/ / Language: Français / Genre:sf_space / Series: Mars (fr)

Mars la rouge

Kim Robinson

Le 21e siècle. Demain. Cinquante hommes et cinquante femmes, représentant les nations majeures et toutes les disciplines scientifiques, embarquent à bord de l’Arès, un immence vaisseau spatial, un micro-monde où ils vont vivre pendant plus d’un an avant d’atteinde Mars, à cent millions de kilomètres de là. Un homme, déjà, a posé le pied sur Mars : John Boone. Héros mythique depuis son retour sur Terre, il s’est porté volontaire pour ce second voyage. Un voyage aller, sans espoir de retour vers la Terre. Car les hommes et les femmes de l’Arès devront aller au-delà de l’exploration. Il devront survivre dans un monde usé, désolé, hostile. Si l’homme ne peut s’y adapter, il faudra adapter Mars à l’homme. Descendre dans ses canyons immenses pour y chercher de la glace. Il faudra ensemencer les vallées où coulèrent des fleuves, il y a des millions d’années. Il faudra inventer de nouvelles villes, avec des matériaux et des concepts nouveaux. Des cités de rêve greffées sur le désert, au flanc des plus grands volcans du système solaire. Il faudra affronter les diférences politiques, religieuses. Recommencer l’Histoire dans un décor nouveau.

Kim Stanley Robinson

Mars la rouge

Pour Lisa

PREMIÈRE PARTIE

La nuit du festival

1

Mars était vide avant notre arrivée. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’y était jamais rien passé. La planète avait connu des accrétions, des fusions, des tourbillons qui s’étaient refroidis, pour laisser une surface marquée par d’immenses cicatrices géologiques : cratères, canyons, volcans. Mais tout cela était survenu dans l’inconscient minéral, sans être observé, sans témoins – sauf nous, qui avions tout vu depuis la planète d’à côté, et seulement durant le tout dernier instant de sa longue histoire. Nous sommes la seule conscience que Mars ait jamais possédée.

À présent, chacun connaît l’histoire de Mars dans la culture humaine : comment, au cours de la préhistoire, durant des générations, elle était l’un des astres les plus lumineux du ciel, à cause de sa rougeur et des fluctuations de son intensité, et de la façon qu’elle avait de ralentir sa course entre les étoiles et, parfois, de l’inverser. Elle semblait lancer un message. Il n’est peut-être donc pas surprenant que les noms les plus anciens que les hommes lui aient donnés pèsent particulièrement sur la langue – Nirgal, Mangala, Auqakuh, Harmakhis – ils sonnent comme s’ils étaient plus anciens encore que les langages dont ils sont issus, comme des mots fossiles venus de l’ère glaciaire et de plus loin encore. Oui, durant des milliers d’années, Mars eut un pouvoir sacré dans les affaires humaines, et sa couleur rendait ce pouvoir encore plus redoutable, puisqu’il représentait le sang, la colère, la guerre, et le cœur.

Et puis, les premiers télescopes nous permirent de l’observer de plus près, de mieux voir ce petit disque orangé, avec ses pôles si blancs, et ses taches sombres qui s’agrandissaient ou se rétrécissaient au rythme des saisons. Les progrès techniques ne nous apportèrent jamais rien de plus, mais ces images captées par la Terre fournirent suffisamment de flous à Lozvell pour lui inspirer un conte, un conte que nous connaissons tous : celui d’un monde agonisant, avec ses habitants héroïques, luttant désespérément pour creuser des canaux afin de stopper l’invasion des déserts.

Fascinant. Mais les sondes Mariner et Viking transmirent leurs clichés et tout fut changé. Notre connaissance de Mars en fut formidablement multipliée. Nous en savions désormais des millions de fois plus sur cette planète qu’auparavant. C’est un monde nouveau qui défilait devant nos yeux, un monde insoupçonné jusqu’alors.

Pourtant, c’était apparemment une planète sans vie. Les humains s’étaient mis à rechercher des traces du passé de Mars, d’une éventuelle forme de vie, des microbes aux architectes de canaux, en passant même par d’éventuels visiteurs extra-solaires. Comme vous le savez, aucune preuve de tout cela n’a jamais été avancée. Les contes et les légendes se sont donc multipliés afin de combler ce vide, tout comme du temps de Lowell, ou de celui d’Homère, comme dans les cavernes de la savane. On se mit à parler de microfossiles détruits par les bio-organismes expédiés de la Terre, de ruines entrevues dans des tornades de poussière et à jamais perdues, d’un géant et de ses aventures, d’une peuplade de petits êtres rouges et furtifs que l’on aurait aperçus. Et tous ces contes ont été bâtis pour essayer de donner une vie à Mars, ou de la ramener à la vie. Parce que nous sommes encore ces animaux qui ont survécu à l’âge glaciaire, qui contemplent avec émerveillement le ciel et se plaisent à se raconter des histoires. Et Mars n’a jamais cessé d’être ce qu’elle était pour nous depuis le commencement : un grand signe, un grand symbole, un grand pouvoir.

Et c’est alors que nous sommes arrivés. Non pas sur un pouvoir, mais sur un monde.

2

— Nous sommes arrivés. Mais ce que les autres n’avaient pas réalisé, c’est que, lorsque nous atteindrions Mars, nous serions changés à tel point par ce voyage aller que tout ce que l’on nous avait dit n’aurait plus vraiment d’importance. Ça n’avait rien à voir avec l’exploration des fonds sous-marins ou la colonisation du Far West. Non, c’était une expérience absolument nouvelle, et, tandis que l’Arès suivait sa trajectoire, la Terre devint une simple étoile bleutée perdue parmi d’autres, et nous recevions les messages avec un tel décalage qu’ils nous semblaient venir d’un autre siècle.

Nous n’appartenions plus qu’à nous seuls, et c’est ainsi que nous sommes devenus des êtres fondamentalement différents.

Rien que des mensonges, se dit Frank Chalmers, agacé.

Il était assis parmi les dignitaires pour entendre l’habituelle allocution de son vieil ami John Boone, l’habituel « discours d’exhortation de Boone ». Une épreuve exténuante pour lui. En vérité, le voyage vers Mars avait été l’équivalent technique d’un très long trajet en train. Non seulement ils n’étaient pas devenus des êtres fondamentalement différents, mais ils s’étaient révélés encore plus identiques à eux-mêmes que jamais, dépouillés de toutes leurs habitudes jusqu’à ce qu’ils soient réduits au matériau brut de leur moi. Mais John, en cet instant même, agitait l’index face à l’assistance tout en clamant :

— Nous sommes venus ici pour faire quelque chose de neuf, et quand nous sommes arrivés, nos différences terrestres se sont évanouies, car elles étaient absurdes sur ce monde nouveau !

Mais oui, il le croyait vraiment. Sa vision intime de Mars était comme un objectif déformant, une espèce de religion.

Chalmers cessa d’écouter et laissa errer son regard sur la ville nouvelle. Ils allaient la baptiser Nicosia. C’était la première agglomération édifiée à la surface de Mars. En fait, tous les immeubles avaient été bâtis sous une gigantesque toile transparente tendue par une structure quasi invisible, sur le site de Tharsis, à l’ouest de Noctis Labyrinthus. De là, on avait une vue prodigieuse sur l’horizon d’ouest, marqué par le grand pic de Pavonis Mons. Les vétérans qui se trouvaient dans le public en étaient absolument ébahis : ils étaient à la surface de la planète, ils avaient quitté leurs tranchées, leurs mesas et leurs cratères, et ils pouvaient voir jusqu’au fond de l’horizon ! Splendide !

Une vague de rires rappela l’attention de Frank. John Boone avait une voix rauque et un sympathique accent du Midwest. Il pouvait être tour à tour (et parfois simultanément) calme, véhément, sincère, ironique, modeste, confiant, grave et drôle. L’orateur parfait. Quant à l’assistance, elle était sous le charme : c’était le premier homme sur Mars qui leur parlait et, si l’on en jugeait à leurs expressions, ils auraient pu tout aussi bien contempler Jésus en train de multiplier le pain et les poissons pour le dîner. À vrai dire, John méritait presque d’être adoré car, sur un plan totalement différent, il avait accompli un miracle, lui aussi : il avait transformé leurs existences d’hommes-conserve en un fabuleux voyage spirituel.

— Nous sommes venus sur Mars pour nous respecter les uns les autres comme jamais encore nous ne l’avions fait, proclama-t-il.

Chalmers se dit que c’était un rapprochement plutôt inquiétant avec les expériences de surpopulation chez les rats.

— Mars, poursuivit John, est un monde sublime, exotique et dangereux.

Là, il voulait dire : une sphère glacée de roches oxydées qui dégageaient un taux de quinze rems[1] par an.

— Et, grâce à notre travail, nous sommes en train d’y bâtir un nouvel ordre social et de nous élever vers un nouveau stade de l’histoire de l’humanité.

Bien sûr, la dernière variation sur le thème de la dynamique du pouvoir chez les primates.

John finit sur cette ultime fleur de rhétorique et, bien entendu, un tonnerre d’applaudissements lui répondit. Maya Toitovna s’avança alors sur le podium pour présenter Chalmers. Frank lui adressa un bref regard qui signifiait à l’évidence qu’il n’était pas d’humeur à supporter ses plaisanteries habituelles. Elle ne s’y trompa pas.

— Celui qui va prendre la parole maintenant a été le carburant de notre petite fusée spatiale. (Elle eut quand même droit à quelques rires.) C’est grâce à son énergie et à son imagination que nous avons réussi à atteindre Mars, alors, si vous avez des réclamations, vous allez pouvoir les formuler à notre vieil ami Frank Chalmers.

Lorsqu’il se retrouva sur le podium, il fut surpris de découvrir les dimensions de la ville. Elle formait un triangle immense, et ils se trouvaient au point culminant, dans le parc de l’apex occidental. À partir du centre, sept allées rayonnaient dans le parc pour s’élargir en larges boulevards bordés de pelouses et d’arbres. Les immeubles étaient autant de trapèzes bas, et chacun se distinguait par un revêtement de pierre polie de couleur différente. Leur taille et leur architecture conféraient à l’ensemble un air quelque peu parisien. Paris vu par un peintre fauviste au printemps, avec ses cafés, ses terrasses… Plus bas, à quatre ou cinq kilomètres de distance, la frange de la cité était marquée par trois gratte-ciel élancés. Au-delà, c’était la ferme et sa verdure.

Les gratte-ciel faisaient partie de la structure de soutien de la tente, qui se déployait comme une ombrelle entretissée de filins qui avaient la couleur du ciel. La matière dont elle était constituée était invisible et, tel quel, on pouvait avoir l’impression de vivre à ciel ouvert. Ce qui était un luxe inouï. Nicosia allait devenir une ville très courue.

Ce fut précisément ce que Chalmers promit à l’assistance, qui approuva avec enthousiasme. Ici, les esprits étaient versatiles, et il semblait que Chalmers les domptait aussi bien que John. Il était trapu, le teint mat, en total contraste avec la blondeur du séduisant John Boone. Mais il savait qu’il possédait son charisme personnel, aussi fruste soit-il, et, au fur et à mesure qu’il prenait de l’assurance, il s’en servit et sortit quelques bonnes vieilles phrases qu’il gardait en réserve.

C’est alors qu’un rai de soleil perça les nuages pour illuminer les visages soudain levés, et qu’il sentit une crispation bizarre au creux de l’estomac. Ils étaient si nombreux, et tellement étrangers ! La foule était une chose effrayante – tous ces yeux de céramique humide dans ces visages rosâtres qui étaient fixés sur lui… c’était presque trop. Cinq mille personnes dans une cité martienne. Après toutes ces années passées à Underhill, c’était difficilement concevable.

Et, stupidement, il voulut exprimer ce qu’il éprouvait.

— Si nous… si nous regardons autour de nous… Cela ne fait que renforcer l’étrangeté de… de notre présence ici.

Il était en train de les perdre. Mais comment leur dire ? Comment leur faire savoir qu’eux seuls étaient vivants sur ce monde rocailleux, et que leurs visages luisaient comme autant de lampions dans la nuit ? Comment leur expliquer que même si les êtres vivants n’étaient rien de plus que des porteurs de gènes indisciplinés, c’était quand même préférable au néant minéral ou à n’importe quoi d’autre ?…

Bien sûr, il ne pourrait jamais le dire. En tout cas, certainement pas au milieu d’un discours. Et sans doute jamais. Il se reprit.

— Dans la désolation du paysage martien, la présence humaine est, disons, une chose remarquable.

Il lui vint une pensée sardonique : Comme ça, ils se respecteront un peu plus.

— La planète, si on la considère globalement, est un cauchemar gelé. (Donc exotique et sublime.) Et, par conséquent, livrés à nous-mêmes, nous devons entamer un processus de… réorganisation. (Ou bien créer un nouvel ordre social.)

Et c’est comme ça, mais oui, mais oui ! qu’il se retrouva en train de proférer les mêmes mensonges que John !

Et, à la fin de son intervention, il eut droit à une énorme vague d’applaudissements. Agacé, il annonça que l’heure du repas était venue, privant ainsi Maya de la dernière chance qu’elle pouvait avoir de placer une remarque. Mais elle avait probablement deviné sa manœuvre et ne s’en souciait même pas. Frank Chalmers aimait bien avoir le dernier mot.

Les gens se rassemblaient sur la plate-forme provisoire pour rencontrer les célébrités. Il était rare de trouver ensemble autant de membres des cent premiers et tout le monde se pressait autour de John et Maya, de Samantha Hoyle, Sax Russell et Chalmers.

Frank jeta un regard en direction de John et Maya. Il ne parvint pas à identifier le groupe de Terriens qui les entouraient, ce qui éveilla sa curiosité. Il traversa la plate-forme et surprit le regard qu’échangeaient John et Maya.

— Il n’y a aucune raison pour que cet endroit n’obéisse pas aux lois naturelles, déclarait un des Terriens.

— Parce qu’Olympus Mons vous rappelle vraiment Mauna Loa ? répliqua Maya.

— Bien sûr. Tous les volcans de type hawaiien se ressemblent.

Par-dessus la tête du crétin, Frank chercha le regard de Maya. Mais elle ne lui répondit pas. Quant à John, il faisait semblant de n’avoir pas remarqué son arrivée. Samantha Hoyle était lancée dans une grande explication à voix basse avec un homme. Comme il acquiesçait, involontairement il regarda Frank. Mais Samantha ne se retourna pas pour autant. De toute manière, ce qui comptait pour Franck, c’était John. John et Maya. Et tous deux se comportaient comme dans une soirée ordinaire.

Chalmers quitta la plate-forme. Le public, traversant le parc, descendait vers les tables qui avaient été dressées à l’endroit où convergeaient les sept boulevards. Il suivit le flot sous les jeunes sycomores qui avaient été récemment plantés et dont le feuillage kaki filtrait la clarté de l’après-midi, donnant au parc l’apparence du fond d’un aquarium.

Les ouvriers occupaient déjà les tables de banquet et descendaient la vodka avec le sentiment plus ou moins obscur que la construction de Nicosia était achevée et que l’âge héroïque était terminé. Ce qui était peut-être vrai pour Mars tout entière.

Les conversations montaient en un seul brouhaha. Frank s’enfonça dans la turbulence et se risqua vers le périmètre nord. Il s’arrêta devant le parapet de béton qui lui arrivait à hauteur de la hanche : la muraille de la cité. Quatre couches de plastique cristallin s’élevaient du rail de métal. Un Suisse, un peu plus loin, donnait des explications à un groupe de visiteurs.

— La membrane extérieure de plastique piézoélectrique génère l’électricité à partir du vent. Puis, deux autres films fournissent une isolation air – gel. Quant à la couche intérieure, elle constitue une membrane antiradiation qui, avec le temps, devient violette, et qu’on doit alors remplacer. C’est encore plus transparent qu’une vitre, non ?

Les visiteurs acquiescèrent. Frank tendit la main et poussa sur la membrane interne. Ses doigts s’y enfoncèrent jusqu’aux premières phalanges. Le contact était légèrement frais. On pouvait discerner une inscription en blanc : Isidis Planitia Polymers. À travers les sycomores, par-dessus son épaule, il apercevait la plate-forme en apex. John, Maya et leur bande d’admirateurs terriens étaient toujours là, bavardant avec animation. Ils régissaient les affaires de la planète. Ils décidaient du destin de Mars.

Il cessa de respirer. Il serra les dents et sentit ses molaires se bloquer. Il poussa si fort contre le film de plastique qu’il atteignit la membrane externe, ce qui impliquait qu’une partie de sa colère serait ainsi captée et stockée sous forme d’électricité dans le circuit urbain. Ce polymère était d’une nature particulière : les atomes de carbone y étaient liés à ceux d’hydrogène et de fluor de telle façon que la matière était plus piézoélectrique qu’un cristal de quartz. Il suffisait de modifier un seul des trois éléments pour tout changer : par exemple, en remplaçant le fluor par le chlore, on obtenait une enveloppe de saran[2].

Frank garda le regard fixé un instant sur sa main, puis sur les deux membranes collées l’une à l’autre. Sans lui, elles n’étaient rien.

Il alla perdre sa colère parmi les ruelles de la ville.

Agglutinés sur une plazza comme des moules sur un rocher, un groupe d’Arabes buvait du café. Les Arabes étaient arrivés sur Mars seulement dix ans auparavant et, déjà, ils constituaient une communauté avec laquelle on devait compter. Ils avaient de l’argent et avaient fait alliance avec les Suisses pour édifier de nombreuses villes, y compris celle-ci. Et ils se sentaient bien sur Mars. Comme le disaient les Saoudiens : « C’est comme un jour froid dans le Quart Vide[3]. » La ressemblance était telle que des mots arabes s’infiltraient de plus en plus rapidement dans l’anglais courant, parce que les Arabes avaient un vocabulaire plus riche pour ce type de paysage. Akaba pour les pentes abruptes des volcans, badia pour les plus vastes dunes, nefuds pour le sable dense, seyl pour le lit des fleuves asséchés vieux de milliards d’années… Les gens disaient souvent qu’ils allaient finir par adopter l’arabe.

Frank avait passé une bonne partie de son temps avec les Arabes, et ceux qui se pressaient sur la plazza furent heureux de le voir.

— Salaam aleyk ! lui dirent-ils.

Et il répondit :

— Marhabba !

Ils lui souriaient, dents blanches sous la moustache noire.

Comme d’ordinaire, il n’y avait là que des hommes. Les plus jeunes le précédèrent vers une table centrale autour de laquelle étaient assis les anciens, au nombre desquels son ami Zeyk.

Ce fut lui qui lui annonça :

— Cette place va s’appeler Hajr el-kra Meshab : la place de granit rouge de la cité.

Il montrait les dalles. Frank acquiesça tout en lui demandant de quel genre de roche il s’agissait exactement. Il s’exprima en arabe aussi longuement qu’il le put, jusqu’à ce que des rires s’élèvent. Puis il s’assit devant la table, comme les autres, et se détendit.

Il avait le sentiment qu’il aurait pu aussi bien se trouver au Caire ou à Damas, baigné du parfum d’une eau de Cologne raffinée.

Il examina les visages de ses compagnons. Oui, leur culture était étrangère, cela ne faisait pas le moindre doute. Ils n’avaient pas l’intention d’en changer parce qu’ils étaient sur Mars, et ils apportaient un démenti absolu à la vision de John Boone. Leurs concepts étaient en désaccord absolu avec ceux des Occidentaux. Par exemple, ils ne toléraient pas la séparation de l’Église et de l’État, ce qui rendait impossible leur adhésion aux bases du gouvernement de Mars telles que les définissaient les Occidentaux. Et ils obéissaient tellement aux lois patriarcales que l’on disait que certaines de leurs femmes étaient illettrées. Des illettrés sur Mars ! Ça, c’était un signe avertisseur. Et, bien sûr, la plupart de ces hommes avaient l’expression dure que Frank associait au machisme. Ils oppressaient à tel point leurs femmes, et si cruellement, qu’elles ripostaient comme elles pouvaient, terrorisant leurs fils qui, à leur tour, terrorisaient leurs femmes, et ainsi de suite, en une mortelle spirale d’amour inversé en haine sexuelle.

En un sens, ils étaient tous fous.

C’est pour cette raison que Frank Chalmers les aimait. Et ils lui seraient certainement bientôt utiles, parce qu’ils formaient un nouvel enjeu de pouvoir. Machiavel l’avait dit : « Défendez toujours le nouvel ami faible afin d’affaiblir les anciens amis forts. » Aussi accepta-t-il une tasse de café et, peu à peu, poliment, ils revinrent à l’anglais.

— Qu’est-ce que vous avez pensé des discours ? demanda-t-il, le regard rivé sur la boue noirâtre au fond de sa tasse.

— John Boone n’a pas changé, répondit le vieux Zeyk. (Les autres ricanèrent avec colère.) Quand il déclare que nous allons constituer une culture martienne indigène, il veut seulement dire par là que certaines cultures d’origine terrienne seront promues, et les autres repoussées. Et tous ceux qui sont perçus comme régressifs seront isolés et détruits. C’est le concept d’Ataturk.

— Il considère que tous ceux qui se trouvent sur Mars devraient devenir américains, appuya un nommé Nejm.

— Pourquoi pas ? fit Zeyk avec un sourire. C’est bien ce qui s’est passé sur Terre.

— Non, protesta Frank. Il ne faut pas mal interpréter ce qu’a dit Boone. Les gens prétendent qu’il ne pense qu’à lui, mais…

— C’est pourtant exactement ça ! lança Nejm. Il vit dans une galerie de miroirs ! Il pense que nous ne sommes venus sur Mars que pour y établir une bonne vieille super-culture américaine, et que tout le monde sera d’accord parce que c’est le plan de John Boone !

— C’est vrai, dit Zeyk. Il ne comprend pas que d’autres gens puissent avoir d’autres opinions.

— Ce n’est pas ça, dit Frank. C’est juste parce qu’il sait qu’elles ne sont pas aussi bien fondées que les siennes.

Ce qui provoqua des rires. Mais, chez les plus jeunes, ces rires avaient une résonance amère. Ils étaient tous convaincus que, avant leur arrivée, Boone avait fait secrètement campagne auprès de l’ONU contre l’installation de colonies arabes sur Mars. Frank encourageait leur idée, qui n’était pas loin de la vérité : John détestait toute idéologie qui pouvait se mettre en travers de ses objectifs. Il voulait que tous ceux qui débarquaient se présentent avec une ardoise vierge.

Mais les Arabes, pour leur part, pensaient qu’il les détestait tout particulièrement. Le jeune Selim el-Hayil ouvrit la bouche, mais Frank lui lança un bref regard d’avertissement. Selim se figea, avant de plisser les lèvres d’un air irrité.

— Ma foi, dit Frank, ça n’est pas si méchant. Quoique, à dire vrai, je l’aie entendu dire qu’il aurait été préférable que les Américains et les Russes revendiquent la propriété de la planète avant même d’y débarquer, comme les explorateurs d’autrefois.

Cette fois, les rires furent plus brefs et moins joyeux. Et Selim ploya les épaules comme s’il venait de recevoir un coup. Frank sourit et leva les mains.

— Mais tout cela ne rime à rien, car que peut-il bien faire ?

Le vieux Zeyk haussa les sourcils.

— Sur ce point, les opinions diffèrent.

Chalmers se leva et rencontra brièvement le regard insistant de Selim. Puis il descendit la rue, l’une de ces allées étroites qui reliaient les sept principaux boulevards de la ville. Elles étaient souvent revêtues de graviers ou d’herbe, mais, là, il foulait un béton brut et blond. Il ralentit le pas en approchant d’une porte cochère et risqua un regard dans un atelier de cordonnier fermé. Il entrevit son reflet déformé sur une paire de bottes de marche bien astiquées.

Les opinions différaient. Oui, bien des gens avaient sous-estimé John Boone – y compris Chalmers lui-même, très souvent. Il lui revint une image de John à la Maison-Blanche, radieux de conviction, ses cheveux blonds désordonnés volant dans le vent. Il était illuminé par le soleil qui filtrait par les fenêtres du Bureau ovale. Il agitait les mains tout en arpentant la pièce. Il parlait au président qui hochait la tête, sous le regard des conseillers qui se demandaient comment coopérer au mieux avec ce charisme électrisant. Ça, on pouvait dire qu’ils avaient été gonflés et très chauds dans ces années-là, Chalmers et Boone. Frank avec ses idées, et John à la pointe du combat, emporté par un élan que nul, pratiquement, n’aurait pu stopper : ç’aurait été un réel déraillement.

Un autre reflet se dessina sur les bottes. Celui du visage de Selim el-Hayil.

— Est-ce que c’est vrai ?

— Quoi donc ? répliqua Frank, irrité.

— Que Boone est anti-arabe ?

— Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

— Est-ce qu’il n’a pas été l’un des premiers à s’opposer à la construction de la mosquée sur Phobos ?

— C’est un homme de pouvoir.

Une expression de colère déforma le visage du jeune Saoudien.

— C’est l’homme le plus puissant sur Mars, et il en veut encore plus ! Il veut être roi !

Selim ferma le poing et frappa la paume de son autre main. Il était plus svelte que les autres Arabes, les membres graciles, et, sous sa moustache, sa bouche était petite.

— On va bientôt voter pour le traité de renouvellement, dit Frank. Et la coalition de Boone me court-circuite. (Il serra les dents.) J’ignore tout de leurs plans, mais je vais essayer d’en savoir plus dès ce soir. Tu peux déjà en avoir une certaine idée. Il va s’appuyer sur l’Occident, c’est certain. Il est possible qu’il refuse d’approuver un nouveau traité qui n’apporterait pas la garantie que tous les nouveaux comptoirs seront fondés sur les accords du traité initial. (Selim frissonna et Frank continua.) C’est ce qu’il vise, et il est très possible qu’il l’obtienne, parce que sa nouvelle coalition lui donne plus de pouvoir que jamais. Ce qui pourrait empêcher les non-signataires de fonder d’autres comptoirs. Vous deviendriez alors des consultants scientifiques. À moins qu’on ne vous renvoie.

Le reflet de Selim dans la vitrine se changea en un masque de fureur.

— Batal, batal, marmonna-t-il.

Ce qui signifiait : très mauvais, très mauvais. Ses mains se crispèrent comme si elles échappaient à son contrôle, et il déversa dans un long balbutiement tout un flot de paroles à propos du Coran, de Camus, de Persépolis, ou du trône du Paon.

— Les bavardages ne servent à rien, le coupa durement Chalmers. À un certain stade, seuls les actes comptent.

Ce qui calma le jeune Arabe, qui ajouta pourtant :

— Je n’en suis pas certain.

Frank lui tapota le bras.

— C’est de ton peuple dont nous parlons. Et de cette planète.

Les lèvres de Selim disparurent sous sa moustache. Un instant passa et il dit enfin :

— C’est vrai.

Frank n’ajouta rien. Ils restèrent silencieux, côte à côte, face à la vitrine, comme s’ils choisissaient les bottes qu’ils allaient acheter.

Enfin, Frank leva la main.

— Je vais aller revoir Boone et lui parler. Ce soir même. Car il s’en va demain. Je vais essayer de le raisonner, bien que je doute que cela ait un quelconque résultat. Pas plus qu’auparavant. Mais je vais quand même essayer… Et ensuite, il faudra que nous nous réunissions.

— Oui.

— Dans le parc, sur l’allée la plus au sud. Disons vers onze heures.

Selim acquiesça.

Chalmers le transperça du regard et ajouta d’un ton brusque :

— Ça ne sert à rien de bavarder.

Puis il s’éloigna.

Chalmers arriva sur un autre boulevard, encombré de gens amassés devant des bars ouverts ou des kiosques qui vendaient du couscous ou des saucisses. Des Arabes et des Suisses… Étrange combinaison, mais qui fonctionnait bien.

Devant la porte d’un appartement, quelques Suisses distribuaient des masques. Ils semblaient fêter Mardi-Gras, ou Fassnacht comme ils disaient, avec tout ce que cela comportait : musique, déguisements, transgression des conventions sociales, tomme à Bâle, Zurich ou Lucerne pendant les folles nuits de lévrier… Sur un coup de tête, Frank se mit à la queue. Il éclata de rire en choisissant un masque, un visage noir garni de fausses perles rouges. Il le mit.

Une file sinueuse de célébrants masqués descendait le boulevard, saouls, excités, déchaînés. Au carrefour, le boulevard débouchait sur une petite place où d’une fontaine jaillissait de l’eau couleur de soleil. Autour de la fontaine un orchestre martelait un rythme de calypso. Des gens se rassemblaient autour, dansant et sautillant au son de la grosse caisse. Cent mètres au-dessus, une ouverture dans l’armature de la tente laissait entrer de l’air froid, si froid que de petits flocons de neige se formaient, scintillant dans la lumière comme des fragments de mica. Puis des feux d’artifice pétaradaient juste en dessous, et les étincelles colorées se mélangeaient aux flocons de neige.

C’était au crépuscule, plus qu’à n’importe autre instant du jour, qu’ils avaient vraiment le sentiment d’être sur une planète étrangère. Il y avait quelque chose, dans les rais obliques et rougeâtres du soleil, qui ne correspondait à rien de ce qu’ils avaient connu, qui dérangeait les notions acquises par leur cerveau de savane, durant des millions d’années. Ce soir, le phénomène s’habillait de tons particulièrement criards et troublants. C’est dans cette clarté que Frank se dirigeait vers l’enceinte de la ville.

La plaine, au sud, était jonchée de rochers qui projetaient de longues ombres d’un noir d’encre. Il s’arrêta sous l’arcade de béton de la porte. Là, il n’y avait personne. Pendant les festivals tels que celui-ci, les portes restaient fermées, pour éviter à ceux qui avaient trop bu de se risquer à l’extérieur. Mais Frank s’était procuré le code d’urgence du jour auprès du service d’incendie informatisé le matin même et, dès qu’il fut certain que personne ne pouvait le surprendre, il tapa le code et se précipita dans le sas. Il revêtit rapidement un scaphandre, prit des bottes et un casque, et franchit les deux autres portes.

Dehors, il faisait froid, comme toujours. Le revêtement thermique à quartz entrait déjà en action. Il s’avança, broyant sous ses bottes des fragments de béton, puis de croûte ferrugineuse. Le sable déferlait vers l’est, poussé par le vent.

Il promena un regard sombre autour de lui. Partout, des rochers. Une planète qui avait été pilonnée des milliards de fois. Et sur laquelle les météores pleuvaient encore. Un jour, une des villes serait touchée. Il se retourna vers Nicosia. Dans le crépuscule, elle brillait comme un aquarium. Il n’y aurait aucun signe avertisseur, et tout volerait en éclats : les murs, les véhicules, les êtres humains, les arbres. Les Aztèques croyaient que le monde pouvait finir de quatre façons différentes : par un séisme, par le feu, par l’eau, ou par une pluie de jaguars tombant du ciel. Ici, ils ne risquaient pas le feu. Pas plus qu’un séisme ou une inondation, songea Frank.

Ce qui ne laissait que les jaguars.

Le ciel était d’un rose profond au-dessus de Pavonis Mons. La ferme de Nicosia se déployait à l’est : c’était une serre immense et basse qui épousait la pente. Sous cet angle, on s’apercevait très bien qu’elle était plus étendue que la ville et foisonnante de verdure. Frank grimpa jusqu’à l’un des sas, et entra.

Il faisait chaud à l’intérieur, ce qui représentait au moins 60 degrés de différence avec l’extérieur, et plus de 15 par rapport à la ville. Mais Frank devait garder son casque, car l’atmosphère de la serre était adaptée aux plantes, riche en C02 et pauvre en oxygène.

Il s’arrêta à la station et ouvrit plusieurs tiroirs remplis de petit outillage, de gants, de sacs et de pastilles de pesticide. Il choisit trois minuscules pastilles qu’il mit dans un sac en plastique. Il le glissa doucement dans une poche de son scaphandre. Les pastilles étaient chargées de pesticides particulièrement subtils, des bio-saboteurs conçus pour fournir aux plantes des systèmes de défense sélectifs. Il avait tout lu à leur propos et avait déterminé une combinaison qui, chez les animaux, pouvait avoir des effets mortels sur l’organisme…

Il glissa une paire de cisailles dans une autre poche. Et remonta vers la ville, en suivant les allées de gravier entre les longues bandes des champs de blé et d’orge. Il entra dans un sas, déverrouilla son casque, ôta le scaphandre et les bottes, et transféra le contenu des poches dans sa veste. Puis il descendit vers le bas de la ville, le visage caché par son masque, comme tout le monde, ce soir de festival.

Les Arabes y avaient fait construire leur médina, en insistant sur le fait qu’un tel environnement était essentiel au bien-être de la ville. Là, les boulevards devenaient plus étroits et toute une garenne de ruelles sinuait entre eux, directement copiée des plans de Tunis et d’Alger, ou bien créée de façon aléatoire. Ici, il devenait impossible d’avoir vue sur le plus proche boulevard, et le ciel se changeait en striures mauves que l’on discernait entre les bâtiments aux façades inclinées.

La plupart des allées étaient désertes, maintenant. Tout le monde était là-haut pour le bal masqué. Un couple de chats rôdait entre les maisons, explorant un nouveau domaine. Frank prit ses cisailles et se mit à graver sur quelques fenêtres de plastique, en caractères arabes : juif, juif, juif… Il poursuivit son chemin en sifflotant entre ses dents, passant devant les grottes de lumière des cafés, aux carrefours. Il entendait les bouteilles tinter comme des bottes de prospecteurs. Plus loin, un Arabe, installé devant une sono, jouait de la guitare électrique.

Il enfila le boulevard principal. Perchés dans les branches des tilleuls et des sycomores, des garçons chantaient en Schwyzerdtitsch, un dialecte non écrit, un code incompréhensible sauf par les peuples germains. Frank saisit cependant le refrain, en anglais :

C’est John Bûune,
Qui va sur la Lune.
Y avait pas assez de pesetas
Et il est venu sur Mars !

Dans la foule dense, une cohorte de petits groupes de musique s’étaient infiltrés.

Des types moustachus habillés en meneurs de bancs de football américain se frayaient leur chemin à grands coups de claques sur les fesses. Les gamins tapaient follement sur des tambours de plastique, et même si les parois de la tente absorbaient les sons et qu’aucun écho ne revenait, comme sous les dômes des cratères, le vacarme était intense.

Et John en personne, entouré d’une petite troupe, était tout en haut, à l’endroit où le boulevard débouchait sur le parc aux sycomores.

Il repéra Chalmers en dépit de son masque et lui fit signe. Les cent premiers se reconnaissaient toujours…

— Salut, Frank. On dirait que tu t’amuses.

— Mais oui, dit Frank la voix assourdie par son masque. J’aime les villes comme celle-ci, et toi ? Toutes les races s’y mêlent. Ça prouve la diversité des cultures sur Mars.

John eut un franc sourire. Son regard se porta sur le boulevard.

Et Frank ajouta d’un ton coupant :

— Un grain de sable dans la mécanique de ton plan, non ?

Le regard de Boone revint sur lui. Les gens qui les entouraient se dispersèrent, devinant leur antagonisme.

— Je n’ai pas de plan.

— Oh, ça va ! Et qu’est-ce qu’il y avait dans ton discours ?

Boone haussa les épaules.

— C’est Maya qui l’a écrit.

Double mensonge : que Maya ait écrit le discours et que John pût le croire. Après toutes ces années, Frank avait encore le sentiment de s’adresser à un étranger. À un politicien en campagne.

— Laisse tomber, John ! Tu crois à tout cela et tu le sais bien. Mais qu’est-ce que tu vas faire de toutes ces nationalités ? De toutes les haines ethniques, des fanatismes religieux ? Jamais ta coalition ne pourra maîtriser tout ça. John, tu ne peux pas garder Mars pour toi. Ça n’est pas une station de recherches scientifiques, et jamais tu n’arriveras à décrocher un traité pour qu’elle le devienne.

— Mais ce n’est pas dans mes intentions.

— Alors pourquoi m’interdis-tu de prendre la parole ?

— Mais pas du tout ! protesta John, offensé. Calme-toi, Frank. On va régler le problème tous ensemble, comme on l’a toujours fait.

Frank dévisagea son vieil ami, perplexe. Qu’est-ce qu’il devait croire ? Il n’avait jamais réellement su comment prendre John. Il était tellement amical, mais il l’avait utilisé comme tremplin… Pourtant, ils avaient commencé comme des alliés, comme des amis, non ?…

Il s’aperçut que John cherchait Maya des yeux.

— Alors, où est-elle ?

— Quelque part dans le coin, dit Boone, d’un ton sec.

Ils n’avaient pas parlé de Maya depuis des années. Boone avait le regard dur, comme pour dire à Frank que c’était une question qui ne le regardait pas. Comme si tout ce qui était important à ses yeux, au fil des ans, avait échappé à son compagnon.

Franck partit sans un mot.

Le ciel était à présent d’un violet profond, strié de cirrus jaunes. Frank croisa deux personnages vêtus de dominos de bal masqué en céramique blanche, les antiques personnages de la Comédie et de la Tragédie, les mains nouées. Les rues de la ville étaient à présent sombres, et les fenêtres flamboyaient, révélant des silhouettes, des yeux inquiets sous les masques flous, qui cherchaient la source de cette tension dans l’air. Un son déchirant mais sourd montait sous la rumeur de la marée de la foule.

Il n’aurait pas dû être surpris. Non, sûrement pas. Il connaissait John aussi bien que l’on pouvait connaître n’importe quelle autre personne, mais il ne s’en était jamais réellement préoccupé.

Il passait entre les grands sycomores du parc.

Tout avait été si différent autrefois ! Ils avaient passé tellement de temps ensemble, amis. Mais rien n’avait compté. Maintenant, c’était la diplomatie par d’autres moyens.

Il regarda sa montre. Presque onze heures. Il avait rendez-vous avec Selim. Encore un rendez-vous. Toute une existence divisée en journées et en quarts d’heure l’avait habitué à courir d’un rendez-vous à un autre, à changer de masque, à affronter crise sur crise, à diriger, manipuler, à travailler dans une hâte qui n’avait pas de fin. Et voilà qu’il affrontait une fête : Mardi-Gras. Fassnacht ! Comme il l’avait toujours fait. Il n’existait aucune échappatoire dont il pût se souvenir.

Il pénétra sur un chantier. Le squelette de magnésium était entouré de piles de briques, de tas de pierres et de sable. Ce qui démontrait un certain laisser-aller. Il fourra dans ses poches quelques gros morceaux de briques, puis, en se redressant, il s’aperçut que quelqu’un l’avait observé – un homme de petite taille au visage mince, avec des dreadlocks[4] hirsutes et noires. Son regard intense avait quelque chose de déconcertant, comme s’il pénétrait tous les masques de Frank, comme s’il l’inspectait de tout près, comme s’il avait connaissance de ses plans, de ses pensées.

Effrayé, il battit rapidement en retraite vers les confins du parc. Lorsqu’il fut certain que l’autre l’avait perdu de vue, et que personne ne l’observait, il se mit à lancer des pierres et des fragments de briques vers la ville basse, de toutes ses forces. En même temps, il visait aussi le visage de l’étranger. Celui qui l’avait transpercé. Loin au-dessus de lui, la structure de la tente n’était qu’une trame diffuse faite d’étoiles occultées. On éprouvait ici une impression de liberté, dans le vent glacial. La circulation d’air avait été poussée au maximum, ce soir, bien sûr. Il entendit des bruits de verre brisé, des appels. Un cri. Très fort. Les gens devenaient fous. Il lança une dernière pierre en direction d’un grand panneau lumineux, de l’autre côté de la pelouse, et le manqua.

Il entra plus avant sous les arbres.

Tout près du mur sud, il distingua alors la silhouette de Selim, qui allait et venait sous un sycomore.

Frank ruisselait de sueur, mais sa voix demeura paisible quand il appela : « Selim ! »

Il glissa la main dans la poche de sa combinaison et trouva sous ses doigts les trois pastilles qu’il avait prises dans la serre. La synergie avait des effets puissants, bons ou mauvais. Il s’avança et étreignit brièvement le jeune Arabe. Le contenu des pastilles atteignit la peau de Selim à travers le coton léger de sa chemise. Et Frank recula.

À présent, Selim ne disposait plus que de six heures.

— Est-ce que tu as parlé à Boone ? demanda-t-il.

— J’ai essayé. Il ne m’a pas écouté. Il m’a menti. (C’était tellement facile de simuler la détresse.) Nous avons été amis pendant vingt-cinq ans, et il m’a menti !

Il cogna de la paume sur le tronc de l’arbre et les pastilles s’envolèrent dans l’obscurité. Il se maîtrisa.

— Sa coalition va proposer que toutes les colonies martiennes devront être fondées par les pays qui ont signé le premier traité.

C’était possible, et très certainement plausible.

— Il nous hait ! lâcha Selim.

— Comme il hait tout ce qui se met en travers de son chemin. Et il sait parfaitement que l’islam constitue encore une force réelle dans l’existence des peuples. Parce qu’il façonne la pensée. Et ça, il ne peut pas le supporter.

Selim frissonna. Frank vit qu’il avait les yeux plus brillants que jamais.

— Il faut qu’on l’arrête…

Frank se détourna et s’appuya contre un arbre.

— Je… je ne sais pas.

— Mais tu l’as dit toi-même. Ça ne sert à rien de parler.

Frank contournait l’arbre, avec une légère sensation de vertige.

Idiot, songea-t-il. Bien au contraire, parler est essentiel. Nous ne sommes faits que d’échanges d’informations. Et le langage nous est essentiel !

Il se rapprocha de Selim et lui demanda :

— Comment ?

— La planète. C’est le chemin que nous devons suivre.

— Les portes de la cité sont verrouillées, cette nuit.

Ce qui interrompit Selim, qui demeura immobile, les doigts crispés.

— Mais la porte de la ferme est encore ouverte, ajouta Frank.

— Pas les portes extérieures.

Frank répondit par un haussement d’épaules, laissant à l’autre le soin de trouver une solution.

Selim, enfin, cligna des yeux et fit :

— Ah…

Puis disparut.

Frank s’assit entre les arbres. Le sol était humide, sableux, brun. Le produit d’une ingénierie très poussée. Car rien dans la ville n’était naturel. Rien.

Après un moment, il se releva. Il s’avança dans le parc en observant les gens. Si je trouve une cité pure, j’épargnerai l’homme. Mais, dans un espace découvert, des personnages masqués se ruaient les uns contre les autres pour se battre, s’affronter, entourés de spectateurs qui humaient déjà l’odeur du sang.

Et Frank retourna sur le chantier pour se procurer d’autres briques. Il les lança. On le vit, et il dut s’enfuir. Replongeant sous le couvert des arbres, dans l’étroit territoire sauvage, pour échapper aux prédateurs alors que l’adrénaline montait en lui. La drogue la plus forte pour les humains. Et il explosa d’un rire féroce.

Soudain, il découvrit Maya. Elle était seule, près de la plateforme provisoire installée à l’apex de la cité. Elle portait un domino blanc, mais il n’y avait aucun doute : c’était bien elle. Il ne pouvait se tromper sur les proportions de sa silhouette, ses cheveux, sa pose. Oui, c’était Maya Toitovna tout entière. Les cent premiers, la petite bande : ils étaient désormais les seuls à compter vraiment pour lui, à rester vivants. Les autres n’étaient que des fantômes. Il se précipita vers elle, trébuchant sur les aspérités du sol. Il serrait un caillou, tout au fond d’une poche, et il pensait très fort : Dis quelque chose, espèce de pute ! Allez, dis n’importe quoi pour le sauver. Pour que je courre dans toute la ville pour le sauver !

Maya l’entendit et se retourna. Son domino blanc était phosphorescent et décoré de paillettes bleues. Difficile de discerner son regard.

— Salut, Frank, fit-elle, comme s’il ne portait pas de masque.

Il faillit alors faire demi-tour en courant.

Mais il resta là et lui dit :

— Bonsoir, Maya. C’est un beau crépuscule, non ?

— Superbe. La nature n’a vraiment aucun goût. On inaugurait une ville, mais ça ressemble au Jugement dernier.

Ils étaient sous un luminaire, debout au sommet de leur ombre.

— Tu t’es amusé ? demanda Maya.

— Beaucoup. Et toi ?

— Ça devient un peu agité.

— C’est compréhensible, non ? On est enfin sortis de nos trous, Maya. On est enfin à la surface ! Et quelle surface ! Ce n’est que sur Tharsis que tu peux profiter de telles perspectives.

— L’endroit a été bien choisi, je le reconnais.

— Ça deviendra une très grande ville. Mais toi, tu vis où, tous ces temps ?…

— À Underhill, Frank, comme toujours. Tu le sais bien.

— Mais tu n’y es jamais, n’est-ce pas ? Il y a plus d’un an que je ne t’ai vue.

— Si longtemps ? Tu sais, je suis souvent allée dans Hellas. Tu en as entendu parler, non ?

— Qui aurait pu me le dire ?

Elle secoua la tête dans un grand frémissement de paillettes.

— Frank…

Elle se détourna, comme si elle souhaitait échapper à tout ce qu’impliquait sa question.

Furieux, il lui barra le chemin.

— Et ce qui est arrivé sur l’Arès, Maya ? (Il avait la voix tendue et il tordit le cou pour essayer de se libérer la gorge.) Qu’est-ce qui s’est passé alors, Maya ?

Elle haussa les épaules sans lui répondre. Et elle resta longtemps silencieuse avant de le regarder avec attention.

— L’impulsion du moment, dit-elle enfin.

Ensuite, minuit sonna, et ils entrèrent dans ce moment martien, les trente-neuf minutes et demie entre minuit et minuit durant lesquelles toutes les horloges s’arrêtaient ou n’affichaient plus rien. C’était la solution pour laquelle les cent premiers avaient opté afin de réconcilier la journée martienne un peu plus longue que celle de la Terre avec les traditionnelles vingt-quatre heures. Ce qui, bizarrement, s’était révélé très satisfaisant. Chaque nuit, on pouvait échapper ainsi aux chiffres ou à la grande aiguille.

