plumet de vapeur – parfois droit et dense, parfois dispersé vers l’est en minces effilochures. Quand Coyote revint, ils lui demandèrent au dîner s’il avait visité le mohole, et il leur dit que oui, et que le puits était maintenant tout près du cœur de Mars, dans la lave incandescente.

— C’est faux, dit Maya d’un ton implacable. Ils n’ont progressé que de dix ou quinze mille mètres. Et ils sont toujours dans la roche dure.

— Dure mais chaude, rectifia Hiroko. Et ils ont atteint les vingt mille, à ce que l’on m’a dit.

— Donc, ils travaillent pour nous, fit Maya. Tu ne crois pas que nous sommes des parasites, dans nos colonies de surface ? Ta viriditas n’irait pas loin sans leur ingénierie.

— À terme, la symbiose se fera, répliqua calmement Hiroko.

Elle fixa Maya jusqu’à ce qu’elle se lève et s’éloigne. Hiroko était la seule dans tout Zygote à pouvoir venir à bout de Maya d’un simple regard.

En observant sa mère après ce duel, Nirgal se dit qu’Hiroko était vraiment étrange. Elle lui parlait comme aux autres d’égal à égal, et il était clair pour elle que tous étaient réellement ses égaux, mais il n’y avait personne de spécial à ses yeux. Il se rappelait très précisément l’époque où les choses avaient été différentes, lorsque tous deux avaient été les deux parties d’un tout. Désormais, Hiroko lui portait le même intérêt qu’aux autres : impersonnel et distant. Et cela ne changerait pas, quoi qu’il puisse lui advenir, songeait Nirgal. Nadia et même Maya se préoccupaient plus de son sort. Pourtant, Hiroko était la mère de tous. Et Nirgal, comme la plupart des autres enfants de Zygote, continuait à lui rendre visite dans son petit abri de bambou quand il avait besoin de quelque chose qu’il ne pouvait trouver auprès des gens ordinaires – un conseil, une consolation…

Mais, le plus souvent, il la trouvait confinée dans le silence, avec son groupe d’intimes. Et s’il désirait rester, il devait cesser de parler. Quelquefois, cela durait pendant des jours, puis il finissait par abandonner. Ou bien alors, il faisait irruption pendant l’aréophanie, et il était aspiré par les psalmodies extatiques sur Mars, il devenait partie intégrante du petit groupe, là, au cœur du monde, à côté d’Hiroko, qui passait le bras sur ses épaules et le serrait contre elle.

C’était une forme d’amour, après tout, et ça le soulageait. Mais ça n’avait rien à voir avec l’amour d’autrefois, quand ils se promenaient ensemble sur la grève du lac.

Un matin, dans le vestiaire de l’école, il tomba sur Dao et Jackie. Ils sursautèrent en le voyant et, en entrant en classe, il comprit qu’il les avait surpris en train de s’embrasser.

Après la classe, il fit le tour du lac dans les reflets bleutés de l’après-midi d’été. Il observa longtemps la machine à vagues qui montait et redescendait, comme les pincements qu’il ressentait au creux de la poitrine. La douleur se diffusait dans son corps comme les rides à la surface de l’eau. Il n’y pouvait rien, même s’il savait que c’était ridicule, parfaitement ridicule. Tous, ils s’embrassaient souvent depuis quelque temps, surtout au bain, quand ils s’ébattaient, plongeaient, se serraient et se chatouillaient dans le bassin. Les filles s’embrassaient entre elles et disaient qu’elles « s’entraînaient », que ça ne comptait pas, et parfois elles faisaient la même chose avec les garçons. Rachel avait embrassé plusieurs fois Nirgal, de même qu’Emily, Tiu et Nanedi. Et même, une fois, Tiu et Nanedi l’avaient maintenu au sol tout en lui titillant les oreilles pour qu’il ait une érection devant tout le monde. Une autre fois, Jackie l’avait libéré et projeté dans le grand bassin avant de lui mordre l’épaule pendant qu’ils se battaient. C’étaient les souvenirs les plus marquants qu’il conservait de ces centaines de contacts humides qui donnaient autant d’importance aux heures de bain.

Mais quand ils n’étaient pas au bain, comme s’ils tentaient de contenir ces forces volatiles, ils étaient devenus extrêmement formalistes. Garçons et filles s’étaient regroupés en petites bandes qui jouaient séparément. Donc, un baiser dans le vestiaire était quelque chose de nouveau, et de grave. Et l’expression que Nirgal avait surprise sur le visage de Jackie et de Dao était tellement marquée de supériorité, comme s’ils connaissaient quelque chose qu’il ignorait – ce qui était vrai –, c’était une exclusion douloureuse. Plus particulièrement parce qu’il n’était pas aussi ignorant que ça. Il était convaincu qu’ils couchaient ensemble, qu’ils se faisaient jouir. Ils étaient amants. Tout le disait. Et sa Jackie si rieuse n’était plus à lui. En fait, elle ne l’avait jamais été.

Les nuits suivantes, il dormit mal. La chambre de Jackie était dans la canne voisine, et celle de Dao dans la direction opposée, et chaque grincement des passerelles révélait leurs pas furtifs.

Parfois, il surprenait la flamme vacillante orangée d’une lampe derrière sa fenêtre. Et, plutôt que de demeurer dans sa chambre de torture, il se mit à veiller tard chaque nuit dans les pièces communes. Là, il lisait ou écoutait les conversations des adultes.

C’est ainsi qu’il apprit la maladie de Simon. Simon était le père de Peter. C’était un homme paisible, qui passait son temps dans des expéditions, en compagnie de la mère de Peter, Ann. Apparemment, il souffrait d’une « leucémie résistante ». Vlad et Ursula s’aperçurent que Nirgal les écoutait, et ils essayèrent de le rassurer, mais il devina qu’ils ne lui disaient pas toute la vérité. En fait, il y avait une note de spéculation étrange dans leur regard. Plus tard, dès qu’il eut regagné sa chambre haut perchée, il se coucha et alluma son lutrin pour chercher « leucémie » et lut : Maladie potentiellement mortelle, que l’on traite désormais couramment. Potentiellement mortelle – quel concept abominable. Cette même nuit, il fut agité par des rêves pénibles jusqu’à l’aube grise où s’éveillaient les oiseaux. Les plantes mouraient, se dit-il, les animaux aussi. Mais pas les gens. Pourtant, ils étaient des animaux.

La nuit qui suivit, il demeura avec les adultes, une fois encore. Il éprouvait un sentiment bizarre d’épuisement. Vlad et Ursula étaient assis près de lui. Ils lui dirent que l’on allait traiter Simon par implant de moelle osseuse, et que lui et Nirgal avaient le même type sanguin, très rare. Que Peter et Ann n’avaient pas, non plus que les frères, sœurs, demi-frères ou demi-sœurs de Nirgal. C’était son père qui le lui avait transmis, mais même lui ne le possédait pas exactement. Il n’y avait que Simon et Nirgal à se partager ce type sanguin, dans tous les refuges. La population des refuges se montait à cinq mille personnes, et la fréquence du type sanguin de Simon et Nirgal était de un pour un million. Ils lui demandèrent s’il accepterait de donner un peu de sa moelle épinière.

Hiroko était là et l’observait. Elle se trouvait rarement au village le soir, et il n’eut pas besoin de la regarder pour savoir ce qu’elle pensait. Ils étaient faits pour donner, lui avait-elle toujours dit, et ce serait le don ultime. Un acte de pure viriditas.

— Bien sûr, fit-il, heureux de l’occasion.

L’hôpital était proche des bains et de l’école. Il était plus petit que l’école, avec seulement cinq lits. On y étendit Simon et Nirgal, l’un à côté de l’autre.

Simon lui sourit. Il n’avait pas l’air malade, mais seulement vieux. Tout comme les autres anciens, à vrai dire. Il n’avait que très rarement parlé et là, dans l’instant, il lui dit seulement :

— Merci, Nirgal.

Nirgal hocha la tête. Et, à sa surprise, Simon ajouta :

— Je te suis reconnaissant de faire ça pour moi. L’extraction va te faire souffrir pendant une semaine ou deux, tu sais, profondément. C’est quelque chose, de faire ça pour n’importe qui.

— Pas s’il en a vraiment besoin.

— Oui, mais c’est comme un cadeau que j’essaierai de te retourner, bien sûr.

Vlad et Ursula firent une injection anesthésiante dans le bras de Nirgal.

— Ce n’est pas vraiment nécessaire de pratiquer les deux opérations maintenant, mais nous avons pensé que c’était une bonne idée que vous soyez ensemble. Si vous devenez copains, ça ne pourra qu’aider à la guérison.

Et c’est comme ça qu’ils devinrent copains. Après l’école, Nirgal se rendait à l’hôpital, Simon sortait lentement et, ensemble, ils marchaient dans les dunes jusqu’au bord du lac. Ils regardaient les vagues qui plissaient la surface blanche, puis s’enflaient avant de venir se répandre sur la grève. Simon était le moins disert de tous les gens que Nirgal avait fréquentés. C’était un peu comme dans les moments de silence avec les groupes d’Hiroko, à cette seule différence qu’avec Simon ça n’avait pas de fin. Au début, cela l’avait mis très mal à l’aise. Mais, après quelque temps, il avait découvert que ça lui laissait le temps d’observer les choses : les mouettes qui tournoyaient sous le dôme, les bulles des crabes de sable, les cercles qui marquaient chacune des touffes d’herbe des dunes. Peter était maintenant plus souvent présent à Zygote, et il les accompagnait de temps en temps. Ann, quand elle s’arrêtait à Zygote, au gré de ses perpétuels voyages, venait les retrouver. Peter et Nirgal jouaient à chat perché dans les dunes, tandis que Simon et Ann suivaient la plage, bras dessus, bras dessous.

Mais Simon s’affaiblissait. Et il était difficile de ne pas s’apercevoir que son moral chutait en parallèle. Nirgal n’avait jamais été malade, et la seule idée de maladie le dégoûtait. Ça n’arrivait qu’aux très vieux. Et même alors, ils étaient censés être sauvés par leur traitement gériatrique, qu’ils suivaient tous, pour ne jamais mourir.[9] Seules les plantes mouraient. Et les animaux. Mais les gens étaient des animaux. Qui avaient inventé le traitement. Certaines nuits, tourmenté par le problème, Nirgal lisait sur son lutrin tout ce qu’il avait pu trouver à propos de la leucémie, même si c’était aussi long qu’un livre entier. Le cancer du sang. Les globules blancs proliféraient à partir de la moelle osseuse et envahissaient tout le système circulatoire en s’attaquant aux éléments sains. Pour détruire les leucocytes, Simon était traité par voie chimique et par irradiation. On lui injectait également des pseudo-virus chargés de tuer les globules blancs. Et on tentait de remplacer sa moelle malade par celle de Nirgal. Il avait aussi subi trois fois le traitement gériatrique. Nirgal avait tout lu à ce sujet. C’était une question de scanning de désaccouplement génomique : il fallait trouver les chromosomes brisés et les réparer afin que l’erreur de division cellulaire ne se répète pas. Mais il était difficile de pénétrer un os avec le dispositif de cellules autoréparatrices et, apparemment, dans le cas de Simon, de petites poches de cellules cancéreuses étaient restées hors d’atteinte à chaque tentative. Les enfants avaient de meilleures chances de guérison que les adultes, disait l’article sur la leucémie. Mais avec les traitements gériatriques et la transplantation de moelle, Simon allait sûrement se rétablir. Ça n’était qu’une question de temps et de don. À terme, les traitements aboutissaient tous.

— Nous avons besoin d’un bioréacteur, déclara Ursula à Vlad.

Ils étaient en train d’en fabriquer un à partir d’un des réservoirs d’ectogénèse dans lequel ils avaient mis en place des collagènes spongieux d’origine animale qui avaient reçu des cellules de la moelle osseuse de Nirgal. Ils espéraient générer ainsi un système de lymphocytes, de macrophages et de granulocytes. Mais le système circulatoire fonctionnait mal, ou bien était-ce la matrice qui était en cause : ils n’en étaient pas sûrs. Et Nirgal demeurait leur bioréacteur vivant.

À chaque matinée où il était chargé de cours, Sax leur enseignait la chimie du sol, et il les emmenait souvent dans les labos pour travailler sur le terrain. Ils introduisaient des biomasses dans le sable avant de le charger dans des brouettes qu’ils poussaient des serres à la plage. C’était amusant, mais Nirgal n’en profitait guère : tout se passait comme s’il dormait. Il surprenait souvent Simon au bord du lac, s’efforçant à une promenade, et alors il oubliait complètement ce que la classe était venue faire là.

En dépit des traitements, la démarche de Simon était lente et raide. En fait, il se voûtait et l’écart de ses pas se réduisait. Nirgal le rejoignit une fois et s’assit auprès de lui sur la dernière dune avant la plage. Les chevaliers des sables fonçaient vers la grève et remontaient dans un sillage blanc de dentelle d’eau. Simon pointa l’index vers les moutons noirs qui paissaient entre les dunes. Son bras évoquait une canne de bambou. Les moutons aspergeaient l’herbe de leur haleine givrée.

Ce que dit alors Simon, Nirgal ne put le comprendre. Il avait les lèvres roidies, désormais, et il avait grand mal à prononcer certains mots. C’était sans doute pour cela qu’il était encore plus taciturne que d’habitude. Il essaya encore, répéta plusieurs fois les mêmes phrases, mais, malgré ses efforts, Nirgal ne parvenait pas à le comprendre. Finalement, Simon abandonna, haussa les épaules, et ils se regardèrent, muets et impuissants.

Quand Nirgal jouait avec les autres, ils l’acceptaient mais gardaient leurs distances, et il évoluait dans une espèce de cercle. Sax lui reprocha sans sévérité ses moments d’absence.

— Il faut que tu te concentres sur l’instant, lui dit-il.

Et il l’obligea à réciter toutes les boucles du cycle de l’azote, ou encore à plonger les mains loin dans la terre noire sur laquelle ils travaillaient, à la malaxer pour briser les longues chaînes diatomiques, les algues, les lichens et toutes les microbactéries qu’ils avaient semés afin de les répandre sur les amas de grès oxydé.

— Il faut une distribution aussi régulière que possible. Fais attention. C’est surtout ça qui compte. L’identité est une qualité importante. Observe les structures sur l’écran du microscope. Celle-là, qui est très claire, comme un grain de riz, est un chimilithotrophe : Thiobacillus denitrificans. Et là, nous avons un bon morceau de sulfure. Que se produira-t-il quand le premier mangera le second ?

— Le soufre sera oxydé.

— Et ?…

— Et dénitrifié.

— Ce qui veut dire ?…

— Que les nitrates seront transformés en azote. Et qu’ils quitteront le sol pour l’atmosphère.

— Excellent ! Voilà un microbe utile.

Ainsi, Sax l’obligeait à prêter attention au moment présent, mais le prix était lourd : Nirgal se retrouvait épuisé à midi quand l’école était finie, et il était bien difficile de faire quoi que ce soit durant l’après-midi. Et puis, on lui demanda de fournir encore un peu plus de moelle à Simon, qui était alité à l’hôpital, muet, gêné, avec un regard d’excuse quand Nirgal arrivait. Et Nirgal luttait pour garder le sourire, pour poser les doigts sur l’avant-bras de bambou de Simon.

— Tout ira bien, lui disait-il avec une conviction joyeuse avant de s’allonger.

Mais chez Simon, quelque chose se passait mal. Il était trop faible, ou trop paresseux, ou alors il avait envie de mourir. Nirgal ne trouvait aucune autre explication. On plantait l’aiguille dans le bras de Nirgal et il s’engourdissait. Ensuite, il recevait les intraveineuses dans sa main, et sa main aussi devenait de bois. Il se laissait aller en arrière, devenait une simple partie du mobilier de la chambre, s’efforçant même d’être encore plus engourdi, insensible. Mais une part de lui sentait la longue aiguille qui pompait la moelle dans son humérus. Il n’éprouvait aucune douleur, aucune sensation réelle, simplement une pression dans l’os. Après, la pression se relâchait et il savait alors que l’aiguille avait pénétré dans la partie tendre : le canal médullaire.

Mais, cette fois, le processus ne fut d’aucun secours. Simon n’aidait en rien : il demeurait en permanence à l’hôpital. Nirgal lui rendait visite de temps en temps et ils jouaient à des jeux météo sur l’écran de Simon, tapant sur les boutons qui lançaient les dés, s’exclamant ensemble quand un double 1 ou un 12 les surprenait dans tel ou tel quadrant de Mars avec un changement brutal de climat. Au début, Simon riait tout doucement. Désormais, il se contentait de sourire.

Le bras de Nirgal le faisait souffrir, et il dormait mal. Il s’agitait et se réveillait souvent, baigné de sueur, effrayé sans raison. Et puis, une nuit, Hiroko le réveilla et le conduisit à l’hôpital. À peine conscient, il s’appuyait contre elle. Elle était aussi impassible qu’à l’accoutumée, mais elle lui serrait les épaules avec une force qu’il ne lui connaissait pas. Quand ils passèrent devant Ann, assise dans la salle d’attente, Nirgal se demanda, en voyant ses épaules voûtées, pourquoi Hiroko se trouvait là en pleine nuit, et ce fut la crainte qui l’éveilla réellement.

La chambre était trop illuminée et les angles étaient cruellement accentués comme si chaque meuble était sur le point d’éclater. Simon avait la peau blême et cireuse. Sa tête reposait au creux de l’oreiller. Il paraissait être vieux de mille ans.

Pourtant, il tourna la tête et vit Nirgal. Ses yeux creusés et sombres cherchèrent les siens avec avidité, comme s’il essayait de se frayer un chemin mental jusqu’à ses pensées. De sauter en lui. Nirgal frissonna et soutint son regard. Et il pensa : Ça ira. Viens, saute en moi. Fais-le, si tu en as envie. Fais-le.

Mais il n’y avait aucun moyen de franchir ce vide entre eux. Ils en avaient tous deux conscience. Et leur tension se relâcha. Un sourire passa sur le visage de Simon, il leva la main dans un effort intense et prit les doigts de Nirgal. Maintenant, ses yeux semblaient osciller et son expression était différente, comme s’il cherchait des mots qui pourraient aider Nirgal dans les années à venir, qui lui permettraient de triompher de tout ce que lui, Simon, avait appris.

Mais cela aussi était impossible. Et une deuxième fois, ils le comprirent l’un et l’autre. Simon devait laisser Nirgal à son destin, quel qu’il soit. Il n’avait aucun moyen de l’aider.

— Sois bon, souffla-t-il enfin, et Hiroko raccompagna Nirgal hors de la chambre.

Elle le reconduisit dans le noir, et ensuite il sombra dans un sommeil profond. Simon mourut durant la nuit.

* * *

C’était le premier décès à Zygote, le premier pour tous les enfants. Mais les adultes savaient ce qu’il fallait faire. Ils se réunirent dans une serre, au milieu des plantations, et formèrent un cercle autour de la longue boîte où l’on avait mis le corps de Simon. On fit circuler une fiole de liqueur de riz et chacun remplit la coupe de son voisin. Ils burent tous ensemble, et les anciens firent le tour de la longue boîte en se tenant par la main avant de s’asseoir autour d’Ann et Peter. Maya et Nadia prirent place à côté d’Ann et lui entourèrent les épaules de leurs bras. Ann semblait abasourdie, et Peter au tréfonds du chagrin. Jürgen et Maya évoquèrent alors diverses anecdotes à propos du légendaire caractère taciturne de Simon.

— Une fois, dit Maya, alors que nous étions dans un patrouilleur, un réservoir d’oxygène a explosé et percé un trou dans le toit de la cabine. Nous étions tous en train de courir dans tous les sens en hurlant. Simon, lui, était sorti. Il a ramassé un caillou qui correspondait exactement au diamètre du trou, il est remonté et il a obturé la fuite. Plus tard, on a continué à bavarder à tort et à travers comme des fous, tout en essayant de fabriquer un vrai bouchon, et c’est alors seulement qu’on a réalisé que Simon n’avait toujours pas dit un mot. Alors, on s’est tous arrêtés en même temps, on l’a regardé, et il a dit : « C’était moins une, hein ? »

Ils rirent. Vlad ajouta :

— Vous vous rappelez ces prix bidons qu’on a décernés à Underhill ? Simon avait reçu celui de la meilleure vidéo. Alors, il est monté sur le podium et il a dit : « Merci. » Puis, au moment de retourner à sa place, il a rebroussé chemin, il a repris le micro et il a ajouté : « Merci infiniment ! »

Même Ann faillit rire à ce souvenir. Puis elle se leva et les précéda au-dehors. Les anciens portèrent la boîte jusqu’à la plage, et tous les autres suivirent. Il se mit à neiger quand ils sortirent son corps pour l’ensevelir dans le sable, juste à la limite des plus hautes vagues. Ils pyrogravèrent le nom de Simon sur le couvercle de la boîte avec le fer à souder de Nadia, avant de le planter dans la première dune. Désormais, Simon ferait partie intégrante du cycle du carbone, il nourrirait les bactéries, les crabes, les mouettes et les chevaliers des sables, et irait lentement se fondre dans la biomasse qui s’étendait sous le dôme. C’était ainsi qu’ils avaient décidé d’inhumer leurs morts. Une chose était certaine : c’était réconfortant d’être ainsi essaimé dans le monde, dispersé. De terminer en un tout…

Ils retournèrent lentement au village, en soufflant dans leurs mains, échangeant quelques propos à voix basse. Nirgal, complètement perdu, marchait entre Vlad et Ursula, dans le vague espoir de quelque réconfort. Ursula était triste et Vlad faisait ce qu’il pouvait pour la réconforter.

— Il a vécu plus de cent ans, lui dit-il. On ne peut pas dire que sa mort ait été prématurée, parce que ce serait un défi à l’égard de ces malheureux qui meurent encore à cinquante ans, à vingt ans ou moins…

— C’était pourtant prématuré, insista Ursula. Avec le traitement, qui peut savoir ?… Il aurait peut-être pu vivre encore mille ans.

— Ça, je n’en suis pas certain. J’ai l’impression que les traitements, en fait, n’affectent pas toutes les parties de notre corps. Et avec toutes les radiations que nous avons encaissées, il se pourrait bien que nous ayons plus de problèmes que nous le pensions.

— Peut-être. Mais si nous avions été à Acheron, avec toute l’équipe, avec un bioréacteur et tout le dispositif, je parie qu’on aurait pu le sauver. Et qui peut dire combien d’années il aurait pu vivre encore ? Moi, j’appelle ça une mort prématurée.

Ann s’éloigna pour rester seule.

Cette nuit-là, Nirgal ne réussit pas du tout à trouver le sommeil. Il ressentait toutes les transfusions qu’il avait subies, dans le moindre détail, et il imaginait qu’il avait pu y avoir un effet de retour dans le système. Donc, il avait été infecté. Ou tout simplement contaminé par le seul contact de sa main ?… Ou bien avait-il suffi du regard de Simon ? Et comme ça, Nirgal avait attrapé sa maladie, personne ne pourrait le guérir et il mourrait. Il deviendrait muet, raide, et il s’en irait. Comme Simon. C’était ça, la mort. Son cœur battait très fort et il transpirait. Il se mit à pleurer. Il avait peur mais il était impossible d’éviter la mort. C’était horrible. Horrible que le cycle se referme comme ça, qu’ils vivent une fois seulement pour mourir à jamais. Alors à quoi bon vivre ? Tout ça était trop étrange, trop affreux. Et il passa la nuit à trembler dans son lit, son esprit changé en cyclone face à la frayeur de la mort.

5

Après, ce fut terriblement difficile pour lui de se concentrer. Il se sentait à l’écart des choses, comme s’il avait glissé dans le monde blanc et qu’il lui soit désormais impossible de toucher le monde vert.

Hiroko prit conscience de son problème et lui suggéra d’accompagner Coyote lors de son prochain tour à l’extérieur. Cette idée dérangeait Nirgal, qui n’avait jamais fait plus de quelques pas hors de Zygote. Mais Hiroko insista. Il avait sept ans et il deviendrait bientôt un homme. Il était temps qu’il découvre un peu la surface du monde.

Coyote arriva quelques semaines après, et quand il repartit, Nirgal était avec lui, assis dans le siège de copilote du patrouilleur-rocher[10] écarquillant les yeux sous le pare-brise pour apercevoir l’arche pourpre du ciel vespéral. Coyote orienta le patrouilleur afin qu’il ait une meilleure vue de la muraille rose de la calotte polaire qui se dressait sur l’horizon comme l’orbe d’une lune énorme s’apprêtant à se lever.

— Difficile de croire qu’une masse aussi immense puisse fondre, dit Nirgal.

— Ça prendra du temps.

Ils roulaient vers le nord à vitesse régulière. Le patrouilleur-rocher naviguait furtivement : le pare-chocs avant était équipé d’un appareil anti-traces qui lisait les variations du terrain et transmettait les informations au pare-chocs arrière. Là, les scrapers-shapers effaçaient les traces des roues, renvoyant le sable et la rocaille à leur forme initiale.

Longtemps, ils roulèrent en silence, quoique le silence de Coyote n’eût rien à voir avec celui de Simon. Il chantonnait, il murmurait, il parlait parfois d’un ton doux et musical à son IA[11] dans une langue incompréhensible qui ressemblait pourtant à de l’anglais. Nirgal essayait de se concentrer sur la vue limitée qu’il avait du paysage : il se sentait timide et maladroit. La région qui s’étendait autour de la calotte polaire sud était constituée d’une série de terrasses plates, et ils passaient de l’une à l’autre en suivant un itinéraire qui semblait programmé. Bientôt, la calotte parut plantée sur une sorte de piédestal géant. Nirgal était impressionné par la dimension des choses, mais soulagé aussi qu’elles ne l’écrasent pas, comme lors de leur première sortie. Cela remontait à un certain temps, mais il se souvenait parfaitement de son vertige et de sa surprise.

Non, ici, c’était différent.

— Ça ne me semble pas aussi grand que ce que j’attendais, dit-il enfin. Je crois que c’est dû à la courbure de l’horizon. Après tout, c’est une petite planète. (C’était ce que disait son lutrin, en tout cas.) L’horizon n’est pas plus éloigné que Zygote d’un bord à l’autre !

Coyote lui décocha un regard irrité.

— C’est qui, ton père, gamin ?

— Je ne sais pas. Ma mère, c’est Hiroko.

Coyote eut une sorte de rictus.

— Tu veux que je te dise ? Hiroko fait un peu trop fort dans la matriarchie.

— Vous lui avez dit ?

— Bien sûr, mais Hiroko ne m’écoute que lorsque je dis des choses qu’elle a envie d’entendre. (Il ricana.) Comme avec tout le monde, non ?…

Nirgal acquiesça et sourit malgré lui.

— Tu veux essayer de savoir qui est ton père ?

— Bien sûr.

En fait, il n’en était pas aussi sûr que ça. Le concept de père n’avait que peu de sens pour lui. Et il avait peur que ce soit Simon. Car Peter, après tout, était comme un frère aîné, pour lui.

— On a l’équipement qu’il faut pour ça, à Vishniac. On pourra toujours essayer, si tu veux. (Coyote secoua la tête.) Hiroko est tellement étrange. Quand je l’ai rencontrée, personne n’aurait pu croire qu’on en arriverait là. Bien sûr, nous étions jeunes en ce temps-là – presque aussi jeunes que toi, même si tu as du mal à le croire.

Ce qui était vrai.

— Quand on s’est connus, elle était encore une jeune étudiante en ingénierie écologique, intelligente et sexy comme une chatte. Pas question à l’époque de ces histoires de déesse-mère du monde et tout le trafic… Mais elle s’est mise à lire des tas de bouquins qui n’avaient rien à voir avec ses manuels techniques. Et après quelques années, quand elle a débarqué sur Mars, elle était dingue. En fait, elle était dingue avant. Heureusement pour moi, parce que c’est pour ça que je suis ici. Mais Hiroko… Oh, bon sang !… Elle avait fini par se convaincre que toute l’histoire de l’humanité avait été loupée depuis le début. À l’aube de la civilisation, et elle me disait ça très sérieusement, il y avait Sumer et la Crète. La Crète vivait selon une culture de commerce pacifique, dirigée par des femmes belles et artistes – c’était une utopie, en fait, où les hommes étaient des acrobates qui passaient leur temps à sauter les taureaux toute la journée, les femmes toute la nuit. Les femmes étaient enceintes et ils les adoraient, et tout le monde était heureux. Sauf les taureaux. Alors qu’à Sumer, c’était le règne des hommes, qui avaient inventé la guerre, conquis tout ce qui était à leur portée et commencé à bâtir tous les empires esclavagistes que nous avons connus depuis. À en croire Hiroko, nul ne peut savoir ce qui aurait pu advenir si ces deux civilisations avaient dû s’affronter pour gouverner le monde. Un volcan a anéanti la Crète, le pouvoir est passé entièrement aux mains des Sumériens, qui ne l’ont plus jamais lâché. Hiroko m’a toujours répété que si le volcan était entré en éruption à Sumer, tout aurait été différent. C’est peut-être vrai, d’ailleurs. Parce que l’histoire ne peut pas être plus noire qu’elle l’a été.

Cette interprétation surprit Nirgal, qui dit :

— Mais aujourd’hui, nous recommençons tout.

— C’est juste, mon garçon ! Nous sommes les primitifs d’une civilisation inconnue. Nous vivons dans notre petite matriarchie techno-minoenne. Eh oui ! Moi, remarque, je trouve ça plutôt bien. Il me semble que le pouvoir que nos femmes ont acquis n’avait en fait rien de passionnant. Le pouvoir, c’est la moitié d’un joug. Vous ne l’avez pas compris, après tous ces cours ? Le maître et l’esclave partagent le même joug. L’anarchie est la seule véritable liberté. En tout cas, quoi que fassent les femmes, il semble que ça leur retombe dessus. Si elles sont les femelles de l’homme, elles travaillent jusqu’à tomber mortes. Mais si elles sont nos reines et nos déesses, alors elles travaillent plus dur encore, parce qu’elles doivent faire le travail des vaches mais aussi la paperasse ! Impossible. Tu devrais être heureux d’être un homme. Aussi libre que le ciel !

REGION POLAIRE SUD DE MARS

C’était une façon particulière de considérer les choses, se dit Nirgal. Mais c’était une manière de penser à la beauté de Jackie, au pouvoir immense qu’elle avait sur son esprit. Aussi se rencogna-t-il dans son siège pour contempler les étoiles blanches dans le ciel. Et il pensa : Libre comme le ciel ! Libre comme le ciel !

C’était Ls 4, le 22 mars de l’année M-32, et les jours, dans l’hémisphère Sud, se faisaient plus courts. Coyote redémarrait chaque soir et suivait des itinéraires complexes et invisibles sur un terrain qui devenait de plus en plus accidenté comme ils s’éloignaient de la calotte polaire. Dès le lever du jour, ils s’arrêtaient pour se reposer. Nirgal luttait pour rester éveillé quand ils roulaient, chaque nuit, mais il finissait inévitablement par sommeiller, comme durant la journée, et il en perdait ses repères dans l’espace et le temps.

Lorsqu’il était éveillé, il passait presque le plus clair de son temps à observer le paysage toujours changeant. Il ne s’en lassait pas. Le désert était marqué d’une infinité de tracés, et les amas stratifiés de sable ciselés par le vent transformaient chaque dune en l’aile d’un oiseau. Quand le terrain stratifié se transforma peu à peu en un fond rocheux, les dunes laminées se changèrent en autant d’îlots de sable isolés, disséminés sur une plaine chaotique de tumulus et de blocs de rocaille. Partout où se posait le regard, la roche était rouge, du gravier aux blocs énormes qui ressemblaient à des immeubles bizarres posés sur le paysage. Les îlots de sable se nichaient dans les moindres creux de la roche, mais également au pied des amas de blocs, sur les flancs des escarpements protégés du vent, et à l’intérieur des cratères.

Et des cratères, il y en avait maintenant de tous côtés. Les premiers qui étaient apparus n’étaient que deux bosses au bord du ciel, qui se révélèrent très vite connectées à une chaîne de collines basses. Les collines avaient fini par se multiplier. Certaines avaient des pentes abruptes, d’autres étaient comme affaissées, à demi enfouies, d’autres encore avaient eu leurs bords déchiquetés par des impacts ultérieurs et l’on découvrait alors les ruissellements du sable à l’intérieur.

Un peu avant l’aube, Coyote arrêta le patrouilleur.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Nirgal.

— Non. Nous avons atteint le Belvédère de Ray[12] et je voudrais que tu profites de la vue. Le soleil va se lever dans une demi-heure.

Installés dans leurs sièges, ils regardèrent l’aube pointer.

— Tu as quel âge, gamin ?

— Sept ans.

— Ça veut dire quoi, sur Terre ? Treize, quatorze ans ?…

— Je suppose.

— Waouh ! Tu es déjà plus grand que moi.

— Eh oui… (Nirgal se retint d’ajouter que cela n’impliquait pas qu’il était si grand que ça.) Et toi, tu as quel âge ?

— Cent neuf ans. Ha, ha ! Tu ferais mieux de fermer les yeux avant qu’ils n’éclatent ! Ne me regarde pas comme ça. Je suis né vieux et le jour de ma mort je serai enfin jeune.

Leur regard se perdait à l’est. Le ciel devenait peu à peu d’un bleu violine. Coyote fredonnait une petite chanson en sourdine, comme s’il avait absorbé un cachet d’omegendorphe, ainsi qu’il le faisait souvent le soir, quand il était à Zygote. Graduellement, il apparut que le ciel était encore loin et très haut. Jamais encore Nirgal n’avait vu une région aussi vaste. Mais elle semblait en même temps courbe, elle dessinait une grande muraille noire incurvée dans le lointain, sur une plaine de roche noire.

— Hé, Coyote ! C’est quoi, ça ?

— Ah ! s’exclama Coyote, apparemment très satisfait.

Le ciel s’éclaircissait et le soleil, soudain, éclata au-dessus de la muraille noire, et Nirgal resta un bref instant ébloui. Mais, comme le soleil montait rapidement dans le ciel, les ombres de la falaise semi-circulaire révélèrent des entailles de lumière, des brèches profondes qui marquaient la façade la plus haute de la muraille, si haute que Nirgal en restait bouche bée, le nez écrasé sur le pare-brise du patrouilleur. C’en était presque effrayant !

— Coyote, mais c’est quoi ?

Coyote lui répondit par un de ses caquètements inquiétants, presque animal.

— Alors, gamin, tu vois que ce monde n’est pas aussi petit que ça, hein ? Devant toi, tu as le fond de Promethei Terra. C’est l’un des plus grands bassins d’impact de Mars, presque aussi important qu’Argyre. Mais l’impact s’est produit à proximité du pôle Sud, et la moitié de la frange est enfouie sous la calotte et le terrain stratifié. L’autre moitié est cet escarpement incurvé que tu contemples. (Il leva la main.) C’est une sorte de super caldeira[13] mais il n’en reste que la moitié, et on peut la franchir. Cette petite butte que tu aperçois là-bas est le meilleur point d’observation que je connaisse pour en profiter. (Il appela une carte de la région sur l’écran et pointa le doigt.) On est juste sur le tablier de ce petit cratère, là, Vt, et on fait face au nord-ouest. Là-bas, cette falaise, c’est Promethei Rupes. Environ mille mètres d’altitude. D’accord, la falaise d’Echus fait trois mille mètres et Olympus Mons six mille… Tu entends ce que je te dis, monsieur Petite Planète ? Mais ce petit coin devrait faire l’affaire pour ce matin.

Le soleil montait toujours, illuminant l’immense courbe de la falaise, ses ravines et ses petits cratères dispersés.

— Le refuge de Prometheus est de l’autre côté de cette grande indentation que tu vois là-bas, dit Coyote en indiquant le côté gauche. Le cratère Wj.

La journée s’avançait et Nirgal ne quittait pas du regard la gigantesque falaise. Elle était différente d’instant en instant, dans le jeu des ombres qui révélaient de nouveaux reliefs tout en en estompant d’autres. Il avait le sentiment qu’il lui faudrait des années pour tout observer et il ne pouvait s’empêcher de songer que cette muraille de rocher n’était pas naturelle, et même qu’elle était d’une hauteur impossible. Coyote avait raison : il s’était laissé abuser par les horizons limités. Il n’avait pas su imaginer que ce monde était tellement vaste.

La nuit venue, ils pénétrèrent dans le cratère Wj, l’un des plus vastes enfoncements de la grande muraille. Et ils atteignirent la falaise de Promethei Rupes. Elle s’érigeait au-dessus d’eux comme le rempart sombre et vertical de l’univers, et la calotte polaire sud n’était rien comparée à une telle masse. Ce qui signifiait qu’Olympus Mons, que Coyote avait cité, devait être… Nirgal n’osait deviner quoi.

Au pied de la falaise, à un endroit où la roche lisse tombait presque à la verticale dans le sable, il y avait une porte en renfoncement. Et, à l’intérieur, le refuge de Prometheus, une série de vastes salles empilées comme les chambres de bambou de Zygote, avec des fenêtres incurvées qui dominaient le cratère Wj et le grand bassin sablonneux. Les résidents du refuge parlaient français, et Coyote conversait avec eux. Ils n’étaient pas aussi âgés que lui ou les autres issei, mais ils étaient quand même très vieux, et leur taille était terrienne, ce qui impliquait que la plupart devaient lever la tête pour s’adresser à Nirgal tout en lui parlant aimablement dans un anglais courant à l’accent français marqué.

— Ainsi, c’est toi, Nirgal ! Nous sommes enchantés[14] ! Nous avons tellement entendu parler de toi. Quel bonheur de te rencontrer !

Pendant que Coyote était occupé ailleurs, ils lui firent visiter les lieux. Leur refuge était assez différent de Zygote. Pour ainsi dire, il n’était fait que de salles et de pièces. Les plus vastes étaient situées contre la muraille. Trois des salles éclairées de fenêtres étaient des serres, et toutes étaient bien chauffées, remplies de plantes, de suspensions, de statues et de fontaines. Pour Nirgal, tout cela était très étouffant et trop chaud, mais en même temps absolument fascinant.

Mais ils ne demeurèrent qu’une journée à Prometheus. On poussa le patrouilleur de Coyote jusque dans un élévateur où ils durent attendre pendant une heure. Quand Coyote démarra et franchit la porte opposée, ils se retrouvèrent sur le haut d’un plateau raboteux situé derrière Promethei Rupes. Et, une nouvelle fois, Nirgal éprouva un choc. Quand ils étaient au Belvédère de Ray, la grande falaise limitait leur vue, et il était encore en mesure de comprendre. Mais là, au sommet, en se retournant, il découvrit que la distance était telle qu’il ne pouvait l’apprécier. Il avait du mal à accommoder son regard, il ne distinguait qu’une masse floue et vertigineuse de marques et de taches de couleur – brun, mauve, blanc, fauve, rouille. Une nausée monta lentement en lui.

— La tempête arrive, dit Coyote.

Et Nirgal vit alors que les couleurs qu’il avait découvertes étaient celles d’une flotte de nuages hauts et denses qui dérivaient dans le ciel mauve vers l’ouest, accompagnant le soleil – les nuages étaient plus clairs sur le dessus, et infiniment convolutés, mais d’un gris très sombre à leur base. Ils étaient plus proches d’eux que le plancher du bassin, et ils flottaient tous au même niveau, comme sur un plafond transparent. Et le monde en dessous était fait de sable fauve ocellé de traces chocolat : oui, les ombres des nuages, qui couraient avec eux !… Et là-bas, très loin, ce croissant blanc au centre des choses, c’était la calotte polaire ! Chez eux ! En reconnaissant la glace polaire, Nirgal trouva enfin le parachèvement de perspective dont il avait besoin pour donner un sens aux choses. Et les taches colorées se stabilisèrent en un paysage inégal et bosselé marqué d’ombres venues des nuages.

Pour cela, il ne lui avait fallu que quelques secondes vertigineuses mais, quand il eut fini, il découvrit le large sourire de Coyote.

— Coyote, jusqu’où on peut voir ? Sur combien de kilomètres, je veux dire ?…

Coyote ricana.

— Je ne sais pas, gamin. Ou alors, calcule ça tout seul. Je ne sais pas, moi : trois cents kilomètres ? Quelque chose comme ça. Un petit bond pour un grand. Un millier d’empires pour les petits.

— Je veux le faire.

— J’en suis persuadé. Oh, regarde ! Tu vois ce qui tombe des nuages au-dessus de la calotte ? Des éclairs. Ces petites décharges de lumière, ce sont des éclairs.

Nirgal voyait nettement les filaments de lumière qui apparaissaient et s’effaçaient en silence, toutes les deux secondes, entre les grands nuages noirs et le sol blanc de givre. Des éclairs. Pour la première fois de sa vie. Le monde blanc envoyait des étincelles au monde vert.

— Rien de tel qu’une bonne tempête, dit Coyote. Tu verras comme c’est bon, le vent ! C’est nous qui avons créé cette tempête, gamin. Mais je pense quand même qu’on pourrait faire plus fort.

Ça, c’était au-delà de l’imagination de Nirgal. Ce qui s’étendait devant eux était vaste, cosmique : de l’électricité qui striait les couleurs, un grand vent dans l’espace. En fait, il fut quelque peu soulagé quand Coyote redémarra et que la vue brumeuse disparut, le faîte de la falaise redevenant derrière eux la limite du ciel.

— Un éclair, c’est quoi, au juste ? demanda-t-il.

— Eh bien… Oh, merde… Je dois t’avouer que les éclairs sont un de ces phénomènes pour lesquels je n’ai pas d’explication. On me l’a expliqué, pourtant, mais ça ne me revient jamais. C’est de l’électricité, bien entendu, et c’est en rapport avec les ions et les électrons, les charges positives et négatives, qui se forment dans les orages et se déchargent dans le sol. Ou dans les deux sens, je crois me rappeler. Mais qui sait ? Boum-boum ! C’est ça un éclair, non ?

Le monde blanc et le monde vert qui se frottaient l’un contre l’autre, et qui finissaient par péter. Mais oui. C’était ça.

Il existait plusieurs refuges sur le plateau nord de Promethei Rupes. Certains étaient dissimulés dans des escarpements ou des bordures de cratères, pareils à ceux qu’avait prévus Nadia pour les forages à l’extérieur de Zygote. Mais d’autres étaient installés simplement à l’intérieur des cratères sous des tentes en dôme, bien en vue. La première fois que Coyote avait franchi le bord d’un cratère et qu’ils avaient découvert un village sous le dôme clair, Nirgal avait été stupéfait, une fois encore, mais à un degré moindre que par l’immensité du paysage. Il découvrait des maisons qui ressemblaient à son école, aux bains, à la cuisine. Avec des serres, des arbres – tout cela était si familier. Comment avaient-ils pu survivre comme ça, à découvert ? C’était absolument déconcertant.

Et il y avait tellement de gens, tellement d’étrangers. Nirgal savait, en théorie, que la population était nombreuse dans les refuges du sud. Cinq mille personnes, selon certains. Mais c’était autre chose que de les rencontrer. Et puis, quand ils séjournaient dans les colonies exposées, il se sentait extrêmement nerveux.

— Mais comment peuvent-ils y arriver ? demandait-il. Pourquoi ils n’ont pas tous été arrêtés et expulsés de Mars ?

— Là, tu me tiens, gamin. Parce que ça pourrait bien leur arriver. Mais ça n’est pas le cas pour le moment, et ils considèrent que ça ne vaut pas la peine de se planquer. Tu sais que ça suppose des efforts terribles. Il faut prévoir toute l’ingénierie thermique de retraitement des déchets, le système de renforcement électronique, et surtout se rendre invisible en permanence : une sacrée corvée. Et la plupart des gens que tu vois y ont renoncé. Ils se sont donné le surnom de demi-monde[15]. En cas d’enquête ou d’invasion, ils ont préparé des plans : la plupart d’entre eux ont creusé des tunnels comme nous, d’autres ont des caches d’armes. Mais leur idée de base, c’est que s’ils sont visibles en surface, bien en évidence, il n’y a aucune raison pour qu’on les contrôle. Les gens de Christianopolis ont déclaré à l’ONU qu’ils s’étaient installés dans le coin juste pour se dégager du réseau de surveillance. Mais… je suis quand même d’accord avec Hiroko sur ce point : il faut que certains d’entre nous soient plus prudents que les autres. L’ONU veut surtout mettre la main sur les Cent Premiers, les issei, si tu veux que je te dise. Et leurs descendants, malheureusement pour vous, les gosses. En tout cas, le fait que la résistance englobe désormais l’underground, le demi-monde, mais aussi les cités ouvertes, constitue une aide considérable pour les refuges clandestins. Désormais, nous dépendons d’eux.

Dans cette cité, Coyote fut reçu comme partout, avec effusion. Peu importait que le refuge fut ou non exposé. Il s’installa dans un coin du garage principal, au bord du cratère, et se lança dans un échange animé de marchandises : stocks de semences, logiciels, ampoules, pièces détachées et petit outillage. Mais, auparavant, il avait consulté longuement leurs hôtes et s’était lancé dans des négociations auxquelles Nirgal ne comprenait rien. Puis, après une brève visite du fond du cratère, sous le dôme violet scintillant, où la population ressemblait de façon surprenante à celle de Zygote, ils reprirent leur route.

Entre deux refuges, les explications de Coyote à propos de ses marchés n’étaient pas réellement évidentes.

— Ce que je fais ? Je sauve ces gens de toutes ces ridicules notions économiques qui sont les leurs ! Une économie de donation, c’est très bien, mais elle n’est pas suffisamment organisée par rapport à notre situation. Il existe certains biens essentiels dont tout le monde doit disposer, et par conséquent les gens doivent donner, c’est juste ?… J’essaie de mettre sur pied un système rationnel. À vrai dire, c’est Vlad et Marina qui travaillent là-dessus, et moi, j’essaie de le rendre effectif, ce qui veut dire que j’essuie tous les reproches.

— Et ce système ?…

— C’est un truc à double voie : les gens peuvent avoir tout ce qu’ils veulent, mais on attribue des valeurs aux choses de première nécessité et elles sont distribuées selon les besoins. Mais, bon Dieu, si tu savais tous les conflits auxquels j’ai été mêlé. Les gens sont complètement stupides, parfois. Je fais tout mon possible pour que ça donne une écologie stable, comme dans les systèmes d’Hiroko, avec chaque refuge remplissant sa propre niche tout en fournissant sa spécialité, et qu’est-ce que je récolte ? Des injures ! Quand j’essaie de verrouiller le gaspillage, je me fais traiter de brigand, et quand je veux arrêter la thésaurisation, je suis un fasciste. Quelle bande d’idiots ! Qu’est-ce qu’ils compter faire, étant donné qu’aucun refuge n’est autonome et que la moitié sont paranos ? (Il eut un soupir dramatique.) Mais, malgré tout, on progresse. Christianopolis fabrique des ampoules, Mauss Hyde fait évoluer de nouvelles variétés de plantes, comme tu l’as vu, et Bogdanov Vishniac construit tout ce qu’il existe de gros sur cette planète : des barres pour les réacteurs, des véhicules furtifs et la plupart des grands robots. Zygote produit des instruments scientifiques, et ainsi de suite. Et moi, je suis chargé de redistribuer tout ça.

— Tu es le seul à le faire ?

— Presque. Si l’on excepte les éléments critiques, les refuges peuvent fonctionner en autarcie, à vrai dire. Ils ont leurs programmes, leurs semences, les fournitures de base. Et puis, il est important qu’il n’y ait qu’un minimum de gens qui connaissent la situation des refuges clandestins.

Tandis qu’ils avançaient dans la nuit, Nirgal digéra lentement les implications de ce que venait de lui dire Coyote. Qui s’était lancé dans un discours sur les normes du peroxyde d’hydrogène et de l’azote selon le nouveau système mis au point par Vlad et Marina. Nirgal avait du mal à suivre, d’une part parce que ces concepts étaient complexes et aussi parce que Coyote émaillait ses explications de vindictes à propos de certains refuges qui lui causaient des difficultés. Nirgal décida d’interroger directement Sax ou Nadia quand ils seraient de retour à Zygote et n’écouta plus.

La région qu’ils traversaient était parsemée d’anneaux de cratères, les plus récents chevauchant les plus anciens, presque enfouis.

— On appelle ça la « cratérisation saturée ». C’est un terrain très ancien.

Un grand nombre de cratères n’avaient même plus de rebords. Ils n’étaient guère plus que des dépressions à fond plat.

— Qu’est-ce qui leur est arrivé ?

— Ils ont été usés.

— Par quoi ?

— Selon Ann, par la glace et le vent. Elle prétend qu’avec le temps mille mètres au moins ont été érodés sur les highlands du sud.

— Mais à cette vitesse, tout aurait dû être emporté !

— Mais d’autres météores sont venus. Ce pays est ancien.

Entre les cratères, le terrain était couvert de fragments de rocaille et incroyablement changeant. Ils allaient d’éminences en fosses, ils escaladaient des buttes, dévalaient des tranchées, des grabens[16], des surrections[17], des collines et des vallons. Ils ne connaissaient plus le sable plat, si ce n’est lorsqu’ils suivaient le rebord d’un cratère et, quelquefois, une des chaînes basses que Coyote utilisait comme des routes. Mais leur itinéraire restait tortueux, et Nirgal n’arrivait pas à croire qu’on pouvait le mémoriser. Quand il avoua cela à Coyote, l’autre rit :

— Comment ça, mémoriser ? On est complètement perdus, Nirgal !

Mais pas vraiment, ou du moins pas pour longtemps. La fumerolle d’un mohole apparaissait à l’horizon et Coyote obliqua droit dessus.

— Je le savais bien, marmonna-t-il. Le mohole de Vishniac. Quatre moholes ont été démarrés sur le 75° de latitude, et il y en a deux qui ont été abandonnés, même par les robots. Vishniac tient encore. Il a été repris par une bande de Bogdanovistes qui vivent au fond. (Il rit.) Ce qui est une idée splendide : ils peuvent creuser la paroi jusqu’au fond, et comme ça ils auront de la chaleur, autant qu’il leur faut, sans que personne ne pense que c’est autre chose, encore, qu’un mohole qui dégaze. Comme ça, ils peuvent construire n’importe quoi, et même traiter de l’uranium pour les barres des réacteurs. C’est une vraie cité industrielle, maintenant. Et aussi une de mes étapes préférées : on y fait toujours la fête !

Il engagea le patrouilleur-rocher dans une des nombreuses tranchées, freina, tapota sur son écran, et un énorme bloc pivota sur le côté, démasquant un tunnel. Coyote redémarra et le rocher se remit en place derrière eux. Nirgal ne s’attendait plus à d’autres surprises à ce stade de leur voyage, mais il écarquilla les yeux tandis qu’ils s’enfonçaient entre les parois rocheuses. Le tunnel semblait ne pas avoir de fin.

— Ils ont creusé beaucoup de tunnels d’accès, lui dit Coyote. Pour donner l’illusion que le mohole est déserté. Il nous reste au moins vingt kilomètres à parcourir.

Il éteignit enfin les phares et ils pénétrèrent dans une nuit aubergine sombre, sur une route à la pente plus accentuée qui dessinait apparemment une spirale le long de la paroi du mohole. Les voyants du tableau de bord étaient comme des lanternes minuscules. Dans leur vague reflet, Nirgal discernait la route : elle était quatre ou cinq fois plus large que leur véhicule. Il ne parvenait pas à apercevoir tout le mohole mais, à en juger par la courbure de la route, il se dit qu’il devait bien faire un kilomètre de diamètre.

— Tu es certain qu’on tourne à la bonne vitesse ? demanda-t-il, inquiet.

— Je me fie au pilote automatique, dit Coyote, agacé. Et puis ça porte malheur d’en discuter.

Ils descendaient depuis une heure quand un bip résonna. Le patrouilleur tourna alors sur la gauche, et soudain un tube vint se coller sur leur sas avec un claquement sonore.

Ils sortirent dans le garage. Une vingtaine de personnes étaient là pour les accueillir. Ils les suivirent au long d’une série de salles au plafond lointain avant de pénétrer dans une sorte de caverne. Toutes les pièces que les Bogdanovistes avaient taillées dans la paroi du mohole étaient bien plus vastes que celles qu’ils avaient visitées à Prometheus. Les salles du fond étaient hautes de dix mètres, et certaines étaient profondes de deux cents mètres. La caverne centrale devait avoir les dimensions de Zygote, avec de grandes fenêtres qui ouvraient sur le puits du mohole. Nirgal constata en se penchant que, vu de l’extérieur, le verre des vitres avait la même apparence que la roche. Les revêtements filtrants avaient été astucieusement choisis car, dès le matin, une lumière éclatante se répandit à l’intérieur. La vue se limitait à la paroi lointaine du puits, en face, et à une tache gibbeuse de ciel, tout en haut. Mais chaque salle donnait une impression de clarté et d’espace, un sentiment de ciel ouvert que Nirgal n’avait pas connu à Zygote.

Durant cette première journée, un petit personnage à la peau sombre du nom de Hilali accompagna Nirgal en le tenant par la main. Ils allaient de salle en salle et Hilali interrompait les gens au travail pour leur présenter Nirgal. Tous se montraient chaleureux.

— Tu dois être l’un des gamins d’Hiroko, hein ? C’est toi Nirgal ? Je suis heureux de te rencontrer ! Hé, John, Coyote est ici : ça va être la fête, ce soir !

Ils lui firent visiter des salles plus petites, des installations fermières baignées de lumière, des ateliers et des usines qui se déployaient sur des distances incroyables, dans le cœur de la roche. Partout régnait une chaleur de sauna et Nirgal était en sueur.

— Où est-ce que vous avez mis tout le rocher que vous avez excavé ? demanda-t-il à Hilali.

Il se rappelait qu’Hiroko leur avait expliqué que l’un des avantages de la construction sous la calotte polaire était que la glace sèche qu’ils excavaient se sublimait tout simplement.

— Il a servi de remblai à la route, près du fond du mohole, lui apprit Hilali, visiblement ravi de cette question.

Comme de toutes les autres que Nirgal lui posait, d’ailleurs. Les gens de Vishniac semblaient tous heureux en général. Ils formaient une joyeuse bande qui accueillait régulièrement Coyote en faisant la fête – simple, se dit Nirgal.

Coyote les appela. Hilali répondit sur son transpondeur de poignet. Il conduisit Nirgal jusqu’à un laboratoire où on lui préleva un échantillon de peau sur un doigt. Puis, lentement, ils regagnèrent la grande caverne pour se mêler à la foule rassemblée devant les fenêtres de la cuisine, tout au fond.

Le repas de haricots et de pommes de terre était particulièrement épicé. La fête commença immédiatement après. Un orchestre de percussions, dont les membres en nombre variable tapaient sur des bidons en staccato, fit danser la foule durant des heures. De temps en temps, on ménageait une pause pour ingurgiter une atroce liqueur appelée kavajava ou jouer à toutes sortes de jeux sur un des côtés de la salle. Après avoir essayé le kavajava et avalé un cachet d’omegendorphe que lui avait donné Coyote, Nirgal joua des drums un instant, avant de s’asseoir sur un petit tertre herbeux, au milieu de la salle, trop ivre pour rester debout. Coyote n’avait pas arrêté de boire mais, lui, n’avait pas ce genre de problème. Il continuait à danser frénétiquement en riant.

— Hé, gamin ! lui lança-t-il. Tu ne connaîtras jamais la joie de ta propre pesanteur ! Jamais !

Les gens défilaient. Certains demandaient à Nirgal de leur faire la démonstration de son attouchement réchauffant, et un groupe de filles, qui s’étaient gelé les joues avec les glaçons de leurs verres, accueillit sa caresse en roulant des yeux avant de lui demander d’essayer de leur réchauffer d’autres parties plus intimes. Finalement, il se releva et se mit à danser avec elles, à la fois étourdi et maladroit, tournant en cercles étroits pour essayer de décharger une partie de son énergie. Quand il retourna sur son tertre, Coyote vint le retrouver et se laissa tomber lourdement à son côté.

— C’est formidable de danser sous cette pesanteur, lui dit-il. Je crois que je ne m’en lasserai jamais.

Il fixait Nirgal en louchant, ses dreadlocks grisonnants enchevêtrés, et Nirgal constata encore une fois que son visage semblait avoir craqué. Peut-être à la hauteur du maxillaire, parce qu’un côté était plus large que l’autre. En quelque sorte. Et il en eut la gorge serrée.

Coyote le prit par l’épaule et le secoua.

— Tu sais, mon garçon, on dirait bien que c’est moi ton père !

— Tu plaisantes !

Un véritable choc électrique se propagea le long de l’échine de Nirgal pour éclater sur son visage. Et ils se regardèrent, Nirgal s’émerveillant de constater à quel degré le monde blanc pouvait secouer le monde vert. Puis ils s’étreignirent.

— Non, je ne plaisante pas, dit Coyote.

Ils se regardèrent.

— Pas étonnant que tu sois aussi intelligent, ajouta Coyote avant de partir d’un rire fou. Hé, dis, j’espère que ça ne te contrarie pas, au moins !

— Mais non, fit Nirgal, qui se sentait pourtant mal à l’aise.

Il ne connaissait pas assez bien Coyote, et, pour lui, le concept du père était encore plus vague que celui de la mère, aussi n’avait-il aucune certitude quant à ses sentiments en cet instant. Il y avait l’héritage génétique, ça, il le savait, mais qu’est-ce que ça signifiait vraiment ? Ils prenaient tous leurs gènes quelque part, et ceux des ectogènes étaient transgéniques, de toute manière. C’était du moins ce qu’on leur avait expliqué.

Mais Coyote, tout en se répandant en jurons à propos d’Hiroko, semblait satisfait, lui.

— Ce monstre ! Ce tyran ! Matriarchie, mon cul ! Elle est cinglée, oui ! C’est vrai : elle m’étonnera toujours ! Mais, remarque, il y a une certaine justice dans tout ça. Oui, parce qu’Hiroko et moi, à l’aube des temps, quand nous étions encore jeunes, en Angleterre, nous formions un couple. Et c’est ce qui explique que je sois sur Mars aujourd’hui. Un passager clandestin bouclé dans son placard pendant toute sa putain de vie[18] ! (Il se remit à rire sauvagement en agrippant l’épaule de Nirgal.) C’est vrai, gamin, tu décideras plus tard si cette idée te plaît ou non.

Il retourna danser, laissant Nirgal réfléchir. En observant les pirouettes de Coyote, Nirgal ne put que secouer la tête : il ne savait pas vraiment quoi penser et, pour le moment, toute réflexion était incroyablement difficile. Mieux valait danser, ou se mettre en quête des bains.

Mais ici, ils n’avaient pas de bains publics. Il tourna donc encore un moment avec les autres avant de revenir sur son tertre préféré, où il fut très vite rejoint par Coyote et un groupe de Bogdanovistes.

— Hé, c’est comme si tu étais le père du Dalaï Lama ! lança quelqu’un. Tu as un nom pour ça ?

— Va te faire voir ! Comme je le disais, Ann prétend qu’ils ont cessé de forer ces moholes du 75° parce que la lithosphère est trop mince ici. Je veux aller jusqu’à l’un des moholes neutralisés, relancer les robots, et voir s’ils peuvent creuser assez profond pour démarrer un volcan.

Ils éclatèrent tous de rire. Sauf une femme, qui secouait la tête.

— Si tu faisais ça, Coyote, ils viendraient voir ce qui se passe ici. Mais si tu as vraiment l’intention de le faire, va vers le nord et attaque-toi à l’un des moholes du 60° de latitude. Eux aussi ont été neutralisés.

— Mais la lithosphère est beaucoup plus épaisse dans ce secteur, selon Ann.

— D’accord, mais les moholes sont aussi plus profonds.

— Hum, fit Coyote.

Mais quand ils quittèrent Vishniac une semaine plus tard, par un tunnel différent et plus long encore, ils firent route au nord. Coyote avait apparemment jeté à la corbeille tous ses plans initiaux.

— C’est ça ma vie, mon garçon.

La cinquième nuit de leur traversée des highlands chaotiques du sud, Coyote ralentit et fit le tour d’un ancien cratère qui avait été érodé presque jusqu’au niveau de la plaine. Le plancher était marqué par un énorme trou noir. Apparemment, c’était ça un mohole vu de la surface, se dit Nirgal. Un plumet de givre flottait dans l’air à une centaine de mètres de haut, comme suscité par la baguette d’un magicien. Le bord du mohole était biseauté, ménageant une pente intérieure de béton à quarante-cinq degrés. Il était impossible d’en mesurer la largeur et elle pouvait être aussi bien une simple route circulaire. Sur le bord extérieur, une haute clôture était visible.

— Mmouais… marmonna Coyote.

Il recula à l’abri du défilé et gara le patrouilleur avant de revêtir un walker.

— Bon, à bientôt, lança-t-il en entrant dans le sas.

Pour Nirgal, ce fut une longue nuit d’anxiété. Il ne dormit que durant de brèves périodes et, quand le matin apparut, il était dans un état d’inquiétude épouvantable. C’est alors que Coyote apparut à l’extérieur du sas, peu avant sept heures, alors que le soleil allait monter à l’horizon. Nirgal était sur le point de se plaindre de sa longue absence, mais Coyote, quand il eut ôté son casque, se montra d’une humeur exécrable. Durant toute la journée, il demeura seul en conférence avec son IA, à jurer sans retenue, visiblement oublieux de son jeune passager. Nirgal fit réchauffer un repas pour deux, sombra dans une sieste profonde, et ne s’éveilla que lorsque le patrouilleur démarra brusquement.

— Je vais tenter de franchir le portail. C’est la seule vraie sécurité qu’ils aient sur ce trou. Encore une nuit, et je le saurai, n’importe comment.

Il fit le tour du cratère et s’arrêta sur le rebord opposé. Quand le crépuscule tomba, il quitta de nouveau le patrouilleur.

Il fut encore absent toute la nuit et Nirgal se battit encore pour trouver un peu de sommeil. Il se demandait ce qu’il ferait si Coyote ne revenait pas.

Et justement, quand l’aube vint, il ne s’était toujours pas montré. La journée s’étira et, indéniablement, ce fut la plus longue qu’il ait jamais vécue. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait faire : essayer d’aller au secours de Coyote, de retourner à Zygote avec le patrouilleur, ou à Vishniac. Descendre dans le mohole et se jeter dans le mystérieux système de sécurité qui, apparemment, avait avalé Coyote. Autant de solutions impossibles.

Une heure avant le coucher du soleil, Coyote tapota contre le sas, et entra avec une expression de fureur. Il but un litre d’eau, puis un autre, et plissa les lèvres d’un air dégoûté.

— Foutons le camp d’ici.

Ils roulèrent en silence pendant deux heures. Nirgal se décida enfin à parler d’un autre sujet :

— Coyote, combien de temps crois-tu qu’on va être obligés de rester cachés ?

— Ne m’appelle pas Coyote ! Je ne suis pas Coyote. Coyote, il est là-bas, quelque part dans les collines, il respire déjà librement, ce salopard, et il fait ce qu’il veut. Moi, je m’appelle Desmond. Et tu vas m’appeler Desmond, compris ?

— OK, fit Nirgal, apeuré.

— Quant à ce qui est de rester cachés, je crois que ce sera pour toujours.

Ils retournèrent vers le sud, en direction du mohole de Rayleigh, là où Coyote (qui n’avait toujours pas l’air d’un Desmond) avait pensé à se rendre en premier. Le mohole était totalement abandonné et son plumet thermal flottait dans le ciel comme le spectre d’un monument disparu. Ils descendirent jusqu’au parking couvert de sable et stoppèrent entre des véhicules robots bâchés.

— J’aime mieux ça, murmura Coyote. Bon, on va aller jeter un coup d’œil là-dedans. Enfile un walker.

Pour Nirgal, ce fut étrange de se retrouver dans le vent de l’extérieur, au bord du gouffre immense. Ils se penchèrent sur un muret à hauteur de poitrine et découvrirent la bande de béton en biseau qui encerclait le trou, plongeant sur deux cents mètres. Pour découvrir le puits, ils durent suivre la route creusée dans le béton pendant un kilomètre avant de se pencher vers l’obscurité. Coyote se tenait à l’extrême bord, ce qui rendait Nirgal passablement nerveux. Lui, il était à quatre pattes. Mais il n’apercevait pas le fond du puits : ils auraient aussi bien pu contempler le noyau de Mars.

— Vingt mille mètres, dit la voix de Coyote dans l’intercom. (Il tendit la main et Nirgal l’imita et sentit le courant d’air ascendant.) OK. On va voir si on peut démarrer les robots.

Ils remontèrent la route.

Coyote avait consacré la plupart de leurs journées à étudier d’anciens programmes sur son IA. Après avoir pompé le peroxyde d’hydrogène de leur patrouilleur dans deux des robots géants, il retourna à sa console, reprogramma les robots et eut la satisfaction de les voir démarrer sur leurs roues géantes, hautes quatre fois comme le patrouilleur. Ils s’engagèrent sur la route du fond.

— Excellent ! s’exclama Coyote. Ils vont utiliser l’énergie de leurs panneaux solaires pour produire leurs propres explosifs à base de peroxyde, et aussi leur carburant. Ils vont continuer bien tranquillement, jusqu’à ce qu’ils rencontrent quelque chose de brûlant. Il se pourrait bien qu’on vienne d’amorcer un volcan !

— Est-ce que c’est une bonne chose ?

Coyote eut un de ses rires sauvages.

— Je l’ignore ! Mais personne ne l’a encore jamais fait, ce qui est déjà au moins une bonne raison !

Ils reprirent l’itinéraire prévu, de refuge en refuge, clandestins ou non. Partout, Coyote annonçait fièrement :

— On a relancé le mohole de Rayleigh la semaine dernière. Est-ce que vous auriez aperçu un volcan ?

Mais personne n’avait rien vu. Rayleigh semblait se comporter comme avant.

— Peut-être que ça n’a pas marché, disait Coyote. Ou alors, ça prendra encore du temps. D’un autre côté, si ce mohole était inondé par la lave en fusion, comment savoir ?…

On le saurait, disaient ses interlocuteurs.

Et d’autres ajoutaient :

— Pourquoi faire une chose aussi stupide ? Autant prévenir l’Autorité transitoire et leur demander de descendre jeter un coup d’œil par ici.

Coyote cessa de soulever le sujet. Et ils continuèrent leur chemin : Mauss Hyde, Gramsci, Overhangs, Christianopolis… À chaque étape, Nirgal était accueilli avec joie, et les gens semblaient le connaître déjà de réputation. Il était surpris par le nombre et la diversité des refuges. Ensemble, ils composaient un monde étrange, à demi secret, à demi ouvert. Et si ce monde n’était qu’une partie de la civilisation martienne, qu’étaient donc les grandes cités du Nord ? Son esprit en restait confondu – bien qu’il eût le sentiment que sa vision des choses s’était considérablement élargie depuis leur départ. Et puis, après tout, on ne pouvait exploser d’émerveillement.

— Bon, dit Coyote tandis qu’ils roulaient. (Il avait appris à Nirgal à piloter.) On a peut-être créé un volcan, ou rien. Mais c’était une idée nouvelle, non ? C’est ça qui compte vraiment dans le projet martien, mon garçon. Tout est nouveau.

Ils retournaient vers le sud, et la calotte polaire redevint visible à l’horizon. Ils ne tarderaient pas à être de retour.

Nirgal songeait à tous les refuges clandestins qu’ils avaient visités.

— Desmond, tu penses qu’on devra toujours rester cachés comme ça ?

— Desmond ? Desmond ? Mais qui est ce Desmond ? (Coyote fit la moue.) Bon Dieu, je l’ignore. Personne ne peut le savoir. Les gens qui se cachent ont été balayés de la surface à une période bizarre de l’histoire, quand leurs existences étaient menacées, et je ne suis pas convaincu que ce soit encore comme ça dans toutes ces grandes cités qu’ils construisent au nord. Peut-être que les patrons, sur Terre, ont compris la leçon et que la vie est redevenue plus confortable. Ou bien c’est parce qu’ils n’ont pas encore réussi à remplacer l’ascenseur.

— Alors, il ne pourrait y avoir une autre révolution ?

— Je ne sais pas.

— Ou jusqu’à ce qu’il y ait un ascenseur…

— Je ne sais pas ! Mais quoi qu’il en soit, l’ascenseur arrive, et ils mettent en place d’autres miroirs dans l’espace, et même autour du soleil. On les voit briller, certaines nuits. Il peut donc se produire n’importe quoi, je pense. Mais une révolution est une chose rare. Et la plupart des gens sont réactionnaires, de toute manière. Les paysans ont leurs traditions, leur sens des valeurs, leurs habitudes auxquelles ils se conforment. Mais ils vivent à la limite du précaire, et n’importe quel changement rapide peut les faire basculer. Au début, il ne s’agissait pas de politique mais de survie. J’avais ton âge quand j’ai vécu tout ça. Ceux que l’on a envoyés sur Mars n’étaient pas pauvres, non, mais ils avaient leurs propres traditions et, tout comme les pauvres, ils n’avaient pas vraiment de pouvoir. Quand le flux migratoire de 2050 leur est tombé dessus, leurs traditions ont été balayées. Alors, ils se sont battus pour ce qui leur restait. Et pour dire la vérité, ils ont perdu. Et c’est pour ça, tu vois, que nous vivons cachés et que toute une nouvelle population se déverse sur Mars. Des gens qui vivaient dans des conditions vraiment dures sur Terre, et qui ne sont pas trop surpris par ce qu’ils trouvent en arrivant. Ils ont droit au traitement et ensuite ils sont heureux. On ne voit plus tant de gens qui essaient de sortir des refuges, comme avant 61. Du moins, ils ne sont pas nombreux. Du moment qu’ils ont de quoi se distraire et qu’ils s’accrochent à leurs traditions, ils ne lèveront pas le petit doigt.

— Mais… commença Nirgal avant de s’interrompre.

Coyote rit en voyant son expression.

— Mais qui sait ? Bientôt, il y aura sans doute un nouvel ascenseur sur les hauteurs de Pavonis Mons et les embrouilles recommenceront avec ces sales requins. Et vous, les jeunes, vous ne tiendrez probablement pas à vous laisser exploiter par eux. Mais on verra bien, le temps venu. En attendant, on peut toujours se marrer un peu, non ? Entretenir la flamme.

La nuit venue, Coyote arrêta le patrouilleur et dit à Nirgal de mettre son walker. Ils firent quelques pas sur le sable et Coyote se tourna vers le nord.

— Regarde le ciel, dit-il.

Nirgal tourna la tête. Une étoile nouvelle éclata à l’horizon. En quelques secondes, elle devint une comète qui volait d’ouest en est. À mi-chemin, son noyau étincelant explosa et des fragments se dispersèrent dans toutes les directions.

— C’est un des astéroïdes de glace ! s’écria Nirgal.

Coyote eut un reniflement de mépris.

— Ça ne te surprend pas, hein, gamin ? Mais je vais te dire quelque chose que tu ne sais pas. C’était l’astéroïde 2089 C, et est-ce que tu as vu comment il a explosé en fin de course ? Ça, c’était une première. C’a été fait exprès. Si on les fait sauter à leur entrée dans l’atmosphère, on peut utiliser des astéroïdes plus gros sans risque pour la surface. Et cette idée, elle est de moi ! Je leur ai expliqué moi-même la technique, j’ai téléchargé une suggestion anonyme dans l’IA alors que j’étais sur le site de Greg, occupé à décrypter leur système de communications, et ils ont sauté dessus. Maintenant, ils vont continuer à faire ça. À raison d’un ou deux comme celui-là chaque saison, l’atmosphère va devenir plus dense très rapidement. Regarde comme les étoiles scintillent. Comme elles le font toutes les nuits sur Terre. Oh, gamin… Un jour, ça sera comme ça. Et tu respireras comme un oiseau dans le ciel. Peut-être que ça nous aidera à changer l’ordre des choses sur ce monde. Mais avec ce genre de problème, on ne peut jamais savoir vraiment.

Nirgal ferma les yeux et vit les images rémanentes en rouge du météore de glace. Des météores pleuvaient en feux d’artifice, on creusait des trous dans le manteau planétaire, on pouvait éveiller des volcans… Tournant la tête, il aperçut la silhouette petite et frêle de Coyote qui sautait sur le sable. Son casque était trop grand pour lui et lui donnait l’apparence d’un mutant, ou d’un shaman coiffé de la tête d’un animal sacré, lancé dans une danse d’invocation, là, au milieu du désert. Aucun doute : Coyote était bien son père !

Ils avaient fait le tour du monde, même s’ils n’avaient pas vraiment quitté l’hémisphère Sud. Maintenant, la calotte polaire se dressait sur l’horizon, de plus en plus haute. Mais Nirgal, quand ils s’en approchèrent encore, ne la trouva plus aussi impressionnante qu’au début de leur voyage. Ils contournèrent la glace jusqu’à l’entrée du hangar, quittèrent le patrouilleur-rocher qui était devenu si familier pour Nirgal, passèrent dans les sas d’une démarche roide avant de descendre le long tunnel qui les conduisit jusqu’à la foule familière. Tous les embrassaient, les serraient entre leurs bras, les câlinaient en leur posant des centaines de questions.

Nirgal recula timidement, mais ce n’était pas nécessaire. C’était Coyote qui tenait conférence et lui se contenta de rire. Il regarda fugacement autour de lui et redécouvrit un monde plus petit : le dôme, après tout, ne mesurait que cinq kilomètres et culminait à deux cent cinquante mètres au-dessus du lac. Un tout petit monde.

Quand la réception se calma, il sortit dans la lumière pâle du matin et promena les yeux sur les maisons et les abris de bambous, les collines et les arbres en inspirant l’air vif. Tout était petit, mais étrange aussi. Alors, il s’avança entre les dunes jusqu’à la demeure d’Hiroko, tandis que les mouettes tourbillonnaient au-dessus de lui. Il s’arrêta plusieurs fois pour poser son regard nouveau sur les choses. L’air, sur la grève du lac, avait une senteur froide de sel et d’algue qui lui était si familière qu’elle déclencha un million de souvenirs profonds en lui. Il sut alors avec certitude qu’il était bien de retour chez lui.

6

Mais son chez-lui avait changé. À moins que ce ne fut lui. Entre la tentative pour sauver Simon et son voyage avec Coyote, il était devenu un adolescent à part. Les aventures exceptionnelles dont il avait rêvé depuis si longtemps n’avaient eu pour résultat que de faire de lui un exilé parmi ses amis. Jackie et Dao étaient plus proches l’un de l’autre qu’avant son départ, et ils formaient un bouclier entre lui et les plus jeunes des sansei. Très vite, Nirgal prit conscience qu’il n’avait jamais voulu être différent, après tout. Il ne souhaitait qu’une chose : se mêler à cette petite bande, ne faire qu’un avec ses demi-frères et demi-sœurs.

Mais quand il s’approchait d’eux, le silence tombait, et Dao les entraînait plus loin. Et il était forcé de retourner avec les adultes, qui avaient commencé à lui tenir compagnie chaque après-midi, en fait. Ils espéraient sans doute le soulager ainsi du traitement dur que lui infligeaient les autres, mais cela n’avait pour effet que de le rendre un peu plus sensible encore. Il n’existait pas de remède à sa nouvelle situation. Un jour qu’il suivait la grève dans la clarté d’étain de l’automne, il se dit que sa jeunesse était finie. Il était désormais quelqu’un d’autre, ni adulte ni enfant. Un être solitaire, un étranger dans sa propre cité. Et il trouva dans cette prise de conscience mélancolique un plaisir particulier.

Un jour, après le déjeuner, Jackie resta avec lui et Hiroko, dont c’était la journée de cours, et demanda à participer à la leçon de l’après-midi.

— Pourquoi tu lui ferais la classe à lui et pas à moi ?

— Il n’y a pas de raison, fit Hiroko, impassible. Reste si tu le veux. Sortez votre lutrin et appelez la page 1050 sur l’ingénierie thermique. Nous allons construire un modèle pour le dôme de Zygote, à titre d’exemple. Dites-moi quel est le point le plus chaud qu’on trouve sous le dôme ?

Nirgal et Jackie s’attaquèrent au problème, tout d’abord en compétition, et enfin ensemble. Il était tellement heureux qu’elle soit là qu’il avait du mal à se rappeler la question, et Jackie fut la première à lever le doigt avant qu’il ait eu le temps de remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle rit en le regardant, un peu méprisante mais tellement ravie. En dépit des changements immenses qui s’étaient produits en eux, Jackie avait conservé ce don de communiquer la joie, ce rire dont il ressentait douloureusement le manque…

— Voici la question pour la prochaine fois, annonça Hiroko. Tous les noms que porte Mars dans l’aréophanie lui ont été donnés par des Terriens. Une moitié d’entre eux à peu près signifient l’étoile de feu dans les langages dont ils sont issus, mais cela reste encore un nom de l’extérieur. La question est la suivante : quel est le nom que se donne Mars ?

Plusieurs semaines après, Coyote repassa à Zygote. Ce qui rendit Nirgal à la fois heureux et nerveux. Coyote prit une matinée pour faire la classe mais, heureusement, il traita Nirgal comme les autres.

Ils pompaient le sodium liquide des réservoirs du Rickover quand il leur dit :

— La Terre ne se porte pas bien. Et ça ne va qu’empirer. Ce qui rend leur contrôle de Mars plus dangereux encore pour nous. Il va falloir nous cacher jusqu’à ce que nous puissions couper les ponts afin d’être entièrement libres, et nous tenir à l’écart de tout pendant qu’ils sombrent dans le chaos et la folie. N’oubliez pas ce que je viens de vous dire : c’est une prophétie aussi vraie que la vérité.

— Mais John Boone n’a jamais dit ça, déclara Jackie.

Elle passait une bonne partie de ses soirées à explorer les données de l’IA de John Boone. Elle sortit le boîtier de sa poche, chercha rapidement le passage qu’elle voulait citer, et une voix amicale résonna :

— Mars ne sera jamais en sécurité aussi longtemps que la Terre ne le sera pas.

Coyote eut un rire rauque.

— Oui, John Boone était comme ça. C’est vrai, non ?… Mais tu remarqueras qu’il est mort, alors que je suis toujours là.

— Mais tout le monde peut se cacher, insista Jackie d’un ton appuyé. John Boone, lui, est resté debout, bien en vue. C’est pour ça que je suis boonéenne.

— Tu es à la fois une Boone et une Boonéenne ! lança Coyote pour la taquiner. Et l’algèbre boonéen n’a jamais marché. Mais est-ce que tu sais, ma fille, qu’il faudrait que tu comprennes un peu mieux ton grand-père si tu désires être une vraie Boonéenne ? Ça ne suffit pas de faire entrer John Boone dans un dogme et de coller à ses convictions. Je connais bien d’autres soi-disant Boonéens un peu partout. Ils me font rire quand ils ne me font pas écumer de rage. Parce que si John Boone devait te rencontrer, là, maintenant, et te parler pendant une heure, rien qu’une heure, à la fin, il serait jackie-iste. Et ce serait la même chose avec Dao : il deviendrait daoïste, pour ne pas dire maoïste… Il était comme ça. Et c’était une bonne chose, vois-tu, parce qu’il remettait à chacun sa part de responsabilité dans la réflexion. Il nous forçait à contribuer, parce que sans nous Boone ne pouvait opérer. Son propos, ça n’était pas « tout le monde peut le faire », mais « tout le monde devrait le faire ».

— Y compris tous les habitants de la Terre, rétorqua Jackie.

— Hé, on arrête là ! Chère enfant, pourquoi tu ne laisses pas tomber tous ces garçons pour m’épouser tout de suite ? Mes baisers ont la force de ces pompes à vide, tu sais. Viens…

Il agita le tuyau, Jackie le repoussa d’un geste vif et se mit à courir, rien que pour le plaisir de la poursuite. Elle était la plus rapide à la course de tout Zygote. Même Nirgal ne parvenait pas à la battre. Toute la classe se mit à rire quand Coyote s’élança derrière elle. Il était plutôt rapide pour un ancien. Et il ne cessait de grogner et de souffler, jusqu’à l’instant où il se laissa tomber en gémissant :

— Oh, ma pauvre jambe ! Je te le ferai payer ! Vous êtes tous une bande de jaloux, les garçons. Vous ne voulez pas que je vous enlève votre petite préférée ! Stop !

Ce genre de plaisanterie dérangeait Nirgal autant qu’Hiroko. Elle dit à Coyote d’arrêter son numéro, mais il se contenta de rire plus fort encore en la défiant.

— C’est toi qui as fui, c’est toi qui t’es monté ce petit camp d’inceste. Qu’est-ce que tu comptes faire ? Les châtrer tous ? (L’expression d’Hiroko se fit plus sombre encore.) Tu vas bientôt être obligée de vendre ton élevage, tu sais. Il se pourrait bien que j’en prenne quelques-uns.

Hiroko le chassa et, peu après, il repartit.

Pour la classe suivante, Hiroko les emmena tous aux bains et ils s’assirent dans le bassin, dans l’eau fumante, pendant qu’elle leur parlait. Nirgal se trouvait à côté du corps nu et gracile de Jackie qu’il connaissait si bien, dont il avait suivi les transformations spectaculaires, et il était incapable de la regarder.

Sa vieille mère, aussi nue qu’eux tous, commença :

— Vous savez comment fonctionne la génétique, je vous l’ai appris moi-même. Et vous savez que nombreux sont ceux, parmi vous, qui sont demi-frères et demi-sœurs, oncles, nièces et ainsi de suite. Je suis la mère ou la grand-mère de beaucoup d’entre vous, et, par conséquent, vous ne devriez pas avoir d’enfants entre vous. C’est comme ça : c’est une simple loi génétique.

Elle leva la main, paume en l’air, comme pour dire : « Ceci est un seul corps. »

— Mais toutes les choses vivantes sont emplies de la viriditas, la force verte, celle qui se propage vers l’extérieur. Ainsi, il est normal que vous vous aimiez entre vous, surtout maintenant que vos corps bourgeonnent. Il n’y a pas de mal à cela, quoi qu’en dise Coyote. Et la plupart du temps, il ne fait que plaisanter. Mais il a raison sur un point précis : bientôt, vous allez rencontrer bien d’autres garçons et filles de votre âge, qui deviendront vos partenaires et vos compagnons, qui seront plus proches de vous que les autres membres de votre tribu, que vous connaissez tous trop bien pour vraiment les aimer comme on aime un autre. Ici, nous sommes autant d’éléments d’un moi, et l’amour vrai va toujours vers l’autre.

Nirgal ne quittait pas sa mère des yeux, le regard fixe. Pourtant, il sut exactement à quelle seconde Jackie avait serré les jambes : il avait perçu le changement de température infime dans l’eau qui clapotait autour d’eux. Et il eut le sentiment qu’il y avait quelque chose d’inexact dans ce que venait de dire sa mère. Bien qu’il connût le corps de Jackie, elle restait à bien des égards aussi lointaine qu’une étoile dans le ciel, aussi fixe, lumineuse et fascinante. Elle était la reine de leur petit groupe ; même s’il avait étudié ses sautes d’humeur toute sa vie, elle pouvait l’écraser d’un seul regard, ce qu’elle faisait souvent. Elle était aussi étrangère qu’il pouvait le concevoir. Et il l’aimait, il le savait. Mais elle ne répondait pas à son amour, pas de la même manière, en tout cas. Pas plus qu’elle n’aimait réellement Dao, se dit-il. Plus vraiment. Ce qui était un petit réconfort. Elle n’avait d’yeux que pour Peter, et lui aussi la regardait. Mais il était absent la plupart du temps. Ainsi donc, elle n’aimait personne dans tout Zygote aussi fort que Nirgal l’aimait. Elle était peut-être ainsi qu’Hiroko l’avait dit. Et Dao comme Nirgal lui étaient sans doute trop familiers. Ils étaient tous frères et sœurs, quel que soit l’arrangement des gènes.

* * *

Un jour, le ciel tomba vraiment. Toute la partie supérieure de la feuille de glace se détacha du CO2, s’effondra dans les mailles de la structure avant de pleuvoir sur le lac, la plage et les dunes alentour. Heureusement, l’événement se produisit tôt le matin, alors qu’il n’y avait encore personne à l’extérieur mais, dans le village, les premiers craquements et les premiers chocs ressemblèrent à des explosions. Tous, ils coururent jusqu’aux fenêtres pour assister à la chute : les plaques de glace géantes tombaient comme des bombes ou tournoyaient comme de grands plateaux. Bientôt, toute la surface du lac éclata et l’eau et la glace aspergèrent les dunes. Tous les gens de Zygote se ruaient hors de leurs chambres et, dans le fracas et la panique, Hiroko et Maya rassemblèrent les gamins dans l’école, qui disposait d’un système d’aération autonome. Après quelques minutes, quand il apparut que le dôme allait résister, Peter, Michel et Nadia sortirent en contournant les débris, en sautant par-dessus les plaques brisées, et se ruèrent vers le Rickover pour s’assurer de son état. S’il avait été atteint, c’était pour eux une mission mortelle, et le danger, ensuite, les menacerait tous. Depuis la fenêtre de l’école, Nirgal pouvait voir l’autre rive du lac, encombrée d’icebergs. Des mouettes tournaient dans l’air dans un grand tumulte de piaillements. Les trois silhouettes suivaient maintenant l’étroit sentier qui accédait au Rickover, et elles disparurent bientôt à l’intérieur. Jackie, effrayée, se mordait les phalanges. Très vite, ils reçurent un appel : tout allait bien. La structure en treillis installée au-dessus du réacteur avait parfaitement résisté au poids de la glace.

Pour l’heure, tout au moins, ils étaient sains et saufs. Mais, les deux jours suivants, tandis que le malaise s’installait dans Zygote, une enquête sur les causes de la chute de glace leur révéla que l’ensemble de la masse de glace sèche de la calotte s’était sensiblement affaissé, faisant ainsi craquer la couche de glace d’eau qui avait alors déchiré la couverture. Apparemment, la sublimation à la surface de la calotte s’accélérait selon une courbe spectaculaire.

Dans la semaine, les icebergs fondirent à la surface du lac, mais les plaques de glace dispersées dans les dunes restèrent là. Elles ne fondaient que très lentement. Les plus jeunes étaient désormais interdits de plage, vu l’instabilité évidente du reste de la couche de glace.

La dixième nuit suivant l’effondrement de la voûte, toute la population du village se rassembla dans le grand réfectoire : ils étaient deux cents. Nirgal les observa. Ils étaient sa petite tribu. Les sansei semblaient effrayés, les nisei méfiants et les issei abasourdis. Les plus anciens vivaient à Zygote depuis quatorze années martiennes, et ils avaient du mal à se souvenir d’avoir vécu différemment. Quant aux enfants, ils n’avaient réellement jamais rien connu d’autre.

Il était inutile de dire qu’ils ne comptaient pas céder devant le monde de la surface. Pourtant, le dôme devenait instable, et ils constituaient une colonie bien trop importante pour demander asile aux autres refuges cachés. La solution était de se séparer en plusieurs groupes, mais elle n’avait rien de réjouissant.

Il fallut une heure de débats pour exposer tout cela.

— Nous pourrions essayer Vishniac, dit Michel. C’est grand, et ils seraient heureux de nous accueillir.

Mais c’était le refuge des Bogdanovistes, pas le leur. C’était du moins ce qu’on lisait clairement sur les visages des anciens. Et soudain, Nirgal songea que c’étaient eux qui avaient le plus peur.

— On pourrait reculer plus loin dans la glace, dit-il.

Tous les regards se tournèrent vers lui.

— Tu veux dire : creuser un autre dôme ? demanda Hiroko.

Il haussa les épaules. Maintenant qu’il avait exprimé son idée, il réalisait qu’elle lui déplaisait.

Nadia intervint :

— Plus en arrière, la glace est plus épaisse. Et il s’écoulera pas mal de temps avant que la sublimation nous cause des ennuis. À ce moment-là, tout aura changé.

Le silence persista un instant, puis Hiroko acquiesça :

— C’est une bonne idée. Nous pourrons tenir ici jusqu’à faire fondre un autre dôme, et déménager dès que l’espace sera disponible. Ce qui ne devrait prendre que quelques mois.

— Shikata ga nai[19] fit Maya, sardonique.

Bien sûr, ils avaient d’autres options. Mais elle semblait satisfaite devant la perspective d’un nouveau projet d’envergure, de même que Nadia. Et tous les autres avaient l’air soulagés à l’idée d’une solution qui leur permettrait de continuer à vivre ensemble. À couvert. Les issei, constata Nirgal, avaient très peur de mourir de froid. Il s’assit et réfléchit. Il repensait brusquement aux cités ouvertes qu’il avait visitées en compagnie de Coyote.

Ils creusèrent un nouveau tunnel jusqu’au hangar avec des lances à vapeur alimentées par le Rickover, puis un autre sous la calotte, jusqu’à trois cents mètres de profondeur sous la glace.

Là, ils commencèrent à sublimer une nouvelle caverne en dôme et un lit pour un nouveau lac. L’essentiel du CO2 était récupéré, réfrigéré à la température externe, puis libéré. Ce qui subsistait était transformé en carbone et en oxygène avant d’être stocké.

Tandis que les travaux d’excavation se poursuivaient, ils creusèrent autour des racines courantes des grands bambous des neiges, les dégagèrent du sol en cantilever et les transportèrent sur les plus gros camions jusqu’à la nouvelle caverne dans une longue traînée de feuilles. Le bulldozer robot et tous les camions circulèrent jour et nuit, pour charger le sable des vieilles dunes et le transporter jusqu’au nouveau site. La biomasse était trop riche pour qu’ils l’abandonnent. Et puis, Simon en faisait partie. Ils étaient pour l’essentiel occupés à transférer tout ce qui se trouvait dans la coquille de Zygote. Et, quand ils eurent terminé, l’ancienne caverne ne fut plus qu’une bulle vide enfouie sous la calotte polaire, avec de la glace sablonneuse au-dessus, du sable glaciaire au-dessous, et une atmosphère martienne ambiante de 170 millibars essentiellement composée de CO2 à 240 kelvins. Un poison ténu.

Un jour, Nirgal accompagna Peter jusqu’à l’ancien site. Il fut troublé de retrouver son ancienne demeure réduite à une coquille vide, couverte de glace craquelée, de sable, avec les trous des racines comme autant d’affreuses blessures béantes. Et le lac à nu, vidé de ses algues. Tout cela lui parut petit, mesquin, ravagé comme l’antre d’un animal attaqué. Ils étaient des taupes dans leur trou, avait dit Coyote. Et les vautours tournaient toujours là-haut.

— On s’en va, dit Peter, avec un accent de tristesse.

Et ils redescendirent ensemble le tunnel faiblement éclairé qui conduisait au nouveau dôme, sur la chaussée de béton coulée par Nadia, à présent marquée par les traces des chenilles.

Ils installèrent le nouveau dôme selon un plan différent du premier. Le village serait à l’écart du sas du tunnel, proche d’un autre tunnel de sortie qui courait plus avant sous la glace, jusqu’à une issue située sur les hauteurs de Chasma Australe. Les serres furent implantées plus près des lumières du périmètre. Les crêtes des dunes étaient plus hautes qu’avant, et l’équipement météo fut redisposé à immédiate proximité du Rickover. Ils étaient tellement occupés, jour après jour, par la construction du nouveau refuge qu’ils n’avaient même pas le temps de réfléchir au changement. Les classes du matin avaient été suspendues depuis la chute de glace, et les enfants s’étaient constitués en une sorte d’équipe tournante que l’on assignait à différentes tâches d’appoint.

Nirgal, la plupart du temps, était heureux. Mais un matin, en quittant l’école, il vit le réfectoire et, plutôt que les grandes pousses de bambous du Croissant de la Crèche, cette vision le figea sur place. Le monde qu’il avait connu, son univers de tous les jours, s’était envolé. Il avait disparu. C’était ça, le travail du temps.

Ce fut un choc intérieur, et il sentit les larmes lui piquer les yeux. Il passa le restant de la journée distant, abasourdi, comme s’il vivait à côté de lui-même, observant tout sans émotion, comme dans les heures qui avaient suivi la mort de Simon, exilé dans le monde blanc, à moins d’un pas du monde vert. Rien n’indiquait qu’il sortirait un jour d’une telle mélancolie. Comment savoir ? Les jours de l’enfance avaient disparu, les jours de Zygote, et jamais ils ne reviendraient, de même que ce jour passerait, de même que ce dôme, lentement, se sublimerait lui aussi et se fracasserait. Rien ne durait. Qu’est-ce qui importait donc ? Durant des heures, cette question revenait le hanter, et plus rien n’avait de couleur ni de saveur. Et lorsque Hiroko s’aperçut enfin de son air absent et l’interrogea, il lui répondit tout net. C’était l’avantage avec Hiroko : on pouvait lui poser toutes les questions, y compris les plus fondamentales.

— Hiroko, pourquoi on fait tout ça ? Puisque tout devient blanc de toute façon ?…

Elle le fixa en penchant la tête à la façon d’un oiseau. Il crut lire toute l’affection qu’elle éprouvait pour lui dans ce simple mouvement, mais sans en être sûr. Les mois passaient et il sentait qu’il la comprenait de moins en moins.

— C’est triste que le vieux dôme ait cédé, n’est-ce pas ? Mais nous devons nous concentrer sur ce qui va arriver. Cela aussi, c’est la viriditas. Le passé s’est évanoui. Si tu penses encore à lui, tu seras encore plus mélancolique. J’ai été une petite fille, autrefois, dans l’île d’Hokkaido, au Japon ! J’étais jeune comme toi ! Et je peux te dire aussi comme c’est loin à présent. Nous sommes là, toi et moi, avec tous ces gens, toutes ces plantes autour de nous, et si tu t’arrêtes un peu pour leur accorder ton attention, tu verras qu’ils grandissent et prospèrent, et que la vie revient toujours en toute chose. Tu sentiras les kami partout, et c’est ce dont tu as besoin. Nous vivons toujours le moment.

— Et les jours anciens ?

Elle rit.

— Tu grandis. Bien sûr, tu devras te souvenir des jours anciens, parfois. Car ils étaient agréables, n’est-ce pas ? Tu as eu une enfance heureuse, ce qui est une bénédiction. Mais les jours qui viendront seront heureux également. Prends ce moment et interroge-toi : que te manque-t-il, hein ?… Coyote dit qu’il veut que tu les accompagnes, lui et Peter, pour un autre voyage. Tu devrais dire oui et retrouver le ciel, tu ne penses pas ?

On se prépara donc pour un second voyage avec Coyote, tandis que les travaux d’aménagement du nouveau Zygote, baptisé sans inspiration Gamète, se poursuivaient. Chaque soir, dans le nouveau réfectoire, les adultes discutaient durant des heures de leur nouvelle situation. Sax, Vlad et Ursula, de même que quelques autres, voulaient retourner en surface. Ils ne pouvaient poursuivre efficacement leur travail dans les refuges cachés, selon eux : ils voulaient retrouver le cours normal de la recherche médicale, de la construction réelle, du terraforming.

— Mais nous ne pourrons jamais nous déguiser, protestait Hiroko. On ne peut pas changer les génomes.

— Nous ne changerons pas nos génomes mais nos dossiers, répliqua Sax. C’est ce qu’a fait Spencer. Il a classé ses caractéristiques physiques sous une autre identité.

— Et on a parachevé le tout avec une intervention de chirurgie faciale, ajouta Vlad.

— Oui, mais le risque est minime à nos âges, non ? Nous ne ressemblons plus du tout à ce que nous étions. De toute façon, si nous faisions comme lui, nous pourrions assumer de nouvelles identités.

— Est-ce que Spencer est vraiment inscrit dans toutes les données ? insista Maya.

Sax haussa les épaules.

— On l’a laissé au Caire et il a eu la chance de s’immiscer parmi ceux que l’on emploie pour la sécurité. Ça a suffi. J’aimerais tenter quelque chose du même style. On verra ce qu’en dit Coyote. Lui, il ne figure dans aucun dossier, et il doit savoir.

— Il se cache depuis le début, remarqua Hiroko. C’est différent.

— Oui, mais il doit bien avoir certaines idées sur la question.

— On pourrait se mêler au demi-monde, proposa Nadia. Et comme ça, on ne figurerait pas dans les données. Moi, c’est mon plan.

Maya l’approuva.

Ils bavardaient ainsi chaque nuit.

— Il suffira de changer un peu d’apparence. Et puis, Phyllis est de retour, ne l’oubliez pas.

— Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils aient pu survivre. Elle doit avoir neuf vies. Comme les chats.

— De toute manière, on nous a vus dans trop de programmes d’infos. Il faut être prudent.

De jour en jour, Gamète s’achevait. Mais, pour Nirgal, ça n’était plus son refuge, son dôme.

Un voyageur de passage leur annonça que Coyote serait bientôt là. Et le pouls de Nirgal se fit plus rapide. Bientôt, il retrouverait les nuits étoilées, il roulerait à nouveau dans le patrouilleur-rocher, de refuge en refuge…

Il en parla à Jackie et elle le dévisagea avec une attention intense. En fin d’après-midi, quand ils eurent achevé leur travail, elle le conduisit dans les grandes dunes et l’embrassa. Quand il se fut remis du premier choc, il répondit à son baiser et, ensuite, ils continuèrent passionnément. Ils se blottirent entre deux dunes, sous la brume pâle, et s’abritèrent sous une tente confectionnée avec leurs vêtements. Puis ils se caressèrent longuement tout en se déshabillant, dans la tiédeur de leurs corps, la buée de leur souffle. Le sable givré craquait sous eux et, sans une parole, ils se fondirent dans un grand choc électrique, oublieux d’Hiroko et de son monde. Sous les mèches noires de Jackie, des grains de sable scintillaient comme des diamants, comme un mystérieux pollen de fleurs de glace.

Plus tard, ils rampèrent au-dehors et regardèrent par-dessus la crête de la dune pour voir si on ne les cherchait pas. Ensuite, ils se rhabillèrent dans leur petit nid, se serrèrent encore l’un contre l’autre avec des baisers voluptueux et lents. Jackie pointa son doigt sur son torse et lui dit :

— Maintenant, on s’appartient l’un à l’autre.

Nirgal acquiesça avec bonheur, embrassa son cou gracile, enfouit son visage dans ses cheveux noirs et Jackie ajouta :

— Maintenant, tu m’appartiens.

Il espérait sincèrement que c’était la vérité. Il avait toujours attendu cet instant.

Mais ce même soir, aux bains, Jackie s’ébroua dans la piscine et Dao la rejoignit dans de grands éclaboussements pour la serrer contre lui. Elle recula, regarda Nirgal avec une expression vide, ses yeux noirs comme deux trous mystérieux dans son visage. Et Nirgal se sentit glacé, la poitrine roide, soudain, comme s’il s’apprêtait à encaisser un grand coup. Il avait encore les testicules douloureux, et elle, elle était là, serrée contre Dao, comme depuis des mois. Elle le fixait avec des yeux de vipère basilic.

C’est alors qu’une étrange sensation se répandit en lui – il comprit qu’il se souviendrait toute sa vie de cet instant, que c’était un tournant, là, dans cette piscine, dans la douce tiédeur de la vapeur, sous l’œil de rapace de l’imposante Maya, que Jackie détestait avec une acuité infinie. Maya les observait tous trois. Elle avait soupçonné quelque chose. C’était ainsi : Jackie et Nirgal pouvaient s’appartenir l’un à l’autre, et Nirgal appartenait très certainement à Jackie, mais elle concevait différemment les choses. Et en réalisant cela, il éprouva un tel choc qu’il en perdit le souffle. Ce fut comme un effondrement du toit de sa maison intérieure, de sa compréhension des choses. Il ne quittait pas Jackie des yeux, paralysé, blessé, gagné par la colère – elle était toujours collée contre Dao – et il comprenait. Elle les voulait tous les deux. Oui, c’était certain et c’était logique, en un sens. Elle prenait peut-être ainsi un peu plus de pouvoir sur leur petit groupe. Ou non. Peut-être qu’elle avait maintenant la mainmise sur tous les garçons. Et comme Nirgal était désormais un étranger, elle était certainement plus à l’aise avec Dao. Et Nirgal était un peu plus exilé chez les siens, et dans le cœur de celle qu’il aimait. À supposer qu’elle ait un cœur !

En se réfugiant dans les vestiaires des hommes, il surprit un visage étranger dans un miroir. Il s’arrêta net et vit que c’était lui, les traits déformés par la détresse.

Il contempla longuement ce visage avec un sentiment bizarre. Il se dit qu’il n’était pas le centre de l’univers, ni son unique conscience, mais une simple personne comme toutes les autres, telle que les autres la voyaient. Cet étrange Nirgal dans le miroir avait des cheveux noirs et des yeux bruns au regard intense et attrayant. C’était une sorte de jumeau de Jackie, surtout si l’on s’attachait à ses sourcils noirs et… à son regard. Mais il ne voulait plus rien savoir. Il sentait le pouvoir qui était en lui et qui lui brûlait le bout des doigts. Il se rappelait le regard des autres, dans les autres refuges, et il comprenait maintenant que, pour Jackie, il pouvait représenter le même danger qu’elle représentait pour lui – ce qui expliquait qu’elle était avec Dao, comme pour établir un équilibre et affirmer en même temps son pouvoir à elle. Pour lui prouver qu’ils constituaient une paire – un assortiment. Et tout à coup, la tension se relâcha dans sa poitrine, il frissonna, et il eut un sourire grimaçant dans le miroir. Oui, ils s’appartenaient. Mais il demeurait lui-même.

Et quand Coyote revint et lui demanda de venir avec lui, il accepta immédiatement. Il surprit la brève expression de colère sur le visage de Jackie quand elle apprit les nouvelles : c’était pitoyable. Mais, quelque part en lui, Nirgal exultait : il était capable de la quitter comme ça, de s’éloigner d’elle ou, du moins, de prendre quelque distance par rapport à elle. Il en avait besoin. Qu’ils soient assortis ou non.

Quelques soirs plus tard, avec Coyote, Peter et Michel, il s’éloigna de la calotte polaire pour retrouver les terres tourmentées, les étendues noires sous les étoiles.

Il se retourna longuement vers la grande falaise lumineuse, agité par des sentiments multiples. Mais ce qu’il ressentait avant tout, c’était du soulagement. Ils allaient creuser encore plus profond dans la glace, il le savait, jusqu’à vivre dans un dôme sous le pôle Sud. Pendant que la planète rouge tournerait dans le cosmos, entre les étoiles, les autres planètes. Et il réalisa soudain que jamais plus il ne vivrait sous ce dôme, qu’il n’y reviendrait que pour de brèves visites. Ce n’était pas une question de choix, mais de destin. C’était comme un fragment de rocher rouge au creux de sa main. Il n’aurait plus de foyer désormais – à moins que cette planète tout entière ne devienne un jour sa maison, avec ses cratères, ses canyons, ses rochers, ses plantes, et tous ceux qui y vivaient. Dans le monde vert comme dans le monde blanc. Mais ça… (il se souvint de la tempête qu’ils avaient entrevue à la lisière de Promethei Rupes)… c’était une entreprise qui exigerait plusieurs générations. Il fallait d’abord qu’il commence à apprendre.

DEUXIÈME PARTIE

L’ambassadeur

1

Les astéroïdes à orbites elliptiques qui coupent l’orbite de Mars sont appelés astéroïdes Amor. (Lorsqu’ils coupent l’orbite de la Terre, on les appelle astéroïdes troyens.) En 2088, l’astéroïde Amor connu sous le code 2034 B franchit l’orbite de Mars à dix-huit millions de kilomètres derrière la planète, et un groupe de robots atterrisseurs en provenance de la Lune l’aborda quelque temps plus tard. 2034 B était une sphère rugueuse d’environ cinq kilomètres de diamètre, avec une masse de quinze milliards de tonnes. Dès que les rockets touchèrent sa surface, l’astéroïde 2034 B prit le nom de New Clarke.

Très vite, le changement devint évident. Certains atterrisseurs se posèrent sur la surface de l’astéroïde et commencèrent à forer, à excaver, à broyer, à trier et à convoyer. Une centrale à réacteur nucléaire fut lancée, et les barres d’alimentation se mirent en position. Ailleurs, des fours fonctionnaient déjà, et les robots chargeurs se préparèrent à les alimenter. Sur d’autres atterrisseurs, des baies de chargement s’ouvrirent, des mécanismes robots s’avancèrent sur leurs pattes mécaniques et s’ancrèrent dans les strates irrégulières de la roche. Des tunneliers s’enfoncèrent dans l’astéroïde. De la poussière jaillit jusque dans l’espace. Une partie retomba à la surface, une autre partit à la dérive pour l’éternité. Les atterrisseurs s’interconnectèrent par des tubes et des tuyaux. La roche de l’astéroïde était de la chondrite carbonacée, contenant un important pourcentage d’eau à l’état de glace dans toutes ses veines et ses bulles internes. Bientôt, les usines de traitement en chaîne des atterrisseurs commencèrent à produire une large gamme de matériaux à base carbonique, plus certains matériaux composites. L’eau lourde, qui représentait un six-millième de la glace, fut isolée. C’est à partir de cette eau lourde qu’on fabriqua du deutérium. Certaines pièces étaient manufacturées à partir des composites carbonés, et d’autres furent importées et installées comme les nouvelles dans les usines. De nouveaux robots apparurent, constitués principalement de matériaux puisés dans Clarke. Et le nombre de machines continua de croître sous la direction des ordinateurs qui, à partir des atterrisseurs interconnectés, géraient tout le complexe industriel.

Ensuite, le processus, durant des années, fut très simple. L’usine principale de New Clarke fabriqua un câble composé de filaments de nanotubes carboniques. Les nanotubes étaient constitués d’atomes de carbone liés en chaînes de telle manière que leurs maillons étaient ce que l’humanité pouvait concevoir de plus résistant. Les filaments ne mesuraient que quelques centaines de mètres, mais ils étaient bottelés en faisceaux, et ces bottes étaient bottelées à leur tour avec d’autres jusqu’à ce que le diamètre du câble atteigne neuf mètres. Les usines de New Clarke fabriquaient les filaments et les bottelaient à des vitesses telles qu’elles pouvaient extruder le câble à raison de quatre cents mètres à l’heure, soit dix kilomètres par jour, sans arrêt, heure après heure, jour après jour, année après année.

Tandis que cette fine tresse de carbone tournoyait dans l’espace, d’autres robots, sur une autre facette de l’astéroïde, construisaient un driver de masse, un moteur qui utiliserait le deutérium de l’eau pour propulser la roche broyée au loin à des vitesses avoisinant les deux cents kilomètres par seconde.

Tout autour de l’astéroïde, des moteurs plus petits et des fusées conventionnelles étaient également en construction. On fit le plein de carburant pour le jour où tout devrait commencer. Les moteurs et les fusées rempliraient alors le rôle de jets d’attitude.[20] D’autres usines construisaient des véhicules à grandes roues capables de circuler en avant comme en arrière sur le câble qui croissait toujours. Au fur et à mesure qu’il se déployait hors de la planète, on lui fixait d’autres fusées et d’autres appareils.

Le driver de masse fut déclenché. Et l’astéroïde se plaça sur une nouvelle orbite.

Des années passèrent. L’orbite de l’astéroïde recoupait désormais celle de Mars de telle façon qu’il s’en approchait à dix mille kilomètres. Et le dispositif de fusées de l’astéroïde fut déclenché de façon que le champ gravifique de Mars capture New Clarke selon une orbite qui, tout au début, était très elliptique. Les fusées étaient mises à feu régulièrement et, peu à peu, elles rectifièrent l’orbite. L’extrusion du câble se poursuivait. Les années passaient.

Guère plus d’une décennie après l’arrivée des atterrisseurs, le câble avait atteint trente mille kilomètres de long. La masse de l’astéroïde était de huit milliards de tonnes et celle du câble de sept milliards environ. L’orbite de l’astéroïde était elliptique, avec un périastre approximatif de cinquante mille kilomètres. Mais à présent, toutes les fusées et les drivers de masse, sur New Clarke aussi bien que sur le câble, avaient été déclenchés, certains en continu, mais la plupart par intermittence. L’un des plus puissants ordinateurs jamais conçus occupait une baie de chargement. Il coordonnait les données des senseurs et déterminait ainsi les mises à feu des fusées. Le câble, à cette époque, était à l’écart de Mars, mais il se mit à osciller dans sa direction, comme dirigé par une horloge de précision. Et, dans le même temps, l’orbite de l’astéroïde se réduisit et devint régulière.

Pour la première fois depuis le contact initial, de nouvelles fusées se posèrent sur New Clarke. Des robots en débarquèrent et entreprirent la construction d’un spatioport. L’extrémité du câble descendit vers Mars. Là, les calculs vectoriels prirent leur essor pour atteindre une complexité quasi métaphysique, et la danse gravitationnelle de l’astéroïde, du câble et de la planète se fit plus précise, suivant une musique en retard permanent. Et ainsi le grand câble se rapprocha de sa position requise, et ses mouvements se firent de plus en plus lents. Si quiconque avait pu profiter de l’ensemble du spectacle, il aurait eu sous les yeux une sorte de démonstration physique spectaculaire du paradoxe de Zénon, qui veut que le coureur se rapproche d’autant plus de la ligne d’arrivée s’il diminue de moitié la distance qu’il lui reste à parcourir… Mais personne ne vit jamais ce spectacle, car il n’existait aucun témoin doué des sens appropriés. Proportionnellement, le câble était bien plus fin qu’un cheveu humain – à supposer qu’on l’eût réduit à cette dimension, il aurait été encore long de plusieurs centaines de kilomètres – et il n’était visible que sur de courts segments. On pouvait dire que seul l’ordinateur qui le guidait en avait la pleine et totale mesure. Pour les observateurs qui se trouvaient à la surface de Mars, dans la ville de Sheffield, sur le volcan Pavonis Mons (la montagne du Paon), le câble apparut tout d’abord comme une très petite fusée qui descendait vers eux avec un fil ténu. Un fil de pêche, en quelque sorte, avec une esche brillante, qu’avaient jeté des dieux de passage dans l’univers. Sous cette perspective, le câble suivit sa ligne conductrice jusqu’au colossal bunker situé à l’est de Sheffield avec une lenteur presque douloureuse, jusqu’à ce que la plupart des habitants finissent par se lasser du spectacle de ce trait noir dans la haute atmosphère.

Puis vint enfin le jour où l’extrémité du câble, dirigée par d’ultimes décharges de fusées, assura sa position dans les rafales de vent et se posa dans l’orifice du toit du bunker. Désormais, sous le point aréosynchrone, le câble était attiré par la gravité de Mars, tandis que la partie qui se trouvait au-dessus du point aréosynchrone essayait de suivre New Clarke dans son vol centrifuge autour de la planète. Les filaments de carbone du câble résistèrent à la tension, et l’ensemble du dispositif entra en rotation à la même vitesse que la planète, au-dessus de Pavonis Mons, en une vibration oscillatoire qui lui permettait d’esquiver Deimos, le satellite naturel. Il était toujours contrôlé par le grand ordinateur de New Clarke et l’immense batterie de fusées déployée sur la tresse de carbone.

L’ascenseur était de retour. On mit en place les cabines sur Pavonis et sur New Clarke, fournissant ainsi un contrepoids qui diminuait d’autant l’énergie nécessaire aux opérations. Des vaisseaux entamèrent alors leur approche du spatioport de New Clarke et, quand ils repartirent, ils bénéficièrent de l’effet de fronde du champ gravifique de Mars, dont l’interactivité avec la Terre et le reste du système solaire diminuait d’autant le coût des voyages. C’était comme si un cordon ombilical venait d’être remis en place.

2

Il était au milieu d’une existence parfaitement ordinaire quand ils le réquisitionnèrent pour l’expédier sur Mars.

Art Randolph avait loué cet appartement depuis un mois quand la convocation lui arriva sous forme d’un fax, juste après que sa femme et lui eurent décidé de divorcer officiellement. Le texte du fax était très bref : Cher Arthur Randolph. William Fort vous invite à un séminaire privé. Un avion quittera l’aéroport de San Francisco à 9 heures, le 22 février 2101.

Art resta figé un instant, stupéfait, les yeux fixés sur le papier. William Fort était le fondateur de Praxis, la société qui avait acheté celle d’Art quelques années auparavant. Fort était très vieux, et l’on disait que sa position au sein de la transnat était plutôt honorifique. Mais il organisait encore des séminaires privés, qui étaient d’autant plus fameux que peu d’informations en filtraient. On prétendait qu’il invitait tous les cadres de la transnationale, qu’ils se retrouvaient à San Francisco et qu’un jet privé les emmenait ensuite dans un lieu secret. Personne ne savait ce qui s’y passait. Ceux qui y avaient participé étaient ensuite transférés ailleurs, ou bien alors ils se taisaient de telle manière que cela interdisait toute question. C’était un mystère absolu.

Si Art fut surpris d’être invité et s’il en éprouva quelque appréhension, cela lui plut néanmoins. Avant d’être racheté, il avait été le cofondateur et le directeur technique d’une petite société appelée Dumpmines, spécialisée dans le minage et le traitement d’anciens dépôts et qui récupérait les matériaux utilisables rejetés à l’époque des gaspillages. Il avait été surpris, et plutôt agréablement, d’être racheté par Praxis. Du même coup, tous les employés de Dumpmines étaient devenus membres d’une des firmes les plus riches de la planète – ils avaient reçu des actions, le droit de vote à l’intérieur de la compagnie, et la liberté d’utiliser toutes ses ressources. C’était comme d’être adoubé chevalier.

Art ne pouvait nier qu’il avait été séduit, de même que son épouse, même si elle se trouvait dans un état totalement élégiaque. Elle venait d’être engagée par la Direction de synthèse de Mitsubishi, et les grandes transnats, selon elle, constituaient des mondes à part. Comme ils travaillaient pour deux mondes différents, inévitablement, ils avaient été séparés l’un de l’autre – plus encore que jamais. Ils n’avaient plus besoin l’un de l’autre pour recevoir le traitement de longévité, que les transnats offraient de façon plus fiable que le gouvernement. Ils étaient comme des passagers embarqués sur des vaisseaux différents, lui dit-elle, qui traverseraient la baie de San Francisco dans deux directions différentes.

Art avait eu le sentiment qu’ils auraient pu faire la navette entre les bateaux, si sa femme n’avait pas été autant intéressée par un compagnon passager, un vice-président de Mitsubishi chargé du développement du Pacifique Est. Mais Art, très rapidement, avait été pris par le programme d’arbitrage de Praxis. Il voyageait fréquemment pour des conférences ou pour arbitrer des litiges entre des filiales mineures de Praxis. Et quand il se retrouvait à San Francisco, Sharon était rarement là. Elle lui avait dit qu’ils seraient bientôt hors de portée de voix, et, trop démoralisé dans l’instant, il n’avait même pas contesté sa déclaration. Un peu plus tard, il avait déménagé, suivant sa suggestion. En fait, elle l’avait fichu à la porte.

Et maintenant, il était là, relisant le fax pour la quatrième fois en grattant sa joue pas rasée. Il était grand, costaud, mais avec une tendance à se voûter « balourd », disait sa femme, même si sa secrétaire, chez Dumpmines, le traitait de « gros ours », ce qu’il préférait. À vrai dire, il avait parfois le comportement maladroit et la démarche pesante d’un ours, en même temps que sa force et sa rapidité. Il avait été fullback dans l’équipe de foot de l’université de Washington. Lent au coup de pied mais toujours précis, et particulièrement difficile à plaquer. On l’avait surnommé « l’Homme-Ours », d’ailleurs. Et ses adversaires disaient qu’on ne pouvait l’intercepter qu’à ses risques et périls.

Il avait fait des études d’ingénieur avant de travailler sur les champs pétrolifères d’Iran et de Géorgie. Là, il avait mis au point un certain nombre d’innovations pour extraire le pétrole de schistes bitumeux extrêmement marginaux. Il passa une maîtrise à l’université de Téhéran avant de partir pour la Californie. Où il retrouva un ami qui mettait sur pied une société destinée à la fabrication du matériel de forage profond utilisé sur les exploitations off shore. À nouveau, Art avait mis au point un certain nombre d’améliorations destinées au matériel de forage dans des conditions de profondeur extrême. Mais deux ans de chambres de compression sur le bouclier continental, c’était trop pour lui. Il avait revendu ses parts de l’entreprise à son associé pour reprendre ses errances. Il s’était d’abord attaqué à l’habitat en conditions de basse température et avait fondé une société, puis il était passé aux panneaux solaires et aux portiques de lancement des fusées. À chaque fois, c’avait été une réussite, mais avec le temps il avait découvert que c’étaient les problèmes humains qui l’intéressaient au fond, et non pas la technique. Il s’était investi de plus en plus dans le management des projets avant de passer à l’arbitrage. Il aimait plonger dans les litiges et les résoudre à la satisfaction générale. C’était une forme d’ingénierie plus gratifiante et enrichissante que les recherches en mécanique, mais aussi plus difficile. Plusieurs des sociétés pour lesquelles il travailla durant ces années-là faisaient partie de diverses transnationales, et il se retrouva en tant qu’arbitre non seulement entre ses propres sociétés, mais face aux transnats. Et aussi dans des conflits plus complexes qui requéraient un arbitrage tierce. Il appelait ça de l’ingénierie sociale et ça le fascinait.

En prenant la direction technique de Dumpmines, il avait fait de l’excellent travail sur leurs SuperRathjes, des véhicules robotisés spécialisés dans l’extraction et le triage sur les sites miniers. Mais là, plus que jamais, il se donna à fond dans les conflits du travail. Cette tendance de sa carrière était devenue plus marquée encore après le rachat de la société par Praxis. Et quand des journées s’écoulaient en résolutions de litiges, il revenait régulièrement chez lui avec la certitude qu’il aurait dû être juge, ou diplomate. Oui – tout au fond de lui, il était un diplomate.

Ce qui rendait d’autant plus gênant le fait qu’il n’ait pas été capable de négocier avec succès la fin de sa vie conjugale. Et il ne faisait aucun doute que cette rupture était bien connue de Fort, ou de celui qui l’avait invité au séminaire. Il se pouvait même qu’ils aient mis sur écoute son ancien appartement et enregistré le lamentable gâchis qu’avaient été leurs derniers mois, à Sharon et lui, ce qui n’était flatteur ni pour l’un ni pour l’autre. Il se crispa à cette seule pensée tout en se dirigeant vers la salle de bains. Il ouvrit le chauffe-eau portatif et contempla dans le miroir un visage un peu ahuri. Mal rasé, la cinquantaine, séparé de sa femme, mal employé une bonne partie de sa vie, s’éveillant tout juste à sa vocation – pas du tout le genre de type à qui William Fort pouvait faxer, imaginait-il.

Sa femme, ou plutôt son ex, se montra aussi incrédule que lui.

— Ça doit être une erreur, fit-elle.

Elle l’avait appelé parce qu’elle ne retrouvait plus un des objectifs de son appareil photo et qu’elle soupçonnait Art de l’avoir emporté en déménageant.

— Je vais le chercher, dit-il.

Il gagna la penderie. Il n’avait même pas encore ouvert ses deux valises. Il savait qu’il était impossible que cet objectif s’y trouve, mais il chercha activement néanmoins : Sharon était capable de savoir s’il jouait la comédie ou non. Elle continuait à parler et sa voix éveillait des échos dans l’appartement vide.

— Ça montre à quel point ce Fort est bizarre. Tu vas te retrouver dans une sorte de Shangri-La[21] où il parlera japonais et portera des boîtes de kleenex en guise de chaussures. Tu auras droit à tous ses discours de dingue, tu vas apprendre à léviter et je ne te reverrai plus jamais. Alors, tu le trouves ?

— Non. Il n’est pas là.

En se séparant, ils avaient partagé leurs biens communs : Sharon avait pris l’appartement, le lutrin, les appareils photo, les plantes, le lit et l’ensemble du mobilier. Art avait gardé la poêle à frire à revêtement de téflon. On ne pouvait pas dire que c’ait été un de ses meilleurs arbitrages. Mais ça signifiait aussi qu’il n’y avait guère d’endroit où chercher cet objectif perdu.

Sharon avait un don : elle pouvait transformer un banal soupir en une accusation.

— Ils vont t’apprendre le japonais, et je ne te reverrai pas. Je me demande pourquoi William Fort aurait besoin de toi ?

— Comme conseiller conjugal, peut-être ? suggéra Art.

* * *

La plupart des rumeurs qui circulaient à propos des séminaires de Fort se révélèrent fondées, ce qui surprit beaucoup Art. À l’aéroport international de San Francisco, il monta à bord d’un jet privé avec six autres personnes, hommes et femmes, et, peu après le décollage, les hublots, à double polarisation apparemment, devinrent noirs, et on ferma la porte d’accès du cockpit. Deux des compagnons de voyage d’Art s’essayèrent alors au jeu de l’orientation et, après que l’avion eut basculé plusieurs fois à droite, puis à gauche, ils se mirent d’accord : ils faisaient route quelque part entre le sud-ouest et le nord. Ils étaient sept à bord, tous directeurs techniques ou arbitres au sein du grand réseau Praxis. Ils s’étaient retrouvés à San Francisco et venaient des quatre coins du monde. Certains semblaient excités à l’idée de rencontrer le fondateur de la transnationale, d’autres se montraient inquiets.

Leur vol dura six heures, et les orientateurs, durant la descente, passèrent leur temps à définir les limites extrêmes de leur point d’atterrissage : un cercle qui passait par Juneau, en Alaska, Hawaii, Mexico et Détroit. Quoique, fit remarquer Art, il aurait pu être plus vaste encore s’ils étaient à bord d’un de ces nouveaux jets air-espace. Auquel cas, il pouvait englober une bonne moitié de la planète. Quand leur avion se posa, ils descendirent dans un sas jusqu’à un grand van aux vitres noires. Une paroi opaque se dressait entre eux et le siège du chauffeur. Les portes étaient verrouillées de l’extérieur.

Ils roulèrent durant une demi-heure. Quand le van s’arrêta et qu’ils purent descendre, le chauffeur les attendait : c’était un homme âgé en short et T-shirt de Bali.

Ils clignèrent des yeux dans le soleil éblouissant. Ils n’étaient pas à Bali, mais sur un petit parking asphalté entouré d’eucalyptus, au fond d’une étroite vallée côtière. À l’ouest, à moins de deux kilomètres, ils virent un lac, ou un bras d’océan. Un ruisseau coulait au fond de la vallée jusque dans un lagon, immédiatement derrière une plage. Les flancs de la vallée étaient couverts d’herbe sèche au sud, de cactus au nord, avec des affleurements de rocher brun.

— Baja ? proposa l’un des orientateurs. L’Equateur ? L’Australie ?

— San Luis Obispo[22] ? suggéra Art.

Leur chauffeur les précéda sur une route étroite qui conduisait à un petit ensemble composé de sept bâtiments en bois à deux étages, nichés entre les pins maritimes, au fond de la vallée. Deux des bâtiments étaient à usage résidentiel et, quand ils eurent déposé leurs bagages dans les chambres qui leur avaient été assignées, le chauffeur les conduisit jusqu’à une salle à manger, dans un bâtiment adjacent. Là, une demi-douzaine de serveurs plutôt âgés leur présentèrent un dîner très simple, composé d’un ragoût et d’une salade. Ensuite, ils furent libres de regagner leur résidence.

Ils se rassemblèrent dans le foyer, autour d’une cheminée. Il faisait assez chaud au-dehors et personne n’avait fait de feu dans la cheminée.

— Fort a cent douze ans, déclara un des orientateurs, qui s’appelait Sam. Et les traitements n’ont pas affecté son cerveau.

— Ça n’est jamais le cas, remarqua Max, autre orientateur.

Ils bavardèrent encore à propos de Fort durant un moment. Ils avaient tous entendu diverses choses à son sujet, car William Fort était une des célébrités de la médecine, le Pasteur de leur siècle, l’homme qui avait vaincu le cancer, ainsi que le proclamaient à tort les tabloïds. L’homme qui avait triomphé du froid ordinaire. Il avait fondé Praxis à vingt-quatre ans pour lancer sur le marché plusieurs innovations qui constituaient autant de percées antivirales. À vingt-sept ans, il était multimilliardaire. Par la suite, il avait donné une nouvelle dimension à Praxis, jusqu’à ce qu’elle devienne l’une des plus importantes transnationales. Quatre-vingts années de métastase continue, ainsi que le résuma Sam. Tout en mutant personnellement pour devenir une espèce d’hyper-Howard Hughes, à ce que l’on disait du moins, de plus en plus puissant, Fort, à l’image d’un trou noir[23] avait totalement disparu derrière l’horizon événementiel de son propre pouvoir.

— J’espère simplement que ça ne sera pas trop bizarre, commenta Max.

Les autres invités – Sally, Amy, Elizabeth et George – étaient plus optimistes. Mais tous appréhendaient la rencontre, ou l’absence de rencontre, et comme nul ne se présenta durant la soirée, ils se retirèrent dans leurs chambres avec une expression inquiète.

Art dormit aussi bien qu’à l’accoutumée. À l’aube, il fut réveillé par le ululement sourd d’un hibou. Le ruisseau gargouillait sous sa fenêtre. L’aube était grise et la brume de mer se mêlait au brouillard qui flottait sur les pins. Un tambourinement d’appel monta de quelque part.

Il s’habilla rapidement et sortit. Tout était humide. Sur des terrasses basses, il découvrit des rangées de laitues et des pommiers si sévèrement taillés qu’ils étaient réduits à l’état de buissons.

Quand Art atteignit le bas de la petite ferme, des couleurs commençaient à se dessiner au-dessus du lagon. Une pelouse se déployait sous un chêne ancien. Art s’en approcha, mû par une sorte d’instinct. Il palpa son écorce crevassée, blessée. Puis il entendit des voix. Des gens remontaient du lagon en suivant un sentier. Ils portaient des tenues de plongée noires et tenaient des planches de surf ou des deltaplanes. Il reconnut les personnes qui leur avaient servi le dîner, ainsi que le chauffeur du van. Qui lui fit un signe amical avant de poursuivre son chemin. Art continua jusqu’au lagon. Le bruissement des vagues se perdait dans l’air salé et les piaillements des oiseaux qui frôlaient les roseaux.

Au bout d’un moment, il remonta le sentier et se retrouva dans la salle à manger. Les serveurs qu’il avait croisés s’activaient en cuisine et faisaient sauter des crêpes. Quand Art et ses collègues eurent terminé leur petit déjeuner, le chauffeur les précéda jusqu’à une grande salle de réunion. Ils s’installèrent sur les canapés disposés en carré. De grandes fenêtres laissaient entrer la lumière perlée du matin. Le chauffeur s’installa entre deux canapés et leur dit :

— Je suis William Fort. Et je suis heureux de vous voir tous ici.

Si on l’examinait plus attentivement, on pouvait constater que c’était un homme étrange. Son visage était ridé par un siècle de soucis, mais il donnait dans l’ensemble une impression de détachement et de sérénité. Une sorte de chimpanzé, songea Art, qui aurait été élevé dans un labo avant d’étudier le Zen. Ou, plus simplement, un très vieux surfer, ou un roi du deltaplane, usé, chauve, le visage rond et le nez retroussé. Et il les considérait tous, l’un après l’autre. Sam et Max, qui l’avaient ignoré dans ses rôles de chauffeur et de cuisinier, n’avaient pas l’air vraiment à l’aise, mais il ne semblait pas en tenir compte.

— L’un des index qui permettent de mesurer la densité des humains et de leurs activités dans le monde, dit-il, c’est la distribution, au pourcentage du produit net, de photosynthèse au sol.

Sam et Max approuvèrent comme si c’était là une déclaration classique d’ouverture de réunion.

— Je peux prendre des notes ? demanda Art.

— Je vous en prie. (Fort leur désigna la table basse au milieu des canapés, qui était couverte de lutrins et de paperasses.) Je voudrais que nous jouions à certains jeux plus tard, ce qui explique ces lutrins et ces blocs, selon votre choix.

La plupart des invités étaient venus avec leurs lutrins et, un bref instant, le silence régna tandis qu’ils les sortaient. Fort se leva et se mit à parler, effectuant régulièrement un tour après quelques phrases.

— Aujourd’hui, nous utilisons quatre-vingts pour cent du produit net de la photosynthèse au sol. Il est probablement impossible d’atteindre les cent pour cent, et notre capacité de transport à longue distance a été estimée à trente pour cent. Nous sommes donc, comme certains disent, en dépassement massif. Nous avons liquidé notre capital naturel comme s’il constituait un revenu sacrifiable, et nous sommes au seuil de l’épuisement dans certains stocks essentiels, comme le pétrole, le bois, le sol, les métaux, l’eau, les poissons et les animaux. Ce qui rend une expansion économique continue difficile.

« Difficile ! » inscrivit Art. « Continue ? »

— Il faut continuer, ajouta Fort en décochant un regard perçant à Art, qui abritait discrètement son lutrin sous son bras. L’expansion continue est le principe fondamental de l’économie. Donc l’un des fondements de l’univers même. Car tout n’est qu’économie. La physique est de l’économie cosmique, la biologie est de l’économie cellulaire, les sciences humaines sont de l’économie sociale, la psychologie est de l’économie mentale, et ainsi de suite.

Son auditoire approuva sans enthousiasme.

— Ainsi, toute chose est en expansion. Mais cela ne saurait se produire en contradiction avec la loi de la conservation de l’énergie et de la matière. Quelle que soit l’efficacité de notre consommation, nous n’arriverons jamais à rendre notre production plus importante que notre absorption.

Et Art inscrivit : « Production plus importante qu’absorption – tout n’est qu’économie – capital naturel – dépassement massif. »

— En réaction à cette situation, un groupe de Praxis s’est mis au travail sur ce que nous appelons l’économie de monde plein.

— Ce ne serait pas une économie de monde saturé ? demanda Art.

Fort parut ne pas l’avoir entendu.

— Mais, comme le disait Daly, le capital constitué par l’homme et le capital naturel ne peuvent se substituer l’un à l’autre. C’est évident, mais comme de nombreux économistes continuent à prétendre le contraire, il convient d’insister sur ce point. Pour poser les choses simplement, disons qu’on ne peut substituer un nombre croissant de scieries à un nombre décroissant de forêts. Quand vous construisez une maison, vous pouvez jongler avec le nombre de scies électriques et de charpentiers, ce qui signifie qu’ils peuvent être substitués les uns aux autres, mais vous ne pourrez pas construire votre maison avec la moitié du bois de charpente nécessaire, quel que soit le nombre de scies et de charpentiers dont vous disposez. Essayez et vous aurez une maison à courants d’air. Celle dans laquelle nous vivons.

Art secoua la tête et considéra la page de son lutrin qu’il avait remplie avant de passer à la suivante : « Ressources et capital ne peuvent être substitués – scies électriques/charpentiers – bois de charpente – maison à courants d’air. »

Fort s’était tourné vers la fenêtre ouest, celle qui ouvrait sur la plage. Il laissa passer quelques minutes de silence sans reprendre la parole.

— Excusez-moi, intervint Sam. Vous avez bien dit « capital naturel » ?

Fort sursauta et se retourna.

— Oui ?…

— Je croyais que le capital était un produit de l’homme. C’est la définition que nous avons apprise : le capital, ce sont les moyens de production que l’homme produit.

— Oui. Mais dans un monde capitaliste, le mot capital a connu de plus en plus d’usages. Par exemple, les gens parlent de capital humain pour définir ce que le travail accumule par l’éducation et l’expérience professionnelle. Le capital humain diffère du capital classique dans la mesure où vous ne pouvez en hériter, et il ne peut être que loué : ni vendu, ni acheté.

— À moins que l’on ne prenne en compte l’esclavage, dit Art.

Fort fronça les sourcils.

— Ce concept de capital naturel ressemble plus, en fait, à la définition traditionnelle que le capital humain. On peut le posséder, le léguer, le diviser en valeurs renouvelables ou non, le mettre sur le marché ou pas.

— Mais si tout est un capital, d’une manière ou d’une autre, intervint Amy, on comprend pourquoi les gens considèrent que l’un peut se substituer à l’autre. Si vous améliorez le capital accumulé par l’homme afin de moins consommer votre capital naturel, n’est-ce pas là une substitution ?

Fort secoua la tête.

— Ça, c’est l’efficacité. Le capital est une quantité de moyens de produire, et l’efficacité est un ratio entre le produit et les moyens de produire. Quel que soit le niveau d’efficacité d’un capital, il ne peut produire à partir de rien.

— De nouvelles sources d’énergie… suggéra Max.

— Mais on ne peut pas fabriquer du sol à partir de l’électricité. La fusion nucléaire et les machines autoreproductrices nous ont dotés d’une énergie énorme, mais nous devons posséder des stocks de base pour pouvoir y appliquer cette énergie. Et c’est là que nous atteignons une limite au-delà de laquelle aucune substitution n’est possible.

Fort les regarda tous tour à tour avec cette sérénité qu’Art avait remarquée dès le début. Il consulta son lutrin. « Capital naturel – capital humain – capital traditionnel – énergie contre matière – sol électrique – pas de substituts s’il vous plaît. » Avec une grimace, il changea de page.

— Malheureusement, reprit Fort, la plupart des économistes continuent à travailler dans le cadre du modèle monde vide.

— Le modèle monde plein paraît évident, dit Sally. Cela va de soi. Pourquoi un économiste devrait-il l’ignorer ?

Fort haussa les épaules, fit un nouveau tour de la pièce. Art avait le cou endolori.

— Nous comprenons le monde au travers de paradigmes. Le passage d’une économie de monde vide à une économie de monde plein est un changement de paradigme majeur. Max Planck a dit qu’un paradigme nouveau s’imposait non pas quand il convainquait ses opposants, mais lorsque ses opposants finissaient par mourir.

— Et pour l’heure, ils ne meurent pas, remarqua Art.

Fort acquiesça.

— Les traitements gériatriques maintiennent les gens dans l’existence. Et la plupart ont des fonctions.

Sally prit un air écœuré.

— Dans ce cas, il faudra qu’ils changent d’opinion, n’est-ce pas ?…

Fort se tourna vers elle.

— C’est ce que nous allons essayer de faire. En théorie, du moins. Je veux que vous inventiez des stratégies économiques type monde plein. C’est le jeu auquel je joue. Si vous voulez bien raccorder vos lutrins à cette table, je pourrai vous transmettre les données de départ.

Ils se penchèrent pour enfoncer leurs fiches dans la table.

Le premier jeu que proposa Fort comportait une estimation du maximum de population supportable pour la planète.

— Est-ce que cela ne dépend pas des différentes hypothèses sur le mode de vie ? demanda Sam.

— Nous allons définir toute une gamme d’hypothèses.

Il ne plaisantait pas. Ils bâtirent des scénarios dans lesquels chaque hectare de terre arable était exploité avec une efficacité maximale, des scénarios où l’on revenait à la chasse et à la cueillette, de la consommation universelle ostentatoire à des régimes universels de subsistance. Les conditions initiales inscrites dans leurs lutrins, ils se mirent à taper, avec des expressions qui allaient de l’ennui à la concentration en passant par la nervosité et l’impatience. Ils se servaient des formules fournies par la table quand ils n’injectaient pas les leurs.

Ce qui les occupa jusqu’au déjeuner, puis durant tout l’après-midi. Art avait toujours aimé les jeux et, avec Amy, il eut fini bien avant les autres. Le résultat estimé du maximum de population allait de cent millions (le modèle du « tigre immortel », ainsi que l’avait baptisé Fort) à trente milliards (« la fourmilière »).

— C’est un écart considérable, remarqua Sam.

Fort acquiesça et les observa d’un air patient.

— Mais si vous ne considérez que les modèles fondés sur des conditions réalistes, déclara Art, vous arrivez d’ordinaire entre trois et huit milliards.

— Et la population mondiale est actuellement de douze milliards, dit Fort. Donc, nous sommes largement en dépassement. Et qu’allons-nous faire ? Nous avons des sociétés à diriger, après tout. Le travail ne va pas s’arrêter parce que les gens sont trop nombreux sur Terre. L’économie d’un monde saturé ne signifie pas la fin de l’économie, mais seulement la fin des affaires telles que nous les connaissons. Je veux que Praxis aborde la courbe en tête. Bien. C’est la marée basse, et je vais sortir faire un tour. Je vous invite avec plaisir à vous joindre à moi. Demain, nous jouerons à un jeu appelé « Trop plein ».

Sur ce, il se retira et ils furent laissés à eux-mêmes. Ils regagnèrent leurs chambres, puis, comme l’heure du dîner approchait, ils se rendirent à la salle à manger. Fort n’était pas visible, mais ils retrouvèrent plusieurs de ses associés qu’ils avaient rencontrés la veille au soir. Il y avait aussi un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes, tout grands, dynamiques, éclatants de santé. Ils faisaient penser à un club de gymnastique ou de natation. Les jeunes femmes dominaient. Sam et Max haussaient les sourcils en un signal morse codé qui se lisait facilement : « Hé ! Hé ! » Mais les jeunes les ignorèrent, leur servirent le dîner et retournèrent à la cuisine. Art finit très vite son repas, tout en se demandant si Max et Sam avaient raison dans leurs suppositions. Il emporta lui-même son couvert à la cuisine et se mit à la plonge tout en demandant à l’une des jeunes femmes :

— Qu’est-ce qui vous a amenée ici ?

— Une sorte de programme scolaire. (Elle s’appelait Joyce.) Nous sommes tous en formation. Nous sommes entrés à Praxis l’an dernier et nous avons été sélectionnés pour venir suivre des cours.

— Est-ce que par hasard vous auriez travaillé sur l’économie de monde plein aujourd’hui ?

— Non. On a surtout joué au volley.

Il sortit en songeant qu’il aurait préféré faire partie de la sélection des jeunes. Il se demanda s’il existait un sauna dans la demeure, juste au-dessus de l’océan. Ça ne semblait pas impossible, après tout : l’eau de l’océan était froide, et si tout devait être considéré comme faisant partie de l’économie, ce genre d’installation était un investissement. Pour maintenir l’infrastructure humaine, en quelque sorte.

Ses collègues, quand il les retrouva, évoquaient la journée.

— Je déteste ce genre de truc, dit Sam.

— Oui, mais on est coincés, remarqua Max d’un air sombre. Ou on participe au culte ou on perd notre job.

Les autres n’étaient pas aussi pessimistes.

— Il se sent peut-être seul, c’est tout, suggéra Amy.

Sam et Max roulèrent des yeux en regardant en direction de la cuisine.

— Ou alors, il a toujours eu envie d’être prof, proposa Sally.

— Peut-être qu’il souhaite que la croissance de Praxis reste à dix pour cent par an, dit George. Monde plein ou pas.

Max et Sam hochèrent la tête et Elizabeth afficha une expression irritée.

— Peut-être aussi qu’il veut sauver le monde ! dit-elle.

— Exact, fit Sam, et Max et George ricanèrent.

— Peut-être que cette pièce est sur écoute, dit Art.

Ce qui interrompit la conversation comme la lame d’une guillotine.

Les jours qui suivirent ressemblèrent au premier. Ils se retrouvaient dans la salle de conférence et Fort tournait dans la pièce en parlant. Son discours était souvent cohérent, parfois non. Un certain matin, il passa trois heures à parler de féodalisme – en leur disant que c’était l’expression la plus claire de la dynamique de dominance primaire, qu’il n’avait jamais vraiment disparu et que le capitalisme des transnationales était un féodalisme affiché, que l’aristocratie mondiale devait trouver un moyen de subsumer la croissance capitaliste dans la forme ferme et stable du modèle féodal. Un autre matin, il leur parla d’une théorie calorique de valeur appelée éco-économie, développée apparemment par les premiers pionniers de Mars. Sam et Max roulèrent des yeux effarés, tandis que Fort enchaînait sur les équations de Taneev et Tokareva en griffonnant des symboles illisibles sur le tableau.

Mais cette routine ne dura pas : quelques jours plus tard, la houle se leva du sud et Fort annula leurs réunions pour se lancer dans le surf et (avec le même succès) dans le deltaplane aquatique avec une tenue munie d’ailes souples qui transformait les gestes en mouvements de vol. La plupart des jeunes lauréats le rejoignirent pour décrire de grandes boucles au-dessus des lames comme une bande de nouveaux Icares. Ils flottaient sur les coussins d’air des rouleaux exactement à la manière des pélicans qui avaient inventé ce sport.

Art sortit à son tour et se plaqua sur un body-board. Il découvrit que l’eau n’était pas aussi glacée qu’il l’avait redouté et qu’il n’aurait pas besoin d’une combinaison. Il réussit à se placer près de Joyce qui surfait vraiment, elle, et ils échangèrent quelques mots. Il apprit ainsi que les vieux cuisiniers qu’il avait rencontrés étaient d’excellents amis de Fort, des vétérans des premières années de l’ascension de Praxis. Les jeunes les avaient surnommés les Dix-Huit Immortels. Certains d’entre eux étaient installés dans le domaine, les autres n’étaient que de passage pour une espèce de réunion. Ils conféraient sur les problèmes courants, conseillaient les dirigeants actuels de Praxis, participaient à des cours et des séminaires, quand ils ne jouaient pas sur les vagues. Ceux qui ne se passionnaient pas pour l’océan travaillaient dans les jardins.

En retournant au domaine, Art les examina avec attention. Ils travaillaient tous avec la même lenteur tout en bavardant. Ils semblaient surtout s’occuper de récolter les pommes.

Le vent du sud diminua, et Fort retrouva son groupe. Il se trouva qu’un jour le sujet fut « Les Opportunités des affaires dans un monde plein ». Art commença alors à entrevoir pourquoi il avait été choisi avec ses six collègues : Amy et George travaillaient sur la contraception, Sam et Max dans le design industriel, Sally et Elizabeth dans la technologie agronomique, et lui-même était spécialiste en récupération de ressources. Ils travaillaient déjà tous dans des domaines intéressant le monde plein et, chaque après-midi, ils se montraient assez brillants dans les divers jeux qui consistaient à concevoir d’autres modèles.

Fort leur proposa ainsi un jeu où le problème du monde plein était résolu par le retour à un monde vide. Ils étaient censés provoquer la dispersion d’un vecteur de peste qui tuerait tous ceux qui n’avaient pas reçu le traitement gérontologique. Quels seraient les tenants et aboutissants d’une pareille action ?

Embarrassés, ils restèrent figés devant leurs lutrins. Elizabeth déclara qu’ils ne pouvaient se prêter à un jeu fondé sur une idée aussi monstrueuse.

— Elle l’est, approuva Fort. Mais ça ne rend pas pour autant ce projet impossible. J’ai entendu certaines choses, voyez-vous. Des conversations à différents niveaux. Au niveau du leadership des transnationales, par exemple, on discute. On argumente. On entend toutes sortes d’idées jetées le plus sérieusement du monde, y compris des idées comme celle que je vous propose. Tous le déplorent et on change de sujet. Mais il ne se trouve personne pour considérer que c’est techniquement infaisable. Et certains pensent même que ça résoudrait des problèmes qui, sans cela, resteront sans solution.

Le groupe réfléchit avec réticence à ce concept. Art suggéra que les travailleurs agricoles deviendraient rares.

Fort observait l’océan.

— C’est bien le problème fondamental en cas d’effondrement de la population, dit-il d’un air songeur. Dès que l’on commence, il est difficile de fixer en toute confiance le point précis où ça s’arrêtera. Allons-y.

Et ils le suivirent, plutôt soumis. Ils jouèrent au jeu de la Réduction de population et, étant donné l’alternative qui avait été évoquée, ils s’y donnèrent avec une certaine intensité. Chacun d’eux, tour à tour, devint Empereur du Monde, ainsi que Fort le définit, et exposa son plan dans le détail.

Quand ce fut le tour d’Art, il dit :

— J’attribuerais à tout être vivant un droit de parenté lui donnant accès à trois quarts d’un enfant.

Tous rirent, y compris Fort. Mais Art persévéra. Il leur expliqua qu’ainsi un couple de parents aurait droit à un enfant et demi. Ensuite, ils pourraient soit vendre leur droit à l’autre moitié, soit s’arranger pour racheter une part afin d’avoir un second enfant. Les prix des demi-enfants fluctueraient selon le mode classique de l’offre et de la demande. Les conséquences sociales seraient positives : les gens qui désireraient un surplus d’enfants devraient se sacrifier pour eux, et ceux qui n’en voudraient pas auraient ainsi une source de revenus pour l’enfant qu’ils avaient déjà. Quand la population aurait assez chuté, l’Empereur du Monde pourrait décider d’attribuer un enfant par personne, ce qui se rapprocherait d’un statut démographique stable. Mais, avec le traitement de longévité, la limite des trois quarts devrait être maintenue très longtemps.

Quand Art en eut terminé, il releva la tête de son lutrin et rencontra les regards des autres.

— Trois quarts d’un enfant, répéta Fort en souriant, et tous les autres rirent à nouveau. Ça me plaît.

Les rires cessèrent instantanément.

— Oui, ça établirait enfin une valeur monétaire pour la vie humaine, sur le marché ouvert. Jusqu’à présent, le travail qui a été fait dans ce domaine est plutôt mou. Revenus et dépenses en temps de vie, et tout ça… (Il soupira en secouant la tête.) La vérité, c’est que la plupart des économistes concoctent leurs chiffres dans l’arrière-cuisine. Les valeurs ne dépendent pas réellement d’un calcul économique. Non, j’aime bien ça. Essayons d’estimer quel serait le prix d’un demi-enfant. Je suis convaincu qu’il y aura des spéculations, des intermédiaires, tout un marché…

Ils jouèrent donc au jeu des Trois Quarts durant le reste de l’après-midi, allant même jusqu’au marché des denrées de base et à des scénarios de feuilletons vidéo. Quand ils eurent terminé, Fort les invita à un barbecue sur la plage.

Ils enfilèrent tous des coupe-vent avant de suivre le sentier du fond de la vallée, dans l’éclat du couchant. Ils se retrouvèrent au sud du lagon. Là, sur la plage, il y avait un grand feu, entretenu par les jeunes étudiants. À l’instant où ils s’installaient sur les couvertures, une dizaine d’Immortels tombèrent du ciel et coururent sur le sable en baissant leurs ailes. Ils défirent les zips de leurs combinaisons, rejetèrent en arrière leurs cheveux mouillés, et se mirent à discuter âprement à propos du vent. Ils ôtèrent leur harnachement en s’aidant les uns les autres et restèrent en maillot de bain, avec la chair de poule, frissonnant : des oiseaux centenaires qui tendaient leurs bras noueux vers les flammes. Les femmes étaient aussi musculeuses que les hommes et on avait l’impression, en voyant les rides de leur visage, qu’elles avaient passé des siècles à cligner des yeux dans le soleil ou à rire autour du feu. Art observa Fort, qui plaisantait avec ses vieux amis en train de s’échanger des serviettes de bain. La vie secrète et luxueuse des gens riches et célèbres ! Ils dévorèrent des hot-dogs en buvant de la bière. Les vieux oiseaux allèrent se rhabiller derrière une dune et revinrent auprès du feu en pantalon et sweat-shirt tout en se peignant. Le crépuscule s’assombrissait très vite et la brise de mer était maintenant plus froide et salée. Les grandes flammes du feu dansaient en projetant des jeux de lumière sur le visage simiesque de Fort. Comme l’avait dit Sam, il ne semblait pas avoir plus de quatre-vingts ans.