Et quand les cloches sonnèrent minuit, cette nuit-là, la ville devint folle. Ces quarante minutes ou presque, volées au temps, devaient être le summum de la fête. Tous le savaient instinctivement. Les feux d’artifice avaient été déclenchés, on applaudissait et on criait de toutes parts dans la clameur des sirènes. Frank et Maya s’étaient tus.

C’est alors qu’ils perçurent des cris, bien différents : inquiets, désespérés.

— Que se passe-t-il ? fit Maya.

Frank avait incliné la tête.

— Une bagarre. L’impulsion du moment, sans doute.

Elle se tourna vers lui et il ajouta très vite :

— On devrait peut-être aller jeter un coup d’œil.

Les cris s’intensifièrent. Ils dévalèrent le parc, allongeant le pas jusqu’à prendre le trot martien. Le parc semblait plus « rand et Frank, un bref instant, en fut effrayé.

Le boulevard central était couvert de détritus. Des gens jaillissaient de l’obscurité comme des hordes de prédateurs. Une sirène se mit à hurler, signalant une déchirure dans l’enveloppe de la cité. Des fenêtres explosaient. Un homme était allongé sur le dos, l’herbe autour de lui marquée de stries noires. Chalmers saisit le bras d’une femme qui se penchait sur lui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? cria-t-il.

La femme sanglotait.

— Ils se sont battus ! Ils se battent !

— Qui ? Les Suisses, les Arabes ?

— Des étrangers. Ausländer. (Elle le regardait sans le voir.) Allez chercher du secours !

Il rejoignit Maya, qui bavardait avec un groupe aggloméré autour d’une autre victime.

— Mais bon sang, qu’est-ce que ça veut dire ? fit-il pendant que les autres se dirigeaient vers l’hôpital.

— C’est une émeute. J’ignore pourquoi.

Elle était blême, les lèvres serrées.

Frank rejeta son masque.

Il y avait des éclats de verre sur toute la chaussée. Un homme accourait vers eux.

— Frank ! Maya !

Sax Russell. Jamais encore Frank n’avait vu le petit homme aussi excité.

— C’est John… On l’a agressé !

— Quoi ? s’exclamèrent-ils ensemble.

— Il a tenté de s’interposer dans une bagarre et trois ou quatre hommes lui ont sauté dessus. Ils l’ont assommé et l’ont enlevé !

— Et tu n’as pas essayé de les arrêter ? hurla Maya.

— Mais si – il y a toute une bande qui s’est lancée à leur poursuite. Mais ils nous ont semés dans la médina.

Maya regarda Frank.

Et il beugla :

— Mais qu’est-ce que ça signifie ? Où est-ce qu’on a pu l’emmener ?

— Jusqu’aux portes.

— Mais cette nuit, elles sont bouclées, non ?…

— Peut-être pas pour tout le monde.

Ils allèrent jusqu’à la médina. Les luminaires étaient brisés. Ils trouvèrent un capitaine de pompiers et gagnèrent la Porte turque. Le capitaine l’ouvrit et plusieurs pompiers se précipitèrent à l’extérieur, en enfilant leurs scaphandres. Dans la lueur de bathysphère de la ville, ils explorèrent les alentours. Les chevilles de Frank souffraient du froid de la nuit, et il percevait avec une acuité inhabituelle la configuration exacte de ses poumons : deux lobes de glace qui avaient été insérés dans sa poitrine pour refroidir les battements trop rapides de son cœur.

Ils ne trouvèrent rien au-dehors. Et ils retournèrent sous la tente, droit vers la paroi nord : la Porte syrienne. Une fois encore, ils sortirent sous les étoiles. Une fois encore, ils ne trouvèrent rien.

Il leur fallut réfléchir un certain temps avant de penser à la ferme. Ils étaient maintenant une trentaine. Ils franchirent à toute allure le sas et se répandirent entre les plantations.

Et ils le trouvèrent dans les radis. Le blouson relevé sur le visage, dans la position standard d’alerte atmosphérique. Il avait dû réagir inconsciemment, car ils découvrirent un hématome derrière une oreille en le retournant sur le côté.

— Ramenons-le à l’intérieur, coassa Maya. Vite !

Ils furent quatre à soulever John. Chalmers lui bloqua la tête entre ses mains, ses doigts entrelacés à ceux de Maya. Ils dévalèrent les marches, franchirent la porte en vacillant et rentrèrent dans la ville. L’un des Suisses les guida jusqu’au plus proche centre médical, déjà bondé de gens effondrés. John fut déposé sur une civière libre. Il était inconscient, l’air fermé, déterminé. Frank lui arracha son casque et entreprit de leur frayer un chemin en hurlant à l’adresse des docteurs et des infirmières. Tous l’ignorèrent jusqu’à ce qu’une doctoresse l’interpelle :

— Taisez-vous. J’arrive.

Elle dévala le couloir central et, avec l’aide d’une infirmière, installa John dans un moniteur.

Elle l’examina avec ce regard abstrait que les docteurs ont souvent. Elle palpait son cou, son visage, son crâne, son torse, le stéthoscope au cou…

Maya lui expliqua ce qu’ils savaient. La doctoresse décrocha un masque à oxygène, les lèvres crispées en une expression inquiète. Maya s’assit de l’autre côté, l’air défait. Depuis longtemps, elle avait ôté son domino.

Frank s’accroupit auprès d’elle.

— Nous pouvons continuer les soins, dit enfin la doctoresse, mais je crains qu’il soit irrécupérable. Il a trop longtemps manqué d’oxygène.

— Allez-y, dit simplement Maya.

C’est ce qu’ils firent, bien entendu. D’autres médecins intervinrent, John Boone fut emmené aux urgences. Et Frank attendit avec Maya, Sax, Samantha et quelques autres dans le couloir. Les docteurs allaient et venaient. Ils avaient tous la même expression neutre, qu’ils réservaient à la mort. Tous masqués. L’un d’eux apparut enfin et secoua la tête.

— Il est mort. Il a été trop longtemps exposé à l’extérieur.

Frank s’appuya contre le mur.

Lorsque Reinhold Messner était revenu de sa première ascension en solitaire de l’Everest, il était sérieusement déshydraté et dans un état d’épuisement absolu. Dans l’ultime étape de sa descente, il était tombé, avant de s’effondrer sur le glacier de Rongbuk. Il rampait lorsque la femme l’avait retrouvé. Il l’avait regardée au travers de son délire et il lui avait demandé : « Où sont mes amis ? »

Tout était tranquille. Ils n’entendaient que le souffle et le bruissement sourds auxquels, jamais, on n’échappait sur Mars.

Maya posa la main sur l’épaule de Frank, et il faillit s’effondrer, la gorge nouée, desséchée. Saisi par la douleur.

— Je suis désolé, parvint-il à dire.

Elle fronça les sourcils. Et son expression rappela à Frank celle des toubibs.

— Mais tu ne l’as jamais vraiment aimé.

— C’est exact.

Il se disait qu’il valait mieux être franc avec elle en cet instant, sur le plan politique. Mais il haussa les épaules et acheva d’un ton amer :

— Qu’est-ce que tu en sais ? De qui j’aime ou n’aime pas ?

Il repoussa sa main et se leva. Non, elle ne savait rien de tout cela. Il faillit pénétrer dans la salle des urgences, puis changea d’idée. Il aurait tout le temps durant la cérémonie funéraire. Il se sentait vide, et soudain il avait le sentiment que tout ce qui pouvait être bon avait disparu.

Il quitta le centre médical. Impossible de rien éprouver en de tels moments. Il traversa la ville étrangement silencieuse et entra dans le quartier de Nod.

Là, les rues scintillaient comme s’il y avait eu récemment une averse d’étoiles. Et les gens se serraient en groupes silencieux, pétrifiés. Frank Chalmers se fraya un chemin entre eux, sous le poids de leurs regards, droit vers la plate-forme installée au sommet de la ville. Tout en se disant : Maintenant, on va bien voir ce qu’on peut faire de cette planète.

DEUXIÈME PARTIE

Hors la Terre

1

— Étant donné qu’ils vont devenir dingues de toute façon, pourquoi ne pas envoyer des fous pour leur éviter ce genre de désagrément plus tard ? avait proposé Michel Duval.

Il plaisantait à demi : dès le départ, il avait estimé que les critères de sélection représentaient une collection aberrante de contradictions.

Ses collègues psychiatres avaient les yeux fixés sur lui. Et le président, Charles York, avait demandé :

— Pouvez-vous nous suggérer des modifications précises ?

— Peut-être pourrions-nous aller en Antarctique avec eux, afin de les observer durant cette première période qu’ils vont passer ensemble. Nous pourrions apprendre beaucoup de choses. Mais notre présence serait une inhibition. Je crois qu’il suffirait qu’un seul d’entre nous se joigne à eux.

Et c’est ainsi qu’ils avaient envoyé Michel Duval avec les cent cinquante finalistes rassemblés à la station de McMurdo. Le meeting d’ouverture ressemblait à n’importe quelle conférence scientifique internationale. Chacun dans sa discipline, ils y étaient tous familiarisés. Mais il y avait cependant une différence : ceci n’était que la poursuite d’un processus de sélection entamé des années auparavant et qui ne s’achèverait que dans un an. Et ceux qui seraient sélectionnés partiraient pour Mars.

Ils avaient donc vécu ensemble dans l’Antarctique pendant toute une année. Ils s’étaient familiarisés avec les abris et le matériel que des véhicules-robots déposaient déjà sur Mars. Ils avaient appris à vivre dans un milieu aussi froid et hostile que Mars. Ensemble. Ils étaient installés dans un essaim d’habitations, dans la Wright Valley, la plus large des vallées sèches de l’Antarctique. Ils entretenaient une ferme biosphère. Quand l’hiver austral survint, ils s’installèrent dans les habitats. Là, ils apprenaient des métiers secondaires ou tertiaires, et suivaient les programmes de simulation pour les tâches diverses qu’ils devraient accomplir à bord du vaisseau spatial Arès ou, plus tard, sur la planète rouge. En sachant qu’ils étaient sans cesse observés, évalués, jugés.

Ils n’avaient rien d’astronautes ou de cosmonautes, bien qu’il y en eût environ une douzaine parmi les sélectionnés. Dans leur majorité, les colons devraient être des experts dans des domaines qui seraient utiles dès le débarquement : médecine, informatique, robotique, conception de systèmes, architecture, géologie, conception de biosphères, ingénierie génétique, biologie, plus toutes sortes d’autres ingénieries et tout ce qui concernait la construction. Ceux qui étaient rassemblés à McMurdo constituaient un groupe impressionnant de spécialistes dans des sciences et professions diverses, et ils consacraient en plus une bonne part de leur temps à se former dans des domaines supplémentaires, à échanger leurs spécialités.

Mais sur chacune de leurs activités pesait constamment le poids de l’observation, de l’évaluation, du jugement. C’était une procédure stressante et qui faisait partie du test. Michel Duval avait le sentiment que c’était une erreur, car cela avait tendance à enraciner la réticence et la méfiance chez les futurs colons, ce qui empêchait par là même cette compatibilité que le comité de sélection était censé viser. Encore une contradiction de fait. Les candidats prenaient assez calmement cet aspect des choses, et il ne pouvait leur en vouloir. Il n’existait aucune stratégie plus efficace, et cette contradiction assurait le silence. Ils ne pouvaient s’autoriser à offenser qui que ce soit, ni à trop se plaindre. Ils auraient couru le risque d’être écartés, et de se faire des ennemis.

Ils se montraient donc tous suffisamment brillants et talentueux pour être distingués, mais suffisamment normaux pour pouvoir continuer. Ils étaient assez âgés pour avoir beaucoup appris, mais encore suffisamment jeunes pour supporter les rigueurs physiques. Ils étaient assez motivés pour se montrer performants, mais assez détendus pour être sociables. Et ils étaient tous assez dingues pour vouloir quitter la Terre à jamais, tout en étant suffisamment équilibrés pour cacher leur folie fondamentale, qu’ils défendaient en fait comme étant purement rationnelle, issue de la curiosité scientifique ou de telle ou telle attraction comparable. Ce qui paraissait la seule raison acceptable de vouloir effectuer ce voyage. Donc, très naturellement, ils prétendaient être les scientifiques les plus curieux de toute l’histoire de l’humanité ! Bien sûr, ça allait plus loin. À un certain degré, ils devaient être aliénés, aliénés et assez solitaires pour pouvoir laisser derrière eux tous ceux qu’ils avaient connus au cours de leur vie – tout en conservant assez de liens et de sens social pour s’entendre avec leurs nouvelles relations de Wright Valley, avec chaque membre de ce minuscule village que deviendrait la colonie. Les contradictions n’en finissaient pas ! Ils devaient être à la fois extraordinaires et extrêmement ordinaires, pris isolément ou tous ensemble. Un défi impossible, et qui constituait pourtant un obstacle aux désirs les plus profonds inscrits dans leur cœur, qui en faisait l’essence même de l’anxiété, de la peur, de la rancune, de la colère. Et qui dominait tous les autres stress…

Mais cela aussi faisait partie du test. Michel ne pouvait que les observer avec un intense intérêt. Certains craquaient, d’une façon ou d’une autre. Un ingénieur en énergie thermique, américain, s’était isolé de plus en plus, avant de détruire plusieurs patrouilleurs, et il avait dû être écarté de force et éliminé de la sélection. Deux Russes étaient devenus amants avant de se séparer avec une violence telle qu’ils ne pouvaient plus se revoir, et eux aussi avaient dû quitter la colonie. Ce genre de mélodrame illustrait parfaitement les dangers des liaisons qui tournaient mal, et tous se montraient particulièrement prudents à cet égard. Mais des liaisons continuaient à se nouer et, lorsqu’ils quittèrent l’Antarctique, on enregistra trois mariages. Les six heureux élus pouvaient se considérer comme « sauvés » en un certain sens, mais les autres, pour la plupart, étaient tellement fascinés par Mars qu’ils conservaient cette part de leur vie en réserve. Ils gardaient leurs rapports très discrets, le plus souvent ignorés de tous et, surtout, du comité de sélection. Michel Duval savait qu’il n’observait que la partie émergée de l’iceberg. Que des événements critiques se produisaient qui échappaient à sa surveillance. Durant les brèves heures de la journée, certains s’enfuyaient du camp pour aller jusqu’à Lookout Point. D’autres suivaient. Et ce qui s’y passait laisserait une tache indélébile. Mais Michel ne le saurait jamais.

Puis ils quittèrent l’Antarctique, et l’équipage fut définitivement choisi. Cinquante hommes et cinquante femmes : trente-cinq Américains, trente-cinq Russes, plus trente autres venus de diverses nations, réparties par moitié selon l’influence des deux puissances maîtresses. Il avait été difficile de maintenir une telle symétrie, mais le comité de sélection avait tenu bon.

Les gagnants s’envolèrent pour Cap Canaveral ou Baïkonour. À partir de ces deux bases, ils seraient mis sur orbite.

À ce stade, ils se connaissaient tous très bien, et ne se connaissaient pas du tout. Michel se disait qu’ils formaient une équipe qui avait connu des rapports amicaux, ainsi qu’un certain nombre de cérémonies de groupe, de rituels, d’habitudes et de tendances. Et, au nombre de ces tendances, il y avait l’instinct de se cacher, de jouer un rôle, de déguiser son moi véritable. Peut-être était-ce la simple définition de l’existence du village, de la vie sociale. Mais il lui semblait que c’était plus que cela : nul ne s’était jamais battu avec autant d’acharnement pour faire partie d’un village. Et la division radicale entre la vie publique et la vie privée qui en était résultée était aussi nouvelle qu’étrange. Un courant sous-jacent de compétition existait désormais entre eux, le sentiment constant et subtil que chacun d’entre eux était seul et que, en cas de problème grave, ils étaient susceptibles d’être abandonnés par les autres, et expulsés du groupe.

Le comité de sélection avait réussi à susciter ainsi les problèmes qu’il avait souhaité prévenir. Et certains en avaient conscience. Donc, tout naturellement, ils prirent grand soin d’inclure dans la liste des colons de Mars le psychiatre le plus qualifié à leurs yeux.

Et ils choisirent Michel Duval.

2

Tout d’abord, ce fut comme un grand coup dans la poitrine. Puis ils furent repoussés au fond de leurs sièges et, durant une seconde, la pesanteur leur fut presque familière. Un g qu’ils ne connaîtraient plus. L’Arès avait été mis sur orbite autour de la Terre à 28 000 kilomètres à l’heure. Durant plusieurs minutes, ils passèrent en phase d’accélération. La poussée des fusées était si puissante que leur vision devint floue sous l’effet de l’aplatissement de la cornée et qu’ils eurent de la difficulté à respirer. Quand ils atteignirent 40 000 kilomètres à l’heure, la combustion fut coupée. Ils étaient libérés de l’attraction terrestre, en orbite autour du soleil.

Dans leurs sièges delta, ils clignaient des yeux, le teint encore rouge, le cœur battant. Maya Katarina Toitovna, dirigeant officiel du contingent russe, promena les yeux autour d’elle. Les autres semblaient assommés. Quand on est obsédé et que l’on accède à l’objet de son désir, que peut-on bien ressentir ? Difficile à dire, en fait. En un sens, leur vie s’achevait là. Pourtant, quelque chose d’autre, une vie différente venait de commencer. Enfin… Et elle était emplie de tant d’émotions simultanées qu’il était impossible de ne pas être déconcerté. Ils affrontaient un schéma d’interférences : certains sentiments étaient effacés et d’autres renforcés. En débouclant sa ceinture, Maya sentit un sourire crisper son visage, et elle le retrouva chez les autres en écho. Un sourire d’impuissance. Sauf chez Sax Russell, impassible comme un hibou, les yeux fixés sur les écrans de la chambre des ordinateurs.

Ils dérivèrent en apesanteur. On était le 21 décembre 2026 et ils se déplaçaient plus vite que n’importe qui auparavant. Ils étaient en route vers Mars. Ils venaient d’entamer leur voyage de neuf mois : plutôt un voyage qui durerait jusqu’au terme de leur existence. Ils étaient livrés à eux-mêmes.

Les responsables du pilotage de l’Arès se placèrent devant les consoles de commande et donnèrent les ordres d’éjection des fusées de contrôle latérales. L’Arès se mit en rotation pour se stabiliser à quatre tours par minute : les colons retombèrent sur le sol, sous une gravité de 0,38 g, très proche de ce qu’ils connaîtraient sur Mars. Des années de tests leur avaient appris que ce serait une pesanteur plutôt agréable à supporter, et certainement plus que l’apesanteur absolue. Maya trouva cette impression superbe. La sensation de pression, d’attirance, était presque annulée mais, pourtant, ils gardaient aisément l’équilibre. Un parfait équivalent de leur état d’esprit. Ils se dirigèrent en titubant un peu vers la vaste cantine du Torus D, excités et joyeux, marchant sur l’air.

Ce fut comme un grand cocktail, comme s’ils célébraient leur départ. Maya se promenait au milieu des autres en sirotant une coupe de champagne, avec un sentiment de bonheur et d’irréalité qui lui rappelait son mariage, bien des années auparavant. Mais ce mariage-ci aurait le meilleur des destins, songea-t-elle, parce qu’il durerait éternellement.

L’ambiance était saturée par les conversations.

— C’est une symétrie, moins sociologique que mathématique. Une sorte d’équilibre esthétique.

— On espère avoir des milliards d’hectares à se partager, mais ça ne sera pas facile.

Maya refusa un autre verre : elle se sentait déjà passablement étourdie. Et puis, elle avait du travail. Elle était, pour ainsi dire, maire-adjointe de ce village, responsable des dynamiques de groupe qui promettaient d’être complexes. Les habitudes de l’Antarctique revenaient déjà, même en ce moment de triomphe, et elle ne pouvait s’empêcher d’écouter et d’observer, comme une sociologue ou une espionne.

— Les psys ont leurs raisons. Nous allons finir comme cinquante couples très heureux.

— Et ils les connaissent déjà.

Ils riaient. Intelligents, équilibrés, extraordinairement bien élevés. Était-ce enfin cette société rationnelle, cette communauté scientifiquement élaborée dont avait rêvé le siècle des Lumières ? Mais il y avait Arkady, Nadia, Vlad, Ivana. Elle connaissait trop bien le contingent russe pour se bercer d’illusions. Il était probable qu’ils allaient finir par ressembler à un dortoir d’étudiants dans une université technique, avec des frasques bizarres et des liaisons agitées. Si ce n’est qu’ils avaient l’air un peu mûrs pour ce genre de chose : plusieurs hommes commençaient à perdre leurs cheveux, et tous avaient des mèches grisonnantes, les femmes comme les hommes. Leur moyenne d’âge était de quarante-six ans, les extrêmes de trente-trois (pour Hiroko Ai, prodige japonais du concept de biosphère) à cinquante-huit (pour Vlad Taneev, lauréat du Nobel de médecine).

Mais, dans l’instant présent, c’était l’éclat de la jeunesse qu’on lisait sur tous les visages. Arkady Bogdanov était une eau-forte : les cheveux et la barbe roux, le teint rougeaud. Ses yeux d’un bleu électrique contrastaient singulièrement dans ce visage, et ils parurent jaillir de ses orbites quand il s’écria joyeusement :

— Libres ! On est enfin libres ! Nous et nos enfants, nous sommes enfin libres !

Les caméras vidéo avaient été coupées après les interviews que Janet Blyleven avait réalisées pour les stations de télé de « là-bas ». Désormais, ils n’avaient plus de contact avec la Terre, du moins dans la cantine, et Arkady s’était mis à chanter au milieu des verres levés. Maya s’arrêta pour se joindre à leur groupe. Enfin libres. C’était difficile à croire. Ils étaient réellement en route vers Mars ! Partout, des groupes bavardaient. Ici, il y avait des célébrités mondiales dans leur discipline. Ivana avait partagé un prix Nobel de chimie, Vlad était l’un des plus grands médecins-biologistes sur Terre, Sax était au panthéon des théoriciens subatomiques, et Hiroko était la plus brillante des biologistes dans le domaine des systèmes vitaux.

Maya était un de leurs chefs. Ce qui était plutôt intimidant. Ses talents d’ingénieur et de cosmonaute étaient assez modestes et c’était probablement ses dons de diplomate qui l’avaient désignée. Elle avait été choisie pour diriger l’indocile équipe russe et les quelques membres du Commonwealth – ce qui était parfait. Un travail intéressant auquel elle était habituée. Et ses talents particuliers deviendraient sans doute les plus précieux à bord. Ils devaient absolument s’entendre, après tout. Et c’était une question d’habileté, de ruse, et de volonté : la volonté de plier les autres à sa propre volonté !

En promenant les yeux sur tous ces visages rayonnants, elle ne put s’empêcher de rire. Tous ceux qui étaient à bord du vaisseau excellaient dans leur domaine, mais certains étaient encore plus brillants. C’était à elle de les identifier, de les isoler, de les former. Son rôle de dirigeant en dépendait car, à long terme, se disait-elle, ils deviendraient une espèce de méritocratie scientifique. Et, dans une société telle que celle-ci, les talents les plus extraordinaires détenaient les vrais pouvoirs. Lorsque la pression nécessiterait une réaction, ce seraient eux les vrais chefs de la colonie – eux, ou bien ceux qui les influenceront.

Elle regarda autour d’elle et découvrit son égal opposé, Frank Chalmers. Dans l’Antarctique, elle n’était pas parvenue à vraiment le connaître. Il était grand, costaud et brun. Plutôt liant, très énergique, mais difficile à percer. Elle le trouvait séduisant. Est-ce qu’il avait le même regard qu’elle sur les choses ? Elle n’aurait su le dire. Il bavardait avec un groupe, à l’autre extrémité de la salle, l’air attentif comme d’habitude, la tête légèrement inclinée, toujours prêt à décocher une réplique spirituelle. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle en sache plus à son propos. Bien mieux : elle devait apprendre à s’entendre avec lui.

Elle traversa la salle, et s’arrêta près de lui. Elle pencha la tête tout en faisant un signe bref à leurs camarades.

— Ça va être bien, vous ne pensez pas ?

Chalmers lui jeta un regard.

— Si ça se passe bien, oui.

Après la fête et le dîner, Maya, incapable de dormir, partit à l’aventure dans l’Arès. Ils avaient tous séjourné dans l’espace auparavant, mais jamais à bord d’un vaisseau aussi énorme. À la proue, il y avait une sorte de studio-terrasse, une alvéole unique, comme une cabine de beaupré. Elle était en rotation permanente dans le sens opposé à celui du vaisseau, et donc stable en permanence. C’est là qu’on avait installé les instruments d’observation solaire, les antennes radio, et tout le matériel qui devait fonctionner hors rotation, à l’extrémité d’une chambre-bulbe en plastique transparent que l’on avait très vite surnommée le dôme-bulle. Grâce à lui, l’équipage avait une vue stable des étoiles et un aperçu d’une vaste partie du vaisseau, à l’arrière.

Maya flotta jusqu’à la baie pour observer avec curiosité le vaisseau. On l’avait construit à partir de réservoirs de navettes. Au début du siècle, la NASA et la Glavkosmos avaient commencé à fixer de petites fusées d’appoint sur les réservoirs pour les larguer sur orbite. Des milliers de réservoirs avaient été expédiés de cette manière, avant d’être pris en remorque jusqu’aux chantiers pour y être recyclés. Ils avaient ainsi permis la construction de deux grandes stations spatiales, une L5, et une autre en orbite lunaire, le premier vaisseau habité vers Mars, plus d’innombrables cargos chargés de matériel à destination de la planète rouge. Et ainsi, lorsque les deux grandes agences spatiales avaient décidé de construire l’Arès en commun, la pratique du recyclage de réservoirs était courante : adjonction d’unités de couplage standard, aménagements d’habitat, des systèmes de propulsion, et tout le reste.

Et la construction du grand vaisseau avait duré moins de deux ans.

Il avait l’air d’avoir été bricolé avec un jeu de modules pour enfant. Les cylindres, rattachés à leurs extrémités, créaient des formes complexes – et, dans ce cas précis, huit hexagones de cylindres connectés qu’ils appelaient des torus, tous alignés et pointés sur un moyeu tubulaire constitué d’un assemblage de cinq lignes de cylindres. Les torus étaient connectés au moyeu par des rayons flexibles et ultra-minces, et l’ensemble de la chose évoquait un engin agricole, le bras principal d’une moissonneuse, par exemple, ou un dispositif d’arrosage mobile. Ou encore, songea Maya, huit beignets bien cuits piqués sur un bâton. Un gosse aurait vraiment apprécié le spectacle.

Les huit torus avaient été construits avec des réservoirs américains, et le paquet de cinq éléments du moyeu était russe. Tous les réservoirs étaient longs de cinquante mètres pour dix de diamètre. Maya se mit à dériver sans but vers le bas puits du moyeu central. Elle n’était pas pressée. Elle se laissa tomber dans le Torus G. Les pièces étaient de toutes les tailles et de toutes les formes, les plus grandes occupaient plusieurs réservoirs. Elle en traversa une qui ressemblait plus à un hangar qu’à une cabine, mais la plupart des réservoirs avaient été divisés en chambres. Elle croyait savoir qu’il y en avait au total plus de cinq cents, ce qui représentait en surface habitable l’équivalent d’un grand hôtel.

Mais est-ce que cela suffirait ?…

Peut-être. Après l’Antarctique, la vie, à bord de l’Arès, était un séjour de libération, de détente labyrinthique. Aux alentours de six heures, chaque matin, la lumière, dans les torus, augmentait lentement jusqu’à évoquer le gris du ciel à l’aube. Vers six heures et demie, elle montait encore d’un degré pour marquer le « lever du soleil ». Et Maya se réveillait alors, comme elle l’avait toujours fait. Après un tour dans la salle de bains, elle se rendait à la cuisine du Torus D, préparait son petit déjeuner et l’emportait jusqu’au grand réfectoire. Elle s’installait à une table, entre les citronniers en pot. Des colibris, des pinsons, des tangaras, des moineaux et des loriots picoraient autour d’elle et s’envolaient entre les vignes qui s’entrelaçaient sur le plafond voûté du grand cylindre peint dans un ton gris-bleu qui lui rappelait le ciel d’hiver de sa ville natale, Saint-Pétersbourg. Elle mangeait lentement en les observant et se détendait dans son siège, écoutant vaguement les bavardages autour d’elle. Un petit déjeuner de vacances ! Après toute une vie laborieuse, elle avait tout d’abord trouvé ça pénible, et même inquiétant, comme un luxe qu’elle aurait volé. C’était tous les jours dimanche matin, comme disait Nadia. Mais les dimanches matin de Maya n’avaient jamais été particulièrement indolents. Quand elle était enfant, c’était toujours le moment où elle devait faire le ménage dans la pièce unique où elle vivait avec sa mère, qui était docteur et qui, comme la plupart des femmes de cette génération, devait travailler durement pour gagner sa vie, élever sa fille, payer le loyer, assurer l’alimentaire, tout en poursuivant sa carrière.

Pour une femme, c’était trop, et elle avait rejoint les rangs de celles qui protestaient sous le gouvernement des Soviets, et exigeaient d’être mieux traitées.

Ce qui leur avait donné la moitié des emplois rémunérés tout en leur laissant toutes les tâches domestiques. Plus question d’attendre, plus question de subir en silence : elles devaient profiter de l’instabilité tant qu’elle durait.

Il arrivait à la mère de Maya de s’exclamer, tout en préparant leur maigre repas : « Il y a tout sur cette table, tout sauf la nourriture ! »

Et elles en avaient peut-être profité. Durant l’ère soviétique, les femmes avaient appris à s’entraider, à former un monde quasi autonome de mères, de sœurs, de filles, de babushkas, de collègues, d’amies aussi bien que d’étrangères. Avec l’arrivée du Commonwealth, les gains acquis avaient été consolidés et elles avaient pu s’inscrire un peu plus dans la structure du pouvoir, dans les dures oligarchies mâles du gouvernement russe.

Le programme spatial avait été l’un des domaines les plus touchés. La mère de Maya, qui participait aux recherches de médecine spatiale, avait toujours professé que les cosmonautes auraient besoin d’un apport féminin, ne serait-ce que pour des expérimentations strictement féminines.

— Ils ne peuvent quand même pas nous brandir constamment Valentina Terechkova ! se plaignait-elle.

Vraisemblablement, elle avait raison, puisque, après ses études d’ingénieur en aéronautique à l’université de Moscou, Maya avait été acceptée dans un des programmes de Baïkonour. Elle s’en était très bien tirée et avait été affectée à la mission Novy Mir. Elle avait entrepris de revoir la conception de l’habitat pour en améliorer l’ergonomie. Nommée commandante de la station pendant un an, elle avait participé à deux opérations de réparations urgentes qui lui avaient valu sa réputation. Plus tard, nommée à divers postes administratifs à Baïkonour, puis à Moscou, elle en avait profité pour s’insérer dans le petit politburo du Glavkosmos, en manipulant subtilement les hommes les uns contre les autres. Elle en avait épousé un, en avait divorcé, et s’était hissée vers le sommet du Glavkosmos en tant qu’agent libre, jusqu’à devenir membre du cercle intérieur suprême, le double triumvirat.

Et maintenant, elle était là, profitant paresseusement de son petit déjeuner. Comme disait Nadia, sarcastique :

— C’est tellement civilisé.

Nadia était une des meilleures amies de Maya à bord de l’Arès. Elle était petite et rondouillette, avec un visage carré et des cheveux poivre et sel coupés au carré. Maya, qui savait qu’elle était jolie et que cela l’avait souvent aidée, appréciait la simplicité de Nadia qui, d’une certaine manière, soulignait sa compétence. Nadia était ingénieur, très efficace, experte dans la construction en climat froid. Elles s’étaient connues à Baïkonour vingt ans auparavant, et elles avaient vécu plusieurs mois ensemble à bord de la station Novy Mir. Au fil des années, elles étaient devenues comme des sœurs : elles ne se ressemblaient guère, n’étaient pas souvent ensemble et, pourtant, elles étaient intimes.

Nadia, en cet instant même, regardait autour d’elle et proclamait :

— C’est une idée horrible que d’avoir séparé les quartiers d’habitation des Américains et des Russes dans des torus différents. On travaille avec eux durant toute la journée, mais on se retrouve ici avec toujours les mêmes têtes. Ça ne fait que renforcer les divisions qui existent entre nous.

— Nous devrions peut-être leur proposer de partager nos chambres.

Arkady, qui se goinfrait de roulés au café, se pencha vers elles.

— Ça ne serait pas suffisant, dit-il comme s’il avait suivi la conversation dès le départ. (Sa barbe rousse, plus hirsute de jour en jour, était parsemée de miettes.) On devrait décider de déménager tous les dimanches et d’échanger nos quartiers au hasard. Comme ça, les gens apprendront à mieux se connaître et il y aura moins de clans. Et puis, le sens de l’appropriation en sera réduit.

— Mais ça me plaît, moi, d’avoir ma chambre, protesta Nadia.

Arkady engouffra un autre roulé au café avant de sourire, tout en mâchonnant. On pouvait considérer comme un miracle qu’il ait passé les épreuves de sélection.

Maya revint à leur cohabitation avec les Américains et, même si le plan d’Arkady ne plaisait à personne, tous étaient séduits par l’idée de l’échange de la moitié de leurs quartiers d’habitation. Après diverses consultations et discussions, le projet fut adopté. Ils commencèrent un dimanche matin. Le petit déjeuner devint un peu plus cosmopolite. Dans la cantine D, on voyait désormais Frank Chalmers et John Boone, et aussi Sax Russell, Mary Dunkel, Janet Blyleven, Rya Jimenez, Michel Duval et Ursula Kohl.

John Boone se révéla un lève-tôt. Il arrivait toujours à la cantine avant Maya.

— Cette salle est tellement spacieuse et aérée qu’on se croirait à l’extérieur, avait-il lancé à Maya un certain matin. On s’y sent vraiment mieux que dans la B.

— L’astuce, c’est de supprimer tous les chromes et le plastique blanc, répliqua Maya. (Elle maîtrisait assez bien son anglais, de mieux en mieux, même.) Et de peindre le plafond aux couleurs du ciel.

— Vous voulez dire, pas simplement bleu ?

— Oui.

Il était typiquement américain, se dit-elle : simple, ouvert, décidé et calme. Pourtant, elle avait devant elle un spécimen particulier qui était un personnage historique célèbre. Le fait était évident, indéniable, mais Boone semblait y échapper, n’en faire qu’une trace qu’il laissait derrière lui. Il pouvait discuter sur le goût des pâtisseries, sur les infos transmises sur l’écran de leur table, mais jamais il ne faisait allusion à la première expédition. Lorsque quelqu’un soulevait le sujet, il répondait comme s’il s’agissait de n’importe quel vol spatial accompli par d’autres. Mais cela n’était pas vrai, et il ne maintenait l’illusion que par sa seule désinvolture, en riant tous les matins aux plaisanteries usées de Nadia, en participant à la conversation. Au bout d’un certain temps, chacun eut du mal à discerner encore son aura.

Frank Chalmers, lui, était plus intéressant. Il arrivait régulièrement en retard, s’asseyait à l’écart et ne s’occupait que de son café et de l’écran de TV. Après quelques tasses, il consentait à parler à ses voisins, dans un russe atroce mais compréhensible. Dans la salle D, on parlait surtout anglais maintenant, pour arranger les Américains. La situation linguistique était une espèce de poupée russe, d’ailleurs l’anglais contenait les différentes langues des cent colons de l’Arès. À l’intérieur, il y avait d’abord le russe, puis toutes les langues du Commonwealth et celles des autres pays. Il y avait aussi huit membres de leur communauté qui parlaient des idiomes. Ce qui, aux yeux de Maya, était une situation d’orphelin assez attristante. Elle avait le sentiment qu’ils étaient plus attachés à la Terre que tous les autres, et qu’ils communiquaient plus fréquemment avec les gens de là-bas. Ce qui rendait d’autant plus étrange que le psychiatre fût dans cette catégorie.

De toute manière, l’anglais était la langue officielle à bord. Dans un premier temps, Maya avait pensé que cela conférait une sorte d’avantage aux Américains. Avant de constater que lorsqu’ils parlaient, ils étaient toujours en phase avec chacun, alors que tous disposaient de leurs langues particulières auxquelles ils pouvaient constamment revenir.

Mais Frank Chalmers constituait une exception. Il parlait cinq langues différentes, ce qui était plus que n’importe qui à bord. Et il n’avait pas peur de s’exprimer en russe, même s’il était particulièrement mauvais. Il débitait ses questions et écoutait les réponses avec une intensité réelle, avant de partir d’un rire bref et déconcertant. Sous bien des aspects, se disait Maya, il était un Américain atypique. Au premier abord, il semblait pourtant en avoir toutes les caractéristiques : il était grand, il parlait trop fort, il était obsessionnellement énergique, sûr de lui, bavard et amical, dès la première tasse de café. Il lui fallut quelque temps pour s’apercevoir qu’il n’était que parfois amical, et que son bavardage ne laissait rien paraître de lui. Par exemple, Maya n’avait pas appris un seul détail de son passé, malgré ses efforts. Ce qui avait éveillé sa curiosité.

Il avait les cheveux noirs, le teint très mat, avec des yeux noisette clair, le sourire furtif, le rire haut, tout comme la mère de Maya. Il était beau à sa façon rude.

Elle trouvait qu’il la regardait de façon trop acérée, comme s’il évaluait une adversaire, se disait-elle. Il se comportait avec elle comme s’ils se connaissaient depuis longtemps, ce qui la mettait particulièrement mal à l’aise puisqu’ils n’avaient échangé que quelques mots durant la période antarctique. Elle avait toujours considéré les femmes comme des alliées et les hommes comme autant d’attirantes sources de problèmes dangereux. Par conséquent, un homme censé devenir son allié devenait encore plus problématique. Et dangereux. Et… autre chose encore.

Elle se souvenait d’un instant particulier, où elle avait percé Chalmers au-delà de son image, dans l’Antarctique. Lorsque le spécialiste en ingénierie thermique avait craqué et avait été expulsé, on avait parlé de son remplaçant. Tout le monde avait été surpris et furieux d’apprendre que ce serait John Boone lui-même : il avait reçu déjà trop de radiations lors du premier débarquement sur Mars. Dans le brouhaha des commentaires, Maya avait vu Chalmers entrer dans le grand salon commun. En apprenant la nouvelle, il avait secoué la tête et, durant une fraction de seconde, Maya avait perçu sa colère, comme un éclair au niveau subliminal.

Elle s’était intéressée à lui. Il était certain qu’il avait des relations particulières avec John Boone. Bien sûr, pour Chalmers, ce choix était difficile à accepter. Il dirigeait officiellement les colons américains et avait même le grade de capitaine, mais Boone, ce gentil blond, avec l’auréole de son exploit, jouissait certainement d’une autorité plus naturelle. Il était le portrait du chef américain, et Frank Chalmers, comparé à lui, devenait un officier supérieur qui en faisait un peu trop, qui se contentait d’exécuter les ordres que Boone ne formulait pas. Ça n’était pas une situation très confortable pour lui. Ils étaient de vieux amis. Telle était la réponse que Maya avait obtenue quand elle avait posé la question. Mais, même en les observant de près, elle avait du mal à le croire.

Ils se parlaient rarement en privé, se rencontraient rarement, aussi, quand ils étaient ensemble, elle les observait avec de plus en plus d’attention, sans vraiment s’en expliquer la raison. Tout simplement, la situation semblait appeler cette logique. S’ils s’étaient trouvés à Glavkosmos, la stratégie idéale aurait été de s’insérer entre eux mais, ici, cette idée ne lui vint pas. Il y avait tant de choses qui n’effleuraient même pas sa conscience.

Mais elle continuait à les observer. Un matin, Janet Blyleven apparut avec ses lunettes vidéo à l’heure du petit déjeuner dans la cantine D. Elle était grand reporter pour la télé américaine et on la rencontrait souvent en train de fureter dans le vaisseau avec ses lunettes vidéo, tout en débitant ses commentaires, récoltant de petits bouts d’interviews qu’elle transmettait à la Terre, où tout cela, selon la formule d’Arkady, serait « prédigéré et revomi à l’usage du consensus des cervelles de moineaux ».

Rien de nouveau. Les médias faisaient partie de la vie des astronautes et, durant la période de sélection, ils avaient été sondés encore plus souvent. Mais, désormais, ils constituaient un matériau brut pour des programmes TV sur l’espace qui dépassaient tous les indices jamais enregistrés. Pour des millions et des millions de téléspectateurs, ils étaient le feuilleton suprême. Ce qui en perturbait certains.

Et lorsque Janet prit place en bout de table avec ses lunettes stylisées en verre optique, on put entendre quelques grognements. À l’autre bout, Ann Clayborne et Sax Russell continuaient de discuter sans se soucier des autres.

— Sax, il faudra des années avant que nous sachions ce que nous avons investi. Des décennies. La surface de Mars est égale à celle de la Terre, mais sa géologie et son système chimique sont uniques. Il faudra les étudier en profondeur avant de les transformer.

— Mais nous allons les transformer rien qu’en débarquant, déclara Russell.

Il semblait vouloir repousser les arguments d’Ann comme s’ils avaient été autant de fils d’araignée sur son visage.

— Le seul fait de nous poser sur Mars constitue la première phrase d’une déclaration, qui dit…

— Veni, vidi, vici, l’interrompit Ann Clayborne.

Russell haussa les épaules.

— Si tu tiens à tout résumer comme ça…

— Mais c’est toi qui es nul, fit Ann, avec une grimace irritée. (C’était une femme aux épaules larges, à la chevelure brune épaisse, une géologue avec des opinions bien précises, une redoutable adversaire.) Écoute, Mars est chez elle. Sur Terre, tu peux toujours jouer avec tes effets de climat si ça te plaît, et il y en a besoin. Ou sur Vénus. Mais tu ne peux quand même pas te permettre de balayer une surface planétaire qui date de trois milliards d’années.

Russell se démena pour se débarrasser d’autres fils d’araignée.

— Cette planète est morte. De plus, la décision ne dépend pas vraiment de nous, on nous l’enlèvera.

— On ne nous enlèvera aucune des décisions que nous avons prises, intervint Arkady, d’un ton sec.

Janet regarda tour à tour les interlocuteurs. Ann commençait à s’agiter et elle avait haussé le ton. Maya surprit le regard de Frank : il n’appréciait pas du tout. Mais, s’il les interrompait, il révélerait à des millions de gens qu’il n’aimait pas que les colons s’affrontent en direct. Alors, il se contenta de rencontrer le regard de Boone, à l’autre extrémité de la table. Et l’échange entre les deux hommes fut si rapide que Maya cilla.

— La première fois, dit Boone, j’ai eu l’impression que ça ressemblait déjà à la Terre.

— Si on oublie les 200 degrés Kelvin de différence, remarqua Russell.

— D’accord, mais ça ressemblait vraiment au désert Mojave, ou aux Dry Valleys. Quand j’ai posé le regard sur Mars, je me suis surpris en train de chercher l’un de ces phoques fossiles qu’on trouve dans les Dry Valleys.

Et ainsi de suite. Janet se tourna vers lui, puis vers Ann, l’air écœuré, prit sa tasse de café et sortit.

Après cela, Maya se concentra pour essayer de retrouver le regard que Boone et Chalmers avaient échangé. C’était comme un code, ou l’un de ces langages que les jumeaux parfaits s’inventent pour communiquer.

Les semaines passaient, et chaque journée commençait régulièrement par ce petit déjeuner tranquille. Ils avaient tous leur programme de travail quotidien, certains plus chargés que les autres. C’était le cas pour Frank, et il aimait ça : une course frénétique. Mais le travail prioritaire ne prenait pas énormément de temps : ils devaient aussi entretenir le vaisseau, mais aussi leur vie, leur forme, et se préparer pour Mars.

La maintenance de l’Arès couvrait aussi bien de la programmation complexe ou des réparations spécialisées que des tâches rudimentaires comme le déstockage des fournitures ou l’évacuation des immondices vers les recycleurs.

L’équipe de la biosphère passait le plus clair de son temps dans la ferme, qui occupait une surface majeure dans les Torus C, E et F. Tout le monde à bord avait droit à son tour à la ferme. Pour la plupart, ça n’avait rien d’une corvée. Il y en avait même qui y revenaient durant leur quartier libre. Chacun obéissait aux instructions médicales : il fallait passer au minimum trois heures par jour sur les différents appareils de remise en forme. Là, tout dépendait du tempérament : on aimait, on souffrait ou l’on méprisait. Mais les plus méprisants eux-mêmes achevaient leurs exercices de meilleure humeur.

Comme le résumait Michel Duval :

— Les endorphines bêta, il n’y a que ça.

— Heureusement, parce qu’on n’en a pas d’autres, répliquait John Boone.

— Il y a toujours la caféine.

— Moi, ça me fait dormir.

— L’alcool…

— Ça me donne mal à la tête.

— La procaïne, le darvon, la morphine…

— La morphine ?…

— Oui, c’est dans l’armoire à pharmacie. Mais sous ordonnance.

Arkady avait souri.

— Je ferais peut-être bien de me porter malade…

Les ingénieurs, dont Maya faisait partie, passaient de nombreuses matinées en simulation. Elles avaient lieu sur l’arrière-pont du Torus B, qui était doté des synthétiseurs vidéo les plus perfectionnés. Les simulations était si sophistiquées qu’il était parfois difficile de distinguer le virtuel du réel. Ce qui ne les rendait pas pour autant intéressantes. La manœuvre d’approche orbitale standard hebdomadaire, intitulée trajectoire Mantra, était la terreur de tous les équipages.