À présent, il était assis au milieu de ses sept invités regroupés. Le regard fixé sur les braises, il se remit à parler. Les autres, au-delà du feu, poursuivaient leurs conversations, mais les invités de Fort durent se pencher pour mieux l’entendre, par-dessus le vent, le ressac et les craquements du feu. Ils semblaient un peu perdus, tous, avec leurs lutrins entre les cuisses.

— On ne peut pas obliger les gens à faire certaines choses. Il s’agit de nous changer nous-mêmes. Ensuite, les gens voient, et ils choisissent. En écologie, il y a ce qu’il est convenu d’appeler le principe fondateur. La population d’une île démarre grâce à un petit nombre de colons et ne possède donc qu’une petite fraction des gènes de la population parentale. C’est le premier pas vers la spéciation. Moi, je pense que nous avons besoin d’espèces nouvelles, en terme d’économie, bien entendu. Et Praxis en elle-même est cette île. La façon dont nous la structurons constitue une forme d’ingénierie appliquée aux gènes avec lesquels nous sommes arrivés. Nous n’avons aucune obligation de nous plier aux règles telles qu’elles existent à présent. Nous pouvons constituer de nouvelles espèces. Non féodales. Nous avons la possession collective et le droit de décision, et la politique d’action constructive. Nous travaillons en direction d’un État corporatif similaire à l’État civique qui a été édifié à Bologne. Nous sommes une sorte d’île de communisme démocratique, qui réussit mieux que le capitalisme ambiant et qui édifie une meilleure manière de vivre. Pensez-vous que ce genre de démocratie soit possible ? Il faudra que nous y jouions un de ces après-midi.

— C’est comme vous voudrez, dit Sam.

Ce qui lui valut un regard acéré de Fort.

Le lendemain matin, le temps était chaud et ensoleillé, et Fort décida qu’ils ne pouvaient pas décemment rester à l’intérieur. Ils retournèrent donc sur la plage et s’installèrent sous un auvent près du foyer, au milieu des hamacs et des cantines réfrigérantes. L’océan était d’un bleu étincelant, avec des vaguelettes marquées. Il y avait quelques surfeurs de loin en loin. Fort s’assit entre deux hamacs et leur délivra un discours sur l’égoïsme et l’altruisme en péchant des exemples dans l’économie, la sociobiologie et la bioéthique. Il conclut en leur disant qu’à strictement parler l’altruisme n’existait pas. Que ça n’était que l’égoïsme se donnant une perspective.

Le lendemain, ils se retrouvèrent au même endroit et, après un discours tout en méandres sur la simplicité volontaire, jouèrent à un jeu que Fort appelait « Marc Aurèle ». Art y prit plaisir, comme à tous les autres, et il se montra brillant. Mais, jour après jour, les notes qu’il prenait sur son lutrin devenaient plus brèves : « Consommation – appétit – besoins artificiels – besoins réels – coûts réels – lits de paille ! Impact d’environnement = population × appétit × efficacité – réfrigérateurs : pas un luxe sous les tropiques – réfrigérateurs de communautés – maisons froides – Sir Thomas More[24]. »

Ce même soir, les invités mangèrent seuls et leur discussion fut marquée par la lassitude.

— Je suppose que nous sommes dans un lieu de simplicité volontaire, remarqua Art.

— Est-ce que les jeunes étudiants en font partie ? demanda Max.

— Je n’ai pas constaté que les Immortels s’en occupent particulièrement.

— Ils aiment juste regarder, dit Sam. Quand vous aurez leur grand âge…

— Je me demande combien de temps il compte nous garder ici, fit Max. Ça dure depuis une semaine et ça devient déjà ennuyeux.

— Moi, ça me plairait plutôt, dit Elizabeth. C’est reposant.

Art prit conscience qu’il était d’accord avec elle. Il s’était accoutumé à se lever très tôt. L’un des étudiants marquait chaque aube en frappant sur un bloc de bois avec un gros maillet, selon des intervalles descendants qui arrachaient régulièrement Art au sommeil : « Toc… toc… toc… toc… toc… toc, toc, toc, toc-toc-toc-toc, totototototoc ! » Plus tard, Art sortait dans le matin gris et humide et les cris des oiseaux. Il retrouvait le bruit des vagues, comme si des coquillages invisibles étaient soudés à ses oreilles. Quand il suivait le sentier qui traversait la ferme, il rencontrait régulièrement certains des Dix-Huit Immortels qui bavardaient en maniant la pioche ou le sécateur, quand ils n’étaient pas assis sous le grand chêne qui surplombait l’océan. Fort était souvent avec eux. Durant l’heure qui précédait le petit déjeuner, Art aimait se promener, sachant bien qu’il passerait le reste de la journée dans une salle trop chaude, ou sur une plage trop chaude, à palabrer et à jouer aux jeux de Fort. Était-ce vraiment si simple ? Il n’en était pas sûr. Mais en tout cas, c’était relaxant : jamais il n’avait passé des journées aussi agréables.

Mais, évidemment, ça allait bien au-delà. C’était, ainsi que Max et Sam ne cessaient de le lui rappeler, une espèce d’épreuve. On les jugeait. Le vieil homme les observait, et sans doute les Dix-Huit Immortels également, de même que les jeunes étudiants, les « apprentis » qu’Art commençait à considérer comme des forces sérieuses, des jeunes surdoués qui se chargeaient de la plupart des opérations quotidiennes du domaine, et peut-être de Praxis, après tout, même aux plus hauts niveaux – en consultant ou non les Dix-Huit. Après avoir entendu tous les discours de Fort, il comprenait qu’on puisse avoir envie de le court-circuiter pour les questions pratiques. Et les conversations, à l’heure de la vaisselle, évoquaient tout à fait les chamailleries de frères et de sœurs à propos de parents invalides…

En tout cas, c’était bien un test : une nuit, alors qu’il se rendait à la cuisine pour prendre un verre de lait frais, Art passa devant une petite pièce, à l’écart de la salle à manger. Des gens étaient rassemblés là, jeunes et vieux, et regardaient un enregistrement vidéo de la matinée avec Fort. Il retourna à sa chambre, pensif.

Le lendemain matin, Fort recommença sa ronde coutumière.

— Les nouvelles opportunités de croissance ont cessé de croître.

Sam et Max échangèrent un regard ultra-bref.

— C’est à ça qu’aboutit cette réflexion sur le monde saturé. Il nous faut donc identifier les nouveaux marchés de croissance qui ne sont pas encore en croissance, et les lancer. Il faut vous rappeler que le capital naturel peut être négociable ou non. Le capital naturel non négociable est le substrat à partir duquel se développe tout capital négociable. Étant donné sa rareté et les bénéfices qu’il apporte, il serait logique, selon la théorie standard de l’offre et de la demande, de définir son prix comme étant infini. Tout ce qui a un prix théoriquement infini m’intéresse. C’est un investissement évident. Pour l’essentiel, il s’agit d’investir dans l’infrastructure, mais au niveau biophysique basique. L’infra-infrastructure, pour ainsi dire, ou la bio-infrastructure. Et je veux que Praxis se lance là-dessus. Que nous obtenions la gestion et reconstruisions toute bio-infrastructure épuisée par liquidation. C’est un investissement à long terme, mais les revenus seront fantastiques.

— Est-ce que la plus grande part de la bio-infrastructure n’est pas déjà dans le domaine public ? demanda Art.

— Si. Ce qui implique une coopération rapprochée avec les gouvernements concernés. Le produit annuel brut de Praxis est plus important que celui de la plupart des pays. Ce qu’il nous faut, ce sont des pays avec de petits PNB et de mauvais IDF.

— IDF ? demanda Art.

— L’index de développement futur. Une alternative au PNB, qui prend en compte l’endettement, la stabilité politique, la santé de l’environnement et tout ça… Ça affine le PNB et ça nous aide à repérer les pays qui pourraient avoir besoin de notre assistance. Nous allons les identifier, leur rendre visite et leur offrir un investissement de capital massif, plus des conseils politiques, la sécurité et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. En retour, nous gérons leur bio-infrastructure. Et nous aurons également accès à leur marché du travail. C’est du partenariat, à l’évidence. Je pense que nous allons en venir là.

— Mais quel sera notre rôle ? demanda Sam en montrant leur groupe d’un geste vague.

Fort les dévisagea longuement, l’un après l’autre.

— Je vais vous confier à chacun une mission différente. Et que cela reste confidentiel. Vous partirez d’ici séparément pour des destinations différentes. Vous ferez tous un travail diplomatique, en liaison avec Praxis, tout en ayant des tâches bien précises dans le domaine de la bio-infrastructure. Je donnerai à chacun de vous les détails utiles en privé. À présent, nous allons déjeuner plus tôt que d’habitude et, ensuite, je vous recevrai tour à tour.

« Travail diplomatique ! » inscrivit Art sur son lutrin.

Il passa l’après-midi à errer dans les jardins, à admirer les pommiers en espaliers. Apparemment, il n’était pas parmi les premiers sur la liste de Fort. Peu lui importait. Le ciel était nuageux et les fleurs du jardin tout humides et épanouies. Ce serait dur de retourner dans son studio sous l’autoroute de San José, se dit-il. Il se demanda ce que pouvait faire Sharon, et même si elle pensait à lui. Elle faisait sans doute de la voile avec son vice-président. Pas de doute.

Le soir approchait et il était sur le point de regagner sa chambre pour se préparer pour le dîner quand Fort apparut dans l’allée centrale.

— Ah ! vous voilà. Allons-nous installer sous le chêne.

Le soleil filtrait entre les nuages bas, et tout avait pris des tons de roses.

— Vous habitez un endroit magnifique, dit Art.

Fort sembla ne pas l’avoir entendu. Il avait la tête levée vers les nuages boursouflés. Après quelques minutes de silence, il dit :

— Nous voulons que vous vous rendiez acquéreur de Mars.

— Acquéreur de Mars ? répéta Art.

— Oui. Dans le sens que j’ai évoqué ce matin. Ces partenariats avec les transnationales sont pour demain, ça ne fait aucun doute. La vieille étiquette de rapports de convenance était très suggestive, mais il faut aller plus loin afin d’accroître notre contrôle sur nos investissements. C’est ce que nous avons fait pour le Sri Lanka, avec un tel succès que les autres grandes transnats nous imitent toutes maintenant et qu’elles se jettent sur les pays à problèmes.

— Mais Mars n’est pas un pays.

— Non. Mais Mars a des problèmes. Quand le premier ascenseur s’est écrasé, son économie a été fracassée du même coup. À présent, un nouvel ascenseur a été installé et les choses vont redémarrer. Je veux que Praxis aborde le premier virage en tête. Bien entendu, les autres investisseurs sont encore sur place et ils s’appliquent à renforcer leurs positions. Tout cela va s’intensifier encore avec ce nouvel ascenseur.

— Qui le contrôle ?

— Un consortium dirigé par Subarashii.

— Ça ne pose aucun problème ?

— Disons que ça leur donne une sorte de prépondérance. Mais ils ne comprennent rien à Mars. Ils pensent que c’est seulement un nouveau gisement de métaux. Ils ne devinent rien des possibilités.

— Des possibilités pour…

— Mais pour le développement ! Mars n’est pas seulement un monde vide, Randolph – en termes économiques du moins, c’est presque un monde non existant. Il va falloir construire sa bio-infrastructure, voyez-vous. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas se contenter d’exploiter les gisements en passant de l’un à l’autre, comme Subarashii et quelques autres semblent le penser. Mars n’est pas un astéroïde géant. Il est stupide de la considérer ainsi, car sa valeur en tant que base opérationnelle, en tant que planète, en fait, surpasse de loin sa valeur au poids de tous les métaux qu’elle recèle. En gros, ça représente vingt billions de dollars. Mais la valeur de Mars terraformée se situerait plutôt dans la zone des deux cents billions. Ce qui fait environ un tiers du produit mondial brut. Non, Mars est un investissement de bio-infrastructure, ainsi que je l’ai dit. Exactement le genre de chose que recherche Praxis.

— Mais pour l’acquisition… risqua Art. Je veux dire : de quoi parlons-nous au juste ?

— Non pas de quoi. Mais de qui.

— Qui ?

— La Résistance.

— La Résistance !

Fort lui accorda le temps de réfléchir. La télévision, les tabloïds et les réseaux vidéo étaient submergés de récits sur les survivants de 2061, cachés dans leurs refuges souterrains, sous les déserts sauvages de l’hémisphère Sud. Leurs leaders s’appelaient John Boone et Hiroko Ai, ils creusaient des tunnels un peu partout, ils étaient en contact avec des aliens, des célébrités décédées, des leaders des gouvernements du monde… Art fixait Fort, l’un des leaders les plus sérieux de la planète, troublé soudain à la seule idée que ces élucubrations pellucidariennes[25] puissent contenir une once de vérité.

— Elle existe réellement ? demanda-t-il enfin.

Fort acquiesça.

— Mais oui. Je ne suis pas en contact avec elle, vous le comprendrez facilement, et j’ignore tout de son importance réelle. Mais je suis convaincu que certains des Cent Premiers sont encore vivants. Vous connaissez les théories de Taneev et Tokareva que j’ai évoquées quand vous êtes arrivés ? Eh bien, ces deux-là, ainsi qu’Ursula Kohi et toute l’équipe médicale, vivent encore sur Acheron, au nord d’Olympus Mons. Pendant la guerre, les laboratoires ont été détruits. Mais aucun corps n’a été retrouvé sur le site. Il y a environ six ans, j’ai envoyé une équipe de Praxis là-bas pour reconstruire les labos. Après, nous l’avons rebaptisé l’Institut d’Acheron, et nous l’avons abandonné. Tout est intact et prêt à fonctionner, mais il ne s’y passe rien. Si l’on excepte une petite conférence annuelle sur leur éco-économie. Et l’an dernier, après la conférence, l’une de nos équipes de nettoyage a trouvé un message sur un fax. Il contenait des commentaires sur une proposition qui avait été présentée. Sans signature ni référence de source. Mais je suis persuadé d’avoir reconnu la patte de Taneev ou de Tokareva, ou du moins de quelqu’un qui est très familier avec leurs travaux. J’ai considéré ça comme un petit bonjour.

Un très petit bonjour, songea Art. Mais Fort parut lire dans ses pensées.

— Mais j’ai eu droit à un grand bonjour aussi. Je ne sais pas de qui. Ils sont très prudents. Mais ils sont là.

Art eut quelque peine à déglutir. Ça, au moins, c’était une information.

— Et vous voulez que je…

— Je veux que vous alliez sur Mars. Nous avons lancé un projet qui vous servira de couverture : récupérer une section du câble abattu. Mais, pendant que vous travaillerez là-dessus, je m’arrangerai pour que vous rencontriez cette personne qui m’a contacté. Vous n’aurez rien à faire. C’est eux qui feront le premier pas. Mais écoutez-moi bien. Au début, je ne veux pas qu’ils sachent exactement ce que vous essayez de faire. Vous devrez découvrir qui ils sont vraiment, quelle est l’étendue de leur dispositif opérationnel, et ce qu’ils veulent exactement. Et comment nous pouvons traiter avec eux.

— Alors, je vais être une sorte…

— Une sorte de diplomate.

— J’allais dire une sorte d’espion.

Fort haussa les épaules.

— Tout dépend avec qui vous êtes. Ce projet doit rester secret. Je traite avec d’autres leaders des transnats et ils ont très peur. Les menaces contre l’ordre établi sont souvent l’objet d’attaques brutales. Et certains d’entre eux pensent que Praxis est une menace. Donc, pour le moment, être présent là-bas, c’est une arme cachée pour Praxis, et cette enquête sur Mars en fait partie. Vous pensez pouvoir vous en tirer ?

— Je ne sais pas.

Fort se mit à rire.

— C’est pour ça que je vous ai choisi pour cette mission, Randolph. Vous semblez si simple.

Je suis simple, faillit dire Art, mais il se mordit la langue.

— Pourquoi moi ?

— Quand nous acquérons une nouvelle société, nous passons en revue tout le personnel. J’ai lu votre dossier. Je me suis dit que vous aviez toutes les qualités d’un diplomate.

— Ou d’un espion.

— Souvent, ce sont deux aspects différents d’une même fonction.

Art plissa le front.

— Est-ce que vous avez mis mon appartement sur écoute ? Mon ancien appartement, je veux dire ?…

— Non. (Fort se remit à rire.) Ce n’est pas le genre de chose que nous faisons. Les dossiers suffisent.

Art se souvint alors de cette séance de vidéo qu’il avait surprise.

— Cela et une session ici, précisa Fort. Afin de mieux vous connaître.

Art réfléchit un instant. Aucun des Dix-Huit ne voulait de cette mission. Aucun des jeunes non plus, probablement. Certes, il s’agissait de Mars, un monde invisible que personne ne connaissait. La plupart ne devaient pas être vraiment attirés par cette mission. Mais pour quelqu’un de disponible, en quête d’un nouvel emploi, peut-être avec un certain potentiel de diplomatie…

Tout cela, en fait, n’avait donc été qu’une longue entrevue. Pour un job qui n’existait pas encore à sa connaissance. Acheteur de Mars. Chef d’achat de Mars. Taupe sur Mars. Espion dans la Maison d’Arès. Ambassadeur auprès de la Résistance martienne. Ambassadeur sur Mars. Oh, bon sang ! se dit-il.

— Alors, qu’est-ce que vous en dites ?

— Je prends, dit Art.

3

William Fort ne perdit pas un instant. Dès qu’Art eut accepté la mission Mars, son existence devint une bande vidéo en avance rapide. Ce même soir, il se retrouva dans le van aveugle, puis dans le jet aveugle. Seul. Et quand il en descendit d’un pas incertain, l’aube se levait sur San Francisco.

Il se rendit à son bureau et rassembla ses amis et connaissances. Mais oui, leur répéta-t-il de nombreuses fois, j’ai accepté un travail sur Mars. Je dois récupérer une partie du câble de l’ancien ascenseur. Mais ça n’est que temporaire. Ils paient bien. Je reviendrai bientôt.

Dans la soirée, il alla chez lui et fit ses bagages. Ça ne lui prit que dix minutes. Ensuite, un peu abasourdi, il s’attarda dans l’appartement vide. La poêle abandonnée sur la plaque chauffante était le dernier signe de son ex-vie. Il la prit en se disant qu’elle pourrait tenir au milieu de ses bagages. Il s’interrompit. Tout était plein et bouclé. Il revint en arrière et s’assit sur l’unique chaise, la poêle à la main.

Au bout d’un moment, il appela Sharon en se disant qu’il aurait au moins son répondeur, mais elle était là.

— Je pars pour Mars, coassa-t-il.

Sur l’instant, elle ne le crut pas. Et quand elle le crut, elle devint furieuse. Pour elle, c’était de la désertion pure et simple, il la fuyait. Il essaya de lui dire : Mais tu m’as déjà viré. Elle avait déjà raccroché. Il laissa la poêle sur la table et rassembla ses valises sur le trottoir. De l’autre côté de la rue, l’hôpital civil qui pratiquait le traitement de longévité était assiégé, comme d’habitude. La foule campait dans le parking, en général. Le traitement était garanti libre et gratuit pour tous les citoyens, mais la liste d’attente était interminable et il n’était pas question de perdre son tour dans la file. Art secoua la tête et héla un pédicab.

Il passa sa dernière semaine sur Terre dans un motel de Cap Canaveral. Un dernier séjour plutôt lugubre : Canaveral était un territoire protégé, occupé surtout par la police militaire et le personnel de service qui se montrait extrêmement désagréable avec « les Regrettés », puisque tel était le surnom qu’on donnait à tous les candidats au départ. Le décollage quotidien rendait ceux-ci craintifs ou agressifs, et, dans tous les cas, sourds pour quelques instants. Chaque soir, on croisait des gens qui se lançaient des « Comment ? Comment ? Quoi ? ». La plupart des habitants du coin avaient des boules Quiès dans les oreilles. Ils posaient les plateaux sur les tables tout en parlant aux gens de la cuisine et, brusquement, ils regardaient leur montre, enfonçaient leurs boules dans leurs oreilles et… boum ! : une autre Novy Energia quittait le sol avec ses deux navettes en attache, et le monde entier se mettait à trembloter comme un bol de gelée. Les Regrettés s’élançaient dans les rues pour avoir une idée du sort qui les attendait et se figeaient sur place, effarés par la vision biblique de cette arche de fumée et de feu qui se déployait au-dessus de l’Atlantique. Quant aux gens du coin, ils continuaient à mâcher leur chewing-gum en attendant que ça passe.

* * *

Un dimanche matin, ce fut le tour d’Art. Il passa la combinaison qui n’était pas tout à fait à sa taille, comme dans un mauvais rêve. Il monta dans un van en compagnie d’un autre homme qui semblait aussi assommé que lui. On les conduisit jusqu’à l’aire de lancement où ils subirent l’identification rétinienne, digitale, visuelle et vocale. Ensuite, sans même avoir eu le temps de réfléchir à ce que tout ça signifiait réellement, il se retrouva dans un ascenseur, et suivit un court tunnel jusqu’à une pièce minuscule où étaient disposés huit fauteuils semblables à ceux des dentistes. Il n’en restait qu’un seul de libre, les autres étant déjà occupés par des passagers aux yeux ronds. On le fit asseoir, on le harnacha, on ferma la porte. Il entendit un puissant grondement et se sentit compressé brièvement. Puis il ne pesa plus rien, tout soudain. Il était sur orbite.

Au bout d’un moment, ils purent se détacher et ils se pressèrent contre les deux baies. Ils virent l’espace noir, le monde bleu, exactement comme dans tous les films, mais en plus net, puisque c’était réel. Art dirigea son regard vers l’Afrique de l’Ouest et une vague de nausée secoua chacune de ses cellules.

Après un épisode de mal de l’espace qui, apparemment, avait duré trois jours dans le monde réel, il retrouvait à peine une trace d’appétit quand une des navettes permanentes les aborda, après avoir fait le tour de Vénus et exécuté un aérofreinage sur une orbite Terre-Lune qui permettait aux petits ferries de la rejoindre. Pendant ses trois jours de malaise, Art avait été transféré avec les autres sur un de ces ferries qui, à l’heure prévue, déclencha ses fusées pour se lancer à la poursuite de la navette. L’accélération fut plus dure encore qu’au lancement de Cap Canaveral et, quand l’épreuve prit fin, Art avait la tête vague et sa nausée était de retour. Il se dit qu’une autre période d’apesanteur serait sa fin mais, par bonheur, il y avait sur la navette un anneau rotatif qui faisait régner dans certaines pièces ce que l’on appelait la gravité martienne. Art eut droit à un lit dans le service de santé, justement dans l’une de ces pièces, et il y demeura. Il ne savait pas très bien marcher en pesanteur martienne. Il sautait, puis titubait. Il se sentait encore comme endolori intérieurement, et étourdi. Mais il se battait contre la nausée, ce qui le soulageait en dépit de ce qu’il éprouvait.

La navette permanente était bizarre. En raison de ses aérofreinages fréquents dans l’atmosphère de la Terre, de Vénus et de Mars, on lui avait donné l’allure d’un requin-marteau. L’anneau en rotation était situé près de l’arrière, juste en avant du dispositif de propulsion et des docks d’amarrage des ferries. Dès qu’on y pénétrait, on se retrouvait avec la tête orientée vers le centre du vaisseau et les pieds vers les étoiles, sous le sol.

Il s’était écoulé une semaine quand Art décida de s’essayer encore une fois à l’apesanteur, car il n’y avait ni baies ni hublots dans l’anneau de gravité. Il se rendit dans une des chambres qui communiquaient avec la partie non rotative. Elle ressemblait à une cabine d’ascenseur, avec une porte de chaque côté. Il suffisait d’y monter, d’appuyer sur le bon bouton, et elle décélérait après quelques rotations jusqu’à stopper. Et par l’autre porte on accédait au vaisseau.

Il essaya donc. Quand la cabine commença à ralentir, il sentit la sensation de pesanteur diminuer. Et, quand l’autre porte s’ouvrit, il était en sueur. Il venait de rebondir vers le plafond, s’était fait mal au poignet en essayant de se raccrocher, avant de se cogner la tête. La douleur submergea la nausée, mais la nausée finit par gagner. Après deux autres carambolages, il réussit à atteindre le panneau de contrôle et appuya sur le bouton pour relancer la rotation de la cabine et retrouver l’anneau de pesanteur. Quand la porte se fut refermée, il se laissa tomber doucement jusqu’au sol, la gravité martienne fut de retour en une minute, et la porte d’accès s’ouvrit. Il sortit avec un sentiment intense de soulagement, avec son poignet tordu. La nausée était certainement pire que la douleur, se dit-il – du moins certains niveaux de douleur. Pour contempler l’espace, il allait se contenter de la télé.

Il n’était pas le seul. La plupart des passagers et des membres de l’équipage passaient le plus clair de leur temps dans l’anneau, qui était généralement bondé, comme un hôtel complet dont la clientèle restait rivée au bar et au restaurant. Art avait vu des documentaires et lu pas mal d’articles à propos des navettes permanentes qui ressemblaient à des Monte Carlo de l’espace, avec leurs résidents riches et blasés. Il existait même un feuilleton vidéo à succès qui se passait à bord d’une navette. Mais leur vaisseau, le Ganesh, n’y ressemblait guère. Il était évident qu’il faisait le tour du système solaire depuis pas mal d’années et toujours au complet. L’intérieur commençait à être fatigué, et quand on se restreignait à l’anneau de pesanteur, il apparaissait comme très petit, plus petit en tout cas que tout ce qu’Art avait imaginé en regardant les documents historiques sur l’Arès et tous ces vaisseaux. Mais les Cent Premiers avaient disposé d’un espace vital cinq fois supérieur à celui de l’anneau du Ganesh, et le Ganesh, lui, transportait cinq cents passagers.

Ils étaient partis depuis trois mois. Art consacrait le plus clair de son temps à visionner des documentaires sur Mars. Il prenait tous ses repas dans la salle à manger, qui était décorée dans le style des grands paquebots des années 1920, risquait quelques jetons au casino, décoré dans le style Las Vegas des années 1970, mais, avant tout, il dormait et regardait la télé. Deux activités qui se fondaient l’une dans l’autre, car s’il avait des rêves particulièrement nets à propos de Mars, les documentaires répondaient à une sorte de logique surréaliste. Il revit les célèbres enregistrements des débats Clayborne-Russell et, dans la même nuit, il rêva qu’il discutait sans succès avec Ann Clayborne qui, tout comme dans les enregistrements, ressemblait à la femme du fermier du tableau American Gothic[26], mais en plus maigre et plus sévère. Un autre film, pris à partir d’un drone, l’avait également profondément impressionné : le drone plongeait depuis le haut des vertigineuses falaises de Marineris pendant près d’une minute avant de se redresser et de survoler l’amas de rocs et de glace du plancher du canyon. Plusieurs fois, dans les semaines qui suivirent, Art rêva qu’il faisait la même chute, et s’éveilla régulièrement avant l’impact. Il lui apparut que certains secteurs de son inconscient considéraient qu’il avait commis une erreur en décidant de partir pour Mars. Il haussa les épaules à cette idée et continua de manger à heures régulières et de pratiquer la marche. Erreur ou pas, sa mission avait commencé.

Fort lui avait donné un système d’encryptage en lui demandant d’adresser un rapport régulier mais, pendant le voyage, il n’eut pas grand-chose à dire et se contenta, une fois par mois, de transmettre : Nous sommes en route. Tout se passe bien. Sans recevoir aucune réponse.

Et puis, Mars grossit sur les écrans comme une orange bien mûre, ils furent écrasés sur leurs couchettes anti-g par l’effet de l’aérofreinage, écrasés encore un peu plus dans le ferry. Mais Art sortit de ces décélérations aplatissantes comme un vétéran et, après une dernière semaine en orbite, ils s’amarrèrent à New Clarke. L’astéroïde se révéla être de faible gravité, à peine suffisante pour maintenir les gens au sol. Mars, désormais, semblait les dominer. Art retrouva le mal de l’espace. Et il lui restait encore deux jours à attendre son passage dans l’ascenseur.

Les cabines de l’ascenseur lui apparurent comme de grands hôtels élancés et très hauts de plafond. Il leur fallait cinq jours pour acheminer leur chargement humain jusqu’à la surface de la planète, sans la moindre gravité, si l’on exceptait celle qui commença à se manifester dans les deux derniers jours de la descente. Elle augmenta ensuite régulièrement, jusqu’à ce que l’ascenseur ralentisse pour se poser doucement dans l’installation de base que l’on appelait le Socle, immédiatement à l’ouest de Pavonis Mons. Là, la pesanteur était comparable à celle de l’anneau rotatif du Ganesh. Mais une semaine de mal de l’espace avait laissé Art complètement anéanti. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit et qu’on les guida dans ce qui ressemblait à un terminal d’aéroport, il eut du mal à se mouvoir, stupéfait de constater à quel point la nausée diminuait l’envie d’exister chez un être humain. Quatre mois avaient passé depuis qu’il avait reçu le fax de William Fort.

C’était un métro qui reliait le Socle à la ville de Sheffield, mais Art se serait senti trop mal pour profiter de la vue s’il y en avait eu une. Épuisé, la démarche instable, il suivit comme il le put un employé de Praxis tout au long d’un couloir, avant de se laisser tomber sur un lit dans une petite chambre. Il s’allongea avec l’impression que la pesanteur martienne était lourde et agréable et s’endormit très vite.

En se réveillant, il ne se souvint pas où il se trouvait. Il parcourut du regard la petite pièce, totalement désorienté, se demandant où pouvait être Sharon et pourquoi ils avaient maintenant une aussi petite chambre. Puis, tout lui revint. Mais oui, il était sur Mars.

Avec un grognement, il s’assit. Il avait chaud et il se sentait comme détaché de son corps. Tout était animé d’une légère pulsation, et pourtant les lumières de la chambre brillaient normalement. Des rideaux cachaient la paroi opposée. Il se leva et les écarta d’un seul geste.

— Hé !

Il cria en sautant en arrière. Il se réveilla une deuxième fois, du moins ce fut le sentiment qu’il eut.

C’était comme s’il se penchait sur le hublot d’un avion. Un espace infini s’ouvrait devant lui, sous un ciel mauve où brillait un soleil pareil à une tache de lave en fusion. Et au loin, tout en bas, une immense plaine rocailleuse se déployait – plate, ronde, cernée par une gigantesque falaise circulaire – extrêmement circulaire – remarquablement circulaire, en fait, pour un site naturel. Il était difficile d’imaginer à quelle distance se trouvait la paroi d’en face. Tous les détails de la falaise étaient parfaitement nets, mais les structures du bord opposé étaient minuscules. Il lui semblait discerner un observatoire qui aurait pu tenir sur la tête d’une épingle.

La caldeira de Mons Pavonis, conclut-il. Ils s’étaient posés à Sheffield et sa conclusion ne faisait aucun doute. Donc, il se trouvait à une soixantaine de kilomètres de cet observatoire, s’il se rappelait bien les documentaires, et à cinq mille mètres du plancher. Tout était vide, rocailleux, primitif, vierge. La roche volcanique était aussi nue que si elle avait fini de se refroidir la semaine auparavant. Il n’y avait pas la moindre touche humaine dans ce paysage : aucune trace de terraforming. C’était la même vision que John Boone avait dû avoir un demi-siècle auparavant. C’était tellement… étranger. Et grand. Art avait contemplé les caldeiras de l’Etna et du Vésuve, deux cratères quand même importants selon les critères terrestres. Mais cette… cette chose, ce trou qu’il avait devant lui aurait pu en contenir des milliers…

Il referma les rideaux et s’habilla lentement, la bouche ouverte, bien ronde, imitant la forme de la caldeira.

Le guide que Praxis lui avait assigné s’appelait Adrienne. Elle était amicale et, vu sa grande taille, elle aurait pu être native de Mars. Mais elle avait un accent australien très marqué. Elle le présenta à six autres nouveaux qui venaient de débarquer et leur fit faire le tour de la ville. Ils découvrirent que leurs chambres étaient situées au plus bas niveau, bien qu’il ne dût pas le rester longtemps encore : Sheffield était engagée dans un processus de creusement afin de disposer d’un maximum de logements avec cette vue sur la caldeira qui avait tellement frappé Art.

Ils prirent un ascenseur pour remonter cinquante étages plus haut et se retrouvèrent dans le hall d’un immeuble de bureaux flambant neuf. Ils franchirent une porte à tambour et émergèrent au-dehors, sur un large boulevard flanqué de pelouses. Ils passèrent devant des bâtiments trapus de pierre polie avec de larges baies, séparés par des allées verdoyantes, des chantiers de construction, des immeubles en cours d’achèvement. Sheffield promettait d’être une ville attrayante : la hauteur des immeubles y était limitée à trois ou quatre étages. Plus loin au sud, en s’éloignant de la caldeira, ils gagnaient en hauteur. Les rues verdoyantes étaient envahies par une foule dense et un tramway modèle réduit circulait régulièrement sur des rails, au milieu des pelouses. L’ambiance était vive, presque excitée, sans doute à cause de l’installation du nouvel ascenseur. Une ville en plein boom, se dit Art.

Adrienne les conduisit d’abord sur un boulevard qui longeait le bord de la caldeira. Ils se retrouvèrent dans un parc étroit, tout près de la paroi invisible de la tente qui renfermait toute la ville et qui était maintenue par des arc-boutants géodésiques tout aussi transparents ancrés sur le mur du périmètre extérieur.

— Le bâchage est particulièrement renforcé ici, sur Pavonis, leur expliqua Adrienne, parce que l’atmosphère est légère. Elle ne représente qu’un dixième de la pression qui règne dans les terres basses.

Elle les précéda jusqu’à une bulle de vision panoramique. Là, entre leurs pieds, ils eurent l’impression de découvrir la caldeira en survol, à cinq mille mètres d’altitude. Certains gloussèrent de peur et de ravissement, et Art lui-même se dandina sur le fond transparent avec un sentiment de malaise. Ça n’était pas la distance qui était extraordinaire, mais la profondeur. Cinq kilomètres !

— Ça fait un très grand trou ! commenta Adrienne.

Dans les télescopes et sur les cartes, ils purent découvrir l’ancienne Sheffield, qui était maintenant tout au fond de la caldeira. Art s’était complètement trompé à propos de sa nature primitive : le talus qu’il découvrait maintenant, au bas de la falaise, parsemé de débris brillants, était en fait les ruines de l’ancienne Sheffield.

Adrienne leur décrivit avec brio la destruction de la ville en 2061. Dans sa chute, le câble, bien sûr, avait écrasé les faubourgs, à l’est du Socle, dès les premières secondes. Puis il s’était déployé sur toute la planète et avait frappé une deuxième fois, comme un fouet géant, au sud de la ville. Sous la secousse, une fissure insoupçonnée dans le basalte avait cédé et le tiers des constructions, qui se trouvaient du mauvais côté, avaient dévalé les cinq mille mètres de la falaise jusqu’au fond de la caldeira. Les deux tiers restants avaient été aplatis net. Heureusement pour eux, les habitants avaient été évacués entre l’arrachement de Clarke et le deuxième passage du câble, et les pertes en vies humaines avaient été minimisées. Mais Sheffield avait été détruite à cent pour cent.

Adrienne leur expliqua que, pendant de longues années, le site avait été abandonné comme la plupart des autres cités ravagées par les troubles de 61. Un grand nombre de ces cités étaient demeurées en ruines, mais le site de Sheffield restait le lieu idéal pour l’ancrage d’un ascenseur spatial et, lorsque Subarashii s’était lancée dans la construction spatiale d’un nouvel ascenseur à la fin des années 2080, on avait très vite entrepris la reconstruction de la ville. Une étude aréologique approfondie n’avait pas révélé de nouvelles fissures dans la bordure sud du volcan et on avait ainsi pu rebâtir sur le même emplacement. Des engins de démolition avaient évacué ce qui restait de l’ancienne Sheffield, en poussant le plus gros des ruines dans le vide, pour ne conserver que la partie la plus orientale de la ville, autour de l’ancien Socle, qui était comme une sorte de monument dédié au désastre – tout en étant l’élément moteur d’une industrie touristique naissante. À l’évidence, le tourisme avait pris une part importante dans l’économie de la ville au fil des années, bien avant la réinstallation de l’ascenseur.

Ils prirent ensuite un autre tramway pour se rendre à la porte est de la tente, puis s’engagèrent dans un tube transparent accédant à une tente adjacente, qui couvrait les ruines, la masse de béton de l’ancien terminal du câble, ainsi que la partie inférieure du câble lui-même. Ils explorèrent avec curiosité les décombres, le tronçon de câble qui avait été nettoyé, les fondations et les canalisations tordues. C’était comme si tout le site avait été soumis à un bombardement intensif.

Art s’arrêta pour observer avec intérêt le bout du câble. Le cylindre géant de filaments de carbone ne semblait presque pas avoir été endommagé par la chute. Mais on pouvait supposer que c’était cette partie qui avait frappé le sol de Mars avec une force moindre. Adrienne leur expliqua que l’extrémité du câble s’était enroulée dans l’énorme bunker du Socle avant d’en être extirpée lorsque le câble était retombé sur la pente orientale de Pavonis. Ce qui n’était pas vraiment grave pour un matériau qui avait été conçu pour résister à la traction d’un astéroïde en orbite au-delà du point aréosynchrone. Et l’ancien câble semblait attendre d’être redressé et remis en place : haut comme un immeuble de trois étages, sa coque noire incrustée de colliers d’acier. La tente ne le recouvrait que sur cent mètres et quelque. Plus loin, il était à l’air libre et retombait vers le bord du cratère qui fermait leur horizon. Mais, du point où ils se trouvaient, ils mesuraient mieux encore les proportions géantes de Pavonis Mons.

Immédiatement au sud, le nouveau Socle se dressait comme un monstrueux bunker, et le câble dressé vers le ciel évoquait une corde raide de mage hindou : fin et noir, parfaitement droit, il se perdait à quelques centaines de mètres de hauteur, comme un gratte-ciel grêle dont on avait du mal à penser que les milliards de tresses de carbone qui le composaient représentaient la structure portante la plus gigantesque jamais conçue par l’homme.

— Tout cela est tellement étrange, dit Art, avec un sentiment creux de désarroi.

À l’heure du déjeuner, Adrienne les conduisit dans un café de la plazza centrale. Là, ils auraient pu se croire dans le quartier à la mode de n’importe quelle ville sur Terre – Houston, Ottawa ou Tbilissi – où des promoteurs avaient cassé à grand bruit les vieilles constructions pour bâtir une prospérité toute neuve. Pour revenir, ils prirent un métro qui leur était familier et, en sortant, ils retrouvèrent les grands couloirs de Praxis rappelant tout à fait ceux d’un palace sur Terre. Oui, tout était familier – à tel point que lorsque Art regagnait sa chambre pour se pencher sur la caldeira, il éprouvait un nouveau choc : c’était Mars, immense, rocailleuse, qui semblait vouloir l’aspirer dans son vide rose. En fait, se dit Art, si le panneau extérieur venait à se briser, la baisse de pression le projetterait aussitôt dans le vide. C’était peu vraisemblable, mais cette image déclencha en lui une sorte de frisson déplaisant. Et il ferma soigneusement les rideaux.

Il les laissa fermés par la suite. Et il remarqua qu’il avait tendance à se tenir éloigné de la fenêtre. Tôt le matin, il s’habillait et quittait très vite sa chambre pour suivre les visites d’Adrienne. De nouveaux arrivants s’étaient joints à eux. Il déjeunait quelquefois avec certains. Il passait généralement ses après-midi à parcourir la ville, suivant fidèlement les itinéraires d’Adrienne. Une nuit, il décida de transmettre un rapport à Fort : Je suis sur Mars. J’apprends à m’orienter. Sheffield est une très jolie ville. Et j’ai une vue superbe depuis ma chambre. Toujours sans réponse.

Adrienne leur fit visiter certains immeubles de Praxis qui étaient regroupés à l’est de Sheffield, près du bord de la caldeira. Ils rencontrèrent des responsables des projets martiens en cours. Praxis semblait très présente sur Mars, beaucoup plus en tout cas qu’en Amérique. Au fil de ses promenades, Art essayait de classer les transnats selon leur importance en se fiant de façon relative aux plaques des immeubles. Elles étaient toutes là : Armscor, Subarashii, Oroco, Mitsubishi, Seven Swedes, Shellalco, Gentine, et ainsi de suite… Elles occupaient chacune un complexe, et parfois un secteur complet de la ville. Il était clair qu’elles s’étaient toutes installées à cause du nouvel ascenseur, qui avait redonné à Sheffield son rang de capitale de la planète. Toutes les transnats apportaient de l’argent, construisaient des subdivisions martiennes et même des faubourgs sous tente. Leur richesse était lisible dans tous les édifices – mais aussi, songea Art, dans le comportement des passants. Les nouveaux venus se remarquaient immédiatement – ingénieurs ou hommes d’affaires, tous marchaient avec une expression d’intense concentration. Ce qui permettait d’identifier sans difficulté les jeunes Martiens, avec leur allure de chats, parfaitement coordonnés. Mais ils constituaient une minorité dans Sheffield, et Art en vint à se demander si la situation était la même dans toutes les cités martiennes.

Quant à l’architecture, elle était conditionnée par l’essor des prix sous la tente, et les édifices étaient souvent trapus, cubiques, construits de la rue jusqu’à la paroi même de la tente. Lorsque le plan de construction serait achevé, il n’y aurait plus qu’un réseau de dix plazzas triangulaires, de larges boulevards, ainsi que le parc incurvé à la lisière du cratère pour éviter que la ville ne devienne un agglomérat de gratte-ciel, tous avec les mêmes façades de pierre polie dans divers tons de rouge. Sheffield était une ville qui avait été reconstruite pour les affaires.

Et Art avait le sentiment que Praxis y prendrait une large part. Subarashii était le principal entrepreneur de l’ascenseur, mais c’était Praxis qui fournissait le software, tout comme pour le premier ascenseur, et aussi certaines cabines et une large part du système de sécurité. Toutes les attributions de marché, apprit-il, avaient été décidées par un comité appelé l’Autorité transitoire des Nations unies, qui était censée dépendre de l’ONU, mais qui était contrôlée par les transnats. Et Praxis s’était montrée aussi agressive que ses concurrents. Il était possible que William Fort se soit intéressé à la bio-infrastructure, mais des intérêts plus simples entraient aussi dans le cadre des opérations de Praxis. Il y avait des divisions de Praxis qui construisaient des systèmes d’adduction d’eau, des pistes magnétiques de train, des villes-canyons, des centrales électriques à éoliennes et des plantations aréothermiques. Ces deux derniers investissements étaient considérés comme marginaux, de même que les collecteurs solaires sur orbite et la centrale à fusion de Xanthe, sans omettre l’ancienne génération de réacteurs rapides intégrés. Mais l’exploitation des sources d’énergie locales était la spécialité de la filiale de Praxis : Power From Below[27] qui justifiait son nom en déployant un maximum d’énergie dans l’intérieur martien.

La filiale locale de récupération de Praxis, l’équivalent martien de Dumpmines, s’appelait Ouroboros[28] et, tout comme Power From Below, elle était assez réduite. En vérité, à peine Art les avait-il rencontrés, certain matin, que les responsables d’Ouroboros lui apprirent que Mars n’était pas une mine de récupération : tout ou presque y était recyclé ou reconverti en compost. Les décharges de la planète étaient plutôt des centres de tri de matériaux divers qui attendaient une réutilisation à venir. Ouroboros se maintenait surtout en rassemblant les détritus et effluents plus ou moins récalcitrants – qu’ils soient toxiques, abandonnés ou simplement inutiles – en attendant de leur trouver un usage quelconque.

À Sheffield, Ouroboros occupait un seul étage d’un des gratte-ciel du centre. La société avait entamé les travaux d’excavation des ruines de l’ancienne ville avant que l’on prenne la décision de les jeter sans cérémonie dans le fond de la caldeira. C’était un nommé Zafir qui avait dirigé le projet de récupération du câble abattu. Il accompagna Adrienne et Art jusqu’à la gare. Le train les emmena sur le bord est du cratère, jusqu’à un village de tentes. L’une d’elle servait de hangar à Ouroboros et, immédiatement à l’extérieur, parmi d’autres véhicules, se dressait une gigantesque usine de traitement mobile que l’on appelait la Bête. Comparé à la Bête, un SuperRathje ressemblait à une petite voiture – c’était plus un immeuble roulant qu’un véhicule, et il était entièrement robotisé. Une autre Bête travaillait déjà sur le câble à l’ouest de Tharsis et Art fut pressé de se livrer à une inspection du site. Zafir, ainsi que deux techniciens, lui fit faire le tour de la Bête et il se retrouva dans un grand compartiment, tout au sommet. Des quartiers d’habitation avaient été prévus pour les visiteurs.

Zafir était enthousiaste à propos des découvertes que l’autre Bête avait faites sur l’ouest de Tharsis.

— Bien sûr, elle récupère les filaments de carbone et les hélices en gel de diamant, ce qui est pour nous un apport permanent. Et il y a aussi certains éléments exotiques bréchiformes qui ont été métamorphosés durant la chute sur l’autre hémisphère. Mais ce qui va vous intéresser, ce sont les buckyballs[29] et les buckytubes. Il s’est révélé que les pressions et les températures dans la zone occidentale de Tharsis étaient identiques à celles des réacteurs à arc qui fabriquent des fullerenes, et nous avons là-bas un segment de cent kilomètres de câble dont le carbone, dans la partie inférieure, est composé de buckyballs – pour la plupart des soixante, mais on trouve aussi quelques calibres trente, et une variété de superbuckies et de buckytubes de toutes les tailles.

Certains superbuckies avaient fusionné avec d’autres éléments pris au piège de la cage de carbone. Ces « full fullerenes » étaient très utiles dans la fabrication des matériaux composites, mais très coûteux à produire en labo à cause du haut niveau d’énergie nécessaire. C’était une trouvaille précieuse.

— Et nous faisons le tri des différents superbuckies pour lesquels votre chromatographie ionique va être nécessaire.

— Je comprends, fit Art.

Il avait effectivement travaillé en chromatographie ionique pour ses analyses en Géorgie, et c’était la raison officielle qui avait été avancée pour qu’il soit nommé pour l’intérieur martien. Et c’est ainsi que, dans les jours qui suivirent, Zafir et certains techniciens spécialistes de la Bête apprirent à Art comment la domestiquer. Chaque soir, ils dînaient ensemble dans un petit restaurant, sous une tente des faubourgs est de la ville. Quand le soleil se couchait, ils découvraient l’immense panorama de Sheffield, englobant trente kilomètres du cratère. La ville, dans le crépuscule, était comme une lampe perchée au-dessus de l’abysse obscur.

Durant le repas, la conversation portait rarement sur le projet d’Art et, en y réfléchissant, il se dit que c’était sans doute là un simple effet de la courtoisie de ses collègues. La Bête était parfaitement opérationnelle, et les quelques problèmes de tri qui s’étaient présentés après la découverte des plus récents fullerenes auraient très bien pu être résolus par des chromatographes ioniques locaux. Donc, les raisons pour lesquelles Praxis avait envoyé Art sur Mars n’étaient guère évidentes, ce qui cachait quelque chose. Et le groupe évitait d’aborder ce sujet, épargnant ainsi à Art les mensonges, les haussements d’épaules maladroits et toute incitation à des confidences.

Ce qu’Art appréciait. Malgré tout, cela conférait une certaine distance à leurs conversations. Il ne voyait que rarement les nouveaux venus de Praxis, en dehors des rencontres d’orientation, et il se sentait un peu seul. Comme les jours passaient, ce sentiment devint un malaise, puis une oppression. Il gardait les rideaux de sa fenêtre fermés, désormais, et mangeait généralement dans des restaurants éloignés du bord du cratère. Cela commençait à ressembler aux semaines qu’il avait passées à bord du Ganesh, période qui lui avait laissé un souvenir pénible. Quelquefois, il devait lutter contre le sentiment d’avoir commis une faute en se laissant expédier sur Mars.

Après le dernier cours d’orientation, il y eut un cocktail dans les locaux de Praxis. Art but plus qu’à son habitude et inhala quelques bouffées de protoxyde d’azote. Il avait appris que les gaz hilarants étaient à la mode dans le monde des constructeurs, ici : on trouvait toujours des bombes de gaz divers dans les distributeurs des toilettes. Et il dut bien admettre que l’azote apportait quelques bulles supplémentaires au champagne. C’était une combinaison heureuse, comme les cacahuètes avec la bière, ou la chantilly sur la tarte aux pommes.

Plus tard dans la soirée, il se perdit dans les rues de Sheffield avec la sensation que l’azote avait sur lui un effet antigravitationnel. Sous la pesanteur martienne, il se sentait trop léger et il se dit qu’il ne pesait plus que cinq kilos. C’était à la fois bizarre et déplaisant. Comme s’il marchait sur du verre ciré.

Il faillit heurter un jeune homme, un peu plus grand que lui – les cheveux noirs, gracile comme un oiseau, et gracieux également. Celui-ci s’écarta puis le stabilisa, une main posée sur son épaule.

Le jeune homme le fixa droit dans les yeux.

— Vous êtes Arthur Randolph ?

— Oui, fit Art, surpris. Et vous, qui êtes-vous ?

— C’est moi qui ai contacté William Fort.

Art se figea brusquement et se balança d’un pied sur l’autre. Le jeune homme le redressa avec douceur. Le contact de sa main était chaud sur l’avant-bras d’Art. Il le dévisageait d’un regard franc, avec un sourire amical. Il devait avoir vingt-cinq ans, estima Art, peut-être moins. Il était beau, la peau mate, avec des sourcils drus et noirs et des yeux légèrement asiatiques très écartés au-dessus de ses pommettes marquées. Il y avait de l’intelligence dans son regard magnétique empreint de curiosité. Il plut à Art dans l’instant, sans qu’il pût savoir pourquoi. Il n’obéissait qu’à ses sentiments.

— Appelez-moi Art, dit-il.

— Je suis Nirgal. Descendons jusqu’au parc du Belvédère.

Art le suivit au long du boulevard couvert de gazon qui allait vers le bord du cratère. Quand ils enfilèrent le sentier longeant la paroi, Nirgal saisit franchement Art par le bras. À nouveau, Art sentit sa chaleur et se demanda si le jeune homme n’avait pas la fièvre, quoiqu’il n’y en eût aucun signe dans ses yeux.

— Pourquoi êtes-vous là ? lui demanda Nirgal.

Son ton et son expression allaient plus loin qu’une simple question formelle. Art réfléchit.

— Pour vous aider, dit-il enfin.

— Alors vous allez vous joindre à nous ?

À nouveau, il était clair que le jeune homme voulait lui dire quelque chose de différent, de fondamental.

— Oui, fit Art. Quand vous voudrez.

Nirgal sourit, un sourire fugace de ravissement qu’il domina à peine avant de lui dire :

— Bien. Très bien. Mais, écoutez-moi : j’agis de ma propre initiative. Vous comprenez ? Il y a des gens qui ne m’approuveraient pas. Je veux donc vous introduire parmi nous comme s’il s’agissait d’un accident. Vous êtes d’accord ?

— Parfait. (Art secoua la tête, décontenancé.) Mais c’était bien comme cela que je comptais procéder.

Nirgal s’était arrêté près de la bulle d’observation. Il s’empara de la main d’Art et la serra. Et son regard, si inflexible et ouvert, était un contact d’un autre genre.

— C’est bien. Merci. Alors, continuez ce que vous avez à faire. Poursuivez votre projet de récupération et nous vous prendrons en charge là-bas. Nous nous reverrons ensuite.

Et il s’éloigna à travers le parc en direction de la gare, avec ces longues enjambées qui étaient le propre des jeunes indigènes. Art le suivit longuement du regard, essayant de se souvenir de chaque détail de leur rencontre, de trouver ce qui lui avait conféré une telle importance. C’était simplement, sans doute, décida-t-il, l’expression de Nirgal – elle n’était pas seulement intense, comme c’était souvent le cas chez les jeunes gens, elle possédait une force plaisante, drôle. Il se rappelait le sourire qu’il avait eu quand Art lui avait dit (promis) qu’il allait se joindre à eux. Et il sourit à son tour.

En retrouvant sa chambre, il alla droit à la fenêtre et écarta les rideaux. Puis il s’assit à la table, alluma son lutrin et chercha l’entrée Nirgal. Mais il ne trouva personne de ce nom. Il trouva pourtant Nirgal Vallis, entre le Bassin d’Argyre et Valles Marineris. C’était l’un des meilleurs exemples de chenaux de la planète, apprit-il. Long et sinueux. Nirgal était le nom babylonien de Mars.

Il retourna à la fenêtre, appuya son nez contre la vitre, et plongea le regard au fond de la gorge de la chose, vers le cœur rocailleux du monstre. Vers les parois incurvées, le fond si lointain, la crête acérée et circulaire – il but tout cela des yeux : l’éventail des ocres, des bruns, des gris et des noirs, des orangés, des jaunes et des rouges. Les rouges surtout, qui déployaient toutes leurs variétés… Et, pour la première fois, il n’éprouva aucune crainte. Un sentiment nouveau venait de monter en lui. Il frissonna et sauta sur place un instant, en une brève danse. Désormais, il pourrait affronter ce panorama. Et il pourrait maîtriser la gravité. Il avait rencontré un Martien, un membre de l’underground, un jeune homme au charisme étrange. Et il allait le revoir, lui et les autres… Maintenant, il était vraiment sur Mars.

Et quelques jours après, il était sur la pente ouest de Pavonis Mons, pilotant un petit patrouilleur sur une route étroite qui suivait en parallèle une pente de déjections chaotique. Une voie de chemin de fer à crémaillère plongeait vers le fond. Il avait transmis un dernier message codé à Fort pour lui annoncer qu’il démarrait sa mission et avait reçu sa première réponse : Bon voyage.

Durant la première heure de cette randonnée, il avait vu ce que tout le monde lui avait annoncé comme un panorama spectaculaire. Il avait d’abord escaladé la bordure ouest de la caldeira avant de s’engager sur la pente extérieure. Il se trouvait alors à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Sheffield. Il franchit l’arête sud-ouest du vaste plateau de bordure et s’engagea vers le bas. Un horizon nouveau lui apparut. Tout en bas, et très lointain – une barre incurvée, brumeuse, blanche, comme un croissant de Terre vu du hublot d’une navette spatiale. Ce qui était logique : Pavonis culminait au-dessus d’Amazonis Planitia à l’altitude où certains vaisseaux évoluent lors de la phase finale de leur retour vers la Terre – plus de vingt-cinq mille mètres. Dans la même perspective, il découvrait Arsia Mons, le plus au sud des trois volcans de l’alignement de Tharsis, dressé à l’horizon comme un autre monde voisin. Et ce nuage noir, loin à l’horizon du nord-ouest, ça pouvait bien être Olympus Mons ! Une vue stupéfiante !

C’est ainsi que sa première journée de voyage fut toute en descente. Mais son moral, au contraire, grimpait de plus en plus haut.

« Mon vieux, se dit-il, là, il n’y a plus aucune chance qu’on soit encore au Kansas. On est en route pour aller voir le magicien ! Le puissant magicien de Mars[30] ! »

La route suivait la trace laissée par le câble abattu. Il avait provoqué un impact gigantesque en touchant le sol sur le flanc occidental de Tharsis, moindre que lors de son ultime spirale autour de la planète, bien sûr, mais cela avait suffi à créer ces superbuckies si intéressants qu’Art avait pour mission de repérer. La Bête qui l’attendait avait déjà récupéré le câble dans ce secteur. Il avait pratiquement disparu du paysage, ne laissant que quelques voies ferrées, plus une troisième voie à crémaillère au milieu des restes. La Bête avait construit ces rails avec le carbone du câble avant d’en utiliser d’autres parties, plus le magnésium présent dans le sol, pour bâtir des véhicules autonomes à crémaillère, qui avaient transporté les matériaux récupérés jusqu’aux usines de traitement Ouroboros de Sheffield. Un boulot parfait, se dit Art en voyant passer un petit véhicule robot en route pour la ville.

La seconde journée de son voyage, il quitta l’immense cône de Pavonis pour s’engager sur la bosse de Tharsis. Il rencontra un terrain caillouteux creusé de multiples cratères de météores. La neige s’y mêlait au sable. Il se trouvait maintenant sur la pente ouest de Tharsis couverte de névé, balayée fréquemment par des tempêtes de neige qui ne fondait jamais mais s’accumulait au contraire d’année en année. L’amas de neige écrasée, appelé névé, était encore récent, mais dans quelques années les couches inférieures se transformeraient en glace et des glaciers se formeraient sur les pentes.

De grands rochers se dressaient sur le névé, ainsi que les anneaux de cratères qui semblaient dater de la veille, si l’on oubliait l’épaisse couche de neige qui tapissait leur fond.

Art parcourut encore plusieurs kilomètres avant d’apercevoir enfin la Bête qui travaillait sur les restes du câble. Il en découvrit d’abord la partie supérieure à l’horizon, mais il ne la vit dans son ensemble qu’après une heure. Au milieu de l’étendue déserte, elle semblait moins gigantesque que celle qu’il avait visitée à Sheffield Est mais, en s’approchant de son flanc, il réalisa qu’elle avait les dimensions d’un bloc d’immeubles. Un orifice carré, en bas, ressemblait terriblement à une entrée de parking. Art se dirigea droit dessus et entra – la Bête se déplaçait à trois kilomètres par jour et sa manœuvre n’eut rien d’une performance. Quand il fut à l’intérieur, il suivit une rampe incurvée et franchit un tunnel avant de pénétrer dans le sas. Là, il s’entretint par radio avec l’intelligence artificielle de la Bête. Les portes se refermèrent sur son patrouilleur et, dans la minute suivante, il put descendre du véhicule et emprunter l’ascenseur qui accédait au pont d’observation.

* * *

Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que l’existence à l’intérieur de la Bête n’était pas totalement excitante et, après avoir fait son rapport au bureau de Sheffield et jeté un regard sur le chromatographe du labo, il retourna à son patrouilleur pour profiter un peu plus du paysage. Zafir lui avait dit que ça se passait toujours comme ça avec la Bête : les patrouilleurs devenaient comme autant de poissons-pilotes autour d’une énorme baleine. Même si la vue depuis le pont d’observation était superbe, la plupart des gens préféraient passer le plus clair de la journée à rouler dans le désert environnant.

Ce que fit Art. Le câble abattu, devant la Bête, montrait qu’à l’évidence le choc avait été plus brutal qu’en amont, au début de sa chute. Il était enfoui dans le sol jusqu’au tiers de son diamètre à peu près, et le cylindre était aplati, marqué par de longues crevasses qui révélaient sa structure, faite de mèches de filaments de carbone nanotube, l’un des matériaux les plus résistants connus, quoique, apparemment, celui qui composait le câble du nouvel ascenseur eût des performances encore supérieures.

Et la Bête avançait au milieu de ces ruines. Elle était quatre fois plus haute que le câble calciné qui disparaissait peu à peu dans sa gueule avant d’où montait régulièrement un grondement sourd, quasi infrasonique. Et au début de chaque après-midi, vers deux heures, le sas s’ouvrait à l’arrière et un wagon couvert d’une couche de diamant surgissait sur les rails pour partir en direction de Pavonis, rutilant sous le soleil. Il s’écoulait une dizaine de minutes avant qu’il disparaisse à l’horizon est, dans l’apparente « dépression » qui séparait la Bête de Pavonis.

Art, après avoir assisté au départ quotidien, se perdait dans le désert à bord du patrouilleur « poisson-pilote », entre les cratères et les grands rochers isolés. À dire vrai, il cherchait Nirgal, ou, plutôt, il l’attendait.

La région avait un aspect étrange, qui n’était pas seulement dû à l’éparpillement irrégulier des millions de rocs noirâtres, mais aussi à la couverture du névé que le vent avait sculptée en d’innombrables formes fantastiques. On les appelait sastrugi. Art éprouvait un vrai bonheur à se promener au milieu de ces extrusions aérodynamiques de neige rougeâtre.

Il effectuait un circuit chaque jour. Et chaque jour, la Bête rongeait lentement le câble en se dirigeant vers l’ouest. Art découvrit que les sommets dénudés des rochers étaient souvent colorés par des taches minuscules de lichens à croissance rapide. Toute proportion gardée, puisqu’il s’agissait de lichen. Il en préleva deux échantillons et, de retour à la Bête, appela les données qui les concernait. Apparemment, il s’agissait de lichens produits par le génie génétique : des cryptoendolithiques. À cette altitude, leur présence était précaire – l’article disait que 98 % de leur énergie était consacrée à la survie, ce qui ne leur laissait que 2 % pour la reproduction. Et constituait une amélioration énorme par rapport aux espèces terrestres.

Un après-midi, il s’enfonça très loin vers le nord avec le poisson-pilote et s’arrêta pour ramasser d’autres échantillons. À son retour, la porte du sas refusa de s’ouvrir.

— Qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? s’écria-t-il.

Il attendait depuis si longtemps qu’il avait oublié qu’un événement était censé se produire. Et cet événement avait apparemment pris la forme d’un incident électronique. En supposant qu’il s’agissait bien de l’événement qu’il attendait… et non d’autre chose. Il appela par l’intercom et essaya tous les codes qu’il connaissait pour ouvrir la porte. En vain. Et il n’était pas question de déclencher les systèmes d’urgence, puisqu’il ne pouvait entrer dans le patrouilleur. L’intercom de son casque avait une portée très limitée – l’horizon, en fait – qui, au large de Pavonis, se réduisait à quelques kilomètres. La Bête était maintenant au-delà de l’horizon. Il pouvait sans doute se lancer à pied à sa poursuite, mais il atteindrait un point fatal où la Bête autant que le patrouilleur se trouveraient au-delà de l’horizon. Et il serait alors tout seul dans sa combinaison, avec une réserve d’air limitée.

Et brusquement, le paysage de sastrugi sales devint sombre et menaçant, même sous le soleil.

« Et alors, merde ? » se dit Art. Après tout, il était ici pour que les gens de l’underground martien le récupèrent. Nirgal lui avait bien dit que ça ressemblerait à un accident. D’accord, ça n’était peut-être pas cet accident, mais le fait de paniquer ne l’aiderait guère. Mieux valait accepter l’idée qu’il affrontait un problème réel et se tirer de cette situation. Ou bien il décidait de se lancer à la poursuite de la Bête, ou alors il persévérait pour pénétrer dans le patrouilleur.

Il était encore en train de réfléchir tout en tapotant frénétiquement sur son bloc de poignet, quand on lui cogna l’épaule.

— Aahh ! cria-t-il en pivotant brusquement.

Il vit deux personnages en walkers avec de vieux casques élimés. Il les examina à travers leurs visières : une femme au visage de faucon qui semblait prête à le dévorer, et un homme à la peau noire, aux traits fins, avec des dreadlocks gris. Celui qui lui avait donné un coup sur l’épaule. Il venait de lever trois doigts en désignant sa console de poignet. Ce qui devait correspondre à la fréquence de communication qu’ils utilisaient, se dit Art. Il s’aligna dessus.

— Hé ! s’exclama-t-il, plus soulagé qu’il aurait dû normalement l’être, puisque les choses suivaient le cours annoncé par Nirgal et qu’il n’avait jamais été vraiment en danger. On dirait que le sas refuse de s’ouvrir ! Vous pouvez m’aider ?

Ils le regardèrent.

Et l’homme aux dreadlocks eut un rire effrayant tout en lui lançant :

— Bienvenue sur Mars !

TROISIÈME PARTIE

Glissement long

1

Ann Clayborne descendait l’Éperon de Genève. Elle s’arrêtait dans chaque côte pour ramasser des échantillons. L’autoroute Transmarineris avait été abandonnée après 61. Elle était en train de disparaître sous la rivière boueuse de glace et de rochers qui avait inondé le fond de Coprates Chasma. La route n’était plus qu’une relique archéologique, une impasse.

Mais Ann avait décidé d’étudier l’Éperon de Genève. Il constituait l’extension finale d’une veine de lave enfouie en grande partie sous le plateau du sud. Cette veine n’était qu’une parmi plusieurs autres : Melas Dorsa, Felis Dorsa plus à l’est, Solis Dorsa à l’ouest. Toutes étaient plus ou moins parallèles et perpendiculaires par rapport aux canyons de Marineris, et elles avaient toutes la même mystérieuse origine. Mais avec le recul de la paroi sud de Melas Chasma, sous l’effet du tassement et de l’érosion éolienne, la roche la plus dure d’une veine s’était retrouvée exposée. C’était elle qu’on avait appelée l’Éperon de Genève, et les Suisses avaient trouvé là une rampe parfaite pour creuser leur route. Et Ann se trouvait à présent face à une base bien exposée. Il était possible que l’Éperon de Genève, comme les veines voisines, ait été formé par le fissurage concentrique résultant de la surrection de Tharsis. Mais ces veines pouvaient tout aussi bien être plus anciennes, laissées par l’extension d’un bassin du début du Noachien, quand la planète se dégageait encore de sa chaleur interne. La datation du basalte au pied de la veine aiderait à trouver la réponse d’une façon ou d’une autre.

C’était pourquoi Ann descendait lentement l’étroite route givrée à bord de son patrouilleur-rocher. D’accord, elle était certainement visible depuis l’espace, mais elle ne s’en inquiétait pas. Elle avait parcouru tout l’hémisphère Sud durant l’année précédente sans aucune précaution, sauf lorsqu’elle devait s’approcher d’un des refuges secrets de Coyote pour se ravitailler. Rien ne s’était jamais produit.

Elle atteignit la base de l’Éperon, à quelque distance du fleuve de glace et de rochers qui obstruait désormais le plancher du canyon. Elle descendit du patrouilleur, prit un marteau de géologue et entreprit de casser le bord du dernier tronçon de route. Elle avait le dos tourné à l’immense glacier et l’avait oublié, entièrement concentrée sur le basalte. La veine se dressait devant elle dans le soleil, formant une rampe parfaite qui montait vers le sommet de la falaise, à trois mille mètres au-dessus d’elle, se déployant jusqu’à cinquante kilomètres en direction du sud. De part et d’autre de l’Éperon, l’énorme falaise sud de Melas Chasma s’incurvait en larges enfoncements avant de se redresser en saillies mineures – une marque discrète sur la gauche, à l’horizon lointain, et un promontoire massif, à quelque soixante kilomètres sur la droite, qu’Ann appelait Cape Solis.

Il y avait bien longtemps qu’Ann avait prédit que toute hydratation de l’atmosphère entraînerait l’accélération massive de la dégradation du terrain. Les falaises, de part et d’autre de l’Éperon, confirmaient qu’elle ne s’était pas trompée. L’enfoncement entre l’Éperon de Genève et Cape Solis avait toujours été profond, mais les glissements de terrain récents qu’elle découvrait montraient qu’il se creusait plus rapidement. Cependant, les cicatrices les plus fraîches, tout comme les cannelures et les strates de la falaise, étaient poudrées de givre. La grande paroi avait les couleurs de Zion ou de Bryce après une chute de neige – avec des couches variées de rouge striées de blanc.

Une arête noire et basse suivait le plancher du canyon à un kilomètre ou deux à l’ouest de l’Éperon de Genève, en parallèle. Mue par la curiosité, Ann s’en approcha. En l’examinant de près, à hauteur de poitrine, elle lui parut constituée de la même espèce de basalte que l’Éperon. Elle prit son marteau et préleva un échantillon.

Du coin de l’œil, elle surprit un mouvement et se redressa. Cape Solis avait perdu son nez. Un nuage rouge se gonflait à partir du sol.

Un glissement de terrain ! Instantanément, elle déclencha le chrono de son bloc de poignet, puis abaissa les jumelles sur sa visière et fit le point. La roche qui venait d’être mise à jour par la cassure était noirâtre et quasi verticale. Une faille de refroidissement à l’intérieur de la veine, peut-être – à supposer qu’il s’agisse bien d’une veine. Cela ressemblait à du basalte. Et apparemment, la cassure s’était faite sur toute la hauteur de la falaise, sur quatre mille mètres.

La paroi disparaissait maintenant dans le nuage de poussière qui se gonflait, comme si une bombe géante venait d’exploser. L’explosion sourde, à la limite des infrasons, fut suivie par un grondement atténué, comme un roulement de tonnerre. Elle regarda son chrono : quatre minutes à peine s’étaient écoulées. Le son, dans l’atmosphère de Mars, se propageait à la vitesse de deux cent cinquante-deux mètres par seconde, ce qui lui donnait une distance de soixante kilomètres. Elle avait presque assisté au premier instant de l’effondrement.

Plus loin dans l’enfoncement, une autre partie de la falaise, plus réduite, fut à son tour emportée, sans doute sous l’effet des ondes de choc. Ça n’était rien comparé à la première cassure, qui avait dû précipiter vers le bas des millions de mètres cubes de roche. C’était fantastique d’avoir assisté à un pareil spectacle – pour la plupart, les géologues et les aréologues utilisaient des explosifs ou des simulations sur ordinateur pour étudier ce phénomène. Il leur suffirait de passer quelques semaines dans Valles Marineris pour résoudre leurs problèmes.

La masse déferlait à présent depuis le seuil du glacier. Elle était sombre et basse, dominée par un front mouvant de nuages de poussière. C’était comme le film au ralenti d’un orage qui s’avançait, avec les mêmes effets sonores. Il était encore très loin de Cape Solis. Et Ann prit conscience, brusquement, qu’elle assistait à un glissement prolongé. Un phénomène étrange, l’une des pièces manquantes des puzzles de la géologie. La majorité des glissements de terrain se propageaient généralement sur une distance double de celle de leur chute initiale. Mais quelques-uns, plus importants, semblaient défier les lois de la friction et continuaient leur course horizontale sur une distance dix fois supérieure à leur chute initiale. Vingt ou trente fois, dans les cas exceptionnels. Ces glissements prolongés, comme on les appelait, n’avaient pas d’origine connue. Cape Solis s’était effondré sur quatre mille mètres et, normalement, n’aurait pas dû rouler sur plus de huit mille. Mais il poursuivait sa course sur le fond de Melas, déferlante sombre qui fonçait sur Ann. S’il parcourait quinze fois sa chute verticale, elle serait engloutie et emportée jusqu’à l’Éperon de Genève.

Elle régla ses lunettes sur le front de la vague qui arrivait dans un tourbillon de poussière. Elle sentait ses mains trembler sur son casque, mais elle n’éprouvait aucune émotion particulière. Pas de regret, ni de peur – rien, si ce n’est, peut-être, du soulagement. Tout allait finir, et ce ne serait pas sa faute. Personne n’aurait à lui faire de reproches. Elle avait toujours dit que le terraforming la tuerait. Elle eut un rire bref en plissant les yeux. La première hypothèse standard pour expliquer les glissements prolongés supposait que la roche était portée par une couche d’air emprisonnée durant la chute. Mais, plus tard, la découverte de glissements plus anciens, aussi bien sur Mars que sur la Lune, avait fait douter de cette explication. Ann était d’accord avec ceux qui arguaient du fait qu’une couche d’air ne pouvait rester prisonnière de la roche et se diffusait rapidement vers le haut. Néanmoins, il devait exister une sorte de lubrifiant naturel. Certains avaient proposé la théorie d’une couche de roche en fusion provoquée par la friction de l’effondrement, ou bien des ondes acoustiques dues au fracas initial, ou encore la friction à haute énergie des particules sur la face interne du glissement. Mais aucune de ces propositions n’était vraiment satisfaisante, nul n’avait de certitude. Ce qui arrivait droit sur Ann était un mystère phénoménologique.

Elle regarda encore une fois son chrono et constata que vingt minutes s’étaient déjà écoulées. Les glissements de ce type étaient connus pour leur vitesse. Et le front grondant s’approchait à toute allure. Le nuage de poussière montait à l’arrière, occultant le soleil de l’après-midi.

Ann se retourna vers le grand glacier de Marineris. Plusieurs fois, il avait failli la tuer, à l’époque où la nappe aquifère s’était déversée dans les grands canyons. Frank Chalmers avait trouvé la mort dans le torrent de boue et de glace et ses restes devaient être prisonniers du glacier, désormais, tout en bas. C’avait été la faute d’Ann, et depuis, jamais le remords ne l’avait quittée. Il avait suffi d’un simple instant d’inattention, mais c’était une faute. Du genre qu’on ne peut corriger.

Et puis, Simon lui aussi était mort. Emporté par l’avalanche de ses globules blancs. Désormais, son heure était venue. Et le soulagement qu’elle en éprouvait était presque douloureux.

Elle fit face à l’avalanche. Elle eut l’impression que les rochers qu’elle discernait à la partie inférieure bondissaient plutôt que de rouler comme dans un mascaret. Oui, apparemment, la vague de matériaux était portée par une sorte de couche lubrifiante. Des géologues avaient découvert des prairies pratiquement intactes à la surface de glissements de terrain majeurs qui avaient couvert plusieurs kilomètres. Elle avait donc la confirmation d’un fait connu, mais cela n’en semblait pas moins bizarre, presque irréel. Le sol vibrait sous elle et elle s’aperçut qu’elle avait les poings crispés. Elle pensa à Simon, luttant contre la mort, et siffla entre ses dents. Ça n’était pas bien de rester là à attendre la fin presque avec joie. Elle savait qu’il ne l’aurait pas approuvée. Alors, elle s’écarta de l’arête basse de lave et mit un genou au sol.

Elle avait fait ce qu’elle pouvait, nul ne pouvait la blâmer. Mais ce genre de réflexion était stupide : personne ne saurait jamais ce qu’elle était venue faire ici, pas même Simon. Il n’était plus là. Et le Simon qui était en elle ne cesserait jamais de la harceler. L’heure était donc venue de se reposer. Avec reconnaissance. La poussière enveloppa l’arête dans un grand souffle de vent et… Boum ! Le fracas de l’explosion la coucha net, puis elle fut entraînée sur le fond du canyon, roulée dans l’averse de roc. Elle était maintenant perdue dans un nuage opaque, et se redressa à quatre pattes, prise dans la poussière, le grondement des fragments de pierre, les tressautements sauvages du sol…

Les secousses s’apaisèrent. Le rocher était froid sous ses gants et ses genouillères. Peu à peu, des bouffées de vent faisaient réapparaître le ciel. Elle était couverte de poussière et de rocaille.

Elle se releva avec des gestes convulsifs. Elle avait les mains et les genoux douloureux et une rotule engourdie par le froid. Elle s’était foulé le poignet gauche et c’était comme si un poignard était planté dans ses tendons. Elle descendit vers la crête basse de basalte. Le glissement de Cape Solis s’était arrêté à trente mètres de là. Le sol, entre elle et la masse noirâtre, était jonché de cailloutis, mais la muraille de roc était dressée à quarante-cinq degrés, haute de vingt ou vingt-cinq mètres. Ann se dit que si elle était restée sur l’arête basse, elle aurait été tuée par l’impact du souffle d’air. « Maudit sois-tu ! », fit-elle silencieusement à Simon.

La frange nord du glissement s’était déversée dans Melas pour se fondre avec la glace dans un torrent bouillonnant de boue et de blocs de rocher. Mais elle avait du mal à voir au travers de l’écran de poussière. En s’avançant, elle constata que la roche était encore chaude. Elle ne découvrit aucune fracture plus haut. Les oreilles encore bourdonnantes, elle inspectait le mur noir. Et elle pensa : ça n’est pas juste, pas juste…

En revenant vers l’Éperon, elle éprouva un étourdissement, un malaise. Le patrouilleur-rocher était toujours là, au bout de la route en impasse, poussiéreux mais intact. Longtemps, elle resta sur place, incapable de le toucher. Elle se retourna pour observer la falaise encore fumante du glissement, pareille à un glacier noir côte à côte avec le glacier blanc. Enfin, elle ouvrit la porte du patrouilleur et se hissa à l’intérieur. Elle n’avait pas le choix.

2

Elle parcourait quelques kilomètres chaque jour. Puis elle débarquait et déambulait sur la planète, la démarche incertaine, comme un automate.

Sur chaque flanc de la bosse de Tharsis, il y avait une dépression. À l’ouest, c’était Amazonis Planitia, une plaine basse qui s’avançait loin dans les highlands du sud. À l’est, c’était l’Auge de Chryse, un creux qui partait du Bassin d’Argyre pour traverser Margaritifer Sinus et Chryse Planitia, le point le plus bas de l’Auge. L’Auge de Chryse avait une profondeur moyenne de deux mille mètres par rapport à la région environnante et au terrain chaotique de Mars. C’était là qu’on trouvait les plus anciens chenaux d’écoulement.

Ann continua de suivre la bordure sud de Marineris jusqu’à se trouver entre Nirgal Vallis et le Chaos d’Aureum. Elle fit étape pour se ravitailler dans un refuge appelé Dolmen Tor. C’était là que Michel et Kasei les avaient conduits au terme de leur retraite dans Marineris, en 2061. Elle n’éprouva aucune émotion particulière en retrouvant les lieux, car le souvenir s’était estompé. De même que bien d’autres, ce qu’elle trouvait plutôt réconfortant. En fait, elle appelait l’oubli, se concentrant sur tel ou tel moment de son passé avec une intensité si forte qu’il disparaissait, comme une lueur avalée par le brouillard, comme si des choses se dissipaient dans sa tête.

Très certainement, l’Auge avait précédé dans le temps le chaos et les chenaux de débordement, qui n’existaient qu’à cause de sa présence. Tharsis avait été une source de dégazage extraordinaire : toutes les fractures radiales ou concentriques avaient répandu dans l’atmosphère les éléments volatils venus du noyau chaud de la planète. L’eau du régolite avait ruisselé sur les pentes jusque dans les dépressions, de part et d’autre de la bosse. Il était possible que les dépressions soient le résultat direct de l’érection de la bosse, et la lithosphère avait pu être repliée vers les franges. Ou alors, le manteau avait aspiré les dépressions dans le sous-sol quand il s’était déployé sous la bosse. Les modèles de convection courants pouvaient permettre de vérifier un tel concept – la poussée avait bien dû retomber quelque part, après tout, en entraînant une partie de la lithosphère.

Ensuite, dans le régolite, l’eau avait continué son ruissellement vers le bas, comme d’habitude, elle s’était répandue dans les auges, jusqu’à ce que les aquifères éclatent et que la surface s’effondre. D’où les chenaux et le chaos. Un excellent modèle, plausible et solide, qui expliquait la plupart des traits du paysage.

Et c’est ainsi que chaque jour Ann sillonnait la région en quête d’une confirmation sur la création de l’Auge de Chryse. Il était devenu difficile de se frayer un chemin vers le nord : les déversements des aquifères en 2061 avaient presque totalement bloqué la voie, ne laissant qu’une fente étroite entre l’extrémité est du grand glacier de Marineris et le versant ouest d’un glacier plus petit qui emplissait Ares Vallis sur toute sa longueur. Cette fente était la première issue à l’est de Noctis Labyrinthus. Elle permettait de franchir l’équateur sans passer par la glace. Et Noctis était encore à six mille kilomètres de là. On avait donc construit une piste et une route pour franchir la fente, ainsi qu’une ville sous tente plutôt importante au bord du cratère Galilaei. Au sud de Galilaei, dans sa partie la plus étroite, la fente ne mesurait que quarante kilomètres de large et constituait un secteur de plaine entre le bras oriental d’Hydaspis Chaos et la région ouest d’Aram Chaos. À partir de là, la route et la piste étaient plus difficiles et Ann concentra son pilotage sur le seuil d’Aram Chaos, sans quitter le sol fissuré du regard.

Au nord de Galilaei, ça redevenait plus facile. Enfin, elle quitta la fente et retomba dans Chryse Planitia. Elle était maintenant au cœur de l’Auge, avec un potentiel gravifique de –0,65. C’était l’endroit le plus léger de la planète, plus léger encore qu’Isidis et Hellas.

Un jour, en atteignant le sommet d’une colline isolée, elle découvrit une mer de glace au milieu de Chryse. Un long glacier s’était écoulé depuis Simud Vallis pour s’installer au point le plus bas de Chryse. Il était devenu une mer qui s’étendait sous trois horizons, au nord, au nord-est et au nord-ouest. Lentement, Ann contourna la grève, de l’ouest au nord. Elle estima le diamètre de la mer de glace à deux cents kilomètres.

Elle s’arrêta à l’heure du crépuscule sur la bordure fantomatique d’un cratère et laissa errer son regard sur l’étendue de glace fracassée. Il y avait eu tellement d’éruptions et de déversements en 61. Il était clair que certains aréologues de talent avaient soutenu les rebelles, qu’ils avaient su trouver les aquifères où la pression était la plus élevée pour les faire sauter. Apparemment, ils avaient tiré profit de certaines de ses propres découvertes.

Chaque jour, quand elle s’arrêtait pour faire étape, elle explorait à pied les alentours. Quittant la mer de glace de Chryse, elle continua vers le nord dans Acidalia.

Les grandes plaines de l’hémisphère Nord étaient généralement la référence officielle pour le niveau moyen de Mars, ce qui se justifiait si on les comparait aux sites de chaos ou encore aux highlands du sud. Mais elles n’étaient pas pour autant des terrains de jeux, elles n’étaient pas plates comme autant de tables à l’échelle planétaire – loin de là. Il y avait des ondulations de tous côtés, des buttes et des talus, des crêtes de rocailles, des drifts et des creux, des champs de pierraille et de rocs géants, des tors isolés et des cuvettes… Un paysage surnaturel. Sur Terre, les creux auraient fini par se combler, le vent et la pluie auraient usé les collines éparses, et des plaques glaciaires auraient achevé le gommage du paysage s’il n’avait pas été soulevé sous l’effet des actions tectoniques au fil des éons pour être limé et aplati par le temps et les biotes. Mais ces anciennes plaines ondulées, taraudées par les impacts des météores, n’avaient pas changé depuis un milliard d’années. Et elles comptaient au nombre des surfaces les plus jeunes de Mars.

La conduite, dans cette région accidentée, n’avait rien de facile, et on pouvait tout aussi bien s’y perdre à pied. Plus d’une fois, Ann confondit son patrouilleur avec les autres rochers et elle ne le regagna que grâce à la balise radio. Tremblante, encore sous le coup de quelque rêverie perdue.

Elle gardait toujours le cap au nord, vers Vastitas Borealis. Acidalia, Borealis : tous ces noms anciens de Mars étaient tellement étranges. Elle s’efforçait de ne pas réfléchir, mais les heures de voyage étaient longues, et, parfois, cela n’était plus possible. Dans ces moments-là, il était plus facile de lire que de perdre son regard dans le paysage. Alors, elle péchait au hasard dans la bibliothèque de son IA. Et elle se retrouvait souvent avec des cartes de Mars. Un soir, elle se plongea dans la liste des noms de sites martiens.

Elle prit conscience que la plupart étaient dus à Giovanni Schiaparelli. Il avait baptisé plus d’une centaine d’albédos dont la plupart étaient aussi illusoires que ses canali. Mais quand les astronomes avaient rectifié les cartes de Mars dans les années 1950 en se mettant d’accord sur les albédos qu’ils devaient conserver – ceux qui pouvaient être photographiés –, un certain nombre de noms de Schiaparelli avaient été retenus. C’était une forme d’hommage à Schiaparelli.

Les traits caractéristiques de Mercure avaient reçu les noms de grands artistes. Et Vénus, bien sûr, avait été baptisée de noms de femmes. Sur Mars, ils voyageaient à travers un exotique mélange de rêveries du passé : le lac du Soleil, la plaine de l’Or, la mer Rouge, la montagne du Paon, le lac du Phénix, Cimméria, Arcadia, le golfe des Perles, le Nœud Gordien, Styx, Hadès, Utopia…

Dans les dunes sombres de Vastitas Borealis, elle constata que ses provisions s’épuisaient. Ses sismographes lui révélaient des secousses quotidiennes à l’est, et elle mit le cap droit dessus. Durant ses sorties, elle explorait les dunes de sable grenat et leurs strates, qui révélaient les climats anciens à la manière des cercles des troncs d’arbres abattus. Mais la neige et les vents violents arrachaient les crêtes. Les vents d’ouest pouvaient être extrêmement forts, suffisamment pour soulever des nappes de sable à gros grains qui la giflaient et la collaient contre le patrouilleur. Le sable se formerait toujours en dunes, c’était une question de physique, mais les dunes, elles, poursuivaient leur lente marche autour du monde, et les traces des âges se perdaient ainsi.

Le passé s’effritait toujours, fragment par fragment. Elle ne voulait plus y penser. Pourtant, plus d’une fois, elle fut arrachée au sommeil par l’image de la longue fugue et de l’abandon. Ensuite, elle s’éveillait vraiment, tremblante, en sueur, dans l’aube incandescente, sous le soleil qui brûlait dans le ciel comme une boule de soufre.

Coyote lui avait donné une carte de ses caches du Nord. Elle s’approchait de l’une d’elles, enfouie sous un amas de rocs grands comme des immeubles. Elle se ravitailla et laissa un bref remerciement écrit. Le dernier itinéraire que Coyote lui avait laissé indiquait qu’il passerait dans ce secteur très bientôt, mais elle ne vit aucune trace de lui, elle se dit qu’il était inutile d’attendre et reprit la route.

Le souvenir du glissement de terrain revenait la hanter. Elle n’y pouvait rien. Ce n’était pas le fait d’avoir affronté la peur qui lui restait, car cela lui était déjà souvent arrivé, sans qu’elle s’en aperçoive dans l’instant, parfois. Non, c’était le côté arbitraire de l’événement qui ne quittait pas son esprit. C’était sans rapport avec la valeur ou l’adaptabilité, tout simplement une pure contingence. Un équilibre accentué sans équilibre. C’était elle qui avait passé trop de temps à l’extérieur, après tout. C’était elle qui avait encaissé trop de radiations. Mais c’était Simon qui était mort. C’était elle qui s’était endormie au volant, et c’était Frank qui était mort. Une question de chance, de survie accidentelle ou d’effacement.

Un après-midi, alors qu’elle interrogeait machinalement son IA pour se distraire avant l’heure du dîner, elle apprit que la police tzariste avait arrêté Dostoïevski pour l’exécuter et l’avait ramené chez lui après qu’il eut attendu son tour plusieurs heures durant. Elle resta ensuite très longtemps dans son siège de pilote, les pieds sur le tableau de bord, le regard perdu. Un autre crépuscule grenat se déployait, le soleil était étrangement gonflé et brillant dans l’atmosphère plus dense. Dostoïevski avait été transformé pour sa vie entière, disait l’auteur dans l’omniscience facile de la biographie. Un épileptique, enclin à la violence, au désespoir. Il n’avait pas su intégrer son expérience. Il était demeuré perpétuellement en colère. Effrayé. Possédé.

Ann secoua la tête et se mit à rire en pensant au biographe idiot, qui n’avait tout simplement rien compris. Bien sûr, on n’intègre pas une expérience. Cela n’avait aucun sens.

Le lendemain, une tour pointa à l’horizon. Ann s’arrêta et braqua le télescope dans sa direction. Elle découvrit un nuage de brume dense au-delà. Les secousses enregistrées par son sismographe étaient très fortes maintenant et semblaient provenir de quelque part au nord. Elle en ressentit une, qui, si l’on tenait compte de la puissance des amortisseurs du patrouilleur, devait être particulièrement violente. Il y avait un rapport direct avec la tour.

Elle descendit. Le ciel était à présent une arche de couleurs intenses et le soleil était très bas sur l’horizon des dunes. Sa lumière serait derrière elle. Elle plongea entre les dunes et, prudemment, en escalada une avant de ramper sur les derniers mètres. Elle leva le regard vers la tour, qui n’était qu’à un kilomètre à l’est. Quand elle constata à quel point elle était proche de sa base, elle colla le menton au sol, au milieu de déjections aussi grosses que son casque.

Elle avait devant elle une sorte de complexe géant de forage. Gigantesque, en fait. À sa base massive, elle découvrait maintenant deux chenilles, pareilles à celles qui tractaient les fusées les plus lourdes dans un spatioport. La tour de forage se dressait à plus de soixante mètres de haut. Sa partie inférieure devait abriter les quartiers d’habitation des techniciens et les entrepôts.

Derrière le monstre, sur la pente douce qui s’inclinait vers le nord, il y avait une mer de glace. Et, immédiatement au nord de la foreuse, les crêtes de grandes dunes barkhanes[31] saillaient hors de la glace – d’abord comme autant de galets d’une plage, puis comme des centaines d’îlots en croissants. Mais, à deux kilomètres de là, le haut des dunes s’effaçait pour être remplacé par la glace.

Une glace propre et pure, translucide sous le ciel mauve, plus claire que toutes les formes de glace qu’elle avait jamais vues à la surface de Mars, lisse, sans la moindre cassure. Elle dégageait une faible vapeur qui dérivait vers l’est. Et, à sa surface, des hommes, en walkers et casques, faisaient du patin. Ils ressemblaient à des fourmis.

Tout était devenu clair dans l’instant où elle avait vu la glace. Il y avait bien longtemps qu’elle avait elle-même confirmé l’hypothèse du grand impact, qui expliquait la dichotomie entre les deux hémisphères. L’hémisphère Nord, plus bas et lisse, était simplement un bassin d’impact exceptionnellement vaste qui résultait d’une collision inimaginable, à l’âge noachien, entre Mars et un astéroïde presque aussi gros que la planète. Le cœur rocheux de l’astéroïde qui ne s’était pas vaporisé était devenu partie intégrante de Mars, et certaines théories expliquaient que les mouvement irréguliers du manteau relevés dans la bosse de Tharsis étaient des développements tardifs qui résultaient des perturbations originales de l’impact. Pour Ann, cette explication était improbable, mais il n’en restait pas moins que le grand choc avait eu lieu, qu’il avait balayé tout l’hémisphère Nord en abaissant son niveau de quatre mille mètres par rapport à l’hémisphère Sud. Le choc avait été formidable, mais il remontait au Noachien, et c’était sans doute le même type de collision qui avait provoqué la naissance de la Lune à partir de la Terre. À vrai dire, l’argument majeur des adversaires du choc martien était que la planète rouge aurait dû logiquement avoir une lune proportionnelle à celle de la Terre.

Mais là, en observant le gigantesque complexe de forage, Ann pouvait constater que l’hémisphère Nord était encore plus bas qu’il ne le paraissait, car son socle rocheux était extraordinairement profond, à plus de cinq mille mètres sous les dunes. L’impact avec le planétoïde avait creusé une dépression énorme qui s’était presque entièrement comblée avec le temps, par l’apport des déjections, le sable et le gravier portés par les tempêtes avant l’arrivée des matériaux arrachés au Grand Escarpement par l’érosion du vent, puis de l’eau. Car c’était l’eau qui avait gagné les creux les plus bas, comme toujours. Avec le premier gel et l’éclatement des anciens aquifères, le dégazage des lits de roches calcinées et l’effet de loupe de la calotte polaire. Tout cela avait précipité la migration des matières vers cette zone plus profonde jusqu’à former un réservoir géant dans le sous-sol, un lac de glace et d’eau qui s’était déployé autour de la planète pour former une bande au 60° de latitude nord, à l’exception ironique de l’île rocheuse sur laquelle se dressait la calotte polaire elle-même.

Ann avait découvert cette mer souterraine bien des années auparavant. Selon ses estimations, elle devait contenir entre soixante et soixante-dix pour cent du volume total d’eau sur Mars. C’était en fait l’Oceanus Borealis dont certains terraformeurs avaient parlé – mais en plus profond, beaucoup, beaucoup plus profond, et en grande partie gelé, mélangé avec le régolite et le gravier. Un océan de permafrost avec un peu de liquide dans les profondeurs de la roche. Prisonnier pour toujours, du moins l’avait-elle cru alors, car quelle que fut l’intensité de la chaleur diffusée à la surface de la planète par les terraformeurs, l’océan de permafrost ne fondrait jamais de plus d’un mètre par millénaire – et même en fondant, il resterait dans le sous-sol : simple question de gravité.

Ce qui expliquait le mastodonte qui travaillait sous ses yeux. Ils étaient lancés dans l’extraction de l’eau. Ils avaient démarré l’exploitation minière des aquifères, et faisaient fondre le permafrost, sans doute avec des explosifs nucléaires, avant de pomper l’eau en surface. Le poids du régolite aidait même probablement à pousser l’eau vers la surface. Si plusieurs installations de ce type se déplaçaient sur la planète, elles récupéreraient des quantités d’eau phénoménales. Et, à terme, elles créeraient une mer de faible profondeur. D’abord une mer de glace mais, entre le réchauffement de l’atmosphère, le soleil, l’action des bactéries, les vents nouveaux et plus forts, cette mer finirait par fondre. Et l’Oceanus Borealis existerait réellement. Et l’ancienne Vastitas Borealis, avec ses chapelets de dunes grenat, constituerait alors le fond de la mer. Elle serait noyée.

Dans le crépuscule, elle retourna au patrouilleur d’un pas fatigué. Elle eut du mal à manœuvrer le sas, puis à enlever son casque. Elle resta assise, inerte devant le micro-ondes, pendant une heure, l’esprit envahi par des images. Des fourmis brûlaient sous une loupe, une fourmilière était noyée derrière un barrage de boue… Elle avait cru que rien ne pourrait plus l’atteindre dans cette existence préposthume qui était la sienne : mais ses mains tremblaient et elle ne parvenait pas à lever les yeux vers le riz et le saumon, dans le micro-ondes. Son estomac s’était changé en pierre. Dans le flux aléatoire des contingences universelles, rien n’importait plus. Et pourtant…

Elle démarra. Elle ne voyait pas autre chose à faire. Elle retourna vers le sud sur les longues pentes basses. Elle franchit Chryse et sa petite mer de glace. Plus tard, ce ne serait plus sans doute qu’une baie ouverte sur un vaste océan. Elle se concentrait sur son travail, ou elle essayait du moins. Elle essayait de ne plus voir que la roche, de penser comme une pierre.

Un jour, elle s’engagea sur une plaine parsemée de rochers noirs. Le fond était plus lisse que d’ordinaire. L’horizon, à cinq kilomètres de distance, comme toujours, ressemblait à celui que l’on voyait d’Underhill et de toutes les lowlands. Un petit monde dont les blocs noirs étaient comme autant de ballons fossiles provenant de divers sports. Tous étaient noirs et avaient des facettes : des ventifacts[32].

Elle descendit et regarda autour d’elle. Elle était attirée par ces rochers noirs. Elle marcha longtemps en direction de l’ouest.

Un front de nuages bas roulait sur l’horizon et elle ressentit la poussée du vent jusqu’au creux de son ventre. Dans la pénombre prématurée de la tempête du soir, le paysage acquérait une beauté étrange.

Les rochers de basalte avaient été érodés jusqu’à ce que leur face exposée devienne plate. Ce qui avait sans doute pris un million d’années. Rien que pour cette première usure. Ultérieurement, les argiles sous-jacentes avaient été arasées et balayées, ou bien un des rares séismes que connaissait la planète avait bouleversé la région, et les rochers avaient pris une position nouvelle en exposant une surface différente. Et le processus avait repris.

Il se mit à neiger. Tout d’abord, ce ne furent que des flocons tourbillonnants, qui devinrent très vite des boulettes épaisses et douces, portées par le vent. La température était relativement élevée à l’extérieur, et l’averse blanche se changea en neige fondue, fangeuse sur le sable, avant de devenir un vilain mélange de grêle et de pluie qui balayait les dunes en oblique sous le vent qui avait fraîchi. Plus la tempête enflait, plus la neige virait à la boue. Apparemment, elle avait été renvoyée du sol à l’atmosphère pendant longtemps et avait récupéré de la poussière, des graviers et des particules de fumée. L’humidité s’accentua et, après une nouvelle ascension dans l’orage, tout devint noir. De la neige noire. Qui se transforma très vite en une sorte de boue séchée qui criblait les creux et les crevasses entre les ventifacts, les enduisait de saleté avant de retomber sur le sol sous l’effet du vent sifflant qui déclenchait des millions de petites avalanches. Ann titubait au hasard. Elle trébucha et se tordit la cheville. Elle s’arrêta, le souffle déchirant, un caillou serré dans chacune de ses mains froides. Elle comprenait que sa longue fugue se poursuivait. Et la neige boueuse se déposait en un manteau épais, tombant du ciel noir pour ensevelir la plaine.

3

Mais rien ne dure, ni la pierre, ni le désespoir.

Ann retourna au patrouilleur, sans savoir comment ni pourquoi. Elle faisait une courte étape chaque jour et, sans en avoir vraiment conscience, elle revint vers la cache de Coyote. Elle y resta une semaine à errer entre les dunes tout en grignotant ses provisions.

Et puis, un jour, elle entendit : « Ann : di da doo ?… »

Elle ne perçut que son nom : Ann. Sous l’effet du retour brutal de sa glossolalie, elle posa ses deux mains sur le micro et tenta de parler. Mais elle ne réussit qu’à tousser.

« Ann : di da doo ?… »

Ce qui était une question.

— Oui, Ann, fit-elle avec l’impression de vomir.

Dix minutes plus tard, il montait à bord du patrouilleur et la serrait dans ses bras.

— Tu es là depuis combien de temps ?…

— Oh… pas très longtemps…

Ils s’assirent en silence. Elle tentait de retrouver son équilibre. C’était comme de contrôler ses pensées. À haute voix.

Coyote, lui, parlait plus lentement que d’habitude et ne la quittait pas du regard.

Elle l’interrogea à propos du complexe de forage glaciaire.

— Ah… Je me demandais si tu allais tomber dessus…

— Il y en a combien ?

— Cinquante.

Devant son expression, il inclina brièvement la tête. Il mangeait voracement et elle prit soudain conscience qu’il était arrivé à vide.

— Ils investissent des sommes colossales dans tous ces projets. Le nouvel ascenseur, ces complexes de pompage, l’azote de Titan… et ce miroir géant qu’ils vont mettre en orbite pour nous donner plus de lumière. Tu en as entendu parler ?

Elle essayait de retrouver le fil de ses pensées. Cinquante engins comme celui-là… Seigneur !…

Elle était furieuse. Elle en avait voulu déjà à la planète de ne pas la libérer. De l’effrayer, mais cela sans la moindre action. Mais sa colère, cette fois, était différente. En regardant manger Coyote, elle songeait à l’inondation de Vastitas Borealis, et la colère se contractait au fond d’elle comme un nuage préstellaire sur le point de s’effondrer et d’entrer en fusion. C’était une fureur brûlante qui l’habitait en cet instant – douloureuse. Pourtant, elle provenait de la même colère. Celle qu’elle avait toujours éprouvée à propos du terraforming. Bon Dieu ! La planète était en train de fondre sous ses pieds. De se désintégrer. Réduite en un tas de boue par un cartel terrien.

Il fallait faire quelque chose.

Vraiment. Ne serait-ce que pour combler les heures qui lui restaient à vivre avant qu’un quelconque accident l’emporte. Une occupation pour ses jours préposthumes. La vengeance du zombie… Pourquoi pas ? Un appel à la violence, au désespoir…

— Qui les construit ?

— Des combinats. Des usines les fabriquent à Mareotis et Bradbury Point. (Coyote continua à dévorer un instant encore, puis son regard revint sur elle.) Tu n’aimes pas ça.

— Non.

— Tu aimerais les arrêter ?

Elle ne répondit pas.

Il parut la comprendre.

— Je ne veux pas dire qu’on doive arrêter tout le processus de terraforming. Mais il y a des choses à faire. Faire sauter les usines.

— Ils les reconstruiront.

— On ne peut pas savoir. Ça les ralentira. Ce qui nous donnera peut-être le temps de produire quelque chose à l’échelle planétaire.

— Tu veux parler des Rouges.

— Oui. Je pense que les gens les appellent comme ça. Les Rouges.

Elle secoua la tête.

— Ils n’ont pas besoin de moi.

— Non. Mais toi, tu as peut-être besoin d’eux, hein ?… Et tu es une héroïne à leurs yeux, tu sais. Pour eux, tu ne serais pas n’importe qui.

De nouveau, l’esprit d’Ann était vide. Elle n’avait jamais cru aux Rouges, elle n’avait jamais pensé que ce type de résistance pouvait être efficace. Mais à présent… Eh bien, si ça ne marchait pas, ça valait mieux que de rester seule à ne rien faire.

— Il faut que je réfléchisse.

Ils partirent sur d’autres sujets. Mais soudain, Ann se heurtait à un mur de fatigue, ce qui était déconcertant, car elle n’avait pas fait grand-chose depuis si longtemps. Mais c’était comme ça. Parler était pour elle une tâche épuisante : elle n’en avait pas l’habitude. Et Coyote était un interlocuteur difficile.

— Tu devrais aller te coucher, dit-il enfin en interrompant son monologue. Tu as l’air fatiguée. Donne-moi tes mains…

Il l’aida à se lever. Elle s’allongea sur le lit sans se déshabiller. Il posa doucement une couverture sur elle.

— Oui, tu es fatiguée. Écoute, ma vieille, je me demande si tu ne devrais pas suivre un deuxième traitement de longévité…

— Non. Je ne le referai jamais.

— Non ? Là, tu me surprends. Mais dors, maintenant. Dors.

Elle voyagea avec Coyote, cap au sud. Chaque soir, ils dînaient ensemble et il lui parlait des Rouges. Ils ne constituaient pas vraiment un mouvement structuré mais plutôt un groupe flou. Comme toute la clandestinité. Elle connaissait la plupart des fondateurs : Ivana, Gene et Raul, qui avaient fait partie de la première ferme d’Hiroko, avant de se détacher d’elle quand elle avait lancé l’aréophanie et le culte de la viriditas. Kasei et Dao et plusieurs des ectogènes de Zygote, ainsi que de nombreux ex-partisans d’Arkady, qui étaient descendus de Phobos avant d’entrer en conflit avec Arkady à propos de l’utilité du terraforming pour la révolution. Une majorité de Bogdanovistes, y compris Steve et Marian, s’étaient rangés aux côtés des Rouges en 2061, tout comme les adeptes du biologiste Schnelling, des radicaux japonais nisei et ansei de Sabishii, des Arabes qui rêvaient d’une planète Mars arabe pour l’éternité, et des prisonniers qui s’étaient enfuis du camp de Korolyov. Ainsi de suite. Un rassemblement de radicaux, de gauchistes, d’extrémistes, avec lesquels Ann n’avait pas vraiment d’affinités. Elle se disait que son opposition au terraforming était rationnelle, scientifique. Ou, tout au moins, qu’elle constituait une attitude éthique ou esthétique. Mais quand la colère remonta en elle, brûlante et violente, elle secoua la tête avec dégoût. Qui était-elle pour porter un jugement sur les Rouges ? Au moins, ils s’étaient exprimés, eux, ils avaient manifesté leur colère, ils l’avaient laissée exploser. Ils se sentaient sans doute mieux, même s’ils n’avaient rien accompli. Ou peut-être avaient-ils accompli quelque chose avant que le terraforming entre dans la nouvelle phase de gigantisme des transnationales.

Coyote insistait sur le fait que les Rouges avaient considérablement freiné le terraforming. Ils avaient même des données sur la différence qu’ils avaient réussi à creuser entre les projets et leur achèvement. Et il existait en parallèle un mouvement croissant au sein des Rouges qui, tout en admettant la réalité du terraforming, se battait sur le plan judiciaire pour en défendre des formes moins violentes.

— Ils ont aussi proposé des projets détaillés pour une atmosphère riche en gaz carbonique, réchauffée mais moins humide que prévu, qui permettrait la croissance végétale mais obligerait les gens à porter encore des masques respiratoires, sans casser pourtant ce monde pour le calquer sur le modèle terrestre. C’est très intéressant. Il existe aussi d’autres propositions appelées écopoésis ou aréobiosphères. Des mondes dans lesquels les basses altitudes seraient arctiques, à peine vivables, alors que l’atmosphère serait maintenue en haute altitude, presque à l’état naturel. Dans un pareil modèle, les caldeiras des quatre grands volcans resteraient absolument pures, du moins à ce qu’ils disent.

Ann doutait que tous ces projets soient réalisables, ou même qu’ils aient les effets prévus. Mais, néanmoins, les propos de Coyote l’intriguaient. Car il était vraiment un Rouge. Ou du moins un sympathisant.

— Tu sais, lui dit-il, je ne suis rien, en réalité. Sinon un vieil anar. Je suppose que tu pourrais me traiter de Boonéen, aujourd’hui, dans la mesure où je pense qu’il faut rassembler et regrouper tout ce qui pourrait contribuer à libérer Mars. Parfois, je me dis que l’argument selon lequel une surface habitable par les humains est favorable à la révolution est valable. Mais il m’arrive aussi de penser le contraire. Et puis, les Rouges constituent une réserve de guérilla considérable. Et je reconnais qu’ils ont raison quand ils disent que nous ne sommes pas venus là pour reproduire le Canada, bon Dieu ! Alors, je les aide. Je sais me cacher, et puis, ça me plaît.

Ann hocha la tête.

— Alors, tu veux te joindre à eux ? Ou au moins les rencontrer ?

— Je vais y réfléchir.

Sa vision concentrée de la roche venait d’être brisée. Elle ne pouvait plus désormais rester aveugle à tous ces nouveaux signes de vie qui étaient apparus dans le paysage qui fondait.

Au terme d’une longue journée où ils avaient exploré les nouveaux terrains, elle déclara à Coyote :

— Je veux bien leur parler.

Mais auparavant, ils retournèrent à Zygote, ou Gamète, où des tâches urgentes attendaient Coyote. Ann s’installa dans la chambre de Peter : celle qu’elle avait partagée avec Simon avait été affectée à d’autres usages. De toute façon, elle aurait refusé d’y coucher. La chambre de Peter se trouvait immédiatement sous celle de Dao. C’était une pièce ronde de canne de bambou, meublée modestement d’une chaise, d’un bureau, d’un matelas, avec une fenêtre unique qui donnait sur le lac. Rien n’avait apparemment changé à Gamète, mais tout était différent. En dépit de ses séjours réguliers à Zygote, elle n’éprouvait aucun lien avec l’une ou l’autre des deux cités cachées. En fait, elle avait du mal à se souvenir exactement de Zygote. Et elle ne le voulait pas. Elle pratiquait l’oubli avec assiduité.

Un soir, Coyote passa la tête par l’entrebâillement.

— Est-ce que tu savais que Peter est avec les Rouges, lui aussi ?

— Quoi ?

— Mais oui. Mais il travaille pour son compte. Dans le domaine spatial. Je pense que son petit tour en ascenseur a dû lui en donner le goût.

— Mon Dieu ! fit-elle, écœurée.

Encore un autre accident dû au hasard. Peter, normalement, aurait dû mourir dans la chute de l’ascenseur. Combien y avait-il de chances pour qu’un vaisseau le repère flottant dans l’espace en orbite aréosynchrone ? Ridicule. Seule la contingence existait.

Mais la colère ne la quittait pas.

Elle se mit au lit sur ces pensées désagréables. Dans son sommeil pénible, elle rêva qu’elle et Simon se promenaient dans le paysage somptueux de Candor Chasma. Un souvenir de cette première balade qu’ils avaient faite ensemble, à l’époque où tout était encore immaculé, sans que rien n’ait changé depuis des milliards d’années – ils étaient les premiers humains à fouler le sol de l’immense gorge entre ses murailles stratifiées. Simon avait savouré ce moment avec la même intensité qu’elle, silencieux, pris par la réalité grandiose du ciel et de la roche. Pour une telle expérience, il était le compagnon idéal. C’est alors que, dans le rêve d’Ann, une des parois du canyon avait commencé à s’effondrer. Et Simon avait dit : « Un glissement long. » Et elle s’était éveillée aussitôt, trempée de sueur.

Elle s’habilla, quitta sa chambre et alla jusqu’au petit mésocosme, sous le dôme, près du lac blanc et des dunes basses.

Hiroko avait un génie étrange pour concevoir ce genre d’endroit et convaincre les autres de l’y rejoindre. Et pour concevoir tant d’enfants sans la permission des pères, sans le moindre contrôle sur les manipulations génétiques. C’était une forme de démence, en fait, qu’elle fut divine ou non.

Elle venait à peine d’arriver sur la grève glacée du lac que surgit un groupe des rejetons d’Hiroko. On ne pouvait plus dire que c’étaient des gamins : les plus jeunes devaient avoir quinze ou seize ans en termes terriens. Quant aux plus âgés, ils étaient disséminés sur toute la planète. Kasei devait bien avoir la cinquantaine à présent, et sa fille Jackie vingt-cinq. Elle était diplômée de la nouvelle université de Sabishii et faisait son chemin dans la politique du demi-monde. Ce petit groupe d’ectogènes était en fait en simple visite à Gamète, comme elle. Ils s’approchaient, Jackie en tête. C’était une jeune femme grande et gracieuse, aux cheveux noirs, très belle, l’air dominateur. Une leader de sa génération, sans le moindre doute. À moins que ce ne fut le jovial Nirgal, ou le sombre Dao. Mais, en tout cas, c’était Jackie qui précédait le groupe. Dao la suivait, comme un bon chien loyal, et Nirgal lui-même ne la quittait pas du regard. Simon avait beaucoup aimé Nirgal, et Peter aussi, et Ann comprenait pourquoi : il était le seul dans la bande d’ectogènes d’Hiroko qui ne la rejetait pas. Les autres se complaisaient dans leur moi, tels des rois et des reines de leur petit monde. Mais Nirgal, lui, avait quitté Zygote peu après la mort de Simon et n’y était revenu que très rarement. Il avait fait ses études à Sabishii, ce qui avait donné à Jackie l’idée de le suivre. Il y passait le plus clair de son temps, quand il n’était pas avec Coyote ou Peter ou bien en visite dans les villes de l’hémisphère Nord. Est-ce qu’il était un Rouge, lui aussi ? Impossible à dire. Mais il s’intéressait à tout, il allait partout : comme une sorte d’Hiroko mâle, en admettant qu’un tel phénomène pût exister, mais en moins bizarre, plus porté vers la communication avec les autres. Plus humain. Durant toute sa vie, jamais Ann n’avait pu avoir une conversation normale avec Hiroko, dont la conscience lui paraissait étrangère, pour laquelle tous les mots avaient des sens différents. Même si elle s’était montrée brillante dans sa spécialité : l’écosystème, elle n’était pas cependant une scientifique authentique, mais plutôt une sorte de prophète. Nirgal, d’un autre côté, semblait avoir une sorte de génie intuitif pour toucher droit au cœur ceux qu’il rencontrait, pour aborder très tôt la question essentielle. Il était curieux, compréhensif, sympathique, et savait interroger très vite. En le regardant approcher derrière Jackie, là, sur la grève, Ann se souvint de sa démarche lente, prudente, quand il accompagnait Simon au bord du lac. Il avait paru tellement effrayé le dernier soir, lorsque Hiroko lui avait demandé de dire au revoir. Toute cette affaire avait été particulièrement cruelle pour ce jeune garçon mais, à l’époque, Ann n’avait soulevé aucune objection. Elle était acculée au désespoir, prête à tout tenter. Une autre faute, encore, qu’elle ne pourrait jamais réparer.

Elle resta immobile, le regard fixé sur le sable de la grève, jusqu’à ce que les ectogènes soient passés. Quel dommage que Nirgal fut à ce point accroché à Jackie, qui lui accordait si peu d’intérêt. Jackie, à sa manière, était une femme remarquable, mais elle ressemblait vraiment trop à Maya – versatile, manipulatrice, attachée à aucun homme en particulier, si ce n’est Peter peut-être – qui, heureusement pour lui, avait eu une liaison (restée ignorée à l’époque) avec la mère de Jackie et qui ne s’intéressait pas du tout à Jackie elle-même. Une histoire bien compliquée, et Peter et Kasei vivaient toujours dans l’éloignement, et Esther n’était pas revenue. Peter ne vivait pas les meilleurs moments de sa vie. Quant aux effets que cela aurait sur Jackie… Oh, oui, car il y en aurait. Des plages vides et noires, comme dans le passé d’Ann… Elle les retrouverait, comme tous, dans leurs petites existences dépourvues de sens.

Elle essaya de se concentrer sur la composition des grains de sable. Le blond n’était pas une teinte très usuelle pour le sable de Mars. Celui-ci était d’origine granitique. Très rare. Elle se demanda si Hiroko l’avait récupéré quelque part ou si elle avait eu simplement de la chance.

Les ectogènes étaient maintenant de l’autre côté du lac. Elle était de nouveau seule. Et Simon était quelque part, là, sous la grève, sous le sable.

Un homme descendait les dunes, venant dans sa direction. Il était de petite taille et, dans un premier instant, elle pensa que c’était Sax, puis Coyote. Mais non. Il hésita en l’apercevant et, à son attitude, elle devina que ce ne pouvait être que Sax. Mais un Sax sérieusement transformé. Vlad et Ursula avaient fait un sacré travail de chirurgie esthétique sur son visage et il ne ressemblait même plus au bon vieux Sax d’autrefois. Il devait aller à Burroughs pour rejoindre une société de biotech en se servant d’un passeport suisse et d’une identité informatique virale de Coyote. Il se relançait dans le terraforming. Elle avait le regard perdu sur l’eau calme du lac. Il essaya d’engager la conversation, à la différence de l’ex-Sax. Il semblait plus agréable, plutôt bel homme. Mais il demeurait quand même comme avant, et Ann sentit monter sa colère jusqu’à ce que ses pensées deviennent troubles et qu’elle perde le fil de leurs propos.

Elle se rappelait lui avoir dit : « Tu as vraiment l’air changé », et autres banalités. Mais, en l’observant plus attentivement, elle pensa qu’il ne changerait jamais. Pourtant, elle lisait une sorte de détresse dans l’expression de son nouveau visage. Une chose qui l’effrayait, une chose mortellement menaçante qu’elle se refusait à évoquer. Elle continua à bavarder avec une indifférence agressive jusqu’à ce qu’il la quitte sur une ultime grimace.

Ensuite, elle resta figée sur place. Elle avait froid et elle était encore plus perturbée qu’avant. Elle finit par s’abîmer dans une espèce de torpeur.

Elle fit un rêve. Les Cent Premiers se tenaient autour d’elle, les vivants et les morts. Sax était au centre, avec son ancien visage, et ce nouveau regard de détresse. Et il lui dit : « Le réseau gagne en complexité. »

Vlad et Ursula ajoutèrent : « Le réseau gagne en santé. »

Hiroko dit : « Le réseau gagne en beauté. »

Nadia dit : « Le réseau gagne en bonté. »

Maya dit : « Le réseau gagne en intensité émotionnelle », et, derrière elle, John et Frank roulèrent des yeux.

Arkady enchaîna : « Le réseau gagne en liberté. »

Michel ajouta : « Le réseau gagne en compréhension. »

Et, du fond, Frank lança : « Le réseau gagne en puissance », et John le soutint en lançant : « Le réseau gagne en bonheur ! »

Tous regardaient Ann. Elle se leva alors, vibrante de rage et de peur, comprenant enfin qu’elle seule entre tous ne croyait plus au retour du réseau, qu’elle n’était qu’une sorte de réactionnaire cinglée. Et tout ce qu’elle put faire fut de pointer un doigt sur chacun d’eux en répétant : « Mars ! Mars ! Mars ! Mars ! »

Ce soir-là, après le souper, quand la soirée s’acheva, Ann prit Coyote à part et lui demanda :

— Quand repars-tu ?

— D’ici quelques jours.

— Est-ce que tu veux toujours me présenter à ces gens dont tu m’as parlé ?

— Oui, bien sûr. (Il pencha la tête en la dévisageant.) C’est ton avenir.

Elle se contenta de hocher la tête. Elle promena les yeux autour de la salle commune et pensa : Au revoir, au revoir, adieu. Bon débarras.

Une semaine plus tard, elle volait dans le ciel de Mars à bord d’un avion ultraléger, en compagnie de Coyote. Chaque nuit, ils poursuivaient leur voyage, cap au nord. Ils franchirent d’abord la région équatoriale, puis vers le Grand Escarpement et Deuteronilus Mensea, au nord de Xanthe. Le sol était aride, raviné, et les mesas évoquaient un archipel d’îles parsemées dans un océan de sable. Bientôt, si le pompage se poursuivait dans les régions nord, elles formeraient un véritable archipel, songea Ann tandis que Coyote descendait entre deux d’entre elles. Il se posa sur une bande étroite de sable pulvérulent et roula vers un hangar creusé dans le flanc de la plus proche. À leur descente, ils furent accueillis par Steve, Ivana et quelques autres. Un ascenseur les emmena presque au sommet de la mesa. Au nord, un éperon rocheux pointait vers le désert et, à son point culminant, une vaste salle triangulaire avait été creusée. En entrant, Ann s’arrêta net, surprise : la foule était dense. Il y avait là au moins plusieurs centaines de personnes rassemblées autour de longues tables. Le repas venait d’être servi. Certains l’aperçurent et s’interrompirent. Peu à peu, les têtes des convives se tournaient vers elle. Une vague d’immobilité et de silence parcourait la salle. Puis, ils se levèrent tous, brusquement. Tout resta figé l’espace de quelques secondes. Et ils se mirent alors à applaudir frénétiquement, puis à hurler des vivats, rayonnants de joie.

QUATRIÈME PARTIE

Du scientifique considéré comme un héros

1

Prenez-la entre le pouce et l’index. Palpez sa forme ronde, observez de près les courbures lisses du verre. Une loupe : elle a la simplicité, l’élégance et la solidité d’un outil du paléolithique. Asseyez-vous avec par une journée ensoleillée et abaissez-la sur une poignée de brindilles sèches. Relevez-la, bougez-la, jusqu’à ce qu’un petit point devienne incandescent. Vous vous rappelez cette lumière ? C’était comme si les brindilles avaient mis en cage un minuscule soleil.

L’astéroïde d’Amor, qui avait été transformé en mèches de carbone, était composé principalement de chondrites carbonacées et d’eau. Les deux autres astéroïdes d’Amor, interceptés par des atterrisseurs robots en 2091, étaient surtout composés d’eau et de silicates.

Le câble de New Clarke avait été noué mèche après mèche pour former une immense et unique tresse de carbone. Les silicates des astéroïdes de 2091 avaient été transformés par les équipes robots en feuilles destinées aux voiles solaires. Les vapeurs de silice étaient solidifiées entre deux compresseurs longs de dix kilomètres et les feuilles étaient revêtues d’une mince couche d’aluminium. Les feuilles de miroir étaient déployées par les équipages des vaisseaux en dispositifs circulaires qui conservaient leur forme par l’effet de la rotation et de la lumière solaire.

Un nouvel astéroïde appelé Birch fut remorqué sur une orbite polaire. On en tira d’autres feuilles-miroirs qui formèrent un anneau de cent mille kilomètres de diamètre autour de Mars. Il tournait sur son orbite, face au soleil, incliné de façon à renvoyer la lumière vers l’orbite de Mars, à proximité d’un point appelé Lagrange Un.

Le second astéroïde à silicates, Solettaville, avait été placé près de Lagrange Point. Là, les tisseurs de voiles solaires avaient installé leurs feuilles-miroirs en une trame complexe d’anneaux en lames, tous reliés et connectés selon des angles évoquant un objectif composé de stores vénitiens, tournant autour d’un moyeu qui était un cône d’argent dont la base était orientée vers le sol de Mars. Cet objet géant autant que délicat, d’un diamètre de dix mille kilomètres, éclatant et immobile dans sa giration entre le soleil et Mars, avait été baptisé la soletta.

La clarté du soleil, en atteignant directement la soletta, était instantanément réfléchie au travers des stores, d’une face solaire à une face martienne, et dirigée ainsi vers la surface. Si la lumière touchait l’anneau sur son orbite polaire, elle était renvoyée en arrière dans le cône de la soletta, avant d’être pareillement réfléchie vers la planète. De cette façon, la lumière atteignait la soletta sur toutes ses faces et les pressions de compensation la maintenaient en position, à cent mille kilomètres dans l’espace – de son périhélie à son aphélie. L’angle d’inclinaison des lames était réglé en permanence par l’intelligence artificielle qui gouvernait la soletta, afin de maintenir son orbite et la focalisation de l’ensoleillement.

Durant la décennie que la construction de ces deux grandes roues à lumière avait exigée, à partir des deux astéroïdes qui dévidaient leurs trames de silice comme des araignées de roc, les observateurs au sol ne s’aperçurent de rien, ou presque. Parfois, quelqu’un surprenait un arc de lumière blanche dans le ciel, ou des clignotements aléatoires durant le jour ou la nuit, comme si la brillance d’un autre univers filtrait entre les mailles lâches de la sphère cosmique.

Puis, lorsque les deux miroirs furent achevés, la lumière réfléchie fut braquée vers le cône de la soletta. Les lames furent réglées, et elle se déplaça dans le ciel selon une orbite légèrement différente.

Et c’est ainsi qu’un jour ceux qui vivaient du côté de Tharsis levèrent soudain la tête parce que le ciel s’était assombri. Ils découvrirent une éclipse telle que Mars n’en avait jamais connue : le soleil était partiellement visible, mais un objet qui pouvait avoir le diamètre de la Lune bloquait ses rayons. L’éclipse se déroula comme sur Terre, le ciel devint d’un violet profond, et l’ombre gagna la plus grande partie du disque solaire, ne laissant qu’un mince croissant de clarté ardente qui disparut à son tour. Le soleil était devenu un anneau sombre dans le ciel, entouré de sa couronne brumeuse. Puis il disparut complètement : une éclipse totale.

Ensuite, un moiré discret de lumière réapparut. Il ne ressemblait à rien que l’on ait déjà observé durant une éclipse naturelle. Tous ceux qui se trouvaient sur l’hémisphère éclairé de Mars restaient paralysés, plissant les yeux. Et puis, comme si l’on avait tiré sur le cordon des stores vénitiens, le soleil réapparut instantanément.

Un soleil aveuglant !

Plus grand qu’avant le début de l’étrange éclipse. Un soleil qui avait presque la même taille que dans le ciel de la Terre, avec une lumière plus intense d’au moins vingt pour cent, plus étincelant, plus chaud aussi. Il inondait les plaines rouges de ses rayons nouveaux et leur brûlait la nuque. C’était comme si des milliers de projecteurs s’étaient allumés à la même seconde et qu’ils se retrouvaient tous sur une scène de taille gigantesque.

Quelques mois plus tard, un troisième miroir, plus petit que la soletta, fut placé au plus haut de l’atmosphère. C’était un nouvel objectif muni de lames circulaires, pareil à une soucoupe volante argentée. Il récupérait une partie de la lumière réfléchie par la soletta pour la renvoyer plus loin encore, sur des secteurs de la planète qui n’étaient séparés que par moins d’un kilomètre. Il survolait le monde comme un planeur et faisait éclore des mini-soleils à la surface du désert et des rochers. Et les rochers, sous cette nouvelle lumière, semblaient fondre et devenir incandescents.

2

L’underground n’était pas assez grand pour Sax Russell. Il voulait se remettre au travail. Il aurait pu rallier le demi-monde, peut-être même retrouver un nouveau poste de professeur à l’université de Sabishii, qui s’était développée hors du réseau : nombreux étaient ceux de ses anciens collègues qui y avaient atterri et donnaient des cours aux enfants de l’underground. Mais, après réflexion, il décida qu’il ne voulait plus enseigner ni rester à la périphérie – il voulait retrouver le terraforming, le cœur même du projet. En tout cas, d’aussi près que possible. Ce qui signifiait regagner le monde de la surface. Récemment, l’Autorité transitoire avait créé un comité pour coordonner tous les projets du terraforming et c’était une équipe de Subarashii qui gérait le travail de synthèse que Sax avait commencé autrefois. C’était malheureux, car Sax ne parlait pas japonais. Mais le département biologique avait été confié à un collectif suisse de sociétés de biotech appelé Biotique, dont les bureaux principaux étaient à Genève et Burroughs, et qui entretenait des liens permanents avec la transnationale Praxis.

Dans une première étape, il devait donc s’infiltrer au sein de Biotique sous une fausse identité et se faire nommer à Burroughs. Desmond se chargea de cette opération. Il écrivit pour lui une persona informatique similaire à celle qu’il avait donnée à Spencer des années auparavant, quand Spencer avait gagné le Belvédère d’Echus. Avec sa persona et quelques opérations de chirurgie esthétique, Spencer avait pu travailler avec succès dans les labos de création de matériaux nouveaux. Plus tard, il était allé à Kasei Vallis, au cœur même des services de sécurité de la transnat. Sax avait donc pleine confiance en Desmond. La nouvelle persona physique de Sax donnait toutes les données de l’IA : génome, rétine, voix et empreintes – le tout légèrement altéré, de façon à pouvoir presque correspondre à Sax lui-même tout en le mettant à l’abri de recherches comparatives dans les réseaux divers. Les données étaient accompagnées d’un nouveau nom, avec un passé terrien complet, un indice de crédit, un dossier d’immigration, ainsi qu’un sous-texte viral destiné à le défendre contre tout examen d’une intelligence artificielle concurrente pour les données physiques. Le tout fut expédié au service des passeports helvétique, qui avait délivré des papiers aux nouveaux arrivants sans commentaire. Cela semblait fonctionner dans le monde balkanisé des réseaux des transnats.

— Là, oui, il n’y a pas de problème, avait dit Desmond. Mais vous, les Cent Premiers, vous êtes de vraies stars. Et il va te falloir aussi un nouveau visage.

Sax n’opposa pas de résistance. Il savait que c’était nécessaire et son visage n’avait jamais eu une importance essentielle pour lui. Depuis quelque temps, d’ailleurs, en se regardant dans le miroir, il ne reconnaissait plus réellement celui qu’il croyait être. Il avait absolument besoin de pénétrer dans Burroughs, de toute façon, et il laissa Vlad faire son travail. Vlad était devenu l’un des théoriciens leaders de la Résistance contre l’Autorité transitoire, et il comprit très vite le point de vue de Sax.

— La plupart d’entre nous devraient vivre dans le demi-monde, mais ce serait une bonne chose que quelques-uns se cachent dans Burroughs. Tu n’as pas droit à l’erreur dans cette situation et il faut que j’exerce mon art sur toi.

— Comment : pas droit à l’erreur ? C’est un contrat verbal réciproque et j’espère bien ressortir plus beau qu’avant.

Ce fut le cas, à sa grande surprise, mais il ne s’en rendit compte que lorsque les cicatrices eurent disparu. On lui redessina les dents, on lui gonfla la lèvre inférieure qu’il avait toujours eue si mince, on accentua l’arête de son nez en la busquant légèrement. On lui affina les joues tout en lui prolongeant le menton. On entailla même certains muscles de ses paupières afin qu’il ne cligne plus aussi souvent des yeux. Quand les cicatrices disparaîtraient, ainsi que le lui déclara Desmond, il aurait vraiment l’air d’une star de la vidéo. D’un ex-jockey, dit Nadia. Ou d’un ex-professeur de danse, fit Maya, qui restait fidèle aux séances des Alcooliques anonymes depuis des années. Mais Sax, qui n’avait jamais apprécié les effets de l’alcool, lui fit signe de quitter sa chambre.

Desmond prit des photos de lui pour les placer dans la nouvelle persona et inséra le tout avec succès dans les dossiers de Biotique en même temps qu’un ordre de transfert de San Francisco à Burroughs. La persona apparut dans les listings des passeports suisses la semaine suivante et Desmond eut un rire satisfait.

— Regarde un peu ça ! Stephen Lindholm, citoyen suisse ! Ces types nous couvrent, y a pas de doute. Je suis prêt à parier n’importe quoi qu’ils ont mis un stoppeur sur cette persona, qu’ils ont comparé ton génome avec les anciennes archives. Je suis persuadé que, même avec mes transformations, ils ont découvert qui tu es vraiment.

— Tu en es sûr ?

— Non. Parce qu’ils n’ont rien dit, n’est-ce pas ? Mais j’en suis quand même convaincu.

— C’est une bonne chose ?…

— Théoriquement, non. Mais dans la pratique, si quelqu’un s’occupe de ton cas, c’est plutôt mieux qu’il agisse en ami. Et les Suisses font de bons amis. C’est la cinquième fois qu’ils attribuent un passeport à une persona que je leur expédie. J’en ai un moi-même, et je doute pourtant qu’ils aient réussi à découvrir qui je suis vraiment, puisque je n’ai pas eu de dossier d’identité comme vous tous, les Cent Premiers. Intéressant, tu ne trouves pas ?…

— Certainement.

— Oui, ce sont des gens intéressants. Ils ont leurs plans à eux. J’en ignore tout, mais je les trouve sympathiques. Je crois qu’ils ont décidé de nous couvrir. Ils veulent peut-être seulement savoir où nous sommes. Difficile d’en être certain, parce que les Suisses tiennent tout particulièrement à leurs secrets. Mais peu importe le pourquoi quand on sait le comment.

Sax sourcilla, mais il était quand même rassuré à l’idée que les Suisses le protégeraient plus ou moins. Il les appréciait – parce qu’ils étaient rationnels, prudents, méthodiques.

Quelques jours avant de s’envoler avec Peter en direction de Burroughs, il se promena autour du lac de Gamète, ce qu’il avait rarement fait durant les années qu’il avait passées ici. Le lac était certainement une réussite. Hiroko excellait dans le design des écosystèmes. Quand elle avait disparu d’Underhill avec son équipe il y avait si longtemps, Sax avait été totalement dérouté : il n’avait pas compris leurs motivations sur le moment, et il avait même redouté qu’ils commencent à lutter contre le terraforming. D’une manière ou d’une autre. Quand il était parvenu à obtenir une réponse d’Hiroko via le réseau, il avait été partiellement rassuré. Elle semblait adhérer aux principes de base du terraforming et, à vrai dire, son concept très personnel de la viriditas était plus ou moins une autre version d’une idée qui leur était commune. Mais Hiroko semblait prendre plaisir à rester indéchiffrable, ce qui était particulièrement antiscientifique de sa part. Pendant ses années de clandestinité, elle était allée jusqu’au point de trafiquer l’information. Déjà, en tant qu’individu, elle était difficile à comprendre, et c’est seulement après quelques années de coexistence que Sax avait acquis la certitude qu’elle désirait elle aussi une biosphère martienne dans laquelle les humains pourraient survivre. C’était tout ce qu’il lui demandait. Et il ne pouvait imaginer de meilleur allié pour ce projet, si ce n’est le président du nouveau comité de l’Autorité transitoire. Nul n’était vraiment opposé au projet, à vrai dire.

C’est alors qu’il vit une silhouette sur un banc, près de la grève, roide et maigre comme un héron : Ann Clayborne. Il hésita, mais elle l’avait déjà vu. Il s’avança donc. Elle leva le regard sur lui avant de revenir aux eaux blanches du lac.

— Tu as l’air vraiment différent, dit-elle.

— Oui.

Les cicatrices s’étaient effacées, mais il sentait encore les points sensibles en palpant son visage. C’était comme de porter un masque, et soudain, il en éprouva une gêne.

— Mais c’est toujours moi, ajouta-t-il.

— Bien sûr. (Elle ne le regarda pas.) Alors, tu vas aller vers le surmonde ?

— Oui.

— Pour reprendre ton travail ?

— Oui.

Elle le dévisagea enfin.

— À quoi sert la science, selon toi ?

Il haussa les épaules. Ils retombaient sur le même vieux sujet de discussion, quelle que soit la façon dont ils l’abordaient. Toujours. Terraformer ou ne pas terraformer, telle est la question… Il y avait répondu depuis longtemps, de même qu’Ann, et il souhaitait qu’ils acceptent ce désaccord, et qu’ils en restent là. Mais Ann était infatigable à ce sport.

— À expliquer les choses, dit-il enfin.

— Mais le terraforming n’explique rien.

— Parce que ça n’est pas de la science. Et je n’ai jamais dit que c’en était. C’est ce que les gens font de la science. De la science appliquée, ou de la technologie. Comme tu veux. Le choix de ce que tu fais de ce que la science t’apprend. Quel que soit le nom que tu donnes à ce choix.

— C’est donc un problème de valeurs.

— Je le suppose. (Sax essaya de mettre un peu d’ordre dans ses pensées pour réfléchir à ce propos spécieux.) Je suppose que… que notre désaccord est un autre aspect de ce que les gens ont coutume d’appeler le problème du fait et de la valeur. La science se préoccupe des faits, et des théories qui transforment les faits en exemples. Les valeurs constituent un autre problème : elles sont une construction de l’esprit humain.

— La science l’est tout autant.

— Oui. Mais la connexion entre les deux systèmes n’est pas claire. En partant de faits similaires, nous pouvons parvenir à des valeurs différentes.

— Mais la science elle-même est remplie de valeurs, insista Ann. Nous évoquons des théories avec force et élégance, nous parlons de résultats propres, ou de la beauté de certaines expériences. Et le désir de la connaissance est en lui-même une espèce de valeur qui implique que la connaissance vaut mieux que l’ignorance ou le mystère, n’est-ce pas ?…

— Je suppose que oui, dit Sax, encore songeur.

— Ta science déploie une gamme de valeurs. L’objectif de celle que tu défends est d’établir des lois, des règles d’exactitude et de certitude. Tu veux expliquer toutes les choses. Répondre à tous les pourquoi en remontant jusqu’au Big Bang. Tu es un réductionniste, Sax. La parcimonie, l’élégance et l’économie sont des valeurs pour toi, et si tu peux rendre les choses encore plus simples, c’est une victoire : exact ?…

— Mais ça ne concerne que la méthode scientifique elle-même, protesta Sax. Pas moi, mais la façon dont la nature elle-même fonctionne. La physique. Tu fais ça toi-même…

— Mais des valeurs humaines sont inscrites dans la physique.

— Je n’en suis pas si sûr… (Il leva la main.) Je ne veux pas dire par là qu’il n’existe pas de valeurs dans la science. Mais la matière et l’énergie font ce qu’elles font. Si tu veux parler de valeurs, mieux vaut en parler directement. Je suis d’accord : elles naissent à partir des événements, d’une certaine façon, c’est sûr. Mais elles constituent un problème différent : une sorte de sociobiologie, de bioéthique. Il vaudrait sans doute mieux parler directement de valeurs. Le plus grand bien pour le plus grand nombre. Quelque chose comme ça.

— Il existe des écologistes qui diraient que cela équivaut à la description scientifique d’un écosystème sain. Une autre façon de parler d’écosystème à son apogée.

— C’est un jugement de valeur, je pense. Une sorte de bioéthique. Intéressant mais… (Il plissa les yeux en la regardant, décidé soudain à changer d’angle d’approche.) Pourquoi ne pas essayer un apogée d’écosystème ici, Ann ? On ne peut parler d’écosystèmes sans parler de choses vivantes. Ce qui existait ici sur Mars avant nous n’était pas une écologie. Il n’y avait que la géologie. On pourrait même dire qu’une écologie a démarré ici, il y a longtemps, que quelque chose a mal tourné, qu’elle a gelé et que nous sommes en train de tout recommencer.

Elle grommela et il s’interrompit. Il savait qu’elle croyait en une espèce de valeur intrinsèque de la réalité minérale de Mars. C’était une version de ce que certains appelaient l’éthique de la terre, mais sans le biote. L’éthique de la roche. L’écologie sans la vie. Une valeur intrinsèque, vraiment !

Il soupira.

— Ce n’est peut-être seulement qu’un discours sur la valeur. On favorise les systèmes vivants par rapport aux non-vivants. Mais je suppose qu’on ne peut pas y échapper, comme tu le dis. C’est étrange… Je sens avant tout que je dois expliquer les choses. Pourquoi elles fonctionnent comme ça. Mais si tu me demandes pourquoi je veux ça – ou ce que j’aurais voulu, dans quelle direction je travaille… (Il haussa les épaules.) C’est difficile à exprimer. Ça ressemble à un bénéfice net d’information. D’ordre.

Pour Sax, c’était une bonne description fonctionnelle de la vie elle-même, de son action contre l’entropie. Il tendit la main vers Ann, espérant qu’elle pouvait comprendre ça, être au moins d’accord sur ce paradigme de leur discussion, sur une définition du but ultime de la science. Le bénéfice net d’information. Après tout, ils étaient des scientifiques, tous les deux, ils participaient à la même entreprise…

Mais elle lui dit simplement :

— Et comme ça, vous défigurez toute une planète. Une planète vieille de quatre milliards d’années. Ça n’est pas de la science. Vous construisez un parc thématique.

— Nous utilisons la science pour une valeur particulière. À laquelle je crois.

— Comme les transnationales.

— Je le pense, oui.

— Ce qui leur est certainement utile.

— C’est utile pour tout ce qui est vivant.

— À moins que ça ne tue tout. Le terrain est déstabilisé, et les glissements se multiplient.

— C’est vrai.

— Et ils tuent. Des plantes et des gens. C’est déjà arrivé.

Sax agita la main et Ann lui décocha un regard furieux.

— Ça veut dire quoi ? Que le meurtre est nécessaire ? C’est quel genre de valeur, ça ?…

— Non, non, Ann. Ce ne sont que des accidents. Les gens doivent rester sur les fonds rocheux, hors des zones de glissement de terrain, voilà ce que je veux dire. Pour un temps.

— Mais des régions immenses vont devenir boueuses, quand elles ne seront pas complètement inondées. Et nous parlons de la moitié de la planète.

— L’eau va s’écouler. Et créer des nappes.

— Des zones submergées, tu veux dire. Et une planète totalement différente. Ah, oui, ça, c’est une valeur réelle ! Et les gens qui détiennent cette valeur… Nous vous combattrons, coup par coup !

Il soupira.

— Je préférerais que vous ne le fassiez pas. À ce stade, une biosphère nous serait plus utile qu’aux transnats. Les transnats peuvent opérer à partir de villes sous tente, traiter la surface avec des robots, alors que nous nous cachons et que nous concentrons tous nos efforts dans la survie et la clandestinité. Si nous pouvions vivre partout, sur toute la surface de Mars, tout serait plus facile pour les mouvements de résistance.

— Sauf pour les Rouges.

— Oui, mais ça rime à quoi, maintenant ?…

— C’est Mars qui compte. Rien que Mars. Ce monde que tu n’as jamais connu.

Sax porta son regard vers le grand dôme qui les dominait. Le désarroi montait en lui comme une espèce d’attaque d’arthrite. Ça ne menait à rien d’argumenter avec Ann.

Pourtant, il ne savait pourquoi, il insista.

— Écoute, Ann : je suis l’avocat de ce que les gens appellent le modèle viable minimum. Ce modèle nécessite une atmosphère respirable sur deux ou trois mille mètres seulement. Plus haut, elle serait trop ténue pour les humains, et il n’existerait plus aucune forme de vie. Au-dessus des plantes de haute altitude, il n’y aurait plus rien. Le relief de Mars est tellement vertical que des régions immenses demeureraient au-dessus de l’atmosphère. Ce plan me paraît raisonnable. Il exprime un ensemble de valeurs acceptables et compréhensibles.

Elle ne répondit pas. C’était désespérant. Une fois, pour tenter de comprendre Ann, d’essayer de mieux lui parler, Sax s’était plongé dans le domaine de la philosophie scientifique. Il avait consulté une somme considérable de données, en se concentrant tout particulièrement sur l’éthique de la terre et l’interface valeur fait. Mais jamais cela ne lui avait vraiment été utile : en dialoguant avec Ann, à aucun moment il n’avait eu le sentiment d’utiliser de façon réelle tout ce qu’il avait pu apprendre. Et là, en l’observant, il lui revint une remarque que Kuhn avait faite à propos de Priestley – qu’un scientifique qui continue de résister après que toute sa profession a été convertie à un nouveau paradigme peut être à la fois logique et raisonnable, mais il a cessé ipso facto d’être un scientifique. Cela semblait être plus ou moins ce qui s’était produit avec Ann, mais qu’était-elle donc devenue ? Une contre-révolutionnaire ? Une prophétesse ?…

Elle en avait l’apparence : dure, décharnée, hostile, impitoyable. Elle ne changerait jamais, et jamais elle ne lui pardonnerait. Et jamais il ne pourrait lui dire tout ce qu’il aurait tellement voulu lui dire : à propos de Mars, de Gamète, de Peter. À propos de la mort de Simon, qui semblait hanter Ursula plus encore qu’Ann. Tout cela était impossible, inexprimable. C’était bien pour cette raison que, plus d’une fois, il avait décidé d’abandonner tout dialogue avec Ann.

Ann partit avec Desmond le lendemain. Peu après, Sax décolla vers le nord en compagnie de Peter dans un des petits avions furtifs avec lesquels il pouvait survoler toute la planète sans être repéré.

Ils volaient en direction de Burroughs et passèrent à la verticale d’Hellespontus Montes. Sax observa le vaste paysage du bassin avec curiosité. Ils entrevirent la frange du champ de glace qui avait couvert Low Point, masse blanche sur la surface noire comme la nuit, mais Low Point était encore sous l’horizon. Dommage, songea-t-il. Il aurait aimé voir ce qu’il était advenu du mohole de Low Point. Quand l’inondation était survenue, il était profond de treize mille mètres, ce qui impliquait que l’eau avait dû rester à l’état liquide au fond et qu’elle était encore assez tiède. Il était possible que le champ de glace, dans cette région, soit recouvert par une mer givrée dont la surface devait être riche en indices révélateurs.

Mais Peter se refusait à dévier de son cap.

— Tu pourras toujours t’occuper de ça quand tu seras officiellement Stephen Lindholm, fit-il en souriant. Ça pourrait faire partie d’une de tes missions pour Biotique.

La nuit suivante, ils se posèrent dans le chaos des collines au sud d’Isidis Planitia, vers le haut du Grand Escarpement. Sax pénétra dans un tunnel qu’il suivit jusqu’à l’arrière d’un vestiaire, dans le sous-sol de service de Libya, un petit complexe ferroviaire situé à l’intersection des voies d’Hellas et de Burroughs et de la nouvelle ligne qui allait vers Elysium. Quand le train de Burroughs se présenta, Sax sortit par une porte de service et se mêla à la foule qui embarquait. En arrivant à la gare principale de Burroughs, il fut accueilli par un homme de Biotique. Et il devint dès cet instant Stephen Lindholm, nouveau venu sur Mars qui découvrait Burroughs.

BURROUGHS, 2100 après J.-C.

L’envoyé de Biotique, un secrétaire général, le complimenta pour sa démarche qui prouvait un certain entraînement, et le conduisit jusqu’à un studio situé très haut dans Hunt Mesa, tout près du centre de la ville ancienne. Les bureaux et les labos de Biotique se trouvaient également dans Hunt, immédiatement sous le plateau de la mesa. Leurs vastes baies dominaient le parc du Canal. Un quartier chic, à la mesure d’une société qui se plaçait en tête des projets de génie génétique de l’essor du terraforming.

Sax pouvait contempler la plus grande partie de la vieille ville. Elle n’avait pas changé, si ce n’est que les parois de la mesa étaient un peu plus couvertes de baies, de saillies horizontales de cuivre, d’or ou d’alliages bleus ou verts, comme si les mesas avaient révélé des strates minérales magnifiques. Les tentes du sommet avaient disparu, et les immeubles étaient désormais libres sous la formidable tente qui couvrait l’ensemble des neuf mesas. Le parc du Canal et les larges boulevards bordés de pelouse qui reliaient les mesas étaient devenus des avenues vertes et droites entre les toits de tuile orange. Mais la double rangée de colonnes de sel était toujours là, au bord du canal bleu. En dépit des nouvelles constructions, la ville était restée plus ou moins la même. Ce n’était qu’à la périphérie qu’on pouvait constater les vrais changements et mesurer les nouvelles dimensions de Burroughs, déployée entre les neuf mesas. Les secteurs alentour étaient encore sous abri.

Le secrétaire de Biotique fit visiter les lieux à Sax tout en le présentant à trop de gens pour qu’il se souvienne de tous. Puis on lui demanda d’arriver à son labo le lendemain matin, et il fut libre pour le restant de la journée.

En tant que Stephen Lindholm, il avait décidé de se montrer intellectuellement énergique, sociable, curieux et bavard. Il consacra donc ce premier après-midi à explorer la ville, flânant de quartier en quartier. Il se perdit entre les grandes pelouses tout en réfléchissant au phénomène mystérieux qu’était la croissance des villes. Un processus culturel qui était sans analogie valable, physique ou biologique. Aucune raison évidente n’expliquait pourquoi cette partie basse d’Isidis Planitia accueillait l’agglomération la plus importante de Mars. Aucune des conditions initiales ne justifiait le développement de Burroughs sur ce site particulier. Pour autant qu’il sût, Burroughs n’avait été qu’une étape relais sur la piste qui allait d’Elysium à Tharsis. C’était sans doute précisément à cause de cette situation non stratégique que la ville avait prospéré. En 2061, elle avait été la seule agglomération de Mars à ne pas être détruite ni même sérieusement endommagée, ce qui avait suffi pour lui donner l’essor nécessaire dans les années d’après-guerre.

Et, sans aucun doute, la grande cuvette de la région, avec son archipel de petites mesas, offrait un panorama impressionnant. En parcourant les larges boulevards verdoyants, ce que faisait Sax, les neuf mesas semblaient distribuées régulièrement, chacune légèrement différente, avec leurs parois de roc raboteux marquées de creux et de nœuds, d’éperons, d’à-pics lisses, de surplombs et de crevasses. Plus, désormais, les bandes de baies colorées et, sur les plateaux des sommets, les nouveaux bâtiments et les parcs. Depuis n’importe quelle rue, on pouvait apercevoir plusieurs mesas, dressées contre le ciel comme des cathédrales colorées, et c’était un plaisir permanent pour le regard. Il suffisait de prendre un ascenseur pour se retrouver sur le plateau, à des centaines de mètres plus haut, et découvrir l’étendue des toits et des terrasses, les mesas voisines sous des angles nouveaux et, loin au-delà, le paysage déployé sur des kilomètres. Les distances étaient plus grandes que partout ailleurs sur Mars parce qu’ils se trouvaient au creux d’une vaste dépression : de là, on dominait la plaine d’Isidis au nord, l’arête sombre de Syrtis à l’ouest, et au sud le Grand Escarpement, dressé sur l’horizon comme un nouvel Himalaya.