Mais, parfois, l’ennui était préférable à l’autre possibilité. C’était Arkady qui dirigeait les séances d’entraînement, et il manifestait un talent pervers pour programmer des problèmes tellement difficiles qu’ils se retrouvaient en fait tous « morts » durant l’approche. Autant d’expériences étranges et déplaisantes qui n’avaient pas rendu Arkady plus populaire auprès de ses victimes. Il mêlait de façon aléatoire les problèmes de trajectoire Mantra, mais les difficultés redoublaient de plus en plus fréquemment. Ils étaient en approche martienne, les lumières rouges se déclenchaient, parfois les sirènes aussi, et ils étaient fichus. Il leur arriva de heurter un objet planétésimal d’un poids approximatif de quinze grammes qui laissa une fissure importante dans leur bouclier thermique. Sax Russell avait estimé que les risques de rencontrer un objet de plus d’un gramme étaient d’environ un en sept mille années de voyage. Et pourtant, ils s’étaient retrouvés en état d’alerte rouge ! Bourrés d’adrénaline, ils s’étaient précipités vers la marmite du moyeu avant d’atteindre l’atmosphère de Mars et d’être transformés en gaufrettes.

Mais la voix d’Arkady leur avait annoncé dans les intercoms : « Pas assez vite ! Vous êtes tous morts. »

Ça, c’était encore simple. Il y avait mieux… Par exemple, le vaisseau était en guidage programmé, ce qui signifiait que les pilotes devaient transmettre les données de vol aux ordinateurs qui les traduisaient en poussées pour parvenir au résultat voulu. Ça, c’était la théorie, car lorsqu’on approchait d’une masse gravitationnelle comme Mars à une telle vitesse, il était impossible d’avoir la moindre intuition ni de deviner les diverses combustions nécessaires. Aucun d’eux n’était vraiment pilote, au sens où on l’entend dans la navigation aérienne. Néanmoins Arkady, fréquemment, plantait tout cet énorme système redondant à l’instant même où ils affrontaient un seuil critique (ce qui, selon Russell, était d’une probabilité de l’ordre de un sur dix milliards), ils devaient alors repasser en manuel, diriger mécaniquement toutes les fusées, surveiller tous les moniteurs à la fois. L’image orange sur fond noir de Mars montait vers eux et ils avaient le choix : ou bien dégager vers l’espace pour mourir lentement, ou prendre la trajectoire courte pour aller s’écraser sur la planète et mourir sur le coup. Dans ce dernier cas, ils avaient droit à la vision simulée jusqu’au crash final, à 120 kilomètres à la seconde.

Ça pouvait être aussi une défaillance mécanique : au niveau des propulseurs principaux, des fusées de stabilisation, de l’ordinateur ou des progiciels, du déploiement du bouclier antithermique qui, tous, devraient fonctionner parfaitement durant l’approche. Ces défaillances-là étaient les plus probables. Selon Sax (mais les autres contestaient ses méthodes d’évaluation), ils couraient un risque sur dix mille approches planétaires. Et ils recommençaient. Les voyants d’alarme passaient au rouge, et ils se mettaient à râler et à prier pour une bonne trajectoire Mantra, même s’ils n’étaient pas tous d’accord. Quand ils réussissaient à sortir vivants d’une défaillance mécanique, ils en éprouvaient un plaisir intense : c’était le moment culminant de la semaine. John Boone réussit une fois un aérofreinage manuel, avec une seule fusée encore en fonction, et il avait atteint la milliseconde d’arc sans danger à la seule vitesse possible. Les autres avaient trouvé cela incroyable.

— Coup de chance à l’aveuglette, avait commenté Boone pendant le dîner, avec un immense sourire.

La plupart des simulations d’approche d’Arkady, de toute façon, s’achevaient par un échec, ce qui signifiait la mort pour eux tous. Simulation ou pas, il était difficile de ne pas être marqué par ces expériences et irrité par Arkady, qui les avait mises au point. Il leur advint une fois de réparer tous les moniteurs du pont juste à temps pour que les écrans leur annoncent qu’un petit astéroïde venait de fendre le moyeu du vaisseau et qu’ils avaient tous péri. Plus tard, Arkady, s’intégrant lui-même à l’équipe de navigation, commit une erreur, et donna l’ordre aux ordinateurs d’accélérer la rotation du vaisseau plutôt que de la freiner.

Il s’était écrié, faussement horrifié :

— On est écrasés sous six g !

Et ils avaient dû ramper pendant une demi-heure comme s’ils pesaient chacun une demi-tonne. Quand ils s’en étaient enfin sortis, Arkady avait bondi sur ses pieds avant de les repousser brutalement du moniteur de contrôle.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques ? avait lancé Maya.

— Il est devenu dingue, avait dit Janet.

— Non, il fait semblant de l’être, avait rectifié Nadia. Et il va falloir que nous trouvions un moyen de le neutraliser – au cas où quelqu’un deviendrait cinglé comme ça sur la passerelle, tout à coup !

Ce qui était justifié, sans aucun doute. Mais ils voyaient tous le blanc des yeux d’Arkady et, sur son visage, il n’y avait plus la moindre trace de conscience. Ils durent s’y mettre à cinq pour le maîtriser et Janet et Phyllis Boyle furent décorées par ses coudes pointus.

Plus tard, pendant le dîner, il leur posa la question avec un sourire en biais, parce qu’il avait la lèvre un peu tuméfiée.

— Et bien ? Si ça se produisait vraiment ? Nous sommes tous sous pression et, au moment de l’approche, ça sera pire encore. Si quelqu’un venait à craquer ? (Il se tourna vers Russell et son sourire s’élargit.) Quelles sont tes probabilités pour ça, hein ?

Et il se lança dans un reggae jamaïcain, avec son accent slave : « Oh, chute de pression ! Oh, chute de pression ! Ça, la chute de pression, elle va te tomber sur le chou, à toi aussi ! Oh, oui ! »

Et ils continuèrent, s’attaquant aux problèmes de simulation aussi sérieusement qu’ils le pouvaient, y compris une attaque des Martiens ou encore le découplage du Torus B provoqué par « des rivets explosifs installés par erreur lors de l’assemblage du vaisseau ». Ils eurent droit aussi à une déviation orbitale de Phobos, plus quelques autres scénarios marqués largement par l’humour noir. Arkady, d’ailleurs, repassait certaines bandes après le dîner, ce qui faisait parfois rire son public.

Mais les problèmes plausibles se présentaient régulièrement… Chaque jour. Et malgré les solutions, malgré les protocoles de résolution, chaque fois, ils avaient la vision de la planète rouge vers laquelle ils étaient lancés à 40 000 kilomètres à l’heure. Régulièrement, elle finissait par envahir l’écran, qui devenait blanc, pour annoncer enfin en gros caractères noirs : Collision.

Ils se dirigeaient vers Mars selon une ellipse Hohmann de type II, lente mais efficace, qui avait été choisie parmi d’autres surtout à cause de la position des deux planètes prévue au moment de l’approche du vaisseau : Mars à 45 degrés au-devant de la Terre sur le plan de l’écliptique. Durant le voyage, ils ne feraient qu’une demi-orbite autour du soleil et leur rendez-vous avec Mars aurait lieu trois cents jours plus tard. Leur temps de gestation, disait Hiroko.

Les psychologues terriens avaient considéré qu’il était nécessaire de modifier leur environnement à bord de l’Arès afin de suggérer le passage des saisons, la durée des nuits et des jours, le climat. Tout reposait sur les variations des teintes ambiantes. Certains avaient soutenu que leur atterrissage devrait s’opérer sous le signe des moissons, d’autres qu’il fallait lui donner les couleurs d’un printemps nouveau. Après un rapide débat, les voyageurs eux-mêmes avaient décidé de partir sous le signe du printemps naissant. Ainsi, un long été suivrait et, à l’approche de leur objectif, l’ambiance du vaisseau prendrait les teintes automnales de Mars, et non pas les verts tendres et les tons pastel qu’ils allaient laisser loin derrière eux.

Durant ces premiers mois, dès qu’ils en avaient fini avec leur travail sur la passerelle, dans la ferme, dès qu’ils sortaient en titubant d’une autre simulation sadique concoctée par Arkady, ils se retrouvaient en plein printemps. Les parois du vaisseau étaient décorées de panneaux vert pâle, de grandes photos d’azalées, de jacarandas ou de cerisiers d’ornement. Dans les vastes salles de la ferme, l’orge et la moutarde rutilaient de toutes leurs fleurs jaunes, le biome sylvicole et les sept parcs de l’Arès avaient été plantés d’arbres et de buissons au stade printanier de leur croissance. Maya adorait toutes ces couleurs et, dès qu’elle avait fini ses tâches matinales, elle poursuivait ses exercices par une promenade dans le biome de la forêt, dessiné en collines, où les arbres étaient si denses que l’on ne parvenait pas à discerner le secteur voisin. Là, elle rencontrait souvent Frank Chalmers, qui prenait lui aussi un bref moment de détente. Il lui avait dit qu’il aimait les feuillages de printemps, même s’il semblait ne jamais leur accorder le moindre regard. Ils faisaient un bout de chemin ensemble, parfois silencieux. Quand ils se parlaient, ils n’abordaient jamais des sujets importants. Frank se refusait à discuter de leur rôle de direction dans l’expédition. Elle trouvait cela bizarre, mais ne le lui disait pas. Ils n’avaient pas non plus exactement les mêmes boulots, ce qui pouvait expliquer les réticences de Frank. Maya avait un poste officieux, qui ne dépendait pas de la hiérarchie – depuis Korolyov, les cosmonautes russes avaient toujours entretenu une tradition égalitariste. Mais le programme américain relevait d’un statut plus militaire, que reflétaient les titres : Maya, par exemple, était tout simplement coordinatrice du contingent russe, alors que Frank était le capitaine Chalmers, au sens strict de l’ancienne marine à voile.

Il ne lui avait pas dit si cette autorité lui rendait ou non les choses plus faciles. Il leur arrivait parfois de bavarder à propos du biome, de petits problèmes techniques ou des nouvelles de la Terre. Mais, la plupart du temps, il semblait avoir seulement envie de faire un bout de chemin avec elle. Ils suivaient en silence les petits sentiers entre les collines, à travers les bosquets épais de pins d’Aspen et de bouleaux. Avec cette impression d’être près l’un de l’autre, comme s’ils étaient de vieux copains, ou comme s’il lui faisait la cour à sa façon à lui, subtile et timide.

En y réfléchissant un jour, Maya se dit que le fait d’avoir décidé de commencer le voyage sous le signe du printemps avait dû créer un problème. Ils voguaient à travers le printemps à bord de leur mésocosme et tout était fécond, fertile, florissant, vert et débordant. Les journées rallongeaient dans le parfum des vents tièdes, ils étaient tous en short et chemisette : cent mammifères pleins de santé, qui vivaient ensemble, en vase clos, travaillaient et mangeaient ensemble, qui se douchaient et dormaient. Bien sûr, le sexe était là.

Évidemment, ça n’avait rien de nouveau. Maya elle-même avait vécu des expériences amoureuses fantastiques dans l’espace, surtout durant sa deuxième mission à bord de Novy Mir. Avec Georgi, Yeli et Irina, ils avaient essayé toutes les positions possibles en apesanteur, qui étaient aussi nombreuses que variées. Mais ici, c’était différent. Ils avaient vieilli, ils étaient liés les uns aux autres par la nécessité. Ainsi que l’avait souvent déclaré Hiroko en d’autres circonstances :

— Tout est différent dans un système clos.

L’idée que leurs relations puissent se maintenir à un niveau strictement fraternel était bien ancrée à la NASA. Dans les 1 348 pages du rapport intitulé : Les relations humaines durant le voyage vers Mars, une seule était consacrée aux rapports sexuels, qui étaient déconseillés. Le texte suggérait qu’ils seraient comme une sorte de tribu avec des tabous marqués à l’égard du sexe intratribal. Ce qui avait fait hurler de rire les Russes. Les Américains seraient toujours aussi puritains.

— Nous ne sommes pas une tribu, avait protesté Arkady. Nous sommes le monde !

Donc, c’était le printemps. Il y avait des couples mariés à bord, dont certains se montraient particulièrement démonstratifs. Il y avait aussi la piscine du Torus B, le sauna et le jacuzzi.

Ils portaient des maillots de bain, bien sûr, encore une fois à cause des Américains, mais ça ne changeait rien. Naturellement, les choses étaient déjà en route. Maya avait appris par Nadia et Ivana que le dôme-bulle était le lieu de rendez-vous privilégié au cœur de la nuit. Les astronautes et cosmonautes semblaient vraiment apprécier l’apesanteur. Les nombreux recoins des parcs et du biome forestier étaient autant de cachettes pour les ébats de ceux qui étaient moins familiers de l’apesanteur. Les parcs avaient été prévus pour donner aux voyageurs le sentiment qu’ils pouvaient se retirer en privé. Et chacun avait droit à une cabine à isolation sonore. Ce qui permettait aux couples d’entretenir des rapports sans devenir le sujet favori des ragots du bord, en toute discrétion. Et Maya était persuadée qu’il se passait encore plus de choses qu’ils le croyaient tous.

Elle le sentait. Et les autres aussi, certainement. Toutes ces conversations à voix basse, tous ces couples qui s’étaient formés à la cantine, ces regards, ces petits sourires, ces mains qui effleuraient une épaule au passage. Oh, ça oui : il se passait des choses. Ce qui expliquait une certaine tension ambiante, une tension qui n’était qu’à demi agréable. Les craintes qu’ils avaient connues dans l’Antarctique étaient de retour. Et, de plus, le nombre des partenaires potentiels étant réduit, il y avait un risque réel de se retrouver entre deux chaises.

Pour Maya, cela s’agrémentait d’un autre problème. Elle en avait plus qu’assez des Russes, parce que leur seul but était de coucher avec le chef. Si elle redoutait ça, c’est aussi pour l’avoir connu dans l’autre sens. Et puis, il n’y en avait pas un seul… Bon, elle éprouvait une certaine attirance pour Arkady, mais elle ne l’aimait pas vraiment, et lui semblait indifférent. Elle avait eu une aventure avec Yeli, mais ça n’était qu’un ami. Elle se fichait de Dmitri, Vlad était trop vieux, Yuri n’était pas son genre, Alex était comme Arkady… et ainsi de suite.

Mais pour les Américains et les autres… Là, le problème se posait différemment. Le croisement des cultures ? Allez savoir. Elle se maintenait donc sur le qui-vive. Mais elle y pensait sérieusement. Et, occasionnellement, quand elle s’éveillait, ou sortait d’une séance d’entraînement, elle se laissait emporter par une vague de désir et se retrouvait sur le lit ou sous la douche avec un sentiment de solitude.

Et c’est ainsi qu’un matin, après une simulation terrible qu’ils avaient failli réussir, elle avait rencontré Frank Chalmers dans le biome forestier, avait répondu à son bonjour. Ils avaient fait dix mètres entre les arbres avant de s’arrêter. Elle était en short et débardeur, pieds nus, en sueur, encore toute rouge de ses efforts. Lui aussi portait un short et un T-shirt, lui aussi était pieds nus, en sueur, couvert de poussière. Il sortait de la ferme. Il partit soudain de son habituel rire perçant et posa deux doigts sur le bras de Maya. Et il lui dit avec son irrésistible sourire :

— Vous avez l’air heureuse, aujourd’hui.

Les deux chefs de l’expédition étaient là. En égaux. Et il suffit à Maya de lever la main pour toucher la sienne.

Ils quittèrent le sentier pour s’enfoncer dans un bosquet de pins. Ils s’arrêtèrent et s’embrassèrent. Pour Maya, ça n’était pas arrivé depuis si longtemps qu’elle trouva cela étrange. Frank trébucha sur une racine avec un rire bref, étouffé, ce rire secret qui faisait frissonner Maya, au seuil de la peur. Ils s’étaient assis sur le matelas d’épines et roulaient l’un sur l’autre comme des adolescents. Elle se mit à rire. Elle avait toujours aimé les approches rapides, cette impression de s’envoyer un homme quand elle le voulait, comme ça.

Ils firent donc l’amour et, pour un temps, se laissèrent emporter par la passion. Après, elle se détendit et s’abandonna au reflux du plaisir. Mais elle ne se sentait pas vraiment à l’aise, elle ne trouvait pas un mot à dire. Il y avait toujours quelque chose de caché en lui, qu’il avait dissimulé alors même qu’ils faisaient l’amour. Plus grave encore, il lui semblait deviner derrière sa réserve une espèce de triomphe, comme s’il avait gagné, lui, alors qu’elle perdait. L’indélébile trace de puritanisme des Américains, cette idée que le sexe est une chose mauvaise et que les hommes doivent prendre les femmes à leur piège. Et elle se referma un petit peu plus sur elle-même devant ce sourire caché qu’elle décelait sur son visage. Dans l’amour, il y avait un gagnant et un perdant… Quels enfants !

Pourtant, ils étaient codirecteurs, co-maires de la communauté, pour ainsi dire. Donc, s’ils se plaçaient sur une base égalitaire…

Un instant, ils bavardèrent d’un ton léger, et ils firent même encore l’amour avant de repartir. Mais Maya se dit que ça n’était pas comme la première fois, qu’elle avait l’esprit ailleurs. Il y avait tant de choses dans le sexe qui échappaient à l’analyse rationnelle. Elle décelait constamment chez ses partenaires des détails qu’elle ne pouvait décrire ni exprimer, encore moins analyser. Elle n’avait qu’une seule certitude : ou bien sa sensation lui plaisait ou elle ne lui plaisait pas. Aucun doute. Et dès qu’elle avait posé le regard sur le visage de Frank Chalmers après cette première fois, elle avait été certaine que quelque part ça n’allait pas. Elle en avait éprouvé un malaise.

Elle se montra cependant affectueuse, aimable. Ce ne serait pas bien de se montrer distante en cet instant. Ce serait impardonnable. Ils s’étaient levés, s’étaient rhabillés, ils avaient regagné le Torus D et avaient dîné à la même table, avec quelques autres. Elle avait alors senti qu’il était parfaitement logique de se montrer plus distante. Mais, dans les jours qui suivirent, elle s’aperçut avec surprise et déplaisir qu’elle l’évitait, qu’elle trouvait des excuses pour ne pas être seule avec lui. C’était maladroit et idiot, absolument pas ce qu’elle avait souhaité. Elle aurait préféré ne pas éprouver ce sentiment : une ou deux fois, ils se retrouvèrent ensemble, seuls, elle ne résista pas et ils refirent l’amour. Elle voulait que tout s’arrange, elle pensait qu’elle avait commis une faute ou bien qu’elle n’avait pas été dans sa forme habituelle. Mais non, il avait toujours ce sourire de triomphe rentré qu’elle détestait tant, qui disait : « Je t’ai eue », ce vilain défaut puritain.

Alors, elle l’évita de plus en plus souvent, pour ne pas se retrouver dans la situation de départ, et très vite il perçut sa dérive. Un après-midi, il lui demanda d’aller faire un tour avec lui en forêt et, lorsqu’elle refusa, prétextant sa fatigue, une expression furtive de surprise passa sur son visage qui se referma comme un masque. Maya ressentit un malaise inexplicable.

Pour essayer de compenser ce refus déraisonnable, elle se montra amicale avec lui quand ils étaient en situation sûre. Une ou deux fois, indirectement, elle suggéra, comme ça, que leurs rapports n’avaient fait que sceller une amitié, ainsi qu’elle l’avait fait avec d’autres. Mais elle l’avait glissé entre deux phrases, il était possible qu’il n’eût pas compris. Il semblait seulement perplexe. Un jour, comme ils s’éloignaient d’un groupe, elle avait surpris son regard appuyé. Ensuite, il n’y avait plus eu entre eux que de la réserve et de la distance. Mais jamais il n’avait semblé affecté, jamais il ne lui avait demandé d’explication. Ça faisait partie du problème, après tout, non ? Il n’avait pas l’air de vouloir discuter avec elle de ce genre de situation.

Tant pis : il avait probablement des liaisons avec d’autres femmes, des Américaines… Difficile de le savoir. Il était si secret. Mais tout cela était… tellement maladroit.

Maya décida l’abolition de la séduction exprès, en dépit du plaisir qu’elle en éprouvait. Hiroko ne s’était pas trompée : tout était différent dans un système clos. Dommage pour Frank (à supposer qu’il s’en souciât), qui lui avait permis un apprentissage utile. Elle décida finalement de faire amende honorable en devenant une simple amie. Elle s’y appliqua si bien et si fort que, un mois après, elle alla trop loin, lui laissant maladroitement croire qu’elle essayait à nouveau de le séduire.

Ils se trouvaient au milieu d’un groupe et la discussion s’était prolongée très tard. Elle était assise à côté de lui. Il en avait tiré une conclusion fausse, à l’évidence, et l’avait suivie jusqu’aux salles de bains du Torus D, sans cesser de lui parler sur ce ton affable et charmeur qui était le sien à ce stade. Maya s’en voulait : elle ne voulait pas avoir l’air complètement volage, mais au point où elle en était, et quoi qu’il advienne, ce serait le cas. Elle le suivit donc, parce que c’était plus facile, et aussi parce que, au fond d’elle, elle avait envie de faire l’amour. Ce qu’ils firent. Perturbée, elle décida que ce serait la dernière fois avec Frank Chalmers, que c’était un cadeau d’adieu, en espérant qu’il garderait un bon souvenir de tout cet incident.

Elle se surprit plus passionnée qu’avant : elle voulait vraiment lui plaire. Et puis, juste avant l’orgasme, elle le regarda. Et elle vit une fenêtre aveugle sur une maison déserte.

Et ce fut vraiment la dernière fois.

Δv. v pour Vélocité. Delta pour Changement. Dans l’espace c’est l’unité de mesure du changement de vitesse nécessaire pour aller d’un point à l’autre – c’est-à-dire de l’énergie utile.

Tout est déjà en mouvement. Mais, pour placer en orbite un objet à partir de la surface (mouvante) de la Terre, un minimum Δv de 10 kilomètres par seconde est nécessaire. Pour quitter l’orbite terrestre et entamer le voyage vers Mars, un minimum de Δv de 3,6 kilomètres par seconde. Et, pour se fixer en orbite autour de Mars et s’y poser, il faut un Δv d’environ 1 kilomètre par seconde. Le plus dur est de se détacher de la Terre, l’attraction gravifique y est la plus élevée. Pour escalader cette pente abrupte de l’espace-temps, il faut une force formidable, puisqu’il s’agit de dévier la direction d’une inertie gigantesque.

L’histoire elle aussi a son inertie. Dans les quatre dimensions spatio-temporelles, les particules (ou les événements) ont une directionalité. Les mathématiciens, pour le prouver, ont tracé sur des graphiques ce qu’ils appellent des lignes du monde. Pour les problèmes de l’humanité, ces lignes forment un enchevêtrement dense qui se déroule depuis les ténèbres de la préhistoire pour se déployer dans le temps : ce qui forme une torsade du diamètre de la Terre elle-même, qui part en une longue spirale autour du soleil. Cette torsade de lignes enchevêtrées, c’est l’Histoire. Étant donné ses points de passage antérieurs, la direction qu’elle prend est claire, c’est une simple question d’extrapolation. Car quel genre de Δv faudrait-il pour échapper à l’Histoire, à une inertie aussi puissante, afin de déterminer une nouvelle trajectoire ?

Le plus dur est d’échapper à la Terre.

3

La forme de l’Arès donnait une structure à la réalité. Le vide qui séparait la Terre de Mars commençait à évoquer pour Maya une longue série de cylindres, cintrés à 45 degrés à leur point de jonction. Dans le Torus C, il y avait un couloir d’entraînement, une sorte de course d’obstacles et, à chaque jonction, elle devait ralentir et tendre tous ses muscles face à l’accroissement de pression. Puis, la seconde d’après, elle découvrait l’extrémité du nouveau cylindre. Ce monde commençait à lui paraître bien exigu.

Et c’était sans doute par effet de compensation que ses habitants paraissaient plus grands. Les masques qu’ils avaient portés durant leur séjour dans l’Antarctique continuaient de tomber et ceux qui découvraient chez l’un ou l’autre un trait jusque-là inconnu en éprouvaient un sentiment accru de liberté. Ce qui précipitait l’apparition d’autres caractères cachés. Un dimanche matin, les chrétiens du bord, qui devaient être au nombre d’une dizaine à peu près, célébrèrent Pâques dans le dôme-bulle. Sur Terre, c’était le mois d’avril mais, dans l’Arès, on était au cœur de l’été. Après la messe, ils étaient tous revenus au réfectoire pour le petit déjeuner. Maya, Frank, John, Arkady et Sax étaient ensemble à une table. Les conversations se mêlaient et, dans un premier temps, seuls Maya et Frank entendirent John qui s’adressait à Phyllis Boyle, la géologue qui avait présidé le service de Pâques.

— Je comprends l’idée de l’univers considéré comme un être suprême, et le fait que son énergie constitue ses pensées. C’est un concept séduisant. Mais l’histoire du Christ…

John secoua la tête.

— Tu connais vraiment son histoire ? demanda Phyllis.

— Je suis du Minnesota et j’ai reçu une éducation luthérienne, répliqua vivement John. J’ai suivi les cours jusqu’à ma confirmation et on m’a enfoncé tout ça dans le crâne.

Maya se dit que cela expliquait sans doute le fait qu’il se lançait dans ce genre de conversation. Il avait une expression de dépit qu’elle ne lui avait jamais vue, et elle se pencha un peu plus, tout en lançant un regard à Frank, qui observait sa tasse de café, comme perdu dans un rêve. Mais elle était certaine que lui aussi écoutait.

— Tu dois savoir que les Évangiles ont été écrits des décennies après l’événement, reprit John, par des gens qui n’avaient jamais rencontré le Christ. Et qu’il en existe d’autres, qui révèlent un Christ différent, des Écritures dont la Bible a été expurgée au cours d’un processus politique au IIIe siècle. Donc, le Christ est en vérité une sorte de personnage littéraire, une construction politique. Et nous ne savons rien de l’homme lui-même.

Phyllis secoua la tête.

— Ce n’est pas vrai.

— Mais si, insista John. (Ce qui attira enfin l’attention de Sax et d’Arkady.) Tout cela a été étudié. Le monothéisme est un système de croyance dont on constate l’émergence dans les toutes premières cultures fondées sur le bétail. Leur croyance en un dieu berger unique était fonction de leur dépendance de l’élevage du mouton. La corrélation est exacte et vous pouvez la vérifier dans toutes les études qui ont été faites. Le dieu est toujours mâle, puisque ces sociétés étaient patriarcales. Il existe une sorte d’archéologie, de sociologie des religions, si vous préférez, qui met cela parfaitement en évidence – comment tout s’est édifié et à quels besoins ça correspondait.

Phyllis le dévisagea avec un petit sourire.

— John, je ne vois pas quelle réponse te donner. Après tout, il ne s’agit pas d’histoire. C’est une pure question de foi.

— Parce que tu crois aux miracles du Christ ?

— Peu importe les miracles. Non plus que l’Église et ses dogmes. C’est Jésus qui compte seul.

— Mais il n’est qu’un personnage littéraire, insista John d’un ton arrogant. Comme Sherlock Holmes, ou Tom Mix. Et puis, tu ne m’as pas répondu à propos des miracles.

Phyllis haussa les épaules.

— Je considère comme un miracle la seule existence de l’univers. Et de tout ce qu’il contient. Tu peux nier ça ?

— Évidemment. L’univers existe, un point c’est tout. Pour moi, je définis un miracle comme une action qui rompt avec les lois de la physique.

— Comme de voyager vers d’autres planètes ?…

— Non. Mais réveiller les morts, oui.

— Les docteurs font ça tous les jours.

— Non. Ils ne l’ont jamais fait.

Phyllis avait l’air perplexe.

— John, je ne sais pas quoi te dire. Je suis assez surprise, en fait. Nous ne savons pas tout, et nous serions bien pédants en prétendant le contraire. La création est un mystère. Tu donnes le nom de big bang à un événement, et tu prétends avoir une explication, mais c’est de la fausse logique, de la pensée fourvoyée. Il existe une immense étendue de conscience qui échappe à votre pensée scientifique rationnelle, une étendue plus importante que la science. Et la foi en Dieu en fait partie. Bien sûr, je suppose qu’on peut l’avoir ou non. (Elle se leva.) J’espère que tu la trouveras.

Elle sortit.

Après un instant de silence, John soupira.

— Désolé, les copains. Ça m’arrive encore de piquer ma crise à ce sujet.

— Oui, dès qu’un scientifique se proclame chrétien, fit Sax. Moi, je vis ça comme une opinion esthétique.

— Mais oui, ajouta Frank, le nez dans sa tasse. L’Église du style : est-ce-que-ça-ne-serait-pas-super-de-croire-à-ça ?

— Ils ont le sentiment qu’il nous manque une dimension spirituelle que les générations précédentes avaient, et ils tentent de la retrouver par des moyens semblables, déclara Sax.

Puis il cligna des yeux comme un hibou, comme s’il venait de régler le problème en le définissant.

— Mais ça nous enfonce dans tout un tas d’absurdités ! s’exclama John.

— Non, c’est seulement que tu n’as pas la foi, intervint Frank.

John l’ignora.

— Les gens du labo sont vraiment bornés. Il faut voir Phyllis quand elle fait plancher ses collègues sur leurs données ! Ils se lancent tous dans des discours, des diversions, des critiques, comme s’ils devenaient d’un seul coup complètement différents.

— C’est parce que tu n’as pas la foi ! répéta Frank.

— J’espère ne jamais l’avoir ! Parce que ça ressemble vraiment à un gros coup de marteau sur le crâne !

John se leva pour ramener son plateau à la cuisine. Les autres échangèrent des regards en silence.

Maya se dit que le cours de confirmation religieuse avait été particulièrement mauvais. Il était clair que les autres, pas plus qu’elle, n’avaient pas deviné cet aspect de leur paisible héros. Qui pouvait dire alors ce qu’ils allaient encore apprendre, à propos de lui ou de n’importe qui ?…

Dans tout le vaisseau, on se mit à parler de l’accrochage entre John et Phyllis. Maya ne savait pas qui avait pu répandre la rumeur : John, pas plus que Phyllis, ne semblait disposé à en parler. Puis elle surprit Frank avec Hiroko. Elle riait à ses propos. En passant près d’eux, elle entendit Hiroko :

— Il faut que tu admettes que Phyllis a raison sur ce point-là : nous ne comprenons pas toujours le pourquoi des choses.

Frank lui répondit, semant la discorde entre Phyllis et John. Le christianisme (détail important) demeurait une force majeure en Amérique, comme dans le monde entier. Si l’on venait à savoir sur Terre que John Boone était antichrétien, il aurait des problèmes en retour. Ce qui ne serait pas une mauvaise chose pour Frank. Ils étaient tous médiatisés, mais, en suivant les reportages et les infos, il était clair que certains l’étaient plus que d’autres, ce qui ne faisait qu’accentuer l’image de leur pouvoir apparent, et cela finissait par se traduire dans la réalité du bord, par effet d’association. On trouvait dans ce groupe Vlad et Ursula (qui, soupçonnait Maya, étaient maintenant plus que des amis), Frank, Sax – c’est-à-dire tous ceux qui s’étaient fait connaître bien avant la sélection finale, sans pourtant atteindre à la réputation de John Boone. Le moindre fléchissement d’intérêt des médias sur Terre avait un effet direct sur leur statut au sein de la colonie. C’était ce principe que Frank mettait en œuvre.

Ils avaient parfois l’impression d’être confinés dans un hôtel sans issues, sans balcons. D’où un sentiment d’oppression grandissant. Quatre mois avaient passé, mais ils n’étaient même pas encore à mi-chemin. Et ce n’étaient pas la routine quotidienne ou leur environnement physique savamment conçu qui pouvaient accélérer leur voyage.

Un matin, la seconde équipe de vol affrontait un nouveau problème d’Arkady, quand plusieurs écrans passèrent en alerte rouge.

— Une éruption solaire a été détectée par le circuit de surveillance ! annonça Rya.

Arkady se redressa aussitôt.

— Ce n’est pas moi !

Il se pencha sur l’écran le plus proche, leva les yeux et sourit en rencontrant les regards sceptiques de ses collègues.

— Désolé, les copains. Cette fois, le coup est authentique.

Un message urgent de la base de Houston le confirma. Il avait pu inventer ça aussi mais, simulation ou non, ils étaient forcés de suivre.

En fait, une éruption solaire majeure avait déjà fait partie de leurs exercices. Chacun connaissait son poste, ce qu’il devait faire et, pour quelques-uns, le plus rapidement possible. Ils plongeaient déjà dans les torus en jurant et en essayant de ne pas se gêner les uns les autres. Ils avaient de nombreuses tâches à accomplir, et la mise en place des panneaux de protection, à peine automatisée, était complexe. Janet, qui poussait les bacs à plantes vers l’abri végétal, s’écria soudain :

— Est-ce que c’est encore un exercice d’Arkady ?

— Il prétend que non !

— Merde !

Ils avaient quitté la Terre durant la période basse du cycle solaire de onze années afin de réduire le risque de la rencontre avec une déflagration solaire. Et il leur en arrivait une. Ils n’avaient qu’une demi-heure avant que la première vague de radiations déferle, et guère plus d’une heure ensuite pour se protéger des rayonnements les plus durs.

Les alertes dans l’espace pouvaient être aussi évidentes qu’une explosion, ou aussi intangibles qu’une équation. Mais le danger était sans rapport avec l’évidence ou l’intangibilité. Jamais ils ne percevraient le vent de particules qui allait souffler sur le vaisseau et, pourtant, c’était un des pires dangers qu’ils couraient. Ils le savaient tous. Ils fonçaient de torus en torus pour abaisser les panneaux, couvrir les plantes ou les déplacer vers des zones de sécurité. Ils regroupaient la volaille, les cochons et les vaches pygmées avant de les diriger vers les abris prévus. Il fallait rassembler les graines aussi bien que les embryons surgelés, blinder les composants électroniques sensibles, et parfois les démonter. Et quand enfin ils eurent fini, ils se halèrent dans les rayons, en direction du puits central, aussi vite qu’ils le pouvaient, et se laissèrent glisser vers l’abri solaire, qui était situé exactement à l’extrémité du puits.

Hiroko et son équipe de biosphère arrivèrent les derniers et refermèrent le sas vingt-sept minutes après le déclenchement de l’alerte. Ils dérivèrent en apesanteur, essoufflés, écarlates.

— Ça a déjà commencé ?

— Non, pas encore.

Ils prirent des dosimètres sur un panneau velcro et les fixèrent sur eux. Les autres étaient déjà installés dans le demi-cylindre, le souffle court, soignant leurs égratignures et quelques bleus. Maya ordonna l’appel et fut soulagée d’en compter cent.

Évidemment, la salle était comble. Depuis des semaines, jamais ils ne s’étaient retrouvés rassemblés, et la plus vaste des salles du vaisseau n’aurait pas été suffisante. Ils étaient dans un réservoir, dans la partie centrale du moyeu. Les quatre réservoirs qui les entouraient étaient remplis d’eau, et celui dans lequel ils étaient avait été divisé dans le sens de la longueur, l’autre partie faisant fonction de bouclier, remplie de métaux lourds. La partie plate de ce demi-cylindre constituait le « plancher » de leur abri, qui avait été monté sur des rails circulaires, ce qui lui permettait de se maintenir en rotation pour contrebalancer celle du vaisseau, tout en gardant le bouclier de métaux lourds entre le soleil et eux.

Ils flottaient donc dans un volume stable, alors même que la paroi du réservoir était en rotation de quatre tours par minute, comme d’habitude. Le spectacle était assez particulier. En apesanteur, à l’approche de la nausée, certains avaient l’air inquiet. Les malheureux s’étaient regroupés au fond de l’abri, près des toilettes. Afin de les aider à prendre leurs repères, tous les autres s’étaient orientés par rapport au sol de l’abri. Ainsi, les radiations leur arrivaient droit sous les pieds. Pour la plus grande part, des rayons gamma qui avaient réussi à s’infiltrer dans les masses de métaux lourds.

Maya résista à l’impulsion de serrer les genoux. Les autres, autour d’elle, se laissaient dériver, ou bien enfilaient des pantoufles velcro pour se déplacer sur le « plancher ». Ils parlaient à voix basse et retrouvaient d’instinct leurs voisins, leurs amis, leurs partenaires. Toutes les conversations étaient assourdies. Ils étaient dans un cocktail, mais quelqu’un avait dit que les amuse-gueule étaient empoisonnés.

Arkady et Alex étaient penchés sur les moniteurs, à l’autre extrémité de l’abri, et John Boone s’approcha d’eux dans le scritch-scratch de ses pantoufles velcro. Il appuya sur une touche et le taux des radiations extérieures apparut soudain sur le grand écran.

— Voyons combien on déguste ! fit-il d’un air excité.

Des grognements s’élevèrent.

— C’est vraiment nécessaire ? s’exclama Ursula.

— Il vaut mieux le savoir. Et je veux vérifier aussi si cet abri est vraiment efficace. Celui du Rust Eagle était à peu près aussi fiable que la petite serviette que le dentiste vous met autour du cou.

Maya sourit. Il était rare que John rappelle qu’il avait été exposé à un taux de radiations plus élevé que quiconque – plus de 160 rems au cours de toute son existence, ainsi qu’il répondait dès qu’on lui posait la question. Sur Terre, on recevait un cinquième de rem par année et, dans une station orbitale, en dépit de la magnétosphère, ça grimpait à 35. John avait reçu une dose extrêmement élevée, ce qui, d’une certaine façon, lui donnait le droit d’afficher les prélèvements extérieurs s’il le voulait.

Ceux qui étaient intéressés – plus de la moitié – se regroupèrent derrière lui pour observer l’écran.

Les autres se réfugièrent à l’autre extrémité de l’abri, avec ceux qui luttaient contre leur malaise. Apparemment, ils ne tenaient pas du tout à savoir combien de radiations ils avaient encaissées. À cette seule idée, ils pouvaient craquer.

Et la déflagration les atteignit de plein fouet. L’indicateur de radiations grimpa bien au-dessus du taux normal avant de filer brusquement vers le haut. Ils retinrent tous un sifflement, mais on entendit quelques exclamations étouffées.

— Oui, mais l’abri fonctionne ! s’exclama John en consultant le dosimètre agrafé à sa chemise. Je n’en suis qu’à 0,3 rem !

Ce taux-là représentait quelques années de passage sous les rayons X du dentiste, bien sûr, mais, à l’extérieur, dans la tempête solaire, il faisait un bon 70 rems, tout proche de la dose léthale, alors ils se relaxèrent un peu.

Mais ils pensaient à tout ce qui traversait le vaisseau, aux particules qui entraient en collision avec les atomes de l’eau et des métaux lourds. Des milliards de particules qui volaient entre tous ces atomes de matière aussi bien que ceux de leur corps, sans rien toucher, comme s’ils n’étaient que des fantômes. Pourtant, il y avait des collisions, par milliers, avec les atomes de leur chair, de leurs os. Pour la plupart, elles étaient inoffensives – mais, sur ces milliers de collisions, il existait un risque sur deux (ou était-ce trois ?) pour qu’une chaîne chromosomique soit atteinte et déviée. Ce qui était suffisant pour susciter des tumeurs par cette seule modification de la typographie dans le livre du moi. Au fil des années, si l’ADN de la victime ne se réparait pas de lui-même, l’extension des tumeurs devenait plus ou moins inévitable et ses résultats étaient terribles : cancer, leucémie, très probablement. Et la mort, à plus ou moins long terme.

Difficile donc d’observer les mesures sans inquiétude : 1,4658 rem, 1,7861 rem, 1,9004 rem.

— C’est comme un odomètre, déclara Boone avec une grande sérénité.

Il avait agrippé un rail des deux mains et allait et venait d’avant en arrière comme s’il se livrait à des exercices isométriques.

Frank lui lança :

— John, qu’est-ce que tu fiches ?

— J’esquive ! fit John en souriant. Tu sais : je déplace la cible !

Il eut droit à des rires. Maintenant que le danger était matérialisé sur les écrans, sur les graphiques, ils commençaient à se sentir moins vulnérables. C’était illogique, mais donner un nom aux choses était une force qui faisait de n’importe quel être humain un scientifique en puissance. Et là, il n’y avait que des scientifiques professionnels, avec des astronautes, tous entraînés pour affronter la possibilité d’une tempête solaire. Et leurs habitudes mentales revenaient, elles retrouvaient les chemins de leur pensée. Et le choc de l’événement en fut d’autant amorti. Ils étaient maintenant parés à l’affronter.

Arkady s’approcha d’un terminal et sélectionna la Symphonie pastorale de Beethoven, plus précisément le troisième mouvement, où la danse villageoise est dérangée par la tempête. Il monta le volume, et tous dérivèrent dans le demi-cylindre, au rythme des notes qui correspondaient parfaitement aux rafales du vent silencieux qui s’était abattu sur l’Arès. C’était tout à fait ça ! Les cordes et les bois jetaient des bouffées sauvages, belles et mélodiques.

Maya en frissonna. Jamais encore elle n’avait écouté ce vieux cheval de guerre musical avec autant d’attention, et elle jeta un regard admiratif (et un rien effrayé) en direction d’Arkady qui, lui, semblait maintenant radieux de son inspiration de disc-jockey et dansait comme un pantin de chiffon rouge. Quand le mouvement culmina, il devint difficile de croire que le taux de radiations ne montait pas encore. Et quand le tempo diminua, tous eurent le sentiment que le vent de particules faiblissait. Le tonnerre gronda, les dernières rafales s’apaisèrent. Et les cors d’harmonie sonnèrent la sérénité.

Ils se mirent tous à parler d’autre chose, de leurs travaux quotidiens qui avaient été brutalement interrompus, de n’importe quoi. Une demi-heure passa encore et une conversation domina toutes les autres. Maya n’avait pas entendu le début mais, soudain, Arkady s’exclama en anglais, et très fort :

— Je ne crois pas que nous devions tenir compte des plans qui ont été dressés pour nous sur Terre !

Toutes les conversations furent interrompues et toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il flottait au-dessus d’eux. Tel un ange fou, il les tenait tous sous son regard et parlait :

— Je crois que c’est à nous de faire nos propres plans. Et dès maintenant. Tout doit être repensé depuis le début, selon nos pensées propres. Et cela devra s’étendre à tout, y compris aux premiers abris que nous aurons à construire.

Maya, agacée par son numéro, lança :

— Pourquoi donc ? Les plans sont bons.

C’était vraiment irritant : Arkady se donnait souvent le beau rôle, comme en cet instant, et les autres se tournaient régulièrement vers elle, comme si elle était responsable de son comportement et qu’il était de son devoir de les protéger.

— Ce sont ses bâtiments qui donnent la mesure d’une société, déclara Arkady.

— Ce ne sont que des logements, remarqua Sax Russell.

— Mais les logements impliquent une organisation sociale à l’intérieur, contra Arkady en promenant les yeux sur son public. La disposition des pièces révèle ce que le concepteur souhaitait à l’intérieur. Nous avons pu le constater au début du voyage, quand les Russes et les Américains vivaient en ségrégation dans les Torus D et B. Nous étions censés demeurer deux entités séparées. Et ce sera la même chose sur Mars. Les constructions expriment des valeurs, elles possèdent une sorte de grammaire, et les logements intérieurs forment des phrases. Je ne veux pas que des gens, à Washington comme à Moscou, me dictent comment vivre ma vie. J’en ai assez.

— Qu’est-ce qui te déplaît dans la conception des premiers abris ? demanda soudain John, l’air intéressé.

— Ils sont rectangulaires. (Des rires fusèrent un peu partout, mais Arkady insista :) Le rectangle ! La forme conventionnelle par excellence ! Avec un espace de travail séparé des quartiers de vie, comme si le travail ne faisait pas partie intégrante de la vie. Et, dans les quartiers de vie, les logements privés dominent, avec des hiérarchies marquées. Les chefs ont droit à des espaces plus importants.

— Est-ce que ça n’est pas uniquement pour faciliter leur travail ? demanda Sax.

— Non. Ce n’est pas réellement nécessaire. C’est une simple question de prestige. Un exemple très conventionnel de la pensée américaine dans le domaine des affaires, si je puis m’exprimer ainsi.

Des grognements lui répondirent, et Phyllis intervint :

— Arkady, est-ce que nous devons vraiment basculer dans la politique ?

Ce seul mot fit éclater l’assistance. Mary Dunkel et quelques autres se retirèrent vers l’autre extrémité de la salle.

— Tout est politique, protesta Arkady en les foudroyant du regard. Et surtout un voyage tel que celui que nous avons entrepris. Nous sommes en train de devenir une société nouvelle, alors comment cela pourrait-il ne pas être politique ?

— Nous sommes une station spatiale scientifique, dit Sax. Ce qui n’est pas nécessairement politique.

— En tout cas, ça ne l’était pas lors de la première expédition, appuya John en adressant un regard pensif à Arkady.

— Si, pourtant. Mais c’était plus simple. Tout l’équipage était américain, la mission était temporaire, et vous exécutiez les ordres de vos supérieurs. Mais à présent, nous formons un équipage international, et nous allons créer une colonie permanente. Cette fois, c’est complètement différent.

Lentement, les gens se rapprochaient pour mieux entendre le débat. Rya Jimenez dit :

— La politique, ça ne m’intéresse pas.

Et Mary Dunkel la soutint :

— C’est une des choses qui m’ont fait quitter la Terre !

Immédiatement, plusieurs Russes réagirent :

— C’est déjà une position politique !

Et ainsi de suite.

Alex s’exclama :

— Vous autres, les Américains, on dirait que vous voulez en finir avec la politique et l’histoire, pour rester dans un monde que vous serez seuls à dominer !

Quelques Américains tentèrent de riposter, mais Alex les fit tous taire.

— C’est vrai ! Le monde entier a changé durant ces trente dernières années. Chaque pays a réexaminé son rôle et a entrepris des changements énormes pour résoudre ses problèmes – sauf les États-Unis. Ils sont devenus le pays le plus réactionnaire de la planète.

— Les pays qui se sont transformés y ont été contraints, dit Sax. Parce qu’ils étaient rigides et presque ruinés. Les États-Unis se sont inclinés dans ce sens bien avant, et ils n’avaient pas besoin de changements aussi radicaux. Je persiste à dire que le système américain est supérieur parce que plus doux. Disons que c’est une meilleure ingénierie.

Cette analogie obligea Alex à réfléchir, et John Boone, qui n’avait pas cessé d’observer Arkady, dit alors :

— Revenons-en aux habitats martiens. Comment les concevrais-tu différemment ?