La question s’était toujours posée : en quoi la beauté du point de vue intervenait-elle dans la fondation d’une ville ? Il se trouvait des historiens pour affirmer que certaines cités de la Grèce antique n’avaient existé qu’à cause du panorama qu’elles offraient, envers et contre tous les inconvénients, et qu’il était impossible de ne pas tenir compte de ce facteur. Quoi qu’il en soit, Burroughs était désormais une petite métropole active de cent cinquante mille habitants, la plus importante de Mars. Et en croissance continue. Vers la fin de sa promenade, Sax prit l’un des grands ascenseurs extérieurs de Branch Mesa, au nord du parc du Canal, et, depuis le plateau, il découvrit les faubourgs nord de la cité, cernés de constructions jusqu’à la paroi de la tente. Même à l’extérieur, des chantiers étaient en cours de développement. À l’évidence, la masse critique avait été atteinte au niveau d’une certaine psychologie de groupe – l’instinct grégaire, qui avait fait de cet endroit une capitale, un aimant social, le cœur de l’action. Au mieux, la dynamique de groupe était une chose complexe, sinon (il sourit) inexplicable.

Ce qui était dommage, comme toujours, car Biotique de Burroughs constituait à l’évidence un groupe dynamique et, dans les jours suivants, Sax s’aperçut qu’il n’était pas simple pour lui de trouver sa place dans la horde de scientifiques qui travaillaient sur le projet. Il avait perdu le talent de se frayer un chemin dans un groupe, à supposer qu’il l’ait jamais eu. La formule maîtresse des relations possibles à l’intérieur d’un groupe était n(n-1)/2, dans laquelle n représente le nombre d’individus du groupe. Ainsi, pour le millier de chercheurs de Biotique de Burroughs, on obtenait 499.500 relations possibles. Ce qui semblait, pour Sax, se situer bien au-delà de la capacité de compréhension de quiconque. Même les 4.950 relations possibles à l’intérieur d’un groupe de cent personnes, la « limite de figure » de l’hypothèse de base pour un groupe humain, lui apparaissaient difficilement réalisables. Cela s’était certainement vérifié à Underhill, quand ils avaient eu une chance de la mettre à l’épreuve.

L’important était avant tout de découvrir un groupe plus réduit à l’intérieur de Biotique, et il s’y employa. Dans un premier temps, il était logique qu’il se concentre sur son labo. Il s’était présenté comme biophysicien, ce qui était un risque, mais ça le plaçait exactement au point où il souhaitait se trouver dans la société. Et il espérait bien tenir. Sinon, il pourrait prétendre qu’il avait démarré à l’origine dans la physique, ce qui était vrai, après tout. Sa supérieure était une Japonaise appelée Claire, d’âge moyen, sympathique et efficace. C’était elle qui l’avait accueilli à son arrivée et l’avait assigné à une équipe qui travaillait sur des plantes de la deuxième et troisième génération, destinées aux régions glaciaires de l’hémisphère Nord. Ces environnements récemment hydratés offraient des possibilités incroyablement riches au design botanique depuis que les chercheurs n’avaient plus à travailler sur toutes les espèces à partir des modèles xérophytes[33] Sax avait prévu cela dès qu’il avait repéré les flots furieux qui s’étaient déversés de Ius Chasma dans Melas, en 2061. Et voilà que quarante ans plus tard il pouvait travailler là-dessus.

C’est donc avec un certain bonheur qu’il se mit au travail. D’abord, il devait se remettre dans l’actualité, savoir ce qu’on avait déjà planté là-bas, dans les régions glacées du Nord. Comme à son habitude, il se mit à lire avec voracité, se goinfra de vidéos et apprit ainsi que, sous l’atmosphère froide et ténue, la glace nouvelle se sublimait jusqu’à n’être plus qu’un fragile réseau de dentelle. Ce qui impliquait l’existence de milliards de poches de vie plus ou moins larges, dans la glace même. Les premières formes de vie végétale qui avaient été implantées là-bas sur une vaste échelle étaient des variétés d’algues propres à la neige et à la glace. On les avait améliorées au niveau phréatophytique[34] car la glace, même pure, très vite, se couvrait d’une croûte de sel apporté par le sable pulvérulent des tempêtes. Les algues génétiquement adaptées au sel s’étaient bien comportées et s’étaient propagées dans les creux des glaciers, parfois même en surface. Et, parce qu’elles étaient plus sombres que le sol, roses, rouges, vertes ou noires, la glace avait eu tendance à fondre sous les algues, surtout durant l’été, quand les températures s’élevaient au-dessus de zéro. De petits torrents avaient donc fait leur apparition au flanc des glaciers et sur leurs berges. Ces régions humides de moraines ressemblaient aux environnements polaires terrestres et à ceux des glaciers de haute montagne. Des années auparavant, les équipes de Biotique avaient ensemencé des régions avec des bactéries et des plantes génétiquement modifiées pour survivre à la salinité ambiante. Pour la plupart, elles prospéraient aussi bien que les algues.

Les équipes de design essayaient actuellement de bâtir à partir de ces premiers succès afin d’introduire dans ce milieu une gamme de plantes plus large, ainsi que des insectes élevés pour tolérer le taux important de gaz carbonique de l’atmosphère. Biotique disposait d’un vaste choix de plantes gabarits pour ses prélèvements de séquences chromosomiques, et elle avait plusieurs années martiennes d’expérience sur le terrain. Sax avait pas mal de temps à rattraper. Durant ses premières semaines de labo, et dans l’arboretum de la société, sur le plateau de Hunt, il se concentra exclusivement sur les nouvelles variétés de plantes, se contentant de progresser vers le schéma plus vaste qu’il aborderait en temps voulu.

Quand il n’était pas plongé dans ses lectures, ses éprouvettes, ou rivé à l’oculaire d’un microscope, ou bien encore dans l’arboretum, il s’entraînait à être Stephen Lindholm. Dans le labo, il ne se différenciait guère de Sax Russell. Mais, au terme de chaque journée, il devait faire un effort réel pour rejoindre les autres dans les divers cafés du plateau de la mesa, boire quelques verres en leur compagnie, bavarder à propos du travail de la journée et de bien d’autres choses.

Même alors, il se surprenait lui-même à « être » Lindholm qui, il le découvrit, posait sans arrêt des questions et riait fréquemment. En fait, la bouche de Lindholm semblait rendre le rire plus facile. Les questions des autres – Claire, en général, une immigrante anglaise appelée Jessica et un Kenyan, Berkina – n’effleuraient que rarement le passé terrien de Lindholm. Quand il en était question, Sax trouvait facilement une réponse minimaliste – Desmond avait donné à Lindholm un passé dans la propre ville natale de Sax, Boulder, Colorado – ce qui lui permettait de retourner les questions à son interlocuteur, une technique qu’il avait fréquemment observée chez Michel. Les gens adoraient parler. Et Sax, contrairement à Simon, n’avait jamais été un taciturne. Ces contacts avec les autres aidaient à la solitude. Et ses nouveaux collègues parlaient souvent boutique d’une manière intéressante. Il leur racontait ses promenades dans Burroughs, posait des questions à propos de tel ou tel détail qu’il avait noté, les interrogeait sur leur passé, sur Biotique, la situation sur Mars, etc. Ce qui était aussi logique pour Lindholm que pour Sax, se disait-il.

Ses collègues – plus particulièrement Claire et Berkina – lui confirmèrent ce qui lui était apparu comme évident dès ses premières sorties : Burroughs était en train de devenir de facto la capitale de Mars, du fait même que les états-majors des plus grandes transnationales y étaient installés. Trois de ces géants, Armscor, Subarashii et Consolidated, étaient devenus les pivots du gouvernement de la planète. Elles étaient les transnationales les plus soudées au Groupe des Onze et aux nations industrielles de la Terre. Elles leur avaient permis de survivre à la guerre de 2061, et s’étaient désormais plus ou moins fondues en une structure unique de pouvoir. Désormais, nul n’était certain de savoir qui tirait les ficelles, sur Terre : les nations ou les grands cartels. Mais sur Mars, c’était évident. L’AMONU avait été détruite comme n’importe quelle cité sous dôme en 2061, et l’agence qui lui avait succédé, l’Autorité transitoire des Nations unies, était une administration à la tête de laquelle on avait placé de nombreux cadres des transnats, dirigée par les forces de sécurité des transnats.

— L’ONU n’a rien à voir là-dedans, dit Berkina. Elle est aussi éteinte sur Terre que l’AMONU l’est ici. Le nom ne sert que de couverture.

— Tout le monde l’appelle d’ailleurs l’Autorité transitoire, ajouta Claire.

— On sait qui est qui, dit Berkina.

Il était vrai que la police de sécurité des transnats était visible un peu partout dans Burroughs. Ils étaient tous en combinaison de maçon couleur rouille, avec des bandeaux de différentes couleurs. Rien de menaçant, mais ils étaient quand même omniprésents.

— Pourquoi ? demanda Sax. De quoi ont-ils peur ?

— Ils craignent les Bogdanovistes qui pourraient descendre des collines, répondit Claire. (Elle éclata de rire.) C’est ridicule.

Sax haussa les sourcils et laissa glisser le sujet. Il était intrigué, mais c’était là un terrain dangereux. Mieux valait écouter quand la conversation dérivait naturellement sur le sujet. Plus tard, en déambulant dans les rues de Burroughs, il regarda la population d’un œil nouveau et remarqua effectivement un nombre élevé d’agents de la sécurité avec leur bandeau d’identification. Consolidated, Amexx, Subarashii… Curieux qu’elles n’aient pas formé une seule et unique force. Il était possible que les transnationales soient en même temps rivales et partenaires, et si les nations terriennes se défendaient encore pour maintenir leur pouvoir, il était normal qu’il en résulte des dispositifs de sécurité. Ce qui expliquait peut-être aussi la prolifération des systèmes d’identification, les failles et les confusions dont Desmond avait profité pour introduire la persona de Sax dans un des systèmes. Il était clair que la Suisse était décidée à couvrir ceux qui venaient d’ailleurs. L’expérience de Sax en était une preuve. Mais d’autres pays et d’autres transnats faisaient sans doute le même genre de chose.

Dans la situation politique actuelle, la technologie d’information créait non pas la totalisation mais la balkanisation. Arkady avait prédit ce type de développement, mais Sax l’avait considéré comme trop irrationnel pour être admis comme une probabilité. Il devait bien admettre maintenant qu’il avait eu tort. Les réseaux des ordinateurs ne parvenaient pas à suivre efficacement la trace des choses parce qu’ils étaient en compétition. De même que la police dans les rues de Burroughs, qui guettait les gens comme Sax.

Mais il était devenu Stephen Lindholm. Il habitait l’appartement de Lindholm dans Hunt Mesa, il occupait son emploi, il avait acquis ses habitudes et ses tics, il avait emprunté son passé. Son petit appartement était très éloigné des goûts de Sax : les vêtements étaient bien rangés dans la penderie, il n’y avait aucune expérience en cours dans le réfrigérateur ni même sur le lit, et les murs étaient décorés – avec des affiches d’Escher ou d’Hundertwasser, et quelques croquis non signés de Spencer, une imprudence que nul ne pouvait vraiment remarquer. Il était parfaitement en sécurité dans sa nouvelle identité. Et même s’il venait à être démasqué, il doutait que les conséquences puissent être vraiment traumatisantes. Il pourrait encore retrouver quelque chose qui ressemblerait à son ex-pouvoir. Il avait toujours été apolitique, il ne s’était passionné que pour le terraforming, et s’il avait disparu dans le chaos dément de 61, c’était uniquement parce qu’il avait estimé que ce serait une folie que de rester à découvert. Et plusieurs des principales transnats partageraient sans doute son point de vue et essaieraient de l’employer.

Mais tout ça relevait de l’hypothèse. En réalité, il pouvait s’installer dans la peau de Lindholm.

Il découvrit que son nouveau travail lui plaisait beaucoup. Autrefois, lorsqu’il était à la tête de tout le projet de terraforming, il lui avait été impossible de se soustraire aux tracasseries de l’administration, ni de se consacrer à l’ensemble des sujets pour essayer d’en apprendre le plus possible et de décider à partir d’un maximum d’informations. Et naturellement, tout cela avait abouti à un manque de profondeur dans chacune des disciplines et à une perte de compréhension à la base. Désormais, au contraire, il focalisait toute son attention sur la création de nouvelles plantes qui devaient venir s’ajouter à celles de l’écosystème simple qui se propageait dans les régions glaciaires. Pendant plusieurs semaines, il travailla sur un nouveau lichen, qui avait été conçu pour se développer à la lisière des nouvelles biorégions et dont le modèle était un chasmoendolithe des Wright Valleys de l’Antarctique. Ce lichen de base avait vécu dans les anfractuosités de la roche et Sax souhaitait qu’il fasse de même ici, sur Mars, mais il cherchait au préalable à remplacer la partie algue du lichen par une algue à propagation accélérée. Ainsi, le symbiote se développerait plus vite que l’organisme de référence, dont la croissance était notoirement lente. Dans le même temps, il essayait d’introduire dans le fungus du lichen des gènes phréatophytes issus de plantes qui toléraient le milieu salin, tels le tamarin ou la salicorne. Des plantes qui pouvaient pousser en milieu marin avec un taux de salinité trois fois supérieur à la moyenne des mers, et dont les mécanismes, en ce qui concernait la perméabilité des parois cellulaires, étaient transférables. S’il réussissait, le résultat serait un nouveau lichen halophyte et résistant à croissance rapide. Ce qui serait encourageant et permettrait de mesurer les progrès accomplis depuis leurs premières tentatives d’implanter des organismes résistants, du temps d’Underhill. Bien sûr, les conditions de surface étaient plus difficiles en ce temps-là. Mais leurs connaissances en génétique et leurs méthodes avaient également progressé.

Cependant, le problème auquel ils étaient inexorablement confrontés était celui de la rareté de l’azote dans l’atmosphère de Mars. Les concentrations importantes de nitrates étaient exploitées et dégagées au fur et à mesure sous forme d’azote dans l’atmosphère. Sax avait déclenché ce processus dès 2040 avec l’approbation de tous. Mais le sol avait tout autant besoin d’azote et la vie végétale se développait avec peine. Aucune plante sur Terre n’avait souffert du manque d’azote à ce point, et, par conséquent, ils ne disposaient pas de particularismes d’adaptation susceptibles d’être clippés dans les gènes de l’aréoflore.

Ce problème du manque d’azote revenait fréquemment dans leurs conversations, quand ils se retrouvaient au Lowen Café, sur le plateau de la mesa.

— L’azote est tellement précieux, dit une fois Berkina à Sax, qu’il constitue une des valeurs d’échange de l’underground.

Il savait que c’était totalement faux et acquiesça, mal à l’aise.

Leur petit groupe avait sa façon personnelle de rendre hommage à l’importance de l’azote en inhalant des capsules de protoxyde qui circulaient autour des tables[35]. Ils prétendaient tous que cela les mettait en forme et que ça ne pouvait qu’améliorer le terraforming. Quand Sax eut la capsule en main pour la première fois, il la regarda avec méfiance. Il avait déjà remarqué qu’on pouvait en acheter dans toutes les salles de détente – la pharmacopée s’était développée et les armoires étaient bourrées de protoxyde, d’omegendorphe, de pandorphe et autres gaz semi-toxiques. Apparemment, la mode était revenue à l’inhalation. Ça ne le tentait pas vraiment, mais il accepta cependant la capsule que lui tendait Jessica, penchée sur son épaule. Dans ce domaine, vraisemblablement, Stephen et Sax divergeaient. Il inspira doucement avant de mettre le petit masque sur sa bouche et son nez. Les traits du visage de Stephen lui parurent encore plus minces sous le plastique.

Il prit une bouffée froide, la retint une seconde, exhala et sentit tout le poids de son corps le quitter – une impression purement subjective. C’était vraiment drôle de constater à quel point son moral réagissait à la manipulation chimique, malgré ce que cela impliquait sur l’équilibre précaire et la sérénité des émotions. Si l’on considérait froidement l’idée, ça n’était pas très plaisant. Mais, dans l’instant, ça ne posait aucun problème. En fait, il se surprit à sourire. Il détourna le regard vers la balustrade et contempla les toits de Burroughs. Pour la toute première fois, il s’aperçut que les nouveaux quartiers, à l’ouest et au nord, s’étaient garnis de tuiles bleues et de murs blancs, ce qui leur conférait une tonalité grecque, alors que la ville ancienne était plus espagnole. Jessica s’efforçait visiblement de garder leurs bras noués. Mais il était possible que son équilibre fut altéré par la gaieté artificielle de l’azote.

— Mais quand même, il faudrait aller plus loin que la région alpine ! proféra Claire. J’en ai marre des lichens, des mousses, des herbes. Nos champs, à l’équateur, sont devenus des prairies, on a même des krummholz. Ils reçoivent le soleil toute l’année et la pression atmosphérique, au pied de l’escarpement, est aussi élevée que dans l’Himalaya.

— Qu’au sommet de l’Himalaya, rectifia Sax avant de se réprimander : ça, c’était du Sax, il en était certain. (Et le Lindholm qu’il habitait ajouta, pour rectifier :) Mais il existe des forêts himalayennes à des altitudes élevées.

— Exactement. Stephen, tu as fait des merveilles sur ce lichen depuis ton arrivée… pourquoi tu ne travaillerais pas avec Berkina, CJ et Jessica sur les plantes subalpines ? Rien que pour voir si on peut faire de petites forêts ?…

Ils arrosèrent cette idée de quelques nouvelles bouffées de protoxyde. L’idée des lisières saumâtres des aquifères éclatés changées en prairies et forêts leur semblait tout soudain extrêmement amusante.

— On va avoir besoin de taupes, déclara Sax en essayant de ne plus rire. Les taupes et les campagnols sont des éléments déterminants pour transformer les champs de glissement en prairies. Et je me demande si on ne pourrait pas créer des taupes arctiques qui tiendraient sous le CO2.

Ce qui déchaîna les rires de ses collègues mais, perdu soudain dans le cours de ses pensées, il ne remarqua rien.

— Écoute, Claire : est-ce que tu crois que nous pourrions aller jeter un coup d’œil sur ces glaciers ? Travailler un peu sur le terrain ?…

Claire cessa instantanément de rire et acquiesça.

— Bien entendu. En fait, je me souviens : nous avons une station expérimentale permanente sur le glacier d’Arena, et le labo est très performant. Nous avons été contactés par un groupe de biotech d’Armscor, l’un de ceux qui sont complètement couverts par l’Autorité transitoire. Ils veulent visiter la station et jeter un coup d’œil sur la glace. Je suppose qu’ils veulent construire le même type de station dans Marineris. On pourrait les accompagner, leur faire visiter le secteur, et faire d’une pierre deux coups, non ?

Les plans de cette expédition furent dressés dans le labo de Lowen avant d’être transmis au bureau principal. L’approbation leur revint très vite, ce qui était l’usage chez Biotique. Et Sax se mit durement à la tâche pendant deux semaines : il préparait le travail sur le terrain. Finalement, il fit ses bagages et, un beau matin, prit le métro jusqu’à la porte ouest. Et dans le garage suisse, il repéra très vite certains de ses collègues en compagnie de plusieurs étrangers. Les présentations avaient déjà été faites. Quand il s’approcha, Claire le remarqua et le poussa vers les autres, l’air tout excitée.

— Stephen, je voudrais te présenter ceux qui vont nous accompagner.

Une femme en combinaison brillante se retourna à cette seconde et Claire enchaîna :

— Stephen, voici Phyllis Boyle. Phyllis, je te présente Stephen Lindholm.

— Enchantée, dit Phyllis en lui tendant la main. Comment ça va ?…

3

Sax lui serra la main et dit :

— Ça va, merci.

Vlad lui avait trafiqué les cordes vocales pour changer son empreinte vocale en cas d’examen, mais tous ceux de Gamète lui avaient dit que son timbre n’avait absolument pas varié. Et Phyllis inclina la tête d’un air intrigué.

— J’attends beaucoup de ce voyage, dit-il en jetant un regard à Claire. J’espère que je ne vous ai pas retardés, non ?…

— Non, non. On attendait les pilotes.

— Ah… (Sax fit un pas en arrière et ajouta poliment :) Heureux de vous connaître.

Elle inclina la tête et, sur un dernier regard de curiosité, revint aux gens avec qui elle bavardait. Sax essaya de se concentrer sur ce que Claire lui disait au sujet des pilotes. Apparemment, la conduite des patrouilleurs en terrain découvert était devenue un emploi spécialisé.

Tout se passait calmement, se dit-il. Le calme était un de ses traits de caractère. Il aurait dû probablement se lancer dans un discours enflammé, dire à Phyllis qu’il l’avait vue dans les anciennes infos, qu’il l’admirait depuis des années… ce genre de chose, quoi. Malgré tout, la question se posait de savoir qui pouvait avoir de l’admiration pour Phyllis. Il était certain qu’elle avait été salement compromise à l’issue de la guerre. Bien sûr, elle était dans le camp des vainqueurs, mais seule parmi les Cent Premiers à l’avoir choisi. Comment l’appelait-on ? Quisling[36] ?… Oui, sans doute. En tout cas, elle n’avait pas été la seule parmi les Cent Premiers à se trouver sur place quand le câble de l’ascenseur s’était détaché et avait été catapulté hors du plan de l’écliptique : Vasili était demeuré en permanence à Burroughs, et George et Edvard étaient en compagnie de Phyllis à Clarke. Survivre à ça, c’était une performance, il devait l’admettre. Il ne l’aurait pas cru possible. Mais c’était bien Phyllis qui était là, bavardant avec son groupe d’admirateurs. Heureusement qu’il avait appris qu’elle avait survécu des années auparavant, sinon il aurait pu accuser le coup.

Elle paraissait avoir toujours soixante ans, alors qu’elle était de la même année que Sax, ce qui devait lui faire exactement cent quinze ans. Elle avait les cheveux argentés, les mêmes yeux bleus. Elle portait un chemisier qui semblait passer par toutes les couleurs du spectre et des bijoux d’or et de jaspe sanguin. Pour l’instant, son dos était d’un bleu miroitant mais, à la seconde où elle se retourna pour lui lancer un bref regard, il devint vert émeraude. Il feignit de ne pas avoir remarqué son mouvement.

Puis les pilotes arrivèrent, ils grimpèrent très vite dans les patrouilleurs et démarrèrent. Heureusement pour Sax, Phyllis était dans un autre véhicule. Les patrouilleurs géants roulaient à l’hydrazine. Ils enfilèrent une route asphaltée qui allait vers le nord, et Sax se demanda à quel point cela justifiait des pilotes spécialisés, à moins qu’il ne s’agît de contrôler la vitesse des engins. Ils allaient à cent soixante, et pour Sax, qui avait l’habitude de conduire à un quarante à l’heure raisonnable, c’était à la fois rapide et rassurant. Mais les autres se plaignaient des secousses et de la lenteur – sans doute parce qu’ils étaient habitués à ces trains express qui flottaient au-dessus des pistes à plus de cinq cents à l’heure.

Le glacier d’Arena était à quelque huit cents kilomètres au nord-ouest de Burroughs. Il s’écoulait des highlands de Syrtis Major vers Utopia Planitia. Il suivait l’une des Arena Fossae sur trois cent cinquante kilomètres. Claire, Berkina et leurs collègues racontèrent l’histoire du glacier à Sax, et il fit de son mieux pour les écouter avec intérêt. Mais à vrai dire, c’était passionnant car ils savaient que Nadia avait dévié le cours du débordement de l’aquifère d’Arena. Certains de ceux qui étaient à ses côtés s’étaient retrouvés dans Fossa Sud après la guerre et avaient répandu l’histoire.

En fait, ils semblaient convaincus de savoir toutes sortes de choses à propos de Nadia.

— Elle était contre la guerre, confia Claire à Sax sur un ton confidentiel. Elle a fait tout son possible pour l’empêcher et pour réparer les dégâts, même pendant le conflit. Ceux qui l’ont connue à Elysium disent qu’elle ne dormait quasiment jamais, qu’elle prenait des stimulants pour tenir. Ils disent qu’elle a bien dû sauver dix mille personnes dans Fossa Sud.

— Et qu’est-elle devenue ?

— Personne ne le sait. Elle a disparu.

— Elle s’est dirigée vers Low Point, intervint Berkina. Si elle s’y trouvait au moment de l’inondation, elle a dû mourir.

— Ah ! fit Sax d’un ton solennel. C’était une époque pénible.

— Très pénible, insista Claire avec véhémence. Destructrice. Le terraforming en a été retardé de plusieurs décennies, j’en suis certaine.

— Mais l’éclatement des aquifères doit avoir été utile, murmura Sax.

— Oui, mais on aurait pu s’y prendre autrement. En contrôlant l’opération.

— C’est vrai.

Il haussa les épaules et abandonna la discussion. Depuis qu’il avait retrouvé Phyllis, il avait du mal à parler de 61.

Il n’arrivait toujours pas à croire qu’elle ne l’avait pas reconnu. Il se pencha vers la baie de magnésium et y vit, au milieu des visages de ses nouveaux collègues, celui de Stephen Lindholm. Un vieil homme chauve au nez légèrement busqué, ce qui lui conférait l’allure d’un faucon. Des lèvres marquées, une mâchoire volontaire, un menton… Non, ça n’était vraiment pas lui. Et Phyllis n’avait aucune raison particulière de le reconnaître.

Mais l’apparence n’était pas tout.

Il essaya de ne plus y penser tandis qu’ils poursuivaient leur route vers le nord. Il s’absorba dans la contemplation du paysage. Le compartiment passager avait un dôme transparent, des baies sur les quatre côtés, et le panorama était totalement ouvert. Ils montaient la pente ouest d’Isidis, une région du Grand Escarpement qui évoquait une grande banquette d’érosion. Les collines sombres et déchiquetées de Syrtis Major se dressaient à l’horizon nord-ouest. L’air était plus clair qu’autrefois, même s’il était quinze fois plus dense. Mais il y avait moins de poussière en suspension, à cause des tempêtes de neige qui la fixaient en surface pour former une sorte de revêtement sur le désert. Bien sûr, cette croûte était souvent cassée par les vents violents, et le gravier et la poussière se retrouvaient libérés. Mais ces dégagements étaient limités et, peu à peu, lentement, les tempêtes avaient la maîtrise de la surface.

Et le ciel lui aussi changeait de couleur. À la verticale, il était d’un violet intense, plus pâle au-dessus des collines pour se fondre en un lavande pâle, puis en une teinte entre le lavande et le mauve pour laquelle Sax ne trouvait pas de nom. Mais ces nouvelles couleurs du ciel ne ressemblaient plus aux roses et aux tonalités fauves des premières années. Certes, il suffisait d’une tempête de poussière pour que les ocres remontent du sol mais, par temps calme, la couleur du ciel n’était plus fonction que de sa densité et de sa composition chimique. Curieux, soudain, de savoir à quoi il pourrait ressembler dans l’avenir, Sax sortit son lutrin et effectua quelques calculs rapides.

Il fixa soudain la petite boîte en prenant conscience que c’était le lutrin de Sax Russell – et qu’un contrôle poussé permettrait de le démasquer. C’était comme s’il avait sur lui son vrai passeport d’origine.

Il rejeta cette pensée : il ne pouvait plus rien faire à cela. Il se concentra sur la couleur du ciel. Dans un air limpide, la couleur était celle de la lumière préférentielle dispersée entre les molécules d’air elles-mêmes. La densité de l’atmosphère était donc un élément critique. La pression, quand ils avaient débarqué, était d’environ 10 millibars, alors qu’elle était à présent de 160 en moyenne. Mais puisque la pression résultait du poids de l’air, pour obtenir 160 millibars sur Mars, il avait fallu trois fois plus d’air sur n’importe quel point de sa surface qu’il en aurait fallu sur Terre. Donc, les 160 millibars devaient disperser la lumière solaire comme l’auraient fait 480 millibars sur Terre, ce qui impliquait que le ciel aurait dû être de ce bleu profond que l’on voyait sur les photos prises depuis les sommets de quatre mille mètres d’altitude.

Mais la couleur que Sax découvrait par les baies était plus rouge, et même après les plus violentes tempêtes, quand se levait un matin cristallin, jamais il n’avait observé un ciel semblable à celui de la Terre. Il réfléchit intensément. C’était un autre effet de la gravité légère de Mars : la colonne d’air culminait à une altitude supérieure à celle de la Terre. Il était possible que les particules les plus petites soient effectivement en suspension et qu’elles dominent les nuages, ce qui les mettait à l’abri des tempêtes. Il se souvenait de couches de brume qui avaient été photographiées à cinquante kilomètres au-dessus des nuages. Autre facteur possible : la composition de l’atmosphère. Les molécules de gaz carbonique étaient plus efficaces en tant qu’agent de diffraction que l’oxygène et l’azote, et Mars, malgré tous les efforts de Sax, contenait toujours plus de CO2 que la Terre. Les effets de cette différence devaient être calculables. Il tapa l’équation de la loi de dispersion de Rayleigh, selon laquelle l’énergie lumineuse dispersée dans une unité de volume d’air contenant des particules de taille inférieure à 0,1 micron est inversement proportionnelle au quart de la puissance de la longueur d’onde de la radiation de luminance. Puis il se mit à griffonner sur son écran, altérant les variables, vérifiant les données, rajoutant tel ou tel taux de mémoire ou d’instinct.

Il aboutit à une conclusion : si l’atmosphère acquérait un bar de plus de densité, le ciel deviendrait alors d’un blanc laiteux. Ce qui confirmait aussi la théorie selon laquelle l’actuel ciel de Mars aurait dû être bien plus bleu qu’il ne l’était, avec une lumière bleue dispersée à seize fois l’intensité du rouge. Ce qui suggérait que la présence de particules dans la haute atmosphère avait tendance à renforcer le rougeoiement du ciel. Si telle était l’explication, on pouvait en déduire que la couleur et l’opacité du ciel martien seraient soumises à des variations marquées pendant encore de nombreuses années, sous l’influence du temps et de la propreté de l’air…

Et Sax poursuivit ses calculs sur l’intensité de radiance du ciel, y intégrant des échelles de chromaticité variées, l’équation de transfert radiatif de Chandrasekhar… tandis qu’ils poursuivaient leur route vers le glacier d’Arena. Il oubliait le monde dans lequel il était, et la situation dans laquelle il se retrouvait.

Au début de l’après-midi, ils atteignirent la petite ville de Bradbury qui, sous sa tente de type Nicosia, évoquait un petit bourg de l’Illinois avec ses rues bordées d’arbres bien taillés, ses porches avec leurs contre-portes, ses maisonnettes de brique à deux étages aux toits de bardeaux, sa rue principale avec ses boutiques et ses parcmètres. Y compris un square central avec une rotonde blanche cernée d’érables géants…

Ils s’orientèrent vers l’ouest, sur une route plus étroite qui suivait les hauteurs de Syrtis Major. Le revêtement était de sable noir fixé par un adhésif – un véritable asphalte du désert. Toute cette région était de rochers et de sable noirs – Syrtis Major avait été la première région distincte décelée par les télescopes de la Terre, précisément par Christian Huyghens, le 28 novembre 1659. C’était cette roche noire qui avait attiré son attention. Le sol lui-même était presque noir, passant parfois par toute une gamme de tonalités aubergine. Mais les collines, les escarpements et les grabens entre lesquels la route sinuait étaient d’un noir absolu, de même que les mesas ravinées, les arêtes, les thulleya : les chaînes se succédaient, toutes aussi noires, interrompues parfois par de grandes déjections erratiques qui avaient cette couleur rouille qui leur était si familière.

Puis, au détour d’une arête, ils découvrirent le glacier. Il traversait le monde de gauche à droite, semblable à un éclair blanc, figé et incrusté dans le paysage. Sur l’autre berge, une arête suivait le glacier en parallèle, comme celle sur laquelle ils se trouvaient. À première vue, on aurait pu croire à deux moraines latérales, mais les deux éminences rocheuses n’avaient servi qu’à canaliser le flot lors de l’éclatement de l’aquifère.

Le glacier devait être large de deux kilomètres à cet endroit. Sa profondeur ne devait pas excéder cinq ou six mètres mais, apparemment, il avait creusé un canyon profond. À ce point, ils étaient à cent soixante-quinze kilomètres au nord de l’aquifère d’Arena, tout près de l’ultime avancée du glacier.

À la surface, ils observaient du régolite ordinaire, rocailleux, poussiéreux, et une couche de gravier qui cachait la glace sous-jacente. Certaines zones chaotiques étaient clairement composées de glace, avec des séracs dressés entre ce qui semblait être des blocs de rocher. Certains des séracs étaient des plaques brisées, courbées comme les écailles d’un stégosaure. Dans le soleil déclinant, ils apparaissaient d’un jaune translucide.

D’un horizon à l’autre, tout était immobile. Mais le glacier d’Arena n’existait que depuis quarante années et il bougeait. Sax, pourtant, ne se souvenait pas d’avoir observé un tel spectacle, et involontairement il porta son regard vers le sud, comme si un nouveau torrent pouvait en jaillir à tout instant.

La station de Biotique était située à quelques kilomètres en amont, sur la bordure et le tablier d’un petit cratère. On y avait donc une vue excellente sur le glacier. Dans les dernières minutes du crépuscule, alors que les résidents de la station la réactivaient, Sax accompagna Claire et les visiteurs d’Armscor, y compris Phyllis, jusqu’au dernier étage, dans la grande salle d’observation, pour contempler la gigantesque masse de glace brisée dans les ultimes lueurs du soir.

La journée avait été limpide mais les rayons horizontaux du soleil imprégnaient encore le ciel d’une coloration rouge sombre, et la surface du glacier reflétait des milliers de gerbes d’étincelles sous l’effet de miroir des plaques nouvelles. Dans leur majorité, ces rayons écarlates formaient une ligne plus ou moins régulière entre eux et le soleil mais, par endroits, les reflets avaient des angles bizarres. Phyllis fit remarquer que le soleil paraissait maintenant plus grand, depuis que la soletta avait été placée sur orbite.

— Est-ce que ça n’est pas merveilleux ? On pourrait presque apercevoir les miroirs, non ?

— On dirait du sang.

— Un ciel jurassique.

Aux yeux de Sax, c’était comme s’il observait une étoile de type G à une unité astronomique de distance. Ce qui était logique, puisqu’ils étaient à 1,5 du soleil. Quant à parler de rubis, d’yeux de dinosaures…

Le soleil glissa sous l’horizon et tous les points de lumière rouge disparurent dans la même fraction de seconde. Un grand éventail de rayons crépusculaires se déplia dans le ciel qui devint d’un mauve profond sous l’afflux de traits rosâtres. Phyllis s’extasia à grands cris devant toutes ces couleurs, qui étaient certes pures et claires, mais moins intenses que dans la journée.

Elle dit :

— Je me demande ce qui est à l’origine de ces superbes rayonnements.

Automatiquement, Sax ouvrit la bouche, prêt à se lancer dans une explication sur les ombres des collines et des nuages par-delà l’horizon, quand il lui vint à l’esprit que a, ce serait répondre à une question peut-être de pure forme, et que b, ce serait délivrer un petit cours technique typique d’un Sax Russell. Par conséquent, il se tut avant d’émettre un son en se demandant ce que Stephen Lindholm aurait dû dire dans une pareille situation. Cette prise de conscience était pour lui une chose toute nouvelle et tout à fait pénible, mais il fallait bien qu’il dise quelque chose, de temps en temps tout au moins, parce que les silences prolongés étaient aussi très Sax Russelliens. Il décida de faire de son mieux.

— Pensez à tous ces photons qui ont manqué Mars de si près, et voilà maintenant qu’ils vont continuer leur traversée de l’univers.

Les autres échangèrent des regards en entendant cette étrange observation. Mais cela ne l’en rapprocha pas moins du groupe, ce qui était bien son intention.

Ils regagnèrent la salle à manger pour se régaler de pâtes à la sauce tomate avec des pains tout juste sortis du four. Sax s’était installé à la grande table. Il mangea et parla sur le même rythme que les autres, essayant de fusionner avec eux, de participer aux bavardages et de suivre les règles sociales. Il n’avait jamais vraiment compris tout ça, et encore moins en y réfléchissant. Il savait qu’il avait toujours été considéré comme un excentrique et il avait surpris cette histoire à propos d’une centaine de rats transgéniques de labo qui se seraient emparés de son cerveau.

Mais Lindholm était un animal social, le collègue par excellence. Il savait comment évoluer dans l’existence. Il était capable de partager avec n’importe qui une bouteille de zinfandel d’Utopia[37] de jouer son rôle dans un banquet, de déchiffrer instinctivement les algorithmes secrets de la camaraderie afin de contrôler le système humain sans même y penser.

Par conséquent, Sax se frotta l’arête du nez, but le vin qui était censé bloquer son système parasympathique au point de diminuer ses inhibitions et de le rendre plus volubile. Il se mit donc à discuter un peu avec tout le monde, et avec un certain succès, se dit-il, même si à plusieurs reprises il fut obligé de bavarder avec Phyllis qu’il avait en vis-à-vis. Elle avait une façon de l’observer… et lui de lui rendre ses regards ! Il savait qu’il existait également des protocoles pour ce genre de chose, mais il n’y avait jamais rien compris. À présent, il se rappelait la façon dont Jessica s’était appuyée sur lui. Il but la moitié de son verre, sourit et hocha la tête, songeant avec un certain malaise à l’attrait sexuel et à ses causes.

Quelqu’un posa à Phyllis la question inévitable sur la façon dont elle avait réchappé du désastre de Clarke. En se lançant dans son récit, elle jeta plusieurs coups d’œil à Sax, comme si elle voulait qu’il comprenne qu’elle parlait avant tout pour lui. Il l’écouta poliment, en s’efforçant toutefois de ne pas loucher, ce qui pourrait révéler aux autres son désarroi dans cette situation.

— Nous avons été pris totalement au dépourvu, répondait Phyllis. Nous étions en orbite au sommet de l’ascenseur, complètement bouleversés par ce qui se passait en surface. On faisait tout notre possible pour calmer les choses, et la minute d’après ce fut comme un tremblement de terre, et on s’est retrouvés éjectés du système solaire.

Elle ménagea une pause en souriant et les rires suivirent, inévitablement. Sax devinait sans peine qu’elle avait répété ce récit bien des fois. Exactement dans les mêmes termes.

— Mais vous avez dû être terrifiés ! lança quelqu’un.

— Eh bien, c’est curieux, mais dans ce genre de situation urgente, on n’a pas vraiment le temps pour ça. Dès qu’on a compris ce qui se passait, on a su que chaque seconde représentait des centaines de kilomètres et réduisait d’autant nos chances de survivre sur Clarke. On s’est tous regroupés dans le centre de commande, on s’est comptés, on a très vite discuté et fait le point de ce qui nous restait. Tout ça dans la fièvre mais sans que personne ne panique, si vous voyez ce que je veux dire. Quoi qu’il en soit, il y avait dans les hangars le nombre habituel de navettes de transport Terre-Mars. Les données des IA nous ont indiqué qu’on aurait besoin de la poussée de l’ensemble ou presque si on voulait rester dans le plan de l’écliptique pour recouper le système jovien. Nous étions en train de dériver vers Jupiter, plus ou moins, ce qui jouait à notre avantage. Mais c’est là que c’est devenu dingue. Il a fallu sortir tous les transports des hangars, les mettre en place autour de Clarke et les relier avant de les charger. Avec de l’air, du carburant, tout… Trente heures plus tard, nous étions tirés d’affaire dans cette espèce d’archipel de sauvetage. Quand j’y repense, ça me paraît incroyable. Pendant ces trente heures…

Elle se tut en secouant la tête, et Sax devina que les vrais souvenirs affluaient en elle, soudain, perturbant son récit appris par cœur. Trente heures, c’était un délai remarquablement court pour une évacuation à cette échelle. Mais le temps avait dû passer en un éclair dans le feu de l’action. Dans une pareille situation, l’esprit réagissait différemment et le temps normal était transcendé.

— Ensuite, il a fallu nous entasser dans deux quartiers d’équipage – nous étions deux cent quatre-vingt-six exactement – et effectuer plusieurs sorties pour supprimer toutes les parties non essentielles. Avec l’espoir que nous aurions assez de carburant pour nous emmener vers Jupiter. Nous avons eu deux mois à attendre pour savoir si nous pouvions intercepter le système jovien, plus dix semaines pour les manœuvres. Nous avons utilisé la gravité de Jupiter pour rebondir en direction de la Terre qui, à cette période, se trouvait plus proche que Mars. Ça nous a donné une telle accélération que nous avons eu besoin de l’atmosphère de la Terre et du champ gravifique de la Lune pour nous ralentir. Nous avions presque doublé le seuil historique de vitesse jamais atteint dans l’histoire humaine mais nous étions en même temps presque à court de carburant. Nous devions être à quatre-vingt mille kilomètres par heure quand nous avons touché la stratosphère, la première fois. Ce qui nous a sauvés, il faut le dire, parce que nous commencions à manquer d’air et de provisions. Mais nous avons réussi. Et puis, on a vu Jupiter de tout près.

Elle écarta le pouce et l’index de deux centimètres.

Les autres rirent, mais l’éclat de triomphe dans les yeux de Phyllis était sans rapport avec Jupiter. Un pli marquait ses lèvres : au terme de son récit, quelque chose lui était revenu. Qui assombrissait son sentiment de triomphe.

— Et c’était vous le leader, n’est-ce pas ? demanda quelqu’un.

Phyllis leva la main, comme pour signifier qu’elle ne pouvait le nier, même si elle l’avait voulu.

— C’était une entreprise commune, dit-elle. Mais parfois, devant une impasse, il faut quelqu’un pour prendre une décision, ou accélérer les choses. Et je dirigeais Clarke avant la catastrophe.

Elle leur fit à tous un grand sourire, persuadée qu’ils avaient savouré son récit. Sax sourit en réponse, comme ses voisins, et hocha la tête quand elle regarda dans sa direction. C’était une femme attirante, certes, mais pas si brillante que ça. Ou alors, était-ce dû simplement au fait qu’il ne l’aimait pas beaucoup ?… Car elle avait prouvé son intelligence dans bien des domaines, en biologie tout particulièrement. Et elle était dotée d’un QI supérieur. Mais Sax se disait qu’il existait bien des types d’intelligence et que tous n’étaient pas quantifiables par test analytique. Il avait acquis cette notion durant ses années d’études : il existait des gens qui se situaient très haut dans l’échelle des tests d’intelligence, qui excellaient dans leur travail mais qui, lorsqu’ils se trouvaient en société, suscitaient les moqueries, voire le mépris. Ce qui n’était pas une preuve d’intelligence. Il s’était dit alors que n’importe laquelle des pom-pom girls de son collège, toujours séduisante et gentille avec tout le monde, universellement sympathique, lui semblait douée d’une intelligence au moins égale à celle de tel ou tel matheux brillant et maladroit. Il existait donc au moins deux types d’intelligence et sans doute plus : l’intelligence spatiale, esthétique, morale, éthique, interactive, analytique, synthétique, etc. Et c’était ceux qui étaient intelligents dans différents domaines qui étaient vraiment exceptionnels.

Mais Phyllis, qui se délectait de l’intérêt de son auditoire – la plupart de ceux qui l’entouraient étaient plus jeunes qu’elle, du moins en apparence –, Phyllis, elle, ne faisait pas partie de ces polymatheux de l’intelligence. Au contraire : elle paraissait stupide quand il s’agissait de voir ce que les autres pensaient d’elle. Sax, qui était conscient de partager cette faiblesse, l’observait avec un sourire super-Lindholm. Elle se montrait dans le même instant vaniteuse et arrogante. Et l’arrogance était toujours stupide. Ou bien alors elle cachait une insécurité. Difficile de le deviner, chez une personne aussi célèbre et attirante. Oui, indéniablement très attirante.

Après le souper, ils retournèrent dans la salle d’observation et écoutèrent de la musique sous les étoiles. De la nuevo calypso, très à la mode à Burroughs. Certains avaient apporté leurs instruments et formèrent un petit orchestre pour faire danser les autres. Le rythme était de cent battements à la minute, calcula Sax, un timing physiologiquement parfait pour la stimulation cardiaque. Et sans doute la clé du succès de toutes les formes de dance musics, se dit-il.

Il s’aperçut soudain que Phyllis était près de lui. Elle lui saisit la main et l’entraîna au milieu des danseurs. Il eut du mal à ne pas se dégager et il sentit que sa réaction ne marquait pas un plaisir évident. Il n’avait jamais dansé de sa vie, aussi loin qu’il se souvienne. Mais Stephen Lindholm, lui, avait dû normalement danser souvent. Et Sax fit son possible pour prendre le tempo en agitant les bras un peu n’importe comment, tout en s’efforçant de sourire à Phyllis avec une expression de plaisir douloureusement simulée.

Les plus jeunes continuèrent tard dans la soirée, et Sax emprunta l’ascenseur pour aller chercher quelques tubes de lait glacé aux cuisines. Quand il rentra dans la cabine, il tomba sur Phyllis qui remontait du niveau des dortoirs.

— Laissez-moi vous aider, dit-elle en lui prenant deux étuis de plastique.

Puis elle se pencha (elle mesurait quelques centimètres de plus que lui), elle l’embrassa sur la bouche. Il lui répondit, mais ce fut un tel choc qu’il n’en prit conscience que lorsqu’elle se détacha de lui. Et le souvenir de sa langue fut comme un autre baiser qui se prolongeait.

Il s’efforçait de ne pas paraître hébété mais, quand elle rit, il sut qu’il avait échoué.

— Je constate que vous n’êtes pas le tombeur que vous semblez être.

Vu la situation, il se sentit d’autant plus inquiet. À vrai dire, personne ne lui avait encore fait ce coup. Il essaya de se remettre, mais les portes de l’ascenseur s’ouvraient déjà en sifflant.

Pendant le dessert et tout le reste de la soirée, Phyllis ne tenta plus de l’approcher. Mais, au début du laps de temps martien, quand il gagna l’ascenseur pour retourner à sa chambre, elle se glissa derrière lui et, dès que la descente commença, elle l’embrassa une deuxième fois. Il l’étreignit et répondit à son baiser tout en se demandant ce que Lindholm devait faire dans une telle situation, et s’il avait ton moyen de s’en tirer sans dommage. Quand l’ascenseur ralentit, Phyllis recula avec un regard rêveur et lui dit :

— Accompagne-moi jusqu’à ma chambre.

Quelque peu étourdi, il lui tint le bras comme un fragile outil de labo, et elle l’entraîna vers sa chambre, une pièce aussi minuscule que toutes les autres. Ils s’embrassèrent une troisième fois sur le seuil, bien que Sax sût que c’était son ultime chance de s’enfuir, galamment ou non. Mais il se fit la réflexion qu’il l’embrassait plutôt avec passion et, quand elle lui murmura : « Tu ferais aussi bien d’entrer », il suivit sans protester.

Son pénis commençait déjà à se dresser vers les étoiles, tous ses chromosomes bourdonnaient à l’unisson devant cette chance d’accéder à l’immortalité. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas fait l’amour, si ce n’est avec Hiroko. C’était sans passion, simplement amical et plaisant, une sorte de suite logique à leur baignade. Mais Phyllis, tandis qu’ils s’embrassaient encore en basculant sur le lit et qu’elle tirait sur ses vêtements, Phyllis, elle, était clairement excitée. Et son excitation se transmettait instantanément à Sax en hyper-conductibilité. Phyllis le débarrassa de son pantalon, son sexe apparut en pleine érection, et il rit en tirant sur le long zip ventral de sa combinaison. Oui, Lindholm en état d’insouciance aurait réagi comme ça. Et puis, bien qu’il n’aime pas spécialement Phyllis, il la connaissait. Il y avait entre eux ce lien ancien des Cent Premiers, le souvenir de toutes les années passées à Underhill – l’idée de faire l’amour à une femme qu’il connaissait depuis si longtemps le stimulait. Et les Cent Premiers avaient tous été polygames, vraisemblablement, sauf Phyllis et lui. C’était le moment. Et elle était très séduisante. Et il la voulait vraiment.

Toutes ces rationalisations étaient bien faciles sur l’instant, mais elles disparurent complètement dès qu’ils furent lancés dans le flot sexuel. Cependant, quand ce fut fini, tout de suite après, Sax recommença à s’inquiéter. Est-ce qu’il devait rester ? Regagner sa chambre ? Phyllis s’était endormie, une main sur le flanc de Sax, comme si elle tenait à s’assurer qu’il n’allait pas partir. Elle ressemblait à une enfant, comme tous les êtres endormis. Il observa son corps longiligne, vaguement choqué par les traces de dimorphisme sexuel. Elle respirait si paisiblement. Ses doigts étaient encore crispés sur les côtes de Sax. Et il resta. Mais il ne dormit guère.

4

Sax se lança dans le travail sur le glacier et les secteurs alentour. Parfois, Phyllis faisait un tour sur le terrain, mais elle se montrait toujours discrète dans son comportement. Sax s’interrogeait : Claire (ou Jessica !) ou quiconque d’autre avait-il compris ce qui s’était passé – et continuait de se passer, tous les deux ou trois jours ? Nouvelle complication : comment Lindholm devait-il réagir devant cet apparent désir de secret de la part de Phyllis ? Mais ce n’était pas un réel problème : à terme, par esprit chevaleresque ou parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, Lindholm aurait agi comme Sax. Ils dissimulaient donc cette liaison, tout comme au temps d’Underhill, ou à bord de l’Arès, ou même encore dans l’Antarctique, à l’époque de leur sélection. Les vieilles habitudes ont la vie dure.

Et le travail sur le glacier était un excellent paravent pour leur liaison. La glace et les terres en lisière s’avéraient fascinantes : il y avait tant à apprendre ici.

La surface du glacier se révélait extrêmement fragmentée, ainsi que l’avaient suggéré les études – la glace s’était mélangée avec le régolite pendant l’épanchement et avait été saturée de bulles carboniques. Les cailloux et les blocs erratiques, pris sous la surface, avaient provoqué la fonte de la glace sous leur face inférieure avant qu’elle ne se reforme en un cycle quotidien qui avait laissé les deux tiers des rochers immergés. Les séracs, qui s’érigeaient comme autant de menhirs titanesques, se révélèrent profondément ancrés dans le glacier. La glace était cassante sous le froid extrême, mais fondait lentement dans la gravité réduite de Mars. Pourtant le glacier n’en coulait pas moins comme un fleuve épais et lourd, coupé de sa source. Il se répandrait à terme dans Vastitas Borealis. Ils découvraient chaque jour des signes de ce mouvement permanent : de nouvelles crevasses, des séracs effondrés, des bergs craquelés. Ces surfaces fraîches se couvraient rapidement de fleurs de glace dont la cristallisation était accélérée par le sel.

Hypnotisé par cet environnement, Sax, chaque jour, sortait à l’aube, suivant la piste de fanions plantés par les équipes de la station. Dans cette première heure du jour, un rose vibrant envahissait la glace, reflétant les teintes du ciel. Puis, quand la lumière touchait directement la surface dentelée, la vapeur montait des fissures et des craquelures, des mares de glace de la nuit, et les fleurs de gel se mettaient à scintiller comme des milliers de bijoux extravagants. Certains matins, quand le vent était au calme, une couche d’inversion gardait la brume prisonnière à vingt mètres de hauteur, et formait un nuage orange et ténu. Il était évident que l’eau du glacier se dispersait assez vite à la surface de la planète.

Au cours de ses promenades dans l’air froid du petit matin, il repérait régulièrement diverses espèces d’algues et de lichens des neiges. Les deux flancs du glacier proches des arêtes rocheuses étaient particulièrement bien peuplés, marqués de flaques vertes, dorées, olive, noires, rouille… Sax en avait dénombré près de quarante variétés. Il patrouillait dans ces pseudo-moraines avec prudence : toutes ces pousses étaient aussi précieuses que celles des labos. Mais, quand il se penchait un peu plus près, il constatait qu’il y avait une différence : ces lichens-là, sur le glacier, étaient particulièrement résistants. Ils n’avaient besoin que de la roche et de l’eau, plus la lumière – même si cela n’apparaissait pas nécessaire au premier regard – et se développaient sous la glace, dans la glace, et même à l’intérieur de fragments de roc poreux. Dès qu’ils trouvaient un lieu aussi hospitalier qu’une fissure, ils devenaient luxuriants. Chaque fois que Sax se penchait sur une crevasse dans une moraine, il trouvait des pousses denses de lichen d’Islande, jaune et bronze, qui, à travers la glace, révélaient leurs tiges minuscules et fourchues bardées d’épines. Sur les roches plates, il trouvait des lichens en croûte : des lichens boutons, des lichens boucliers, des lichens en chandelle, des lichens vert pomme en plaque, et même le lichen orangé qui était le signe d’une forte concentration de nitrate de sodium dans le régolite. Sous les fleurs de glace, des pousses denses de lichen pâle, gris-vert, se révélèrent proches du lichen islandais, avec leur structure de fine dentelle. Le lichen vermiculaire était gris et, sous le microscope, montrait des andouillers usés aux formes extrêmement délicates. S’ils venaient à se briser, les cellules d’algues enfermées dans leurs cils fongiques poursuivraient simplement leur croissance et développeraient d’autres lichens qui se fixeraient sur tout ce qu’ils pourraient trouver à leur portée. La reproduction par fragmentation : très utile dans un pareil milieu.

Ainsi, les lichens prospéraient, de même que les espèces que Sax parvenait à identifier à l’aide des photos qu’il appelait sur son minuscule écran de poignet. Encore qu’il y en eût beaucoup qui ne correspondaient à aucune liste référencée. Ce qui éveilla sa curiosité au point de cueillir quelques échantillons pour les montrer à Claire et Jessica.

Mais les lichens, ça n’était qu’un début. Sur Terre, les régions de roche fragmentée exposée par la glace fondue ou par la surrection de jeunes montagnes étaient appelées « talus », ou champs de cailloutis. Sur Mars, elles avaient un équivalent : le régolite. Qui représentait l’essentiel de la surface. Un monde-talus. Sur Terre, les régions de ce type étaient d’abord colonisées par les microbactéries et le lichen, qui, sous l’effet des éléments chimiques, commençaient à casser la roche et à la transformer en une fine couche de terre immature qui comblait lentement les fissures. À terme, cette matrice était porteuse de suffisamment de matériaux organiques pour nourrir d’autres variétés de la flore. À ce stade, ces zones de changement étaient appelées des fellfields, du gaélique fell pour pierre. Un nom qui s’appliquait parfaitement ici.

Des fellfields sur Mars. Claire et Jessica suggérèrent à Sax de traverser le glacier afin de redescendre l’autre moraine latérale. Et c’est ainsi qu’un matin (sans Phyllis), il le fit. Après une demi-heure de marche, il fit halte sur un rocher qui lui arrivait au genou. En dessous, dans le fossé du glacier, il découvrit une surface humide qui brillait sous le soleil du matin. Il était évident que l’eau de fonte courait jour après jour – même dans le silence absolu de ce matin martien, il percevait le tintement léger des ruisseaux sous la cuirasse de glace, comme autant de minuscules clochettes de bois. Et là, dans ce bassin étroit baigné d’eau, il découvrit des points colorés. Partout. Comme luminescents : des fleurs. Un bouquet floral typique d’un fellfield, en fait, avec son effet de parterre qui envahissait la couche grise de lichen de bleus, de rouges, de jaunes, de roses et de blancs dans toutes leurs déclinaisons…

Ces fleurs poussaient sur des coussins moussus, des petits fleurons, quand elles n’étaient pas enfouies dans les feuilles duveteuses. Toutes ces plantes étaient rivées au sol sombre, qui devait être notablement plus chaud que l’air ambiant. À l’exception des tiges d’herbe, rien ne dépassait un centimètre. Sax sautillait sur la pointe des pieds d’un rocher à un autre. Il ne tenait pas à écraser la moindre plante. Il s’agenouilla dans le gravier pour examiner de plus près les jeunes pousses en augmentant le grossissement de ses plaques de visière au maximum. Les organismes les plus classiques d’un fellfield brillaient dans la lumière du matin : des lychnides de mousse, avec leurs anneaux de minuscules fleurs roses sur leur coussin vert sombre. Un tapis de phlox et, tout à côté, des tiges de pâturin de cinq centimètres, scintillantes comme des fils de verre, et qui avaient profité de la racine pivot des phlox pour ancrer leurs propres radicelles délicates… Une primevère des Alpes, magenta, avec son cœur jaune et ses feuilles sombres qui formaient autant de profondes gouttières drainant l’eau jusqu’à la fleur. La plupart des feuilles, remarqua Sax, étaient velues. Plus loin, il découvrit un myosotis à l’éclat intense, dont les pétales étaient si riches en anthocyanines thermiques qu’il en était presque violet – la couleur qui serait celle du ciel de Mars quand la pression aurait atteint 230 millibars, s’il se fiait aux calculs qu’il avait faits en approchant d’Arena. Une couleur qui n’avait pas encore de nom, bien qu’elle fut si extraordinaire. Bleu cyan, peut-être ?…

La matinée s’écoulait lentement, aussi lentement qu’il allait d’une plante à une autre, se servant de son bloc de poignet pour les identifier : sablines, sarrasin, lupins nains, trèfle nain et… saxifrage. Son prénom. Le « briseur de rocher ». Il n’en avait encore jamais rencontré dans des régions sauvages et il passa un moment à l’observer : le saxifrage arctique, Saxifraga hirculus, avec ses branches frêles aux longues feuilles qui s’achevaient par de petites fleurs bleues.

Tout comme pour les lichens, il rencontrait de nombreuses variétés qu’il ne pouvait identifier, différentes des autres espèces par tel ou tel trait, ou même encore indescriptibles, faites d’un mélange étrange de caractères issus de biosphères exotiques. Certaines ressemblaient à des mousses aquatiques, d’autres à des cactées inconnues. Des produits du génie génétique, sans doute, quoiqu’ils eussent dû quand même figurer dans sa liste. Des mutations, peut-être. Puis, à l’endroit où une large cassure avait permis l’accumulation d’une couche d’humus relativement épaisse que traversait un ruisseau ténu, il rencontra un bouquet de kobresia. Les kobresia, comme toutes les plantes apparentées aux roseaux, affectionnaient l’humidité, et leurs mottes extrêmement absorbantes transformaient rapidement la chimie du sol, ce qui jouait un rôle important dans la transition du fellfield à la prairie alpestre. Et maintenant, il remarquait avec un œil nouveau des dizaines de ruisselets peuplés de roseaux qui sinuaient entre les rochers. Il mit un genou sur une plaquette isolante, replaça sa visière en focale normale et observa les alentours. Soudain, il découvrait toute une série de petits fellfields dispersés sur la pente de la moraine comme des tapis persans lacérés par la glace.

De retour à la station, il s’enferma avec ses spécimens dans un labo et ne quitta son microscope que pour aller faire part de ses résultats à Berkina, Claire et Jessica.

— Ce sont pour la plupart des polyploïdes[38] ? demanda-t-il.

— Oui, fit Berkina.

Les espèces polyploïdes étaient fréquentes sur Terre, en altitude. Ce n’était guère surprenant de les trouver ici. Le phénomène était bizarre – ce doublement, ce triplement, ce quadruplement du nombre de chromosomes original dans une plante. Des plantes diploïdes, avec dix chromosomes, étaient suivies par d’autres avec vingt, trente, quarante chromosomes. Les hydrologistes se servaient de ce phénomène depuis des années pour créer des plantes fantaisie, car chez les polyploïdes, tout était normalement plus grand – les feuilles, les fleurs, les fruits, la dimension cellulaire – et, bien souvent, ils offraient des variétés plus nombreuses que leurs parents. Ce type d’adaptabilité leur permettait d’investir de nouveaux terrains, comme les glaciers, par exemple. Sur Terre, il existait dans l’Arctique des îles où quatre-vingts pour cent des plantes étaient polyploïdes. Sax supposait que c’était là une stratégie qui évitait les effets destructeurs des taux de mutation excessifs, ce qui expliquait pourquoi on constatait surtout la présence de polyploïdes dans des régions à haut rayonnement d’UV. Les UV pouvaient briser un grand nombre de gènes, mais si ces gènes avaient leur réplique dans d’autres ensembles chromosomiques, il était probable qu’aucune trace phénotypique des dommages n’apparaîtrait et que la reproduction n’en serait pas modifiée.

— Nous nous sommes aperçus que même lorsque nous ne commençons pas avec des polyploïdes, ce qui n’est pas courant, les espèces se modifient en quelques générations.

— Et vous avez réussi à identifier le mécanisme déclencheur ?

— Non.

Autre mystère. Sax revint à son microscope, vexé par cet accroc plutôt étonnant dans le tissu bizarre de la biologie.

— Je dois dire que je suis surpris de la façon dont tout se propage.

Claire eut un sourire heureux.

— Je craignais qu’en arrivant de la Terre vous trouviez tout ça plutôt désertique.

— Eh bien, non… (Il s’éclaircit la gorge.) Je crois que je ne m’attendais vraiment à rien de particulier. À des algues ou des lichens. Mais ces fellfields ont l’air de se couvrir de tas d’espèces. Je me disais que ça prendrait plus de temps.

— Ce serait le cas sur Terre. Mais il ne faut pas perdre de vue que nous ne nous contentons pas de semer les graines et d’attendre. Chaque espèce a été modifiée pour augmenter sa rapidité de croissance et sa résistance.

— Et nous réensemençons à chaque printemps, ajouta Berkina. Et nous ajoutons de l’engrais avec des bactéries qui fixent l’azote.

— Je croyais que la mode était à la dénitrification.

— Ça concerne surtout les dépôts denses de nitrate de sodium. Pour que l’azote s’évapore dans l’atmosphère. Mais là où nous plantons, il nous faut plus d’azote dans le sol, et c’est pour cela que nous répandons des fixateurs.

— Ça me paraît quand même rapide. Et ça a dû commencer avant la mise sur orbite de la soletta.

Jessica intervint :

— Le fait est qu’il n’y a pas de compétition à ce stade. Les conditions sont rudes, mais ces plantes sont vraiment robustes, et elles ne rencontrent aucune compétition quand on les met en place ici. Rien qui puisse les ralentir.

— Une niche écologique vide, résuma Claire.

— Et les conditions, ici, sont plus favorables que dans de nombreuses autres régions de Mars, ajouta Berkina. Dans le Sud, on a l’hiver d’aphélie, et l’altitude élevée. Le bilan des stations montre l’effet dévastateur de l’hiver. Mais ici, l’hiver du périhélie est plus doux, et nous ne sommes qu’à mille mètres. Tout est favorable, en fait. C’est mieux que l’Antarctique. Surtout le taux de CO2. Je me demande si ce ne serait pas pour beaucoup dans cette vitesse de croissance dont vous parlez. Tout se passe comme si las plantes étaient surnourries.

— Oui, fit Sax en acquiesçant.

Ainsi, les fellfields étaient des jardins. Et les plantes croissaient sous haute surveillance, non pas naturellement. Il aurait pourtant dû le savoir – c’était le cas général sur Mars – mais ces fellfields, si rocailleux, si chaotiques, lui étaient apparus comme sauvages, ce qui avait suffi à le tromper momentanément. Pourtant, même en sachant qu’il avait affaire à des jardins entretenus, il restait surpris de la vigueur des plantes.

— Et maintenant, la soletta déverse sa lumière sur toute la surface ! s’exclama Jessica. (Elle secoua la tête d’un air désapprobateur.) L’insolation naturelle est en moyenne de quarante-cinq pour cent sur Terre, et avec la soletta, on devrait atteindre cinquante-quatre.

— Parlez-moi un peu de la soletta, dit Sax.

Ils lui racontèrent tout en se relayant. Un groupe de transnationales, dirigé par Subarashii, avait construit un cercle de voiles-miroirs entre le soleil et Mars conçu pour capter et dévier la lumière solaire qui serait passée au large de la planète. Un miroir support annulaire, en rotation sur une orbite polaire, renvoyait la lumière à la soletta afin de compenser la pression lumineuse, et cette lumière était à son tour reflétée sur Mars. Tous ces dispositifs de miroirs étaient absolument gigantesques comparés aux premières voiles de transporteurs solaires que Sax avait utilisées et le taux de lumière qu’ils ajoutaient à la surface était important.

— Leur construction a dû coûter une fortune, murmura-t-il.

— On peut le dire. Toutes les transnats ont investi dans cette affaire. Incroyable !

— Et ce n’est pas fini, enchaîna Berkina. Ils veulent lancer une loupe en orbite à quelques centaines de kilomètres de la surface, pour refocaliser la lumière de la soletta. Comme ça, la température en surface devrait grimper de façon fantastique. Jusqu’à cinq mille degrés !

— Cinq mille degrés !

— Oui, je crois bien que c’est ce que j’ai entendu dire. Ils ont l’intention de faire fondre le sable et la couche de régolite inférieure, ce qui libérera tous les corps volatils.

— Mais la surface ?

— Ils veulent faire ça dans des régions reculées.

— En lignes, ajouta Claire. Cela donnera des tranchées ?

— Des canaux, dit Sax.

— Oui, exact.

Ce qui les fit tous rire.

— Des canaux dans des lits de verre, ajouta Sax, soudain troublé à la pensée de tous ces corps volatils dispersés dans l’air.

Le gaz carbonique dominerait certainement.

Mais il ne souhaitait pas marquer trop d’intérêt pour les grands projets de terraforming. Il laissa aller la conversation qui, inévitablement, revint à son travail.

— Eh bien, je pense que certains de ces fellfields deviendront rapidement des prairies alpestres.

— Mais il y en a déjà, dit Claire.

— Vraiment ?

— Bien sûr, elles sont encore très petites. Mais si vous descendez vers le rebord ouest sur trois kilomètres, vous les verrez. Des prairies alpestres et des krummholz également. Ça n’a pas été très difficile. Nous avons planté les arbres sans trop d’altérations génétiques, parce que la plupart des espèces de pins et d’épicéas avaient une large tolérance thermique dans leur habitat terrestre initial.

— Ça, c’est plutôt singulier.

— Un rappel des glaciations, je dirais. Mais à présent, ça nous est très utile.

— Intéressant.

Et il finit sa journée entre ses microscopes, sans rien découvrir, perdu dans ses réflexions. La vie, comme le disait Hiroko, est faite de tellement d’esprit. Quelle chose étrange et étonnante que cette vigueur des choses vivantes, cette tendance à proliférer. Ce qu’Hiroko appelait la pulsion verte, leur viriditas. Une lutte permanente pour se conformer au modèle. Cela l’intriguait totalement.

Quand l’aube se leva le lendemain, il se réveilla dans le lit de Phyllis. Elle était enroulée dans les draps à côté de lui. Après le dîner, le groupe tout entier s’était retrouvé dans la salle d’observation. C’était devenu une habitude. Il avait continué à bavarder avec Claire, Jessica et Berkina, et Jessica s’était montrée très amicale avec lui, comme d’habitude. Phyllis avait remarqué cela. Et elle l’avait suivi jusqu’aux toilettes, près de l’ascenseur. Elle l’avait embrassé sans prévenir, comme toujours, et ils avaient fini par descendre à l’étage des dortoirs, puis dans sa chambre. Sax avait été gêné de quitter ses amis comme ça, sans prévenir, mais il ne lui en avait pas moins fait l’amour avec passion.

Mais à présent, tandis qu’il l’observait endormie, il se souvenait de leur fuite précipitée avec dégoût. Sax n’avait jamais été poursuivi par les femmes auparavant, mais il n’avait aucune vanité à tirer de ce nouvel était de fait : il était clair qu’il devait cela à la chirurgie esthétique de Vlad qui, avec un peu de chance, avait su lui donner un visage qui plaisait aux femmes. C’était une question de quelques millimètres de chair, d’os et de cartilages, qui se positionnaient de façon plus ou moins séduisante. Vlad avait travaillé sur son visage, et maintenant les femmes désiraient attirer son attention, même s’il était toujours la même personne. Une personne pour qui jamais Phyllis n’avait manifesté le moindre intérêt. Difficile de ne pas avoir des pensées cyniques à ce propos…

Il quitta le lit et enfila l’une des combinaisons légères récemment conçues, bien plus confortables que les vieux walkers des premières années.

Et il retourna vers le glacier.

Dans le froid du matin, il remonta le fleuve de glace balisé avant d’obliquer sur la pente ouest. Il passa les fellfields fleuris tapissés de givre qui commençait à fondre dans la lumière, et atteignit un point où le glacier, tout à coup, passait un petit escarpement qui ressemblait à une sorte de cascade de glace. Elle s’orientait sur la gauche en suivant les arêtes rocheuses qui la bordaient. Et soudain, un craquement intense résonna, suivi par une vibration dans les basses fréquences qui secoua Sax jusqu’au creux du ventre. La glace venait de bouger. Il s’arrêta net et écouta. Il perçut le tintement lointain d’un torrent sous la glace. Il se remit en marche. Il se sentait plus heureux et plus léger à chaque pas. La clarté était limpide et la vapeur montait du glacier comme une fumée blanche.

Et c’est alors que, à l’abri de plusieurs blocs énormes, il se retrouva dans un fellfield en amphithéâtre, empli de fleurs qui faisaient songer à autant de touches de peinture multicolores. Tout au fond, il y avait une petite prairie orientée au sud, d’un vert intense. Des ruisseaux givrés s’entrecroisaient sur la mousse et les roseaux. Et, à la lisière de l’amphithéâtre, à l’abri de crevasses et de rochers en surplomb, des arbres nains avaient poussé.

Un krummholz qui, dans l’échelle de l’évolution des paysages de montagne, suivait immédiatement les prairies alpestres. Ces arbustes appartenaient à des espèces courantes. Il y avait là surtout des épicéas blancs, Picea glauca, qui, dans ces rudes conditions climatiques, se miniaturisaient d’eux-mêmes pour épouser les volumes où ils poussaient. À moins qu’on ne les ait plantés là, ce qui était probable. Il aperçut également des Pinus contorta, au milieu des épicéas plus nombreux. C’étaient les conifères les plus résistants au froid sur Terre et, apparemment, les gens de Biotique avaient greffé des espèces halophytes, comme les tamarins. Toute la gamme du génie génétique avait été déployée pour aider à leur croissance, pourtant les conditions extrêmes de Mars la freinaient. Ces arbres, capables d’atteindre trente mètres de haut, étaient recroquevillés dans leurs niches, bousculés par les tempêtes et les bourrasques de neige qui attaquaient leurs branches comme des sécateurs. D’où le nom allemand de krummholz : « bois tordu », ou, mieux, « bois des elfes » – la zone où les arbres parviennent à exister sur les fellfields ou les prairies. La limite de végétation.

Lentement, Sax explora l’amphithéâtre, sautant de rocher en rocher, inspectant les plaques de mousse, les roseaux, l’herbe et chacun des arbres tour à tour. Les plus petits étaient tellement convulsés qu’ils semblaient entretenus par un jardinier de bonsaï devenu fou.

Régulièrement, il murmurait :

— Comme c’est beau ! Comme c’est beau !

Il effleurait les branches, l’écorce laminée.

— Comme c’est beau ! Il suffirait de quelques taupes, de marmottes, de renards, de campagnols, de visons.

Mais le gaz carbonique de l’atmosphère représentait encore trente pour cent de l’air et sa pression devait être d’au moins 50 millibars. Dans une telle atmosphère, les mammifères étaient condamnés à périr. C’était pour cette raison qu’il s’était toujours opposé au modèle de terraforming à deux temps, qui nécessitait un apport massif de CO2 avant toute chose. Comme si le réchauffement de cette planète était le seul et unique objectif ! Mais ça n’était pas le véritable objectif. Le véritable objectif, c’était d’amener des animaux à survivre en surface. Non seulement ce serait un bien en lui-même, mais aussi pour les plantes, qui étaient nombreuses à dépendre des animaux. La plupart de ces plantes de fellfield se propageaient d’elles-mêmes, bien sûr, et Biotique avait libéré certains insectes génétiquement modifiés qui accomplissaient avec entêtement leur travail de pollinisation. Mais il y avait d’autres fonctions symbiotes qui exigeaient l’existence d’animaux : l’aération du sol par les taupes et les campagnols, la dispersion des graines par les oiseaux. Sans eux, les plantes ne pourraient poursuivre leur croissance, et certaines périraient. Non, ils devaient réduire le taux de CO2 dans l’air, probablement jusqu’à 10 millibars, ce qui était la pression sur Mars quand ils avaient débarqué. C’était pour cela qu’il était tellement troublé par le plan que ses collègues avaient évoqué : fondre le régolite avec des loupes en orbite. Car cela ne ferait qu’augmenter le problème.

Mais, pour un temps, il bénéficiait de cette beauté inattendue. Il passa des heures à admirer tous ces spécimens, les troncs en spirales, les branches tourmentées, l’écorce et les tapis d’aiguilles. C’était comme une sculpture flamboyante. Et il était à genoux, le nez plongé dans les roseaux, le derrière vers le ciel, lorsque Phyllis, Claire et tout un groupe débouchèrent soudain dans la prairie et éclatèrent de rire en le voyant. Ils foulaient aux pieds l’herbe vivante.

5

Phyllis resta en sa compagnie cet après-midi-là, comme elle l’avait fait déjà une ou deux fois, et ils revinrent ensemble à la station. Sax essayait de jouer le rôle du guide indigène, lui désignant les plantes qu’il avait étudiées la semaine précédente. Mais Phyllis ne posait pas de questions, et elle ne paraissait même pas l’écouter. Elle semblait n’être là que pour faire de lui son public, le témoin de son existence. Il laissa donc tomber les plantes et se mit à poser des questions. Il l’écouta avec attention. Après tout, il avait là une excellente occasion d’en apprendre plus sur les structures martiennes actuelles. Même si elle exagérait son rôle.

— J’ai été stupéfaite de voir avec quelle rapidité Subarashii a construit le nouvel ascenseur et l’a installé, lui dit-elle.

— Subarashii ?

— Oui. Ils étaient le principal entrepreneur dans ce projet.

— Mais qui a passé le contrat ? L’AMONU ?

— Oh ! non. L’AMONU a été remplacée par l’Autorité transitoire de l’ONU.

— Donc, quand tu étais présidente de l’Autorité transitoire, tu étais effectivement présidente de Mars.

— Je dirais que le pouvoir présidentiel tourne entre les membres, en fait ça ne confère pas un pouvoir très supérieur à celui des autres membres. Ça n’existe que pour les médias et les meetings publics. De l’embrouille.

— Pourtant…

— Oh, oui, je sais… (Elle se mit à rire.) C’est un poste que pas mal de mes vieux collègues auraient voulu avoir mais qu’ils n’ont jamais réussi à décrocher. Chalmers, Bogdanov, Boone, Toitovna – je me demande ce qu’ils auraient pensé s’ils avaient vu ça. Mais ils ont choisi le mauvais cheval.

Sax détourna le regard.

— Alors pourquoi est-ce Subarashii qui a construit le nouvel ascenseur ?

— Parce que le comité directeur de l’AT l’a voté comme ça. Praxis avait fait une offre, mais personne n’aime Praxis.

— Et maintenant que l’ascenseur fonctionne à nouveau, tu crois que les choses vont encore changer ?

— Oh, mais oui ! Certainement ! Des tas de choses étaient en panne depuis les troubles. L’émigration, la construction, le terraforming, le commerce – tout a été ralenti. On a même eu du mal à reconstruire certaines des cités qui avaient été partiellement touchées. On a appliqué des lois militaires, ce qui était nécessaire, vu ce qui était arrivé.

— Bien sûr.

— Mais aujourd’hui, tous les métaux qui se sont entassés depuis quarante ans vont faire irruption sur le marché terrien, et l’économie mondiale en sera incroyablement stimulée ! Nous allons recommencer les échanges avec la Terre, les investissements vont reprendre, et l’émigration aussi. On est enfin prêt à faire redémarrer les choses.

— Comme la soletta ?

— Exactement ! C’est l’exemple parfait. Il existe toutes sortes de plans d’investissements sur cette planète.

— Oui. Des canaux à partois en verre, dit Sax. Ça banaliserait les moholes.

Phyllis reprit son discours sur les perspectives éclatantes de l’économie terrienne.

Sax s’étonna :

— Mais je pensais que la Terre avait des problèmes graves.

— Oh… La Terre a toujours eu des problèmes graves. Il faut qu’on s’habitue à cette idée. Non, je suis très optimiste. Je pense que la récession les a tous durement touchés, des grands tigres de l’économie jusqu’aux pays moins développés. Mais l’afflux de métaux industriels va stimuler l’économie pour tous, y compris pour les sociétés qui contrôlent l’environnement. Et, malheureusement, il semble bien que le dépérissement résoudra leurs autres problèmes.

Sax se concentra sur la moraine qu’ils escaladaient. Ici, le flux de solidification avait provoqué le glissement du régolite en une série de creux et de bosses. Même s’il semblait gris et inerte, un dessin ténu, pareil à une mosaïque, révélait qu’il était en fait recouvert de flocules de lichen bleuâtre. Dans les creux, Sax remarqua des touffes semblables à de la cendre et se courba pour recueillir un échantillon.

— Regarde, dit-il à Phyllis. De la trinitaire des neiges.

— On dirait de la poussière.

— C’est à cause des champignons parasites qui poussent à sa surface. En fait, elle est verte. Tu vois ces petites feuilles ? Ce sont de nouvelles pousses encore intactes.

Il régla sa visière : les jeunes pousses ressemblaient à des herbes de verre.

Mais cela ne semblait guère passionner Phyllis.

— Qui a créé cette espèce ? demanda-t-elle avec un accent de mépris marqué.

— Je l’ignore. Personne, peut-être. Il y a pas mal d’espèces dans ces nouveaux biotopes qui ne viennent pas du génie génétique.

— L’évolution peut travailler aussi vite ?

— Eh bien… Tu connais l’évolution polyploïde ?

— Non.

Phyllis poursuivait son chemin. Elle avait déjà oublié le petit spécimen grisâtre. La trinitaire des neiges. Elle avait sans doute été très légèrement modifiée. Ou alors, personne n’y avait touché. Des spécimens de test, implantés ici pour voir comment ils se comportaient. Et donc très intéressants. Pour lui, Sax.

Mais Phyllis avait perdu tout intérêt pour ses découvertes. Elle avait été autrefois une biologiste de premier rang, et Sax avait quelque difficulté à imaginer qu’elle ait pu devenir ainsi. Mais ils vieillissaient tous. Durant le cours de leurs existences anormales, il était probable que des changements devaient les affecter, tous. Profondément, sans doute. Sax n’aimait pas cette idée, mais elle s’imposait à lui. Comme tous les autres centenaires, il avait de plus en plus de peine à retrouver des détails spécifiques de son passé, et surtout des années intermédiaires, quand il avait entre trente-cinq et quatre-vingt-dix ans. Les années qui avaient précédé 61 et celles qu’il avait vécues sur Terre devenaient confuses. Et sans souvenirs clairs, on ne pouvait que changer.

De retour à la station, il retrouva son labo, l’esprit troublé. Il se dit qu’eux-mêmes, peut-être, étaient devenus polyploïdes, non pas en tant qu’individus mais culturellement – une redisposition génétique internationale qui avait eu pour résultat de quadrupler les torons et leur avait apporté la capacité de survivre sur ce terrain étranger, malgré toutes les mutations dues au stress…

Mais non. Ça, c’était de l’analogie et non pas de l’homologie. En sciences humaines, on aurait parlé de similitude héroïque, pour autant qu’il comprît vraiment cette expression, ou de métaphore, ou de toute autre analogie de genre littéraire. Et les analogies étaient pour la plupart dépourvues de sens – il était plus souvent question de phénotype que de génotype (pour employer une autre analogie). Pour lui, une large part de la poésie, de la littérature, et en fait toutes les sciences humaines, y compris les sciences sociales, étaient phénotypiques.

Non, mieux valait se concentrer sur les homologies, ces similarités structurelles qui indiquaient des relations physiques réelles, qui expliquaient vraiment quelque chose. Ce qui renvoyait à la science pure. Mais après ces moments passés avec Phyllis, c’était exactement ce dont il avait besoin.

Il plongea sur ses microscopes. La plupart des organismes qu’il avait trouvés dans les fellfields avaient des feuilles velues et très épaisses. Ce qui participait à la protection des plantes contre le rayonnement UV particulièrement dur sur Mars. Si l’on examinait plusieurs variétés de diverses espèces, ces adaptations pouvaient constituer des exemples homologiques dans lesquels les espèces de souches ancestrales communes conservaient les mêmes traits de famille. Ou alors, elles constituaient autant d’exemples de convergence : des espèces provenant de phyla[39] séparés avaient convergé vers les mêmes formes par le biais de la nécessité fonctionnelle. Et aujourd’hui, elles pouvaient être le simple résultat du génie génétique : on ajoutait les mêmes traits à différentes plantes afin de leur procurer les mêmes avantages. Encore fallait-il sélectionner ceux qui étaient nécessaires, ce qui impliquait une identification de la plante et un retour aux fichiers afin de savoir si elle avait été créée par une équipe de terraforming. Il y avait un labo de Biotique à Elysium, dirigé par Harry Whitebook, qui avait créé la plupart des plantes qui avaient réussi à se développer en surface, plus spécialement les roseaux et les herbes, aussi retrouvait-on souvent sa marque dans le catalogue Whitebook. Dans ces cas précis, les similarités relevaient souvent d’une convergence artificielle. Whitebook insérait des traits génétiques, comme les feuilles velues, par exemple, dans chacune des plantes qu’il élevait.

Un cas intéressant d’histoire imitant l’évolution. Et il était certain que, puisqu’on voulait créer une biosphère sur Mars en un temps relativement court, cent sept fois plus bref que sur Terre, on devrait intervenir continuellement dans l’évolution. Par conséquent, la biosphère martienne ne représenterait pas un cas de phylogénie[40] récapitulant l’ontogénie[41], une notion largement discréditée, mais plutôt d’histoire récapitulant l’évolution. Ou mieux : l’imitant, jusqu’à la limite du possible en tenant compte de l’environnement martien. Ou la dirigeant. Oui : l’histoire dirigeant l’évolution. Un concept audacieux.

Whitebook conduisait sa mission avec perspicacité. Il avait même conçu des roches de fond qui portaient des lichens phréatophytes et qui transformaient les sels qu’ils incorporaient en une sorte de structure corallienne millépore[42]. Les plantes qu’il obtenait étaient des blocs semi-cristallins vert olive ou sombre. Lorsqu’on se promenait dans ces jardins lilliputiens, on avait l’impression que les plantes y avaient été abandonnées, écrasées, puis à demi couvertes de sable. Les blocs individuels des plantes étaient fracturés ou fissurés selon un schéma régulier de craquèlement, si friables qu’ils en semblaient atteints d’une maladie. Une maladie capable de pétrifier les plantes en pleine croissance, pour les obliger à ne survivre qu’entre des fragments de jade et de malachite. Très étrange d’aspect mais particulièrement efficace. Sax trouva un certain nombre de ces récifs de lichens sur l’arête latérale de la moraine ouest, et davantage encore dans les régions plus arides de régolite.

Il passa plusieurs matinées à les étudier, et une fois, au sommet du glacier, il fut surpris de découvrir en se retournant un tourbillon sur la glace, une petite tornade de rouille étincelante qui descendait vers le bas. Immédiatement, il fut pris dans un vent violent, avec des bourrasques qui devaient atteindre les cent kilomètres-heure. Il finit accroupi sous un rocher, la main levée pour estimer la vitesse du vent. Difficile de le faire avec précision, car la densité nouvelle de l’atmosphère avait accru la force des vents, qui semblaient toujours plus violents qu’ils ne l’étaient réellement. Toutes les estimations fondées sur l’expérience de la vie d’Underhill étaient maintenant sans valeur. Les bourrasques qui passaient autour de lui pouvaient très bien ne pas excéder quatre-vingts kilomètres par heure. Mais elles portaient des rafales de sable qui crépitaient sur sa visière et réduisaient la visibilité à une centaine de mètres au plus. Il attendit une heure que la tempête s’apaise avant de retourner à la station. Il dut traverser prudemment le glacier, en allant d’un fanion à un autre pour ne pas perdre sa piste : ce qui était important s’il ne voulait pas se retrouver dans une zone de crevasses.

Quand il quitta enfin le champ de glace, il se précipita vers la station, tout en réfléchissant à cette petite tornade qui avait annoncé le vent. Le temps était bizarre. À peine arrivé, il appela le canal météo et explora toutes les infos sur le temps qu’il avait fait dans la journée avant d’appeler une image satellite de leur secteur. Une cellule cyclonique descendait vers eux depuis Tharsis. L’air acquérait de la densité et les vents s’étaient renforcés considérablement. La bosse serait toujours un point d’ancrage de la climatologie martienne. Le jet stream de l’hémisphère Nord ne cesserait jamais de tourner à partir de l’extrémité nord de Tharsis, comme celui de la Terre tournait à partir des montagnes Rocheuses. Puis, les masses d’air déshydratées soufflaient sur le versant oriental, devenaient mistral, sirocco ou foehn : des vents rapides et forts qui ne tarderaient pas à présenter un vrai problème avec l’augmentation de densité de l’atmosphère. Certaines cités sous tentes, en surface, étaient déjà menacées et devraient se déplacer vers les canyons et les cratères, ou alors au moins renforcer leurs bâchages.

Sax se retrouva tellement troublé et excité par les perspectives d’évolution du temps qu’il se dit qu’il ferait tout aussi bien de laisser tomber ses études botaniques pour se consacrer entièrement à la climatologie. Autrefois, c’est ce qu’il aurait fait, il se serait investi jusqu’à ce que sa curiosité soit satisfaite, tout en réussissant à apporter sa contribution à chaque problème nouveau qui se serait présenté.

Mais cette approche avait manqué de discipline, il le comprenait maintenant : ça ne l’avait amené qu’à une méthode de dispersion, et même à un certain dilettantisme.

À présent, en tant que Stephen Lindholm, au service de Claire et de Biotique, il devait renoncer à la climatologie et jeter un dernier regard de regret aux clichés des satellites, à leurs nouveaux tourbillons nuageux, et se contenter d’apprendre aux autres l’approche de ce cyclone et de bavarder à propos du temps comme ils le faisaient au labo ou après le dîner – et il allait reprendre son travail dans le petit écosystème et ses plantations afin d’aider à l’effort commun. Et comme il commençait à découvrir les particularités d’Arena, les restrictions que lui imposait sa nouvelle identité n’étaient pas une mauvaise chose. Elles impliquaient qu’il s’oblige à se concentrer sur une unique discipline d’une façon qu’il n’avait plus connue depuis ses recherches postdoctorales. Et ce qu’il avait à gagner par cette concentration devenait de plus en plus évident pour lui. Il pourrait peut-être devenir un meilleur chercheur.

* * *

Le lendemain, les vents étaient simplement vifs, et il repartit vers le petit carré de lichen corallien qu’il étudiait quand la tempête de sable s’était levée. Toutes les fissures étaient à présent ensablées, ce qui devait être le cas la plupart du temps. Il en attaqua une à la brosse et regarda à l’intérieur en multipliant par vingt le grossissement de sa visière. Les parois de la fissure étaient revêtues de cils très fins, plus ou moins comparables au duvet des feuilles de la quintefeuille alpine. À l’évidence, ces surfaces déjà bien abritées n’avaient pas besoin de protection supplémentaire. Peut-être étaient-elles chargées de libérer l’excédent d’oxygène des tissus semi-cristallins de la masse extérieure… Un phénomène spontané ou planifié ?… Il lut les descriptions sur son bloc de poignet et ajouta quelques relevés personnels à partir du spécimen qu’il observait, car les cils ne semblaient pas être décrits. Puis il sortit un mini-appareil de sa poche, prit un cliché, préleva un échantillon de cils, rangea le tout et reprit sa progression.

Des fragments de glace craquaient sous ses pas. De petites fontaines naturelles devenaient des torrents dans les saignées profondes pour disparaître tout à coup dans des trous bleus. Les arêtes de la moraine scintillaient comme des côtes d’or dans la chaleur qui montait. Et cette vision lui rappela le plan de la soletta. Il sifflota entre ses lèvres.

Il s’étira longuement en se redressant. Il se sentait vivant et curieux, heureux, dans son élément. Le scientifique au travail. Il apprenait à aimer « l’histoire naturelle », telle qu’elle avait été abordée par les Grecs anciens, les savants de la Renaissance et plus encore ceux du dix-huitième siècle : l’observation minutieuse des choses de la nature, leur description, leur classement, leur taxinomie – cette tentative fondamentale pour expliquer ou, du moins dans son premier stade, pour décrire. Les historiens de la nature avaient toujours exprimé un tel bonheur dans leurs écrits. Linné et son latin sauvage, Lyell avec ses rocailles, Wallace, Darwin, et le grand bond qu’ils avaient fait de la catégorie à la théorie, de l’observation au paradigme. C’était cela que Sax percevait, ici, sur le glacier d’Arena, en l’an 2101, au milieu de toutes ces espèces nouvelles, ce processus de croissance et de spéciation à demi humain, à demi martien – un processus qui nécessiterait bientôt ses propres théories, une sorte d’évo-histoire, d’historico-évolution, ou de la simple aréologie. Ou bien encore la viriditas d’Hiroko. Les théories sur le projet de terraforming – non seulement telles qu’elles se définissaient dans leurs buts mais dans la façon dont elles s’appliquaient. De l’histoire naturelle, en vérité. Une faible partie de ce qui se passait sur le terrain pouvait être étudiée en labo, et ainsi l’histoire naturelle devait reprendre la place qui était la sienne parmi les autres sciences, en toute égalité. Ici, sur Mars, de nombreuses hiérarchies étaient destinées à s’effondrer. Il ne s’agissait pas d’une analogie absurde, mais tout simplement d’une observation précise de ce que chacun pouvait voir.

Ce que chacun pouvait voir. Est-ce qu’il l’aurait compris, avant de se retrouver là ? Est-ce qu’Ann le comprendrait ? Courbé vers la surface craquelée du glacier, il se surprit à penser à elle. Chaque berg, chaque crevasse lui apparaissait comme s’il avait laissé sa visière sur agrandissement 20, mais avec une profondeur de champ infinie – il décelait toutes les tonalités d’ivoire et de rose des surfaces bosselées, les reflets des miroirs d’eau gelée, les promontoires qui se succédaient et semblaient s’empiler sur l’horizon, avec une précision chirurgicale. Et il prit conscience que cet effet optique n’était pas accidentel (comme s’il avait eu les larmes aux yeux, par exemple), mais qu’il résultait d’une compréhension conceptuelle du paysage qui montait en lui. Une sorte de vision cognitive, et il ne put s’empêcher de se rappeler ce que disait Ann avec colère : Mars est un endroit que tu n’as jamais vu.

Il avait pris cela pour une figure de style. Mais maintenant il se rappelait Kuhn affirmant que les savants qui utilisaient des paradigmes différents existaient dans des mondes littéralement différents, parce que l’épistémologie était une composante à part entière de la réalité. Les aristotéliciens ne pouvaient tout simplement pas voir le pendule de Galilée, qui pour eux n’était qu’un corps tombant avec une certaine difficulté ; et, en général, les savants qui discutaient les mérites comparés de paradigmes concurrents se parlaient sans se comprendre, utilisant les mêmes mots pour désigner des réalités différentes.

Il avait considéré cela aussi comme une figure de style. Mais en y repensant maintenant, en absorbant la clarté hallucinatoire de la glace, il dut admettre qu’il y trouvait décrit ce qu’il avait toujours senti dans ses conversations avec Ann. Ils en avaient été frustrés tous deux. Et quand elle lui avait lancé au visage qu’il n’avait jamais vu Mars, ce qui était faux à plusieurs niveaux, elle avait peut-être simplement voulu dire qu’il n’avait pas vu sa planète Mars à elle, celle qu’elle créait par son paradigme. Ce qui était incontestablement la vérité.

Maintenant, il voyait un monde qu’il n’avait encore jamais vu. Mais la transformation s’était produite en quelques semaines passées à observer ces parties du paysage martien qu’Ann méprisait, celles où poussaient de nouvelles formes de vie. Aussi doutait-il que cette planète, avec ses algues des neiges, ses lichens des glaces et ses petits carrés de tapis persans frangeant le glacier, fût celle d’Ann. Non plus que celle de ses collègues du terraforming, qu’ils soient anciens ou nouveaux. C’était une fonction de ce qu’il croyait, lui, et de ce qu’il voulait – sa planète Mars à lui, déployée là devant ses yeux, en route vers quelque chose de nouveau. Et, comme un coup au cœur, il souhaita brusquement pouvoir saisir Ann en cette seconde-là, et l’entraîner jusqu’à la moraine occidentale d’Arena pour lui dire : « Tu vois ? Tu vois ? Est-ce que tu vois ? »

Mais il n’avait que Phyllis à qui se confier, sans doute la personne la moins philosophique qu’il connût. Il l’évitait aussi discrètement que possible quand il était de retour à la station, et passait ses journées sur la glace, sous le vaste ciel du Nord, dans le vent, les moraines, rampant entre les plantes. Quand il revenait le soir, il dînait en compagnie de Claire, Berkina et les autres, et ils bavardaient à propos de ce qu’ils avaient découvert et de ce qu’ils pouvaient en tirer. Plus tard, ils se retrouvaient dans la salle d’observation où certains soirs ils dansaient, plus particulièrement les vendredis et les samedis. La musique était en général de la nuevo calypso. Les guitares et les drums suivaient des mélodies rapides sur des rythmes complexes que Sax avait bien du mal à analyser.

Un soir, quand il revint à leur table, Jessica lui dit :

— Tu es vraiment un excellent danseur, Stephen.

Il éclata de rire, mais il en fut flatté, bien qu’il sût que Jessica était totalement incompétente pour juger de son talent, et qu’elle avait dit cela pour lui plaire.

Il dansait avec Phyllis autant qu’avec les autres, mais ils ne s’étreignaient et ne faisaient l’amour que dans le secret de leurs chambres. C’était le parfait modèle de la liaison cachée et, un matin, vers quatre heures, alors qu’il regagnait sa chambre, il ressentit un élancement de peur. Il lui apparaissait soudain que sa complicité tacite pouvait le désigner à Phyllis comme un des Cent Premiers. Qui d’autre aurait pu vivre une aventure aussi bizarre sans difficulté, comme la chose la plus naturelle du monde ?

Mais, à bien y réfléchir, Phyllis ne semblait pas se préoccuper de ce genre de nuance. Il avait presque renoncé à tenter de comprendre ses pensées, ses motivations, face à tant de données contradictoires et en dépit du fait qu’ils continuaient de passer la nuit ensemble régulièrement, mais moins souvent qu’au début. Elle semblait s’intéresser surtout aux manœuvres des transnationales à Sheffield aussi bien que sur Terre – les mouvements de personnel et les changements hiérarchiques, les variations des cours, qui étaient à l’évidence éphémères et dépourvus de sens, mais apparemment passionnants pour elle. Afin de jouer son rôle de Stephen, il devait montrer de l’intérêt pour tout ça. Et quand elle abordait le sujet, il la bombardait de questions. Mais quand il l’interrogeait sur le sens plus large et stratégique de ces variations quotidiennes, elle semblait se refuser à lui donner des réponses correctes. Ou alors, se dit-il, elle les ignorait. Apparemment, son intérêt s’expliquait par ses investissements personnels ou ceux des gens qu’elle connaissait. Un ex-cadre de Consolidated, passé maintenant chez Subarashii, avait été nommé à la tête des opérations du nouvel ascenseur. Un cadre de Praxis avait disparu dans le paysage. Armscor s’apprêtait à faire exploser des dizaines de bombes à hydrogène sous le mégarégolite de la calotte polaire nord, afin de réchauffer l’océan et de stimuler la croissance des diverses formes de vie. Cette dernière information n’était pas plus intéressante pour elle que les deux premières. Comme un historien de la nature, concerné par la description plutôt que par la théorie. Ce qui était sans doute tout aussi bien, car Sax était d’autant plus libre de tirer ses propres conclusions.

Et il était peut-être utile de se pencher sur les carrières des individus qui géraient les transnats, et les jeux de micropolitique auxquels ils se livraient pour le pouvoir. Après tout, ils dirigeaient le monde. Quand ils étaient au lit, Sax écoutait donc Phyllis attentivement, faisait les commentaires que Stephen aurait faits, essayait de s’y retrouver dans tous les noms, se demandait si le fondateur de Praxis était vraiment un surfer sénile, si Shellalco serait rachetée par Amexx, pourquoi les équipes de cadres des transnats se combattaient avec une telle violence alors qu’elles dominaient déjà le monde, et que chacun possédait tout ce qu’un être humain pouvait convoiter dans sa vie personnelle. C’était peut-être dans la sociobiologie que résidait la réponse, avec ses lois de dynamique de dominance. Il s’agissait avant tout d’augmenter le taux de réussite de chacun dans le domaine de la société – ce qui n’était pas une simple analogie, dès lors que l’on considérait une société comme une famille. Et puis, dans un monde où l’on était censé pouvoir vivre indéfiniment, ça pouvait être une simple autoprotection. « La survie du mieux adapté. » Une tautologie que Sax avait toujours considérée comme inutile. Mais si les socio-darwinistes prenaient les commandes, le concept gagnerait en importance, il deviendrait le dogme religieux de l’ordre au pouvoir…

Puis Phyllis l’embrassait, se coulait entre ses bras. Mais leur aventure avait perdu l’attrait de la nouveauté. Sax avait le sentiment de s’éloigner de plus en plus d’elle chaque fois qu’ils faisaient l’amour. Il devenait Stephen Lindholm, qui imaginait qu’il caressait des femmes que Sax ne connaissait pas ou dont il avait vaguement entendu parler, comme Ingrid Bergman ou Marilyn Monroe.

Un matin à l’aube, après une nuit de ce genre, Sax se leva comme d’habitude pour aller retrouver son glacier. Et Phyllis, qui venait de se réveiller, décida de l’accompagner.

Ils enfilèrent leurs combinaisons et s’aventurèrent dans l’aurore violacée. Dans un silence absolu, ils s’approchèrent du glacier et escaladèrent les marches taillées dans la glace. Sax prit la piste de fanions la plus au sud : il avait l’intention de remonter la moraine ouest aussi loin en amont que possible durant la matinée.

Ils progressaient entre des crénelures glaciaires qui leur arrivaient aux genoux, criblées de trous comme du gruyère, tachetées de rose par les algues. Phyllis, comme d’habitude, tombait sous le charme de cet enchevêtrement fantastique et faisait un commentaire différent chaque fois qu’ils passaient devant un sérac, le comparant à une girafe, à la tour Eiffel, aux contours de l’Europe, etc. Sax s’arrêtait fréquemment pour examiner de plus près des blocs de glace aux tons de jade qui avaient été infiltrés par une bactérie. À certains endroits, cette glace, exposée au soleil, présentait des flaques rosies par une variété d’algue des neiges. L’effet était étrange et évoquait un champ de glace à la pistache.

Ils avançaient donc lentement, et ils se trouvaient encore sur le glacier quand de petits tourbillons de vent se manifestèrent, comme sous l’effet d’un tour de magie. Des colonnes de poussière brunes, scintillantes de particules de givre, qui dévalaient le glacier droit sur eux en suivant une ligne plus ou moins régulière. Puis soudain, elles parurent fluctuer et s’effondrer. Une violente bourrasque les emporta dans un sifflement et ils durent s’accroupir pour ne pas perdre l’équilibre.

— Ça, c’est un coup de vent ! cria Phyllis dans son oreille.

— Une bourrasque katabatique[43] commenta Sax en observant la disparition de plusieurs séracs qui se perdaient dans la poussière. Ça vient du Grand Escarpement. (La visibilité chutait rapidement.) On ferait bien de retourner à la station.

Ils rebroussèrent chemin entre les fanions, collant à leur piste, d’un point émeraude à l’autre. La visibilité diminuait très vite, et bientôt, ils ne purent distinguer leurs points de repère.

— Hé, proposa Phyllis, si on se mettait à l’abri sous un de ces icebergs ?…

Elle se dirigeait déjà vers la forme vague d’un éperon glaciaire, et Sax courut derrière elle en lançant :

— Attention ! Il y a pas mal de séracs qui sont crevassés à leur base.

À la seconde où il tendait la main pour saisir la sienne, elle disparut, comme si elle venait de tomber dans un piège. Il parvint pourtant à attraper son poignet, et il la suivit, atterrissant douloureusement à genoux dans la glace. Phyllis, elle, poursuivait sa descente vers le fond de la crevasse. Il aurait pu libérer sa main mais, instinctivement, il se cramponna et fut entraîné à sa suite. Ils dévalaient le toboggan de neige tassée vers le fond de la crevasse et, sous leur poids, la neige cédait, et leur descente se poursuivait. Jusqu’à ce qu’ils tombent sur une couche de sable gelé après quelques secondes terrifiantes de chute libre.

Sax, qui avait été amorti par Phyllis, se redressa indemne. Son intercom lui transmettait des bruits de succion inquiétants, mais il comprit très vite qu’elle avait eu le souffle coupé et mettait un certain temps à le récupérer. Ensuite, elle fit jouer prudemment ses membres et lui annonça qu’apparemment tout était OK. Il ne put qu’admirer en silence sa résistance.

Il constata que le tissu de sa combinaison était lacéré au-dessus du genou droit, mais qu’il n’avait rien. Il prit le ruban autocollant dans sa poche et répara la déchirure. Son genou serait probablement brûlé par le froid, mais, pour l’instant du moins, il ne le faisait pas souffrir. Il décida de l’oublier et de se lever.

Il constata que le trou par lequel ils avaient surgi de la neige se trouvait approximativement à deux mètres au-dessus de son bras levé. Ils se trouvaient dans une bulle allongée : le fond de la crevasse avait plus ou moins la forme d’un sablier. La paroi en aval était faite de glace pure, et celle d’amont était du rocher gelé. Le vague cercle de ciel libre qu’ils discernaient par l’orifice était de couleur pêche, et la glace bleutée de la paroi de la crevasse étincelait sous les reflets du soleil. L’ensemble était donc opalescent, et plutôt spectaculaire. Mais ils étaient bel et bien coincés.

— Notre signal de bipeur a été coupé, déclara Sax à Phyllis en s’asseyant à côté d’elle. Ils vont probablement partir à notre recherche.

— Oui. Mais est-ce qu’ils vont nous trouver ?

Il haussa les épaules.

— Les bipeurs donnent une direction approximative.

— Mais il y a le vent ! La visibilité va chuter à zéro !

— Il ne nous reste qu’à espérer qu’ils s’en tirent avec ça.

La crevasse s’étendait vers l’est comme un long couloir au plafond bas. Sax s’accroupit et braqua sa lampe dans l’espace qui séparait la roche de la glace. Et qui se perdait dans les tréfonds, à l’est du glacier, pour autant qu’il pût voir. Il se dit qu’il était possible qu’il continue jusqu’à l’une des petites grottes du bord latéral de la moraine. Il en fit part à Phyllis et s’avança pour explorer plus avant la crevasse en la laissant là, afin d’être certain que les éventuels groupes de chercheurs ne risqueraient pas de trouver le fond du trou vide.

De part et d’autre du faisceau intense de sa lampe frontale, Sax découvrit une glace d’un bleu cobalt intense, un effet causé par la dispersion lumineuse, le même effet qui bleuissait le ciel. En éteignant sa lampe, il constata que la clarté suggérait que la couche de glace, au-dessus d’eux, n’était pas très épaisse. Elle correspondait sans doute à la hauteur de leur chute, s’il réfléchissait bien.

Phyllis lui demanda comment ça se passait.

— Ça va. Je crois que cet espace a été provoqué par le glacier qui a franchi un escarpement transversal. Il peut donc très bien se poursuivre jusqu’au bout.

Mais ce n’était pas le cas. Cent mètres plus loin, la glace de la paroi gauche se refermait sur le rocher de droite : ils étaient dans une impasse.

En revenant sur ses pas, il progressa plus lentement, s’arrêtant parfois pour inspecter des fissures et certains fragments de roc qui avaient sans doute été arrachés à l’escarpement. Dans une fissure, le bleu cobalt de la glace se teintait de vert et, de sa main gantée, il extirpa une masse sombre, oblongue, verte, gelée en surface mais molle en dessous : un fragment dentritique d’algue bleu-vert.

— Waouh ! cria-t-il en arrachant quelques filaments avant de remettre le bloc en place.

Il avait lu quelque part que les algues s’incrustaient dans le lit de glace et de roc de la planète et qu’on avait trouvé certaines bactéries à des profondeurs encore plus importantes. Mais on ne pouvait que s’émerveiller de découvrir cette vie végétale si loin du soleil. Il éteignit à nouveau sa lampe et retrouva la clarté de cobalt de la glace tout autour de lui, faible mais si riche. Comment les organismes vivants pouvaient-ils exister dans ce froid, cette pénombre ?

— Stephen ?

— J’arrive. Regarde… Une algue bleu-vert. Il y en a partout là-bas.

Elle ne jeta qu’un bref regard aux brins d’algue. Il s’assit, prit un sac à échantillons et y glissa un filament avant de l’examiner à la loupe, sous un grossissement de vingt fois. Ce qui n’était pas suffisant pour ce qu’il cherchait mais révélait quand même le vert dentritique de la plante qui redevenait molle en perdant sa pellicule de glace. Il y avait dans la mémoire de son lutrin des catalogues d’algues au même grossissement, mais il ne parvint pas à rattacher cette variété martienne à telle ou telle autre au détail près.

— Elle n’a peut-être jamais été décrite, dit-il enfin. Ça serait important, dans la mesure où on peut se demander si le taux de mutation sur Mars n’est pas supérieur aux normes courantes. On devrait commencer des expériences pour le déterminer.

Phyllis ne répondit pas.

Sax capta soudain des sifflements et des crépitements sur sa radio et Phyllis appela aussitôt sur la fréquence commune. Bientôt, des voix répondirent et, peu après, un casque rouge apparut dans le trou, au-dessus d’eux.

— On est là ! lança Phyllis.

— Une seconde, dit la voix de Berkina. On vous lance une échelle !

Après une escalade pénible, ils se retrouvèrent à la surface, clignant des yeux dans la lumière, ployés sous le vent, qui était encore violent. Phyllis ne cessait pas de rire en expliquant à sa façon ce qui leur était arrivé.

— On se tenait par la main pour ne pas être séparés et boum ! on s’est retrouvés tout au fond !

L’équipe de secours leur raconta la violence des bourrasques en surface. Quand ils se retrouvèrent à la station et qu’ils ôtèrent leurs casques, tout semblait redevenu normal. Mais Phyllis dévisagea brièvement Sax, avec un regard très curieux, comme si Sax, pendant leur séjour sous le glacier, lui avait révélé quelque chose qui la mettait sur ses gardes – comme si un souvenir lui était revenu, là-bas, au fond de la crevasse. Il était possible qu’il se soit comporté un instant comme son vieux camarade Saxifrage Russell.

6

Durant l’automne du Nord, ils poursuivirent leur travail sur le glacier. Les jours se firent plus courts et les vents plus froids. Chaque nuit, de grandes fleurs de glace aux formes compliquées s’épanouissaient et ne commençaient à fondre aux extrémités de leurs pétales qu’au milieu de l’après-midi, brièvement. Puis, elles se durcissaient et servaient de base à d’autres pétales plus complexes encore qui s’ouvraient le matin suivant. Et toutes ces écailles et ces copeaux cristallins s’élançaient de plus en plus loin de la tige centrale et des anciennes feuilles de glace, plus larges et plus dures. Ils ne pouvaient éviter d’écraser sous leurs bottes des mondes entiers de fragilité scintillante, en quête des plantes qui étaient désormais enrobées de givre et dont ils devaient étudier le comportement sous le froid approchant. Sax, en sentant le vent pénétrer son walker épais, le regard perdu sur l’étendue blanche et bosselée, eut le sentiment qu’un hiver très rigoureux était inévitable.

Mais les apparences étaient trompeuses. Bien sûr, le gel viendrait, mais les plantes devenaient plus coriaces, comme disaient les jardiniers de l’hiver : elles se préparaient à l’attaque du froid.

Sax, en étudiant les signes dans la mince couche de neige, apprit que le processus se déroulait en trois stades. D’abord, les horloges phytochromes des feuilles sentaient les jours raccourcir – et à présent la réduction s’accélérait, avec des fronts sombres qui arrivaient chaque semaine avec leur cavalerie lourde de cumulo-nimbus ventrus et noirs qui déversaient leurs averses de neige sale. Dans le deuxième stade, la croissance des espèces s’interrompait, les hydrocarbones refluaient jusque dans les racines, et des quantités d’acide abscisique se développaient dans certaines feuilles qui finissaient par tomber. Sax en trouva en abondance, jaunies, roussies, parfois encore attachées à la tige, collées au sol : elles alimentaient la plante encore vivante en continuant de récupérer la lumière solaire. Là, l’eau quittait les cellules pour devenir des cristaux de glace intercellulaires, les membranes cellulaires se durcissaient, tandis que des molécules de sucre remplaçaient les molécules d’eau de certaines protéines. Et dans le troisième et dernier stade, le plus froid, une couche de glace lisse se formait autour des cellules sans les rompre, selon un processus que l’on appelait la vitrification.

Dans cette phase, les plantes pouvaient tolérer des températures inférieures à 220 kelvins, ce qui était à peu près la température moyenne de Mars avant l’arrivée des hommes. Et désormais sa température extrême. Et la neige qui tombait durant les tempêtes de plus en plus fréquentes servait d’agent isolant aux plantes en conservant le sol à des températures moins froides que sous le vent. Il se dit qu’il aimait se trouver là, sous les vagues basses de nuages, sur la surface légère du glacier, courbé sous le vent et avançant pas à pas. Mais Claire voulait qu’il retourne à Burroughs, pour travailler au labo sur le projet des tamarins de toundra qui était sur le point d’aboutir. Et Phyllis, de même que les gens d’Armscor et de l’Autorité transitoire, devait elle aussi regagner Burroughs.

Et c’est ainsi qu’un jour ils quittèrent la station pour la laisser aux soins de jardiniers-chercheurs. Ils se dirigèrent vers le sud dans une caravane de patrouilleurs.

En apprenant que Phyllis et ses collègues allaient les accompagner, Sax avait émis quelques grognements de mauvaise humeur. Il avait espéré qu’un simple éloignement physique mettrait fin à ses relations avec Phyllis en même temps que ses regards inquisiteurs. Mais puisqu’ils rentraient ensemble, il décida qu’il devait faire quelque chose. S’il voulait que leur aventure se termine, c’était à lui de rompre. D’une façon ou d’une autre. Depuis le départ, il avait eu la conviction que cette liaison n’avait pas été une très bonne idée. Mais que dire de ce qui était aussi inexplicable qu’urgent ? Pourtant l’urgence était passée, et il restait seul en face d’une personne qui était au mieux irritante, au pire dangereuse. Et le fait qu’il ait agi en parfaite mauvaise foi depuis le départ n’avait rien d’apaisant. Tout cela, à vrai dire, lui semblait maintenant plutôt monstrueux.

Le premier soir, à Burroughs, son bloc de poignet bippa. Phyllis lui proposait qu’ils aillent dîner ensemble en ville, il accepta. Avant de maugréer pendant un moment. La soirée ne s’annonçait pas facile.

Ils se retrouvèrent dans un restaurant à patio d’Ellis Butte que Phyllis connaissait, à l’ouest de Hunt Mesa. Ils eurent droit à une table de coin, avec vue sur les quartiers chics entre Ellis et la montagne de la Table, où de nouvelles résidences avaient été construites autour de Princess Park. La montagne de la Table était maintenant tapissée de baies vitrées au point de ressembler à un palace gigantesque. Et les mesas, au-delà, n’étaient pas moins flamboyantes.

Les serveurs apportèrent une carafe de vin, puis ce fut le moment du dîner, ce qui interrompit le bavardage de Phyllis qui n’en finissait pas de disserter sur les nouvelles constructions de Tharsis. Elle se révélait très amène avec le personnel, dédicaçant des serviettes à tous, leur demandant d’où ils venaient, depuis combien de temps vivaient-ils sur Mars, etc. Sax mangea calmement sans vraiment la quitter de l’œil, observant parfois le panorama, impatient que le dîner s’achève. Mais il semblait interminable.

Finalement, ils se retrouvèrent dans l’ascenseur qui accédait au fond de la vallée. Ce qui ramena à l’esprit de Sax le souvenir de leur première nuit : particulièrement dérangeant. Phyllis avait peut-être le même sentiment, et la longue descente se fit dans le plus lourd silence.

Et puis, dès qu’ils se retrouvèrent sur les pelouses du boulevard, elle le serra brièvement entre ses bras, l’embrassa sur la joue et lui dit :

— Stephen, ça a été une soirée merveilleuse. Et tout ce temps que nous avons passé à Arena a été délicieux. Je crois que je n’oublierai jamais notre petite odyssée sous le glacier. Mais à présent, il va falloir que je retourne à Sheffield pour m’occuper de toutes les affaires en attente, tu sais. J’espère bien que tu viendras me rendre visite.

Sax lutta pour contrôler son expression : il se demandait quelles émotions Stephen aurait éprouvées et ce qu’il aurait pu dire à cette minute. Phyllis était une femme vaniteuse et il paraissait probable qu’elle oublierait leur aventure plus vite si elle pensait l’avoir blessé que s’il semblait soulagé. Il s’efforça donc d’exprimer une certaine tristesse, plissa les lèvres, baissa les yeux et dit :

— Ah…

Elle rit comme une petite fille et le prit par les épaules.

— Allons… On a eu du bon temps, non ?… Et puis, on se reverra un jour, ici ou à Sheffield. Ne sois pas triste.

Il haussa les épaules.

— Je sais, dit-il avec un sourire nerveux, peiné. C’est seulement que ça m’a paru si bref…

— Je sais… (Elle l’embrassa.) À moi aussi. Mais on pourra peut-être reprendre tout ça quand on se reverra…

Il hocha la tête. Il comprenait soudain ce que les acteurs devaient parfois ressentir. Que faire ?…

Mais, sur un dernier au revoir, elle s’éloignait déjà. Il se contenta d’agiter la main par-dessus son épaule, très vite.

Il traversa le boulevard du Grand Escarpement vers Hunt Mesa. C’était fait. Et plus facilement qu’il ne l’avait redouté, c’était certain. En fait, cela lui convenait parfaitement. Mais quelque part au fond de lui il était irrité. En passant devant les vitrines des étages inférieurs de Hunt, il observa son reflet : une espèce de vieux chnoque qui jouait les séducteurs. Beau ? Beau pour certaines femmes, quelquefois. Choisi, utilisé comme partenaire au lit pendant quelques semaines et balancé à la première occasion. Il était probable que ça arrivait souvent et plutôt aux femmes qu’aux hommes, sans doute, si l’on tenait compte des inégalités de la culture et de la reproduction. Mais désormais, avec la culture en miettes et la reproduction totalement hors de cause… Oui, Phyllis était une garce. Mais il n’avait pas à s’en plaindre : il lui avait menti dès la première heure. Non seulement à propos de son identité réelle mais de ses sentiments.

Il avait besoin d’un coup de protoxyde d’azote, se dit-il. Pour se remonter un peu. Et il grimpa l’immense escalier de l’atrium de Hunt pour retrouver son petit appartement.

Plus tard dans l’hiver, durant une quinzaine de jours en février 2, la conférence annuelle sur le terraforming se tint à Burroughs. C’était la dixième du genre, baptisée par ses organisateurs « M-38 : nouveaux résultats et nouvelles options ». La plupart des scientifiques présents sur Mars devaient y participer, probablement trois mille. Les colloques auraient lieu dans le grand centre de conférences de la montagne de la Table.

Tous les membres de Biotique de Burroughs se rendirent aux réunions, revenant en courant à Hunt Mesa s’ils avaient des expériences en cours dont ils devaient surveiller les résultats. Sax était passionné, ce qui était naturel, et le premier matin il se leva très tôt, prit un café et une viennoiserie près du parc du Canal avant de se rendre au centre de conférence : il se retrouva presque en tête de file devant le comptoir d’inscription. Il prit sa liasse de bulletins d’infos, épingla son badge, et se perdit dans les couloirs. Tout en sirotant un café, il lut le programme de la matinée et regarda les affiches disposées un peu partout.

Aussi loin qu’il pouvait remonter dans ses souvenirs, pour la première fois il se sentait parfaitement dans son élément.

Il se glissa dans plusieurs salles, mais aucun des exposés ne le retint et, bientôt, il se retrouva dans un couloir inondé de posters :

« La Solubilisation des Hydrocarbones Aromatiques dans les Solutions Monomères et Micellaires Tensio-actives. » « De l’Affaissement du Terrain Post-pompage dans la Région Sud de Vastitas Borealis. » « De la Résistance Épithéliale au Troisième Stade du Traitement Gériatrique. » « L’Incidence de la Fracture Radiale des Aquifères sur les Bordures des Bassins d’Impact. » « L’Electroporosivité à Bas Voltage sur les Plasmides à Longs Vecteurs. » « Les Vents Katabatiques d’Echus Chasma. » « Le Génome Basique d’un Nouveau Genus de Cactées. » « Ressurfacement des Highlands Martiens dans la Région d’Amenthes et Tyrrhena. » « Étude des Dépôts de Nitrate de Sodium de Nilosyrtis. » « Méthode d’Assistance Thérapeutique à l’Exposition aux Chlorophanes par l’Analyse de la Contamination des Tenues de Travail. »

Comme toujours, les affiches des conférences composaient un mélange savoureux. Sax était intéressé par tous les sujets, mais les affiches devant lesquelles il s’attardait le plus longtemps concernaient les aspects du terraforming qu’il avait lui-même lancés ou dont il avait été responsable. L’une d’elles en particulier retint son attention : « Estimation de la Chaleur Cumulée Produite par les Eoliennes d’Underhill[44] » Il la relut avec un vague sentiment de tristesse.

La température à la surface de Mars, avant leur arrivée, se situait aux environs de 220 kelvins, et l’un des objectifs essentiels et approuvés du terraforming avait été de l’amener au-dessus du point de glaciation de l’eau, à 273 K. Augmenter la température moyenne de la surface d’une planète de plus de 53 K était une entreprise impressionnante qui, selon les calculs de Sax, exigerait l’application permanente d’une énergie de 3,5 × 106 joules par centimètre carré. Sax, dans son modèle personnel, avait constamment visé une moyenne de 274 K, qui permettrait de réchauffer la planète pendant la plus grande partie de l’année afin de créer une hydrosphère active, et donc une biosphère. Nombreux étaient ceux qui prônaient une température supérieure, mais Sax n’en voyait pas la nécessité.

Dans tous les cas, les méthodes de réchauffement du système étaient jugées sur leurs résultats : la température globale moyenne. Et l’affiche que Sax avait devant lui annonçait qu’en sept décennies, les éoliennes n’avaient pas apporté plus de 0,15 K. Et il n’y avait pas la moindre erreur de calcul ou d’estimation dans le modèle décrit. Bien sûr, le réchauffement n’était pas l’unique raison qui l’avait conduit à installer les éoliennes : il voulait construire des abris et apporter de la chaleur pour les premiers cryptoendolithes qui devaient être testés en surface. Mais ces organismes avaient péri dès qu’ils avaient été exposés à l’atmosphère, ou peu après. Donc, dans l’ensemble, on ne pouvait pas dire que ce projet avait été une de ses meilleures performances.

Il s’avança un peu plus loin dans le couloir et lut :

« Application du Niveau Processing des Données Chimiques dans les Modèles Hydro-chimiques : Bassin Hydrographique d’Harmakhis Vallis, Hellas. » « Augmentation du Taux de Tolérance en CO2 chez les Abeilles. » « Récupération Épilimnétique[45] des Retombées de Radionucléides Compton dans les Lacs Glaciaires de Valles Marineris. » « Analyse des Matières Pulvérulentes provenant des Rails à Réaction. » « Du Réchauffement Global considéré comme le Résultat de la Libération des Halocarbones. »

Là, il s’arrêta. L’annonce émanait de S. Simmon et de certains de ses étudiants, tous spécialistes de la chimie atmosphérique. Soudain, en lisant ces quelques lignes, il se sentit nettement rasséréné. Quand il avait été mis à la tête du projet de terraforming en 2042, il avait immédiatement entamé la construction d’usines destinées à produire et à libérer dans l’atmosphère de Mars un mélange spécial destiné à l’effet de serre, à base de tétrafluorure de carbone, d’héxafluoréthane, d’héxafluorure de soufre, plus une solution de méthane et d’oxyde nitrique. Ce que l’affiche mentionnait comme le « Cocktail de Russell », car c’était bien ainsi qu’il avait été surnommé par son équipe du Belvédère d’Echus au bon vieux temps. Les halocarbones du cocktail étaient des gaz particulièrement puissants pour l’effet de serre. Ils avaient l’avantage d’absorber le rayonnement planétaire qui s’évadait vers l’espace dans la bande de longueur d’ondes ultracourtes 8-12, que l’on appelait « la fenêtre », dans laquelle la vapeur d’eau pas plus que le gaz carbonique n’avaient une grande capacité d’absorption. Cette fenêtre, quand elle était ouverte, avait laissé une quantité de chaleur fantastique s’échapper vers l’espace, et Sax avait pris très tôt la décision d’essayer de la refermer, en répandant son cocktail afin qu’il constitue dix ou vingt parts pour un million dans l’atmosphère martienne, suivant en cela le modèle initial classique de McKay. Ainsi, depuis 2042, un effort majeur avait été fait pour la construction d’usines automatisées. Dispersées sur toute la surface de la planète, elles traitaient les gaz à partir des sources locales de carbone, de sulfures et de fluorspar, et les libéraient dans l’atmosphère. D’année en année, les quantités avaient augmenté, car le but était de maintenir ce taux dans une atmosphère qui devenait de plus en plus dense, et aussi parce qu’il fallait compenser la destruction permanente des halocarbones par les UV dans la haute atmosphère.

L’affiche de Simmon révélait clairement que les usines avaient continué à fonctionner pendant la guerre de 2061 et les décennies suivantes, que le niveau avait été maintenu à peu près à vingt-six parts pour un million. La conclusion était que ces diffusions de gaz avaient permis de réchauffer la surface d’environ 12 K.

Sax s’éloigna avec un petit sourire. Douze degrés ! Ça, c’était quelque chose ! Plus de vingt pour cent du réchauffement dont ils avaient besoin, et tout ça grâce à la dispersion continue, et depuis les premières années, d’un cocktail de gaz habilement composé. Très élégant. La simple physique pouvait être si réconfortante…

* * *

Il était dix heures, et une conférence importante venait de commencer, celle de H. X. Borazjani, l’un des meilleurs chimistes atmosphériques de Mars, justement à propos du réchauffement global. Apparemment, Borazjani avait l’intention de donner le bilan des calculs qu’il avait faits sur tous les essais de réchauffement atmosphérique jusqu’à 2100, un an avant la mise en service de la soletta. Après l’estimation de chaque contribution individuelle, il devait donner une estimation des éventuels effets de synergie. Cette conférence était effectivement essentielle, du fait que les travaux de nombreux autres scientifiques seraient mentionnés et évalués.

La salle de conférences était parmi les plus vastes et elle était pratiquement comble. Sax estima qu’il devait y avoir là deux mille auditeurs au moins. Quand il se glissa derrière la dernière rangée de sièges, Borazjani commençait à peine.

C’était un personnage de petite taille, au teint mat, les cheveux blancs. Il s’exprimait devant un grand écran vers lequel il brandissait un pointeur pour désigner les diverses méthodes de réchauffement qui avaient été essayées : la poussière noire et les lichens aux pôles, les miroirs sur orbite expédiés à partir de la Lune, les moholes, les usines de dégagement de gaz à effet de serre, les astéroïdes de glace largués dans l’atmosphère, les bactéries dénitrifiantes, et tout le reste du biote.

Sax avait démarré chacun de ces processus dans les années 2040 et 2050 et il portait sur l’écran vidéo un regard plus intense que n’importe qui. La seule stratégie évidente qu’il avait évitée durant les premières années était le dégagement massif de CO2, qui était la composante principale d’une stratégie concurrente en deux phases qu’il avait toujours détestée. Les partisans de cette dernière stratégie avaient voulu lancer un effet de serre galopant afin de créer une atmosphère de CO2 pouvant atteindre deux bars, en se fondant sur l’argument que le réchauffement de la planète serait fulgurant, que l’atmosphère ferait écran aux rayons UV, ce qui encouragerait la croissance des plantes rampantes. Ce qui était vrai, sans le moindre doute. Mais, pour les êtres humains et les animaux, une telle atmosphère serait toxique. Pourtant, même si les défenseurs du projet avaient un plan qui était censé supprimer le gaz carbonique pour le remplacer par une atmosphère respirable, leurs méthodes étaient vagues, ainsi que le révélait leur calendrier, qui variait entre cent et vingt mille années. Et le ciel blanc comme du lait, quelle que soit la durée.

Sax trouvait inélégante cette solution au problème. Il préférait de loin le modèle à phase unique, qui visait directement le but final. Cela signifiait qu’ils avaient toujours été un peu courts sur la chaleur, mais il jugeait que ce désavantage avait ses compensations. Et il avait fait de son mieux pour trouver des substituts à la chaleur que le CO2 aurait ajoutée, comme les moholes, par exemple. Malheureusement, l’estimation du dégagement de chaleur produit par les moholes, selon Borazjani, était particulièrement faible : tous confondus, ils avaient ajouté peut-être 5 K à la température moyenne. Bien, se dit Sax en tapant quelques notes sur son lutrin, il était inutile de tergiverser – la seule source fiable de chaleur était le soleil. Ce qui expliquait l’initiative provocante des miroirs sur orbite, qui s’étaient mis à croître d’année en année, acheminés par des vaisseaux à voiles solaires depuis la Lune, où une chaîne très efficace les produisait à partir de l’aluminium contenu dans l’anorthosite. Ces véritables flottes de miroirs, selon Borazjani, étaient devenues assez importantes pour augmenter la température moyenne de 5 K.

La réduction de l’albédo[46] une direction dans laquelle on n’avait guère avancé, avait rajouté 2 K. Et les quelque deux cents réacteurs nucléaires répartis à la surface de la planète avaient encore apporté 1,5 K.

Puis, Borazjani en vint au cocktail de gaz à effet de serre. Mais, à la différence de Simmon qui annonçait sur son affiche 12 K, il donnait, lui, une estimation de 14 K, en citant à l’appui de ce chiffre un article vieux de vingt ans de J. Watkins. Sax avait repéré Berkina assis non loin de lui, dans la dernière rangée. Il se rapprocha, et lui murmura à l’oreille :

— Pourquoi ne se sert-il pas du travail de Simmon ?

Berkina chuchota en souriant :

— Il y a quelques années, Simmon a publié un article dans lequel il avait récupéré un calcul très complexe de l’interaction UV-halocarbone de Borazjani. Il l’avait légèrement modifié et, la première fois, il l’a attribué à Borazjani mais, par la suite, il s’est contenté de citer son premier article. Borazjani a été furieux, et il considère que les articles de Simmon sur le sujet dérivent tous de Watkins, de toute manière. Alors, dès qu’il parle de réchauffement, il se réfère aux travaux de Watkins, et fait comme si les articles de Simmon n’avaient jamais existé.

— Ah… fit Sax.

Il se redressa et ne put s’empêcher de sourire en pensant à la revanche subtile mais révélatrice de Borazjani. Et dans le même instant, il repéra Simmon dans la salle, l’air sombre.

Borazjani venait de passer aux effets de réchauffement dus à la vapeur d’eau et au CO2 libérés dans l’atmosphère et dont il estimait l’apport à 10 K.

— En partie, on pourrait parler d’effet synergétique, déclara-t-il, dans la mesure où la désorption de CO2 résulte principalement d’autres réchauffements. Mais, en dehors de cela, je ne pense pas que nous puissions affirmer que la synergie a été un facteur marquant. La somme des réchauffements créés par toutes les méthodes individuelles correspond de très près aux températures des divers relevés météo sur toute la planète.

Une table de résumé apparut sur l’écran vidéo et Sax en fit une copie simplifiée sur son lutrin :

Borazjani, 14 février 2, 2102 :

Halocarbones : 14

H2O et CO2 : 10

Moholes : 5

Miroirs pré-soletta : 5

Réduction d’albédo : 2

Réacteurs nucléaires : 1,5

Borazjani n’avait même pas inclus les éoliennes, mais Sax ne les oublia pas sur son lutrin. Au total, on arrivait à 37,65 K. Un pas important vers leur objectif initial d’un accroissement de 53 K. Ils n’avaient lancé le plan que soixante ans auparavant, et déjà, durant la majeure partie de l’été, les températures moyennes dépassaient le point de congélation, ce qui permettait le développement de la flore arctique et alpestre, comme celle qu’il avait pu observer dans la région du glacier d’Arena. Et tout ça avant l’introduction de la soletta, qui avait augmenté l’insolation de vingt pour cent.

La séance de questions était ouverte, et un auditeur interpella Borazjani à propos de la soletta, en lui demandant si elle était bien nécessaire au vu du progrès réalisé par d’autres méthodes.

Borazjani haussa les épaules comme Sax l’aurait fait.

— Que signifie nécessaire ? Tout dépend de la chaleur que vous souhaitez atteindre. Selon le modèle standard lancé par Russell au Belvédère d’Echus, il est important de maintenir le taux de CO2 aussi bas que possible. C’est ainsi que nous sommes conduits à utiliser d’autres méthodes de réchauffement afin de compenser la perte de chaleur que le CO2 aurait pu apporter. On pourrait considérer la soletta comme un outil de compensation de la réduction du taux de CO2 au niveau de l’atmosphère respirable.

Sax hocha la tête malgré lui.

Un autre auditeur venait de se lever.

— Est-ce que vous ne pensez pas que le modèle standard est inadéquat, si nous prenons en compte la quantité d’azote dont nous disposons ?

— Pas si l’azote est totalement libéré dans l’atmosphère.

Mais cette perspective était improbable, comme le fit immédiatement remarquer l’interlocuteur de Borazjani. Un pourcentage important d’azote demeurerait au sol, là où, en fait, il était utile aux plantes. Donc, ils manquaient d’azote, comme Sax l’avait toujours su. Et s’ils maintenaient le taux de CO2 dans l’atmosphère aux plus bas niveaux, cela laisserait le pourcentage d’oxygène à un niveau supérieur dangereux. Un autre auditeur se leva et déclara qu’il était possible que le manque d’azote puisse être compensé par le dégagement d’un autre gaz inerte, comme l’argon, par exemple. Sax plissa les lèvres : il avait libéré de l’argon dans l’atmosphère depuis 2042, quand il avait pris conscience du problème, et le régolite contenait de l’argon en quantités importantes. Mais il n’était pas facile de le libérer, comme l’avaient découvert ses ingénieurs et comme le déclaraient diverses personnes dans la salle en ce même instant. Non, l’équilibre des gaz dans l’atmosphère était en train de devenir un vrai problème.

Une femme remarqua qu’un consortium de transnats, sous la coordination d’Armscor, construisait un système de navette destiné à récupérer l’azote quasi pur de l’atmosphère de Titan, qui serait liquéfié, expédié vers Mars et dispersé dans l’atmosphère supérieure. Sax, attentif, fit quelques calculs rapides sur son lutrin. Et il plissa le front en voyant les résultats : il faudrait un très grand nombre d’allers et retours pour réussir cette entreprise, ou alors des navettes particulièrement énormes. Incroyable que quiconque ait pu penser que cela méritait l’investissement de départ.

La discussion était repartie sur la soletta. Elle était certainement en mesure de compenser les 5 ou 8 K qu’ils perdraient en abaissant le taux de CO2 et elle apporterait même un peu plus de chaleur. Théoriquement (Sax consulta son lutrin) on pourrait atteindre les 22 K. La réduction du taux de CO2 elle-même ne serait pas facile, fit remarquer quelqu’un. Un représentant des labos de Subarashii, non loin de Sax, se dressa alors pour annoncer qu’un débat avec démonstration sur la soletta et les loupes aériennes aurait lieu plus tard, lorsqu’ils auraient réussi à clarifier largement les questions de base. Avant de se rasseoir, il ajouta que les graves défauts du modèle uniphase rendaient la création du modèle biphasé impérative.

Une bonne partie de l’auditoire accueillit cela en écarquillant les yeux. Sur ce, Borazjani déclara qu’ils devaient libérer la salle pour la prochaine réunion. Nul n’avait émis de commentaire sur son modèle astucieux, qui avait mis en évidence avec plausibilité tous les apports des différentes méthodes de réchauffement de la planète. Mais, sous un certain angle, c’était un signe de respect – personne n’avait critiqué le modèle, et la prééminence de Borazjani dans ce domaine était acceptée par tous. L’auditoire se levait, et quelques-uns se dirigeaient vers lui pour échanger quelques paroles. Et un millier de conversations démarrèrent au moment où ils se déversaient tous dans les couloirs.

Sax alla déjeuner avec Berkina dans un café, au pied de Branch Mesa. Autour d’eux, d’autres scientifiques venus de toutes les régions de Mars bavardaient en mangeant. « On pense à une part par milliard. » « Non, les sulfates se comportent selon les estimations modérées. » À les entendre, les gens de la table voisine considéraient qu’on allait passer au modèle biphasé. Une femme venait de parler d’une augmentation de la température moyenne jusqu’à 295 K, soit 7 K de plus que la moyenne terrestre elle-même.

Devant toutes ces expressions de hâte, d’avidité pour la chaleur, Sax avait l’air sombre. Il ne voyait pas pourquoi ils n’étaient pas satisfaits des progrès qui avaient été faits jusqu’alors. Le but ultime n’était pas purement la chaleur, après tout, mais une surface planétaire viable. Il avait constamment maintenu cette position et elle avait dominé tous les programmes qu’il avait lancés en 2042. Les résultats, jusqu’alors, ne lui donnaient aucune raison de se plaindre. L’atmosphère actuelle de Mars avoisinait les 160 millibars et elle était composée à parts à peu près égales de CO2, d’oxygène et d’azote, avec des traces d’argon et autres gaz rares. Ce n’était pas le mélange que Sax souhaitait à terme, mais c’était ce qu’on avait pu faire de mieux avec l’inventaire des corps volatils dont on disposait au départ. Et cela représentait un stade plausible vers le mélange final que Sax avait en esprit. Sa recette, qui appliquait la première formule de Fogg, était la suivante :

300 millibars d’azote

160 millibars d’oxygène

30 millibars d’argon, d’hélium, etc.

10 millibars de CO2

Pression totale at datum : 500 millibars

Toutes ces quantités avaient été fixées en fonction des exigences physiques et des limites de toutes sortes. La pression totale devait être suffisamment élevée pour que l’oxygène circule dans le sang, et 500 millibars correspondait à la pression enregistrée sur Terre à une altitude de quatre mille mètres : la limite extrême où les hommes pouvaient vivre. Étant donné qu’il s’agissait de la limite supérieure, il serait préférable, dans l’atmosphère ténue de Mars, que le taux d’oxygène soit plus important que sur Terre, mais pas trop, sinon il deviendrait difficile d’éteindre les incendies. Quant au CO2, il fallait le maintenir au-dessous de 10 millibars, sinon, il serait toxique. En ce qui concernait l’azote, plus il y en aurait mieux ce serait. En fait, une pression de 780 millibars serait idéale, mais l’estimation de la quantité d’azote sur Mars plafonnait à moins de 400 millibars, et par conséquent on ne pouvait espérer libérer plus de 300 millibars dans l’air de la planète, raisonnablement, peut-être un peu plus… Le manque d’azote était en fait l’un des plus importants problèmes qui se posait au plan du terraforming. Une quantité supérieure était nécessaire, autant dans l’atmosphère que dans le sol.

Sax mangeait en silence, en réfléchissant intensément. Les débats de cette matinée l’avaient amené à se demander s’il avait pris les bonnes décisions en 2042 – si l’inventaire des corps volatils pouvait justifier sa tentative d’atteindre une surface humainement viable en un seul stade. Il n’y pouvait plus grand-chose désormais. Et, tout bien considéré, il se dit qu’il avait fait ce qu’il fallait. Shikata ga nai, c’était exactement ça, à vrai dire, s’ils voulaient vraiment fouler librement le sol de Mars dans le temps de leurs vies. Même si ces vies avaient été considérablement allongées.

Mais il y avait des gens qui semblaient plus se préoccuper de l’augmentation des températures que de la qualité d’une atmosphère respirable. Apparemment, ils étaient convaincus qu’ils pouvaient accroître le niveau de CO2, réchauffer les températures à des degrés terriblement élevés, pour réduire ensuite le CO2 sans problème. À ce propos, Sax avait quelques doutes : n’importe quelle opération biphasé serait embrouillée, à tel point qu’il ne pouvait s’empêcher de se demander s’ils n’allaient pas se retrouver bloqués dans l’échelle de vingt mille ans que les premiers modèles biphasés avaient prédite. Cette idée le dérangeait. Il n’en voyait pas la nécessité. Les gens étaient-ils vraiment décidés à se risquer dans un problème à terme aussi lointain ? Étaient-ils impressionnés à ce point par les nouvelles technologies gigantesques maintenant disponibles qu’ils croyaient que tout était possible ?

— Comment était votre pastrami[47] ? demanda Berkina.

— Mon quoi ?

— Votre pastrami. Le sandwich que vous venez de manger, Stephen.

— Oh ! Excellent, excellent ! J’en suis sûr.

* * *

Les séances d’après-midi étaient pour la plupart consacrées aux problèmes posés par le succès de la campagne de réchauffement global. Au fur et à mesure que les températures augmentaient et que le biote du sous-sol commençait à pénétrer plus profondément dans le régolite, le permafrost fondait, ainsi qu’ils l’avaient espéré. Mais cela se révélait désastreux dans certaines régions où le permafrost était particulièrement dense. Dont Isidis Planitia, malheureusement, faisait partie. Une aréologue du labo de Praxis à Burroughs décrivit la situation lors d’une conférence très attendue : Isidis était l’un des grands bassins d’impact anciens, avec une taille presque similaire à celle d’Argyre, ses parois nord avaient été totalement érodées et sa bordure sud appartenait maintenant au Grand Escarpement. En sous-sol, la glace était descendue du nord pour se déverser dans le bassin depuis des milliards d’années. À présent, la glace proche de la surface commençait à fondre pour se reformer durant l’hiver. Ce cycle de décongélation-recongélation provoquait un accroissement de la masse de givre à une échelle sans précédent. On atteignait presque la magnitude deux de dilatation si on comparait le phénomène aux modèles terrestres. Avec des karsts et des pingos[48] cent fois plus grands que leurs équivalents terriens. Sur toute l’étendue d’Isidis, ces trous géants et ces grands monticules marquaient désormais le paysage. Après sa conférence, l’aréologue enchaîna avec une projection de vues assez stupéfiantes avant d’accompagner les spécialistes les plus intéressés vers le sud de Burroughs, au-delà de Moeris Lacus Mesa, jusqu’à la paroi de la tente. Là, le secteur semblait avoir été dévasté par un séisme récent. Le sol s’était ouvert sous la poussée d’une masse glaciaire semblable à une colline ronde et lisse.

— Voici un très beau spécimen de pingo, déclara l’aréologue avec une certaine fierté. Les masses glaciaires sont relativement pures comparées à la matrice de permafrost, et se comportent dans la matrice de la même manière que le font les roches – quand le permafrost se recongèle la nuit, ou en hiver, il se dilate, et tout ce qu’il rencontre dans son mouvement d’expansion est alors poussé vers la surface. On trouve de nombreux pingos dans la toundra, sur Terre, mais aucun de cette taille.

Elle entraîna le groupe entre les plaques de béton brisées qui avaient dû couvrir une rue et, sur le bord d’un cratère de terre, ils découvrirent un amas de glace salie.

— On l’a percé comme un abcès, et maintenant, nous pompons l’eau de la fonte dans les canaux.

— Dans les déserts, ce serait une oasis, remarqua Sax à l’adresse de Jessica. Ça fondrait en été et tout le terrain alentour serait arrosé. Nous devrions développer une communauté de graines, de spores et de rhizomes que nous pourrions disperser sur des sites tels que celui-ci.

— Exact. Néanmoins, pour être réalistes, nous ne devons pas oublier que les régions à permafrost vont être inondées par la mer de Vastitas.

— Hum, fit Sax.

À vrai dire, il avait totalement oublié les forages et les drainages de Vastitas. Lorsqu’ils furent de retour au centre de conférences, il se mit directement en quête d’une conférence sur le sujet. Il y en avait une à quatre heures : « Des Récents Progrès des Procédures de Pompage de Permafrost de la Loupe du Nord Polaire. » Il regarda, impassible, le vidéo-show préliminaire. Les loupes de glace qui s’étaient étendues sous la calotte polaire nord apparaissaient comme la partie immergée d’un iceberg car elles contenaient dix fois plus d’eau que la calotte à découvert. Et le permafrost de Vastitas était plus riche encore. Mais pour amener toute cette quantité d’eau en surface… cela équivalait à capter l’azote de l’atmosphère de Titan, un projet tellement énorme que Sax ne l’avait même pas envisagé durant les premières années : il aurait été alors impossible. Tous ces projets gigantesques – la soletta, l’azote de Titan, les forages de l’océan du Nord, l’arrivée régulière d’astéroïdes de glace – se situaient à une échelle avec laquelle Sax avait du mal à s’ajuster. Les transnationales voyaient grand, depuis quelque temps. Il était certain que les nouvelles possibilités des matériaux et du design scientifiques ainsi que l’émergence d’usines pleinement automultiplicatrices rendaient tous ces projets techniquement réalisables. Mais les investissements financiers de départ n’en étaient pas moins énormes.

Quant aux possibilités techniques, il s’y adapta assez vite. C’était en fait le prolongement de ce qu’ils avaient fait dans le temps : une fois les problèmes de matériaux, de design et de contrôle homostatique résolus, on disposait d’une puissance considérablement accrue. On pouvait dire que leurs buts ne dépassaient plus leurs possibilités. Ce qui, au vu des options prises par certains, était une pensée un peu effrayante.

En tout cas, une cinquantaine de plates-formes de forage étaient à l’œuvre au-delà du soixantième parallèle nord. Elles creusaient des puits et y installaient des dispositifs de fonte du permafrost : des galeries réchauffantes, des tunnels de percée latérale et des charges nucléaires. L’eau était ensuite pompée et redistribuée sur les dunes de Vastitas Borealis, où elle gelait à nouveau. À terme, cette feuille de glace finirait par fondre, en partie sous l’effet de son propre poids, et ils obtiendraient ainsi un anneau océanique tout autour de l’hémisphère Nord, entre le soixantième et le soixante-dixième parallèle. Ce serait sans doute un bassin thermique efficace, comme tous les océans, mais aussi longtemps qu’il resterait une mer de glace, l’augmentation d’albédo qui en résulterait équivaudrait à une perte sèche de chaleur pour l’ensemble du système. Autre exemple de recoupement négatif dans les opérations en cours. De même que la situation de Burroughs par rapport à cette mer nouvelle : la ville se trouvait un peu au-dessous du niveau estimé. On parlait de construire une digue, ou bien de prévoir une mer plus réduite, mais nul n’avait de certitude. Tout ça était vraiment très intéressant.

Sax se rendait chaque matin à la conférence. Il y passait toute la journée, dans l’ambiance chuchotante des amphithéâtres et des couloirs du centre. Il bavardait avec des collègues, des conférenciers, et ses voisins dans les gradins. Plus d’une fois, il dut faire semblant de ne pas reconnaître certains de ses anciens collègues. Ce qui le rendait suffisamment nerveux, au point de les éviter quand cela était possible. Mais eux ne semblaient pas lui trouver quoi que ce soit de familier et, la plupart du temps, il s’en sortait en se concentrant sur la science, avec autant de conviction que de talent. Les gens parlaient, posaient des questions, débattaient des faits en détail, discutaient de toutes les implications. Et cela sous la lumière fluorescente des salles de conférences, dans le bourdonnement des ventilateurs et des projecteurs vidéo – comme s’ils se trouvaient dans un monde hors de l’espace et du temps, un univers de science pure, très certainement l’une des grandes réussites de l’esprit humain. Ils formaient une sorte de communauté utopique, brillante, agréable, douillette. Pour Sax, une conférence scientifique, c’était vraiment l’utopie.

Mais les dernières sessions, pourtant, avaient pris un ton nouveau. Une espèce de note de nervosité que Sax n’avait jamais encore décelée et qu’il n’aimait guère. Les questions qui suivaient la conférence étaient plus agressives et les réponses plus vives et défensives. Le jeu pur du discours scientifique qu’il affectionnait par-dessus tout (et qui n’était jamais aussi pur que cela) était maintenant émaillé de disputes, de marques de lutte pour le pouvoir dont le motif dépassait le simple égotisme. Ça ne ressemblait en rien aux emprunts indélicats de Simmon aux travaux de Borazjani et à la riposte subtile de Borazjani : c’était plus proche de l’assaut direct. À la fin d’une présentation des moholes de grande profondeur qui pouvaient atteindre le manteau de la planète, un petit Terrien chauve se dressa et lança :

— Je ne pense pas que votre modèle fondamental de lithosphère soit valable.

Et il quitta la salle.

Sax observait la scène avec une totale incrédulité.

— Mais c’est quoi, son problème ? chuchota-t-il à Claire.

Elle secoua la tête.

— Il travaille pour Subarashii sur les loupes aériennes et ils n’apprécient pas du tout la concurrence potentielle pour leur programme de fusion du régolite.

— Seigneur !

Le jeu des questions et des réponses se poursuivit tant bien que mal, après cette démonstration de grossièreté, mais Sax finit par se glisser hors de la salle. Au bout du couloir, il aperçut le chercheur de Subarashii. À quoi pouvait-il donc penser ?

Mais ce trublion n’était pas le seul à se comporter bizarrement. Tous avaient les nerfs tendus. Bien sûr, les enjeux étaient importants. Ainsi que le montrait le pingo situé au-dessous de Moeris Lacus, à faible échelle, ils allaient affronter des effets secondaires désagréables s’ils appliquaient les procédures qui avaient été étudiées et défendues à la conférence, des effets qui risquaient de coûter de l’argent, du temps et des vies humaines. Et puis, il y avait toutes ces motivations financières…

Ils approchaient des dernières journées, et la programmation passait de sujets spécifiques à des présentations et des ateliers d’intérêt général, à des réunions où l’on tentait de discuter de l’ensemble des travaux qui avaient été soutenus afin d’en faire la synthèse. Il y eut aussi plusieurs présentations dans la grande salle concernant les programmes nouveaux, ce qu’on appelait « les monstres ». Des projets qui auraient tellement d’impact qu’ils affectaient presque tous les autres programmes. Et quand ils en discutèrent, en fait, il fut plus question de la ligne à suivre, de ce qu’ils devraient faire ensuite plutôt que de ce qui avait déjà été accompli. Ce qui encourageait les chicanes, en général, et plus encore ces derniers jours, chacun essayant de trouver dans les présentations antérieures des éléments afin de défendre sa cause. Ils venaient de pénétrer dans cette triste région où la science commence à se mêler à la politique, où les articles deviennent des propositions de subvention. Et il était navrant de voir cette zone sombre envahir le terrain d’une conférence restée neutre jusqu’alors.