— Je n’ai pas de certitude. Il va falloir visiter les sites sur lesquels on va construire, se promener un peu partout, et en parler. Je ne fais que soulever le problème. Mais, d’une façon générale, je pense que les espaces de vie et de travail devraient être fusionnés autant qu’il est possible. Nous n’allons plus travailler pour gagner un salaire mais pour créer. Ce que nous allons faire sera notre œuvre d’art, et toute notre vie. Nous allons nous l’offrir et non pas l’acheter. Et il faudra également qu’aucune trace de hiérarchie n’apparaisse. Je ne crois même plus au système de leadership dont nous dépendons. (Il eut un hochement de tête courtois à l’adresse de Maya.) Nous sommes tous responsables à titre égal, désormais, et nos constructions devraient le montrer. Le cercle, c’est préférable – difficile en termes d’architecture, mais logique pour la conservation de la chaleur. Un dôme géodésique serait un bon compromis – facile à construire et symbolique de notre égalité. Quant à l’intérieur, il devrait être axé sur l’ouverture. Chacun aurait son logement, bien sûr, mais plutôt petit. Dans la périphérie, probablement, et connexe avec de plus grands espaces communs. (Arkady posa la main sur une souris et se mit à esquisser des plans sur le moniteur d’un des terminaux.) Oui. Une grammaire architecturale qui signifierait « tous égaux ». D’accord ?

— Des unités préfabriquées sont déjà au sol, intervint John. Je ne suis pas certain qu’on puisse les adapter.

— C’est possible si nous le voulons.

— Mais est-ce vraiment nécessaire ? Je veux dire : il est d’ores et déjà évident que nous sommes tous égaux.

— Aussi évident que ça ? rétorqua Arkady d’un ton sec. Si Frank ou Maya nous disent de faire telle ou telle chose, sommes-nous libres d’ignorer leurs ordres ?

— Oui, je le crois, soutint John, d’un ton calme.

Ce qui lui valut un regard dur de la part de Frank. La conversation se fragmentait en discussions multiples. Tout le monde avait quelque chose à dire, mais ce fut Arkady qui trancha à nouveau :

— Nous avons été envoyés par nos gouvernements, et tous nos gouvernements sont défaillants, la plupart au bord du désastre. Ce qui explique que l’Histoire soit un pareil bordel. Nous ne dépendons plus que de nous-mêmes, et, en ce qui me concerne, je n’ai pas l’intention de répéter les fautes commises sur Terre simplement pour obéir aux conventions. Nous sommes les premiers colons de Mars ! Nous sommes des scientifiques ! Notre devoir est de repenser les choses, de les rendre neuves !

Et les discussions reprirent, plus vives encore. Maya jura contre Arkady en constatant à quel point la colère montait. Elle surprit le sourire de John Boone. Il s’éleva du sol, monta vers Arkady et lui serra la main, ce qui les expédia en spirale dans une sorte de danse grotesque. Ce signe de soutien fit instantanément réfléchir l’audience. Maya surprit les expressions d’étonnement. Hormis sa célébrité, John était réputé pour sa modération et la discrétion de ses discours. Mais, s’il approuvait les idées d’Arkady, cela changeait toute la perspective.

— Bon sang, Arkady ! fit John. Je ne parle pas de ces simulations dingues, mais de ça : tu es un sauvage, vraiment ! Merde alors ! Comment ont-ils pu te laisser monter dans ce vaisseau ?

Exactement la question que j’aurais posée, se dit Maya.

— J’ai menti, fit Arkady.

Ils éclatèrent de rire. Même Frank, qui avait pourtant l’air surpris.

— Oui, bien sûr que j’ai menti ! cria Arkady, avec un grand sourire qui plissait sa barbe rousse. Comment je me serais retrouvé ici ? Je veux aller sur Mars pour y faire ce que je veux, et le comité de sélection voulait des gens qui partent mais qui obéissent. Et vous le savez ! (Il pointa le doigt vers les autres et cria :) Vous le savez ! Vous avez tous menti !

Frank riait franchement. Sax avait toujours son expression à la Buster Keaton, mais il leva un doigt et dit :

— Le test multiphase et revue des personnalités du Minnesota !

Les huées se déchaînèrent.

Ils avaient tous subi cet examen. C’était le test de psychologie le plus connu au monde, celui que tous les spécialistes respectaient. Il fallait répondre par oui ou non à 556 assertions afin de dessiner un profil. Mais l’analyse finale des réponses était fondée sur un ancien sondage qui avait porté sur un échantillonnage de 2 600 personnes de race blanche, mariées, appartenant à la classe moyenne des fermiers du Minnesota, et qui datait de 1930.

— Le Minnesota ! cria Arkady en roulant des yeux. Des fermiers ! Des fermiers du Minnesota ! Moi, je vous le jure, j’ai menti à chaque question ! J’ai dit exactement le contraire de ce que je pensais, et c’est ça qui m’a classé comme normal !

On l’applaudit frénétiquement.

— Merde ! lança John. Moi, je suis du Minnesota, et j’ai menti aussi !

Nouveaux applaudissements. Maya remarqua que Frank était écarlate à force de rire, incapable de parler, les mains crispées sur le ventre. Jamais encore elle ne l’avait vu dans cet état.

— C’est le test qui t’a incité à mentir, dit Sax.

— Et pas toi ? demanda Arkady. Tu n’as pas menti, toi aussi ?

— Eh bien, non. J’ai dit la vérité pour chaque question.

Ce qui déclencha d’autres rires. Sax parut étonné, mais pas amusé pour autant.

Quelqu’un lança :

— Qu’est-ce que tu en dis, Michel ? Qu’est-ce que tu as fait ?

Michel Duval leva les mains.

— Je crois que vous sous-estimez le TMRPM. Il est beaucoup plus sophistiqué que ça. Certaines questions ont été prévues pour vérifier votre honnêteté.

Ce qui lui valut une averse de questions, une véritable séance d’inquisition. Comment avait-il pu vérifier cela ? Comment les testeurs faisaient-ils pour rendre leurs théories falsifiables ? Comment les répétaient-ils ? Comment pouvaient-ils éliminer les solutions alternatives ? Et comment pouvaient-ils prétendre être scientifiques ?

Il était clair que, dans leur majorité, ils considéraient la psychologie comme une pseudoscience et qu’ils regrettaient amèrement les épreuves qu’ils avaient dû subir pour monter à bord. Durant ces dernières années, ils avaient largement payé le prix. Et le simple fait de découvrir ce sentiment chez les autres provoqua un nouveau déchaînement de conversations volubiles. Du coup, la tension créée par le discours politique d’Arkady s’éteignit.

Maya se dit que, peut-être, Arkady avait réussi à désamorcer leurs querelles. Dans ce cas, il s’était montré particulièrement habile. Mais Arkady était un homme habile. En fait, c’était John Boone qui avait dévié le sujet. Il s’était envolé vers le plafond à la rescousse d’Arkady, qui avait saisi cette chance. Oui, ils étaient aussi habiles l’un que l’autre. Et il était possible également qu’ils soient de connivence. Ils formeraient donc une espèce de second pouvoir, un Américain et un Russe. Il faudrait voir ça de plus près.

Maya dit à Michel Duval :

— Tu ne penses pas que c’est plutôt néfaste de nous considérer tous comme des menteurs ?

Il haussa les épaules.

— C’était quand même plus sain d’en parler. Parce que nous savons désormais que nous nous ressemblons plus que nous le pensions. Personne ne pensera plus qu’il lui a fallu user de malhonnêteté pour participer à la mission.

— Et toi ? fit Arkady. Tu t’es réellement présenté comme le plus rationnel et le plus équilibré des psychologues ? À cacher cet esprit étrange que nous avons tous appris à apprécier et à aimer ?

— Arkady, tu es un expert en esprits étranges, fit Michel avec un sourire.

À cet instant, ceux qui n’avaient pas quitté les écrans des yeux annoncèrent que les radiations diminuaient. Un moment encore, et elles revinrent presque à la normale.

Quelqu’un remit la Symphonie pastorale à l’intervention des cors d’harmonie, dans le dernier mouvement. « Le Bonheur et la Reconnaissance après la Tempête », dit une voix dans le circuit général.

Ils quittèrent l’abri et se dispersèrent dans tout le vaisseau comme du pollen porté par le vent, accompagnés par la célèbre mélodie dont les accents résonnaient dans toutes les coursives.

Ils découvrirent que les systèmes renforcés avaient résisté et qu’ils étaient intacts. Les parois de la ferme et du biome forestier avaient protégé en grande partie les plantations. Certaines étaient mortes, et ils estimèrent que toute la prochaine récolte serait inconsommable. Mais les stocks de semences n’avaient pas été atteints. Quant aux animaux, ils ne seraient pas consommables mais pourraient néanmoins assurer une nouvelle génération. Les pertes les plus tristes étaient les oiseaux chanteurs de la cantine D qu’ils retrouvèrent tous morts.

Pour l’équipage, les estimations atteignaient un maximum de 6 rems. Pour trois heures, c’était excessif, mais ç’aurait pu être plus grave, car l’extérieur du vaisseau avait encaissé une dose léthale de 140 rems.

Six mois bouclés dans un hôtel, sans pouvoir jamais faire un tour dehors. Dans le vaisseau, c’était la fin de l’été, et les jours étaient longs. Ils allaient tous pieds nus, entre les parois et les plafonds où le vert dominait. Leurs conversations paisibles étaient à peine audibles dans le bourdonnement des machines et des ventilateurs. Le vaisseau semblait vide depuis que des secteurs entiers avaient été abandonnés : l’équipage se préparait. De petits groupes occupaient les coursives des Torus B et D. Ils bavardaient. Maya constatait que les conversations s’interrompaient parfois quand elle arrivait, et, bien sûr, elle était perturbée. Elle avait du mal à s’endormir comme à se réveiller. Son travail la rendait nerveuse. Les ingénieurs ne pouvaient qu’attendre, et les exercices de simulation étaient devenus insupportables. Elle mesurait difficilement le temps. Elle trébuchait souvent. Elle avait consulté Vlad, qui lui avait recommandé une surhydratation, plus d’exercices physiques, course et natation.

Hiroko, quant à elle, lui avait conseillé de passer plus de temps dans la ferme. Elle lui obéit et consacra des heures à désherber, à récolter, tailler, arroser, et même à parler aux feuillages, assise seule sur un banc. Une évasion. Les locaux de la ferme étaient vastes et leurs parois arrondies diffusaient des rais de soleil éblouissants.

Depuis la tempête solaire, les nouvelles plantations croissaient rapidement sur les différents niveaux de culture.

L’espace potager de la ferme n’était pas suffisant pour alimenter tout l’équipage, mais Hiroko se battait en permanence pour investir les secteurs de stockage dès qu’ils étaient libérés. Le blé bonsaï, le riz, le soja et l’orge poussaient dans les bacs. À l’étage supérieur, on trouvait les légumes cultivés en hydroponique, et les énormes vasques d’algues vertes ou jaunes destinées à la régulation des échanges gazeux.

Certains jours, Maya ne faisait rien, sinon observer les travaux de l’équipe de la ferme. Hiroko et son assistante Iwao travaillaient sans cesse sur l’optimisation de leur système de support bio-vital. Elles disposaient d’une équipe de volontaires réguliers : Raul, Rya, Gene, Evgenia, Andréa, Roger, Ellen, Bob et Sacha. Il s’agissait de faire jouer le facteur K représentant l’enclos même. Ainsi, l’équation pour chaque substance recyclée était :

K = I – e / E

E étant le taux de consommation du système, e le taux de l’enclos (incomplet), et I une constante pour laquelle Hiroko, plus avant dans sa carrière, avait défini une valeur corrigée. L’objectif, K = I – 1, était irréalisable, mais le jeu favori des biologistes de la ferme était de tenter des approches asymptotiques et, au-delà, d’étendre l’équation à leur éventuelle existence sur Mars. Les conversations pouvaient donc s’étendre sur des jours et des jours, pour se perdre dans des spirales complexes que nul ne comprenait vraiment.

Pour l’essentiel, l’équipe de la ferme était déjà lancée dans son véritable travail, que Maya leur enviait, car elle en avait vraiment assez des simulations !

Pour elle, Hiroko était une énigme. Distante et grave, elle semblait constamment absorbée par son travail, et son équipe l’entourait toujours, comme si elle était la souveraine d’un royaume qui n’avait rien à voir avec le reste du vaisseau. Maya n’aimait pas ça, mais elle ne pouvait rien y faire. Et puis, il y avait dans l’attitude d’Hiroko quelque chose de rassurant.

C’était un simple fait : la ferme était un lieu à part dans le vaisseau, et son équipe était aussi à part. Et Maya pourrait s’en servir pour contrebalancer l’influence de John et d’Arkady.

Puis elle avait cessé de s’inquiéter de cette situation de royaume indépendant. À vrai dire, elle retrouvait les gens de la ferme de plus en plus fréquemment. Parfois, à la fin d’une période de travail, il lui arrivait de rejoindre l’équipe de la ferme dans le moyeu pour jouer à un jeu qu’ils appelaient le saut de tunnel. En bas du puits central, les joints des cylindres avaient été élargis pour correspondre au diamètre exact des cylindres eux-mêmes, ce qui avait formé un tube lisse. On y avait installé des rampes afin de faciliter des déplacements rapides, mais la règle du saut de tunnel était de se jeter depuis l’écoutille de l’abri antitempête pour tenter d’atteindre le dôme-bulle, à cinq cents mètres de là, sans se toucher la paroi ni les rampes. Dans la pratique, les forces de Coriolis[5] rendaient cela presque impossible, et celui ou celle qui atteignait le milieu du tube était certain de gagner la partie. Mais, un certain jour, Hiroko vint s’assurer de la pousse expérimentale des plants dans le dôme-bulle. Elle salua les joueurs, s’accroupit au bord de l’écoutille de l’abri et sauta. Lentement, elle remonta tout le tube en se mettant en rotation, avant de tendre la main pour se bloquer sur l’écoutille du dôme.

Les autres la regardèrent, ahuris.

— Hé ! lança enfin Rya. Comment as-tu fait ça ?

— Quoi, « ça » ?

Ils lui expliquèrent alors leur jeu. Elle sourit et Maya, tout à coup, fut persuadée qu’Hiroko connaissait déjà les règles.

— Alors, comment tu as fait ? insista Rya.

— Il suffit de sauter tout droit ! répliqua Hiroko avant de disparaître.

On parla beaucoup de son exploit au cours du dîner. Et Frank dit à Hiroko :

— Tu as peut-être simplement eu de la chance.

Elle lui sourit.

— On pourrait peut-être faire une vingtaine de sauts, toi et moi, pour voir qui gagne.

— Ça me semble sympathique.

— Qu’est-ce qu’on peut parier ?

— De l’argent, bien sûr.

Elle secoua la tête.

— Parce que tu crois que l’argent a encore une quelconque importance ?

Quelques jours plus tard, Maya se retrouva flottant dans le dôme avec Frank et John. Elle regardait Mars, qui était maintenant une lune gibbeuse grande comme une pièce de dix cents.

— Il y a beaucoup de disputes depuis quelque temps, remarqua John d’un air détaché. J’ai entendu dire que Mary et Alex se sont battus vraiment. Michel prétend que c’était prévisible, mais quand même…

— On a peut-être trop de chefs, remarqua Maya.

— Tu aurais dû être le seul, peut-être, plaisanta Frank.

— Trop de chefs ? insista John.

Frank secoua la tête.

— Non, ce n’est pas ça.

— Non ? Mais il y a pourtant tout un tas d’étoiles à bord.

— L’envie de briller et celle de commander sont différentes. Et quelquefois, je me dis qu’elles sont opposées.

— Capitaine, je vous laisse la responsabilité de ce jugement.

John sourit en voyant Frank froncer les sourcils. Et Maya se dit qu’il était probablement la seule personne vraiment détendue à bord.

— Les psys ont deviné le problème, poursuivit Frank. Il était évident. Et ils ont utilisé la solution d’Harvard.

— La solution d’Harvard, répéta John, savourant la phrase.

— Il y a longtemps, les administrateurs de l’université ont remarqué que s’ils n’acceptaient que des collégiens de degré A, avant de distribuer tous les degrés aux étudiants de première année, un certain nombre n’acceptaient pas de se retrouver en D ou en F et qu’ils se faisaient sauter la tête.

— Pas possible ici, fit John.

Maya roulait des yeux étonnés :

— Dites, vous avez fait des écoles de commerce ?

— Ils ont trouvé le truc pour éviter ce genre d’embêtement, reprit Frank. Ça consistait à accepter un certain pourcentage d’élèves qui avaient l’habitude d’être mal notés, tout en s’étant distingués dans tel ou tel autre domaine…

— Comme d’avoir suffisamment de culot pour s’inscrire à Harvard avec des notes nulles…

— … des élèves qui étaient rompus aux degrés inférieurs et qui étaient tout simplement heureux de se retrouver à Harvard.

— Mais comment tu as entendu parler de ça ? demanda Maya.

Frank sourit.

— J’étais dans ce cas.

— À bord de ce vaisseau, il n’y a pas de médiocres, fit John.

Frank eut une expression de doute.

— Nous avons toute une bande de scientifiques qui ne s’intéressent absolument pas aux choses courantes. La plupart trouvent ça ennuyeux. Comme l’administration. Ils sont ravis que des types comme nous s’en occupent.

— Des mâles bêta, fit John, s’en prenant à la passion de Frank pour la sociobiologie. Des moutons plutôt brillants…

Ils adoraient se balancer des piques.

— Tu as tort, dit Maya à Frank.

— C’est possible. De toute façon, ils constituent le corpus politique. Ils disposent au moins du pouvoir de suivre.

Il semblait déprimé à cette seule idée.

John, qui allait être de quart sur la passerelle, les quitta.

Frank dériva vers Maya, soudain nerveuse. Jamais ils n’avaient reparlé de leur brève liaison, même de façon indirecte. Maintenant, elle savait ce qu’elle devrait dire, qu’elle aimait prendre du plaisir avec les hommes qu’elle appréciait, à l’occasion. Et qu’elle n’avait fait qu’obéir à l’impulsion du moment.

Mais Frank pointa le doigt vers la pièce rouge sur fond d’espace.

— Je me demande pourquoi nous allons là-bas.

Elle haussa les épaules. Il pensait sans doute je et non pas nous.

— À chacun ses raisons.

— Ce n’est pas vrai.

Elle ne tint pas compte du ton de sa voix.

— Alors, c’est peut-être à cause de nos gènes. Ils ont senti que les choses tournaient mal sur Terre. Que le taux de mutations était en pleine croissance, ou quelque chose comme ça…

— Alors, ils ont décidé de recommencer de zéro.

— Oui.

— La théorie des gènes égoïstes. L’intelligence n’est qu’un outil destiné à aider la reproduction.

— Oui, je le suppose.

— Mais ce voyage met en danger notre capacité de reproduction. Nous ne sommes pas dans des régions sûres.

— Sur la Terre non plus, rien n’est sûr. La pollution, les radiations, les autres hommes…

Frank secoua la tête.

— Non. Je ne crois pas que l’égoïsme réside dans les gènes.

Je pense qu’il se trouve ailleurs. (Il la tapota de l’index entre les deux seins, assez fort pour quitter le sol. Puis répéta le geste sur lui avant de lui dire :) Bonne nuit, Maya.

Une semaine ou deux plus tard, Maya était dans la ferme, occupée à récolter des choux. Elle était seule dans la clarté de l’après-midi.

Du coin de l’œil, elle entrevit un mouvement et se détourna. De l’autre côté de l’allée, derrière un bac d’algues, elle surprit un visage, déformé par le renflement du verre. Celui d’un homme au teint basané. Il regardait ailleurs et ne la voyait pas. Il semblait parler à quelqu’un qui n’était pas visible. Il bougea, et ses traits devinrent plus nets, agrandis par l’effet de loupe. Et Maya comprit pourquoi elle l’observait aussi intensément, l’estomac crispé : elle ne l’avait encore jamais vu auparavant.

Un passager clandestin. Mais c’était impossible ! Comment pouvait-il se cacher ? Et survivre ? Qu’est-ce qu’il avait fait pendant la tempête de radiations ?

Ou bien est-ce qu’elle hallucinait ? Elle en serait là ?…

Elle regagna sa cabine, prise d’un malaise. Les coursives du Torus D lui semblaient bien sombres malgré l’éclairage d’été, et des frissons lui parcouraient la nuque. Elle ouvrit la porte et plongea dans son refuge : un lit, une table de chevet, un placard, une chaise et quelques étagères. Elle resta là, immobile, deux heures durant. Mais elle n’avait rien à faire, aucune distraction, ni aucune réponse. Aucune issue.

4

Maya s’aperçut qu’elle était incapable de parler à quiconque de ce qu’elle avait vu, ce qui, en un certain sens, était encore plus effrayant que l’incident, qui en devenait d’autant plus impossible. Les autres penseraient qu’elle devenait folle. Et quelle autre conclusion pourraient-ils tirer ? Comment son passager clandestin se nourrissait-il ? Où se cachait-il ? Non. Ils savaient tous que ça n’était vraiment pas possible. Mais elle avait pourtant vu ce visage !

Une nuit, elle le revit en rêve, et s’éveilla baignée de sueur. Elle savait parfaitement que les hallucinations étaient un des symptômes de dépression dans les vols spatiaux. C’avait été fréquemment constaté dans les longues missions orbitales et quelques dizaines de cas avaient été enregistrés. Généralement, on commençait à entendre des voix sur le fond dominant du ronronnement de la ventilation et des machines, mais aussi à rencontrer un collègue de mission qui n’était pas là, ou, plus grave encore, son propre double, comme si l’espace commençait à s’emplir de miroirs. La diminution des stimuli sensoriels était, pensait-on, la cause de ce type de phénomène. L’Arès, lancé dans un voyage au long cours, sans que la Terre soit visible, avec un équipage brillant (et motivé, selon certains), présentait ce genre de risque potentiel. C’était entre autres ce qui expliquait la diversité des textures et des couleurs à bord, de même que les variations de clarté et de température selon les saisons.

Pourtant, elle, Maya, avait vu quelqu’un qui ne pouvait se trouver là.

Maintenant, quand elle circulait dans le vaisseau, elle avait l’impression que l’équipage se fractionnait de plus en plus en petits groupes, qui entretenaient peu de rapports. Les gens de la ferme passaient la plus grande part de leur temps libre sur leurs lieux de travail : ils mangeaient ensemble à même le sol et, si l’on en croyait la rumeur, ils dormaient au milieu des plantes. L’équipe médicale disposait de chambres, de labos et de bureaux dans le Torus B : et ils s’y cloîtraient, plongés dans des observations et des expériences quand ils n’étaient pas en communication avec la Terre.

Les responsables du vol se préparaient aux manœuvres d’approche à raison de plusieurs simulations par jour.

Quant aux autres, ils étaient… dispersés. Difficiles à trouver. Les torus et les salles du vaisseau semblaient plus déserts que jamais auparavant. La cantine D n’était plus jamais comble. Et elle remarquait que dans les groupes, à l’heure du déjeuner, des querelles éclataient plus souvent, pour être très vite étouffées. À propos de quoi ?

Maya elle-même parlait moins et écoutait davantage. Les sujets de conversation d’une communauté en disaient long sur son état. Ici, on parlait presque toujours de science. On discutait boutique : biologie, ingénierie, géologie, médecine, etc. Tous sujets qui semblaient inépuisables.

Mais, dès qu’il y avait moins de quatre personnes à une table, les conversations déviaient vers les rumeurs, les ragots. Les deux sujets principaux étaient les piliers de la dynamique sociale : la politique et le sexe. Les voix se faisaient plus basses, les têtes s’inclinaient, et on échangeait ses petits échos. Ceux qui concernaient les rapports sexuels se faisaient plus courants et tranquilles à la fois, plus caustiques et complexes aussi. Dans quelques cas rares, par exemple celui du malheureux triangle Janet Blyleven – Mary Dunkel – Alex Zhalin, la chose devint publique et tout le monde en parla. Mais, dans la plupart des cas, cela se limitait à des chuchotements et à des regards incisifs.

Par exemple, Janet Blyleven entrait dans la cantine avec Roger Calkins, et Frank disait à John à mi-voix mais pour que Maya entende quand même :

— Janet pense que nous vivons en panmixie[6].

Maya l’ignorait, comme toujours, quand il s’exprimait sur ce ton sarcastique, mais, plus tard, elle alla quand même chercher le sens exact du terme et comprit alors que, pour Frank, cela se résumait à une pratique d’accouplement généralisé entre un groupe de mâles et un groupe de femelles.

Le lendemain, elle considéra Janet avec une certaine curiosité. Elle n’avait à son sujet aucun a priori : Janet se montrait toujours amicale, elle savait écouter, elle se penchait vers vous avec son petit sourire vif. Et puis… après tout, le vaisseau avait été conçu pour leur assurer à tous une certaine intimité. Il ne faisait aucun doute qu’il se passait plus de choses qu’ils le croyaient tous.

Alors pourquoi, entre toutes ces vies secrètes, ne pouvait-il pas y avoir une autre vie secrète ? Solitaire, ou bien liée avec quelques-uns, qui constituaient une espèce de clique, de cabale ?

Un certain matin, Maya demanda à Nadia, à la fin de leur habituel petit déjeuner :

— Tu n’as rien noté de bizarre récemment ?

— Tout le monde s’ennuie. Il est temps de débarquer, je pense.

Après tout, ça n’était peut-être que ça, oui.

— Est-ce que tu as entendu parler d’Arkady et Hiroko ? ajouta Nadia.

Les rumeurs circulaient constamment autour d’Hiroko. Ce qui dérangeait et heurtait Maya. Cette fille asiatique solitaire était une cible toute désignée : la fille-dragon, l’Orient mystérieux… Sous la surface rationnelle et scientifique des esprits, il existait des superstitions profondes et fortes. Tout pouvait arriver, tout était possible.

Comme, par exemple, un visage découvert à travers un bac de verre.

Sacha Yefgremov se leva de la table voisine pour répondre à Nadia : Hiroko se préparait peut-être un harem de mâles.

Maya se dit que c’était absurde, mais l’idée d’une simple liaison entre Hiroko et Arkady la dérangeait, sans qu’elle sût pourquoi. Arkady ne taisait pas sa vocation d’indépendance à l’égard du contrôle de mission, mais Hiroko n’en parlait jamais. Pourtant, dans la pratique, n’avait-elle pas déjà mis toute l’équipe de la ferme à l’écart, dans une sorte de torus mental où les autres ne pourraient jamais pénétrer ?

Quand Sacha déclara à voix basse qu’Hiroko avait sans doute fait le projet de stocker tous ses ovules, fertilisés par tous les hommes de l’Arès et de les conserver en cryogénie pour qu’ils se développent plus tard sur Mars, Maya décida d’emporter son plateau vers les lave-vaisselle. Un sentiment de vertige. Ils devenaient tous trop bizarres.

Le croissant rouge de Mars avait maintenant la taille d’une pièce de vingt-cinq cents, et la tension montait, comme dans l’heure qui précède un orage. L’air était saturé de poussière, de créosote et d’électricité statique. Comme si le dieu de la guerre était réellement présent sur ce globe sanglant, qui les attendait. Les grands panneaux de l’intérieur du vaisseau étaient maintenant tachetés de jaune et de brun, et la lumière des après-midi alourdie par des vapeurs de sodium bronze pâle.

Ils passaient des heures dans le dôme-bulle, à observer ce monde que seul John avait vu ainsi avant eux. Les machines d’exercice étaient constamment occupées et tous faisaient preuve d’un nouvel enthousiasme pour les simulations. Janet visita les torus pour enregistrer en vidéo les images de tous les changements survenus dans leur petit univers. Puis elle lança ses lunettes sur une table et annonça qu’elle n’était plus la reporter officielle.

— Voilà, j’en ai jusque-là d’être considérée comme une étrangère. Dès que j’entre quelque part, tout le monde se tait, ou commence à me préparer son petit discours. On dirait que je suis un espion au service de l’ennemi !

— Tu l’étais, dit Arkady en la serrant dans ses bras.

Dans un premier temps, personne ne se porta volontaire pour la remplacer. Houston leur adressa des messages inquiets, puis des réprimandes suivies de menaces voilées. Ils allaient aborder Mars et l’expédition redevenait plus médiatisée. La situation, ainsi que la définissait le contrôle de mission, allait « exploser en nova ». On rappela à tous les colons qu’un coup publicitaire amènerait des bénéfices de toutes sortes au programme spatial. Il fallait donc qu’ils filment et émettent tout ce qu’ils faisaient, afin de stimuler l’intérêt et le soutien du public pour les futures missions martiennes dont ils allaient dépendre. C’était leur devoir !

Frank, face à l’écran de dialogue, suggéra au contrôle de mission de confectionner ses propres vidéos à partir des films enregistrés par des caméras-robots. Hastings, le directeur de la base de Houston, devint furieux. Mais, comme le dit Arkady avec un sourire qui étendait sa réponse à tout :

— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien y faire ?

Maya secoua la tête. Ils étaient en train d’envoyer un signal très néfaste, de révéler ce que les rapports vidéo avaient caché jusqu’alors : que le groupe s’était disloqué en cliques rivales. Ce qui montrait à l’évidence qu’elle n’avait pas su maîtriser le contingent russe.

Elle allait demander à Nadia de prendre le relais de Janet lorsque Phyllis et plusieurs de ses amies du Torus B se portèrent volontaires. Maya accepta, tout en riant devant l’expression d’Arkady, qui affectait l’indifférence. Irritée, elle lui lança en russe :

— Tu sais très bien que tu viens de perdre ta chance ! Celle de façonner notre réalité !

— Pas notre réalité, Maya. La leur. Et peu m’importe ce qu’ils pensent.

Maya et Frank commencèrent à discuter des attributions de postes pour l’atterrissage. Ils étaient déterminés jusqu’à un certain point par les talents de spécialiste de chacun des membres de l’équipage mais, par un effet de redondance de ces talents, il convenait de faire certains choix. Et les provocations d’Arkady avaient eu au moins un effet : le plan de vol initial du contrôle de mission était désormais considéré au mieux comme provisoire.

À vrai dire, nul ne semblait plus vraiment admettre l’autorité de Maya ou de Frank, ce qui amena un regain de tension quand on apprit qu’ils s’occupaient de ces problèmes.

Le contrôle de mission avait prévu l’établissement d’une base-colonie dans les plaines au nord d’Ophir Chasma, l’immense extension septentrionale de Vallès Marineris. L’ensemble de l’équipe de la ferme serait assigné à la base, ainsi que la majorité des ingénieurs et de l’équipe médicale – en tout, soixante personnes environ sur cent. Les autres seraient affectés à des missions parallèles et ne regagneraient la base que de temps à autre. La plus importante des missions parallèles était d’installer une partie de l’Arès sur Phobos, après son démantèlement, pour commencer à transformer cette lune de Mars en station spatiale. Une autre mission, moins essentielle, devrait quitter la base pour rallier la calotte polaire nord, afin de commencer des travaux miniers destinés à l’extraction de blocs de glace qui seraient ensuite transportés jusqu’à la base.

Une troisième mission assurerait l’exploration géologique de l’ensemble de la planète – une vraie croisière de détente.

Tous les groupes secondaires seraient ainsi autonomes durant des périodes pouvant aller jusqu’à un an, et la sélection n’était pas à prendre à la légère, ils connaissaient tous maintenant la longueur d’une année.

Arkady, avec un groupe de ses amis – Alex, Roger, Samantha, Edvard, Janet, Tatiana et Elena – avait demandé à être affecté aux travaux de la station sur Phobos. Lorsque Phyllis et Mary l’apprirent, elles vinrent trouver Maya et Frank pour protester.

— Il est évident qu’ils essaient de faire mainmise sur Phobos. Qui peut savoir ce qu’ils en feront plus tard ?

Maya acquiesça, et vit que Frank, lui non plus, n’appréciait pas. Le problème était qu’aucun des autres ne voulait aller sur Phobos. Même Phyllis et Mary refusaient de remplacer l’équipe d’Arkady. Alors, comment s’opposer à sa proposition ?

Mais lorsque Ann Clayborne proposa la liste de son équipe d’exploration géologique, les réactions furent encore plus violentes. Beaucoup avaient espéré en faire partie et, parmi ceux qui avaient été rejetés, il en fut pour décider qu’ils lanceraient leurs propres expéditions, sans s’occuper d’Ann.

Les discussions éclataient, de plus en plus véhémentes, de plus en plus fréquentes. Chacun voulait participer à une mission précise, et ils prenaient tous rang pour la décision finale. Maya, quant à elle, avait le sentiment d’avoir perdu tout contrôle sur le contingent russe. Et elle était furieuse contre Arkady. Lors d’une réunion générale, elle suggéra de confier les sélections à l’ordinateur central. Ce qui fut rejeté sans le moindre égard envers son autorité. En levant les bras elle demanda :

— Qu’est-ce que nous faisons ?

Personne ne le savait.

Elle eut un entretien en privé avec Frank.

— Essayons de leur donner l’illusion que la décision finale vient d’eux, lui proposa-t-il avec un bref sourire.

Elle eut conscience qu’il prenait un certain plaisir à l’avoir vu perdre pied durant la réunion. En même temps, le souvenir de leur liaison lui revenait, et elle se traita d’idiote. Tous ces petits politburos étaient dangereux…

Frank interrogea tout le monde et afficha les résultats sur la passerelle par ordre de préférence.

Les missions géologiques étaient très demandées, ce qui n’était pas le cas de la station Phobos. Mais tout le monde le savait d’avance. Le sondage prouvait par ailleurs qu’il existait moins de conflits à bord qu’on aurait pu le craindre.

À la deuxième réunion, Frank annonça :

— Des plaintes se sont élevées contre la prise en main de la station Phobos par Arkady. Mais il est le seul avec ses amis à revendiquer cette mission. Tous les autres veulent rester à la surface de Mars.

— En fait, nous devrions avoir droit à une prime de risque, dit Arkady.

— Ça ne te ressemble guère de demander ça, remarqua Frank d’une voix calme.

Arkady se rassit en souriant.

Mais Phyllis, elle, ne s’amusait pas du tout.

— Phobos va être un relais entre la Terre et Mars, comme les stations orbitales de la Terre. Sans ces relais, on ne peut aller d’une planète à une autre. C’est exactement ce que les stratèges de la marine appellent des goulots d’étranglement.

— Je jure de garder les mains derrière mon dos et de ne pas te toucher le cou, fit Arkady.

— Nous sommes tous destinés à faire partie du même village planétaire ! aboya Frank. Ce que nous faisons affecte l’ensemble des autres ! Et si j’en juge par vos divers comportements, ça nous fera du bien de nous séparer de temps à autre. Pour ma part, je ne vois aucun inconvénient à ce qu’Arkady disparaisse de ma vue pendant quelques mois.

Arkady s’inclina.

— Phobos, nous voilà !

Mais Phyllis, Mary, ainsi que tout leur groupe, n’étaient pas satisfaites. Elles passèrent des heures en communication avec Houston. Dès que Maya pénétrait dans le Torus B, les conversations cessaient et elle sentait des regards soupçonneux peser sur elle – comme si le seul fait d’être russe la plaçait dans le camp d’Arkady ! Elle pestait contre tous ces idiots et particulièrement contre Arkady. C’était avec lui que tout avait commencé.

Il devint de plus en plus difficile de se faire une idée exacte de ce qui se passait. Dans un vaisseau qui semblait maintenant plus vaste, les cent membres de la colonie étaient répartis en groupes d’intérêts, de micropolitiques… L’équipage fragmenté. Ils n’étaient que cent et, pourtant, ils formaient une communauté impossible à diriger ! Et Maya, pas plus que Frank, n’y pouvait quoi que ce soit.

Une nuit, dans un rêve, elle revit le visage aperçu à la ferme. Elle s’éveilla en frissonnant et ne parvint pas à retrouver le sommeil. Les choses échappaient à son contrôle. Cent Terriens volaient dans le vide spatial à l’intérieur d’un amas de réservoirs, et on comptait sur elle pour s’occuper de cette flottille baroque. Absurde ! Elle quitta sa cabine, enfila le tunnel D jusqu’au puits central, se hissa dans le dôme-bulle sans penser un instant au jeu du saut de tunnel.

Il était quatre heures du matin. Le dôme semblait un planétarium vidé de son public : silence, infini. Des milliers d’étoiles sur le fond noir de l’hémisphère. Et Mars, à la verticale, presque sphérique, comme une grosse orange de pierre. Les quatre grands volcans étaient nettement visibles à sa surface, ainsi que les grands rifts de Marineris.

Maya dérivait, les bras étendus, tournant très lentement sur elle-même, essayant de discerner un sens dans le schéma complexe de ses émotions. Elle cligna des yeux et de petites sphères de larmes montèrent vers les étoiles.

La porte du sas s’ouvrit. John Boone entra, la vit, et agrippa la poignée pour se retenir.

— Désolé, Maya. Je peux me joindre à toi ?

— Non. (Elle renifla en se frottant les yeux.) Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure ?

— Je me lève souvent très tôt. Et toi ?…

— J’ai fait de mauvais rêves.

— À propos de quoi ?

— Je ne m’en souviens pas vraiment.

Mais le visage lui revenait à l’esprit.

Il flotta dans sa direction.

— Moi non plus, je n’arrive jamais à me rappeler mes rêves.

— Jamais ?

— Disons rarement. Si je me réveille, et si j’ai le temps d’y penser, j’arrive parfois à m’en souvenir.

— C’est normal. Ce qui est mauvais, c’est de ne jamais se souvenir d’aucun rêve.

— Vraiment ? Et c’est le symptôme de quoi ?

— Je crois que c’est un refoulement complet. (Elle s’était laissée dériver vers le côté et revint vers John.) Mais c’est peut-être du Freud pur et dur.

— Tu veux dire que c’est de la phlogistique[7].

Elle rit.

— Oui, exactement.

Ils se turent et contemplèrent Mars en se désignant l’un l’autre les points de repère. Puis ils bavardèrent. Maya l’observait. Il était trop beau, trop bien. Ça n’était pas le genre d’homme qu’elle pouvait aimer. Toujours de bonne humeur : elle avait longtemps pris cela pour de la stupidité, tout au moins au début. Mais, durant le voyage, elle avait compris qu’il n’en était rien.

— Qu’est-ce que tu penses de toutes ces discussions à propos de ce que nous devrions faire ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas.

— Je pense que Phyllis a marqué des points.

Il haussa les épaules.

— Je ne crois pas que ce soit important.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Dans une discussion importante, ce qui compte, ce sont les argumentations des gens : X prétend a, Y prétend b. Ils se disputent pour défendre leurs points de vue. Mais quand leur public se souvient de leur discussion, seul importe que c’est X qui pense a et que Y pense b. Les gens se font leur conviction à partir de ce qu’ils pensent de X ou de Y.

— Mais nous sommes des scientifiques ! Nous avons été formés à mettre en doute l’évidence.

Il acquiesça.

— Exact. En fait, vu que je t’aime bien, je te concède ce point.

Elle rit en le repoussant, et ils plongèrent vers le bas du dôme.

Maya, surprise de son geste, ne s’arrêta que sur le sol. En se retournant, elle vit que John était resté au centre et qu’il la regardait avec un sourire. Puis il prit appui sur une rambarde, s’élança dans les airs, et traversa le dôme dans sa direction.

Maya comprit aussitôt et, oubliant sa résolution d’éviter ce genre de chose, elle se projeta vers lui. Ils arrivaient droit l’un vers l’autre et, afin d’éviter une collision douloureuse, ils se saisirent en plein vol, comme dans une danse acrobatique.

Ils se mirent à tourner, les mains jointes. Ils flottaient en spirale vers une issue aussi limpide qu’évidente. Maya sentait son pouls s’accélérer, et son souffle était devenu brûlant. Ils s’embrassèrent.

Avec un sourire, John se détacha d’elle et l’envoya valser doucement vers le sommet du dôme tandis qu’il redescendait vers le sol. Là, il rampa jusqu’à l’écoutille d’accès qu’il verrouilla.

Maya démêla ses cheveux et secoua la tête d’un mouvement vif en riant. Non, ce ne serait pas un moment d’amour sublime et inoubliable, mais simplement un moment de plaisir, et cette impression de simplicité était… Un désir brutal l’envahit, elle s’élança vers John. Elle exécuta un double saut périlleux tout en faisant glisser le zip de sa combinaison, dans le tam-tam et les timpani de son cœur, la peau embrasée. Elle se déshabillait avec le sentiment de fondre, se heurta à John, dériva loin de lui, ils rebondirent encore en se défaisant de leurs combinaisons. Enfin, contrôlant leur vol, ils se rapprochèrent lentement l’un de l’autre, et leurs lèvres les soudèrent dans la spirale d’une étreinte aérienne.

Ils se revirent les jours suivants. Ils ne firent aucun effort pour garder leur liaison secrète et, très vite, ils devinrent un couple public qui surprit beaucoup de leurs compagnons de voyage. Maya, en entrant un matin dans le réfectoire, saisit un bref regard de Frank, qui la glaça. Elle se rappela un autre incident, dans d’autres circonstances, et elle préféra ne pas réveiller dans son esprit ce que pouvait évoquer ce regard.

Mais la plupart semblaient trouver le couple plaisant. Après tout, c’était une sorte d’union royale, l’alliance des deux puissances qui dirigeaient la colonie, ce qui signifiait une certaine harmonie. Bien sûr, cette union semblait en catalyser un certain nombre d’autres, qui sortaient de l’ombre ou qui s’affichaient plus franchement.

Vlad et Ursula, Dmitri et Elena, Raul et Marina – les nouveaux couples se montraient un peu partout et les plaisanteries agacées se multipliaient. Mais Maya avait l’impression que la tension diminuait, de même que les querelles, et que les rires revenaient.

Une nuit, alors qu’elle réfléchissait à un moyen de se glisser discrètement jusqu’à la chambre de John, elle se demanda ce qui les avait rapprochés. Pas l’amour : elle ne l’aimait toujours pas, elle n’éprouvait que de l’amitié à son égard, plus un désir aussi fort qu’impersonnel. Non, en vérité, ils s’étaient trouvés parce que c’était utile. Utile pour elle… Mais elle s’arracha à cette idée pour se concentrer sur l’expédition. Oui, leur couple était politiquement utile. Comme à l’époque féodale, dans les anciennes comédies de régénération, de renouveau printanier. Elle semblait réagir à des pulsions plus fortes que son désir, comme si elle obéissait à un pouvoir supérieur. Peut-être était-ce Mars. Une idée qui était loin d’être déplaisante.

Quant à estimer qu’elle avait acquis un moyen de pression vis-à-vis d’Arkady, de Frank ou d’Hiroko… Elle réussit à rejeter cette idée. Ce qui était un de ses talents.

Le jaune, l’orange et le rouge s’épanouissaient sur les parois du vaisseau. Mars avait à présent la moitié de la taille de la Lune. Le temps de récolter le prix de leurs efforts approchait. Dans une semaine au plus, ils y seraient.

La tension persistait pour l’attribution des postes pour la manœuvre de débarquement. Et, à présent, Maya avait plus de difficulté à travailler avec Frank. Ça n’était pas encore une gêne, mais elle prit conscience que leur incapacité à contrôler cette situation ne lui déplaisait pas. Les désaccords étaient surtout suscités par Arkady, et ainsi, la faute incombait plus à Maya qu’à lui. Plus d’une fois, en sortant d’une réunion avec Frank, elle était allée trouver John en espérant quelque secours de sa part. Mais John se tenait à l’écart des débats et soutenait toutes les propositions de Frank. Les conseils qu’il donnait en privé à Maya étaient assez avisés, mais l’ennui, c’était qu’il aimait bien Arkady et ne supportait pas Phyllis. Donc, il lui conseillait souvent de soutenir les propositions d’Arkady, sans paraître se rendre compte que cela sapait l’autorité de Maya dans le groupe russe. Pourtant, jamais elle ne le lui fit remarquer. Amants ou non, il existait encore des sujets qu’elle ne voulait pas aborder, avec lui ou avec quiconque.

Mais une nuit qu’elle se trouvait dans sa chambre, les nerfs à vif, incapable de trouver le sommeil, elle lui demanda :

— Est-ce que tu crois qu’il serait possible à un passager clandestin de se cacher à bord ?

— Je l’ignore, fit-il, déconcerté. Mais pourquoi me demandes-tu ça ?

La gorge nouée, elle lui parla du visage qu’elle avait vu derrière le bocal d’algues.

Il s’assit alors, le regard fixe.

— Tu es certaine que ce n’était pas…

— Non, ça n’était pas l’un de nous.

Il se frotta le menton.

— Eh bien… Je suppose que si un membre de l’équipage l’aidait…

— Hiroko, risqua Maya. Je veux dire, pas seulement parce que c’est Hiroko, mais à cause de la ferme et tout le reste. Il y a des tas de cachettes possibles dans la ferme et, pour le ravitaillement, ça ne pose pas de problème. Et pendant la tempête de radiations, il a pu s’abriter avec les animaux.

— Ils ont reçu une sacrée dose de rems !

— Mais il a très bien pu se protéger derrière la citerne. Un abri antiradiation pour une seule personne est trop difficile à construire.

John réfléchissait toujours.

— Neuf mois dans la clandestinité !

— Le vaisseau est grand. C’est donc possible, non ?

— Oui, je le suppose. Oui… Mais dans quel but ?

Elle haussa les épaules.

— Je n’en ai aucune idée. Quelqu’un qui voulait faire partie de la mission, qui a échoué à la sélection. Qui avait un ami à bord, ou même plusieurs amis…

— Quand même ! Je veux dire : un certain nombre d’entre nous avaient des amis qui auraient voulu embarquer. Ça ne signifie pas nécessairement que…

— Je sais, je sais…

Ils continuèrent ainsi durant plus d’une heure, spéculant sur les motifs du passager clandestin, les méthodes qui avaient pu permettre de le faire monter à bord de l’Arès, de le cacher, etc. Et Maya prit conscience qu’elle se sentait bien mieux, qu’elle avait retrouvé un moral solide. John la croyait ! Il ne pensait pas qu’elle était devenue folle ! Elle ressentit une vague de bonheur et de soulagement et l’entoura de ses bras.

— Ça m’a fait tellement de bien de te parler de ça !

Il lui sourit.

— Maya, on est amis. Tu aurais dû le faire avant.

— Oui.

Le dôme-bulle aurait été l’endroit idéal pour observer leur approche finale, mais ils devaient passer en aréofreinage pour réduire leur vitesse, et le dôme se trouverait ainsi derrière le bouclier antithermique qu’ils étaient en train de déployer. Donc, ils ne verraient rien.

L’aréofrein leur avait évité l’énorme charge de carburant qui aurait été nécessaire pour ralentir en descendant vers Mars, mais c’était une opération qui exigeait une précision extrême, et par conséquent dangereuse. Ils avaient une marge d’une milliseconde d’arc et, plusieurs jours avant que ne commencent les manœuvres réelles, l’équipe de navigation entreprit de corriger leur trajectoire par de petites poussées, à raison d’une par heure environ, pour affiner encore l’approche. Ils coupèrent la rotation du vaisseau. Le retour en apesanteur, même dans les torus, fut un choc. Maya réalisa brusquement qu’il ne s’agissait plus d’une simulation. Elle flottait dans les courants d’air des coursives et découvrait toute chose sous une perspective nouvelle. Réelle.

Elle se reposait par petits sommes : une heure, trois heures… Dès qu’elle bougeait dans son sac, elle avait un instant de désorientation, et se croyait de nouveau à bord de Novy Mir. Puis elle se rappelait, et le flux d’adrénaline la réveillait brutalement. Elle se halait dans les coursives, entre les panneaux bruns, or et bronze. Elle allait retrouver Mary, Raul ou Marina sur la passerelle. Les quarts se succédaient selon la routine. Mais ils approchaient de Mars à une telle vitesse qu’il leur semblait voir la planète grandir à vue d’œil sur les écrans.

Ils devaient la contourner à 30 000 mètres de distance, l’équivalent de dix millionièmes de la distance qu’ils avaient parcourue.

— Aucun problème, dit Mary en coulant un regard furtif à l’adresse d’Arkady.

Jusque-là, ils étaient en trajectoire Mantra, et ils espéraient bien qu’aucun des problèmes tordus de ses simulations ne se présenterait.

Tous les membres de l’équipage qui n’étaient pas aux postes de navigation mettaient les panneaux en place, se préparant au pivotement et aux chocs que provoqueraient certainement les 2,5 g.

Quelques équipes sortirent du vaisseau pour déployer des boucliers thermiques supplémentaires et d’autres dispositifs secondaires.

Il y avait tant à faire et, pourtant, les journées semblaient si longues.

Cela devait avoir lieu au milieu de la nuit et, ce soir-là, tout resta allumé. Personne n’alla se coucher. Chacun avait son poste – certains étaient déjà au travail, d’autres attendaient.

Maya était installée dans son fauteuil, sur la passerelle, parcourant du regard les moniteurs et les écrans en se disant que c’était tout à fait comme un exercice de simulation à Baïkonour. Est-ce qu’ils étaient réellement en orbite autour de Mars ?

Oui, c’était bien réel : l’Arès heurta l’atmosphère ténue de Mars à 40 000 kilomètres à l’heure et, aussitôt, le vaisseau se mit à vibrer. Maya fut secouée furieusement dans son siège et elle perçut un grondement sourd. Une éblouissante clarté rose orangé se déversait sur les écrans.

L’air compressé rebondissait sur les boucliers thermiques et balayait les caméras extérieures, la passerelle tout entière était baignée des reflets de Mars. Et, la gravité revint, avec ses représailles : Maya sentit sa cage thoracique comprimée au point d’avoir du mal à respirer, sa vision devint floue. Elle souffrait !

Ils pénétraient l’air léger de Mars à une altitude et une vitesse calculées pour les placer dans ce que les aérodynamistes appelaient un flux transitionnel, un état intermédiaire entre le flux moléculaire et le flux de continuum. Le flux moléculaire libre aurait été logiquement le meilleur moyen d’approche : l’air qui frappait le bouclier thermique aurait été rejeté sur les côtés et, ainsi, le vide résultant aurait été rapidement comblé par la diffusion moléculaire.

Mais leur vitesse était encore trop élevée pour ça, et ils auraient pu à peine éviter la chaleur terrible du flux de continuum qui se répandait sur le bouclier et le vaisseau comme une vague.

Le mieux qu’ils pouvaient risquer était donc de choisir la trajectoire la plus haute possible afin de ralentir au maximum, ce qui les placerait en flux transitionnel, une sorte de vacillement entre le flux moléculaire libre et le flux de continuum, pour un bon vol bien chahuté. Et c’était là le danger.

Si jamais ils rencontraient une cellule à haute pression dans l’atmosphère martienne, la chaleur, les vibrations ou les forces g pouvaient détériorer les appareils sensibles, alors ils se retrouveraient dans l’un des cauchemars d’Arkady à la seconde même où ils seraient écrasés dans leurs sièges, sous un poids de 400 kilos, ce qu’Arkady lui-même n’avait jamais réellement réussi à simuler parfaitement.

Maya se dit sombrement que, dans l’univers réel, ils étaient plus vulnérables, presque sans défense.

Mais le sort voulut que la stratosphère de Mars soit calme, et ils restèrent en trajectoire Mantra – c’est-à-dire qu’ils furent secoués, assourdis, le souffle presque coupé durant huit minutes. Un moment qui n’en finissait pas, pour Maya.

Les capteurs leur apprirent que la température du bouclier thermique principal avait enregistré jusqu’à 600 degrés Kelvin.

Puis la vibration cessa et le grondement s’éteignit. Ils avaient quitté l’atmosphère après avoir glissé sur un quart de la planète. Leur vitesse avait diminué jusqu’à 20 000 kilomètres à l’heure, la température du bouclier était remontée jusqu’à 710 degrés, à la limite du seuil de résistance. Mais la méthode s’était révélée efficace. Tout était calme. Ils flottaient à nouveau en apesanteur, maintenus par leurs harnais.

Tout était silencieux à bord.

Ils débouclèrent leurs ceinturons avec des gestes hésitants, dérivèrent comme des fantômes dans l’air frais des salles, le souvenir du grondement toujours présent, qui rendait le silence plus intense, plus épais. Et ils se mirent à parler trop fort, chacun serrant les mains de ses voisins. Maya éprouvait un vertige, elle ne comprenait pas très bien ce que les autres lui disaient, non parce qu’elle ne les entendait pas, mais parce qu’elle ne leur prêtait pas réellement attention.

Douze heures plus tard, leur nouvelle trajectoire les amena en périastre à 35 000 kilomètres de la surface. Là, ils déclenchèrent les fusées principales pour une brève poussée et leur vitesse augmenta d’une centaine de kilomètres à l’heure. Après quoi, ils furent attirés de nouveau vers Mars selon une ellipse qui allait les amener à cinq cents kilomètres d’altitude. Ils étaient maintenant en orbite martienne.

Chaque orbite elliptique durait environ un jour. Dans les deux mois qui suivraient, les ordinateurs contrôleraient les mises à feu qui, peu à peu, placeraient l’Arès en orbite circulaire autour de Phobos. Mais les équipes de débarquement devraient auparavant descendre vers la surface en profitant de la proximité du périgée.

Ils ramenèrent les boucliers thermiques en position de stockage et montèrent jusqu’au dôme-bulle afin d’avoir une vue panoramique.

Au périgée, Mars emplissait la plus grande partie du ciel, et ils eurent le sentiment de survoler la planète dans un jet. On distinguait les fonds de Vallès Marineris, et les sommets des quatre grands volcans se détachaient comme d’immenses pics qui se dressaient au-dessus du paysage bien avant que celui-ci ne se déploie. Il y avait des cratères sur toute la surface, remplis de sable orange vif, un peu plus pâle cependant que celui qui couvrait le paysage. De la poussière, sans doute.

Les chaînes de montagnes raboteuses, usées, se dessinaient en plus sombre, en plis de rouille sur fond d’ombres noires. Mais ces teintes claires ou sombres n’étaient qu’à une tonalité de la couleur omniprésente, le rouge orangé rouillé de chaque pic, cratère, canyon ou dune qui se déployait jusque dans l’atmosphère poussiéreuse, loin au-dessus du croissant visible.

Mars la rouge ! Pétrifiante, hypnotisante.

Ils passaient de longues heures à travailler mais, au moins, c’était un travail réel. Ils devaient démanteler une partie du vaisseau. La partie principale serait placée en orbite de proximité autour de Phobos. Elle servirait de véhicule d’évacuation en cas d’urgence. Mais vingt réservoirs à la périphérie du puits du moyeu central devaient simplement être détachés de l’Arès et reconvertis en véhicules d’atterrissage. Les colons se poseraient sur Mars par groupes de cinq.

Le premier atterrisseur entamerait sa descente dès qu’il serait découplé et prêt, aussi travaillaient-ils vingt-quatre heures sur vingt-quatre en se relayant, la plupart du temps à l’extérieur du vaisseau.

Lorsqu’ils se retrouvaient au réfectoire, épuisés et affamés, les conversations se déchaînaient : l’ennui du voyage semblait oublié.

Une nuit, Maya traversa en flottant la salle de bains, prête à retrouver son lit. Depuis des mois, elle n’avait jamais eu les muscles aussi engourdis. Autour d’elle, Nadia, Sacha et Yeli Zudov bavardaient, et leurs phrases volubiles et chaleureuses lui firent prendre conscience que tous étaient heureux – ils vivaient les ultimes moments de leur attente, une attente qu’ils avaient entretenue au fond de leur cœur durant la moitié de leur vie, ou peut-être depuis l’enfance –, car ce qu’ils avaient attendu était maintenant sous eux, comme dessiné par un enfant, comme un yoyo qui montait puis descendait. Mars : un immense potentiel, un tableau rouillé et vide. Tout était désormais possible, tout pouvait leur arriver et, durant ces derniers jours, ils étaient absolument libres. Libérés du passé comme de l’avenir, ils flottaient dans l’air tiède comme des esprits prêts à renaître sur un nouveau monde matériel…

Dans le miroir, Maya fit la grimace tandis qu’elle se brossait les dents, et elle saisit une rampe pour stabiliser sa position. Elle se dit que jamais plus ils ne seraient aussi heureux. La beauté était la promesse du bonheur, et non pas le bonheur lui-même. Et le monde que l’on espérait était souvent plus riche que toute la réalité. Mais, cette fois, qui pouvait savoir ? Cette fois, c’était peut-être l’Eldorado.

Elle se détacha de la rampe, recracha son dentifrice dans un sac, et flotta à reculons dans la coursive. Quoi qu’il advienne, ils avaient atteint leur objectif. Ils avaient au moins gagné la chance d’essayer.

En démantelant l’Arès, ils étaient nombreux à éprouver un sentiment bizarre. John remarqua que c’était comme de démonter une ville, d’éparpiller ses immeubles dans la campagne environnante. C’était leur ville jusqu’alors. Sous l’œil géant de Mars, les désaccords devenaient plus vifs, car il était évident que la situation était critique et qu’il ne leur restait guère de temps. Les gens discutaient, dans l’espace ou à l’intérieur. Il y avait combien de petits groupes, maintenant, qui tenaient chacun conseil séparément ?… Comment ce bref moment de bonheur avait-il pu fondre ainsi ? Maya considérait qu’Arkady était le principal responsable. C’était lui qui avait ouvert la boîte de Pandore. Sans ses discours, le groupe de la ferme se serait-il autant resserré autour d’Hiroko ? Et l’équipe médicale aurait-elle tenu toutes ces réunions secrètes ? Maya en doutait.

Avec Frank, elle s’activait à amoindrir les différences, à forger un consensus, pour donner à tous le sentiment qu’ils ne formaient qu’une seule et unique équipe.

Ce qui impliquait de longues conférences avec Phyllis et Arkady, Ann et Sax, avec Houston et Baïkonour.

Dans le processus, une relation nouvelle se développa entre les deux chefs, plus complexe encore que leurs rencontres dans le parc, mais qui en faisait quand même partie.

Maya découvrait, dans les sarcasmes de Frank, des touches de ressentiment : il avait été marqué par l’incident, plus qu’elle.

La mission Phobos fut confiée à Arkady et à ses amis, bien sûr, principalement parce que personne d’autre n’en voulait. Tous ceux qui avaient demandé à participer à l’exploration géologique avaient reçu l’assurance qu’ils auraient un poste. Phyllis et Mary, ainsi que les autres membres du « groupe Houston », avaient été rassurées : la construction du camp de base obéirait aux plans de Houston. Ils avaient l’intention de travailler sur place afin que tout se déroule correctement.

— Bien, bien, parfait, grommela Frank à l’issue d’une des réunions. Nous allons donc tous être sur Mars. Alors, pourquoi se battre sur ce que nous devons faire ?

— C’est la vie, lança Arkady d’un ton enjoué. Sur Mars et partout, c’est comme ça.

Frank avait les mâchoires crispées.

— Je suis ici pour échapper à ce genre de chose !

Arkady secoua la tête.

— Mais non, bien sûr que non ! C’est ta vie, Frank. Qu’est-ce que tu deviendrais sans ça ?

Peu avant d’entamer la descente, un soir, ils se rassemblèrent tous pour un grand repas. La plupart des plats provenaient de la ferme : salade, pâtes, pain, et du vin rouge sorti de la réserve à cette occasion.

Il y avait des fraises au dessert et Arkady, à cet instant, flotta au-dessus de l’assemblée pour proposer un toast :

— Au nouveau monde que nous créons aujourd’hui !

Un tumulte de cris et de sifflements lui répondit : ils savaient tous ce que ça signifiait. Phyllis dégusta une fraise et dit :

— Écoute, Arkady, cette installation est une station scientifique. Tes idées ne sont pas à l’ordre du jour. Elles le seront peut-être dans cinquante ou cent ans. Mais dans l’immédiat, ce sera comme une station, dans l’Antarctique.

— C’est vrai, concéda Arkady. Mais, en fait, le statut des stations d’Antarctique est très politique. La plupart ont été construites afin que les nations responsables aient leur mot à dire dans la révision du traité sur l’Antarctique. Et à présent, l’ensemble des stations est régi par les lois définies par ce traité, À l’issue d’un processus totalement politique ! Tu comprends donc que tu ne peux pas rester la tête dans le sable à crier « Je suis une scientifique ! Je suis une scientifique ! » (Il se tapota le Iront.) Non. Parce que, quand tu dis ça, tu ne fais que répéter : « Je ne veux pas réfléchir à des systèmes complexes ! » Ce qui n’est pas vraiment bien de la part d’une scientifique, non ?…

Maya intervint d’un ton irrité.

— L’Antarctique est gouvernée par un traité international parce que personne n’y habite, hors des stations scientifiques.

Gâcher leur dernier dîner, leur ultime instant de liberté, comme ça !

— Exact, encore une fois. Mais songe au résultat. Dans l’Antarctique, personne ne possède de terrain. Aucun pays, aucune organisation ne peut exploiter les ressources naturelles du continent sans le consentement des autres. Nul ne peut prétendre en être propriétaire, s’en emparer ou les vendre. Tu ne vois pas à quel point c’est radicalement différent de toutes les autres régions du monde ? C’est le dernier territoire de la planète à être organisé, à dépendre d’un ensemble de lois. Ce qui représente ce que tous les gouvernements travaillant ensemble considèrent instinctivement comme juste, matérialisé sur des territoires libres de toute réclamation de souveraineté et, en fait, de toute histoire. Si on va plus avant, c’est la meilleure tentative qui ait jamais été faite sur Terre pour créer des lois de propriété équitables ! C’est ainsi que le monde entier devrait être géré, si nous parvenions à nous débarrasser de cette camisole de force qu’est l’Histoire !

Sax Russell avança, l’air timide :

— Mais, Arkady, étant donné que Mars dépendra d’un traité fondé sur celui de l’Antarctique, pourquoi soulèves-tu des objections ? Le Traité spatial stipule qu’aucun pays ne pourra revendiquer de territoire sur Mars, qu’aucune activité militaire n’y sera tolérée, que toutes les bases devront être ouvertes aux inspections de tous les autres pays. Et que nulle ressource martienne ne saurait être la propriété d’une nation unique. L’ONU est censée mettre en place un régime international pour diriger toutes les exploitations, minières ou autres. Et les profits, s’il y en avait, ce dont je doute, seraient répartis entre toutes les nations du monde. Est-ce que tout ce que tu revendiques n’existe pas déjà ?

— Ce n’est qu’un début. Mais il existe certains aspects de ce traité que tu n’as pas mentionnés. Par exemple, que les stations de Mars appartiendront aux pays qui les ont construites. Si on applique la loi, nous allons construire des bases américaines et russes. Ce qui nous rejette dans le cauchemar de la loi territoriale et de l’histoire de la Terre. Les Américains et les Russes auront le droit d’exploiter Mars pour autant que les profits soient partagés entre les nations ayant signé le traité. Ce qui ne représenterait qu’un pourcentage payé aux Nations-Unies, en fait une sorte de pot-de-vin. Je ne pense pas que nous devions prendre en considération de telles mesures pour le moment !

Un long silence suivit.

Ann Clayborne fut la première à le rompre :

— Ce traité prescrit aussi que nous devrons prendre des mesures afin de prévenir tout démembrement de l’environnement planétaire, si je me souviens bien. C’est dans l’article 7. Il me semble que cela interdit le terraforming[8] dont vous êtes si nombreux à parler.

— Je dirais pour ma part que nous devrions également ignorer cet article, répondit vivement Arkady. Notre bien-être en dépend.

Cette fois, son point de vue l’emporta.

— Mais, reprit-il, si vous êtes prêts à ne pas tenir compte de cet article, il doit en être de même du reste, non ?…

Un malaise s’installa. Sax Russell rompit enfin le silence.

— Mais tous ces changements auront lieu inévitablement. Le simple fait d’être sur Mars nous conduira à évoluer.

Arkady secoua la tête avec véhémence, ce qui l’emporta dans une spirale au-dessus de la table.

— Non, non et non ! L’Histoire n’équivaut pas à une évolution ! C’est une analogie trompeuse ! L’évolution est une question d’environnement et de hasard, déployée sur des millions d’années. Mais l’Histoire, elle, concerne à la fois l’environnement et le choix, des actes limités à des temps de vie, et parfois même à des années, des mois, ou des jours ! L’Histoire est lamarckienne ! Et si nous choisissons d’établir telle ou telle institution sur Mars, il en sera ainsi !

D’un geste large, il enveloppa tous les convives encore assis à table aussi bien que ceux qui dérivaient dans les vignes.

— Je dis, moi, que nous devons faire ces choix par nous-mêmes, plutôt que d’obéir à ceux de la Terre. Dont les auteurs sont morts depuis longtemps.

— Ce que tu souhaites, c’est une sorte d’utopie communale, intervint Phyllis d’un ton tranchant. Mais ce n’est pas possible. Je croyais que l’histoire russe t’en aurait appris plus à ce propos.

— Oui. Et, justement, c’est ce que je mets en pratique.

— En te faisant l’avocat d’une révolution imprécise ? En fomentant une situation de crise ? En provoquant tous les membres de cette mission et en les dressant les uns contre les autres ?

De nombreux hochements de tête lui répondirent, mais Arkady les balaya d’un geste.

— Je refuse d’être responsable des problèmes de chacun durant ce voyage. Je n’ai dit que ce que je pensais, ce qui est mon droit le plus strict. Si certains d’entre vous ont eu un sentiment de malaise, c’est leur problème. C’est seulement dû au fait que vous n’aimez pas les implications de ce que j’ai voulu vous faire savoir et que vous ne trouvez pas d’arguments à leur opposer.

— Mais certains d’entre nous ne comprennent même pas ce que tu racontes ! s’exclama Mary.

Il se tourna vers elle, les yeux exorbités.

— Je ne fais que répéter ça : nous sommes sur Mars. Nous y sommes pour de bon. Il va nous falloir non seulement bâtir nos maisons, mais aussi fabriquer notre nourriture, notre eau, et même l’air que nous respirons – et cela sur une planète qui ne possède rien de toutes ces choses. Si nous y parvenons, c’est parce que nous disposons d’une technologie capable de manipuler la matière au niveau moléculaire. Ce qui est extraordinaire, si vous y songez ! Et néanmoins, certains d’entre nous, ici, peuvent accepter de transformer la réalité physique de cette planète sans opérer le moindre changement sur eux-mêmes, ni sur notre mode de vie. Ils veulent bien être des scientifiques du XXIe siècle sur Mars, mais tout en restant dans les carcans sociaux du XIXe siècle, eux-mêmes fondés sur les idéologies du XVIIe… C’est absurde, c’est dément, c’est… C’est absolument antiscientifique ! Aussi j’insiste : parmi toutes les choses que nous allons transformer sur Mars, il faudra compter avec nous-mêmes et notre réalité sociale. Ce n’est pas seulement Mars que nous devrons terratransformer, mais nous aussi.

Personne ne trouva rien à rétorquer. Arkady, quand il était lancé, ne rencontrait guère d’opposition. Ceux qui avaient à redire avaient besoin d’un temps de réflexion. Quant aux autres, ils étaient tout simplement mécontents, mais ils ne tenaient pas à provoquer un esclandre à la fin de ce dîner qui était en quelque sorte une fête. Mieux valait porter un toast : À Mars ! À Mars !

Mais, tandis qu’ils dérivaient autour du dessert, Phyllis déclara avec dépit :

— Il faut d’abord survivre. Si nous commençons avec des dissensions comme celle-là, quelles chances aurons-nous ?

Michel Duval fit une tentative pour la rassurer.

— Tu sais bien que la plupart de ces désagréments sont dus au voyage. Une fois sur Mars, la fusion se refera naturellement. Et nous disposerons d’autres ressources en dehors de ce que nous avons amené avec l’Arès : tout ce que les atterrisseurs ont déjà apporté : du matériel, des vivres, autant à la surface de Mars que sur les lunes. Tout ça nous attend. L’unique limite, c’est notre courage. Notre voyage faisait partie de l’épreuve : une sorte de test, de préparation. Et si nous échouons là, nous ne réussirons pas sur Mars.

— C’est exactement ce que je pense ! lança Phyllis. Nous sommes en train de tout rater !

Sax se leva, l’air excédé, et partit en direction de la cuisine. Tout en débarrassant son plateau, il soupira :

— Les gens sont tellement émotifs. J’ai souvent l’impression de répéter pour la dix millième fois Huis clos.

— Cette pièce dont personne ne peut sortir ?

Il acquiesça.

— « L’Enfer, c’est les autres. » J’espère que Jean-Paul Sartre avait tort.

Quelques jours plus tard, les atterrisseurs furent prêts. Ils allaient être largués sur une période de cinq jours et seul l’équipage de Phobos resterait dans ce qui subsistait de l’Arès, pour se placer sur orbite basse.

Arkady, Alex, Dmitri, Roger, Samantha, Edvard, Janet, Raul, Marina, Tatiana et Elena leur dirent au revoir : ils étaient tous déjà absorbés par leurs diverses tâches et jurèrent qu’ils descendraient faire un tour sur Mars dès que la station de Phobos serait achevée.

Dans les quelques heures de nuit précédant la descente, Maya ne parvint pas à trouver le sommeil. Elle finit par renoncer, et suivit les coursives et les salles jusqu’au moyeu du vaisseau.

Tous les objets avaient des contours plus vifs, tout était différent, modifié, paré pour le départ. Ils avaient déjà quitté l’Arès.

Elle regarda une dernière fois autour d’elle, vide de toute émotion. Puis elle s’inséra dans le véhicule atterrisseur qu’on lui avait assigné : mieux valait attendre ici. Elle se glissa dans sa tenue spatiale avec le sentiment que, le moment venu, elle croirait encore à une simulation.

Et elle se demanda si elle arriverait un jour à vaincre cette pensée, par le simple fait de se trouver sur Mars. Ça en valait la peine : elle aurait enfin une sensation de réalité ! Elle s’installa dans son siège.

Après plusieurs heures d’insomnie, elle fut rejointe par Sax, Vlad, Nadia et Ann.

Ses compagnons se sanglèrent et, ensemble, ils répondirent au check-out. Le compte à rebours commença, on abaissa les leviers. Les fusées se déclenchèrent et l’atterrisseur s’éloigna de l’Arès. Une nouvelle mise à feu, et ils descendirent vers la planète.

Ils touchèrent la couche externe de l’atmosphère et le ciel coloré de Mars envahit tout le trapézoïde de leur unique hublot.

Maya leva les yeux, secouée par la vibration. Elle se sentait tendue, malheureuse, les idées fixées sur tout ce qu’elle laissait derrière elle, sur ceux qui étaient encore à bord de l’Arès. Et elle eut le sentiment qu’ils avaient échoué, qu’ils quittaient un groupe en plein désarroi.

Leur meilleure chance de créer un certain accord était passée. Ils n’avaient pas réussi. Ce flash de bonheur qu’elle avait éprouvé dans la salle de bains n’avait été, justement, qu’un flash. Elle avait échoué. Ils allaient suivre des chemins séparés, des croyances opposées.

Après deux années de vie carcérale, tout comme n’importe quel autre groupe humain, ils restaient un assortiment d’étrangers.

Les dés étaient jetés.

TROISIÈME PARTIE

Le creuset

1

Elle s’était formée en même temps que le reste du système solaire, il y avait environ cinq milliards d’années. Ce qui représentait quinze millions de générations humaines. Des rochers étaient d’abord entrés en collision, avant de se rassembler, à cause de cette force mystérieuse que nous appelons la gravité. C’est par ce même processus de chaîne dans la trame des choses que les rochers, quand ils furent suffisamment nombreux, s’effondrèrent vers un point central jusqu’à ce que la pression fasse fondre la roche. Mars est une petite planète, dont le noyau central est composé de ferronickel. Suffisamment petite pour que ses entrailles aient refroidi plus vite que celles de la Terre. La rotation du noyau ne diffère plus de celle de la croûte, et Mars est pratiquement dépourvue de champ magnétique. Elle n’a plus de dynamo. Mais l’un des derniers flux du noyau en fusion et du manteau s’est présenté sous la forme d’un renflement anormal qui a exercé une pression sur la paroi de la croûte pour former un continent surélevé de onze kilomètres, un continent trois fois plus haut que le plateau tibétain de la Terre par rapport aux régions environnantes.

Cette protubérance a suscité l’apparition de nombreuses autres particularités : un réseau de fractures radiales couvrant tout un hémisphère, y compris la faille la plus profonde, celle de Vallès Marineris, un entrelacs de canyons qui aurait couvert les États-Unis d’une côte à l’autre. La surrection a provoqué aussi la naissance d’un grand nombre de volcans, dont les trois principaux culminent sur son arête : Ascraeus Mons, Pavonis Mons, Arsia Mons, et, à l’extrémité nord-ouest, Olympus Mons, la plus haute montagne du système solaire, trois fois plus élevée que l’Everest, avec trois cents fois la masse du Mauna Loa, le plus grand volcan de la Terre.

La Bosse de Tharsis a donc été le facteur déterminant de la configuration de la surface de Mars, le second étant une chute de météores. Durant l’Age noachien, il y a trois ou quatre milliards d’années, des météores ont frappé Mars à un rythme terrible, par millions. Certains d’entre eux étaient de taille planétaire, comme Véga ou Phobos. L’un de ces météores a laissé Hellas Planitia, 2 000 kilomètres de diamètre, le cratère le plus vaste du système solaire, quoique Daedalia Planum semble être dû à un impact de 4 500 kilomètres de diamètre. Ce sont deux sites de très grande taille, mais il se trouve des aréologistes pour penser que tout l’hémisphère nord de Mars n’est qu’un seul et immense bassin provoqué par un ancien impact météoritique.

Ces impacts gigantesques ont provoqué des explosions cataclysmiques difficiles à imaginer. Des déjections ont atteint la Terre comme la Lune, et même les astéroïdes sur orbite troyenne. Certains aréologues considèrent que Tharsis Montes a été formé par l’impact d’Hellas. D’autres pensent que Phobos et Deimos sont des déjections de Mars. Et cela ne prend en compte que les impacts les plus importants.

Des pierres de plus petite taille pleuvent chaque jour, et les surfaces les plus anciennes de Mars sont saturées de cratères. Le paysage est devenu un palimpseste d’anneaux recouvrant d’autres anneaux, et il n’est pas le moindre carré de terrain qui ne soit touché. Chaque impact a provoqué les explosions thermiques qui ont fait fondre la roche. Les éléments ont été brisés dans leur matrice et diffusés sous forme de liquides, de gaz brûlants et de minéraux nouveaux.

Avec l’appoint des éruptions gazeuses provenant du noyau, cela a fini par produire une atmosphère, et de l’eau en quantité. Des nuages se sont formés, puis des orages, de la pluie, de la neige, des glaciers, des ruisseaux, des fleuves, des lacs, qui se sont déployés sur le terrain et ont laissé les traces indélébiles de leur passage – des lits, des canyons, des rivages : tous les hiéroglyphes du schéma hydrologique.

Et puis, tout a disparu. La planète était trop petite, trop éloignée du soleil. L’atmosphère, à terme, s’est gelée et s’est fixée sur le sol. Le gaz carbonique sublimé a créé une atmosphère ténue, alors que l’oxygène fusionnait avec la roche à laquelle elle donnait sa teinte rouge. L’eau gelée, au fil des âges, a pénétré la roche fracassée par les météores jusqu’à des kilomètres de profondeur. Finalement, cette couche de régolite a été recouverte par le permafrost. Dans les fonds, la température plus élevée a fait fondre la glace, et il existe donc des mers souterraines sur Mars. L’eau coule toujours vers le bas, et les aquifères ont ainsi migré lentement, quand ils ne se bloquaient pas derrière un obstacle, une surrection rocheuse ou une barrière de terrain gelé.

D’intenses pressions artésiennes pesaient parfois sur ces barrages. Mais la chute de nouveaux météores, les éruptions continues des volcans faisaient céder le barrage, et une mer nouvelle surgie des profondeurs se répandait alors à la surface en raz de marée énormes, dix mille fois plus puissants que le débit du Mississippi. À terme, pourtant, l’eau de la surface gela et se sublima dans les vents incessants et secs. Elle retombait sur les pôles dans la chape des brouillards d’hiver. Les calottes polaires s’épaissirent, leur poids s’accrut, leur masse continuait à s’enfoncer, se transformant en surface en deux loupes de permafrost qui couvraient un volume de glace des centaines de fois supérieur en volume. Aux approches de l’équateur, de nouveaux aquifères se remplissaient à partir du bas, par dégazage du noyau. Et les plus anciens retrouvaient leur rôle.

Ce cycle, le plus lent de tous, approchait de sa seconde phase. Mais, comme la planète se refroidissait, tout se passait de plus en plus lentement, comme une horloge qui prend du retard.

La planète prit la forme que nous lui connaissons. Mais les changements ne cessèrent jamais : les vents permanents sculptaient le sol, et la poussière se faisait de plus en plus fine. Les excentricités de l’orbite martienne expliquaient que les hémisphères nord et sud échangeaient les hivers froids ou doux selon un cycle de 51 000 ans, la glace sèche et la glace d’eau s’inversant selon les pôles.

Chaque mouvement de balancier apportait une nouvelle strate de sable, et les auges des nouvelles dunes tranchaient en oblique dans les couches les plus anciennes, jusqu’à ce que le sable, autour des pôles, se présente comme un système de hachures croisées en pointillé qui dessinait des formes géométriques semblables aux peintures de sable navajos, cernant le sommet de la planète.

Les teintes des sables, les parois dentelées, cannelées des canyons, les volcans dressés droit vers le ciel, les rocs effrités des étendues chaotiques, les cratères dispersés à l’infini, tout autant d’emblèmes des débuts de la planète… Elle était belle, et plus rude encore : sèche, austère, dénudée, silencieuse, stoïque, rocailleuse, immuable. Sublime. Le langage visible de l’existence minérale de la nature.

Minérale. Et non pas animale, végétale ou même virale. Cela aurait pu se produire, mais non. Jamais, dans les argiles ou le sources sulfureuses, il n’y eut de génération spontanée. Il n’y eut aucune pluie de spores depuis l’espace, ni le moindre attouchement d’un dieu. Quelle que soit la façon dont la vie apparaisse (et nous l’ignorons), elle n’apparut pas sur Mars. La planète rouge roulait dans l’espace, preuve de sa différence en tant que monde, et de sa vitalité de pierre.

Et puis, un jour…

2

Elle foula le sol d’un pied ferme, sans difficulté, sous une pesanteur qui lui était devenue familière pendant les neuf mois du voyage. Et, avec le poids de sa tenue, elle aurait pu aussi bien marcher sur Terre, pour autant qu’elle se souvînt de la Terre.

Le ciel était d’un rose strié de tonalités de sable, plus riches et plus subtiles que sur toutes les photos qu’elle avait vues.

— Regardez le ciel ! disait Anne. Mais regardez le ciel !

Maya bavardait avec les autres, tandis que Sax et Vlad pivotaient comme des statues animées.

Nadiejda Francine Chernechevsky fit encore quelques pas, attentive aux craquements de ses bottes dans le sable durci par une couche de sel de deux centimètres. Les géologues appelaient ça la caliche, la duricroûte. À chacun de ses pas, d’infimes systèmes de fractures radiales apparaissaient.

Elle s’était éloignée de l’atterrisseur. Le sol était couleur rouille, orangé sombre, parsemé de fragments de roc dans les mêmes tons, quoique certains se distinguaient en noir, en jaune ou en rouge. Vers l’est, elle aperçut des véhicules de débarquement, tous de tailles et de formes diverses, les plus lointains perchés sur l’horizon. La plupart étaient couverts d’une couche rouge orangé pareille au sable. Ce spectacle était bizarre, excitant, comme s’ils venaient d’arriver dans un port spatial extraterrestre abandonné depuis longtemps. Oui, dans un million d’années, certaines parties de Baïkonour ressembleraient à ça, se dit-elle.

Elle s’approcha d’un des véhicules les plus proches, un container de la taille d’une petite maison, posé sur son squelette de fusées à quatre pattes. Il devait être là depuis des décennies. Le soleil brillait à la verticale, et sa lumière était trop éblouissante pour que Nadia puisse lever la tête, même avec son écran. Il était difficile d’en juger à cause des filtres et de la polarisation, mais il lui semblait que la clarté du jour était tout à fait semblable à celle de la Terre. Pour autant qu’elle pût s’en souvenir. Une belle journée d’hiver.

Elle regarda autour d’elle, encore une fois. Ils étaient sur une plaine couverte de monticules doux et de fragments de rochers aux arêtes aiguës, à demi enfouis dans la poussière. Une petite colline au sommet aplati était posée à l’horizon d’ouest. Peut-être le bord d’un cratère : difficile à dire. Elle aperçut Ann, qui était déjà à mi-chemin, mais sa silhouette était encore très haute, et Nadia s’arrêta pour s’imprégner de cette image, certaine qu’elle devrait très vite s’accoutumer à cet horizon si proche, si étrange. Qui n’avait rien de terrestre, elle le sentait maintenant.

Ils étaient sur une planète plus petite.

Elle fit un intense effort de mémoire pour se rappeler la gravité de la Terre, et se demanda pourquoi c’était tellement difficile de marcher dans les forêts, la toundra, sur les fleuves gelés en hiver… Et maintenant : pas à pas. Le sol était plat mais il fallait trouver son chemin entre les rochers dispersés. Il n’existait aucun endroit sur Terre où elle en ait vu autant, disséminés au hasard. Essaie de sauter ! se dit-elle. Elle rit : même avec sa tenue, elle se sentait tellement plus légère ! Elle avait la même force, mais elle ne pesait plus qu’une trentaine de kilos ! Quant aux quarante kilos de sa combinaison… Bon, d’accord, ils la déséquilibraient un peu. Elle avait l’impression d’être creuse. Oui, c’était tout à fait ça : son centre de gravité avait disparu, son poids s’était réparti sur sa peau, sur ses muscles externes. Bien entendu, c’était à cause de la combinaison. À l’intérieur des habitats, ce serait comme à bord de l’Arès. Mais ici, elle était une femme creuse. Et, s’aidant de cette image, elle put soudain se déplacer plus facilement. Elle sauta par-dessus un bloc, retomba, pivota sur elle-même et esquissa un pas de danse ! Et elle continua : elle sautait, retombait sur un rocher plat et…

Elle trébucha et tomba à quatre pattes. Ses gants s’enfoncèrent dans la duricroûte. C’était comme le sable aggloméré sur une plage, seulement plus dur et plus friable. Ou comme une mince couche de boue durcie. Mais c’était très froid ! Ses gants n’étaient pas chauffés comme la semelle de ses bottes, et pas suffisamment isolés. C’était comme si elle venait de toucher de la glace à main nue. Elle se rappela que le sol devait être à -90 degrés centigrades. Plus froid qu’en Antarctique, ou que dans les pires hivers de Sibérie. Le bout de ses doigts était déjà engourdi. Pour travailler, il leur faudrait des gants plus isolants, avec des circuits de chauffage. Bien sûr, ça les rendrait plus épais et moins flexibles. Elle se dit qu’elle devrait faire vérifier ses tendons au retour.

En riant, elle bondit en direction d’un autre élément de transport en fredonnant Royal Garden Blues. Elle escalada une béquille d’atterrissage et gratta la poussière rouge sur la plaque du grand container. Une sorte de bulldozer martien John Deere ou Volvo, propulsé par hydrazine, semi-autonome, totalement programmable, thermiquement blindé. Livré avec prothèses et pièces détachées.

Elle eut un sourire radieux : chargeurs, bulldozers, tracteurs, niveleuses, pelleteuses, matériaux et fournitures de construction de tous genres, filtres à air pour les mines et les éléments chimiques de l’atmosphère, mini-usines de traitement et de transformation chimique. Plus d’autres usines encore, destinées à la recombinaison des éléments, tout un dépôt d’intendance, tout ce dont ils auraient besoin, dans ces centaines de containers qui s’étaient abattus sur la plaine.

Elle bondissait d’un atterrisseur à un autre, avec de plus en plus d’assurance.

Certains avaient visiblement percuté le sol avec violence, d’autres avaient brisé leurs béquilles, d’autres encore étaient tout simplement cassés, transformés en piles de caisses fracturées à demi enfouies dans la poussière. Mais ils constituaient une chance pour elle : récupérer et réparer, elle adorait ça ! Elle éclata de rire, un peu étourdie, et remarqua alors que le voyant du communicateur de son bloc de poignet clignotait. Elle passa sur la fréquence commune et fut surprise d’entendre Maya, Vlad et Sax parler tous les trois à la fois :

— Hé, les filles ! Ann, Nadia ! Vous voulez bien revenir nous donner un coup de main pour cette saleté d’habitat ? On n’arrive même pas à ouvrir la porte !

Nadia riait toujours.

Les habitats étaient dispersés comme tout le reste, mais ils s’étaient posés à proximité de celui qui avait été largué seulement quelques jours auparavant et qu’ils savaient fonctionnel, parce qu’ils l’avaient vérifié à fond. Malheureusement, la porte extérieure du sas n’avait pas fait partie de l’inspection et elle était bloquée. Nadia se mit au travail. Bizarre de travailler comme un serrurier sur un camping-car abandonné converti en station spatiale.

Il ne lui fallut qu’une minute en forçant sur la porte, tout en tapant le code d’alarme. Elle se dit que c’était peut-être l’effet du froid. Et que leurs problèmes ne faisaient sans doute que commencer.

Elle pénétra avec Vlad dans le sas, puis à l’intérieur. Ça ressemblait toujours à un camping-car, mais l’équipement de la cuisine était des plus modernes. Toutes les lumières brillaient, la climatisation fonctionnait (la température était douce), et le tableau de contrôle aurait pu être celui d’une centrale nucléaire.

Tandis que les autres entraient, Nadia parcourut les pièces, de porte en porte, et un sentiment étrange monta soudain en elle : rien ne semblait en place. Certaines lampes clignotaient et, tout au bout du couloir, une porte oscillait sur ses gonds.

À l’évidence, il y avait un problème de ventilation. Et le choc à l’atterrissage avait probablement légèrement dérangé les choses. Elle décida d’oublier le problème pour le moment et revint en arrière pour accueillir les autres.

Quand ils se furent tous posés, quand ils eurent fait leurs premiers pas sur la plaine caillouteuse – ils couraient, trébuchaient, levaient les yeux vers l’horizon si proche, tournaient et couraient encore –, quand ils eurent visité leurs trois habitats hyperfonctionnels avant de se débarrasser de leurs tenues spatiales, quand ils eurent bavardé et mangé un peu, la nuit était largement tombée.

Mais ils continuèrent à travailler et à parler, trop excités pour trouver le sommeil. Pour la plupart, ils firent de petites siestes avant que l’aube pointe. Alors, ils se précipitèrent pour s’habiller et sortir, et se lancèrent dans la récupération et la vérification point par point de toutes les machines. Puis ils s’aperçurent qu’ils étaient affamés, se lancèrent dans un repas confus et rapide – et la nuit était déjà de retour !

Et ce fut comme ça pendant plusieurs jours : une ronde frénétique. Nadia se réveillait au bip de son bloc de poignet et prenait un petit déjeuner express en contemplant le paysage par la petite fenêtre orientée à l’est. À l’aube, de riches coloris cerise venaient tacher le ciel pendant quelques minutes, avant qu’il ne traverse toute une phase de tons rosés pour prendre l’orange rosé dense du jour.

Ses compagnons dormaient encore sur les matelas qui se rabattaient dans les parois beiges, faiblement teintées d’orange par le crépuscule de l’aube. La cuisine et le living-room étaient minuscules, et les quatre toilettes n’étaient guère que des placards. Ann s’y rendait dès que la pièce s’éclairait, alors que John s’activait déjà paisiblement dans la cuisine.

Ils étaient réduits à une promiscuité qu’ils n’avaient pas connue à bord de L’Arès, et ils avaient du mal à s’y accoutumer. Maya se plaignait de ne pas pouvoir dormir avec tous ces gens autour d’elle, mais, pourtant, Nadia la retrouvait au matin paisible, les lèvres entrouvertes. Elle était en fait la dernière à se réveiller et on l’entendait ronfler doucement tandis que les autres se lançaient déjà bruyamment dans la routine matinale.

Puis le soleil passait l’horizon, Nadia finissait son lait aux céréales (le lait était délayé dans de l’eau obtenue à partir de l’atmosphère, et il avait vraiment le goût de lait), et ensuite, très vite, elle se glissait dans son marcheur et partait au travail.

Les marcheurs avaient été conçus pour la surface martienne : ils n’étaient pas pressurisés comme les tenues spatiales, mais le tissu, constitué d’une maille métallique élastique, se comportait sur le corps comme un vêtement normal sous la pression de la Terre. Ce qui protégeait la peau des risques graves de dilatation si l’on était exposé à l’atmosphère ténue de Mars, tout en permettant plus de liberté de mouvements que n’importe quelle tenue pressurisée. Les marcheurs avaient aussi l’avantage notable de résister aux accidents : seul le casque en matière dure était étanche, mais si l’on s’égratignait un genou ou un coude, il suffisait d’un pansement, sans que l’on soit menacé de suffoquer et de mourir en quelques minutes.

Par contre, enfiler un marcheur constituait un exploit. Nadia s’agita pour remonter le pantalon sur ses sous-vêtements, avant de mettre son blouson et de zipper fermement les deux parties. Ensuite, elle chaussa ses bottes chauffantes, verrouilla les anneaux à ses chevilles, mit ses gants, les verrouilla aux anneaux de poignets, coiffa un casque dur parfaitement standard, le verrouilla sur le col du marcheur avant de se harnacher les bonbonnes d’air et de les connecter aux tubes respiratoires du casque. Elle inspira à fond deux ou trois fois, et apprécia le mélange frais d’oxygène et d’azote. Le bloc de poignet du marcheur indiquait que tous les joints étaient en place. Elle suivit alors John et Samantha dans le sas.

Ils fermèrent la porte intérieure, l’air fut aspiré dans les containers, et John ouvrit la porte extérieure.

Ils sortirent.

Chaque matin, c’était un émerveillement : sur cette plaine de rocaille, le soleil projetait des ombres immenses, soulignant les bosses et les creux. Généralement, le vent soufflait du sud et de fines lignes sinuaient sur le sable, donnant parfois l’illusion que les rochers rampaient dans le désert. Les vents les plus forts étaient à peine perceptibles si l’on tendait la main, mais ils n’avaient encore subi aucune tempête. À 500 kilomètres à l’heure, c’était certainement différent. Mais, à 20 à l’heure, ça n’était presque rien.

Nadia et Samantha se dirigèrent vers l’un des petits patrouilleurs qu’elles avaient déballés et montèrent à bord. Nadia démarra en direction du tracteur qu’ils avaient découvert la veille, à un kilomètre à l’ouest.

Le froid du matin brillait en éclats de diamant sur la visière de son casque, jouant sur la trame en X des filaments thermiques. C’était une sensation étrange mais, en Sibérie, elle avait connu des froids encore plus intenses.

Ils débarquèrent devant le grand atterrisseur. Nadia prit une foreuse avec un tournevis Philips et entreprit de démonter le caisson, au sommet du véhicule. Le tracteur, à l’intérieur de l’atterrisseur, était un Mercedes. Elle s’attaqua à un écrou et le récupéra très vite avant de passer au suivant, le sourire aux lèvres. Combien de fois n’avait-elle pas fait ça dans sa jeunesse par des températures de ce genre, les mains engourdies. Combien de fois ne s’était-elle pas battue contre des écrous gelés ou bloqués… Mais là, tout marchait. Ils cédaient gentiment les uns après les autres. Et, dans son marcheur, il faisait bien meilleur qu’en Sibérie, les gestes étaient plus libres que dans l’espace. Des messages passaient sur la fréquence générale :

— Hé, je suis tombé sur les panneaux solaires !

— Si tu crois que c’est un gros coup, moi, je viens de retrouver ce putain de réacteur nucléaire !

Oui, la matinée s’annonçait superbe sur Mars !