Sax, tout en déjeunant en solitaire, se dit que cette ambiance était sans nul doute le résultat des projets « monstres ». Ils étaient si difficiles et coûteux que les contrats avaient été distribués entre différentes transnats. Cette stratégie était plausible à première vue, c’était une mesure efficace mais, malheureusement, elle impliquait aussi que les différents angles d’attaque des problèmes du terraforming concernaient différentes parties qui, toutes, défendaient leurs méthodes comme étant les « meilleures ». Elles trafiquaient les résultats des études et des simulations sur modèles pour défendre leurs idées.

Praxis, par exemple, était avec la Suisse le leader du plan de génie génétique particulièrement vaste, et les théoriciens qui le représentaient défendaient ce qu’ils appelaient le modèle écopoésis, selon lequel aucun afflux de chaleur ou de gaz volatils n’était plus nécessaire à ce stade : les processus biologiques à eux seuls, avec l’aide minimale d’ingénierie écologique, suffiraient à terraformer la planète selon les niveaux envisagés dans le modèle de Russell. Sax pensait qu’ils avaient sans doute raison, si l’on comptait avec la soletta, mais il considérait que leurs échelles de temps étaient par trop optimistes. Et puis, il travaillait pour Biotique, et il était possible que son jugement fut faussé.

Les chercheurs d’Armscor, par contre, restaient sur leurs positions : un taux d’azote trop faible mettrait en péril tous les espoirs écopoétiques. Ils défendaient avec insistance la nécessité d’une intervention industrielle continue – mais, bien entendu, c’était Armscor qui construisait les navettes de transport d’azote de Titan. Et les gens de Consolidated, qui foraient Vastitas, mettaient en avant l’importance vitale d’une hydrosphère active. Ceux de Subarashii, responsables des nouveaux miroirs en orbite, vantaient le rôle énorme de la soletta et de la loupe aérienne qui apportaient des gaz et de la chaleur dans le système, ce qui accélérait le processus. Il était évident dès le départ que tous ces gens défendaient leurs programmes. Il suffisait de lire leurs badges pour savoir qui ils allaient attaquer ou défendre. Sax était particulièrement peiné de voir la science dévoyée de façon aussi criante. Il avait le sentiment que c’était le cas pour tous, même pour ceux qui participaient au jeu. Ce qui ajoutait encore à l’agressivité de chacun. Ils savaient ce qui se passait, ça ne plaisait à personne, mais aucun d’eux ne voulait l’admettre.

Cela culmina durant la dernière matinée, avec l’ultime débat sur le CO2. Très vite, deux chercheurs de Subarashii se lancèrent dans une défense véhémente de la soletta et de la loupe aérienne. Installé tout au fond de la salle, Sax les écouta décrire avec enthousiasme leurs miroirs géants, de plus en plus nerveux et irrité. Il aimait bien la soletta, qui n’était que le prolongement logique des miroirs qu’il avait placés sur orbite dès le départ. Mais la loupe aérienne constituait à l’évidence un instrument extrêmement puissant. Utilisée sur la surface à pleine puissance, elle pouvait volatiliser des centaines de millibars de gaz dans l’atmosphère, en grande partie du CO2, ce qui n’était nullement désirable dans le modèle monophase de Sax. Dans n’importe quel processus intelligent, ces gaz devaient rester prisonniers du régolite. Oui, il y avait pas mal de questions brûlantes qui devaient être posées à propos des effets de cette loupe aérienne, et les gens de Subarashii auraient dû être durement censurés pour avoir entamé la fusion du régolite sans s’être concertés avec quiconque en dehors de l’ATONU. Mais Sax ne souhaitait pas attirer l’attention sur lui, et il se contenta de travailler sur son lutrin, assis près de Claire et de Berkina, nerveux, espérant à chaque instant que quelqu’un allait poser les questions difficiles qui affluaient à son esprit.

Elles étaient aussi évidentes que difficiles, et on les posa. D’abord un scientifique de Mitsubishi, qui s’en prenait constamment à ceux de Subarashii. Il se leva et s’inquiéta très courtoisement de l’effet de serre incontrôlable qui pourrait résulter de l’excès de CO2. Sax approuva avec ferveur. Mais les gens de Subarashii répliquaient déjà que c’était exactement ce qu’ils espéraient : qu’il n’y aurait jamais trop de chaleur, et qu’une pression atmosphérique de 700 ou 800 millibars était préférable à 500 de toute manière.

— Mais pas si c’est du CO2, murmura Sax à l’oreille de Claire, qui acquiesça.

H. X. Borazjani se leva pour déclarer la même chose. D’autres suivirent. Ils étaient nombreux à utiliser le modèle original de Sax comme base d’action, et ils insistaient de diverses manières sur la difficulté que l’on rencontrait à évacuer des taux excessifs de CO2 de l’atmosphère. Mais il se trouvait aussi certains scientifiques sérieux d’Armscor, de Consolidated ou de Subarashii pour prétendre que le nettoyage du CO2 ne poserait aucune difficulté, et même qu’une atmosphère trop lourde en CO2 ne serait pas la pire solution. Un écosystème dominé par la flore, avec des insectes tolérants en CO2 et sans doute quelques espèces animales issues du génie génétique, se développerait dans cette atmosphère épaisse. Quant aux humains, ils porteraient des masques respiratoires légers.

Sax grinçait des dents. Heureusement, il n’était pas le seul, ce qui lui permettait de rester assis tandis que les autres se levaient tour à tour pour critiquer cette version fondamentaliste du terraforming. La discussion devint violente, et même houleuse.

— Nous ne voulons pas créer une planète jungle !

— Vous laissez entendre que nous pourrions être génétiquement transformés pour tolérer un taux de CO2 plus élevé, mais c’est ridicule !

Très vite, il devint évident qu’ils n’avançaient plus. Ils avaient tous leur opinion, ils n’écoutaient plus, et restaient tous retranchés dans le camp de leur employeur. Tout cela était inconvenant, à vrai dire. Le dégoût général ne tarda guère à les pousser vers la sortie. Tout autour de Sax, les gens repliaient leurs programmes, éteignaient leurs lutrins dans un concert de chuchotements. Plus loin, d’autres insistaient, argumentaient, invectivaient… Les choses avaient mal tourné, à l’évidence… Mais il suffisait de réfléchir un bref instant pour comprendre que tous se disputaient à présent sur les décisions qui allaient être prises par les politiques, et non par les scientifiques. Ça ne plaisait à personne et les auditeurs étaient de plus en plus nombreux à quitter la salle au milieu d’une discussion. L’animatrice du débat, une Japonaise d’une politesse extrême qui affichait un air malheureux, éleva la voix pour proposer qu’on arrête là les débats. Et le public se déversa dans les couloirs en petits groupes agités et bavards.

Sax suivit Claire, Jessica et ses autres collègues de Biotique jusqu’à Hunt Mesa, de l’autre côté du canal. Ils s’engouffrèrent tous dans l’ascenseur pour se retrouver sur le plateau, chez Antonio.

— Ils vont nous inonder de CO2, déclara Sax, incapable de se taire plus longtemps. Je pense qu’ils ne comprennent pas quel coup ça va porter au modèle standard.

— C’est un modèle complètement différent, dit Jessica. Biphasé, lourd, industriel…

— Mais les gens et les animaux devront indéfiniment rester sous les tentes, protesta Sax.

— Pour les dirigeants des transnats, ça importe sans doute peu, dit Jessica.

— Peut-être même que ça leur plaît, ajouta Berkina.

Sax fit la grimace.

Claire intervint alors :

— Il est possible aussi qu’ils veuillent seulement essayer leur soletta et leur loupe dans le ciel. Comme des jouets. Vous savez, c’est un peu comme ces loupes avec lesquelles on met le feu dans l’herbe sèche quand on a dix ans. En plus fort. Ils ne peuvent plus attendre. Et puis, ils appelleront canaux toutes ces zones grillées…

— Mais c’est tellement stupide ! lança Sax d’un ton acerbe. (Toutes les têtes se tournèrent alors vers lui et il essaya de se modérer :) Je veux dire que c’est idiot, en fait. C’est du romantisme mal placé. Il ne saurait s’agir de canaux, parce qu’il n’y a pas de voies d’eau à relier les unes aux autres, et même s’ils les utilisaient, les bords s’effondreraient.

— Mais non, parce qu’ils seraient en verre, dit Claire. C’est juste une idée, ces canaux, après tout.

— Mais on n’est pas dans un jeu ! dit Sax.

Ça devenait très difficile d’assumer le sens de l’humour de Stephen : il ne savait pour quelle raison, mais ce sujet l’irritait, le perturbait complètement. Tout avait si bien commencé ici.

Soixante années de créations réelles – et voilà que d’autres intervenaient avec des idées différentes et des jouets différents. Voilà qu’ils se querellaient, travaillaient les uns contre les autres, qu’ils développaient des méthodes toujours plus puissantes et coûteuses avec de moins en moins de coordination. Ils allaient ruiner son plan !

Les ultimes sessions de l’après-midi furent superficielles et ne restaurèrent en rien la foi de Sax en une science désintéressée. Ce même soir, de retour dans sa chambre, il suivit les infos vidéo sur l’environnement avec plus d’intérêt, cherchant des réponses à une question qu’il n’avait pas encore vraiment formulée. Des falaises s’écroulaient. Des rochers de toutes tailles étaient arrachés au permafrost par le cycle de congélation-décongélation et se disposaient selon des schémas de polygones caractéristiques. Des glaciers rocheux étaient en formation dans les ravines et les chutes. Les rochers arrachés à la gangue de glace dévalaient les gorges en masse et se comportaient très exactement comme des glaciers. Des pingos marquaient toute l’étendue des lowlands du Nord, excepté sur les mers gelées créées par les plates-formes de forage, et qui avaient inondé les terres.

Le changement se produisait à un degré massif et devenait apparent un peu partout, désormais. Il s’accélérait chaque année avec le réchauffement des étés, et le biote du sous-sol martien progressait toujours plus profondément – tout gelait et se solidifiait avec l’hiver et se givrait un peu durant chaque nuit d’été. Un cycle aussi intense de gel-dégel aurait dévasté n’importe quel paysage, et celui de Mars était encore plus susceptible d’en souffrir puisqu’il était resté figé dans une stase d’aridité froide durant des millions d’années. La perte de masse provoquait des glissements de terrain quotidiens, et les accidents et les disparitions devenaient courants. Certains trajets en surface étaient maintenant dangereux. Les canyons et les cratères jeunes ne représentaient plus des sites sûrs pour édifier une ville, ni même pour y faire étape une nuit.

Sax s’avança jusqu’à la fenêtre de sa chambre et contempla les lumières de la ville. Tout cela, Ann l’avait prédit depuis longtemps. Il était certain qu’elle devait recevoir avec écœurement les rapports sur l’accélération des changements, de même que tous les Rouges. Pour eux, n’importe quel effondrement était le signe que les choses empiraient plutôt que de s’améliorer. Autrefois, Sax aurait rejeté leurs arguments d’un haussement d’épaules : la perte de masse exposait le sol aux rayons du soleil, le réchauffait, révélant ainsi les sources potentielles de nitrate et tout le reste.

Mais, au sortir de la conférence, il n’en était plus aussi convaincu.

Aux infos vidéo, aucune trace d’inquiétude n’apparaissait. Les Rouges n’avaient pas voix au chapitre. L’effondrement du relief était considéré comme une occasion idéale, non seulement pour le terraforming, qui semblait la préoccupation exclusive des transnats, mais aussi pour l’exploitation minière de Mars. Sax regarda un reportage sur la découverte récente d’un filon de minerai d’or avec un sentiment d’abattement. Étrange de constater à quel point les gens étaient fascinés par la prospection. Le vingt-deuxième siècle commençait, on était sur Mars, l’ascenseur fonctionnait à nouveau et voilà qu’on revenait à une mentalité de ruée vers l’or, comme si c’était là que se jouait le destin, sur cette nouvelle frontière, avec des outils d’exploitation et de construction qui se multipliaient un peu partout. Et le terraforming qui avait été son œuvre, son travail, le but unique de sa vie en fait, durant plus de soixante ans, semblait se transformer en autre chose…

7

Il commença à souffrir d’insomnie. Il n’avait jamais connu ce phénomène auparavant, et trouva cela très pénible. Il s’éveillait, se tournait et se retournait, et puis les rouages s’enclenchaient dans son esprit et tout se mettait à tourner. Quand il devenait évident qu’il ne retrouverait pas le sommeil, il se levait, allumait l’écran de son intelligence artificielle et regardait des programmes vidéo, les derniers bulletins d’infos, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il observa les symptômes d’une sorte de dysfonctionnement sociologique sur Terre. Par exemple, rien ne montrait qu’ils aient fait la moindre tentative pour ajuster leurs sociétés à l’impact de l’augmentation de la population provoquée par les traitements gérontologiques. Pourtant, la solution était élémentaire : contrôle des naissances, quotas, stérilisation – mais la plupart des pays n’avaient rien fait de tout cela. Il apparaissait en fait que la sous-classe permanente des non-traités était en pleine croissance, et plus particulièrement dans les pays pauvres à population élevée. À présent que l’ONU était moribonde, il devenait difficile d’obtenir des statistiques, mais la dernière étude de la Cour mondiale prétendait que soixante-dix pour cent de la population des pays développés avait eu droit au traitement contre vingt pour cent seulement en ce qui concernait les pays pauvres. Si cette situation persistait, se dit Sax, on aboutirait à une physicalisation des classes – une émergence tardive ou une révélation rétroactive des visions pessimistes de Marx, en plus extrême néanmoins, car désormais les différences de classes apparaîtraient comme une véritable différence physiologique provoquée par une distribution bimodale, proche de la spéciation[49]

La divergence entre les pauvres et les riches était à l’évidence dangereuse, mais, sur Terre, cela semblait être considéré comme faisant partie de l’ordre naturel des choses. Étaient-ils donc incapables de voir le danger ?

Il ne comprenait plus les gens de la Terre, mais il ne les avait sans doute jamais compris. Il restait assis à frissonner durant les longues périodes d’insomnie de ses nuits, trop fatigué pour lire ou travailler. Il appelait sur son écran tel ou tel programme d’infos de la Terre, essayant de mieux comprendre ce qui pouvait se passer là-bas. Il devait le faire, s’il voulait un jour comprendre Mars. Car la politique martienne des transnats était modelée par ce qui se passait sur Terre. Il devait comprendre. Mais les infos vidéo semblaient dépasser le seuil de compréhension. Là-bas, plus encore que sur Mars, et plus dramatiquement, aucun plan ne semblait avoir de prépondérance.

Il lui aurait fallu une science de l’histoire mais, malheureusement, rien de tel n’existait. Arkady Bogdanov lui avait toujours répété que l’histoire était lamarckienne, une notion menaçante si l’on tenait compte de la pseudo-spéciation suscitée par la distribution inégale des traitements gérontologiques. Mais cela ne lui était pas d’un grand secours. La psychologie, la sociologie, l’anthropologie : tout cela était suspect. Les méthodes scientifiques ne pouvaient s’appliquer aux êtres humains, et en aucun cas en tirer des informations utiles. Ils se trouvaient devant le problème de la valeur des faits exposé d’une façon différente. La réalité humaine ne pouvait être expliquée qu’en termes de valeurs. Et les valeurs se révélaient particulièrement résistantes à l’analyse scientifique. Séparation des facteurs pour étude, hypothèses falsifiables, expériences répétées – l’ensemble du dispositif des labos de physique était inutilisable ici. C’étaient les valeurs qui conduisaient l’histoire, qui formait un tout non répétitif et aléatoire. On pouvait la qualifier de lamarckienne, de système chaotique, mais il ne s’agissait là que d’intuitions, car de quels facteurs parlait-on ? Quels aspects pouvait-on acquérir en apprenant, ou en entrant dans un cycle non répétitif mais inscrit ?

Nul ne pouvait le dire.

Il se remit à réfléchir à la science naturelle qui l’avait tellement captivé quand il était sur le glacier d’Arena, précisément parce qu’elle utilisait des méthodes scientifiques pour étudier l’histoire du monde naturel. Par bien des aspects, cette histoire était un problème méthodologique aussi difficile que l’histoire humaine, car elle non plus ne se répétait pas et ne se prêtait pas à l’expérimentation. Et pourtant, sans le facteur de conscience humaine quasi aléatoire, l’histoire naturelle avait souvent de réels succès, même si elle était fondée principalement sur des hypothèses qui ne pouvaient être vérifiées que dans des observations ultérieures. C’était une véritable science. Elle avait découvert, au milieu du désordre et des imprévus, quelques principes généraux d’évolution acceptables – le développement, l’adaptation, la complexification. Et d’autres principes spécifiques avaient été confirmés, dans chacune des disciplines mineures.

Ce dont il avait besoin, c’était de principes similaires ayant pu influencer l’histoire humaine. Ses quelques lectures d’historiographie ne l’avaient guère encouragé. Il s’agissait de tristes imitations de la méthode scientifique, ou d’art pur et simple. À chaque décennie environ, une nouvelle explication historique venait réfuter toutes les précédentes, mais il était clair que le révisionnisme réservait des plaisirs qui n’avaient rien à voir avec la justice du cas exposé. La sociobiologie et la bioéthique semblaient plus prometteuses, mais elles tendaient à mieux expliquer les choses lorsqu’elles travaillaient sur des échelles d’évolution dans le temps, et Sax voulait des éléments provenant des cent dernières ou prochaines années. Ou même du dernier demi-siècle et des cinq ans à venir.

Nuit après nuit, ne trouvant pas le sommeil, il se levait pour se retrouver devant son écran et ruminait tous ces problèmes, trop fatigué en même temps pour penser normalement. Ces nuits sans sommeil se multipliant, il revenait de plus en plus souvent aux reportages sur le soulèvement de 2061. Les compilations vidéo sur les événements de cette année-là abondaient et certains n’hésitaient pas à le qualifier de Troisième Guerre mondiale ! C’était d’ailleurs le titre d’une série : soixante heures d’images sur 2061, mal montées.

Il suffisait de regarder brièvement les séries vidéo pour se rendre compte que le titre ne versait pas entièrement dans le sensationnel. Sur Terre, dans le cours de cette année fatale, d’autres guerres avaient fait rage, et si les historiens se refusaient à parler de Troisième Guerre mondiale, c’était uniquement parce que les conflits n’avaient pas duré suffisamment longtemps. Et puis, il ne s’était pas agi de l’affrontement de deux grands camps : tout avait été confus et complexe. Des sources diverses évoquaient une guerre du Nord contre le Sud, des jeunes contre les vieux, de l’ONU contre les nations, ou des nations contre les transnationales, ou encore des transnationales contre les pavillons de complaisance, des armées contre la police, de la police contre les citoyens – un conflit fait de multiples conflits. Durant une période de six à huit mois, le monde avait sombré dans le chaos. Au cours de ses errances dans les « sciences politiques », Sax était tombé sur une charte rédigée par un certain Herman Kahn, intitulée Echelle d’escalade, qui tentait de définir les conflits en fonction de leur nature et de leur gravité. L’échelle de Kahn comportait quarante-quatre degrés. Ils allaient du premier, la Crise évidente, avant de monter vers Démonstrations politiques et diplomatiques, Déclarations solennelles, Mobilisation importante, pour passer ensuite à une pente plus accentuée : Démonstration de force, Actions de violence et de harcèlement, Confrontations militaires dramatiques, Guerre nucléaire, Attaques exemplaires contre les biens matériels, Attaque dévastatrice contre les biens civils. Pour arriver au numéro 44 : Spasme de guerre insensée. C’était certainement un exemple intéressant de taxinomie et de séquence logique et Sax devinait très bien que les différentes catégories étaient des abstractions issues des nombreuses guerres du passé. Si l’on se fiait aux définitions de la table de Kahn, 2061 avait atteint le degré 44.

Dans le maelström de cette année-là, la guerre sur Mars n’avait été qu’un conflit spectaculaire entre cinquante autres. Seuls quelques rares programmes généraux consacraient plusieurs minutes à la guerre. Des clips pour la plupart : les gardes gelés de Korolyov, les dômes brisés, la chute du câble, puis celle de Phobos. Les analyses de la situation politique sur Mars étaient superficielles, quand elles existaient. Mars n’avait été pour la Terre qu’un spectacle exotique, avec quelques bonnes séquences, mais rien qui pût vraiment la distinguer du bourbier général. Non. À l’aube d’une nuit sans sommeil, cela émergea dans son esprit : s’il voulait comprendre 2061, il devait rassembler lui-même les pièces, en partant des sources primaires des vidéos, des séquences tumultueuses de foules en furie incendiant les villes, des conférences de presse occasionnelles avec des leaders frustrés et acculés.

Mais rien que le fait de tout reclasser dans l’ordre chronologique s’avérait difficile. Et ça devint (dans son style d’Echus) sa principale source d’intérêt dans les semaines suivantes. Replacer chaque événement dans son cadre et à sa date exacte était le premier pas vers la compréhension de ce qui avait pu se passer – qui précédait immédiatement le « pourquoi ».

Comme les semaines passaient, il commença à percevoir le sens des événements. Le sens commun avait très certainement raison : l’émergence des transnationales dans les années 2040 avait jeté les bases du drame, et elle était la cause prédominante de la guerre. Durant cette décennie, alors que Sax consacrait toute son attention au terraforming de Mars, un nouvel ordre terrien s’était mis en place, façonné par la fusion des milliers de sociétés multinationales qui commençaient à former le noyau des transnationales. Cela ressemblait à la formation planétaire, se dit-il une certaine nuit : des corps planétésimaux qui devenaient des planètes.

Cependant, ça n’était pas un ordre nouveau. Les multinationales avaient surtout émergé dans les riches nations industrielles, et en un certain sens, les transnationales étaient des expressions de ces nations – des extensions de leur pouvoir sur le reste du monde, d’une façon qui rappelait à Sax le peu qu’il savait des systèmes coloniaux et impérialistes qui les avaient précédées. Frank avait une fois dit quelque chose de ce genre : le colonialisme n’est jamais mort, il a seulement changé de nom et engagé des flics sur place. Nous sommes tous les colonies des transnats.

C’était bien là le cynisme de Frank, se dit Sax (tout en souhaitant avoir auprès de lui cet esprit dur et amer). Oui, et toutes les colonies n’étaient pas égales. Il était vrai que les transnats étaient si puissantes qu’elles avaient réduit les gouvernements des nations au rang de serviteurs impuissants. Et aucune des transnats n’avait marqué une loyauté particulière envers tel ou tel gouvernement, ni même envers l’ONU. Mais elles étaient des enfants de l’Occident – des enfants qui ne se souciaient plus de leurs parents mais qui les soutenaient pourtant. Car les statistiques montraient que les nations industrielles avaient prospéré sous les transnats, alors que les nations en voie de développement n’avaient d’autre ressource que de se battre entre elles pour obtenir des pavillons de complaisance. Et c’est ainsi qu’en 2060, lorsque les transnats s’étaient trouvées sous le feu des pays les plus pauvres acculés au désespoir, le Groupe des Sept et ses forces armées s’étaient portés à leur défense.

Mais quelle était la cause immédiate ? À terme, Sax décida que c’était certainement le traitement de longévité qui avait tout fait basculer. Durant les années 2050, le traitement s’était répandu dans les pays riches, illustrant la flagrante inégalité économique du monde, pareille à une tache de couleur sur un échantillon au microscope. Au fur et à mesure que le traitement se développait, la situation était devenue plus tendue, montant régulièrement selon l’échelle de crise d’Herman Kahn.

La cause essentielle de l’explosion de 61, assez bizarrement, semblait être une chamaillerie à propos de l’ascenseur spatial. L’ascenseur avait été conçu par Praxis, mais dès qu’il avait été mis en usage, en février 2061 pour être précis, Subarashii en avait récupéré la propriété dans une opération franchement hostile. Subarashii, à cette époque, était un conglomérat qui rassemblait toutes les sociétés japonaises qui n’avaient pas été récupérées par Mitsubishi. C’était une transnat en pleine croissance, ambitieuse et agressive. Dès qu’elle avait récupéré la propriété de l’ascenseur – une opération approuvée par l’AMONU – Subarashii avait augmenté les quotas d’immigration, rendant rapidement critique la situation sur Mars. Durant la même période, sur Terre, les concurrents de Subarashii avaient protesté contre cette conquête économique de Mars. Si Praxis s’était contentée de porter ses objections devant l’ONU parfaitement impuissante, la Malaisie, l’un des pavillons de complaisance de Subarashii, avait été attaquée par Singapour, qui était une base de Shellalco. En avril 2061, la plus grande partie du Sud asiatique était en guerre. La plupart des conflits relevaient du long terme : le Cambodge contre le Viêt-Nam, le Pakistan contre l’Inde. Mais certaines offensives avaient été lancées contre des pays pavillons de Subarashii, comme la Birmanie ou le Bangladesh. Les événements, dans ces secteurs, avaient escaladé l’échelle de Kahn à une vitesse mortelle, et aux alentours du mois de juin, les conflits s’étaient étendus à l’ensemble de la Terre, avant de gagner Mars. En octobre, on comptait cinquante millions de morts. Cinquante autres millions périrent des conséquences, la plupart des ressources ayant été détruites ou interrompues, et un nouveau vecteur de malaria s’était répandu sans aucun traitement ou vaccin disponible.

C’était plus qu’il n’en fallait à Sax pour définir cette période comme une guerre mondiale, sans tenir compte de sa brièveté. Il en concluait que c’avait été une combinaison fatale de luttes entre les transnats, et de révolutions multiples déclenchées par des groupes défranchisés contre l’ordre transnat. Mais la violence chaotique avait convaincu les transnats de résoudre leurs disputes, ou du moins de les mettre de côté. Toutes les révolutions avaient échoué, particulièrement après l’intervention militaire du Groupe des Sept, qui voulait sauver les pavillons de complaisance des transnats d’un démembrement éventuel. Toutes les nations militaro-industrielles géantes s’étaient retrouvées du même côté, ce qui faisait que cette Troisième Guerre mondiale avait été plus courte que les précédentes. Courte, mais terrible : dans le cours de l’année 2061, on avait compté plus de victimes que durant les deux autres guerres mondiales réunies.

Mars n’avait été qu’une campagne mineure dans cette Troisième Guerre : certaines des transnats avaient réagi avec trop de violence face à une révolte flamboyante mais désorganisée. Au terme des événements, Mars s’était retrouvée dans les serres des transnats majeures, avec la bénédiction du Groupe des Sept et des autres clients des transnats. Et la Terre avait repris le cours habituel de son existence, avec une centaine de millions d’habitants en moins. Mais, à part cela, rien n’avait changé. Aucun des problèmes n’avait été résolu. Et une nouvelle explosion de violence pouvait donc se produire. C’était parfaitement possible. Et même probable, pouvait-on dire.

Sax dormait toujours aussi mal. Même s’il passait ses journées dans la routine habituelle, il lui semblait qu’il voyait les choses différemment depuis la fin de la conférence. Une autre preuve, supposait-il sombrement, de la notion de vision en tant que concept de paradigme. Mais désormais, il était tellement évident que les transnats étaient partout. En terme d’autorité, il n’y avait guère autre chose. Burroughs était une ville transnat et, d’après ce que Phyllis lui avait dit, c’était également le cas de Sheffield. Les équipes scientifiques nationales qui avaient proliféré dans les années antérieures au traité n’existaient plus. Et maintenant que les Cent Premiers étaient morts ou passés dans la clandestinité, toute la tradition de Mars en tant que station de recherche s’était éteinte. Ce qui restait de science sur la planète était entièrement consacré au projet de terraforming, et il avait pu constater quel genre de science ça devenait. Non, aujourd’hui, on ne faisait plus que de la recherche appliquée.

Et puis, à présent qu’il y regardait de plus près, il ne décelait pas beaucoup de signes des nations anciennes. Les infos donnaient l’impression qu’elles étaient pour la plupart en banqueroute, y compris le Groupe des Sept, et que les transnats avaient pris en charge les dettes. Certains rapports amenèrent Sax à penser qu’en un sens les transnats s’emparaient de pays mineurs pour assurer leur assise capitaliste, aménageant un nouvel arrangement affaires/gouvernement qui allait bien au-delà des vieux contrats sur les pavillons de complaisance.

Un exemple de ce nouvel ordre des choses sous une forme légèrement différente, c’était Mars elle-même, qui semblait effectivement appartenir aux grandes transnats. Et avec le retour de l’ascenseur, l’exportation de métaux et l’importation de marchandises et de population s’étaient sérieusement accélérées. Les marchés financiers terriens étaient en hausse hystérique, sans la moindre perspective d’apaisement, en dépit du fait que Mars ne pouvait fournir à la Terre que certains métaux et en quantités limitées. Ce phénomène de gonflement des marchés n’était probablement qu’un effet de bulle, et si la bulle éclatait, il y aurait certainement des retombées, une fois encore. Ou pas du tout. L’économie était un domaine bizarre, et par certains aspects, l’ensemble des marchés était tout simplement trop irréel pour avoir des impacts hors de son champ. Mais qui pouvait savoir ? Sax, tout en flânant dans les rues de Burroughs, regardait les cours affichés dans les vitrines des officines et ne pouvait en avoir la moindre idée. Les gens ne constituaient pas des systèmes rationnels.

Cette vérité profonde fut encore renforcée lorsque Desmond réapparut au seuil de sa chambre, un certain soir. Le célèbre Coyote en personne, le passager clandestin, le petit frère du Grand Homme. Il était là, petit et mince dans une combinaison de maçon aux couleurs vives : rayures bleu roi et bleu marine, bottes citron vert. La plupart des travailleurs des chantiers de construction de Burroughs (et ils étaient nombreux) portaient ces nouvelles bottes de walker, souples et légères, aux couleurs vives. C’était une mode, mais Sax dut admettre qu’il n’avait pas encore vu de bottes vertes aussi fluorescentes que celles de Desmond.

Desmond-Coyote lui fit son drôle de sourire.

— Elles sont belles, n’est-ce pas ? Et marrantes.

Ce qui allait parfaitement avec ses dreadlocks, qu’il avait serrés sous un volumineux béret rouge, jaune et vert : un détail assez rare sur Mars.

— Viens, dit-il, on va prendre un verre quelque part.

Il conduisit Sax jusqu’à un petit bar, au bord du canal, creusé dans un pingo massif. L’endroit était minuscule, bondé et les clients étaient serrés autour de longues tables : l’accent australien perçait dans les conversations. Sur la berge du canal, un groupe particulièrement excité jetait des boules de glace grosses comme des boulets de canon et, quand l’une d’elles allait s’écraser dans l’herbe, de l’autre côté, tout le monde applaudissait et les clients du bar avaient droit à une tournée d’azote. Les promeneurs de l’autre rive, apparemment, faisaient un large détour pour éviter l’endroit.

Desmond commanda deux doubles tequilas et un inhalateur de protoxyde.

— On va bientôt faire pousser des agaves en surface, non ?…

— À mon avis, tu pourrais le faire dès maintenant.

Ils s’étaient installés en bout de table, coude à coude, et Desmond, entre deux gorgées de tequila, parlait au creux de l’oreille de Sax. Il avait toute une liste de choses qu’il voulait que Sax se procure chez Biotique. Des stocks de graines, des spores, des rhizomes, divers médias de croissance et quelques produits chimiques difficiles à synthétiser.

— Hiroko m’a demandé de te dire qu’elle a réellement besoin de tout ça, mais plus particulièrement des graines.

— Elle ne peut pas les produire elle-même ? Je déteste dérober des choses.

— La vie est un jeu dangereux, lui fit remarquer Desmond, en portant à cette réflexion un toast d’azote, puis de tequila. Ahhh ! souffla-t-il.

— Ça n’est pas tant le danger, dit Sax. C’est seulement que je n’aime pas ça. Je travaille avec ces gens, après tout.

Desmond haussa les épaules sans répondre. Sax prit conscience que ses scrupules devaient paraître bien superflus pour Coyote, qui avait vécu de vol durant vingt-cinq ans.

— Mais tu ne vas pas voler des gens, dit-il enfin. Tu vas dérober certaines choses qui appartiennent à la transnat qui possède Biotique.

— Mais c’est un conglomérat suisse. Et Praxis ne me paraît pas si détestable. Elle est régie par un système égalitaire très libre qui me rappelle celui d’Hiroko, en fait.

— Sauf qu’elle fait partie d’un système global qui est une petite oligarchie qui gouverne le monde. Il faut te rappeler le contexte.

— Oh, mais je ne l’oublie pas, répliqua Sax en pensant à ses nuits sans sommeil. Crois-moi. Mais il convient de faire certaines distinctions.

— Oui, oui. Et l’une de ces distinctions, c’est le fait qu’Hiroko a besoin de ces choses, qu’elle ne peut pas les fabriquer, puisqu’elle doit se cacher de la police au service de ces merveilleuses transnationales.

Sax plissa les yeux d’un air mécontent.

— Et puis, le vol de matériaux est l’un des derniers actes de résistance qui nous restent. Hiroko s’est mise d’accord avec Maya : des sabotages évidents dénonceraient tout simplement l’existence de l’underground, ce serait provoquer les représailles et l’effacement du demi-monde. Mieux vaut disparaître pour un temps, selon elle, et les laisser croire que nous n’avons jamais été très nombreux.

— C’est une bonne idée, mais je suis surpris que tu fasses ce que dit Hiroko.

— Très drôle. (Desmond grimaça.) En tout cas, moi aussi je pense que c’est une bonne idée.

— Vraiment ?

— Non. Mais elle a réussi à me convaincre. Et c’est peut-être mieux ainsi. De toute façon, nous avons encore besoin de tant de choses !

— Est-ce que ces vols ne vont pas finir par alerter la police sur notre présence ?

— Impossible. Il y a tellement de vols que ça ne saurait se remarquer. Et puis, nous avons des gens qui travaillent pour nous de l’intérieur.

— Comme moi.

— Oui, mais tu ne le fais pas pour l’argent, non ?…

— Non, mais ça ne me plaît toujours pas.

Desmond rit, révélant sa dent de pierre et l’asymétrie étrange de son maxillaire et de la partie inférieure de son visage.

— Le syndrome de Stockholm, dit-il. Tu travailles avec eux, tu apprends à les connaître et tu finis par éprouver de la sympathie pour eux. Il faut te souvenir de ce qu’ils accomplissent ici. Allez, finis ton jus de cactus et je vais te montrer des choses que tu ne connais pas, ici même, dans Burroughs.

Il y eut une soudaine agitation : une boule de glace avait atteint l’autre berge et renversé un vieil homme. Tout le monde applaudissait et on portait en triomphe la femme qui avait réussi le coup. Mais le groupe qui accompagnait le vieil homme se ruait déjà vers la plus proche passerelle.

— C’est trop bruyant par ici, dit Desmond. Allez, finis ton verre et on y va.

Sax liquida sa tequila pendant que Desmond prenait une dernière bouffée. Puis ils s’éclipsèrent rapidement pour fuir le brouhaha grandissant en suivant le bord du canal. En une demi-heure, ils se retrouvèrent entre les colonnes de Bareiss, puis dans Princess Park. Là, ils tournèrent sur la droite et escaladèrent la pente herbue de Thoth Boulevard. Au-delà de la montagne de la Table, ils prirent à gauche dans une ruelle de verdure et atteignirent la pente occidentale de la paroi de la tente, qui se déployait en un arc immense autour de Black Syrtis Mesa.

— Regarde, dit Desmond en pointant le doigt. Ils restaurent les anciens quartiers – cercueils pour les travailleurs. C’est la construction Subarashii standard, maintenant, mais regarde un peu comment ces unités sont installées dans la mesa. À l’intérieur de Black Syrtis, il y avait une centrale de traitement de plutonium, aux premiers jours de Burroughs. En ce temps-là, elle était loin à l’écart de la ville. Mais maintenant, Subarashii a construit les quartiers d’habitation de ses employés tout près, et ils sont chargés de surveiller les opérations de retraitement et de récupération des déchets qui devraient aller au nord, dans Nili Fossae, où ils seront utilisés par les réacteurs intégraux à haute vitesse. L’opération de nettoyage devait être au départ complètement robotisée, mais les robots sont difficiles à gérer et on s’est aperçu que la main-d’œuvre humaine coûtait moins cher.

— Et les radiations ? s’étonna Sax.

— C’est justement ça, fit Desmond avec son sourire farouche. Ils encaissent une quarantaine de rems par an.

— Tu plaisantes !

— Mais non. Ils l’annoncent aux travailleurs, ils leur donnent un bon salaire et un bonus au bout de trois ans : le traitement.

— Sinon on ne le leur donne pas ?

— Sax, ça coûte très cher. Et les listes d’attente sont longues. C’est un moyen d’éviter l’attente et de se le payer.

— Mais quarante rems ! Ils n’ont aucune certitude que le traitement puisse être efficace après ça !

— Nous le savons. (Desmond fronça les sourcils. Inutile de parler de Simon.) Mais pas eux.

— Et Subarashii ne fait ça que pour réduire les frais ?

— Dans une opération aussi énorme, Sax, c’est très important. Toutes sortes de solutions d’amortissement sont en train d’émerger. Le système d’égout de Black Syrtis est le même pour tout – la clinique médicale, les cercueils et les usines.

— Tu plaisantes !

— Mais non, absolument pas. Quand je plaisante, je suis quand même plus drôle.

Sax agita la main en un geste de refus absolu.

— Écoute, reprit Desmond, il n’existe plus d’agences d’application des règlements. Ni de codes de la construction ou quoi que ce soit. C’est ça le résultat de la victoire des transnationales en 61 – elles édictent leurs propres règles. Et tu sais quelle est la première.

— Mais c’est tout simplement stupide.

— Ce département de Subarashii est dirigé par des Géorgiens, et ils sont retombés dans un schéma stalinien. Disons que c’est une attitude patriotique pour diriger leur pays aussi bêtement que possible. Et les affaires également. Et, bien sûr, les hauts dirigeants de Subarashii restent des Japonais, et ils croient que le Japon est devenu grand en étant dur. Ils prétendent qu’ils ont gagné en 61 ce qu’ils ont perdu dans la Seconde Guerre mondiale. Subarashii est la plus dure des transnats de cette planète, mais toutes les autres l’imitent pour tenter d’être des concurrents valables. Praxis est une anomalie en ce sens, il ne faut pas l’oublier.

— Et donc, nous les récompensons en les volant.

— C’est toi qui as postulé pour entrer à Biotique. Peut-être que tu devrais changer d’emploi.

— Non.

— Est-ce que tu penses pouvoir obtenir ce que nous t’avons demandé d’une des firmes de Subarashii ?

— Non.

— Mais tu peux l’obtenir de Biotique.

— Probablement. La sécurité est très dure.

— Mais tu peux y arriver.

— Probablement. (Sax réfléchit brièvement.) Mais je veux quelque chose en retour.

— Oui ?…

— Est-ce que tu pourrais me conduire jusqu’à cette zone grillée par la soletta pour que j’y jette un coup d’œil ?

— Certainement ! J’aimerais bien revoir ça moi-même !

Le lendemain après-midi, ils quittèrent Burroughs et prirent le train vers le sud, sur le Grand Escarpement, et en descendirent à la gare de Libya, à soixante-dix kilomètres de Burroughs. Là, ils se glissèrent jusqu’au sous-sol, puis descendirent un tunnel qui accédait à l’amas de rocaille extérieur. C’est là, dans un graben, qu’ils trouvèrent un des véhicules de Desmond. Quand la nuit descendit, ils se dirigèrent en suivant l’Escarpement vers un petit refuge des Rouges sur la bordure du cratère Du Martheray, à proximité d’un lit plat de rochers que les Rouges utilisaient comme terrain d’atterrissage. Desmond ne révéla pas l’identité véritable de Sax à leurs hôtes. On les conduisit jusqu’à un petit hangar à flanc de falaise, où ils embarquèrent à bord d’un des anciens avions furtifs de Spencer. Ils roulèrent sur le terrain rocailleux avant de décoller en un vol ondulant. Dès qu’ils eurent pris de l’altitude, ils mirent le cap vers l’est, lentement.

Ils volèrent longtemps en silence. Sax discerna des lumières au sol par trois fois : d’abord une station dans le cratère d’Escalante, puis les lucioles d’un train circum-planétaire, et un clignotement dans la région sauvage qui se situait derrière le Grand Escarpement.

— C’est quoi ? demanda-t-il.

— Pas la moindre idée.

Quelques minutes s’écoulèrent avant que Sax ne déclare :

— Tu sais que je suis tombé sur Phyllis.

— Vraiment ? Et est-ce qu’elle t’a reconnu ? »

— Non.

Desmond rit.

— Ça, c’est bien d’elle.

— Mais des tas d’anciennes relations ne m’ont pas reconnu.

— Oui, mais Phyllis… Est-ce qu’elle est toujours présidente de l’Autorité transitoire ?

— Non. Elle semble croire que ce poste n’est pas suffisamment important.

Desmond rit de nouveau.

— Quelle femme bornée. Mais je dois lui reconnaître une chose : elle a réussi à ramener tout son groupe de Clarke à la civilisation. Je croyais vraiment qu’ils étaient fichus.

— Tu sais des choses à propos de cette affaire ?

— J’ai parlé à deux types qui étaient sur Clarke. C’était un soir, au Pingo Bar, à Burroughs. Ils étaient intarissables.

— Est-ce qu’il s’est passé quelque chose vers la fin du voyage ?

— Vers la fin ? Eh bien… oui. Quelqu’un est mort. J’ai cru comprendre qu’une femme avait eu la main écrasée au moment où ils avaient évacué Clarke, et Phyllis était la seule à bord à pouvoir jouer les doctoresses. Elle a soigné la femme pendant tout le voyage. Elle croyait bien réussir jusqu’au bout, mais… là-dessus, les deux types n’ont pas été très clairs, mais ça s’est mal terminé. Phyllis a organisé une séance de prière, mais la femme est morte malgré tout, deux jours seulement avant qu’ils aient regagné le système terrestre.

— Ah ! fit Sax. Phyllis ne me semble plus très… religieuse.

— À mon avis, fit Desmond d’un ton méprisant, elle ne l’a jamais vraiment été. Sa religion à elle, ce sont les affaires. Quand on rend visite aux chrétiens de Christianopolis ou de Bingen, on n’entend pas parler de marge de profit au petit déjeuner et ils ne t’assomment pas avec d’horribles sermons sur la vertu. La vertu, Seigneur ! C’est une des qualités les plus détestables qu’on puisse trouver chez un individu. Tu pensais que tout ça était construit sur le sable, hein ? Mais les chrétiens du demi-monde ne sont pas du tout comme ça. Il y a de tout chez eux : des gnostiques, des quakers, des baptistes, des rastafariens Ba’hai, et ce sont les gens les plus agréables de tout l’underground, si tu veux mon avis. Et j’ai traité avec tous. Ils sont réellement serviables. Et ils ne prennent pas de grands airs, comme s’ils étaient les meilleurs copains de Jésus. Et ils ont de très bonnes relations avec Hiroko aussi bien qu’avec les soufis. C’est comme un réseau mystique. (Il ricana.) Mais avec Phyllis, maintenant, et tous ces fondamentalistes du business qui se servent de la religion pour couvrir leurs extorsions… Je déteste ça. En fait, je n’ai jamais entendu Phyllis parler de religion depuis qu’on a débarqué.

— Est-ce que tu as eu l’occasion d’entendre Phyllis depuis ?

— Plus que tu ne peux le croire ! Monsieur Labo, j’ai vu tant de choses durant toutes ces années ! J’avais des petites planques partout !

Sax prit un air sceptique et Desmond lui claqua l’épaule en riant.

— Comment je pourrais savoir que toi et Hiroko vous étiez ensemble pendant les premières années d’Underhill, hein ?

— Hum…

— Mais oui, j’ai vu des tas de choses. Bien sûr, je pourrais dire ça de n’importe quel homme d’Underhill sans me tromper. Cette petite mégère avait un véritable harem.

— La polyandrie ?

— À la puissance vingt !

— Mmouais…

Desmond se remit à rire devant son air déconfit, puis ils continuèrent leur vol dans le silence.

Peu après l’aube, ils remarquèrent une colonne de fumée blanche qui obscurcissait les étoiles sur tout un quadrant du ciel. Longtemps, ce nuage dense fut l’unique anomalie dans le paysage. Puis, un peu plus tard, ils passèrent le terminateur et découvrirent une large bande de lumière intense montant sur l’horizon d’est, droit devant eux – à moins que ce ne fût une auge d’un orange vif qui divisait le terrain du nord-est au sud-ouest approximativement. Dans la partie qu’ils pouvaient observer, ils discernaient un point blanc plus lumineux encore, marqué de turbulences, comme si une éruption volcanique était en cours. Immédiatement au-dessus, un faisceau de lumière montait dans le ciel – un rayon de fumée illuminée, en fait, mais si dense et si étroit qu’il était comme un pilier solide. En altitude, au fur et à mesure que la fumée se dissipait, il devenait moins distinct, puis disparaissait à un plafond de dix mille mètres, tout en haut du nuage de fumée qui dérivait vers l’est.

Tout d’abord, ils ne virent aucun signe évident de l’origine de ce faisceau lumineux – la loupe aérienne était en orbite à quatre cent mille mètres, après tout. Puis, Sax crut distinguer une espèce de fantôme nuageux, qui s’élevait beaucoup plus haut dans le ciel. Qu’est-ce que ça pouvait être, Desmond n’avait pas la moindre certitude.

Au pied du pilier ardent, il ne fut plus question de visibilité. L’auge de roche en fusion était d’un blanc aveuglant. On pouvait estimer qu’elle était à 5.000 degrés kelvins à l’air libre.

— Il va falloir être prudents, commenta Desmond. Si on passe dans ce faisceau, on sera comme un papillon de nuit dans une flamme.

— Oui, et je suis sûr qu’il y a des turbulences dans la fumée.

— Exact. Je crois que je vais rester dans le sens du vent.

Tout en bas, là où le pilier de fumée illuminée rencontrait le canal orange, de nouveaux tourbillons de fumée se dégageaient en bouffées violentes, dans une clarté bizarre. Au nord du point blanc incandescent, là où la roche avait une chance de refroidir, la matière liquéfiée rappelait à Sax les films qu’il avait vus sur les éruptions des volcans hawaïens. Des vagues jaune-orange se déversaient vers le nord dans le canal de roche fluide, rencontrant parfois des points de résistance qui les envoyaient se briser sur les berges sombres. Le canal de matière en fusion avait au moins deux kilomètres de large et courait d’un horizon à l’autre dans les deux directions, sur plus de deux cents kilomètres sans doute. Au sud du pilier, le lit du canal de feu était presque recouvert de rocs noirs en voie de refroidissement, sillonnés de craquelures orange. Le dessin rectiligne du canal et le pilier ardent étaient la seule preuve évidente qu’il ne s’agissait pas d’un écoulement de lave naturel. Mais ils étaient amplement suffisants. Et il n’y avait eu aucun signe d’activité volcanique à la surface de Mars depuis plusieurs milliers d’années.

Desmond inclina l’appareil et ils obliquèrent brusquement vers le nord.

— Le rayon de la loupe aérienne se déplace vers le sud, donc plus loin en avant, on pourra se rapprocher.

Sur de nombreux kilomètres, le canal de fusion continuait vers le nord-est. Puis, alors qu’ils s’éloignaient de la zone en feu, l’orange de la roche en fusion se fit plus sombre et commença à se rétrécir, avec une croûte noire fissurée d’orange. Plus loin encore, la surface du canal était noire, aussi noire que les berges. Un ruban obscur et pur qui allait vers les highlands aux tons de rouille d’Hesperia.

Desmond vira pour se replacer cap au sud en se rapprochant du canal. Il pilotait avec une certaine rudesse, sans ménager son appareil léger. Les craquelures orange réapparurent, et sous l’effet d’un courant thermique l’avion se cabra et ils durent glisser un peu plus à l’ouest. La coulée de lave éclairait les bords du canal, dessinant des ondulations de collines noires sous la fumée.

— Je croyais qu’elles contenaient surtout des silicates, dit Sax.

— De l’obsidienne. En fait, j’en ai rencontré de différentes couleurs. Avec des tourbillons de minéraux divers.

— Cette fusion s’étend loin ?

— Ils coupent de Cerberus à Hellas, juste à l’ouest des volcans de Tyrrhena et d’Hadriaca.

Sax, impressionné, siffla entre ses dents.

— Ils prétendent que ça formera un canal entre la mer d’Hellas et l’océan du Nord.

— Oui, oui. Mais ils volatilisent les carbonates beaucoup trop vite.

— Ils densifient l’atmosphère, non ?

— Oui, mais il y a le CO2 ! Ils fichent tout le plan en l’air ! On ne pourra pas respirer cette atmosphère pendant des années et on sera coincés dans les villes !

— Peut-être qu’ils croient pouvoir évacuer le CO2 grâce au réchauffement général. (Desmond lui jeta un regard en biais.) Tu en as assez vu comme ça ?

— Plus que nécessaire.

Desmond partit de son rire inquiétant et vira brusquement. Ils se lancèrent à la poursuite du terminateur, droit vers l’ouest, volant à basse altitude au-dessus des ombres allongées de l’aube.

— Réfléchis, Sax. Pendant une certaine période, les gens seront confinés dans les villes, ce qui est plutôt pratique si l’on souhaite garder le contrôle des événements. Tu grilles le sol avec ta loupe volante, tu tailles des tranchées, et très vite tu as ta pression atmosphérique de un bar et tu as une planète humide et chaude. Ensuite, tu trouves un moyen de nettoyer l’excédent de gaz carbonique – ils ont sûrement leur idée là-dessus, quelque chose d’industriel ou de biologique, à moins que ce ne soit les deux. Quelque chose de vendable, en tout cas. Et illico presto, tu te retrouves avec une autre Terre. Ça risque de coûter cher mais…

— Mais c’est totalement ruineux ! Tous ces projets gigantesques sont de nature à couler des tas de transnationales, et pourtant elles persistent, alors qu’on va atteindre les 273 K. Je ne comprends pas.

— Ils se disent sans doute que deux kelvins, c’est trop modeste. Une moyenne qui se situe au point de congélation, c’est un peu frais, non ?… C’est une sorte de concept de terraforming à la Sax Russell, disons. Pratique, mais… (Il ricana.) Ou alors, ils sont pressés. La Terre est dans un vrai bourbier, Sax.

— Je le sais. J’ai étudié la question.

— Un bon point pour toi ! Non, je le dis sincèrement. Donc, tu sais que les gens qui n’ont pas eu droit au traitement sont acculés au désespoir – ils vieillissent et les chances qu’ils avaient de recevoir le traitement deviennent dramatiquement minces. Quant à ceux qui ont reçu le traitement, surtout dans les classes les plus favorisées, ils se demandent quoi faire. En 61, ils ont appris ce qui se passe quand le contrôle des choses vous échappe. Alors, ils achètent des pays comme des plateaux de mangues qu’on solde à la fin du marché. Mais ça ne semble pas les aider vraiment. Et là, juste à côté, dans l’espace, il y a une planète toute neuve, fraîche et vide, pas encore vraiment aménagée pour s’y installer, mais presque. Une planète potentiellement riche. Un nouveau monde. Hors de portée des milliards de pauvres qui n’ont pas reçu le traitement.

Sax resta songeur un instant.

— Une sorte de planque, en somme. Un coin où se réfugier en cas d’ennuis.

— Exactement. Je crois que pas mal de types des transnats veulent que Mars soit terraformée aussi rapidement que possible, par tous les moyens.

— Ah… fit simplement Sax.

Et ils restèrent silencieux durant tout le voyage de retour.

Desmond le raccompagna jusqu’à Burroughs. Ils allèrent à pied de la gare du Sud à Hunt Mesa et ils purent apercevoir les arbres du parc du Canal, entre Branch Mesa et la montagne de la Table, jusqu’à Black Syrtis.

— Est-ce qu’ils font des choses aussi stupides sur toute la planète ? s’inquiéta Sax.

Desmond acquiesça.

— La prochaine fois, je t’apporterai une liste.

— J’y compte. (Sax secoua la tête.) Ça n’a pas de sens. Ils ne tiennent pas compte des résultats à long terme.

— Parce qu’ils pensent court.

— Mais ils vont avoir une vie très longue ! On peut supposer qu’ils seront encore au pouvoir quand les conséquences de leurs initiatives leur retomberont dessus !

— Peut-être qu’ils ne voient pas les choses comme ça. Ils changent souvent de fonction aux plus hauts niveaux. Ils essaient de se bâtir une réputation en fondant une société très rapidement, puis ils se font embaucher par une autre, et recommencent. C’est un jeu de chaises musicales.

— Et tout va s’écrouler, quelle que soit la chaise qu’ils ont choisie ! Ils ne s’inquiètent pas une seconde des lois de la physique !

— Bien sûr que non ! Sax, tu n’avais jamais remarqué ça ?

— Sans doute pas…

Bien sûr, il avait constaté que la situation des affaires humaines était irrationnelle, inexplicable. Mais ça ne pouvait échapper à personne. Il prenait à présent conscience qu’il s’était reposé sur un postulat qui impliquait que ceux qui participaient aux gouvernements faisaient un effort de bonne foi pour conduire les choses de façon rationnelle, avec une perspective à long terme sur le bien-être de l’humanité et son équilibre biophysique. Il tenta d’expliquer tout ça à Desmond qui se contenta de rire. Agacé, Sax finit par s’écrier :

— Mais pourquoi se lancer dans une entreprise aussi compromise, sinon dans un but honorable ?

— Pour le pouvoir. Le pouvoir et la richesse.

— Ah…

Sax avait toujours été tellement indifférent à ces choses qu’il avait quelque difficulté à comprendre que quelqu’un puisse s’y intéresser. Est-ce qu’il y avait d’autre richesse que la liberté de faire ce qu’on voulait ? Dès que l’on avait cette liberté, tout nouvel acquis de pouvoir ou de richesse commençait à réduire vos options, et par là même votre liberté. On se retrouvait au service de ses richesses et de son pouvoir, forcé de consacrer tout son temps à les protéger. Tout bien considéré, la liberté de mouvement d’un chercheur dans son laboratoire était le plus haut degré de liberté imaginable. Avec lequel le pouvoir et la richesse ne pouvaient qu’entrer en interférence.

Tandis que Sax décrivait sa philosophie, Desmond secouait la tête.

— Il existe certaines personnes qui aiment dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Ils apprécient ça encore plus que la liberté. C’est une question de hiérarchie. Et de place dans la hiérarchie. Pour autant qu’elle soit élevée. Ils ont tous cet objectif. C’est plus sûr que la liberté. Et un certain nombre sont des lâches.

— Je pense qu’il ne s’agit que d’une incapacité totale à comprendre le concept des réductions de retours. Comme si toute bonne chose n’avait pas de limite. C’est complètement irréaliste. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’existe dans la nature aucun processus qui ne tienne jamais compte de la quantité !

— La vitesse de la lumière.

— Bof ! Aucun rapport. Il est clair que la réalité physique n’intervient pas comme facteur dans ces calculs.

— Bien dit.

Sax secoua la tête, irrité.

— Et revoilà la religion. Et les idéologies. Que disait Frank ? Une relation imaginaire avec une situation réelle ?…

— C’était un homme qui aimait le pouvoir.

— C’est vrai.

— Mais il avait beaucoup d’imagination.

Ils firent une halte à l’appartement de Sax, afin qu’il se change avant de regagner le plateau de la mesa pour aller prendre leur petit déjeuner chez Antonio.

Sax ruminait encore leur discussion.

— Le problème, c’est que ceux dont l’appétit de pouvoir et de richesse est hypertrophié accèdent à des postes qui leur donnent excessivement ce qu’ils veulent. Et ils s’aperçoivent seulement alors qu’ils sont autant les esclaves que les maîtres de leurs buts. Et ils deviennent alors mécontents puis aigris.

— Comme Frank.

— Oui. Celui qui dispose du pouvoir semble toujours atteint d’un dysfonctionnement. Ça va du cynisme à une tendance marquée à l’autodestruction. Ils ne sont pas heureux, en fait.

— Mais ils ont le pouvoir.

— Oui, acquiesça Sax. Et c’est bien de ça que découle notre problème. Les affaires humaines… (Il s’interrompit pour dévorer un des roulés à la confiture qu’on venait de leur servir – il était affamé.) Tu sais, on devrait les diriger selon les principes de l’écologie des systèmes…

Desmond explosa de rire et récupéra une serviette in extremis pour s’essuyer le menton. Tous les regards étaient soudain braqués sur eux et Sax se sentit mal à l’aise.

— Quelle idée formidable ! hurla Desmond. Oh, Saxifrage, que je t’aime ! Un management scientifique, c’est ça ?…

— Pourquoi pas ? s’entêta Sax. Ce que je veux dire, c’est que les principes qui gouvernent le comportement des espèces dominantes dans un écosystème stable sont plutôt directs, pour autant que je m’en souvienne. Je parie qu’un conseil d’écologistes pourrait construire un programme qui produirait une société bienveillante stable !

— Si seulement tu dirigeais le monde ! s’exclama Desmond en riant de nouveau.

Il posa le front sur la table, soudain, et se mit à ululer.

— Pas tout seul.

— Non, je plaisante. (Desmond redevint sérieux.) Tu sais que Vlad et Marina travaillent sur leurs théories éco-économiques depuis des années. Ils ont même réussi à me les faire essayer dans le commerce entre les colonies de l’underground.

— J’ignorais ça, fit Sax, surpris.

Desmond secoua la tête.

— Sax, il faut que tu sois plus attentif à ce qui se passe. Dans le Sud, nous vivons depuis des années selon les principes éco-économiques.

— Il faudra que je m’intéresse à ça.

— Oui. (Desmond afficha un large sourire, prêt à exploser une fois encore.) Tu as beaucoup à apprendre.

Leur commande arriva, avec une carafe de jus d’orange, et Desmond remplit leurs verres à ras bord. Il trinqua avec Sax et dit :

— Bienvenue dans la révolution !

8

Desmond repartit pour le Sud, avec la promesse que Sax chaparderait à Biotique ce qu’Hiroko avait demandé.

— Il faut que j’aille voir Nirgal, dit-il avant de serrer Sax entre ses bras.

Un mois passa durant lequel Sax put réfléchir à tout ce qu’il avait appris grâce à Desmond et aux vidéos de la Terre. Il ordonnait lentement tout cela et se sentait de plus en plus troublé. Chaque nuit, il se réveillait brusquement pour quelques heures d’insomnie.

Puis, un matin, après une mauvaise nuit, il reçut un message sur son bloc de poignet. C’était Phyllis : elle était en ville pour diverses réunions et elle voulait qu’ils se retrouvent pour dîner.

Sax accepta, surpris, mais en manifestant l’enthousiasme de Stephen. Il la retrouva chez Antonio. Ils s’embrassèrent à l’européenne et on les installa à l’une des tables d’angle, d’où l’on surplombait la ville. Sax fit à peine attention à ce qu’on lui servait tandis qu’ils bavardaient à propos de Sheffield et de Biotique.

Après le cheesecake, ils prirent du cognac. Sax n’était nullement pressé de partir et il n’était pas du tout sûr de ce que Phyllis avait en tête pour la fin de soirée. Elle n’avait manifesté aucune intention évidente et elle ne semblait pas avoir envie de partir, elle non plus.

Elle se laissa aller en arrière et lui adressa un regard chaleureux.

— C’est bien toi, n’est-ce pas ?

Il inclina la tête pour marquer sa perplexité.

Elle rit.

— C’est dur à croire, vraiment. Sax Russell… Tu n’étais jamais comme ça, dans le bon vieux temps. Jamais je n’aurais pensé que tu pouvais être un aussi bon amant.

Il plissa les yeux, déconcerté, et promena le regard alentour.

— J’espère que ça en dit plus long sur toi que sur moi, rétorqua-t-il avec l’insouciance de Stephen.

Il n’y avait personne aux tables les plus proches et les serveurs se tenaient discrètement à distance. Le restaurant fermerait dans une demi-heure.

Phyllis se remit à rire, mais il y avait une certaine dureté dans ses yeux, et Sax comprit soudain qu’elle était en colère. Vexée, sans le moindre doute, d’avoir été dupée par un homme qu’elle connaissait depuis quatre-vingts ans. Et furieuse qu’il ait décidé de la duper, elle. Et pourquoi pas ? Cela dénotait un manque total de confiance, après tout, surtout de la part de quelqu’un qui couchait avec vous. La mauvaise foi dont il avait fait preuve à Arena lui revenait maintenant et il se sentait très mal à l’aise. Mais que faire ?

Il se souvenait de cet instant où elle l’avait embrassé dans l’ascenseur. Il en était resté tout aussi déconcerté que maintenant. Il avait été aussi surpris qu’elle ne le reconnaisse pas alors que d’être reconnu en cet instant. Il y avait là une belle symétrie. Et, dans les deux cas, il avait suivi le mouvement.

— Tu as autre chose à dire ? demanda Phyllis.

Il leva les mains.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

Il y eut un peu plus de colère dans son rire. Puis, elle le dévisagea, les lèvres serrées.

— C’est si facile à voir maintenant. Ils t’ont donné un menton et un nez, c’est tout, je suppose. Mais les yeux sont les mêmes, ainsi que la forme de ta tête. C’est drôle tout ce dont on se souvient et ce qu’on oublie.

— C’est vrai.

En fait, se dit-il, ce n’était pas tant une question d’oubli que l’incapacité à rassembler des fragments de mémoire. Sax songea qu’ils étaient encore là, stockés quelque part.

— Je ne me rappelle pas vraiment ton ancien visage, reprit Phyllis. Pour moi, tu étais toujours dans un quelconque labo, le nez collé à un écran. Tu devais sans doute porter une blouse blanche. Tu étais une sorte de rat de laboratoire géant. (Elle avait le regard étincelant, à présent.) Mais à un certain moment, tu as appris à imiter le comportement humain. Plutôt bien, d’ailleurs, non ? Assez bien pour tromper une vieille amie qui t’aimait tel que tu étais.

— Nous ne sommes pas de vieux amis.

— Non, fit-elle d’un ton sec. Je ne le pense pas non plus. Toi et tes vieux amis, vous avez tenté de me tuer. Et vous avez assassiné des milliers d’autres gens. Et détruit la plus grande partie de cette planète. Il est évident que tes amis sont encore là, quelque part, sinon tu ne serais pas ici, n’est-ce pas ? En fait, ils doivent avoir largement essaimé parce que lorsque j’ai fait une vérification ADN de ton sperme, les banques officielles de l’Autorité transitoire m’ont confirmé que tu étais bien Stephen Lindholm. Et pendant longtemps, j’ai perdu le fil. Mais tu as fait quelque chose qui m’a donné à réfléchir. Quand nous sommes tombés dans cette crevasse. Oui, c’est ça… ça m’a rappelé un incident qui s’était passé autrefois dans l’Antarctique. Toi, moi et Tatiana Durova, nous étions sur les hauteurs de Nussbaum Riegel, quand Tatiana a trébuché et s’est foulé la cheville. Il était tard, le vent s’était levé, et on a envoyé un hélicoptère de la base. Pendant que nous attendions, tu as trouvé une sorte de lichen de roche…

Sax secoua la tête, sincèrement surpris.

— Je ne m’en souviens pas.

C’était vrai. Cette année d’entraînement et de sélection dans les vallées sèches de l’Antarctique avait été intense, mais dans sa mémoire, elle était floue, et jamais il ne retrouverait cet incident. Il avait même du mal à croire qu’il se soit vraiment produit. Et il n’avait pas la moindre trace de souvenir du visage de Tatiana Durova.

Absorbé dans ses pensées et dans l’effort de concentration qu’il faisait pour retrouver cette année perdue, les propos de Phyllis lui échappèrent. Mais il entendit cependant :

— … j’ai vérifié avec les anciens clichés de la mémoire de mon IA, et c’est là que je t’ai retrouvé.

— Tes unités mémoire doivent commencer à s’user, marmonna-t-il d’un air absent. On s’est aperçu depuis quelque temps qu’elles étaient brouillées par les rayons cosmiques si on ne les consolidait pas de temps en temps.

Elle ignora totalement cette minable saillie.

— Ce qui compte, c’est le fait que des gens qui sont capables de trafiquer comme ça les données de l’Autorité transitoire méritent qu’on les surveille de près. Je crains de ne pouvoir laisser passer ce genre de chose. Même si je le voulais.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je ne sais pas vraiment. Tout va dépendre de toi. Tu pourrais me dire où tu te cachais, avec qui, et ce qui se passe actuellement. Tu n’es arrivé à Biotique qu’il y a un an, après tout. Tu étais où avant ça ?…

— Sur la Terre.

Le sourire de Phyllis se plissa de façon menaçante.

— Si c’est comme ça, je vais être dans l’obligation de faire appel à certains de mes associés. Les gens de la sécurité de Kasei Vallis sauront te rafraîchir la mémoire.

— Allons…

— Et ça n’est pas une métaphore. Ils ne vont pas te cogner dessus ou je ne sais quoi. C’est une question d’extraction. Ils t’endorment, ils stimulent l’hippocampe et l’amygdale, et ils te posent des questions. Les gens répondent, c’est tout.

Sax réfléchit. On ne savait toujours pas grand-chose des mécanismes de la mémoire, mais il ne faisait aucun doute qu’on pouvait appliquer des méthodes brutales aux zones que l’on connaissait. La résonance magnétique, les ultra-sons ciblés et bien d’autres outils. Mais ce serait dangereux, néanmoins…

— Alors ?… demanda Phyllis.

Il observa un instant son sourire, maléfique, triomphant. Des pensées défilaient en vrac dans son esprit, des images sans légendes : Desmond, Hiroko, les gamins de Zygote criant Pourquoi, Sax ? Pourquoi ? Il dut se maîtriser pour ne pas montrer le dégoût qu’il ressentait soudain, qui déferlait en lui. C’était peut-être ce que les gens appelaient de la haine. Il s’éclaircit la gorge et dit enfin :

— Je suppose que je ferais aussi bien de tout te raconter.

Elle acquiesça fermement, comme si c’était une décision qu’elle aurait prise elle-même. Et elle tourna la tête : le restaurant était totalement désert, maintenant, et les serveurs s’étaient tous regroupés autour d’une table, où ils sirotaient de la grappa.

— Allez, viens, dit Phyllis. On va jusqu’à mes bureaux.

Il acquiesça en se levant avec raideur. Sa jambe droite ne répondait plus. Il suivit Phyllis en boitillant. Ils dirent bonsoir aux serveurs et prirent l’ascenseur. Phyllis appuya sur le bouton du sous-sol. La porte se referma. Sax se dit qu’ils étaient encore une fois dans un ascenseur. Il inspira à fond et rejeta la tête en arrière, comme s’il venait de remarquer quelque chose d’anormal sur le panneau de contrôle. Phyllis suivit son regard et, d’un mouvement spasmodique, il la frappa au maxillaire. Elle s’effondra, le souffle court, inconsciente. Un élancement affreusement douloureux monta dans les deux phalanges principales de la main droite de Sax. Il appuya sur le bouton du second étage, au-dessus du métro. Il savait qu’un long passage permettait de traverser Hunt Mesa, avec de nombreuses boutiques qui, à cette heure, seraient fermées. Il prit Phyllis par les aisselles et la souleva. Elle était plus grande que lui, flasque et lourde.

Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, il était sur le point d’appeler à l’aide. Mais il n’y avait personne à l’extérieur : il passa un bras de Phyllis autour de son cou et l’entraîna vers l’un des mini-carts qui étaient garés à quelques mètres de là pour les gens qui voulaient traverser rapidement la mesa ou qui étaient trop chargés. Il la laissa tomber sur le siège arrière et elle grogna, comme si elle était sur le point de se réveiller. Il s’installa aux commandes et pressa la pédale d’accélération. Le cart dévala le couloir en bourdonnant. Sax prit conscience qu’il ruisselait de sueur et qu’il n’arrivait pas à maîtriser son souffle.

Il passa devant deux toilettes avant de s’arrêter. Phyllis, inerte, roula de son siège jusqu’au sol en gémissant un peu plus fort. Elle ne tarderait plus à reprendre conscience, si ce n’était déjà fait. Il alla vérifier que les toilettes des hommes n’étaient pas verrouillées. C’était bien le cas, et il revint très vite au cart pour soulever Phyllis et la porter sur son dos. Il vacilla brièvement sous son poids et la laissa tomber devant le seuil. Sa tête cogna contre le sol et elle cessa de gémir. Il ouvrit la porte, la traîna jusqu’à l’intérieur, puis referma la porte et la verrouilla.

Il s’assit à côté d’elle, le souffle haletant. Phyllis respirait encore. Elle avait le pouls faible mais régulier. Elle semblait hors de danger, mais un peu plus inconsciente qu’après son premier coup. Sa peau était pâle et humide et elle avait la bouche entrouverte. Un bref instant, il eut pitié d’elle, avant de se rappeler qu’elle l’avait menacé de le confier aux techniciens de la sécurité pour le faire parler. Certes, leurs méthodes étaient sophistiquées, mais c’était quand même de la torture. Et s’ils avaient réussi, ils auraient appris la situation des refuges de l’underground dans le Sud et bien plus de choses encore. Dès qu’ils auraient une idée générale de ce qu’il connaissait, ils pourraient lui soutirer le reste. Il serait impossible de résister à leur combinaison d’injection de drogues et de modification du comportement.

Dès à présent, Phyllis en savait beaucoup trop. Le seul fait qu’il ait une fausse identité aussi parfaite impliquait qu’il existait toute une infrastructure qui était demeurée cachée jusqu’à présent. Dès qu’ils connaîtraient son existence, ils pourraient sans doute la débusquer. Et Hiroko, Desmond et Spencer, qui était dans le système de Kasei Vallis, seraient tous en danger… Ainsi que Nirgal, Jackie, Peter et Ann… tous. Parce qu’il n’avait pas été assez malin pour éviter cette femme redoutable et stupide qu’était Phyllis.

Il regarda autour de lui. Il y avait deux cabines : une pour les toilettes, l’autre avec un lavabo, un miroir et le distributeur courant de pilules contraceptives et de gaz récréatifs. Il reprit son souffle et réfléchit très vite. Au fur et à mesure que les plans se dessinaient dans son esprit, il chuchotait dans son bloc de poignet les instructions destinées à son IA. Desmond lui avait donné certains programmes de virus à haut potentiel de destruction. Il se connecta avec le bloc de Phyllis et attendit que les transferts s’opèrent. Avec un peu de chance, il pouvait détruire tout son système : les dispositifs de sécurité personnels ne pouvaient rien contre les virus de Desmond à usage militaire. C’était du moins ce que prétendait Desmond.

Mais restait le problème de Phyllis. Parmi les gaz disponibles, il y avait surtout du protoxyde d’azote, dans des inhalateurs individuels qui devaient contenir deux ou trois mètres cubes de gaz sous pression. Il jaugea la pièce : elle devait faire trente-cinq ou quarante mètres cube. La grille de ventilation était près du plafond et il pouvait aisément l’obturer avec un bout de serviette aérogel.

Il inséra des cartes de paiement dans le distributeur et acheta tout le stock de gaz disponible : vingt petits containers de poche avec leurs masques inhalateurs. L’oxyde d’azote serait un peu plus lourd que l’atmosphère de Burroughs.

Il prit les petits ciseaux de son bloc et découpa une partie de la serviette. Puis, il escalada le réservoir de la chasse et entreprit d’obturer la grille de ventilation en insérant le tissu dans les fentes. Quelques orifices subsistaient, mais ils étaient petits. Il redescendit et inspecta la porte : il y avait un espace d’environ un centimètre entre le battant et le sol. Il découpa d’autres bouts de serviette. Phyllis ronflait, à présent. Il alla jusqu’à la porte, l’ouvrit, poussa les containers dans le couloir et referma après avoir jeté un dernier regard à Phyllis, recroquevillée sur le sol. Il tassa les rubans d’aérogel sous la porte, ne ménageant qu’un espace étroit dans un coin. Il jeta un regard rapide dans le couloir, de part et d’autre, s’assit et inséra le flexible du premier container dans l’orifice avant d’appuyer sur la valve. Il répéta cette opération vingt fois, rangeant les containers vides au fur et à mesure dans ses poches. Quand elles furent pleines, il se confectionna un sachet avec les bouts de tissu pour le reste, se releva et regagna le cart. Il écrasa du pied l’accélérateur et le cart bondit violemment en avant, dans le sens opposé à l’arrêt brutal qui avait précipité Phyllis hors du siège. Ce qui avait dû lui faire mal.

Il arrêta le cart, descendit et retourna aux toilettes des hommes dans le bruit des containers. Il ouvrit la porte d’un geste brusque en retenant son souffle, attrapa Phyllis par les chevilles et la tira vers l’extérieur. Elle respirait encore, avec un doux sourire sur le visage. Il résista à l’envie de lui donner un coup de pied et remonta dans le cart.

Il redescendit à pleine vitesse vers l’autre côté de Hunt Mesa, puis descendit jusqu’au sous-sol. Il prit le premier métro qui se présenta et traversa toute la ville jusqu’à la gare du Sud. Il remarqua que ses mains tremblaient et qu’il avait deux phalanges de la main droite qui gonflaient à vue d’œil en virant au bleu. La douleur venait en même temps.

Il acheta un ticket pour le sud mais, quand il le présenta en même temps que sa carte d’identification au contrôleur, il vit l’autre rouler des yeux et dégainer son pistolet en même temps que ses collègues tout en appelant du renfort pour une arrestation. Apparemment, Phyllis s’était réveillée plus tôt qu’il ne l’avait prévu.