Les parois du caisson fournissaient une rampe idéale pour sortir le tracteur. Elles n’avaient pas l’air très solides, mais, encore une fois, c’était l’illusion de la gravité. Nadia avait enclenché le système de chauffage du tracteur dès qu’ils étaient arrivés, et elle se hissa jusqu’à la cabine pour mettre l’engin en autopilotage, ce qui était le mieux à faire pour qu’il quitte l’atterrisseur tout seul. Elle et Samantha se placèrent de part et d’autre pour surveiller la manœuvre au cas où la rampe improvisée se montrerait plus fragile dans le froid. Nadia était encore incapable de penser en termes de gravité martienne pour mesurer la fiabilité des dispositifs. La rampe lui semblait tellement mince !

Mais le tracteur descendit jusqu’au sol sans problème. Il était long de huit mètres, bleu roi, avec des roues à chenille énormes. Nadia et Samantha furent obligées de prendre une échelle pour grimper jusqu’à la cabine.

Le bras de la grue était déjà fixé sur la partie avant, ce qui leur facilita le travail pour charger à bord le treuil, les pièces détachées, l’aspirateur de sable, et ce qui restait de l’emballage. L’opération achevée, le tracteur ressemblait à un orgue à vapeur mais, une fois encore grâce à l’apesanteur, ça n’était guère qu’un problème d’équilibrage. L’engin était une vraie bête : 600 chevaux, des essieux géants, et des roues immenses. Le moteur à hydrazine avait des reprises qui classaient les diesels dans la Formule 1, mais il était aussi inexorable que la marée montante. Alors, elles démarrèrent, et Nadiejda Chernechevsky se retrouva aux commandes d’une formidable Mercedes lancée à travers le désert martien ! Subjuguée, elle suivit le patrouilleur de Samantha.

Et la matinée s’acheva. Elles retrouvèrent l’habitat, se débarrassèrent de leur casque, de leurs bonbonnes, et mangèrent rapidement, affamées, en marcheur et bottes.

Plus tard, elles reprirent le Mercedes et allèrent récupérer un extracteur d’air Boeing dans le secteur situé à l’est des habitats, là où seraient regroupées toutes les usines.

Les extracteurs d’air étaient de grands cylindres métalliques, qui ressemblaient plus ou moins aux fuselages des anciens 737, si ce n’est qu’ils étaient équipés de huit blocs de réacteurs de descente, de fusées motrices fixées sur leurs flancs, et de deux moteurs à réaction placés à l’avant et à l’arrière. Cinq extracteurs avaient été largués sur la zone deux ans auparavant. Depuis, leurs réacteurs avaient aspiré en permanence l’atmosphère. Les composants avaient été divisés, compressés et stockés dans d’énormes réservoirs. Ils étaient maintenant disponibles. Chacun des Bœing contenait donc 5 000 litres d’eau gelée, 3 000 litres d’oxygène liquide, 300 litres d’azote, 500 litres d’argon, et 400 litres de gaz carbonique.

Ça n’avait rien de facile de remorquer ces géants en terrain caillouteux jusqu’aux réservoirs des habitats, mais c’était nécessaire, parce qu’après qu’on les avait vidés, on pouvait les réactiver. Cet après-midi même, un autre groupe en avait vidé un avant de le relancer immédiatement, et le bourdonnement sourd de ses turbines résonnait partout, jusque dans tous les habitats et les casques.

L’extracteur de Nadia et Samantha était moins docile. Durant tout l’après-midi, elles ne réussirent à le remorquer que sur une centaine de mètres.

Elles avaient été obligées de se servir du bulldozer pour aménager une piste. Lorsqu’elles regagnèrent l’habitat, peu avant le crépuscule, elles avaient les muscles douloureux et les mains glacées. Elles se déshabillèrent pour ne garder que leurs sous-vêtements poussiéreux et se précipitèrent vers la cuisine.

Vlad estimait qu’ils brûlaient chacun environ 6 000 calories par jour.

Elles se cuisinèrent des pâtes réhydratées et faillirent s’ébouillanter les doigts. Après, elles allèrent se changer avant de se laver à l’éponge et à l’eau chaude, puis d’enfiler de nouvelles tenues.

— Ça va être difficile de les garder propres : cette poussière s’infiltre par les joints de poignets. Et les fermetures de hanches fonctionnent comme des aspirateurs.

— C’est de la poussière micronisée ! Je peux te dire que ça va nous créer plus de problèmes que des vêtements sales. Ça va s’infiltrer partout, dans nos poumons, notre sang, notre cerveau…

— C’est ça, la vie sur Mars.

C’était déjà un leitmotiv populaire que l’on entendait à propos de n’importe quels problèmes, tout particulièrement lorsqu’ils étaient insolubles.

Quelquefois, après le dîner, ils avaient droit à une ou deux heures de soleil, et Nadia, qui ne tenait pas en place, en profitait pour ressortir. Elle se perdait entre les caissons qui avaient été remorqués jusqu’à la base. Il lui arrivait de rassembler un nécessaire d’outillage, heureuse comme une gamine dans une confiserie. Toutes ces années passées dans l’industrie en Sibérie lui avaient appris à respecter les bons outils.

Dans la dernière lueur de rubis du soleil, accompagnée par le jazz que diffusait son casque, elle allait de caisson en coffre pour récupérer tous les outils dont elle pouvait avoir besoin. Elle les emportait jusqu’à une petite pièce qu’elle avait réquisitionnée dans les hangars de stockage. En sifflotant des morceaux du King Oliver’s Creole Band, elle agrandissait sa collection où l’on trouvait, entre autres : un assortiment de clés à six pans, quelques pinces, une perceuse, plusieurs serre-joints, quelques scies à métaux, un jeu de foreuses à percussion, un lot de sandows à l’épreuve du froid, un assortiment de limes, de rabots et de râpes, un ensemble de clés anglaises, un sertisseur, cinq marteaux, quelques clamps hémostatiques, trois crics hydrauliques, une soufflerie, plusieurs jeux de tournevis, des forets et des mèches, un coffret d’explosifs avec des détonateurs plastique, de l’adhésif, un énorme couteau suisse de l’armée, des sécateurs, des mini-cisailles, des brucelles, trois étaux, une pince à dénuder, des couteaux multi-lames, une pioche, des maillets, des riveteuses, des colliers de serrage, un ensemble de fraiseuses, un ensemble de tournis de joaillier, une loupe, d’autres rubans adhésifs de toutes sortes, un jeu de découpe et d’alésage de plombier, un nécessaire à couture, des ciseaux, un tour, des tamis, des niveaux de toutes les dimensions, des pinces à long bec, des tenailles, un nécessaire de robinetterie, trois pelles, un compresseur, un générateur, un nécessaire de soudure, une brouette…

Et tout ça ne constituait que son équipement mécanique, son râtelier. Dans d’autres secteurs du hangar, on entassait du matériel de recherche et de labo, des outils d’exploration géologique, des ordinateurs, des radios, des télescopes, des caméras vidéo. Et l’équipe de la biosphère disposait de plusieurs hangars bourrés de matériel destiné à la construction de la ferme, des recycleurs de déchets, des échangeurs de gaz : en fait, l’essentiel de l’infrastructure nécessaire. L’équipe de médecine, elle aussi, entassait les équipements destinés à la clinique, aux labos de recherche, au génie génétique.

— Tu sais ce que tout ça représente ? fit Nadia à Sax Russell, un soir où ils visitaient ensemble son hangar. Toute une ville, entièrement démontée.

— Une ville plutôt prospère, apparemment.

— Oui, une ville universitaire. Avec des départements de pointe dans plusieurs sciences.

— Mais encore en pièces détachées.

— Oui. Mais ça me plaît assez comme ça.

Le crépuscule tombait et ils devaient impérativement regagner les habitats. Nadia trébucha dans le sas, se glissa à l’intérieur et avala rapidement un autre repas froid, assise sur son lit, tout en prêtant vaguement l’oreille aux bavardages qui tournaient surtout autour des tâches de la journée et du programme du lendemain.

Frank et Maya étaient chargés de la répartition du travail, en principe, mais en fait tout se passait spontanément, selon un système de troc tout à fait adapté. Hiroko excellait dans cet exercice, ce qui était surprenant quand on considérait son attitude de retrait durant le voyage. Mais maintenant, elle avait besoin d’aide, et, chaque soir, elle allait de l’un à l’autre, tellement convaincante qu’elle récupérait chaque jour une équipe de travail pour la ferme. Nadia n’était guère sensible à ces appels : ils disposaient de cinq ans de réserves de vivres lyophilisés ou en conserve, ce qui lui convenait parfaitement, vu qu’elle avait mangé plus mal durant une grande partie de son existence et qu’elle ne se souciait pas vraiment de la qualité des mets. Mais la ferme serait utile pour faire pousser les bambous que Nadia avait l’intention d’utiliser pour la construction des habitats permanents. Tout était connecté, toutes leurs tâches étaient interdépendantes, nécessaires aux uns et aux autres. Aussi, quand Hiroko se laissa tomber près d’elle, elle lui dit :

— Oui, oui, je serai là à huit heures. Mais tu ne peux pas construire définitivement la ferme avant que l’habitat de base ne soit lui-même sur pied. Donc, demain, tu devrais me donner un coup de main, d’accord ?

— Non, non, fit Hiroko dans un rire. Après-demain, plutôt ?

C’était surtout Sax Russell et ses gens qui se battaient pour la main-d’œuvre. Ils essayaient de démarrer toutes les usines à la fois. De même que Vlad et Ursula, du groupe biomédical, qui avaient tellement envie de voir leurs labos opérationnels. Les trois équipes semblaient donc passer leur vie dans le parc de caravaning mais, heureusement, il y en avait bien d’autres qui n’étaient pas à ce point obsédés par leur travail. Comme Maya et John, et les autres cosmonautes, qui pensaient avant tout à s’installer dans des quartiers d’habitation plus vastes et moins fragiles dès que possible. Par conséquent, Nadia pouvait compter sur leur aide.

Son bref repas achevé, elle remporta son plateau à la cuisine, le nettoya rapidement, puis alla s’asseoir en compagnie d’Ann Clayborne, Simon Frazier et les autres géologues.

Ann semblait sur le point de s’endormir : elle passait ses matinées en excursions et randonnées à pied dans le désert et, dans l’après-midi, elle travaillait très dur à la base pour tenter de se rattraper.

Nadia la trouvait bizarrement tendue, moins heureuse de se retrouver sur Mars qu’on aurait pu le croire. Elle était réticente pour participer au travail de montage des usines, ou même avec Hiroko. Généralement, elle aidait l’équipe de Nadia : la construction de leurs futurs logements était moins susceptible d’altérer le milieu martien que les projets plus ambitieux des autres équipes.

Peut-être était-ce exact. Ann, quant à elle, ne disait rien. Elle était difficile à cerner, toujours rêveuse – non pas à la façon de Maya, c’est-à-dire dans le ton slave, mais de manière plus subtile et sombre, se disait Nadia. Elle avait un côté Bessie Smith.

Autour de Nadia, les autres allaient et venaient. Ils faisaient leur petite vaisselle avant de se mêler aux conversations, de lire les notices et les plans ou de se regrouper autour des terminaux. Puis, les uns après les autres, ils gagnaient leur lit, s’étiraient, les voix se faisaient plus discrètes, et le sommeil venait.

— C’est un peu la deuxième seconde de l’univers, remarqua Sax Russell en se passant la main sur le visage d’un geste las.

— Tous ensemble, sans aucune différence. Un paquet de particules chaudes qui vont se disperser.

3

C’était ça, une journée, et toutes se ressemblaient. Ils ne pouvaient même pas parler du temps, si ce n’est, à l’occasion, d’une trace de nuage ou d’un après-midi légèrement plus venteux que les autres. Les jours s’enchaînaient. Tout semblait prendre plus de temps que prévu. Ça commençait par la corvée des marcheurs, et ça se poursuivait par le réchauffement du matériel. Et même si tout avait été standardisé, les origines internationales de leur équipement entraînaient inévitablement des problèmes de gabarit ou de fonctionnement. Et puis il y avait la poussière…

— Ne parlez pas de poussière ! protestait Ann. C’est plus proche d’un gravier fin ! Dites de la poudre ! C’est de la poudre !

La poudre, donc, pénétrait partout. Dans le froid extérieur, tout effort était épuisant, ils travaillaient plus lentement que prévu, ils commençaient à se blesser, légèrement, mais de plus en plus souvent. Et puis, le nombre de choses à faire était ahurissant. Certaines missions ne leur étaient jamais apparues. Par exemple, il leur fallut près d’un mois pour ouvrir toutes les charges de fret (alors qu’ils avaient prévu dix jours), vérifier leur contenu et le trier, avant d’emporter les divers éléments sur les secteurs où ils devraient être utilisés.

Ensuite seulement, ils avaient pu commencer vraiment à construire. Là, Nadia était dans son univers. À bord de L’Arès, elle avait vécu en hibernation. Tout son talent était de construire, c’était la nature même de son génie. Elle avait appris cela à la dure école de la Sibérie. Très vite, elle était devenue le dépanneur numéro un de la colonie. Le remède universel, comme disait John.

Elle était intervenue sur tous les chantiers, elle avait aidé tout le monde, et quand elle se promenait un peu partout, tous les jours, pour répondre aux questions et donner des conseils, elle s’épanouissait dans une espèce de paradis de travail intemporel. Il y avait tant à faire ! Chaque soir, pendant leurs réunions de préparation, Hiroko déployait toutes ses ruses, tous ses charmes, et l’édification de la ferme s’accélérait : trois rangées de serres en parallèle, tout à fait semblables à des serres terrestres, mais plus petites et avec des parois plus épaisses pour éviter qu’elles n’explosent comme des ballons de baudruche. Même sous des pressions intérieures de l’ordre de 300 millibars, ce qui était une limite pour les cultures, la différence avec l’extérieur restait énorme. Un joint endommagé, un point faible, et… bang ! Mais Nadia était particulièrement performante sur les joints hypothermiques, et il ne se passait pas un jour sans qu’Hiroko ne l’appelle au secours.

Les responsables du nucléaire avaient besoin d’aide pour lancer leurs centrales, et les équipes d’assemblage appelaient Nadia à n’importe quelle heure. La crainte d’une erreur les pétrifiait, et les messages d’Arkady en provenance de Phobos, qui insistait pour qu’ils n’utilisent pas une technologie aussi dangereuse et attendent l’arrivée des éoliennes, étaient loin de les rassurer. Phyllis et lui s’accrochaient fréquemment à ce sujet.

Ce fut Hiroko qui coupa court à leur polémique, avec un dicton japonais très répandu : « Shikata ga nai », qui signifiait : c’est la vie, il n’y a pas d’autre choix. Il était possible que des éoliennes leur fournissent de l’énergie en quantité suffisante, comme le prétendait Arkady, mais ils ne disposaient pas du matériel pour en construire, alors qu’on leur avait expédié un réacteur nucléaire Rickover[9] construit par l’US Navy, qui était un vrai chef-d’œuvre. Et puis, personne ne désirait vraiment faire l’effort de l’énergie éolienne : ils étaient beaucoup trop pressés par le temps. Shikata ga nai. C’était devenu une de leurs maximes.

Aussi, chaque matin, l’équipe de Tchernobyl (qui devait son surnom à Arkady, bien évidemment), suppliait Nadia de superviser les installations. On les avait exilés loin à l’est de la base, et ça représentait une journée de travail à temps complet. Mais l’équipe médicale lui demanda son aide pour la construction d’une clinique avec des laboratoires à partir de caissons largués qui avaient été convertis en abris. Donc, elle modifia son emploi du temps, revint à la base à l’heure du déjeuner, avant d’aller travailler avec l’équipe médicale.

Tous les soirs, elle se couchait dans un état d’épuisement total.

Elle avait eu de longues discussions avec Arkady. Son équipe avait des difficultés avec la pesanteur particulière de Phobos et il avait besoin de ses conseils.

— Rien que pour avoir quelques petits g, lui avait-il dit. De quoi vivre et dormir…

— Vous n’avez qu’à construire une voie ferrée tout autour, lui avait-elle suggéré dans un état semi-comateux. Prenez l’un des réservoirs de L’Arès, faites-en un train, et donnez-lui la vitesse nécessaire pour vous retrouver au plafond sous une bonne pesanteur.

Elle avait perçu ses gloussements de rire fou à travers les crépitements de statique.

— Nadiejda Francine, je t’aime ! Je t’adore !

— Non, c’est la pesanteur que tu aimes !

Toutes ces interventions ralentissaient la construction de leur habitat permanent. Ce n’était qu’une fois par semaine qu’elle parvenait à s’échapper dans le Mercedes pour traverser le terrain labouré jusqu’à la tranchée qu’ils avaient commencée. Elle était large de dix mètres sur cinquante de longueur et quatre de profondeur. Le fond avait la même constitution que la surface : argile, rochers de toutes tailles, poussière, poudre. Et régolite[10].

Tandis qu’elle travaillait avec le bulldozer, les géologues prélevaient des échantillons, même si Ann n’appréciait guère le fait qu’ils taillent dans le vif du terrain. Mais les géologues avaient toujours été attirés par les tranchées. Nadia écoutait leurs conversations. Ils estimaient que le régolite était identique jusqu’au fond de roche, ce qui était une mauvaise nouvelle pour Nadia : le régolite n’était vraiment pas le terrain idéal pour construire. Mais, au moins, la teneur en eau était faible, moins de 10 %, ce qui signifiait qu’ils ne courraient pas le risque des affaissements qui avaient été un de leurs cauchemars pour les édifices de Sibérie.

Quand le régolite serait correctement découpé, elle déposerait une fondation en ciment de Portland, le meilleur matériau dont elle disposait. Si la couche n’atteignait pas deux mètres, il pourrait craquer, mais shikata ga nai. Et l’épaisseur constituerait un isolement. Mais elle devrait prévoir de réchauffer la pâte et de la mettre en coffrage. Au-dessous de 13 degrés centigrades, ça serait impossible, ce qui impliquait un dispositif de chauffage électrique… Tout progressait, mais avec une telle lenteur !

Elle fit avancer son engin et la pelle mordit dans la tranchée. Le bulldozer s’inclina sous la charge de régolite.

— Quelle bête ! s’exclama Nadia avec fierté.

— Nadia est amoureuse de son bull ! lança Maya sur leur fréquence commune.

Au moins je sais qui j’aime, se dit Nadia. La semaine précédente, elle avait passé trop de soirées avec Maya dans son atelier, à l’écouter raconter ses problèmes avec John, et comment elle s’entendait mieux avec Frank, mais qu’elle ne savait pas quoi décider vraiment, parce qu’elle savait bien que Frank lui en voulait, etc. etc. etc. Nadia, tout en nettoyant ses outils, n’avait cessé de répéter da, da, da, pour ne pas révéler son manque d’intérêt. La vérité, c’était qu’elle en avait assez des problèmes de Maya, qu’elle aurait préféré discuter des matériaux de construction ou de n’importe quoi d’autre.

Un appel de Tchernobyl l’interrompit dans ses réflexions.

— Nadia, comment faire pour obtenir un ciment assez épais sous une telle température ?

— Chauffez-le !

— Mais c’est ce qu’on fait !

— Chauffez-le encore plus !

— Oh !…

Elle se dit qu’ils avaient presque fini. Le Rickover avait été en grande partie préassemblé, et il leur avait suffi de souder les formes, de mettre en place le condensateur en acier, de remplir d’eau les canalisations (ce qui réduisait leur réserve pratiquement à zéro), de faire le câblage électrique, d’entourer le tout de sacs de sable, et d’introduire les barres de contrôle. Ensuite, ils pourraient fournir 300 kilowatts à la demande, ce qui mettrait fin à la querelle naissante pour avoir la part du lion de la production du générateur.

Sax l’avait appelée. L’un des processeurs Sabatier[11] s’était colmaté, et ils n’arrivaient pas à démonter le coffrage. Nadia abandonna donc son engin à John et Maya, et prit un patrouilleur pour se rendre à l’usine.

— Je vais faire un tour chez les alchimistes ! lança-t-elle.

Dès que Nadia eut débarqué et se fut mise au travail sur le Sabatier, Sax lui dit :

— Est-ce que tu as remarqué à quel point nos outillages reflètent les caractères de l’industrie qui les a produits ? S’ils ont été conçus par l’industrie automobile, ils disposent d’une énergie mineure mais sont fiables. S’il s’agit de l’aérospatiale, ils ont une réserve d’énergie scandaleuse, mais ils tombent en panne deux fois par jour.

— Et les conceptions en partenariat sont d’un dessin abominable, appuya Nadia.

— Exact.

— Et le matériel de chimie est très récalcitrant, ajouta Spencer Jackson.

— Oui, je sais. Surtout avec cette poussière.

Les extracteurs Boeing n’avaient été que la première étape du complexe. Les gaz qu’ils produisaient étaient stockés dans d’énormes cuves. Lentement, ils élaboraient des produits de plus en plus complexes, qui passaient d’une usine de traitement à l’autre par le biais d’un jeu de structures qui pouvait évoquer des mobil-homes prisonniers d’une toile faite de réservoirs à code-couleur, de tuyauteries et de câbles.

Le produit préféré de Spencer était le magnésium. Et il en produisait beaucoup. Il se vantait d’en extraire cinquante-cinq kilos de chaque mètre cube de régolite. Et, sous la pesanteur martienne, une barre de magnésium ne pesait pas plus lourd qu’une règle de plastique.

— À l’état pur, il est trop friable, mais si on fait un alliage, on obtient un métal extrêmement léger et très résistant.

— De l’acier martien, dit Nadia.

— Bien mieux.

C’était ainsi que ces machines récalcitrantes faisaient de l’alchimie. Nadia trouva la solution du problème sur le Sabatier et alla réparer ensuite une pompe à vide. Elle s’étonnait toujours de voir à quel point l’usine de traitement dépendait d’autant de pompes. Souvent, elles étaient assemblées n’importe comment, et leurs fonctions même avaient tendance à les engorger sous l’effet de la poudre.

En retournant vers le parc de caravaning, elle fit une visite rapide à la première serre.

Les plantes étaient déjà en fleur, et les nouveaux semis poussaient sur les plates-bandes de terreau. C’était un vrai plaisir que de voir toute cette verdure apparaître dans ce monde rouge.

On lui avait dit que les bambous poussaient à vue d’œil : ils mesuraient maintenant près de cinq mètres. Bientôt, c’était évident, ils auraient besoin d’un appoint de sol.

Les alchimistes utilisaient l’azote produit par les Bœing pour synthétiser des engrais ammoniaqués. Hiroko en était littéralement avide, avec le régolite qui était un cauchemar agricole, riche en sels, bourré de peroxydes, aride et totalement dépourvu de biomasse.

Ils étaient condamnés à construire un sol tout comme ils devaient fabriquer des barres de magnésium.

Nadia retourna à son habitat pour un déjeuner rapide. Puis elle revint sur le site de l’habitat permanent.

En son absence, on avait presque mis à niveau la tranchée. Elle s’arrêta devant le trou et pensa au projet qu’ils allaient réaliser et qu’elle aimait follement : elle y avait travaillé dans l’Antarctique et à bord de L’Arès. Cela consistait en une simple ligne de chambres voûtées, en forme de barrique, avec des parois adjacentes. Installées dans la tranchée, les chambres seraient dans un premier temps à demi enfouies. Plus tard, elles seraient recouvertes d’une couche de dix mètres de régolite compressé, afin de stopper les radiations, mais aussi parce que la pressurisation serait de 450 millibars, pour éviter l’explosion des bâtiments.

Pour cela, ils n’avaient besoin que de matériaux produits sur place : ciment de Portland, briques à la base, plus quelques renforts de plastique pour l’étanchéité.

Malheureusement, les fabricants de briques rencontraient certaines difficultés, et ils appelèrent Nadia au secours.

Elle était un peu à bout et elle grommela :

— On a fait tous ces millions de kilomètres jusqu’ici et vous ne savez pas comment fabriquer des briques ?…

— Ça n’est pas le problème, lui dit Gene. Ce qui se passe, c’est qu’elles ne nous plaisent pas.

L’usine de fabrication de briques mélangeait les argiles et les sulfures extraits du régolite. La matière était ensuite coulée dans des moules et cuite jusqu’au point de polymérisation du sulfure. Les briques, durant leur refroidissement, étaient compressées. À leur sortie, elles étaient d’un rouge sombre, avec une résistance adaptée aux chambres en caveaux. Mais Gene n’était pas satisfait.

— On ne peut pas courir le risque d’avoir des toits trop pesants. Si on subissait un tremblement de Mars… Non, je n’aime pas ça.

Nadia réfléchit un instant et dit :

— Ajoutez du nylon.

— Quoi ?

— Oui. Allez récupérer les parachutes de tous les largages, découpez-les en lanières très minces, et mélangez-les à l’argile. Comme ça, vous aurez plus de résistance.

Gene rumina un moment.

— Mais c’est vrai que c’est une bonne idée ! Tu penses qu’on peut retrouver les parachutes ?

— Bien sûr, quelque part vers l’est.

C’est comme ça qu’ils trouvèrent un job pour les géologues qui, en fait, collaboraient à la construction. Ann, Simon, Phyllis, Sacha et Igor lancèrent leurs patrouilleurs vers l’horizon oriental, bien au-delà de Tchernobyl, et, dans la semaine suivante, ils récupérèrent presque quarante parachutes, représentant chacun quelques centaines de kilos de nylon.

Un jour, ils revinrent surexcités, parce qu’ils avaient atteint Ganges Catenas, une série d’avens creusés dans la plaine, à une centaine de kilomètres au sud-est.

— Vous savez, leur raconta Igor, c’était vraiment bizarre, parce qu’on ne les voit qu’à la dernière minute. On dirait d’énormes entonnoirs. Ils font au moins deux kilomètres de large sur dix de long. Et ils s’emmanchent par huit ou neuf, de plus en plus rétrécis. Fantastique ! Ils sont probablement thermokarstiques[12] mais c’est difficile à admettre vu leur taille.

— Mais ça fait tellement de bien de les apercevoir, coupa Sacha. Quand on s’est tellement habitués à cet horizon rapproché.

— Ils sont effectivement thermokarstiques, déclara Ann.

Mais ils n’avaient pas rencontré d’eau. Ce qui les obligeait à dépendre des ressources des extracteurs atmosphériques. Nadia haussa les épaules. Ces engins étaient sacrément solides.

Elle devait avant tout penser à ses caveaux. Les briques améliorées étaient arrivées et elle avait mis les robots sur le chantier de construction des murs et des toits. La briqueterie chargeait les petits véhicules robots qui fonçaient ensuite à travers la plaine comme des patrouilleurs-jouets. Sur le site, les grues déchargeaient les briques une par une et les mettaient en place sur le mortier froid répandu par une autre équipe de robots. Le système fonctionnait parfaitement et Nadia aurait été satisfaite si elle avait eu entière confiance dans ses robots. Ils semblaient travailler correctement, mais les expériences qu’elle avait eues avec les robots à l’époque de Novy Mir l’avaient rendue méfiante. Quand tout fonctionnait à la perfection, ils étaient magnifiques, mais rien n’était jamais longtemps parfait, et il était difficile de les programmer avec des algorithmes de décision qui les rendaient soupçonneux au point de s’arrêter toutes les minutes, ou tellement indépendants qu’ils basculaient dans des actes d’une stupidité incroyable, répétant la même erreur des milliers de fois, transformant le moindre pépin en gaffe énorme. Exactement comme dans la vie émotionnelle de Maya. Les robots étaient ce qu’on y mettait, mais les meilleurs restaient encore de parfaits idiots.

Un soir, Maya tomba sur Nadia dans son atelier et lui demanda de passer sur une fréquence privée.

— Michel ne me sert à rien, se plaignit-elle. Je traverse une sale période et il se contente de me regarder comme un chien qui voudrait me lécher. Nadia, tu es la seule à qui je puisse faire confiance. Hier, j’ai dit à Frank que je pensais que John essayait de saper son autorité auprès de Houston, mais qu’il ne devait rapporter mes soupçons à qui que ce soit. Et voilà qu’aujourd’hui John m’a demandé pourquoi je pensais qu’il s’en prenait à Frank. Personne ne peut vous écouter et la fermer, ici !

Nadia acquiesça en roulant des yeux. Mais elle lui dit :

— Désolée, Maya, il faut que j’aille voir Hiroko pour une fuite qu’ils n’ont pas pu localiser.

En guise de baiser, elle cogna doucement sa visière contre celle de Maya, repassa sur la fréquence commune et partit.

Ça suffisait comme ça. Il était infiniment plus intéressant de bavarder avec Hiroko de problèmes réels, qui concernaient le monde réel. Hiroko était une personne brillante et, depuis le débarquement, elle estimait plus encore les capacités de Nadia. Il existait entre elles un respect professionnel mutuel, qui est fréquemment le ciment de l’amitié. Et puis, c’était tellement agréable de parler boulot et de rien d’autre. Joints hermétiques, mécanismes de verrouillage, ingénierie thermique, polarisation du verre, interfaces humains et ferme. Ces discussions constituaient un réel soulagement après les confidences chuchotées de Maya, les supputations interminables pour déterminer qui aimait ou n’aimait pas Maya, ce qu’éprouvait Maya à tel ou tel sujet, qui lui avait encore fait du mal ce jour-là… Pff ! Hiroko, elle, ne se montrait jamais bizarre, sauf quand elle déclarait des choses que Nadia ne savait pas trop comment prendre.

— Mars va nous dire ce qu’elle veut, et ensuite, nous devrons le faire.

Comment réagir à ce genre de déclaration ? Hiroko, devant les haussements d’épaules de Nadia, se contentait de rire.

Le soir, on bavardait de tous côtés, avec véhémence, sans contrainte. Dmitri et Samantha étaient certains de pouvoir très bientôt introduire des micro-organismes de leur création dans le régolite, et qu’ils pourraient y survivre. Mais il leur faudrait d’abord l’autorisation de l’ONU. Nadia, elle, trouvait cette idée inquiétante. Par comparaison, l’ingénierie chimique des usines semblait très classique, elle ressemblait plus à la fabrication des briques que les redoutables expériences de création de la vie que préparait Samantha. Mais les chimistes avaient déjà réussi d’assez jolies créations. Il ne se passait pas un jour sans qu’ils ne débarquent dans le parc avec des échantillons de nouveaux matériaux : acide sulfurique, ciments pour le mortier de la voûte, explosifs au nitrate d’ammonium, carburant au cyanamide calcique pour les patrouilleurs, caoutchouc de polysulfure, hyperacides à base siliconique, agents émulsifiants, tubes de tests comportant des traces d’éléments nouveaux extraits des sels, plus, récemment, du verre transparent. Ce qui était une vraie réussite, car les précédentes tentatives de production n’avaient donné que du verre noir. Mais ils étaient parvenus à isoler le fer des silicates. Et c’est ainsi qu’une nuit, en patrouilleur, ils passèrent entre des plaques de verre plus ou moins ondulées, criblées de bulles et de défauts, qui semblaient avoir été fondues au XVIIe siècle.

Quand la première chambre fut enfouie et pressurisée, Nadia en fit l’inspection en ôtant son casque et en reniflant. L’atmosphère était à 450 millibars, comme celle de leurs casques et du parc de caravaning, composée d’un mélange oxygène-azote-argon, à environ 15 degrés centigrades. C’était merveilleux.

La chambre avait été divisée en deux niveaux. Le plafond de bambou était fixé dans les briques à deux mètres cinquante de hauteur. Les cylindres de bois vert tendre éclairés par les tubes de néon placés en dessous donnaient une ambiance très agréable. Un escalier de magnésium et de bambou accédait à un orifice d’accès. Elle grimpa les marches pour jeter un coup d’œil. Le bambou refendu qui constituait le sol était doux au regard. Elle leva les yeux vers la voûte de brique, à quelques centimètres au-dessus de sa tête. C’était là qu’elle avait prévu d’installer les chambres et la salle de bains. Le rez-de-chaussée serait réservé à la cuisine et au living.

Maya et Simon avaient déjà mis en place des revêtements muraux confectionnés avec les parachutes récupérés. Il n’y avait aucune fenêtre, et l’unique clarté était celle des néons. Ça ne plaisait guère à Nadia, et dans l’habitat plus grand qu’elle avait en projet, elle avait prévu d’ores et déjà des fenêtres dans toutes les pièces. Mais d’abord le plus urgent. Dans une première période, ces casernements aveugles étaient le mieux qu’ils aient pu concevoir. Et, après tout, c’était un sacré progrès par rapport au parc de caravaning.

En redescendant, elle effleura des doigts les briques et le mortier. Le contact était rugueux mais tiède, grâce aux éléments thermiques installés derrière. Il y en avait également sous le sol. Elle enleva ses chaussures et ses chaussettes pour apprécier la douce sensation des briques tièdes. C’était un endroit merveilleux, se dit-elle. Et même assez joli, si l’on pensait qu’ils avaient fait tout ce voyage jusqu’à Mars pour construire des demeures de brique et de bambou. Elle se souvenait des citernes qu’elle avait visitées en Crète des années auparavant, sur un site du nom d’Aptera : ces vestiges romains en forme de barrique, construits en brique, étaient enfouis à flanc de colline. Elles avaient à peu près la taille de ces chambres. Nul n’était parvenu à déterminer à quoi elles avaient pu servir – à entreposer de l’huile d’olive, disaient certains, mais cela aurait supposé une réserve d’huile phénoménale.

Deux mille ans après leur construction, ces celliers étaient encore intacts, dans une contrée soumise à des séismes fréquents.

Tout en remettant ses bottes, Nadia sourit. Dans deux mille ans, leurs descendants parcourraient peut-être cette salle, qui serait devenue un musée. Les premiers humains sur Mars ! Et c’était elle qui l’avait conçue. Elle sentit soudain le poids du regard du futur, et frissonna. Ils étaient comme les hommes de Cro-Magnon et, plus tard, leur existence serait très certainement étudiée par des archéologues. Et des gens comme elle se poseraient des questions interminables sans vraiment trouver de réponses.

Le temps passait et le travail avançait. Nadia, constamment occupée, en était étourdie. L’aménagement intérieur des caveaux était compliqué, et les robots se montraient peu utiles. Un soir, peu avant le crépuscule, Nadia regagna lentement le parc. Elle était affamée, épuisée, totalement détendue et heureuse.

Au terme d’une journée de travail où l’attention était constante, les muscles fatigués se faisaient fluides. La clarté du soleil se rouillait en longues rayures obliques sur la plaine caillouteuse.

Arkady choisit cet instant pour l’appeler depuis Phobos et elle l’accueillit chaleureusement.

— Je me sens comme un solo de Louis Armstrong en 1947, lui dit-elle.

— Pourquoi 1947 ?

— Eh bien, je veux dire que c’était l’année où il semblait le plus heureux. Tu vois : après vingt années passées avec des : orchestres atroces, il se retrouvait avec un tout petit groupe, le Hot Five, celui-là même qu’il avait dirigé dans sa jeunesse, avec les mêmes vieux morceaux, les bonnes vieilles têtes de ses copains – et le tout en mieux, à cause de la technologie d’enregistrement, de l’argent, du public, des musiciens, du prestige qu’il avait… Pour lui, ç’a dû être une fontaine de jouvence, je crois.

— Tu vas être obligée de m’expédier quelques enregistrements, dit Arkady.

Il risqua quelques paroles de I can’t give you anything but love, baby ! Phobos allait passer sous l’horizon. Il n’avait appelé que pour un petit bonjour.

— Alors, comme ça, c’est ton année 47, dit-il avant de disparaître dans le silence.

Nadia, tout en rangeant ses outils, retrouva les paroles de la chanson. Et elle se dit qu’Arkady avait raison : elle vivait son année 1947. Malgré les conditions de vie affreuses qu’elle avait connues, ces années de jeunesse en Sibérie avaient vraiment été les meilleures de sa vie. Plus tard, elle avait subi vingt ans avec les grands orchestres de cosmonautique, de bureaucratie, de simulation… tout ça pour arriver ici. Et elle se retrouvait à ciel ouvert, elle construisait des bâtiments avec ses mains, elle faisait fonctionner toute une lourde machinerie, elle résolvait cent problèmes par jour, exactement comme en Sibérie. Mais en mieux. C’était le retour de Satchmo !

Et lorsque Hiroko vint la trouver pour se plaindre :

— Nadia, mon vernier est complètement gelé !… Elle lui chantonna :

— That’s the only thing I’m thinking of – baby !

Avant de prendre la clé, de la cogner sur la table comme un marteau et de tourner le vernier pour bien montrer à Hiroko qu’il n’était plus bloqué.

Elle éclata de rire devant son expression.

— Mais c’est la solution de l’ingénieur, lui lança-t-elle.

Et elle s’éloigna en fredonnant. Hiroko était vraiment une drôle de fille : elle avait tout leur écosystème dans la tête, mais elle était incapable de planter un clou droit.

Ce même soir, elle parla avec Sax du travail de la journée, et avec Spencer du verre qu’ils avaient reçu. Et puis, en plein milieu de leur conversation, elle se jeta sur sa couchette, enfonça la tête dans son oreiller avec un sentiment de bonheur, et se lança dans le dernier chorus de Ain’t misbehavin’.

Il n’en fallut pas plus pour qu’elle verse dans le sommeil.

4

Mais les choses changeaient avec le temps. Et rien ne durait, pas plus la pierre que le bonheur.

— Est-ce que vous avez vraiment conscience que nous sommes en Ls 70 ? s’exclama Phyllis un soir. Et est-ce que nous ne nous sommes pas posés en Ls 7 ?

Ce qui voulait dire qu’ils étaient là depuis une demi-année martienne. Phyllis utilisait un calendrier calculé par les planétographes. Il était maintenant devenu plus familier dans la colonie que le système terrestre. L’année de Mars était longue de 668,6 jours locaux, et afin de définir à quel point ils en étaient dans cette longue année, ils se servaient du calendrier Ls. Selon ce système, la ligne entre le soleil et Mars au moment de l’équinoxe de printemps nord était à 0° et, ainsi, on pouvait diviser l’année en 360 degrés, ceci afin que Ls = 0° – 90° équivale au printemps nord, 90° – 180° à l’été sud, 180° – 270° à l’automne, et 270° – 360° (ou 0 de nouveau) à l’hiver.

Cette situation plutôt simple est compliquée par l’excentricité de l’orbite de Mars, extrême selon les standards terrestres : à son périhélie, Mars se trouve à 43 millions de kilomètres plus proche du soleil qu’à son aphélie, et reçoit donc à peu près 45 % de lumière en plus. Cette fluctuation rend les saisons inégales entre les deux hémisphères. Le périhélie se situe chaque année à Ls = 250°, tard dans le printemps austral. Aussi, le printemps comme l’été sont nettement plus chauds dans l’hémisphère sud que dans le nord, avec des différences pouvant aller jusqu’à 30 degrés. Les automnes et les étés quant à eux sont plus froids puisqu’ils surviennent près de l’aphélie – tellement froids que la calotte polaire sud est essentiellement composée de gaz carbonique, alors que la calotte boréale est faite d’eau gelée. L’hémisphère sud est donc celui des extrêmes, et le nord celui de la modération.

Le calendrier martien

An 1 (2027 AD)

669 jours martiens au total dans une année martienne :

24 mois dont 21 mois de 28 jours et 3 mois (tous les huit mois) de 27 jours

L’excentricité orbitale de la planète est à l’origine d’une autre particularité notable : plus les planètes sont proches du soleil, plus vite elles se déplacent, et c’est ainsi que les saisons sont plus courtes vers le périhélie qu’à l’aphélie. Par exemple, l’automne boréale de Mars est de 143 jours, alors que le printemps dure 194 jours ! Certains prétendaient que cette seule raison justifiait l’installation de la colonie dans l’hémisphère nord.

En tout cas, ils étaient installés dans le nord. Et l’été était arrivé. Les jours allongeaient.

Tout autour de la base, les traces des engins formaient un réseau dense. Ils avaient coulé une chape de ciment sur la route de Tchernobyl. La base elle-même était désormais tellement étendue qu’à partir du parc de caravaning elle se déployait jusqu’à l’horizon dans toutes les directions. Le quartier des alchimistes et la route de Tchernobyl à l’est, l’habitat permanent au nord, la ferme et la zone de stockage à l’ouest, et le centre biomédical au sud.

Tous finirent par emménager dans les premières chambres de l’habitat permanent. Les discussions nocturnes y devinrent plus courtes et plus calmes que dans le parc. Certains jours même, Nadia ne recevait aucun appel d’urgence. Elle ne rendait plus visite à certaines équipes que de temps à autre : les biomeds, l’unité de prospection de Phyllis, et même Ann.

Un soir, Ann se jeta sur son lit, voisin de celui de Nadia, et l’invita à partir avec elle en exploration vers Hebes Chasma, à cent trente kilomètres au sud-ouest. Il était évident qu’elle voulait lui montrer quelque chose en particulier, mais Nadia refusa.

— J’ai trop de travail ici, tu le sais. La prochaine fois, peut-être.

Elle lut la déception sur le visage d’Ann.

Ils continuaient à progresser dans la construction : une aile nouvelle se déployait et ils achevaient l’aménagement intérieur des chambres.

Arkady avait suggéré une formation en carré, et Nadia allait suivre son conseil, car il lui avait dit qu’il serait possible, ensuite, de prévoir une toiture pour l’ensemble.

— C’est là que les poutrelles de magnésium vont nous être utiles, avait dit Nadia. Si seulement on pouvait obtenir des panneaux de verre plus résistants…

Ils avaient maintenant achevé deux côtés du carré, ce qui représentait douze chambres totalement installées.

Ann et son équipe revinrent d’Hebes. Ils passèrent tous la soirée à regarder leurs vidéos. On voyait d’abord les patrouilleurs qui traversaient les plaines de rocaille, puis apparaissait sur l’écran une crevasse qui ressemblait au seuil du monde. D’étranges falaises de faible hauteur barraient alors la route aux patrouilleurs. L’image dansa : un des véhicules venait de basculer.

Très vite, ils passèrent à une séquence prise depuis le bord, un long panoramique sur le canyon qui était plus immense que les cuvettes de Ganges Catena. Incroyable. La muraille d’en face était à peine discernable. En fait, des murailles rocheuses se dressaient de tous côtés, car Hebes était une faille quasi fermée, une ellipse longue de deux cents kilomètres sur cent de large.

L’équipe d’Ann avait atteint le rebord nord en fin d’après-midi, et la courbe orientale était nettement visible, baignée par la clarté du coucher de soleil. En direction de l’ouest, la paroi n’était plus qu’un rideau noir. Le fond de la faille était plus ou moins plat, avec une dépression centrale.

— Si l’on arrivait à poser un dôme flottant sur la faille, remarqua Ann, ça ferait un abri drôlement vaste.

— Pour ça, Ann, dit Sax, il faudrait un dôme-miracle. Parce que ça représente 10 000 kilomètres carrés.

— Mais ça serait vraiment bien et vraiment grand. Comme ça, on n’aurait même pas à s’occuper du reste de la planète.

— Le poids du dôme ferait s’effriter les parois du canyon.

— C’est pour ça que je parle de dôme flottant.

Sax secoua la tête.

— C’est plus exotique que cet ascenseur spatial dont tu parlais.

— Je voudrais habiter dans une maison tout près de l’endroit où vous avez pris ces vidéos, interrompit Nadia. La vue est superbe !

— Attends d’avoir vu les volcans de Tharsis, lança Ann, agacée. Là, tu pourras comparer.

Depuis quelque temps, ils avaient des petits accrochages de ce genre, qui rappelaient à Nadia les mauvais moments à bord de l’Arès.

Ainsi, Arkady et son équipe leur avaient envoyé des vidéos de Phobos, avec ce commentaire d’Arkady : « L’impact de Stickney a failli désintégrer toute la roche chondritique, avec 20 % d’eau. Une bonne partie s’est évaporée dans le système fractal pour se congeler en veines glaciaires. » C’était fascinant, d’accord, mais l’unique résultat fut une querelle entre Ann et Phyllis, les deux dirigeants de la géologie. Quant à savoir si cela expliquait réellement la présence de glace sur Phobos…

Phyllis alla même jusqu’à suggérer d’importer de la glace de Phobos, ce qui était absurde, même s’ils n’arrivaient pas à couvrir les demandes en eau, toujours plus pressantes. Tchernobyl en consommait énormément, les fermiers voulaient installer un marais dans leur biosphère, et Nadia projetait la création d’un complexe de natation dans une des chambres, avec sauna, piscine à remous et jacuzzi.

Chaque soir, on lui demandait comment ça avançait : ils en avaient tous assez de se nettoyer avec des éponges, de garder la poussière collée à leur peau, sans jamais se réchauffer vraiment. Ils avaient besoin d’un grand bain – parce que leur cerveau de dauphin le demandait, dans leur endocortex ancien, là où les désirs étaient violents, primaires, et leur disaient de retourner vers l’eau.

Ils avaient besoin d’eau, plus encore, mais les sondages sismiques n’avaient pas apporté la preuve de l’existence de glace aquifère dans le sous-sol, jusqu’à présent. Et Ann soupçonnait qu’ils ne se trouvaient pas dans la bonne région pour ça. Ils devraient continuer à dépendre des extracteurs atmosphériques, ou bien gratter le régolite et le passer dans les distilleries. Ce qui déplaisait à Nadia. Les distilleries avaient été fabriquées par le consortium franco-hongro-chinois et elle était certaine qu’elles craqueraient dès qu’ils tenteraient de les utiliser massivement.

Mais c’était ça, la vie sur Mars. Ils étaient tombés dans un endroit sec. Shikata ga nai.

— On a toujours d’autres options, répliquait Phyllis, en suggérant de nouveau de charger la glace dans les véhicules de débarquement sur Phobos et de les descendre vers Mars. Et la discussion était repartie. Ann considérait cela comme un gaspillage d’énergie totalement ridicule.

Tout ce qui se passait irritait d’autant plus Nadia qu’elle se sentait très en forme. Elle n’avait aucune raison de se quereller, et elle était très perturbée que les autres n’éprouvent pas les mêmes sentiments. Pourquoi les dynamiques de groupe devaient-elles fluctuer à ce point ?

Ils étaient là, désormais. Sur Mars, où les saisons étaient deux fois plus longues que sur Terre et chaque jour plus long de quarante minutes… Pourquoi n’arrivaient-ils donc pas à se détendre ?

Nadia avait le sentiment qu’elle avait assez de temps pour tout, même si elle était constamment occupée. Les trente-neuf minutes et demie dont ils bénéficiaient en supplément expliquaient en grande partie cette conviction. Les biorythmes circadiens de l’être humain avaient été déterminés par des millions d’années d’évolution de la vie et toutes ces minutes en extra, jour après jour, nuit après nuit, avaient certainement un effet.

Pour ce laps de temps martien, Hiroko avait un chant. Et, chaque nuit de samedi, elle et tous ceux de la ferme se rassemblaient et chantaient en japonais. Nadia ne comprenait pas les paroles, mais il lui arrivait de fredonner avec eux, heureuse d’être là, sous la voûte de leur habitat, avec ses amis.

C’est lors d’une de ces soirées, alors qu’elle était au seuil du sommeil, que Maya surgit et s’assit près d’elle pour lui parler.

Maya, avec son adorable visage, toujours parfaitement propre et nette, toujours élégante, même dans ses combinaisons de travail, avait l’air totalement défaite.

— Nadia, il faut que tu me rendes un service, je t’en prie. Je t’en prie.

— Quoi donc ?

— Je veux que tu dises quelque chose à Frank pour moi.

— Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?

— Je ne veux pas que John nous voie ! J’ai un message à lui communiquer, et c’est toi, Nadiejda Francine, qui est mon unique ressource !

Nadia émit un vague son de dégoût.

— Je t’en prie !

Soudain, c’était surprenant, cette envie qui venait à Nadia de parler à Ann, Samantha ou Arkady. Oui, si seulement Arkady pouvait descendre de Phobos !

Mais Maya restait son amie. Et elle ne pouvait supporter une telle expression de désespoir sur son visage.

— Quel message ?

— Dis-lui que je le retrouverai cette nuit dans le secteur de stockage, fit Maya d’un ton impérieux. À minuit. Juste pour lui parler.

Nadia soupira. Mais, l’heure venue, elle alla trouver Frank et lui répéta le message. Il acquiesça sans affronter son regard, l’air embarrassé, sombre, malheureux.

Quelques jours plus tard, Nadia et Maya, ensemble, nettoyaient le sol de brique de la dernière chambre qui allait être pressurisée. Nadia céda à sa curiosité et demanda à Maya ce qui se passait exactement.

— Eh bien… C’est John et Frank, fit-elle d’un ton plaintif. Ils s’affrontent. Ils sont comme deux frères, mais il y a de la jalousie entre eux. John a été le premier homme sur Mars, et on l’a autorisé à y revenir. Frank considère que ça n’est pas juste. Il a beaucoup travaillé à Washington sur le projet de cette colonie, et il pense que John n’a pas cessé de tirer profit de son travail. Et puis… John et moi, nous sommes ensemble, je l’aime bien. Tout est facile avec lui. Facile, mais… Je ne sais pas. Non, pas ennuyeux. Mais pas vraiment excitant. Il aime bien se promener un peu partout, fréquenter les gens de la ferme. Et il ne parle pas beaucoup ! Avec Frank, je peux bavarder. D’accord, on se dispute souvent, mais au moins on cause ! Et puis tu le sais, on a eu une brève liaison sur L’Arès, au début du voyage. Ça n’a pas marché, mais lui croit encore qu’on pourrait recommencer.

Pourquoi croit-il ça ? faillit s’exclamer Nadia.

— Il ne cesse de me demander de quitter John pour vivre avec lui, et John s’en doute. Alors ça ne fait que renforcer leur jalousie. J’essaie seulement d’empêcher qu’ils ne se sautent à la gorge.

Nadia décida de s’en tenir à sa résolution et de ne plus poser de questions. Mais, désormais, elle était mêlée à cette affaire. Maya ne cessait de venir la trouver pour transmettre ses messages à Frank.

— Dis, je ne suis pas un coursier ! protestait Nadia.

Mais elle continuait et, une fois ou deux, il lui arriva d’avoir une longue conversation avec Frank, à propos de Maya bien sûr. Qui elle était, comment elle était, pourquoi elle agissait ainsi…

— Écoute, lui dit Nadia. Je ne peux pas parler à sa place. J’ignore pourquoi elle agit comme ça, et c’est à toi de le lui demander. Mais ce que je sais, c’est qu’elle est de la vieille culture moscovite soviétique, elle a fait l’université, et elle était au Parti, comme sa mère et sa grand-mère. Les hommes étaient les ennemis de la babuchka de Maya, et sa mère, elle aussi, parlait de matriochka. Elle lui répétait toujours : « Les femmes sont les racines, les hommes ne sont que les feuilles. » Toute cette culture-là était fondée sur la méfiance, la peur et la manipulation. Maya en est un pur produit. Mais, dans le même temps, nous avons aussi la tradition de l’amicochonstovo, une sorte d’amitié intense qui vous apprend les détails les plus intimes de la vie de son ami, ce qui fait que, en un sens, on l’envahit. Et comme c’est impossible, ça se termine généralement très mal.

Frank hochait la tête. Nadia soupira et reprit :

— Ces amitiés-là peuvent déboucher sur l’amour, mais l’amour, alors, connaît les mêmes problèmes en plus grave, puisqu’il est aussi fondé sur la peur.

Et Frank, le beau, le grand, le sombre Frank, l’homme surpuissant qui tournait avec sa dynamo interne, soumis aux caprices d’une beauté russe névrotique, Frank approuva avec humilité et la remercia, l’air découragé. Mieux valait pour lui qu’il le fût.

Vlad n’avait jamais approuvé les horaires prolongés qu’ils devaient passer en surface durant la journée, et il déclara :

— Nous devrions rester sous la colline la majeure partie du temps, et enterrer également les labos. Les travaux extérieurs devraient être réduits à une heure tôt le matin, plus deux heures en fin d’après-midi, quand le soleil décline.

— Ah non ! Rester bouclés comme ça toute la journée ! protesta Ann, soutenue par beaucoup d’autres.

— On a énormément de travail, appuya Frank.

— Mais on peut en faire un maximum par téléopération, dit Vlad. C’est ce que nous devrions faire. Alors qu’en ce moment, c’est comme si nous nous trouvions à dix kilomètres d’une explosion nucléaire…

— Et alors ? fit Ann. Des soldats ont fait ça…

— Oui, tous les six mois, acheva Vlad en se tournant vers elle. Tu en serais capable ?

Elle parut décontenancée. Sans couche d’ozone, sans le moindre champ magnétique, ils étaient mitraillés par les radiations exactement comme dans l’espace interplanétaire, au niveau de 10 rems par an.

Frank et Maya prirent donc la décision d’ordonner la limitation des heures de surface. Il y avait suffisamment de travail sous la colline : les dernières chambres devaient être achevées, et ils allaient pouvoir creuser des caves, ce qui leur procurerait encore un peu plus d’espace abrité des radiations. La plupart des patrouilleurs étaient équipés pour des téléopérations à partir des stations : leurs algorithmes de décision se chargeaient des détails sous la surveillance des humains installés devant leurs moniteurs. Donc, c’était possible. Mais personne n’apprécia le genre de vie qui en résulta.

Même Sax Russell, qui avait toujours préféré le travail à l’intérieur, semblait maintenant perplexe.

Chaque soir, ils étaient de plus en plus nombreux à défendre le lancement immédiat des travaux de terraforming.

— Ça n’est pas à nous qu’il revient de prendre cette décision, leur annonça Frank d’un ton cassant. C’est à l’ONU. De plus, il s’agit d’une solution à long terme, à l’échelle de plusieurs siècles, sans doute. Inutile de gaspiller notre temps à en parler !

— C’est vrai, intervint Ann, mais je ne tiens pas non plus à gaspiller ma vie dans ces caves. Nous devrions vivre comme nous le voulons. Nous sommes tous trop vieux pour nous préoccuper des radiations.

Et les discussions reprirent. Nadia avait l’impression d’avoir été soulevée de la bonne vieille surface rocheuse de la planète pour se retrouver dans la réalité tendue de l’apesanteur, à bord de l’Arès. Ils se plaignaient tous, ils se querellaient, ils protestaient et trouvaient à redire sur tout – et puis, épuisés, vidés, désabusés, ils dormaient.

Nadia, de plus en plus souvent, quittait la chambre dès que le ton montait et se mettait en quête d’Hiroko, juste pour parler de choses concrètes. Mais il était difficile d’éviter les sujets brûlants, et même d’y penser.

Maya, un soir, vint la retrouver en larmes. Dans l’habitat permanent, il y avait maintenant suffisamment d’espace pour les conversations privées, et Nadia l’entraîna vers le coin nord-est des caveaux, là où les travaux d’aménagement intérieur se poursuivaient. Elles s’assirent, et Nadia prit le bras de Maya, la serra contre elle, tout en frissonnant. Et elle l’écouta. Puis l’arrêtant :

— Pourquoi tu ne te décides pas ? Pourquoi ne pas cesser de jouer l’un contre l’autre ?

— Mais j’ai décidé ! C’est John que j’aime. Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Mais il m’a vu avec Frank et il croit que je l’ai trahi. C’est tellement ridicule de sa part ! Ils sont comme des frères, je te l’ai dit. Mais ils sont en compétition pour tout, et cette fois, ça n’est qu’une erreur !

Nadia refoula l’envie de demander des détails qu’elle ne voulait pas entendre. Mais elle continua d’écouter Maya.

C’est alors que John arriva. Nadia se leva pour se retirer, mais il ne sembla pas s’apercevoir de sa présence.

— Écoute, fit-il à Maya. Je suis désolé, mais je ne peux pas faire autrement. C’est fini.

— Mais non, ça n’est pas fini, répliqua Maya, retrouvant instantanément son assurance. Je t’aime.

John eut un sourire triste.

— Oui. Et moi aussi je t’aime. Mais je veux que les choses soient simples.

— Mais c’est simple !

— Non. Ce que je veux dire, c’est que tu peux aimer plus d’une personne en même temps. Comme n’importe qui, c’est comme ça. Mais on ne peut être loyal qu’envers une seule. Et je veux… je tiens à être loyal. Envers quelqu’un qui se montre loyal en retour. C’est très simple, mais…

Il secoua la tête, incapable de trouver la formule juste. Il repartit vers les chambres de l’est.

— Ces Américains ! cracha Maya d’un air méchant. Tous des putains de gamins !

Et elle s’élança à sa poursuite.

Mais elle fut très vite de retour. John s’était réfugié dans un groupe et il refusait de quitter le box où ils se trouvaient.

— Je suis fatiguée… commença Nadia.

Mais Maya refusait de l’écouter. Elle était de plus en plus nerveuse. Et elles se remirent à discuter, elles ressassèrent le même sujet pendant plus d’une heure. Finalement, Nadia accepta d’aller voir John et de lui demander de revenir parler avec Maya. Elle passa de chambre en chambre, sans même prêter attention à leurs voûtes de brique et aux tentures de nylon multicolores.

Elle n’était plus qu’une intermédiaire qui passait inaperçue. Est-ce qu’on ne pouvait pas employer des robots pour ce genre de corvée ?…

Elle finit par retrouver John, qui s’excusa de ne pas lui avoir adressé la parole.

— J’étais à cran. Désolé. Je suppose que tu as tout entendu.

Elle haussa les épaules.

— Ça n’est pas le problème. Mais il faut que tu ailles lui parler. C’est comme ça avec elle. On parle, on parle… Si tu dois avoir des rapports avec elle, il faut commencer par parler, et c’est exactement la même chose si tu comptes mettre fin à ces rapports. Si tu ne le fais pas, à long terme, ça sera pire pour toi, crois-moi.

Il se leva pour aller retrouver Maya.

Nadia put enfin aller se coucher.

Le lendemain, elle travailla jusqu’à une heure avancée sur une excavatrice. C’était son troisième travail de la journée.

Elle avait reçu un appel à l’aide pour la foreuse Sandvik Tubex qui servait à percer des trous dans les rocs les plus volumineux afin de permettre le passage de la canalisation d’eau des alchimistes jusqu’à l’habitat permanent.

Apparemment, le marteau pneumatique était resté paralysé à fond de course, comme une flèche enfoncée jusqu’au cœur d’un tronc d’arbre.

Et c’est l’arbre du marteau que Nadia examina longuement.

— Tu aurais une suggestion à faire pour libérer le marteau sans le casser ? lui demanda Spencer.

— Oui, il faut faire sauter le rocher, fit-elle d’un ton las.

Elle gagna un tracteur équipé d’une pelleteuse, démarra et fit avancer l’engin jusqu’au rocher. Elle descendit et fixa un petit marteau Allied à impact hydraulique sur la pelleteuse. Elle venait juste de se positionner sur le sommet du rocher quand le marteau de forage dégagea sa mèche dans un sursaut violent. Le rocher fut soulevé en même temps et la main gauche de Nadia coincée sous son Allied.

Instinctivement, elle tenta de retirer sa main, et la douleur fusa dans tout son bras, jusqu’à sa poitrine. Toute une partie de son corps était en feu, et sa vision se fit blanche. Elle entendit des cris, quelque part, tout près d’elle.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle devait avoir crié.

— Au secours ! grinça-t-elle.

Elle était assise, la main coincée entre le rocher et l’acier du marteau. Du pied, elle poussa le volant du tracteur et sentit le marteau racler ses phalanges. Puis elle retomba sur le dos, la main enfin libérée.

La douleur était à couper le souffle, elle s’enflait dans l’estomac, et elle se dit qu’elle allait s’évanouir. De sa main intacte, elle fit pression sur ses genoux, vit que sa main blessée saignait abondamment, que son gant était déchiré et son petit doigt apparemment absent.

Elle gémit et se pencha, serrant sa main contre elle avant de l’enfouir dans le sol, ignorant l’éclair brutal de souffrance. Même avec l’hémorragie, sa main serait gelée dans… combien de temps exactement ?

— Gèle, merde ! Gèle ! cria-t-elle.

Elle secoua la tête, les yeux embués de larmes, et s’efforça de regarder.

Le sang s’était répandu et se changeait en vapeur. Elle enfonça un peu plus sa main dans le sol. Déjà, la douleur diminuait. Bientôt, ses doigts seraient engourdis, et elle devrait faire attention à ce que sa main ne soit pas gelée tout entière ! La peur l’envahit à la seconde où elle se préparait à dégager sa main pour la mettre entre ses cuisses. Les autres arrivèrent, la soulevèrent, et elle s’évanouit.

— Nadia les Neuf Doigts, lui dit Arkady depuis Phobos. Et il lui cita quelques vers de Evtouchenko pour la mort de Louis Armstrong : « Fais comme tu faisais / Et joue. »

— Comment as-tu trouvé ça ? Je n’aurais jamais imaginé que tu aies pu lire Evtouchenko.

— Bien sûr que si. Il est meilleur que McGonagall ! Mais non, j’ai pris ça dans un bouquin à propos d’Armstrong. J’ai suivi ton conseil et j’ai écouté ses disques en travaillant. Et récemment, je me suis mis à lire ce qu’on avait écrit sur lui.

— J’aimerais tellement que tu redescendes.

C’était Vlad qui l’avait opérée. Il lui avait dit que tout se passerait bien.

— La section a été nette. L’annulaire droit est un peu déplacé et il prendra sans doute le relais de l’auriculaire. Mais les annulaires ne sont jamais très utiles. L’index et le majeur resteront aussi forts qu’avant.

Ils vinrent tous lui rendre visite. Mais elle conversait surtout avec Arkady dès qu’elle était seule, la nuit venue, durant les quatre heures et demie où Phobos traversait le ciel d’ouest en est. Il l’appelait presque chaque nuit.

Très vite, elle se remit, la main prise dans un plâtre bizarrement mince. Elle reprit ses interventions et ses conseils avec l’espoir de s’occuper l’esprit. Michel Duval n’était pas venu la voir, ce qui était étrange. Est-ce que les psychologues n’étaient pas faits pour ça ?… Elle arrivait difficilement à lutter contre la dépression. Elle avait toujours travaillé avec ses mains. Elle en avait besoin. Le plâtre finit par la gêner et elle cassa la partie qui lui entourait le poignet avec ses outils. Mais, quand elle était à l’extérieur, elle devait garder la main dans un coffre de protection. À cela, il n’y avait rien à faire.

Elle se retrouva le samedi soir assise au bord de la piscine à peine inaugurée, vidant lentement une bouteille de mauvais vin tout en regardant ses compagnons qui s’ébattaient dans leurs maillots tout neufs. Elle était la première victime de toute la colonie, mais ils étaient tous plus ou moins marqués par des mois d’efforts. Ils affichaient tous des brûlures de gel, des plaques de peau noire qui pelaient avec le temps et qu’ils perdaient comme des mues affreuses dans l’eau tiède. Maintenant, ils étaient plusieurs à porter des plâtres : sur les mains, les poignets, les bras, et même aux jambes. À vrai dire, c’était pure chance qu’il n’y ait encore eu aucun mort.

Tous ces corps, se dit-elle, et aucun pour elle. Ils se connaissaient si bien, comme les membres d’une famille. Ils étaient leurs propres docteurs, dormaient dans les mêmes chambres, s’habillaient dans les mêmes sas, se baignaient en commun. Ils constituaient un groupe ordinaire d’animaux humains, sans doute très voyant sur ce monde inerte, mais ils étaient plus réconfortants qu’excitants, la plupart du temps. Des corps mûrs. Nadia elle-même était rondelette comme un potiron, petite et musculeuse, râblée. Et seule. Son ami le plus proche était loin, ce n’était qu’une voix dans son oreille, un visage sur un écran. Quand il redescendrait de Phobos… Difficile de dire ce qui se passerait alors. Il avait eu pas mal de liaisons sur L’Arès, et Janet Blyleven était partie sur Phobos avec lui…

Les autres, au milieu des remous de la piscine, continuaient leurs conversations. Ann, longue et anguleuse, se pencha vers Sax Russell pour lui dire quelques mots, d’un ton très doux. Comme d’habitude, il fit semblant de ne pas l’entendre. Un jour, elle le giflerait. Bizarre de constater à quel point les comportements se modifiaient une fois encore, en même temps que la perception qu’ils avaient les uns des autres. Nadia était incapable de les déterminer de manière fixe : l’essence réelle du groupe était une chose à part, qui évoluait à son gré, et tout à fait distincte des individus qui la constituaient. Ce qui devait rendre impossible le travail de Michel, leur réducteur de têtes. Encore qu’il n’y eût rien à lui reprocher : Michel était le plus paisible et le plus discret des psychiatres que Nadia ait jamais rencontrés. Une valeur précieuse dans cette horde d’athées allergiques aux psys. Mais elle trouvait quand même bizarre qu’il ne soit pas venu la voir après son accident.

Un soir, en quittant la cantine, elle prit le tunnel qu’ils étaient en train de creuser à partir des chambres-caveaux en direction du complexe de la ferme. Et, à l’autre extrémité, elle discerna Maya et Frank qui se querellaient à voix basse. Le tunnel lui renvoyait les échos de leurs sentiments plutôt que de leurs paroles. Frank avait le visage déformé par la colère. Quant à Maya, elle pleurait, l’air éperdu. Elle lui lança brusquement :

— Jamais ça ne s’est passé comme ça !

Elle se mit à courir et le visage de Frank se changea en masque de chagrin.

C’est alors que Maya découvrit Nadia et se précipita vers elle.

Bouleversée, Nadia battit en retraite. Elle grimpa les escaliers de magnésium jusqu’au living de la chambre 2, et alluma aussitôt la télévision pour se plonger dans les programmes permanents de la Terre, ce qu’elle ne faisait que très rarement. Après un instant, elle coupa le son et leva les yeux vers les briques de la voûte. Maya la rejoignit et essaya de s’expliquer : il n’y avait rien entre elle et Frank. C’était lui qui avait tout imaginé, et il ne cessait de la pourchasser. Elle voulait John, rien que John, et ça n’était pas sa faute s’ils étaient en mauvais termes depuis quelque temps, mais uniquement à cause de cette passion débordante de Frank. Elle se sentait quand même un peu coupable parce que ces deux hommes avaient été tellement amis, presque comme deux frères.

Nadia l’écouta patiemment :

— Da, da… Oui, je vois, je comprends…

Finalement, Maya éclata en sanglots, et Nadia, elle, se retrouva assise au bord d’un fauteuil, il ne lui restait que des questions. Maya jouait-elle la comédie ? Est-ce qu’ils s’étaient vraiment querellés ?… Est-ce qu’elle était vraiment une mauvaise amie pour ne pas se fier complètement à ce que lui racontait sa vieille copine ? Mais elle ne parvenait pas à rejeter la conviction que Maya brouillait ses traces et se livrait à une nouvelle manipulation. La seule preuve évidente qu’elle en avait était ces deux visages angoissés qu’elle avait entrevus dans le tunnel : un duel entre deux partenaires intimes. L’explication de Maya était certainement un mensonge. Nadia balbutia quelques mots avant de se coucher et de réfléchir : tu as certainement pris beaucoup trop de mon temps et de mon énergie avec ces jeux-là. Ça m’a aussi coûté un doigt, petite pute !

On allait vers le terme du long printemps de l’hémisphère nord et ils n’avaient toujours pas d’approvisionnement en eau. Ann proposa donc une expédition vers la calotte polaire et monta une distillerie robotisée tout en définissant un trajet que les patrouilleurs pourraient suivre en pilotage automatique.

— Viens avec nous, dit-elle à Nadia. Tu n’as presque rien vu de la planète jusque-là. Tu fais le va-et-vient entre Tchernobyl et ici, c’est tout. Tu ne connais pas Hebes ou Ganges, et tu n’as rien de mieux à faire pour le moment. Vraiment, Nadia, je ne comprends pas que tu sois restée terrée comme ça. Est-ce que tu crois que tu es vraiment sur Mars, en fait ?

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Je te le demande ! Ce que je veux dire, c’est que nos deux activités principales sont l’exploration de Mars et le soutien vital de cette exploration. Toi, tu t’es complètement noyée dans le soutien vital, sans porter le moindre intérêt aux motifs de notre présence ici !

— Eh bien… c’est parce que ça me plaît comme ça, fit Nadia, déconcertée.

— C’est parfait, mais essaie de prendre un peu de recul, veux-tu ? Bon Dieu, tu aurais pu rester sur Terre et t’installer comme plombier ! Tu n’avais pas à faire tout ce voyage pour conduire ces putains de bulldozers ! Tu comptes passer encore combien de temps à creuser, à installer des toilettes, à programmer des tracteurs ?

— D’accord, d’accord, acquiesça Nadia en songeant à Maya et à tous les autres.

De toute manière, le carré de caveaux était achevé. Et elle ajouta :

— Oui, peut-être que des vacances me feraient du bien.

5

Ils partirent à bord de trois patrouilleurs à long rayon d’action. Nadia et cinq géologues : Ann, Simon Frazier, George Berkovic, Phyllis Boyle et Edvard Perrin. George et Edvard étaient des amis de longue date de Phyllis, depuis le temps de la NASA, et ils la soutenaient quand elle plaidait sa cause : études de géologie appliquée. Ce qui signifiait, en clair, prospection de métaux rares. Simon était un allié potentiel d’Ann, voué à la recherche pure, il se cantonnait à une attitude neutre. Nadia savait tout cela, bien qu’elle n’ait passé que très peu de temps avec chacun d’eux, exception faite d’Ann. Mais les bavardages servaient à cela, et elle pouvait énumérer la liste des affinités de tous les gens de la base.

Les patrouilleurs étaient constitués de modules doubles montés sur deux trains de roues 4x4 couplés par un attelage flexible. Ils ressemblaient un peu à des fourmis géantes. Ils avaient été construits par Rolls-Royce et un consortium aérospatial multinational. Ils étaient splendides avec leur coque laquée aigue-marine.

Les modules avant contenaient les quartiers d’habitation et leurs vitres étaient teintées. Sur les modules arrière, on avait chargé les réservoirs de carburant et des panneaux solaires noirs à rotation.

Ils mirent le cap au nord à travers Lunae Planum tout en marquant régulièrement leur route avec de petits transpondeurs verts. Ils dégagèrent aussi les rochers susceptibles d’endommager un patrouilleur robot en se servant du chasse-neige de la petite grue installée à l’avant du premier véhicule. En fait, ils étaient en train d’ouvrir une route. Mais ils ne se servirent que rarement de la grue dans Lunae : ils firent route droit au nord-est à 30 kilomètres à l’heure pendant plusieurs jours. Ils avaient choisi ce cap afin d’éviter le complexe de canyons de Tempe et Mareotis, et ils quittèrent Lunae pour aborder la longue pente de Chryse Planitia. Toutes ces régions ressemblaient aux environs de leur camp de base, bosselées, parsemées de rocs mais, comme ils descendaient vers la plaine, ils bénéficiaient souvent d’une vue plus ouverte sur l’horizon. Pour Nadia, c’était un plaisir de découvrir sans cesse de nouvelles perspectives : des tertres, des creux, d’énormes rochers isolés et, parfois, une mesa ronde et basse qui révélait la paroi extérieure d’un cratère.

Après avoir descendu les Lowlands de l’hémisphère nord, ils obliquèrent vers le nord pour se diriger vers les immensités d’Acidalia Planitia, et ils roulèrent de nouveau à pleine vitesse pendant plusieurs jours. Ils laissaient derrière eux la trace des chenilles, comme une tondeuse à gazon, et semaient au fil des kilomètres leurs transpondeurs verts, brillants, incongrus au milieu des rochers de rouille.

Phyllis, Edvard et George envisageaient de petites excursions, en particulier sur les filons de surface du cratère de Perepelkin où les photos satellite avaient mis en évidence la présence de minéraux inhabituels. Et Ann ne cessait de leur rappeler l’objet de leur mission d’un ton irrité.

Nadia en fut attristée : Ann était aussi lointaine et tendue qu’à la base. Dès que la colonne s’arrêtait, elle descendait seule faire un tour. À l’heure du dîner, dans le patrouilleur 1, elle se tenait toujours à l’écart.

Nadia se décida enfin à essayer de la tirer de son repli :

— Ann, comment tous ces rochers se sont-ils dispersés comme ça ?…

— Ce sont des météores.

— Mais où sont les cratères ?

— La plupart se trouvent dans le sud.

— Alors, comment tous ces rochers sont-ils arrivés là ?

— Ils ont jailli dans l’impact. Parce qu’ils sont petits.

— Mais je croyais t’avoir entendue dire que ces plaines du nord étaient relativement jeunes, alors que la grande zone des cratères est plutôt ancienne.

— C’est exact. Les rochers que tu vois partout sont ce qui subsiste d’une action météoritique ultérieure. L’accumulation des débris rocheux dus aux météores est beaucoup plus importante que nous pouvons le constater. C’est ce qui a constitué le régolite. La couche mesure un kilomètre.

— Difficile à croire. Je veux dire que ça représente un nombre impressionnant de météores…

Ann hocha la tête.

— Ça s’est passé ils y a des milliards d’années. C’est toute la différence entre Mars et la Terre : ici, on compte en milliards d’années. Et j’avoue qu’il est difficile d’imaginer une pareille différence. Mais fouiller dans tout ça nous aidera peut-être à y voir un peu plus clair.

À mi-chemin d’Acidalia, ils pénétrèrent dans de longs canyons aux fonds plats, aux parois abruptes. George remarqua qu’ils ressemblaient beaucoup aux lits desséchés des légendaires canaux. Leur nom géologique était fossae, et ils se présentaient en essaims. Les plus étroits étaient infranchissables et, souvent, ils devaient suivre la bordure jusqu’à ce que le fond remonte ou que les parois se rapprochent. Ils pouvaient alors rouler sur la plaine.

L’horizon oscillait entre vingt et trois kilomètres. Les cratères étaient devenus rares, et ceux qu’ils contournaient étaient cernés de monticules qui rayonnaient à partir du centre – des cratères à caldeira,[13] créés par des météores qui avaient percuté le permafrost pour être instantanément transformés en boue chaude. Les compagnons de Nadia passèrent une journée entière à errer dans les collines autour de ces cratères. Leurs pentes arrondies, selon Phyllis, révélaient la présence d’eau ancienne aussi clairement que le grain des bois pétrifiés indiquait l’arbre d’origine. Nadia comprit à son ton que c’était encore un de ses points de désaccord avec Ann. Phyllis croyait au modèle ancien et humide de Mars. Ann, elle, inclinait vers le modèle court. Plus ou moins. Nadia se disait que la science avait plusieurs facettes, qu’elle était aussi une arme qui permettait de s’attaquer aux autres scientifiques.

Plus loin vers le nord, vers le 54e degré de latitude, ils pénétrèrent dans les thermokarsts, un terrain de monticules à l’aspect bizarre parsemé d’un grand nombre de puits ovales aux bords abrupts appelés alases. Ces alases étaient cent fois plus grands que leurs équivalents terrestres. Certains mesuraient jusqu’à deux ou trois kilomètres et leur hauteur excédait soixante mètres. Les géologues étaient tous d’accord : c’était un signe certain de permafrost : le gel et le dégel saisonniers du sol l’amenaient à s’affaisser selon ce schéma. Des puits d’une telle dimension indiquaient que le sol avait dû être riche en eau, déclara Phyllis. À moins, répliqua Ann, que ce ne soit là une autre manifestation des échelons du temps martien. Un sol légèrement gelé qui s’affaissait ensuite lentement, très lentement, durant des éternités.

D’un ton agacé, Phyllis suggéra qu’ils essaient de trouver de l’eau dans le sol, et Ann accepta, tout aussi agacée.

Ils trouvèrent une pente douce entre deux dépressions et s’arrêtèrent pour mettre en place un collecteur d’eau sur le permafrost. Nadia dirigea l’opération avec une impression de soulagement. Le manque d’activité commençait à la rendre nerveuse et ce boulot était inespéré. Elle dégagea une tranchée de dix mètres avec la petite pelleteuse du patrouilleur, posa la galerie du collecteur, une canalisation d’acier inox perforée remplie de gravier, vérifia la mise en place des éléments chauffants autour de la canalisation et des filtres, puis finit en comblant la tranchée avec les rochers et l’argile qu’ils avaient dégagés au début de l’opération.

Sur la partie la plus basse de la galerie, ils avaient disposé une pompe et un puisard, ainsi qu’un tuyau isolé relié à un petit réservoir. Le chauffage des éléments serait assuré par des piles, qui seraient elles-mêmes rechargées par des panneaux solaires. Dès que le réservoir serait rempli, en supposant qu’il y ait suffisamment d’eau pour ça, la pompe serait coupée et une valve à solénoïde s’ouvrirait afin de permettre à l’eau de se déverser dans la galerie. Après quoi, les éléments thermiques seraient coupés à leur tour.

— C’est presque fait, déclara Nadia au terme de la journée tout en soudant le dernier segment de tuyau sur le pylône en magnésium.

Ses mains étaient très froides, et elle ressentait des élancements douloureux du côté de son petit doigt perdu.

— Quelqu’un devrait peut-être préparer le dîner. Je serai bientôt là.

Le tuyau devait être maintenant enveloppé dans un épais fourreau de mousse de polyuréthane avant d’être engagé dans un second tuyau de protection, plus large. Incroyable de constater à quel point les problèmes d’isolation pouvaient compliquer un travail de plomberie ordinaire !

Un écrou huit pans, une bague, une goupille, un solide tour de clé… Nadia remonta le long de l’ensemble du dispositif pour vérifier tous les joints. Parfait. Elle largua ses outils dans le patrouilleur 1 et promena son regard sur le chantier : un réservoir, une tuyauterie, une boîte au sol, les restes des travaux de tranchée, presque discrets dans ce paysage accidenté.

— On va boire un grand coup d’eau fraîche sur le chemin du retour ! déclara-t-elle.

2 000 kilomètres de plus vers le nord et ils débouchèrent enfin sur les pentes de Vastitas Borealis, une plaine volcanique ancienne qui encerclait l’hémisphère nord entre 60 et 70 degrés de latitude. Ann et ses géologues passaient deux heures chaque matin sur le sol dénudé de cette plaine à prélever des échantillons, avant qu’ils reprennent leur route droit au nord tout en discutant à propos de leurs découvertes. Ann semblait totalement absorbée par son travail, heureuse.

Un soir, Simon leur fit remarquer que Phobos passait juste au sud, au ras des collines, et que, dès le lendemain, il serait au-dessous de l’horizon. Remarquable démonstration de l’étroitesse de l’orbite du petit satellite de Mars, puisqu’ils n’étaient qu’à 69 degrés de latitude ! Mais Phobos était à cinq kilomètres à la verticale de l’équateur. Nadia pensa « au revoir », tout en se disant que ça ne l’empêcherait pas de parler à Arkady grâce aux satellites-radio aréosynchrones qu’ils avaient récemment reçus.

Trois jours plus tard, ils quittèrent le rocher noir pour des ondulations de sable noirâtre. Ils eurent l’impression d’atteindre une grève au bord d’un océan. Ils étaient au seuil des grandes dunes boréales, qui enveloppaient la planète entre Vastitas et la calotte polaire. Ils allaient les franchir sur huit cents kilomètres. Le sable ressemblait à de la poudre de charbon de bois tachetée de rose et de violet, un soulagement pour le regard après les étendues de gravats rougeâtres du sud. Les dunes se déployaient vers le nord et le sud. Leurs crêtes parallèles se brisaient ou se rejoignaient parfois. Sur un pareil terrain, la conduite était facile, car le sable était tassé, et il suffisait de choisir une grande dune et d’escalader sa bosse orientale.

Au bout de quelques jours, les dunes se firent plus grandes pour devenir ce qu’Ann appelait des dunes barkhanes. Elles évoquaient de grandes vagues gelées, les plus hautes avaient une centaine de mètres, avec des creux d’un kilomètre. Comme la plupart des sites topographiques de Mars, elles étaient des centaines de fois plus vastes que leurs équivalents du Sahara ou du désert de Gobi. Les modules passaient du dos d’une vague à l’autre, pareils à de minuscules bateaux qui godillaient dans une mer noirâtre depuis longtemps gelée par une tempête titanesque.

Le patrouilleur 2 stoppa un jour au milieu de cette mer pétrifiée. Un voyant rouge s’était allumé sur le panneau de contrôle, signalant un problème dans l’attelage flexible. En fait, le module arrière était incliné sur la gauche, les roues enfoncées dans le sable. Nadia enfila un marcheur et sortit.

Elle balaya la poussière du joint à l’endroit où le couple était attaché au châssis du module et découvrit que les rivets étaient cassés.

— Ça va prendre du temps, annonça-t-elle. Il va falloir que vous trouviez à vous occuper dans le coin.

Bientôt, Phyllis, George émergèrent, suivis de Simon, Ann et Edvard. George et Phyllis allèrent prendre un transpondeur dans le patrouilleur 3 et l’installèrent à trois mètres à droite de leur route. Nadia se mit au travail sur le couple cassé, en maniant les choses avec d’infinies précautions. L’après-midi était froid, sans doute au-dessous de 70 degrés, et elle sentait les cristaux de glace qui menaçaient ses os.

Les rivets cassés refusaient de sortir du module, et elle fut obligée d’utiliser une perceuse pour forer d’autres trous, tout en chantonnant The Sheik of Araby. Ann, Edvard et Simon étaient lancés dans une grande discussion à propos du sable. Nadia l’aimait bien, ce sable qui, pour une fois, n’était pas rouge. Et elle était tellement heureuse de voir Ann absorbée par son travail.

Ils avaient presque atteint le Cercle arctique, et la date était Ls = 84. À deux semaines du solstice d’été de l’hémisphère nord, aussi les jours devenaient-ils plus longs.

Nadia et George travaillèrent jusqu’au soir pendant que Phyllis faisait réchauffer leur dîner. Ensuite, Nadia reprit son travail. Le soleil rouge était noyé dans un brouillard brun, minuscule au bord de l’horizon. L’atmosphère était trop ténue pour qu’il s’enfle et se déploie comme il le faisait sur Terre.

Nadia avait fini. Elle rangea ses outils et elle ouvrait le sas extérieur du patrouilleur 1 quand elle entendit la voix d’Ann :

— Nadia, tu rentres déjà ?

Elle leva la tête. Ann était sur la crête d’une dune, à l’ouest, et agitait la main sur le ciel sanguinolent.

— C’est ce que je comptais faire, dit Nadia.

— Viens ici, juste une minute. Je voudrais que tu voies ce coucher de soleil. Exceptionnel. Allez, viens avec nous. Tu verras, c’est très beau. Il y a des nuages à l’ouest.

Avec un soupir, Nadia referma le sas.

Le flanc oriental de la dune était en pente accentuée et Nadia, prudemment, suivit les traces d’Ann. Le sable, ici, était très ferme mais, en approchant de la crête, elle dut s’aider des mains. Enfin, elle put se redresser et regarder autour d’elle.

Seules, les crêtes des plus hautes dunes étaient encore effleurées par le soleil couchant. Le reste de la planète était une surface obscure, marquée par des croissants gris acier. L’horizon n’était qu’à cinq kilomètres. Ann était là, accroupie, une poignée de sable au creux de la main.

— Il est fait de quoi ? demanda Nadia.

— De particules minérales solides et sombres.

— Ça, même moi j’aurais pu te le dire.

— Tu en aurais été incapable avant qu’on arrive ici. Ç’aurait pu être de la matière pulvérulente avec des sels. Mais c’est de la poussière de roche.

— Pourquoi est-elle si sombre ?

— C’est volcanique. Sur Terre, le sable est surtout composé de quartz, tu sais, à cause du granit. Mais ici, sur Mars, le granit est rare. Ces particules sont probablement des silicates d’origine volcanique. De l’obsidienne, du silex, du grenat… Splendide, non ?…

Elle tendit sa main emplie de sable avec un sérieux parfait.

— Très beau, en effet, déclara Nadia, en observant le sable à travers sa visière.

Elles regardèrent le soleil descendre sous l’horizon. Et leurs ombres se projetaient vers l’est sous le ciel rouge sang, opaque, à peine moins dense qu’à l’horizon d’ouest.

Les nuages qu’Ann avait signalés s’étiraient en longues bandes jaunes, très loin en altitude. Quelque chose, dans le sable, captait leur clarté, et les dunes, elles, étaient franchement fauves. Le soleil n’était plus qu’un petit bouton d’or au-dessus duquel deux étoiles scintillaient : Vénus et la Terre.

— Depuis quelques nuits, elles se rapprochent, remarqua Ann d’une voix très douce. Leur conjonction devrait être particulièrement brillante.

Le soleil toucha l’horizon, et les crêtes des dunes furent estompées par les plages d’ombre. Le petit soleil-bouton déclina sous la ligne noire de l’occident. À présent, le ciel était un dôme marron piqueté de lointains nuages d’un vert silène. Les étoiles apparaissaient de toutes parts, et c’est alors que le ciel devint d’un violet intense, répondant aux coloris des dunes. Nadia et Ann eurent soudain l’impression que des croissants de crépuscule s’étaient répandus sur la plaine noire. Nadia éprouva comme la caresse d’une brise au long de son échine. Elle pénétra sa peau, picota ses joues. Devant tant de beauté, on pouvait frissonner, comme dans l’acte sexuel. Mais cette beauté était tellement étrange, étrangère. Jamais encore elle ne l’avait perçue comme en cet instant, jamais encore elle ne l’avait sentie. Elle comprenait maintenant qu’elle avait vécu un peu comme si la Sibérie était devenue plus humaine, dans un spectacle analogique à l’échelle d’un monde. Elle avait tout accepté, mais dans les termes du passé. Et à présent, elle était là, sous un ciel violet, à la surface d’un océan noir pétrifié, et tout était nouveau, étrange, sans comparaison possible avec tout ce qu’elle avait jamais connu. Tout à coup, le passé s’effritait dans sa tête et elle tournait en rond comme une petite fille qui cherchait à s’étourdir. La pesanteur la pénétrait par tous les pores de sa peau, et elle ne se sentait plus aussi vide qu’avant. Bien au contraire, elle était solide, compacte, équilibrée. Elle était comme un roc pensant qui pivotait de plus en plus vite sur sa base.

Elles dévalèrent la face abrupte de la dune sur leurs talons. Arrivée en bas, Nadia serra Ann entre ses bras.

— Oh, Ann, je ne saurai jamais comment te remercier pour ça !

Même au travers de leurs deux visières, elle entrevit le sourire d’Ann. Une vision rare.

Ensuite, les choses lui apparurent comme différentes. Bien sûr, elle savait que ça se passait en elle, qu’elle avait désormais un autre regard. Mais le paysage participait à cette sensation, il alimentait cette nouvelle attention qu’elle portait au monde extérieur. Le lendemain, ils quittèrent les dunes noires pour pénétrer dans ce que ses compagnons appelaient un terrain laminé. Une région de sable plat qui, en hiver, était recouverte par la jupe de givre de gaz carbonique de la calotte polaire. On était au milieu de l’été et le paysage était entièrement composé de lignes sinueuses. Ils passèrent de vastes plages de sable jaune cernées de longs plateaux curvilignes dont les rebords étaient en degrés ou en terrasses, lamifiés grossièrement ou en finesse, pareils à du bois poli. Ils n’avaient jamais rien rencontré de semblable et ils passaient leurs matinées à prélever des échantillons, à extraire des carottes minérales. Ils se dispersaient et couraient en un étrange ballet martien bondissant, se lançaient des commentaires jubilatoires. Et Nadia était aussi excitée qu’eux.

Ann lui expliqua qu’à chaque hiver, le givre lamifiait la surface du sable. Puis l’érosion des vents taillait des arroyos, dénudait leurs berges, et ainsi les parois de ces arroyos étaient faites de centaines de terrasses étroites.

— Ce terrain est, de lui-même, une carte en courbes de niveau, acheva Simon.

Ils roulaient durant la journée et sortaient chaque soir dans le crépuscule violet qui persistait jusqu’aux abords de minuit. Ils foraient et rapportaient des échantillons rugueux et glacés, toujours lamifiés, même en profondeur. Nadia accompagna Ann un soir. Elles étaient en train d’escalader une série de terrasses parallèles et Nadia écoutait d’une oreille distraite le discours d’Ann à propos du périhélie et de l’aphélie, quand elle porta son regard sur un arroyo qui scintillait comme s’il était empli de citrons et d’abricots en plein midi. Juste au-dessus, elle distingua de pâles nuages verts, lenticulaires, qui ressemblaient parfaitement à ceux de la Terre.

— Regarde !

Ann se retourna et resta paralysée tandis que le banc de nuages défilait lentement.

On les rappela aux patrouilleurs pour le dîner. En redescendant les terrasses de sable, Nadia eut la certitude qu’elle avait définitivement changé – ou bien que la planète devenait plus étrange et plus belle à mesure qu’ils montaient vers le nord. Ou bien les deux.

Ils roulaient sur des terrasses de sable jaune, très fin et dur, sans le moindre rocher en vue, au maximum de leur vitesse, ne ralentissant parfois que pour passer d’un niveau à un autre. La pente arrondie qui séparait les terrasses leur occasionnait quelquefois des problèmes et, par deux fois, ils durent faire marche arrière pour chercher un autre chemin. Mais ils en trouvaient toujours un sans difficulté.

Au quatrième jour de leur voyage en terrain laminé, les parois des plateaux s’inclinèrent et ils enfilèrent le clivage pour atteindre un niveau plus élevé. Et là, sur le nouvel horizon, ils découvrirent une colline blanche et ronde, une sorte de Ayers Rock. Une colline de glace ! Large d’un kilomètre et haute de cent mètres. Et, quand ils la contournèrent, ils constatèrent qu’elle allait plus loin vers le nord, au-delà de l’horizon. C’était une avancée glaciaire, et peut-être une langue de la calotte polaire. Dans les patrouilleurs, tout le monde criait, et dans le brouhaha et la confusion, Nadia identifia la voix de Phyllis : « De l’eau ! De l’eau ! »

Oui, c’était bien de l’eau. Et même s’ils avaient prévu d’en trouver là, c’était quand même extraordinaire d’en rencontrer toute une colline. La plus grande colline qu’ils aient vue durant les 5 000 kilomètres de leur expédition. Il leur fallut toute cette première journée pour s’y habituer. Ils s’arrêtèrent, prirent des repères, bavardèrent et, enfin, sortirent pour recueillir des échantillons. Ils escaladèrent la colline sur quelques mètres : tout comme les sables environnants, la glace était laminée horizontalement, marquée de lignes de poussière à un centimètre d’intervalle. La glace elle-même était granuleuse. Sous la pression atmosphérique, elle se sublimait presque à toutes les températures pour révéler des parois rocheuses piquetées et rongées sur plusieurs centimètres. Plus avant, la roche redevenait solide et dure.

— Ça représente beaucoup d’eau, disaient-ils tour à tour.

De l’eau à la surface de Mars…

Le lendemain, le glacier barrait tout leur horizon, sur la droite, pareil à une muraille blanche qu’ils suivirent toute la journée. Plus ils avançaient, plus elle devenait haute. Vers la fin de l’après-midi, la glace atteignait trois cents mètres et formait en fait une chaîne de montagnes blanches qui courait à l’est de la vallée à fond plat qu’ils suivaient. Puis, à l’horizon du nord-ouest, le sommet d’une nouvelle colline apparut. Sa base était encore invisible. Un nouveau glacier qui formait une seconde barrière, à l’ouest, à trente kilomètres de distance.

Ils étaient donc bien dans Chasma Borealis, une vallée creusée par les vents qui taillait droit dans la calotte polaire sur cinq cents kilomètres, c’est-à-dire plus de la moitié de la distance qui les séparait du pôle. Le fond de la faille était constitué de sable plat, aussi dur que du béton. Ils passaient de loin en loin sur des plaques craquantes de givre carbonique. Les parois de glace étaient hautes mais pas verticales. Elles étaient inclinées à 45 degrés et, pareilles aux flancs des collines des régions laminées, elles formaient des terrasses travaillées par l’érosion et la sublimation, les deux forces qui, au fil de dizaines de milliers d’années, avaient creusé la faille sur toute cette longueur.