CINQUIÈME PARTIE

Sans foyer

1

La biogenèse, en premier lieu, c’est de la psychogenèse. Jamais cette vérité n’avait été aussi manifeste que sur Mars, où la noosphère avait précédé la biosphère – la couche de pensée venue de loin enveloppant tout d’abord la planète, l’investissant avec ses histoires, ses plans et ses rêves, jusqu’au moment où John Boone avait débarqué et proclamé : Nous voici ! et c’est à partir de ce point d’ignition que la force verte s’était répandue comme un feu de broussailles, jusqu’à ce que la planète tout entière puise sous la viriditas. Comme si quelque chose lui avait manqué jusqu’alors, et qu’elle ait réussi au fond de son esprit à percer la roche, à faire s’affronter la noosphère et la lithosphère, jusqu’à ce que la biosphère jusqu’alors absente surgisse par l’issue entrouverte avec la surprenante vivacité d’une fleur en papier de prestidigitateur.

C’était ainsi que les choses apparaissaient au regard de Michel Duval, qui s’était désormais passionnément voué à tout signe de vie dans le désert de rouille, qui avait adhéré à l’aréophanie d’Hiroko avec la ferveur d’un homme qui se noie et trouve une bouée. C’était ainsi qu’il avait acquis cette nouvelle vision des choses. Afin d’en améliorer la pratique, il avait copié cette habitude qu’avait Ann de sortir peu avant l’aube pour découvrir, dans les ombres naissantes des touffes d’herbes nouvelles, un plaisir toujours renouvelé et déchirant. Car dans chaque carré de lichen ou de sauge, il discernait sa Provence en miniature.

C’était sa tâche, telle qu’il la concevait maintenant : le difficile travail de concilier l’inconciliable antinomie entre la Provence et Mars. Il avait le sentiment que dans ce projet il faisait partie d’une longue tradition car, récemment, dans le cours de ses études, il avait remarqué que l’histoire de la pensée française était dominée par diverses tentatives pour résoudre des antinomies extrêmes : l’esprit et le corps (pour Descartes), le freudisme et le marxisme (pour Sartre), le christianisme et l’évolution (pour Teilhard de Chardin), d’autres encore. Il lui apparaissait que la qualité particulière de la philosophie française, sa tension héroïque et sa tendance à se frayer un long chemin à travers des fiascos superbes, était due à ses tentatives répétées d’allier des termes contradictoires. Autant d’attaques du même problème, y compris la sienne, autant de combats pour tricoter l’esprit à la matière. Voilà pourquoi, peut-être, la pensée française avait souvent été si accueillante à des dispositifs rhétoriques aussi complexes que le carré sémiotique, structures susceptibles de plier ces contradictions inconciliables en réseaux assez résistants pour les contenir.

Donc, désormais, telle était la tâche de Michel : tricoter patiemment l’esprit vert et la matière rouille : découvrir la Provence qui était en Mars. Le lichen de crustose, par exemple, donnait à certaines parties de la plaine rouge l’aspect d’un placage de jade pomme.

À présent, dans les claires soirées indigo (les vieux ciels roses avaient donné un aspect brun à l’herbe), la couleur du ciel soulignait chaque brin d’un trait d’un vert pur et les petites prairies semblaient vibrer. La couleur exerçait comme une pression intense sur la rétine… Un délice.

Mais il était tout aussi intimidant de voir à quelle vitesse cette biosphère primitive avait pris racine, avait fleuri et s’était répandue sous l’effet de l’élan vers la vie inhérent à la nature : un arc électrique, et vert, entre les pôles de la roche et de l’esprit. Une puissance incroyable qui avait ici touché les chaînons génétiques, inséré des séquences, créé des hybrides nouveaux dont elle avait favorisé le développement en changeant leur environnement. L’enthousiasme naturel de la vie pour la vie était clair de toutes parts, comme étaient évidents son combat et ses fréquentes victoires. Mais il y avait aussi des mains pour guider tout cela, une noosphère qui baignait le tout depuis le départ. La force verte, infiltrée dans le paysage à chaque attouchement de ses doigts. Et les êtres humains en étaient devenus miraculeux – des créateurs conscients désormais, qui s’avançaient dans ce monde nouveau comme des dieux neufs et jeunes en déployant leurs pouvoirs alchimiques immenses. Et Michel posait un regard nouveau et curieux sur tous ceux qu’il rencontrait sur Mars, se demandant face à leur apparence anodine s’il n’avait pas devant lui un nouveau Paracelse, un nouvel Isaac de Holland, qui pourrait changer le plomb en or, ou bien faire fleurir les rochers.

2

L’Américain que Coyote et Maya avaient sauvé, à première vue, n’avait rien de plus particulier que tous ceux que Michel avait pu rencontrer sur Mars. Il était peut-être plus curieux, plus naïf. C’était un homme trapu, à la démarche traînante, le visage basané, avec une expression intriguée. Mais Michel avait depuis longtemps l’habitude de passer sous cette surface d’apparences pour atteindre l’esprit qui animait l’intérieur, et très vite, il conclut qu’ils avaient un homme mystérieux entre les mains.

Il déclarait se nommer Art Randolph, chargé de la récupération des matériaux utiles de l’ascenseur effondré.

— Du carbone ? demanda Maya.

Son ton sarcastique lui avait échappé ou bien il avait décidé de l’ignorer, et il répondit :

— Oui, mais aussi…

Suivit toute une liste de minéraux exotiques bréchiformes.

Maya se contenta de lui lancer un regard noir, qu’il ne remarqua pas non plus, apparemment. Il ne savait que poser des questions. Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils dans cette région ? Où l’emmenaient-ils ? Dans quel genre d’engin roulaient-ils ? Est-ce qu’ils étaient vraiment invisibles depuis l’espace ? Comment avaient-ils pu supprimer leurs signaux thermiques ? Pourquoi voulaient-ils qu’on ne les repère pas depuis l’espace ? Est-ce qu’ils faisaient partie de cette colonie perdue légendaire ? Ou de l’underground martien ? Qui étaient-ils donc, après tout ?

Personne ne se montrait très empressé de répondre, et ce fut finalement Michel qui lui dit :

— Nous sommes des Martiens. Nous vivons ici. Par nos propres moyens.

— L’underground. Incroyable. Pour tout vous avouer, je pensais que vous étiez un mythe. Ça, c’est quelque chose, les gars…

Maya roula des yeux, et quand leur invité demanda qu’ils le déposent au Belvédère d’Echus, elle eut un rire méchant.

— Allons, soyez sérieux.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Michel lui expliqua qu’ils ne pouvaient le libérer sans révéler leur présence, donc qu’ils ne pouvaient pas le libérer.

— Mais je ne dirai rien à qui que ce soit.

Maya rit à nouveau.

— Nous ne pouvons faire confiance à un étranger, dit Michel. C’est trop important. Et il se pourrait que vous ne puissiez garder le secret. Parce qu’il faudrait que vous expliquiez comment vous avez pu vous éloigner à une telle distance de votre véhicule.

— Vous pourriez m’y ramener.

— Nous n’aimons guère perdre notre temps à ce genre de chose. Jamais nous ne nous en serions approchés si nous n’avions pas remarqué que vous étiez en danger.

— Oui, j’apprécie, d’accord, mais vous ne m’avez pas réellement secouru.

— Ça valait tout de même mieux que l’alternative, coupa Maya d’un ton sec.

— Tout à fait vrai. Et croyez-moi, j’apprécie votre intervention. Mais je promets de ne rien dire à personne. Et puis ça n’est pas comme si tout le monde ignorait que vous vous cachez par ici. Sur Terre, la télé vous consacre régulièrement un reportage.

Même Maya fut réduite au silence par cet argument. Ils roulaient toujours. Maya ouvrit l’intercom et échangea quelques paroles brèves en russe avec Coyote, qui se trouvait dans le patrouilleur qui les précédait, en compagnie de Kasei, Nirgal et Dao. Coyote se montra inflexible : étant donné qu’ils avaient sauvé la vie de cet homme, ils pouvaient absolument s’en arranger pour un temps afin de se mettre hors de danger. Michel fit un bref résumé de cette conversation à leur prisonnier.

Randolph fronça brièvement les sourcils, puis haussa les épaules. Jamais Michel n’avait vu quiconque s’adapter ainsi à la déviation de sa vie : le sang-froid[50] de l’homme était impressionnant. Michel le scruta attentivement tout en gardant un œil sur la caméra avant. Randolph se remettait déjà à poser des questions, sur les commandes du patrouilleur. Après avoir examiné la radio et les contrôles d’intercom, il revint à sa situation :

— J’espère quand même que vous laisserez un message sous une forme ou une autre à ma société, pour qu’ils sachent que je suis en vie. Je travaille pour Dumpmines, une filiale de Praxis. Vous et Praxis, vous avez pas mal de choses en commun, croyez-moi. Eux aussi, ils savent se montrer très secrets. Je vous jure : vous devriez les contacter pour votre plus grand bien. Vous devez bien utiliser quelques fréquences codées, non ?

Aucune réponse de Maya ou de Michel. Un instant plus tard, quand Randolph se fut absenté pour gagner les mini-toilettes du patrouilleur, Maya dit d’un ton sifflant :

— À l’évidence, c’est un espion. Il était là uniquement pour qu’on le récupère.

Ça, c’était bien Maya. Michel n’essaya pas de la contrer, mais il haussa les épaules.

— En tout cas, on le traite comme tel.

Mais dès qu’il revint, il se relança dans des rafales de questions. Où vivaient-ils ? À quoi ça ressemblait d’être tout le temps dans la clandestinité ? Michel commençait à être amusé devant ce qui semblait être un numéro d’acteur, ou bien encore un test. Randolph semblait parfaitement ouvert, ingénu, amical, avec son visage mat de demi-crétin – mais ses yeux les observaient avec prudence et chacune de ses questions accueillie par le silence semblait le rendre encore plus intéressé et séduit, comme s’il captait leurs réponses silencieuses par télépathie. Chaque être humain avait des pouvoirs immenses, et chaque humain sur Mars était un alchimiste. Même si Michel avait délaissé depuis longtemps la psychiatrie, il savait reconnaître le style d’un maître au travail. Il faillit rire en éprouvant un désir croissant et violent de tout confesser à ce gros bonhomme curieux, encore tout pataud sous la pesanteur martienne.

La radio bippa et un message compressé filtra des hautparleurs durant deux secondes.

— Vous voyez, fit Randolph. C’est exactement comme ça que vous pourriez communiquer avec Praxis.

Mais quand l’IA eut fini de décrypter la séquence, ils ne rirent pas. Sax venait d’être arrêté à Burroughs.

À l’aube, ils rejoignirent le véhicule de Coyote et passèrent la journée à décider de ce qu’ils devaient faire. Ils étaient assis en un cercle étroit dans le compartiment-living, l’air tendu, inquiet – à l’exception de leur prisonnier, qui se trouvait entre Nirgal et Maya. Nirgal lui avait serré la main et fait un signe de tête comme s’ils étaient de vieux copains, bien que ni l’un ni l’autre n’ait prononcé la moindre parole. Mais le langage de l’amitié ne s’exprimait pas avec des mots.

C’était Spencer qui leur avait appris la nouvelle, par le biais de Nadia. Spencer travaillait dans Kasei Vallis, qui était une sorte de Korolyov, une cité de sécurité, très sophistiquée et très discrète dans le même temps. Sax avait été incarcéré dans l’un des quartiers. Et Spencer avait aussitôt prévenu Nadia.

— Il faut qu’on le sorte de là, et vite, fit Maya. Ils ne le tiennent que depuis deux jours.

— Sax Russell ? s’exclama Randolph. Sax Russell, lui-même ? Waouh ! Ça, je n’arrive pas à le croire. Mais vous tous, vous êtes qui ? Vous ne seriez pas Maya Toitovna, dites ?…

Maya l’insulta grossièrement en russe. Coyote se désintéressait d’eux : il n’avait pas dit un mot depuis que le message leur était parvenu. Il était concentré sur l’écran de l’IA, consultant apparemment des clichés de satellites météo.

— Vous feriez mieux de me libérer, déclara Randolph dans le silence. Je ne pourrais pas leur en dire plus que ce qu’ils vont apprendre de Russell.

— Il ne leur dira rien ! lança Kasei d’un ton vibrant.

Randolph agita la main.

— Ils vont lui faire peur, lui faire mal aussi, un peu, ils vont le droguer, lui brancher des électrodes et lui zapper le cerveau là où il faut – et ils auront les réponses à leurs questions. C’est maintenant devenu une science, à ce que j’ai cru comprendre. (Il fixait Kasei du regard.) Vous aussi, vous me semblez familier. Mais peu importe ! De toute façon, s’ils ne lui soutirent rien, ils se serviront de méthodes plus cruelles, comme d’habitude.

— Mais comment savez-vous tout ça ? demanda Maya.

— Comme tout le monde. C’est peut-être entièrement faux, mais…

— Je veux aller le délivrer, dit Coyote.

— Mais ils sauront alors que nous sommes là, protesta Kasei.

— Ils le savent déjà. Ce qu’ils ignorent, c’est l’endroit exact où nous sommes.

— Et puis, ajouta Michel, c’est notre Sax.

— Hiroko ne fera pas d’objection, dit Coyote.

— Et si c’est le cas, dis-lui d’aller se faire foutre ! lança Maya. Dis-lui : Shikata ga nai !

— Ce sera un plaisir pour moi, dit Coyote.

Les pentes nord et ouest de la bosse de Tharsis étaient plutôt dépeuplées par rapport à la dénivellation est de Noctis Labyrinthus. On y trouvait quelques stations aréothermiques et des puits aquifères. Mais la région était en grande partie recouverte d’une couche de neige, de névés et de jeunes glaciers. Les vents qui soufflaient du sud entraient en collision avec les courants plus forts de nord-ouest qui contournaient Olympus Mons, et les blizzards pouvaient être redoutables. La zone protoglaciaire s’étendait vers le haut sur six à sept mille mètres à partir de la base des grands volcans, que les tempêtes ne touchaient que rarement. Ça n’était pas l’endroit idéal pour construire, ni pour garer des véhicules furtifs. Ils roulaient durement à travers le sastrugi et sur les amas noueux de lave qui servaient de routes, vers le nord, au-delà de la masse de Tharsis Tholus, un volcan qui avait à peu près la taille du Mauna Loa, même s’il ressemblait à un simple cône de cendres comparé à Ascraeus. La nuit suivante, ils quittèrent la couche de neige et se dirigèrent vers le nord-est à travers Echus Chasma. Ils se dissimulèrent pour la journée sous la prodigieuse falaise orientale d’Echus, à quelques kilomètres au nord de l’ancien quartier général de Sax, qu’il avait autrefois installé tout au sommet.

La paroi est d’Echus Chasma concrétisait la splendeur absolue du Grand Escarpement – haute de trois mille mètres, elle courait, parfaite et droite, sur mille kilomètres, du nord au sud. Les aréologues continuaient de débattre sur ses origines : aucune force ordinaire de formation ne semblait correspondre à sa création. C’était une fracture dans la trame des choses, une césure verticale qui séparait le plancher d’Echus Chasma du haut plateau de Lunae Planum. Dans sa jeunesse, Michel avait visité la Yosemite Valley et il avait encore le souvenir de ses gigantesques falaises de granit. Mais la muraille qui se dressait devant eux était aussi longue que l’État de Californie. Un monde vertical de trois mille mètres, aux plans de roc rouge massifs tournés vers l’ouest, aveugles et luisants à chaque passage du crépuscule désert.

À son extrémité nord, l’incroyable falaise se faisait enfin moins haute et moins abrupte. Juste au-dessus du vingtième parallèle nord, elle était coupée par un profond chenal qui courait vers l’est sur le plateau de Lunae, vers le bassin de Chryse. Ce grand canyon était Kasei Vallis, l’une des traces les plus évidentes des inondations que Mars avait connues jadis. Il suffisait d’un seul coup d’œil sur un cliché satellite pour voir qu’une inondation importante avait déferlé vers le bas d’Echus Chasma, jusqu’à une brèche dans la grande muraille orientale, sans doute un graben. L’eau s’était déversée dans la vallée avec une violence fantastique. Sous l’effet de l’érosion, la brèche s’était creusée en une forme courbe et lisse et, sous le flot, la berge extérieure avait été déchirée pour former un réseau quadrillé de canyons étroits. La chaîne centrale de la vallée principale avait été façonnée en un long lemniscate, une île semblable à une larme dont les formes étaient aussi hydrodynamiques que le dos d’un poisson. La berge intérieure du cours fossile était incisée par deux canyons qui avaient été en grande partie épargnés par l’eau, des fossae ordinaires qui révélaient ce que le chenal principal avait dû être avant l’inondation. Deux impacts tardifs de météorites sur la partie haute avaient achevé de façonner le terrain en laissant deux cratères neufs et marqués.

Lorsqu’on montait lentement la pente de la berge extérieure, on abordait le coude arrondi d’une vallée, la crête en lemniscate et les créneaux ronds des cratères sur la pente de la berge intérieure étant les éléments les plus évidents du paysage. Un paysage attrayant qui n’était pas sans rappeler les abords de Burroughs dans sa majesté spatiale, le grand déploiement du chenal principal ouvert au déferlement de l’eau qui serait réduite à un cours anastomosé, sur un fond de galets, qui creuserait chaque semaine de nouveaux lits, dessinerait de nouvelles îles…

Mais pour l’heure, c’était là qu’était situé le complexe de sécurité des transnationales. Une tente couvrait les deux cratères de la berge intérieure, de même que de vastes sections du terrain quadrillé, et une partie du grand chenal, de chaque côté de l’île lemniscate. Mais ces aménagements n’étaient jamais apparus sur les vidéos et nul n’y avait jamais fait allusion dans les infos. Ils ne figuraient même pas sur les cartes.

Spencer était là depuis le début de la construction, néanmoins, et ses quelques rapports leur avaient appris à quoi était destinée cette ville nouvelle. Depuis quelque temps, tous les gens jugés coupables de crimes sur Mars étaient expédiés vers la ceinture des astéroïdes pour purger leur peine dans les vaisseaux miniers. Mais il existait d’autres espèces de criminels que l’Autorité transitoire tenait à incarcérer sur Mars, et Kasei Vallis était un pénitencier.

Ils garèrent leurs patrouilleurs camouflés dans un lit de rochers et Coyote étudia les rapports météo. Maya s’irrita de ce contretemps, mais Coyote refoula ses protestations d’un haussement d’épaules.

— Ça ne va pas être facile, lui dit-il d’un ton sévère. En fait c’est impossible si on ne profite pas de certaines circonstances. Il faut que nous attendions l’arrivée de renforts, et nous devons compter sur l’évolution du temps. Ça, Spencer et Sax me l’ont appris. C’est particulièrement malin, mais au départ, il faut bénéficier de certaines conditions.

Il revint à ses écrans, ignorant les autres, tout en marmonnant. Les traits acérés de son visage sombre vacillaient dans la clarté des écrans. Un véritable alchimiste, songea Michel en l’observant. Il parlait à un alambic, ou à un creuset, il œuvrait sur les transmutations de la planète… Ses pouvoirs étaient grands. Et il se concentrait sur le temps. Apparemment, il avait décelé certains courants prévalents dans l’atmosphère, focalisés sur divers points d’ancrage dans le paysage.

— Tout dépend de l’échelle verticale, lança-t-il brusquement à Maya qui, avec ses salves de questions, rappelait un peu Art Randolph. Cette planète a un écart de trente mille mètres des hauteurs jusqu’aux fonds ! Voilà pourquoi les vents y sont tellement violents !

— Un peu comme le mistral, avança Michel.

— Oui. Les vents katabatiques. Et le plus fort d’entre eux tombe juste ici, sur le Grand Escarpement.

Les vents dominants de cette région, pourtant, venaient de l’ouest. Quand ils atteignaient la falaise d’Echus, ils provoquaient des courants ascendants qui culminaient dans la haute atmosphère, et les amateurs de vol du Belvédère en profitaient largement pour s’élancer dans leurs tenues d’hommes-oiseaux ou leurs planeurs. Mais des systèmes cycloniques se déclenchaient fréquemment et apportaient des vents d’est. L’air froid soufflait alors sur le plateau neigeux de Lunae. Il se faisait dense et glacé, jusqu’à ce que toutes les issues de drainage de la grande falaise se trouvent obturées et que les vents s’abattent en avalanche.

Coyote avait étudié ces vents katabatiques durant un certain temps et ses calculs l’avaient amené à conclure que lorsque les conditions étaient adéquates – contrastes de températures marqués, couloir de tempête largement développé d’est en ouest sur le plateau – quelques interventions minimales en des lieux divers pouvaient réorienter les courants descendants en typhons verticaux qui retomberaient pour s’engouffrer dans Echus Chasma et souffler nord/sud avec une force immense. Quand Spencer avait défini la nature de la nouvelle colonie installée dans Kasei Vallis, Coyote, immédiatement, avait mis au point divers moyens d’intervention.

— Ces crétins ont installé leur prison dans un tunnel à vent, murmura-t-il, répondant à une question de Maya. Donc, nous leur avons construit un ventilateur. Ou plutôt, un interrupteur qui met le ventilateur en marche. On a enfoui quelques distributeurs de nitrate d’argent en haut de la falaise. Des tuyaux à lances, des gros monstres. Et aussi des lasers pour brûler l’air juste au-dessus de la zone d’écoulement. Ça crée un gradient de pression défavorable contenant l’écoulement normal qui est ainsi plus puissant quand il éclate finalement. Il y a aussi des explosifs répartis sur toute la paroi, pour projeter de la poussière dans le vent et le rendre plus lourd. Tu vois, le vent se réchauffe en retombant, et ça le ralentirait s’il n’y avait pas toute cette neige et toute cette poussière. J’ai descendu cette falaise en rappel cinq fois. Tu aurais dû me voir. J’ai aussi planté des ventilateurs. Bien sûr, la force totale du dispositif est négligeable si on la compare au vent, mais la dépendance sensible, c’est la clé du temps, tu comprends, et notre modèle sur ordinateur a localisé tous les points où nous devons concentrer les conditions initiales que nous souhaitons. On l’espère du moins.

— Parce que vous n’avez pas fait d’essais ?

Coyote la dévisagea.

— Si, sur ordinateur. Ça marche tout à fait bien. Si on a les conditions initiales avec des vents cycloniques de l’ordre de cent cinquante kilomètres heure sur Lunae, tu vas voir.

— Mais ils doivent eux aussi être au courant pour ces vents katabatiques dans Kasei, remarqua Randolph.

— Exact. Mais leurs calculs portent sur des vents qui ne se présentent qu’une fois tous les mille ans, alors que nous pensons être en mesure de les provoquer dès que les conditions initiales seront rassemblées.

— La guérilla climatologique, commenta Randolph en roulant des yeux. Quel nom lui donneriez-vous ? Climattaque ? Attaque météo ?

Coyote feignit de ne pas l’avoir entendu, mais Michel surprit son bref sourire entre ses dreadlocks.

Mais ce dispositif ne fonctionnerait que si les conditions étaient remplies. Et il n’y avait rien à faire, sinon attendre avec l’espoir qu’elles s’établiraient.

Pendant ces longues heures, Michel eut l’impression que Coyote essayait de se projeter à travers son écran jusqu’au ciel.

— Allez ! murmurait-il, le nez écrasé sur le verre, le souffle court. On pousse, on pousse encore !… Souffle-moi sur cette colline, espèce de salopard ! Tu tires, tu tournes, tu serres bien ta spirale et c’est fait. Vas-y !

Il se mit à déambuler dans le patrouilleur pendant que les autres essayaient de s’endormir. Et il marmonnait en désignant les clichés satellite que personne ne pouvait voir :

— Regardez. Regardez seulement ça…

Il rumina devant l’écran des données météo en grignotant du pain, jurant et sifflant comme le vent : personnage sombre, furtif, secret, chamanique. Michel, allongé sur son matelas exigu, les mains croisées sous la tête, épiait avec une certaine fascination cet homme farouche qui s’agitait dans la pénombre. Comme un ours accroupi, leur prisonnier épiait d’un œil unique et brillant cette scène nocturne, grattant ses joues hirsutes avec un bruit audible, regardant Michel tandis que le murmure se poursuivait :

— Allez, Bon Dieu ! Allez… Soufflez-moi là-dessus… Comme un ouragan d’octobre…

Enfin, au second jour de leur attente, Coyote se dressa et s’étira comme un chat.

— Les vents se sont levés.

Pendant leur longue attente, des Rouges étaient venus de Mareotis pour participer à l’opération de sauvetage, et Coyote avait échafaudé avec eux un plan d’attaque fondé sur les informations que Spencer leur avait fait parvenir. Il était prévu qu’ils se séparent pour converger sur le site selon des angles différents. Michel et Maya devaient piloter un des patrouilleurs sur le terrain craquelé de la berge extérieure, où ils pourraient le dissimuler au pied d’une petite mesa, à portée de vue des tentes. Dans l’une de ces tentes se trouvait la clinique où l’on conduisait Sax de temps en temps. Selon Spencer, la sécurité n’y était pas particulièrement poussée, par comparaison avec le complexe de la berge intérieure où Sax était détenu en temps normal, entre deux séjours dans la clinique. Mais ses transferts étaient aléatoires, et Spencer n’avait pu leur assurer quand il se trouverait dans l’un ou l’autre endroit. Aussi, dès que les vents se déchaîneraient, Michel et Maya étaient censés pénétrer dans la tente de la berge extérieure pour y rencontrer Spencer, qui serait en mesure de les guider jusqu’à la clinique. Quant au patrouilleur principal, où se trouvaient Coyote, Kasei, Nirgal et Art Randolph, il était supposé se porter vers la berge intérieure avec certains des Rouges venus de Mareotis. D’autres véhicules de renfort rouges participeraient à l’opération afin de donner l’illusion d’une attaque tous azimuts, appuyée plus particulièrement à l’est.

— On va le libérer, déclara Coyote en plissant les yeux devant les écrans. C’est le vent qui va attaquer pour nous.

Et le matin suivant, Maya et Michel attendirent dans leur patrouilleur l’arrivée des vents, observant la pente de la berge extérieure en direction de la grande arête lemniscate. Ils pouvaient voir l’intérieur des grandes bulles vertes des mondes installés sous les tentes, entre la berge extérieure et l’arête – de petits terrariums qui dominaient l’étendue de sable rouge de la vallée, connectés par des tubes de transit transparents, plus deux ou trois passerelles tubulaires. On aurait dit Burroughs quarante années auparavant, fragments d’une cité qui allait se développer jusqu’à investir tout un arroyo désertique.

Michel et Maya suivaient un rythme régulier ; ils dormaient, mangeaient et observaient. Maya arpentait souvent le patrouilleur, de plus en plus nerveuse au fil des heures. Elle ressemblait maintenant à une tigresse qui vient de flairer l’odeur du sang. Elle caressa le cou de Michel et il sentit l’électricité statique au bout de ses doigts. Le contact en était presque douloureux. Impossible de la calmer. Quand elle était assise dans le siège de pilotage, il se tenait debout derrière elle et lui massait à son tour le cou et les épaules, mais c’était comme s’il essayait de malaxer des blocs de bois et il sentait ses bras se tendre à son contact.

Ils bavardaient à tort et à travers, à propos de tout, sautant d’un sujet à un autre par simple effet d’association d’idées. Un soir, ils se perdirent pendant une heure dans leurs souvenirs d’Underhill – ils parlèrent de Sax, d’Hiroko, et même de Frank et John.

— Est-ce que tu te souviens du jour où une des chambres-caveaux s’est effondrée ?

— Non, dit Maya d’un ton irrité. Absolument pas. Mais toi, tu te rappelles quand Ann et Sax ont eu cette dispute terrible à propos du terraforming ?

Il soupira :

— Non. Je dois avouer que je ne m’en souviens pas.

Ils allaient et venaient dans le temps, et il leur apparut bientôt qu’ils avaient dû vivre dans deux Underhill différents. Lorsqu’ils se découvraient un souvenir commun, ils exultaient. Les souvenirs des Cent Premiers, Michel l’avait remarqué, avaient tendance à rétrécir. Il lui apparaissait que, pour la plupart, ils se souvenaient mieux de leur enfance sur Terre que de leurs premières années sur Mars. Oh, bien sûr, ils avaient en mémoire les événements les plus importants de leurs vies, et le cours général qu’avait suivi l’histoire. Mais les petits incidents variaient de l’un à l’autre. La rétention de la mémoire et le souvenir étaient en passe de devenir des problèmes cliniques et théoriques importants en psychologie, exacerbés par la longévité sans précédent des individus. Michel lisait des études à ce sujet quand il en avait le temps et, même s’il avait depuis longtemps abandonné la pratique de la thérapie psychiatrique, il interrogeait encore souvent ses camarades de façon informelle, tout comme il le faisait à présent avec Maya. Tu te souviens de ceci ? De cela ? Non, non, non. Mais de quoi te souviens-tu exactement ?

De la manière dont Nadia nous faisait marcher au pas, disait Maya, ce qui le faisait sourire. Du contact des lames de bambou sous les pieds. Tu te souviens de cette fois où elle s’est mise à glapir contre les alchimistes ? Mais non, dit Michel. Et ils continuaient comme ça. Jusqu’à ce que les Underhill où ils avaient vécu soient des univers séparés, des espaces riemanniens qui ne se recoupaient que sur le plan de l’infini, chacun errant dans son propre idiocosmos.

Maya déclara finalement, d’un air sombre :

— Je m’en souviens à peine. Je parviens même difficilement à penser à John. Et à Frank aussi, d’ailleurs. J’essaie de ne pas le faire. Mais il arrive toujours quelque chose pour déclencher ça et je suis alors incapable de m’arracher à ces souvenirs. Ils sont tellement intenses que j’ai l’impression que tout ça s’est passé une heure auparavant ! Ou que ça se répète. (Elle frissonna sous ses doigts.) Je les déteste. Tu comprends ce que je veux dire ?

— Bien sûr. La mémoire involontaire[51]. Mais je me souviens aussi que j’ai éprouvé la même chose quand nous habitions encore Underhill. Donc, ça n’est pas seulement l’effet de l’âge.

— Mais non. C’est la vie. Ce que nous ne pouvons pas oublier. Pourtant, j’ai de la peine à regarder Kasei…

— Je sais. Ces enfants sont étranges. Et Hiroko est étrange.

— Elle l’est, oui. Mais est-ce que tu étais heureux, alors ? Quand tu es parti avec elle ?

Il se concentra pour se rappeler ce temps. Les souvenirs étaient les maillons faibles de la chaîne, c’était certain.

— Oui… Oui, je l’étais, très certainement. C’était ma façon d’admettre certaines choses que j’avais tenté de supprimer à Underhill. Que nous sommes des animaux. Des créatures sexuelles.

Il lui pétrit les épaules, plus fort encore et ses muscles roulèrent sous ses mains.

— Inutile de me rappeler ça, fit-elle avec un rire bref. Et Hiroko te l’a rendu ?…

— Oui. Mais pas seulement elle. Il y a eu Evgenia, Rya – toutes les autres, en fait. Pas directement. Mais… oui, directement aussi, quelquefois. Mais parce que nous admettions que nous avions des corps, que nous étions des corps. Parce que nous travaillions ensemble, que nous nous voyions et que nous étions en contact tous les jours. J’avais besoin de ça. J’avais vraiment des problèmes en ce temps-là. Et elles se sont toutes arrangées pour que ce soit en rapport avec Mars. Toi, tu ne m’as jamais semblé troublée par cet aspect des choses, mais ce n’était pas mon cas à moi. Pas du tout. J’en étais malade. Hiroko m’a sauvé. Pour elle, c’était une question sensuelle : il fallait établir notre foyer sur Mars, en tirer notre nourriture. C’était une façon de faire l’amour avec cette planète, de la féconder, d’être la sage-femme d’un monde – de toute façon, c’était un acte sensuel. Et c’est cela qui m’a sauvé.

— Ça et leurs corps. Les corps d’Hiroko, d’Evgenia et de Rya. (Elle lui décocha un regard méchant par-dessus son épaule, et il rit.) Et je suis certaine que tu t’en souviens parfaitement bien.

— Plutôt bien.

C’était la mi-journée mais, au sud, dans la longue gorge d’Echus Chasma, le ciel s’assombrissait.

— Le vent arrive peut-être enfin, dit Michel.

Des nuages couronnaient le Grand Escarpement, une masse élevée et hautement turbulente de cumulo-nimbus. Leurs bases noires étaient striées d’éclairs qui frappaient le sommet de la falaise. L’air, dans la faille, était devenu brumeux et les tentes de Kasei Vallis se dessinaient plus nettement, tandis que des flocules d’air encore limpide dérivaient sur les constructions et les arbres curieusement immobiles. On aurait dit autant de presse-papiers en verre largués dans le désert venteux. Midi passa. Même si les vents se levaient, ils étaient obligés d’attendre que le jour décline. Maya se remit à faire les cent pas, véritable boule d’énergie qui marmonnait des phrases incompréhensibles en russe. Parfois, elle se penchait brièvement vers les hublots. Des bourrasques secouaient le patrouilleur, sifflaient sur les rocs fragmentés au pied de la petite mesa.

Cela rendait Michel encore plus nerveux. Il avait le sentiment d’être pris au piège avec une bête sauvage. Il se laissa tomber dans un siège et leva les yeux vers les nuages qui roulaient sur l’Escarpement. Sous la gravité de Mars, les orages culminaient à des altitudes immenses, et ces masses blanches surmontées d’une enclume obscure, suspendues au-dessus de la gigantesque falaise, donnaient à ce monde une dimension surréaliste. Dans un tel paysage, ils n’étaient plus que des fourmis, ils étaient le petit peuple rouge de Mars.

Ils allaient certainement tenter de délivrer Sax cette nuit. Ils avaient déjà dû attendre trop longtemps. Entre deux allers et retours anxieux, Maya s’arrêta derrière lui, lui prit les muscles des épaules et les serra. Des ondes parcoururent son dos, ses flancs et l’intérieur de ses cuisses. Il se ploya et pivota dans son siège pour se retrouver contre elle, les mains autour de sa taille, l’oreille contre son sternum. Elle continuait de lui masser les épaules et il sentait son pouls s’accélérer. Son souffle se fit court. Elle se pencha et lui embrassa la tête. Ils se rapprochèrent encore jusqu’à s’étreindre, Maya ne cessant pas de malaxer ses muscles. Longtemps, ils demeurèrent ainsi.

Puis, ils gagnèrent le compartiment d’habitation et firent l’amour. Avec intensité, noués par l’appréhension. C’était sans aucun doute leur échange de souvenirs des années d’Underhill qui avait déclenché cela. Michel avait encore en mémoire le désir brûlant qu’il avait éprouvé pour Maya, alors, et, le visage enfoui dans sa chevelure d’argent, il fit de son mieux pour se fondre en elle. C’était une féline et, de son côté, elle se mêlait à lui avec frénésie, et il se sentit emporté. C’était bon d’être seuls, seuls et libres de s’abîmer avec surprise dans le plaisir, les plaintes, les soupirs et les élans électriques de leurs corps.

Plus tard, il resta allongé sur elle, encore en elle. Elle prit son visage entre ses mains et le regarda longuement.

— À Underhill, je t’aimais, dit-il.

— Moi aussi, fit-elle doucement. Moi aussi je t’aimais, à Underhill. Vraiment. Je n’ai jamais rien fait de peur d’être ridicule, avec John et Frank. Mais je t’aimais. C’est pour ça que j’ai été aussi furieuse lorsque tu es parti avec Hiroko. Tu étais mon seul véritable ami. Celui avec qui je pouvais parler à cœur ouvert. Le seul à m’écouter vraiment.

Il secoua la tête en se souvenant.

— Je ne m’en suis pas très bien tiré.

— Peut-être pas. Mais tu m’aimais bien, n’est-ce pas ? Tu ne faisais pas simplement ton travail ?

— Oh, non ! Je t’aimais. Ça n’est jamais simplement un travail avec toi.

— Flatteur, lui dit-elle en le repoussant. Tu as toujours essayé de donner la meilleure interprétation possible des choses horribles que je faisais.

Elle eut un rire léger.

— Oui, mais elles n’étaient pas aussi horribles que ça.

— Mais si. (Elle plissa les lèvres.) Et puis, tu as disparu, comme ça ! Tu m’as abandonnée !

Elle le gifla tendrement.

— Je suis parti. Il le fallait.

Sa moue se changea en une expression plus dure et son regard se perdit dans les profondeurs de leur passé. Elle sinuait entre ses changements d’âme pour pénétrer dans une région plus profonde et sombre. Michel l’observait avec une douce résignation. Il avait été heureux très longtemps, et rien qu’en observant ce regard nouveau qu’elle avait, il sut qu’il pouvait échanger ce bonheur qui était le sien – ce bonheur particulier – contre elle. Sa « stratégie de l’optimisme » allait devenir plus laborieuse, et il allait désormais avoir une autre antinomie à réconcilier dans sa vie, aussi inconciliable que la Provence et Mars : Maya et Maya, tout simplement.

Ils étaient immobiles l’un contre l’autre, chacun absorbé dans ses pensées, les yeux tournés vers les hublots, conscients des soubresauts amortis du patrouilleur : le vent se faisait plus violent, et la poussière se déversait à présent dans Echus Chasma et Kasei Vallis, image fantôme de l’immense inondation qui avait autrefois creusé ce chenal. Michel se redressa pour consulter les écrans.

— Plus de deux cents kilomètres heure, grogna Maya.

Dans le temps, ils avaient connu des vents bien plus forts, mais avec cette atmosphère plus dense, les vitesses étaient trompeuses : les brises soufflaient parfois plus durement que les anciennes rafales inconsistantes.

Il était clair qu’ils allaient pénétrer dans le complexe cette nuit. Ils n’avaient plus qu’à attendre les salves de signaux codés de Coyote. Ils restèrent côte à côte, immobiles, à la fois tendus et reposés, se massant parfois pour passer le temps et relaxer leurs muscles. Michel s’émerveillait devant la grâce féline du corps de Maya, à la fois souple et fort, qui n’avait guère changé et rien perdu de sa beauté.

Enfin, le crépuscule vint ternir l’atmosphère brumeuse et le nuage monumental qui s’était érigé à l’est et couvrait maintenant la paroi de la falaise. Ils se levèrent, firent leur toilette et prirent un repas léger avant de s’installer dans les sièges du patrouilleur. Le soleil de quartz basculait sous l’horizon et ils étaient de nouveau tendus quand les dernières lueurs du jour s’estompèrent.

3

Dans l’obscurité, le vent n’était plus qu’un bruit, accompagné des tremblements irréguliers du patrouilleur sur ses amortisseurs de chocs durs. Les bourrasques déferlaient sur le véhicule avec une telle force qu’il restait parfois collé au sol pendant plusieurs secondes, les ressorts luttant pour le soulever, comme un animal tentant d’échapper au courant d’une rivière. Dès que le vent faiblissait, il sautait violemment.

— Est-ce que nous allons pouvoir avancer dans ce vent ? demanda Maya.

— Hum, fit Michel.

Il s’était déjà trouvé dans des tempêtes très dures, mais dans la nuit, il était impossible de savoir si celle-ci était pire qu’une autre. Elle en avait tout l’air : l’anémomètre du patrouilleur indiquait des bourrasques de deux cent trente kilomètres par heure. Mais, à l’abri précaire de leur petite mesa, ils n’avaient aucune certitude que cela représentait un maximum.

Il se pencha sur les analyseurs minéralogiques et il ne fut pas surpris de découvrir qu’ils étaient en fait en plein cœur d’une tourmente de sable.

— On va se rapprocher, décida Maya. Comme ça, nous irons plus vite, et nous pourrons retrouver plus facilement le patrouilleur.

— Bonne idée.

Ils démarrèrent. Le vent, hors de l’abri de la mesa, était féroce. Les secousses devinrent tellement intenses qu’ils craignirent un moment de basculer. Ce qui serait certainement arrivé s’ils avaient pris le vent par le travers. Mais ils se trouvaient au vent et roulaient déjà à quinze à l’heure alors qu’ils n’auraient pas dû dépasser les dix, et le moteur mugissait sous l’effort de freinage.

— Ça souffle un peu trop fort, non ? fit Maya.

— Je ne pense pas que Coyote arrive vraiment à contrôler ça.

— Guérilla climatologique, grinça Maya. Ce type est un espion, j’en suis persuadée.

— Je ne le pense pas.

Les caméras ne leur révélaient qu’un torrent obscur, sans étoiles. L’IA du patrouilleur avançait à la mémoire et, sur l’écran, la carte montrait qu’ils étaient à moins de deux kilomètres de la tente la plus au sud de la berge extérieure.

— On ferait peut-être aussi bien de terminer à pied, suggéra Michel.

— Mais comment retrouverons-nous le patrouilleur ?

— On va emporter un fil d’Ariane.

Ils enfilèrent leurs tenues et passèrent dans le sas. La porte extérieure coulissa et l’air fut aussitôt aspiré dans la tempête. Le vent s’engouffra par le seuil et les happa.

Ils sortirent et reçurent de grands coups dans le dos. Michel vacilla et tomba à quatre pattes. Il vit Maya auprès de lui, dans la même position. Il tendit alors la main vers le sas et s’empara du rouleau de filin tout en saisissant la main de Maya. Il boucla le rouleau sur son avant-bras. L’expérience leur avait appris qu’ils pouvaient se redresser s’ils restaient pliés, le casque à hauteur de la taille, les mains levées pour se rétablir en cas de chute. Ils progressaient lentement, en trébuchant et en tombant parfois sous les rafales les plus dures. Ils avaient de la peine à distinguer le sol et ils redoutaient à chaque seconde de se déchirer un genou sur les rochers. Une chose était sûre : le vent déchaîné par Coyote était trop violent. Mais désormais, il n’y avait plus rien à faire. Et il était évident que les habitants des tentes de Kasei n’allaient pas se risquer à l’extérieur.

Une nouvelle bourrasque les terrassa et Michel, plaqué au sol, laissa le vent déferler sur eux. Il luttait pour ne pas se laisser emporter. Il avait relié son bloc de poignet à celui de Maya et il lui demanda :

— Maya, ça va ?…

— Oui. et toi ?

— Je tiens le coup.

Pourtant, il sentait une goutte glacée dans son gant, à la base du pouce. Il serra le poing et le froid se répandit dans son poignet. Non, ça ne pouvait être une gelure instantanée, pas plus qu’un choc. Il prit un pansement adhésif dans le compartiment de son bloc de poignet et le fixa.

— Je crois qu’on devrait rester collés au sol comme ça !

— Mais on ne peut pas ramper sur deux kilomètres.

— S’il le faut, on y arrivera !

— Je ne crois pas que ce soit nécessaire. On va avancer pliés en deux et prêts à se plaquer au sol.

— OK.

Ils se remirent sur pied, courbés en deux, et avancèrent péniblement dans un flot de poussière noire. Michel lut les indications lumineuses de navigation sur sa visière, juste en face de sa bouche : la première tente-bulle était encore à un kilomètre de distance. L’horloge annonçait 11 : 15 : 16 – ce qui voulait dire qu’ils étaient à l’extérieur depuis une heure. Dans le ululement du vent, il avait du mal à entendre Maya, même avec l’intercom plaqué sur l’oreille. Sur la berge intérieure, Coyote et les autres devaient probablement lancer leur raid sur les quartiers d’habitation, de même que les groupes des Rouges – mais ils ne pouvaient avoir aucune certitude. Ils devaient se fier à la seule idée que la force du vent n’avait pas bloqué cette phase de l’opération ou ne l’avait pas trop freinée.

Avancer ainsi courbés en deux, reliés l’un à l’autre par le cordon téléphonique, était une épreuve difficile. Ils progressaient sans relâche. Peu à peu, les cuisses de Michel devinrent brûlantes et la douleur monta dans ses reins. Finalement, son indicateur de navigation lui révéla qu’ils étaient tout près de la tente la plus au sud. Ils ne la distinguaient pas encore. Le vent était plus féroce que jamais, et ils furent obligés de ramper douloureusement sur la roche durant les quelques dernières dizaines de mètres. Les chiffres de la montre étaient figés sur 12 : 00 : 00. Peu après, ils se heurtèrent au couronnement de béton de la base.

— Ponctuels comme des Suisses, chuchota Michel.

Spencer les attendait au début du laps de temps martien et ils avaient pensé qu’ils devraient attendre. Michel leva la main et la posa prudemment sur la paroi extérieure de la tente. Surtendue, elle vibrait à chaque assaut du vent.

— Prête ?

— Oui, fit Maya, la gorge serrée.

Michel sortit le petit pistolet à air comprimé de son étui fixé sur la cuisse. Maya l’imita. L’arme avait toute une variété de fonctions : elle pouvait enfoncer des clous aussi bien que des aiguilles à inoculer. Ils comptaient les utiliser pour déchirer les tissus aussi durs qu’élastiques de la tente.

Ils déconnectèrent le cordon qui reliait leurs intercoms et pointèrent leurs armes sur la paroi vibrante. Ils tirèrent à la même seconde.

Il ne se passa rien. Maya réinséra le jack du cordon dans son bloc poignet.

— Il va peut-être falloir découper.

— Peut-être. Bon, on essaie une fois encore avec les pistolets. Ce matériau est solide, mais avec le vent…

Ils se séparèrent, se remirent en position et tirèrent une deuxième fois – leurs bras basculèrent et ils se cognèrent à la paroi de béton. La première explosion fut suivie d’une seconde, moins intense, puis d’un grondement en cascade et d’une série d’autres explosions. Les quatre parois de la tente se déchiraient entre deux des arc-boutants, et sans doute sur tout le côté sud, ce qui provoquerait certainement l’éclatement de tout l’ensemble. Droit devant eux, ils discernaient les flots de poussière qui volaient entre les bâtiments vaguement éclairés. L’une après l’autre, les fenêtres s’obscurcissaient. Sous la violence de la dépressurisation, certaines explosaient. Mais l’effet du choc atmosphérique n’était pas aussi violent qu’il l’eût été autrefois.

— Ça va ? demanda Michel sur l’intercom.

Il perçut le souffle haletant de Maya.

— Je me suis fait mal au bras.

Les sirènes venaient de se déclencher dans le ronflement du vent.

— Il faut trouver Spencer, ajouta Maya d’un ton rauque.

Elle se redressa et une bourrasque la poussa par-dessus le mur avec violence. Michel plongea derrière elle, retomba durement et roula jusqu’à se retrouver tout contre elle.

— Allez, viens, dit Maya.

Dans une course vacillante, ils pénétrèrent dans la cité-prison de Mars.

À l’intérieur de la tente, c’était le chaos. La poussière avait transformé l’air en une sorte de gel noir qui se déversait dans les rues en un torrent fantastique et hurlant. Maya et Michel avaient du mal à s’entendre, même lorsqu’ils eurent reconnecté leur cordon d’intercom. La décompression avait soufflé certaines fenêtres et même provoqué l’effondrement d’un mur, et les rues étaient jonchées de morceaux de verre et de béton. Ils avançaient côte à côte, avec prudence, se touchant souvent pour confirmer leur position.

— Jette un coup d’œil sur ton affichage infrarouge, dit Maya.

Michel obéit. La vue était cauchemardesque : les immeubles abattus brillaient comme de grands feux verts.

Ils approchaient du bâtiment central où était détenu Sax, selon Spencer. Il était lui aussi vert vif sur une façade. Ils ne pouvaient qu’espérer que la clinique du sous-sol où l’on avait conduit Sax était protégée par des blindages. Sinon, du seul fait de leur attaque, leur ami était mort. C’était hélas possible, se dit Michel : le sol, en surface, avait été fracassé.

Et accéder aux étages inférieurs posait un problème. Il devait y avoir un escalier de secours en cas de panne des ascenseurs, mais ils auraient du mal à le trouver. Michel passa sur la fréquence commune et tomba sur une discussion frénétique à propos des ravages dans la vallée : la tente installée sur le plus petit des deux cratères de la berge intérieure avait été soufflée, et les appels au secours se multipliaient.

— Cachons-nous quelque part. On va bien voir si quelqu’un arrive.

Ils s’allongèrent derrière un muret et attendirent à l’abri du vent. Une porte s’ouvrit violemment devant eux et des silhouettes en combinaison se ruèrent dans la rue et disparurent. Aussitôt après, Maya et Michel se précipitèrent vers la porte et entrèrent dans un couloir qui semblait encore dépressurisé. Mais les lumières brillaient et, sur un panneau, des voyants rouges étaient allumés. Un verrou d’urgence. Ils refermèrent rapidement la porte extérieure et la pressurisation fut rétablie. Ils étaient à présent devant la porte intérieure du couloir et ils échangèrent un regard à travers leurs visières empoussiérées. Michel passa sa main gantée sur la sienne et haussa les épaules. Dans le patrouilleur, ils avaient déjà discuté de cet instant crucial de l’opération. Mais il y avait trop d’éléments qu’ils ne pouvaient prévoir ou planifier. Et ils étaient là, et l’instant était venu. Michel sentait le sang courir plus vite dans ses veines, comme accéléré par le vent furieux de l’extérieur.

Ils se déconnectèrent à nouveau et prirent les pistolets laser que Coyote leur avait confiés. Michel tira sur le joint de la porte, qui s’ouvrit en sifflant. Ils avaient devant eux trois hommes en combinaison, mais sans casque, l’air effrayé. Ils firent feu sans hésiter et les trois hommes s’écroulèrent, recroquevillés, comme touchés par la foudre.

Ils les traînèrent dans une pièce voisine. Michel se demanda s’ils n’avaient pas appuyé trop longtemps sur la détente de leurs lasers, ce qui provoquait fréquemment des arythmies cardiaques. Il avait l’impression que tout son corps avait gonflé dans sa combinaison. Il était brûlant, le souffle court et terriblement nerveux. Maya était apparemment dans le même état, et elle le précéda en courant presque. Soudain, tout s’éteignit. Maya alluma la lampe de son casque et, uniquement guidés par le cône de lumière poussiéreuse, ils allèrent jusqu’à la troisième porte sur leur droite, celle que leur avait indiquée Spencer. Sax devait se trouver à l’intérieur. Elle était verrouillée.

Maya sortit une charge explosive légère de sa combinaison, la mit en place sur la poignée, puis ils reculèrent de plusieurs mètres. Dans la détonation, le battant s’ouvrit violemment. En s’avançant, Maya et Michel tombèrent sur deux hommes qui luttaient pour attacher leurs casques. En les voyant, l’un d’eux porta la main à son holster tandis que l’autre plongeait vers une console. Mais ni l’un ni l’autre n’atteignit son but.

Maya revint en arrière pour fermer la porte qu’ils venaient de franchir. Ils descendirent un autre couloir, le dernier. Ils parvinrent à une nouvelle porte qui s’ouvrait sur une autre pièce. Michel leva son arme. Maya prit son pistolet à deux mains et hocha la tête. Michel ouvrit la porte d’un coup de pied et elle se rua en avant, suivie de près par Michel. Une silhouette en combinaison était penchée sur ce qui semblait être un chariot chirurgical. Elle opérait sur la tête d’un homme allongé, inerte. Maya tira plusieurs fois et la silhouette s’écroula comme sous l’effet d’une pluie de coups, roula sur le sol, les muscles secoués de spasmes.

Ils se précipitèrent vers l’homme étendu sur le chariot. C’était Sax, quoique Michel le reconnût plus à son corps qu’à son visage, qui évoquait un masque de mort, avec deux yeux cernés de noir et le nez écrasé. Il semblait inconscient, au mieux. Ils entreprirent de le détacher. Des électrodes étaient implantées sur son crâne rasé, et Michel ne put s’empêcher de grimacer quand Maya les arracha. Michel sortit une combinaison de secours légère de sa poche de cuisse et la passa avec des gestes plus ou moins brusques sur les jambes paralysées de Sax, puis sur son torse. Sax n’émit pas le moindre gémissement. Maya revint avec un protège-tête en tissu et un mini réservoir de secours qu’elle avait pris dans le sac à dos de Michel. Ils les ajustèrent sur Sax avant d’activer la combinaison d’urgence.

Maya serrait le poignet de Michel avec une force telle qu’il craignit un instant qu’elle ne lui casse les os. Elle reconnecta le cordon de liaison de l’intercom.

— Il est vivant ?

— Oui, je le crois. Il faut d’abord le sortir d’ici. On verra ensuite.

— Regarde ce qu’ils ont fait à son visage, ces sales fascistes.

Ils virent alors que Maya avait abattu une femme. Elle s’avança et lui donna un violent coup de pied dans le ventre. Puis elle se pencha sur sa visière et jura d’un ton surpris :

— Merde, c’est Phyllis !

Michel porta Sax jusque dans le couloir. Maya le suivit. Un homme surgit devant eux, elle leva son arme, mais Michel lui détourna le bras – c’était Spencer Jackson. Il leur parlait, mais avec leurs casques ils n’entendaient rien. Quand il le réalisa, il cria :

— Dieu merci, vous voilà ! Ils en avaient fini avec lui – ils étaient sur le point de le tuer !

Maya dit quelque chose en russe, retourna dans la pièce en courant, lança quelque chose à l’intérieur et revint. L’explosion dégagea un nuage de fumée et de débris dans le couloir.

— Non ! cria Spencer. C’était Phyllis !

— Je sais ! répliqua Maya d’un ton vengeur.

Mais Spencer ne l’avait pas entendue.

— Viens, insista Michel en prenant Sax entre ses bras tout en faisant signe à Spencer de mettre son casque. Repartons pendant qu’il en est temps.

Personne ne semblait l’avoir entendu, mais Spencer prit un casque et il l’aida à porter Sax jusqu’au premier niveau.

Au-dehors, il faisait toujours noir et le fracas se déchaînait. Des objets et des débris volaient dans les airs ou roulaient sur le sol. Michel, touché en pleine visière, tomba à genoux. Ensuite, il ne put que deviner ce qui se passait. Maya se connecta avec le bloc poignet de Spencer et leur lança des ordres d’un ton dur et net. Ils portèrent Sax jusqu’à la paroi de la tente, puis au-dehors, et rampèrent jusqu’au fil d’Ariane.

Très vite, il leur apparut clairement qu’ils ne réussiraient pas à marcher contre le vent. Ils durent ramper, en portant tour à tour Sax sur leur dos. Sans jamais quitter le filin qui était leur seul espoir le regagner le patrouilleur. Plus ils avançaient, plus leurs mains et leurs genoux s’engourdissaient sous l’effet du froid. Dans le flot de sable et de poussière, Michel, en baissant les yeux, constata que sa visière était terriblement criblée.

Ils s’arrêtaient pour échanger leur fardeau. Après son tour, Michel s’agenouilla, haletant, le casque contre le sol, au-dessous du grand déferlement de poussière. Il en avait le goût sur la langue. Un goût amer, salé et sulfureux – le goût de la peur martienne, de la mort martienne. À moins que ce ne fût celui de son sang : il n’aurait su le dire. Le bruit était trop intense pour qu’il pense, son cou le faisait souffrir, une sonnerie lui perçait les oreilles, et des vers rouges avaient envahi ses yeux : sans doute le petit peuple de Mars qui avait franchi la périphérie de sa vision ; il n’allait pas tarder à perdre conscience. Il se dit qu’il allait vomir, ce qui était dangereux dans un casque, et tout son corps luttait pour réprimer le spasme. Il transpirait sous la douleur qui se diffusait dans chacun de ses muscles, chacune de ses cellules. Après une lutte très longue, le spasme reflua.

Ils avançaient toujours en rampant. Une heure de silence épuisant s’écoula, puis une autre. À présent, les genoux de Michel n’étaient plus engourdis mais poignardés par de longs élancements douloureux, comme s’ils raclaient à vif le sol. Parfois, ils demeuraient étendus sur le sable, en attendant que passe une rafale sauvage. Ils étaient étonnés devant les variations de force des bourrasques à l’intérieur d’un même ouragan. Le vent ne s’exerçait pas selon une pression permanente mais dans des séries de souffles violents. Et les intervalles qui séparaient ces coups de marteau étaient parfois tellement prolongés qu’ils avaient le temps de s’ennuyer, de laisser errer leurs pensées, ou même de s’assoupir. Ils avaient le sentiment qu’ils allaient se laisser surprendre par l’aurore. Mais, à un moment, Michel consulta son horloge de visière et vit qu’il était 3 h 30 du matin. Et ils se remirent à ramper.

Le filin se tendit et ils se cassèrent le nez contre la porte du patrouilleur, au bout du fil d’Ariane. Ils le dégagèrent et, à l’aveuglette, hissèrent Sax dans le sas avant de suivre. Ils refermèrent la porte extérieure et rétablirent la pression. Le sol du sas était couvert de sable et la pompe du ventilateur crachait un tourbillon de cristaux qui ternissaient la luminosité de l’air ambiant. Michel se pencha sur la minuscule visière de Sax avec le sentiment d’examiner un masque de plongée et ne décela aucun signe de vie.

Quand la porte intérieure s’ouvrit, ils ôtèrent leurs tenues, leurs casques et leurs bottes, se glissèrent dans le patrouilleur et refermèrent rapidement la porte sur le nuage de poussière. Michel avait le visage moite. Il s’essuya et vit alors le sang sur sa main, d’un rouge scintillant dans la lumière dure du compartiment. Il saignait du nez. Même dans la lumière, il constata que l’ombre régnait à la limite de son champ de vision et que la pièce était étrangement calme et silencieuse. Maya avait une vilaine plaie à la cuisse, cernée de givre. Spencer, lui, paraissait épuisé, indemne mais visiblement secoué. Il enleva le protège-tête de Sax en bredouillant :

— On ne doit pas arracher les sondes cérébrales comme ça ! Vous auriez dû m’attendre. Vous ne saviez pas ce que vous faisiez !

— Mais on ignorait si tu allais venir, répliqua Maya. Tu étais en retard.

— Pas de beaucoup ! Il fallait bien que je me cache : il leur a tout déballé à mon propos en même temps que le reste, et j’ai attendu que la tempête se lève pour revenir ! Vous n’aviez pas à paniquer comme ça !

— On n’a pas paniqué !

— Alors pourquoi vous les avez enlevées comme ça ? Et pourquoi tuer Phyllis ?

— C’était une tortionnaire, une meurtrière !

Spencer secoua violemment la tête.

— Elle était prisonnière, tout comme Sax.

— Non !

— Tu n’en sais rien ! Tu as tué sur des apparences. Vous ne valez pas mieux que les autres.

— Va te faire foutre ! C’est eux qui torturent ! Tu n’as pas réussi à les arrêter et il fallait bien qu’on fasse quelque chose !

Tout en jurant en russe, Maya s’installa dans le siège de pilotage et démarra.

— Envoie un message à Coyote ! lança-t-elle à Michel.

Un instant, il eut du mal à se rappeler comment fonctionnait la radio. Il tapa enfin la touche qui déclenchait le message en salves codées : ils avaient délivré Sax. Ensuite, il revint auprès de Sax qui gisait sur la couchette, le souffle à peine perceptible. Il était en état de choc. Lui aussi saignait du nez. Spencer le nettoya avec des gestes doux tout en secouant la tête.

— Ils se servent de MRI[52] et d’ultra-sons focalisés, commenta-t-il d’un ton morne. En le récupérant de cette façon, vous auriez pu…

Il n’acheva pas.

Sax avait le pouls faible et irrégulier. Michel entreprit de lui enlever sa tenue. Ses gestes étaient mous et ses mains ressemblaient à deux étoiles de mer flottant dans le ressac. Elles échappaient à sa volition, comme s’il travaillait sur un téléopérateur. J’ai été tétanisé, se dit-il. Je suis commotionné. Il ressentit une nausée. Spencer et Maya, furieux, criaient des phrases incompréhensibles pour lui.

— C’était une pute !

— Si on devait tuer toutes les putes, jamais tu ne serais sortie de l’Arès vivante !

— Arrêtez ! dit Michel d’une voix affaiblie. Tous les deux, arrêtez.

Il ne comprenait pas vraiment ce qu’ils disaient, mais il était évident qu’ils se querellaient et c’était à lui de jouer le médiateur. Maya était folle de chagrin et de rage et elle pleurait tout en hurlant. Et Spencer lui répliquait en criant lui aussi, et en tremblant. Sax était toujours dans le coma. Il va falloir que je me remette à la psychothérapie, se dit Michel en pouffant de rire. Il se dirigea tant bien que mal vers l’avant et s’installa devant les commandes qui semblaient trembler sous le nuage de poussière noire qui fouettait le pare-brise.

— Conduis, fit-il d’un ton désespéré.

Maya, à côté de lui, était en larmes, les mains crispées sur le volant. Il posa la main sur son épaule et elle le repoussa. Elle semblait soudain montée sur ressort et il faillit tomber de son siège.

— On parlera plus tard, lui dit-il. Ce qui est fait est fait. Maintenant, il faut qu’on rentre chez nous.

— On n’a pas de chez-nous ! grinça Maya.

SIXIÈME PARTIE

Tariqat

1

Le Grand Homme venait d’une grande planète. Il était un visiteur sur Mars – il passait par-là quand il avait vu la planète. Alors, il s’était arrêté pour jeter un coup d’œil, et il y était encore quand Paul Bunyan[53] surgit et c’est pour cette raison qu’ils se battirent. Ce fut le Grand Homme qui gagna, ainsi que vous le savez. Mais quand Paul Bunyan et son gros bœuf bleu, Babe, furent morts, le Grand Homme n’eut plus personne à qui parler, et vivre sur Mars, c’était comme vivre sur un ballon de basket-ball. Alors, il erra durant un temps, déchirant les choses pour essayer de les mettre à sa taille, avant d’abandonner et de repartir.

Après cela, toutes les bactéries qui se trouvaient dans Paul Bunyan et son bœuf Babe quittèrent leurs corps et se mirent à circuler dans l’eau tiède qui coulait sur le lit rocheux, loin dans le sous-sol. Elles dévorèrent le méthane et l’hydrogène sulfuré, et résistèrent au poids de milliards de tonnes de roc, comme si elles vivaient sur une planète neutronique. Leurs chromosomes commencèrent à se briser, mutation après mutation, et au taux de reproduction de dix générations par jour, il ne fallut pas longtemps à cette bonne vieille survie du mieux adapté pour effectuer la sélection naturelle. Et des milliards d’années passèrent. Avec le temps, toute une histoire de l’évolution martienne se créa, des fissures du régolite aux espaces qui séparaient les grains de sable, sous le soleil froid des déserts. Toutes sortes de créatures étaient apparues et s’étaient répandues – mais toutes étaient infimes. Il n’y avait pas de place pour autre chose dans le sous-sol, voyez-vous, et quand elles atteignirent la surface, certains schémas étaient déjà fixés. Et puis, il n’y avait guère de facteurs pour stimuler la croissance, de toute façon.

Et c’est ainsi que toute une biosphère chasmoendolithique se développa, dans laquelle tout était petit. Les baleines avaient la taille de têtards, les séquoias étaient comme des lichens, tout était à l’avenant. Tout s’était passé comme si le rapport au double, qui avait fait que les choses sur Mars étaient toujours cent fois plus grandes que leurs équivalents terrestres, s’était finalement inversé en s’accélérant.

Et c’est l’évolution qui produisit le petit peuple rouge. Ils sont comme nous – ou, du moins, ils nous ressemblent quand nous les voyons. Mais ça, c’est parce que nous ne savons les voir que du coin de l’œil. Si vous en regardez un attentivement, vous verrez qu’il ressemble à une minuscule salamandre verticale, d’un rouge sombre, quoique leur peau semble avoir certaines capacités de caméléonisme et qu’ils arrivent à prendre la teinte exacte des rochers sur lesquels ils se trouvent. En regardant vraiment attentivement, vous remarquerez que la peau évoque un lichen en plaque mélangé de grains de sable, et que les yeux sont comme des rubis. C’est fascinant, mais ne vous excitez pas trop, car il faut dire qu’à la vérité vous n’en verrez jamais un aussi nettement. C’est bien trop difficile. Quand ils sont immobiles, nous sommes dans l’incapacité de les voir. Il en serait toujours ainsi, si ce n’est que certains sont parfois tellement sûrs de pouvoir se figer sur place et disparaître si vous tentez de les regarder directement, qu’ils sautent à la limite de votre champ de vision, rien que pour vous exciter l’esprit. Mais dès que vous bougez les yeux pour mieux voir, ils s’arrêtent, et vous ne pouvez plus les retrouver.

Ils vivent un peu partout, et même chez nous. D’ordinaire, il y en a toujours quelques-uns dans la poussière qui s’agglomère dans les coins. Et qui peut prétendre honnêtement qu’il n’y a jamais la moindre poussière dans un coin de sa chambre ? Personne, je pense. Parce que c’est un excellent abrasif quand vous entreprenez de balayer, n’est-ce pas ?… Oui, dans ces moments-là, le petit peuple rouge doit fuir à toute allure. Pour eux, ce sont des désastres. Ils pensent que nous sommes des idiots géants et dingues qui, de temps en temps, piquent des crises de folie furieuse.

Oui, c’est vrai que le premier humain à avoir aperçu le petit peuple rouge a été John Boone. Qu’est-ce que vous attendiez d’autre ? Il le découvrit quelques heures seulement après avoir débarqué sur Mars. Plus tard, il apprit à les voir même lorsqu’ils étaient immobiles, et il se mit à parler à ceux qu’il repérait dans les chambres, jusqu’à ce qu’ils finissent par craquer et par lui répondre. Ils s’apprirent mutuellement leurs langages, et on peut entendre encore les gens du petit peuple rouge employer toutes sortes de John-Boonismes dans leur anglais. Finalement, ils furent toute une troupe à escorter John Boone, où qu’il aille. Ils aimaient ça, et comme John n’était pas un type particulièrement porté sur la propreté, ils avaient toujours des endroits où se cacher. Oui, à Nicosia, la nuit où il fut tué, il y en avait des centaines. C’est ce qui explique la mort des Arabes, plus tard cette même nuit – toute une bande de petits êtres leur sont tombés dessus. Horrible.

Quoi qu’il en soit, ils étaient les amis de John Boone, et ils étaient aussi tristes que nous autres qu’il ait été assassiné. Depuis, aucun humain n’a appris leur langage, ni ne les a connus d’aussi près. Oui, John Boone fut aussi le premier à parler d’eux. La plus grande partie de ce que nous connaissons d’eux, nous la lui devons, à cause de ces rapports exceptionnels qu’ils entretenaient. Oui, on dit aussi que l’abus d’omegendorphe provoque l’apparition de petites taches rouges mouvantes à la limite du champ de vision. Pourquoi cette question ?

Mais depuis la mort de John Boone, le petit peuple continue de vivre avec nous en toute discrétion. Ils nous observent avec leurs yeux de rubis et ils essaient de savoir vraiment qui nous sommes, et pourquoi nous faisons tout ça. Et ils se demandent comment s’y prendre avec nous pour obtenir ce qu’ils veulent – c’est-à-dire des gens avec lesquels ils pourraient parler et devenir amis, qui ne les balayeraient pas tous les deux ou trois mois, qui ne chambouleraient pas non plus toute la planète. Alors, ils nous surveillent. Toutes les cités-caravanes les emportent partout. Ils sont prêts à nous parler à nouveau. Ils sont en train de décider quel sera leur interlocuteur. Et ils se demandent : lequel, entre tous ces géants idiots, peut connaître Ka ?

Parce que c’est le nom qu’ils donnent à Mars, voyez-vous. Ka. Cela a plu aux Arabes, car le nom arabe de Mars est Qahira, de même qu’aux Japonais, qui appellent Mars Kasei. Mais à vrai dire, la plupart des noms que les humains ont donnés à Mars contiennent la syllabe ka – et certains dialectes du petit peuple rouge désignent Mars comme m’kah, ce qui apporte un son que l’on retrouve dans un grand nombre de noms terriens pour Mars. Il est possible que le petit peuple rouge ait réussi à gagner l’espace il y a très longtemps, qu’il ait visité la Terre, qu’ils aient été nos fées, nos elfes, tous les petits êtres de nos légendes. Ils ont pu dire aux hommes d’où ils venaient, et nous laisser le nom de leur monde. Mais, d’un autre côté, il est possible que ce soit la planète elle-même qui suggère ce son de quelque manière hypnotique qui affecterait la conscience de tous les observateurs, qu’ils soient présents sur Mars ou qu’ils l’observent comme une simple étoile rouge dans le ciel. Je l’ignore, et peut-être après tout est-ce dû à la couleur. Ka.

Et ainsi, ceux de Ka nous épient, et ils demandent : qui connaît Ka ? Qui passe du temps avec Ka, qui apprend Ka, qui aime toucher Ka, marcher sur Ka, laisser Ka s’infiltrer en lui, qui laisse la poussière tranquille ? Ceux-là sont les humains auxquels nous voulons parler. Bientôt, nous nous présenterons devant tous ceux qui semblent aimer Ka. Et alors, mieux vaudrait que vous soyez prêts. Car nous aurons un plan. Et il sera temps de tout abandonner pour entrer dans un nouveau monde. Le temps sera venu de libérer Ka.

2

Ils roulaient en silence. Le patrouilleur tressautait sous les bourrasques. Les heures s’écoulaient et ils n’avaient toujours aucune nouvelle de Michel et de Maya. Ils avaient opté pour des signaux radio en rafales, très semblables aux bouffées de statique provoquées par les éclairs : un pour réussite, un pour échec. Mais la radio ne leur transmettait qu’un sifflement ininterrompu, à peine audible dans celui du vent. Nirgal devenait de plus en plus nerveux. Plus l’attente se prolongeait, plus il était probable qu’un désastre avait emporté leurs compagnons sur la berge extérieure. S’il tenait compte de la nuit terrible qu’ils avaient passée – de leur progression rampante dans l’obscurité hurlante, l’averse cinglante de débris, les tirs déchaînés qui partaient des tentes abattues – les perspectives étaient sombres. Il était gagné par la crainte d’apprendre que Maya, Michel et Sax avaient été blessés, ou pire. Et même Spencer, qu’il ne connaissait pas mais dont on lui avait tant parlé. L’ensemble de leur plan lui apparaissait fou maintenant, et Nirgal en venait à s’interroger sur le jugement de Coyote. Coyote qui était penché sur l’écran de l’IA et marmonnait en se balançant sur ses tibias douloureux… Bien sûr, les autres avaient approuvé le plan, de même que Nirgal. Et Maya et Spencer avaient participé à son élaboration, avec les Rouges de Mareotis. Mais aucun d’eux n’avait prévu que l’ouragan katabatique aurait une telle violence. Et c’était Coyote le chef de l’opération, aucun doute. Et en cet instant, Nirgal le découvrait en pleine détresse, furieux, troublé, effrayé.

À cette seconde, la radio crépita comme si deux éclairs venaient de frapper simultanément à proximité, et le message décrypté suivit très vite. Succès. Ils avaient réussi. Ils avaient trouvé Sax et ils l’avaient délivré.

En un instant, l’ambiance passa de l’inquiétude au soulagement. Ils se mirent à pousser des cris de joie incohérents, à rire, à s’embrasser. Nirgal et Kasei pleuraient de bonheur et d’apaisement, et Art, qui était resté dans le véhicule pendant le raid, et avait pris l’initiative de piloter dans le vent noir pour aller les récupérer, n’arrêtait pas de leur donner de grandes claques dans le dos, à tous, en braillant :

— Beau boulot ! Beau boulot !

Coyote, bourré d’antidouleurs, avait retrouvé son rire de fou. Nirgal, lui, se sentait physiquement plus léger, comme si la gravité avait brusquement diminué dans sa poitrine. Ils avaient plongé si profondément dans l’épuisement, la peur, pour remonter dans la joie : il se dit vaguement, l’esprit embrumé, que ces instants resteraient inscrits dans sa mémoire. Le choc de la vraie réalité, qu’on éprouvait si rarement, l’avait embrasé. Et il pouvait lire la même gloire pure et lumineuse sur les visages de ses compagnons. En cet instant, ils étaient comme des animaux sauvages à l’âme neuve et ardente.

Les Rouges repartirent vers le nord, vers leurs refuges de Mareotis. Coyote fonça vers le sud, vers le point de rendez-vous avec Maya et Michel. Ils se retrouvèrent dans la clarté chocolat de l’aube, loin sur les hauteurs d’Echus Chasma. Tout le groupe venu de la berge intérieure se rua sur le patrouilleur de Maya et Michel, prêt à recommencer la fête. Nirgal franchit le sas en vacillant et rencontra pour la première fois Spencer : il vit un petit homme au visage rond et ravagé, dont les mains tremblaient. Mais Spencer l’observa avec attention.

— Ça me fait plaisir de te connaître, dit-il enfin. J’ai tellement entendu parler de toi.

Ils parlaient tous à la fois, échangeant leurs impressions.

— Ça s’est vraiment bien passé, déclara Coyote, provoquant un concert de protestations de Kasei, Art et Nirgal.

Ils s’en étaient tirés de justesse, en vérité, en rampant sur la berge intérieure, essayant d’échapper au typhon et aux policiers fous de panique, de retrouver le patrouilleur alors même qu’Art tentait de les récupérer. Ils avaient longtemps tourné autour de l’endroit où ils avaient laissé le véhicule…

Le regard dur de Maya coupa court à la joie ambiante. Après l’excitation des retrouvailles, il devenait évident que les choses n’étaient pas aussi réjouissantes que cela. Ils avaient sauvé Sax, mais un peu tard. On l’avait torturé, leur dit Maya. On ne pouvait savoir précisément quelles lésions les autres lui avaient infligées dans l’état d’inconscience où il était plongé.