Plutôt que de continuer leur route vers le fond de Chasma Borealis, ils obliquèrent vers la paroi ouest, en direction d’un transpondeur qui signalait un largage de matériel de minage glaciaire.

Les dunes sablonneuses du milieu de la faille étaient douces et régulières comme une immense tôle ondulée. Depuis une crête, les explorateurs repérèrent les containers, à moins de deux kilomètres du pied de la muraille de glace : de gros modules d’atterrissage au squelette métallique, étonnante vision dans ce monde fait de tonalités de blanc, de fauve et de rose.

— Quelle horreur ! s’exclama Ann.

Mais Phyllis et George applaudissaient.

L’après-midi s’étirait et, dans l’ombre, la paroi orientale du glacier acquérait une infinie variété de tons pastel : l’eau pure était claire, bleutée, mais l’ensemble de la paroi était d’un ivoire opalescent teinté de jaune et de rose. Des plaques irrégulières de glace carbonique la marquaient d’un blanc immaculé. Le contraste entre la glace sèche et la glace d’eau était net et permettait de lire les âges sur la paroi de la colline.

Dans cette perspective en raccourci, il était difficile d’avoir une idée de la hauteur de la colline de glace. Elle semblait monter à l’infini dans le ciel, mais son altitude ne devait pas excéder cinq cents mètres à partir du fond de Borealis.

— Ça fait une quantité d’eau phénoménale, déclara encore une fois Nadia.

— Et il y en a encore plus dans le sous-sol, remarqua Phyllis. Nos forages ont montré que la calotte s’étend jusqu’à plusieurs degrés de latitude vers le sud, en profondeur.

— Alors, nous avons plus d’eau que nous n’en aurons jamais besoin !

Ann plissa les lèvres d’un air vexé.

Le largage du matériel de minage avait déterminé le site du chantier glaciaire : sur la paroi ouest de Chasma Borealis, par 41 degrés de longitude et 83 degrés de latitude nord. Deimos venait de suivre Phobos sous l’horizon et ils ne le reverraient plus jusqu’à ce qu’ils franchissent à nouveau le 82 degrés de latitude nord. Les nuits de l’été martien baignaient dans un crépuscule sourd et mauve qui persistait durant une heure. Le reste du temps, le soleil tournait à moins de 20 degrés au-dessus de l’horizon. Ils passaient de longues heures à l’extérieur à installer le dispositif de minage glaciaire dans la paroi. L’élément principal était une foreuse de tunnel robotisée qui avait presque la taille d’un patrouilleur. L’engin perça la glace et ramena des cylindres d’un mètre et demi de diamètre. Il travaillait avec un bourdonnement grave et sourd, qui s’intensifiait dès que leurs casques étaient au contact de la glace ou même s’ils l’effleuraient. Ensuite, les tambours de glace passèrent sur une trémie avant d’être emportés par une pelleteuse robot en direction de la distillerie. La glace serait épurée de son contenu de poussière, et l’eau serait ensuite réfrigérée à nouveau sous forme de cubes plus pratiques pour le transport dans les caissons des patrouilleurs. Dès lors, les patrouilleurs de transport seraient parfaitement en mesure de faire l’aller-retour entre le site glaciaire et la base, et la colonie serait ainsi régulièrement approvisionnée en eau, bien au-delà de ses besoins. Rien que dans la partie visible de la calotte polaire, il y avait cinq millions de kilomètres cubes d’eau, estima Edvard au jugé.

Ils passèrent plusieurs jours à tester la foreuse et à déployer toute une batterie de panneaux solaires pour l’alimenter. Après le dîner, dans la soirée qui se prolongeait, Ann escalada la falaise de glace sous le prétexte d’aller prélever d’autres échantillons, mais Nadia savait qu’elle désirait avant tout s’éloigner des autres. Naturellement, elle voulait grimper jusqu’au sommet, poser le pied sur la calotte polaire et découvrir le paysage avant de prélever des échantillons des couches de glace les plus récentes. Et c’est ainsi qu’un jour, quand la foreuse eut passé tous les tests, Ann, Nadia et Simon se levèrent à l’aube – aux environs de deux heures du matin – et partirent dans le froid, projetant leurs ombres comme trois grandes araignées.

La pente était d’environ 30 degrés et elle s’accentua comme ils montaient, puis atteignaient des terrasses grossières taillées dans les strates glaciaires.

Il était sept heures du matin quand ils parvinrent au sommet. Vers le nord, la plaine de glace s’étendait à perte de vue. L’horizon plongeait à une trentaine de kilomètres de distance. En se tournant vers le sud, la vue, au-delà des volutes géométriques du terrain en strates, était la plus vaste que Nadia ait jamais découverte depuis leur arrivée.

La glace du plateau ressemblait au sable laminé de la plaine, marquée de larges bandes roses de dépôt. Vers l’est, l’autre paroi de Chasma Borealis était visible ; longue, haute, massive, quasi verticale.

— Regardez encore toute cette eau ! s’écria Nadia. Nous n’en manquerons jamais !

— Ça dépend, murmura Ann d’un air absent, tout en plantant sa petite foreuse dans la glace.

Elle tourna sa visière fumée vers Nadia.

— Si on laisse faire les terraformeurs, tout ça va s’envoler comme la rosée du matin. Pour nous faire de jolis nuages.

— Et ça serait grave ?

Ann la dévisagea, pensive, les yeux étrécis.

Ce soir-là, après le dîner, elle dit :

— Nous devrions faire un tour jusqu’au pôle.

Phyllis secoua la tête.

— Nous n’avons pas suffisamment d’air ni de provisions.

— Il n’y a qu’à demander un largage.

Edvard secoua la tête.

— La calotte polaire est coupée par des vallées presque aussi profondes que Borealis.

— Pas à ce point, répliqua Ann. On peut parfaitement les atteindre. D’accord, elles sont sinueuses vues de l’espace, mais c’est à cause de la différence d’albedo entre l’eau et le gaz carbonique. Les pentes n’excèdent jamais 6 degrés. Le terrain est simplement plus stratifié.

— Mais comment faire pour atteindre le pôle ? demanda George.

— Nous allons prendre une des langues de glace qui descendent vers le désert. Elles forment des sortes de rampes naturelles jusqu’au centre du massif de glace et, ensuite, nous mettrons le cap droit sur le pôle !

— On n’a aucune raison d’aller là-bas, protesta Phyllis. On verra simplement un peu plus de glace qu’ici. Et nous serons beaucoup plus exposés aux radiations.

— Et, appuya George, les provisions et l’air qui nous restent pourront nous être utiles pour explorer un peu plus les sites que nous avons traversés en venant ici.

Ann plissa le front.

— C’est moi qui dirige la mission de reconnaissance géologique, fit-elle d’un ton tranchant.

C’était peut-être vrai, mais, en tant que politicienne, elle n’était pas douée, surtout comparée à Phyllis, qui avait des tas d’amis à Houston et Washington.

En souriant, elle lança :

— Il n’y a aucune raison géologique particulière d’aller jusqu’au pôle. La glace y est comme ici. Le problème, c’est que toi tu veux y aller.

— Et alors ? Nous avons d’autres réponses à trouver là-bas ! Tu es bien certaine que la composition de la glace est identique, qu’elle contient autant de poussière qu’ici ?… À chaque pas que nous faisons, nous trouvons de nouvelles informations.

— Mais nous sommes venus ici pour trouver de l’eau. Pas pour nous balader.

— Mais on ne se balade pas ! On a trouvé de l’eau pour continuer à explorer, et non le contraire ! Tu prends vraiment les choses à l’envers ! Il y a vraiment trop de gens qui font comme toi dans cette colonie !

— On va voir ce qu’ils en pensent, à la base, proposa Nadia. Ils ont peut-être besoin d’un petit service, ou bien ils vont nous dire qu’ils sont incapables d’envoyer un largage. On ne sait pas.

Ann grommela.

— Je suis sûre qu’on va finir par demander l’autorisation de l’ONU.

Elle ne se trompait pas. Frank et Maya étaient contre son projet. Quant à John, il parut intéressé mais ne prit pas parti. Elle eut le soutien d’Arkady dès qu’il fut au courant, et il promit de leur expédier le nécessaire depuis Phobos s’il le fallait, ce qui était en fait impossible pour raison orbitale.

C’est à ce point de la discussion que Maya appela le contrôle de mission à Houston et Baïkonour et que l’affaire fit des vagues. Hastings était opposé à l’expédition polaire, mais l’idée séduisait les gens de Baïkonour et un certain nombre de scientifiques.

Finalement, Ann prit le téléphone, l’air tendue, mais la voix tranchante et le ton arrogant.

— C’est moi qui dirige cette mission géologique, et je dis que cette expédition est nécessaire. Nous n’aurons jamais une meilleure occasion de nous procurer des éléments d’informations sur les conditions de formation de la calotte polaire. Le système planétaire est délicat et toute modification atmosphérique peut avoir des influences importantes. Et vous avez des plans à ce propos, non ? Sax, tu travailles encore sur ton dispositif de chauffage par éolienne ?

Il ne participait pas à la discussion et il fallut l’appeler.

— Bien sûr, répondit-il.

Avec Hiroko, ils avaient mis au point un projet de fabrication de mini-éoliennes qui seraient larguées sur toute la planète par des dirigeables. Les vents d’ouest permanents feraient tourner les éoliennes, et l’énergie serait convertie en chaleur dans les bobines avant d’être diffusée dans l’atmosphère.

Sax avait déjà conçu une usine robotisée destinée à la fabrication en série des éoliennes. Vlad avait fait remarquer que le coût de l’énergie thermique récupérée serait payé par un ralentissement des vents – on n’avait jamais rien pour rien. Mais Sax avait aussitôt fait remarquer que ce serait un bénéfice supplémentaire, si l’on prenait en compte la violence de certaines tempêtes de sable.

— Un peu de chaleur contre un peu de vent, c’est une sacrée bonne affaire !

— Un million d’éoliennes, donc, dit Ann. Pour commencer. Tu as bien parlé de répandre de la poussière noire sur les calottes polaires, n’est-ce pas, Sax ?…

— Ça rendra l’atmosphère plus dense que n’importe quel autre système.

— Par conséquent, si tu réussis, les calottes sont condamnées. Elles vont s’évaporer et on pourra se demander : « À quoi est-ce qu’elles ressemblaient, déjà ?… » Et personne ne le saura plus.

— Est-ce que vous avez suffisamment de réserves, suffisamment de temps ? demanda John.

— On va vous larguer ce qu’il faut, proposa de nouveau Arkady.

— L’été dure quatre mois, fit Ann.

— Tout ce que tu veux, c’est aller jusqu’au pôle ! insista Frank, faisant écho à Phyllis.

— Et puis après ? Il se peut que tu sois venu ici pour faire de la politique, mais moi, je voudrais voir à quoi ressemble le coin.

Nadia fit une grimace. Ann avait mis un terme à la conversation et Frank allait être furieux. Ce qui n’était pas très habile. Ann, oh, Ann !

Le lendemain, les services de la Terre donnèrent leur opinion : la calotte polaire devait être examinée dans ses conditions aborigènes. La base ne soulevait donc aucune objection, et Frank ne revint pas en ligne. Simon et Nadia applaudirent :

— Cap sur le pôle !

Phyllis secoua la tête.

— Je ne vois pas quel avantage nous allons en tirer. George, Edvard et moi, nous allons rester ici et vérifier que la foreuse glaciaire fait son travail.

Et c’est ainsi que Nadia, Ann et Simon embarquèrent à bord du patrouilleur 3, redescendirent Chasma Borealis et s’orientèrent vers l’ouest, là où une langue glaciaire se déroulait en pente douce vers le sable, formant une rampe d’accès idéale. Les pignons des grandes roues attaquèrent la glace avec l’efficacité d’une autoneige. Ils franchissaient des plaques de poussière granuleuse, des collines basses de glace dure, des champs immenses de gaz carbonique gelé d’un blanc aveuglant, mais roulaient la plupart du temps sur la dentelle habituelle d’eau sublimée.

Des vallées à haut fond se déployaient en spirale à partir du pôle, dans le sens des aiguilles d’une montre. Certaines étaient particulièrement larges. Après les avoir franchies, ils se retrouvèrent sur une pente chaotique qui s’inclinait à droite comme à gauche jusqu’à l’horizon, couverte d’une glace sèche et brillante. Ils continuèrent sur une vingtaine de kilomètres, jusqu’à ce que tout le paysage visible soit du même blanc lumineux. Puis, droit devant, une nouvelle pente apparut, qui avait la teinte familière de la glace rougeâtre et sale qu’ils avaient déjà rencontrée, avec ses lignes de strates. Au fond de l’auge, le monde était coupé en deux : blanc derrière eux, rose sale au-devant.

En escaladant les pentes orientées vers le sud, ils découvrirent une glace encore plus impure mais, ainsi qu’Ann le fit remarquer, chaque hiver, un mètre de glace sèche s’ajoutait à la calotte permanente pour venir écraser le filigrane pourri de l’été précédent. Ainsi, les fondrières étaient comblées d’année en année, et les grandes roues du patrouilleur broyaient sans effort la surface.

Ils traversaient une plaine aux contours adoucis qui se déployait aux quatre coins de l’horizon. Même au travers des baies polarisées du patrouilleur, la blancheur du paysage était immaculée. Ils passèrent à proximité d’une éminence basse, annulaire, sans doute la trace d’un impact météorique récent, nappé depuis par la glace. Bien entendu, ils firent halte pour prélever des échantillons. Nadia obligeait Ann et Simon à se limiter à quatre prélèvements par jour, afin de ne pas perdre trop de temps et de ne pas surcharger les coffres du véhicule.

Mais il n’y avait pas que les échantillons : souvent, ils passaient entre des rocs noirs, isolés, dispersés sur la glace comme des sculptures de Dali – des météorites. Ils collectaient les plus petits et prélevaient des échantillons des plus gros. Ils en rencontrèrent un qui avait la taille d’un patrouilleur. Pour la plupart, ils étaient composés de ferro-nickel ou de chondrites rocheuses.

Ann, tout en grattant un fragment, déclara à Nadia :

— Tu sais qu’on a trouvé sur Terre des météorites venus de Mars. Le contraire existe aussi, mais c’est moins fréquent. Pour arracher des rochers à la Terre et les expédier au-delà du champ gravitique, il faut un impact énorme – de l’ordre de delta V, 15 kilomètres par seconde au moins. J’ai entendu dire que 2 % de la matière éjectée de la Terre tombait sur Mars. Ça serait drôle de retrouver un bout du Yucatan ici, non ?

— Le météore du Yucatan, ça remonte à soixante millions d’années, remarqua Nadia. Il serait enfoui loin sous la glace.

— C’est vrai, fit Ann tandis qu’elles retournaient au patrouilleur. Eh bien, quand on fera fondre les calottes, on découvrira peut-être des choses. Tout un musée de météores.

Ils franchirent de nouvelles vallées. Le patrouilleur escaladait et dévalait les pentes comme un bateau fendant les vagues. Vagues immenses, puisqu’il y avait souvent quarante kilomètres entre deux crêtes. Ils marchaient à l’horloge, se garaient de dix heures du soir à cinq heures du matin sur des buttes ou des rebords de cratères enfouis afin d’avoir une vue du paysage environnant. La nuit, ils obscurcissaient les baies pour dormir plus calmement.

Un matin, Ann alluma la radio et balaya les fréquences des satellites aréosynchrones.

— Pas facile de trouver le pôle, fit-elle. Ceux de la première expédition ont passé un sacré bout de temps dans le nord, mais toujours en été, et ils ne pouvaient pas voir les étoiles. Et puis, ils n’avaient pas de repères satellites.

— Comment est-ce qu’ils se sont débrouillés ? demanda Nadia, curieuse.

Ann sourit.

— Je ne sais pas. Pas très bien en tout cas, je pense. Ils ont sans doute procédé par reconnaissance à l’aveuglette.

Ce problème intriguait Nadia, et elle prit quelques notes. La géométrie n’avait jamais été son point fort, mais elle supposait qu’au milieu de l’été, au pôle nord, le soleil devait décrire un cercle parfait sans jamais vraiment monter ou décliner. Donc, à proximité du pôle, en été, on pouvait se servir d’un sextant pour mesurer la hauteur du soleil… Correct ?

— On y est, dit Ann.

— Comment ?

Ils s’arrêtèrent et regardèrent autour d’eux. L’immense plaine ondulait jusqu’à l’horizon proche, marquée de quelques rares lignes synclinales rouges. Mais rien n’indiquait qu’ils étaient au sommet de quoi que ce fût de particulier.

— Il est où, exactement ? demanda Nadia.

— Eh bien, juste au nord, fit Ann en souriant. Disons à un kilomètre à peu près. Probablement par là. (Elle pointa le doigt sur leur droite.) On va aller dans cette direction et vérifier par satellite. Une petite triangulation, et on devrait tomber pile dessus. À cent mètres près.

— Si on y met le temps, ça sera de l’ordre du mètre ! s’exclama Simon, enthousiaste. On le tient !

Ils roulèrent durant une minute, consultèrent la radio, tournèrent plusieurs fois à angle droit et firent de nouveaux calculs de triangulation. Ann déclara enfin qu’ils étaient arrivés, ou du moins qu’ils étaient tout près. Simon lança l’ordinateur, puis ils enfilèrent leurs tenues et sortirent pour avoir la simple certitude qu’ils avaient bien marché sur le pôle nord de Mars.

Ann et Simon forèrent la glace pour extraire un autre échantillon. Nadia s’éloignait, en faisant une spirale, de leur véhicule. La plaine était d’un blanc rougeâtre, l’horizon à quatre kilomètres de là. Trop proche. Le sentiment d’étrangeté lui revint, comme dans les dunes noires : cet horizon rétréci, cette gravité légère, comme dans un rêve, ce monde qui paraissait grand et ne l’était pas… Et elle se tenait exactement sur son pôle nord. On était Ls = 92, au milieu de l’été. Elle fit face au soleil, sans bouger. Elle pourrait rester comme ça, et le soleil tournerait autour d’elle en un cercle parfait toute la journée, toute la semaine ! Étrange. Elle pivotait au sommet du monde. Elle se demanda si elle le sentirait vraiment en restant suffisamment longtemps ici, immobile ?…

Le verre polarisant de sa visière transformait l’éclat terrible du soleil sur la glace en un arc-en-ciel de points cristallins. Il ne faisait pas très froid. En levant la main, paume ouverte, elle sentit le souffle de la brise. Une longue ligne rouge et gracieuse courait sur l’horizon, comme une longitude matérialisée. Elle sourit. Le soleil était entouré d’une auréole délicate de glace qui effleurait l’horizon. La glace se sublimait à partir de la calotte et montait en luisant vers le ciel, alimentant l’auréole en cristaux. Le sourire de Nadia se fit plus radieux et elle imprima l’empreinte de ses bottes dans le pôle nord de Mars.

Le soir venu, ils alignèrent les polariseurs afin que le désert blanc qui les entourait n’ait plus qu’un éclat ténu à travers les baies du module.

Nadia était assise à l’écart avec son plateau-repas sur les genoux, sirotant son café. L’horloge digitale passa de 11 : 59 : 59 à 0 : 00 : 00 et s’arrêta. Tout parut soudain plus calme encore. Simon s’était endormi. Ann, dans le siège de conduite, observait la scène. Elle avait à peine entamé son dîner. L’unique son était le souffle du ventilateur.

— Je suis heureuse que tu m’aies amenée ici, lui dit Nadia. C’était merveilleux.

— Il fallait bien que quelqu’un en profite. (Lorsque Ann était en colère ou amère, sa voix se faisait lointaine, éteinte.) Il n’y en a plus pour très longtemps.

— Tu en es certaine ? La couche fait cinq kilomètres, tu ne l’as pas dit toi-même ? Tu penses qu’elle va disparaître simplement parce qu’on va y déposer de la poussière noire ?

Ann haussa les épaules.

— Tout dépend de la température. Et également de la quantité d’eau existant sur cette planète, et de celle que nous récupérerons dans le régolite quand nous réchaufferons l’atmosphère. Nous ne savons pas vraiment ce qui se produira alors. Mais je crois que cette calotte constitue le réservoir d’eau le plus exposé, elle sera la plus sensible au changement. Il se pourrait qu’elle se sublime presque entièrement avant que le permafrost ait atteint 50 degrés.

— Entièrement ?

— Bien sûr, une partie reviendra se déposer là chaque hiver. Mais, si l’on calcule par rapport à l’ensemble du globe, ça ne fait pas autant d’eau que cela. C’est un monde sec, avec une atmosphère aride. L’Antarctique est une jungle, si l’on compare. Tu te souviens comme c’était sec, là-bas ? Donc, si les températures augmentent, la glace se sublimera à une allure très rapide. Toute la calotte va monter vers l’atmosphère et l’humidité sera poussée vers le sud, où elle gèlera chaque nuit. En fait, nous allons redistribuer toute cette glace sur l’ensemble de la planète sous forme d’une couche de givre d’un centimètre d’épaisseur. (Elle grimaça.) Moins que ça, bien sûr, puisqu’il y en aura une bonne partie en suspens dans l’air.

— Mais si la température augmente encore, le givre va fondre, et il pleuvra. Et comme ça, nous aurons des rivières, des fleuves, des lacs, n’est-ce pas ?

— Si la pression atmosphérique est suffisante. L’eau de surface dépend autant de la pression atmosphérique que de la température. Si l’une et l’autre augmentent, nous nous retrouverons sur le sable en quelques décennies.

— Belle collection de météorites, fit Nadia, pour tenter de rompre l’humeur sombre d’Ann.

En vain. Ann plissa les lèvres, penchée vers la baie, et secoua la tête. Impossible que son expression morne s’explique uniquement par ce qui allait se passer sur Mars. Il y avait autre chose au centre de sa colère, de son tourbillon mental intense. Elle était en pays Bessie Smith. Difficile à surveiller. Lorsque Maya était malheureuse, ça évoquait un blues d’Ella Fitzgerald, on savait que c’était une comédie, une émotion qui devait se déverser. Mais avec Ann, on avait mal.

Elle prit sa lasagne et la glissa dans le micro-ondes. Derrière elle, l’immensité blanche luisait sous le ciel noir, comme un négatif photo. Et l’horloge afficha brusquement 0 : 00 : 01.

Quatre jours plus tard, ils quittèrent la glace. Ils revenaient vers Phyllis, George et Edvard, quand ils s’arrêtèrent brusquement sur une crête. Une structure se dressait sur l’horizon. Un temple grec classique, avec six colonnes doriques de marbre blanc, surmontées d’un toit plat et circulaire, dressé sur le fond de sédiment de la faille.

— Bon Dieu, mais qu’est-ce que ?…

En s’approchant, ils virent que les colonnes étaient constituées de cylindres de glace extraits par la foreuse et que le disque du toit était grossièrement taillé.

— C’est une idée de George, leur apprit Phyllis par radio.

— J’avais remarqué que les cylindres de glace avaient la même dimension que les colonnes des Grecs, ajouta George, apparemment content de lui. Ensuite, tout était évident. Et puis, le minage se passe très bien et on avait un peu de temps à tuer.

— Formidable, commenta Simon.

Et c’était vrai : ils avaient devant eux un monument extraterrestre venu d’un rêve. Il brillait comme de la chair vive dans le crépuscule. On aurait dit que du sang courait dans la glace.

— Le temple d’Arès.

— Non, de Neptune, rectifia George. Nous ne tenons pas à invoquer trop souvent Arès, je pense.

— Surtout quand on pense à toute la population du camp de base, ajouta Ann.

Ils roulaient droit vers le sud, en suivant l’autoroute formée par leur piste et les transpondeurs. Parfois, et même très souvent, ils mettaient le patrouilleur 3 en conduite automatique.

Ils roulaient à 30 kilomètres à l’heure, sans problème. Ils observaient les traces qu’ils avaient laissées et bavardaient rarement. Sauf un matin, où ils se disputèrent à propos de Frank Chalmers. Ann prétendait qu’il était totalement machiavélique, alors que Phyllis le défendait en arguant qu’il n’était pas plus néfaste que n’importe qui dans son exercice du pouvoir. Nadia, qui se souvenait de toutes ses conversations avec Maya, savait très bien que Frank était plus complexe que cela. Mais le manque de discrétion d’Ann l’épouvantait, et tandis que Phyllis poursuivait son discours sur le rôle de cohésion que Frank avait joué durant tout le voyage, elle fixait Ann d’un regard noir pour essayer de lui faire comprendre qu’elle déraillait. Phyllis, plus tard, se servirait de ses indiscrétions, c’était clair. Mais Ann n’excellait pas dans l’art de capter les regards, même très noirs.

Tout à coup, le patrouilleur freina et s’arrêta. Personne n’avait surveillé la conduite automatique et ils se précipitèrent vers la baie avant.

Une nappe parfaitement plate et blanche s’étendait devant eux, sur une centaine de mètres.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria George.

— Notre pompe à permafrost a dû claquer, fit Nadia.

— Ou alors elle a trop bien fonctionné ! Parce que ça, c’est de la glace d’eau !

Ils repassèrent en manuel pour s’approcher. La glace couvrait leur route comme un épanchement de lave blanche. Ils enfilèrent leurs marcheurs et quittèrent le module.

— Oui, c’est bien notre patinoire, confirma Nadia avant d’aller examiner la pompe.

Elle déverrouilla le joint d’isolation.

« Ah, ah !… Une fuite… L’eau a gelé exactement ici, et elle a bloqué le robinet de fermeture en position ouverte. La pression a dû être très forte. L’écoulement a continué jusqu’à ce que la glace soit assez épaisse pour l’arrêter. Un coup de marteau et on aura un petit geyser.

Elle plongea dans ses outils, dans le caisson inférieur du module, et sortit un pic.

— Attention !

Elle ne donna qu’un coup léger dans la masse blanche, à l’endroit où la pompe était fixée au tuyau d’alimentation du réservoir. Et un jet d’eau fut projeté à un mètre en l’air.

— Wow !

Il aspergea la couverture de glace dans un dégagement de vapeur avant de geler en quelques secondes, pétrifié en une feuille de gel lobée.

— Regardez ça !

Le trou se gelait à son tour, l’épanchement cessa, et la vapeur se dispersa.

— Vous avez vu cette rapidité ?

— Comme dans les cratères d’éclaboussement, remarqua Nadia avec un sourire.

Elle se mit à gratter la glace autour de la valve d’arrêt tandis que Phyllis et Ann discutaient à propos de la migration du permafrost, des quantités d’eau que l’on trouvait sous cette latitude, etc., etc. De quoi en avoir un malaise. Mais elles se détestaient vraiment et elles étaient dans l’impossibilité de s’arrêter. À l’évidence, ce serait la dernière mission qu’elles accompliraient ensemble.

Nadia, quant à elle, n’éprouvait pas l’envie d’embarquer à nouveau avec Phyllis, George et Edvard. Ils formaient un groupe trop fermé. Mais Ann, elle aussi, était coupée de pas mal d’autres gens. Si elle n’y prenait pas garde, elle ne trouverait bientôt plus personne pour l’accompagner dans ses expéditions. Frank, par exemple – après tout ce qu’elle avait raconté d’horrible à son propos, décrivant en détail à Phyllis le personnage abominable qu’il était… Incroyable.

Et si elle gardait encore Simon de son côté, elle aurait quelque difficulté pour la conversation, car Simon Frazier était l’homme le plus discret et le moins disert de toute la colonie. Il avait dû prononcer moins de vingt phrases pendant le voyage. Ce qui mettait mal à l’aise, comme de communiquer avec un sourd-muet. À moins qu’il ne bavarde avec Ann, seul à seul ? Comment savoir ?

Nadia réussit enfin à remettre la valve en position arrêt, puis elle coupa la pompe.

— Si loin au nord, il faudra renforcer l’isolation, déclara-t-elle à qui voulait l’entendre, tout en rapportant ses outils jusqu’au patrouilleur.

Elle était épuisée et pressée de rejoindre la base pour reprendre son travail normal.

Et puis, elle voulait parler à Arkady. Lui, il saurait la faire rire. Et elle savait qu’elle le ferait rire en retour.

Ils ajoutèrent quelques morceaux de glace aux autres échantillons et mirent en place quatre transpondeurs pour guider les pilotes robots.

— Mais tout ça va se sublimer, non ? demanda Nadia.

Ann, perdue dans ses pensées, ne lui répondit pas.

— Il y a tellement d’eau par ici, marmonna-t-elle encore une fois, l’air excédée.

— Bien sûr ! lança Phyllis. Et pourquoi n’irions-nous pas jeter un coup d’œil sur ces dépôts qu’on a repérés au nord de Mareotis ?

Comme ils approchaient de la base, Ann devint taciturne et distante, le visage aussi rigide qu’un masque.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda Nadia un soir.

Elles réparaient un transpondeur défaillant.

— Je ne veux pas retourner là-bas, dit Ann. (Elle s’était agenouillée près d’un rocher avec son marteau.) Je ne tiens pas à ce que ce voyage s’achève. J’aimerais qu’on continue comme ça tout le temps, qu’on descende les canyons, qu’on grimpe sur les volcans, qu’on explore les chaos et les montagnes autour d’Hellas. J’aimerais que ça ne s’arrête jamais. (Elle soupira.) Mais… je fais partie de l’équipe. Il faut bien que je retourne dans ce taudis avec les autres.

— C’est à ce point ?

Nadia, elle, pensait à ses superbes caveaux, à la piscine à remous, à un bon verre de vodka glacée.

— Mais tu me comprends ! Vingt-quatre heures et demie par jour dans ces petites salles enterrées, avec les complots politiques de Maya et de Frank, avec Arkady et Phyllis qui se disputent à n’importe quel propos, ce que je comprends maintenant, tu peux me croire, et George qui n’arrête pas de se plaindre, John perdu dans son brouillard, Hiroko obsédée par son petit empire, et aussi Vlad, et Sax… Je veux dire : c’est une foule impossible à vivre !

— Ils ne sont pas pires que n’importe qui. Ni pires ni meilleurs. Il faut faire avec. On ne peut pas s’en sortir seul ici !

— Non, je sais. Mais j’ai l’impression de ne pas être ici, justement, quand je suis à la base. Je préférerais encore me retrouver dans le vaisseau !

— Non, non. Tu oublies. (Elle donna un coup de pied dans le rocher sur lequel Ann travaillait, et Ann leva les yeux, surprise.) Tu vois ? Tu peux shooter dans les rochers, ici. On est là, Ann, là, sur Mars. Et tu peux sortir tous les jours pour aller faire un tour. Vu ta position, tu pourras te payer autant de voyages que tu le veux.

Ann détourna les yeux.

— Oui, mais parfois, ça ne me paraît pas suffisant.

Nadia ne la quittait pas du regard.

— Écoute. C’est avant tout à cause des radiations que nous avons dû nous enterrer. Ce que tu veux dire en réalité, c’est que tu souhaiterais qu’il n’y ait plus de radiations. Ce qui signifie qu’il faut une atmosphère plus dense. Autrement dit : terraformer la planète.

— Je sais. (Soudain, la voix d’Ann était plus tendue, à tel point qu’elle abandonna son ton froid.) Tu penses que je ne le sais pas ? (Elle se leva en agitant son marteau de géologue.) Mais ça n’est pas juste ! Quand je contemple ce paysage, je l’aime ! Je ne veux qu’une chose, le parcourir sans cesse, le découvrir, l’apprendre. Mais en même temps, je le change – je détruis ce qui est, ce que j’aime. Cette route que nous avons tracée, ça me fait mal de la voir ! Et le camp de base ressemble à une mine à ciel ouvert, au milieu de ce désert que personne n’a touché depuis le commencement des temps. C’est tellement moche… Nadia, je ne veux pas qu’on fasse la même chose à toute cette planète. Non. J’aimerais mieux mourir. Il faut laisser Mars telle qu’elle est, dans toute sa sauvagerie, et que les radiations continuent à pleuvoir. Ça n’est qu’une question de statistiques, de toute manière. Je veux dire que si les risques de cancer augmentent de un à dix, alors j’ai raison neuf fois sur dix !

— C’est très bien pour toi. Ou pour n’importe quel autre individu. Mais pour le groupe, pour tous les êtres vivants – il y a un risque génétique grave. Avec le temps, nous serons diminués. Donc, tu ne peux pas penser pour toi seule.

— Parce que je fais partie de l’équipe, ajouta Ann d’un ton morne.

— Exactement.

— Je sais. Et c’est ce que tout le monde dit. On va rendre cet endroit habitable. Avec des routes, des villes. Un nouveau ciel, un nouveau sol. Jusqu’à ce qu’il ressemble à la Sibérie ou aux territoires du Nord-Ouest. Fini Mars, et nous nous demanderons alors pourquoi nous éprouvons ce sentiment de vide. Pourquoi, en contemplant le paysage, nous ne voyons que nos visages.

6

Au soixante-deuxième jour de leur expédition, ils aperçurent des colonnes de fumée à l’horizon sud. Brunes, blanches, grises et noires, elles se mêlaient en montant dans le ciel pour former un champignon aplati que le vent poussait vers l’est.

— La maison ! La maison ! s’écria joyeusement Phyllis.

Ils continuèrent en direction de la fumée, en suivant les traces qu’ils avaient laissées à l’aller, traversèrent la zone de largage, franchirent des fossés et des monticules de sable rouge, passèrent devant des puits et des entassements pour atteindre enfin la butte grossière de l’habitat dont le carré était à présent recouvert d’un réseau de poutrelles de magnésium. Même si la surprise réveilla soudain la passion de Nadia, elle ne put s’empêcher au passage de remarquer les structures, les caissons, les tracteurs, les grues, les pièces détachées abandonnées, les décharges, les éoliennes, les panneaux solaires, les réservoirs d’eau, et les routes de béton qui allaient vers le sud, l’est et l’ouest. Les extracteurs d’air, les quartiers trapus des alchimistes dont les cheminées crachaient les colonnes de fumée, les empilements de verre, les cônes de gravier gris, et les montagnes de régolite brut autour de la cimenterie, tout cela avait l’aspect fonctionnel, désordonné et laid de Vanino, Ousman ou de n’importe quelle cité industrielle stalinienne de l’Oural ou des champs pétrolifères de Yakoutie. Ils traversèrent cette région de désolation sur cinq bons kilomètres, et Nadia n’osait même pas regarder Ann, assise à côté d’elle, cloîtrée dans un silence de mépris et de dégoût. Nadia, elle aussi, était choquée et surprise par ce bouleversement. Tout lui avait paru tellement naturel avant leur expédition, si plaisant à vrai dire. Maintenant, elle était au bord de la nausée, et elle redoutait une réaction violente d’Ann, surtout si Phyllis se mettait à discuter. Mais Phyllis se taisait, et ils descendirent bientôt la rampe du garage nord. L’expédition était terminée.

L’un après l’autre, les trois patrouilleurs franchirent les portails. Des visages familiers apparurent. Maya, Frank, Michel, Sax, John, Ursula, Spencer, Hiroko et tous les autres. Ils étaient comme leurs frères et leurs sœurs, mais tellement nombreux, soudain, que Nadia se sentit débordée et se recroquevilla comme une anémone. Elle eut de la difficulté à parler. Quelque chose lui échappait, qu’elle essayait de retenir. Elle chercha Ann et Simon, mais ils étaient déjà noyés dans un autre groupe. Ann restait stoïque, les traits figés.

Phyllis raconta pour eux :

— C’était très beau, vraiment spectaculaire. Le soleil de minuit et la glace, une quantité fabuleuse de glace. Nous allons disposer d’une quantité d’eau énorme. Quand on est au sommet de la calotte, c’est exactement comme l’Arctique.

— Est-ce que vous avez trouvé des phosphates ? demanda Hiroko.

C’était un plaisir de retrouver son visage. Elle s’était tellement inquiétée du manque de phosphates pour ses plantes. Ann lui répondit qu’elle avait trouvé des veines de sulfates dans les matériaux légers des cratères qui entouraient Acidalia Planitia, et elles allèrent toutes deux récupérer les échantillons. Nadia, elle, suivit les autres à l’intérieur de l’habitat. Elle aspirait à une vraie douche, des légumes frais, tout en écoutant distraitement Maya lui donner les dernières nouvelles. Oui, elle était vraiment de retour.

Elle reprit le travail. Comme avant, il y avait tant de choses différentes à faire, une liste interminable d’interventions, jamais suffisamment de temps. Surtout parce que certaines opérations prenaient beaucoup plus d’heures que Nadia ne l’avait escompté. Avec les robots, tout était plus long. Et elle ne retrouva à aucun moment le bonheur qu’elle avait éprouvé en construisant les chambres en voûte, même si tout était intéressant sur le plan technique.

S’ils voulaient que le square central, au-dessous du dôme, soit utile, ils devraient déposer un fond composé de gravier, de béton, de gravier encore, de fibre de verre, de régolite, et, enfin, d’humus traité, afin de maintenir la pression, de barrer la route aux rayons ultraviolets et à la plupart des rayons cosmiques.

Quand tout serait achevé, ils disposeraient d’un jardin-atrium central d’environ 10 000 mètres carrés. Le plan était élégant et satisfaisant. Mais, dès que Nadia se lança sur les divers aspects de la structure, elle ressentit comme une tension de l’esprit, en même temps qu’une boule lui montait dans la gorge.

Maya et Frank n’avaient plus de rapports officiels, ce qui était un signe certain de la dégradation de leurs rapports privés. Et Frank ne semblait plus adresser la parole à John. Lamentable.

La liaison rompue entre Sacha et Yeli avait provoqué une sorte de guerre civile entre leurs amis. Quant à la bande d’Hiroko, Iwao, Raul, Ellen, Rya, Gene, Evgenia et les autres, sans doute par réaction contre cette ambiance, ils passaient leur temps dans l’atrium ou les serres, plus coupés que jamais du reste de la colonie.

Vlad, Ursula et toute l’équipe médicale étaient cloîtrés dans le secteur de la recherche, sauf pour s’occuper de la clinique qu’ils géraient avec les autres. Cette situation rendait Frank furieux. Quant aux ingénieurs généticiens, ils passaient l’intégralité de leur temps dans les labos qui avaient été construits dans l’ex-parc de caravaning.

Et pourtant, Michel se comportait comme si tout était normal, comme s’il n’était pas le psychologue officiel de la colonie. Il passait le plus clair de son temps à regarder la télévision française. Et quand Nadia l’interrogea au sujet de Frank et de John, il lui répondit par un regard neutre.

Ils étaient sur Mars depuis 420 jours, et les premières secondes de leur débarquement appartenaient au passé. Ils ne se rassemblaient plus pour discuter de la journée de travail.

— On est trop occupés, répondaient-ils tous à Nadia quand elle posait la question. On a tellement de choses à faire, tu sais, que tu t’endormirais si on te les récitait. Même moi, ça m’endort.

Parfois, elle retrouvait les images des dunes noires, de la glace, et des silhouettes de ses compagnons sur le ciel du crépuscule. Alors, elle frissonnait et soupirait.

Ann était déjà repartie pour une nouvelle expédition, vers le sud, cette fois, en direction des vallées septentrionales de l’immense Vallès Marineris, pour découvrir d’autres merveilles inimaginables. Mais Nadia était retenue au camp, qu’elle le veuille ou non.

Maya se plaignait des absences d’Ann.

— C’est évident : elle et Simon ont une aventure et ils sont partis en lune de miel pendant qu’on en bave ici.

C’était typique de la façon dont Maya voyait les choses.

S’ils avaient une liaison, ce serait pour Ann une sublimation de ses propres états d’âme. Nadia espérait que c’était vrai. Elle savait que Simon était amoureux d’Ann, et elle avait perçu la solitude immense d’Ann. Si seulement elle pouvait les rejoindre !

Mais elle travaillait. Elle dirigeait les équipes sur les sites de construction et secouait tous ses amis. Pendant le voyage, sa main mutilée avait retrouvé un peu plus de force et elle pouvait maintenant conduire à nouveau des tracteurs et des bulldozers. Elle passait ainsi de longues journées, mais rien n’était plus pareil.

À Ls = 208, Arkady descendit sur Mars pour la première fois. Nadia se rendit jusqu’au nouvel astroport et attendit sur le bord de la vaste piste de ciment poussiéreux en se balançant d’un pied sur l’autre. Le sol couleur sienne brûlée portait déjà les marques jaunes et noires des débarquements précédents. La capsule d’Arkady apparut dans le ciel rose comme un point blanc suivi d’une flamme jaune. Finalement, l’hémisphère géodésique se matérialisa, avec ses fusées et son train d’atterrissage. Il descendit sur une colonne de feu pour se poser délicatement au centre de la zone-cible. À l’évidence, Arkady avait étudié les procédures de descente.

Il sortit de l’écoutille vingt minutes plus tard, et s’arrêta sur le premier échelon pour observer ceux qui l’attendaient. Il descendit, l’air confiant. En touchant le sol, il sauta sur la pointe des pieds, fit quelques pas, puis pivota, les bras levés. Nadia gardait un souvenir très vif de cet instant, de la sensation de creux qu’elle avait éprouvée. Il trébucha et elle se précipita vers lui. Il l’aperçut enfin, se redressa, courut dans sa direction… et trébucha une fois encore sur la surface rugueuse de ciment de Portland. Elle l’aida à se relever et ils s’étreignirent, lui dans sa grande tenue pressurisée, elle dans son marcheur. Elle retrouva son visage barbu à travers la visière. La vidéo lui avait fait oublier la réalité de l’homme, son sourire farouche auquel elle répondit des yeux.

Puis il désigna sa console de poignet et passa sur leur fréquence privée, 4224. Elle l’imita.

— Bienvenue sur Mars.

Alex, Janet et Roger venaient de descendre à leur tour, et ils montèrent tous sur la plate-forme du modèle Ts. Nadia s’installa au volant. Elle prit d’abord la route pavée, avant de couper par le quartier des alchimistes. Elle commentait la visite, mais elle était persuadée qu’ils identifiaient déjà chaque bâtiment. Elle se sentait angoissée en se rappelant ce qu’elle avait ressenti en revenant du pôle. Ils franchirent le sas du garage. Une réception les attendait.

Plus tard, elle fit visiter les vingt-quatre salles voûtées à Arkady. Ils débouchèrent dans l’atrium. Le ciel était couleur rubis au travers des grands panneaux de verre, et les poutrelles de magnésium avaient l’éclat un peu terni de l’argent.

— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

Arkady la serra contre lui en riant. Il n’avait toujours pas quitté sa tenue spatiale et sa tête semblait toute petite au-dessus de l’encolure. Il avait l’air pataud, énorme, et Nadia souhaita qu’il sorte très vite de ça.

— Eh bien, il y a du bon et du mauvais, dit-il. Mais pourquoi est-ce donc si laid ? Si triste ?

Elle haussa les épaules, irritée.

— On a eu beaucoup à faire.

— Nous aussi, sur Phobos, mais tu devrais voir ce qu’on a fait ! Toutes les galeries sont revêtues de panneaux de nickel et de platine, avec des motifs répétés dont les robots s’occupent la nuit. Des reproductions d’Escher, des effets de miroirs, des paysages terrestres ! Quand on entre dans une salle avec une bougie, on a toutes les étoiles du ciel, ou bien un grand incendie. Chaque salle est une véritable œuvre d’art, tu verras !

— Je l’espère bien, fit Nadia en lui souriant.

Ils firent un grand dîner dans les quatre salles communicantes du complexe. Au menu, il y avait du poulet, des burgers au soja, et d’énormes salades. Ils parlaient tous en même temps, ce qui rappelait les meilleurs jours de l’Arès ou même l’Antarctique. Arkady se leva pour leur parler de ce qu’ils avaient accompli sur Phobos.

— Je suis heureux de me retrouver enfin à Underhill.

Il leur apprit qu’ils avaient presque fini le dôme de Stickney, et foré dans ses longues galeries tout au long des veines de glace, dans la roche bréchiforme.

— S’il y avait un peu de gravité, ça serait un endroit formidable. Mais ça, c’est un problème insoluble. Nous avons passé beaucoup de temps dans le train gravitationnel de Nadia, mais il n’y a guère de place, et nous travaillons surtout sur le site de Stickney, et même plus bas. Même en apesanteur et avec les exercices, nous perdons nos forces. La pesanteur martienne me fatigue déjà, j’ai la tête qui tourne.

— Tu as toujours eu la tête qui tourne !

— Il faut que nous utilisions au maximum les robots, que nous travaillions par rotation d’équipes. Nous envisageons de tous redescendre définitivement. Nous avons accompli notre part de travail là-haut : la station spatiale est désormais disponible pour ceux qui nous suivront. À présent, nous réclamons notre récompense !

Il leva son verre.

Frank et Maya s’assombrirent. Personne n’avait envie de remonter vers Phobos mais, pourtant, Houston et Baïkonour exigeaient que la station soit entretenue en permanence. L’expression de Maya était celle qu’elle avait eue si souvent sur l’Arès : tout ça, c’était la faute d’Arkady. Il la regarda et partit d’un grand rire.

Le lendemain, Nadia et plusieurs autres l’accompagnèrent pour un tour plus détaillé d’Underhill et des installations. Arkady passa son temps à hocher la tête avec ce regard qui signifiait « Oui, mais, oui, mais… ». Il émettait critique sur critique, et Nadia elle-même finit par s’en lasser.

Pourtant, il était difficile de nier que la zone d’Underhill était ravagée d’un horizon à l’autre, ce qui donnait l’impression que les dégâts s’étendaient bien au-delà, à l’ensemble de la planète.

— C’est facile de colorer la brique, disait Arkady. Il suffit d’ajouter des oxydes de manganèse obtenus par la fusion du magnésium pour obtenir de la brique parfaitement blanche. Et pour la noire, on ajoute les résidus de carbone du traitement de Bosch. Et vous pouvez avoir toute la gamme des rouges en modifiant la teneur en oxydes ferriques. Même des écarlates merveilleux. Avec le soufre, vous aurez de la brique jaune. Il y a aussi un truc pour avoir des verts et des bleus, si j’en crois Spencer. Sans doute une polymérisation des sulfates, je ne sais pas… Mais dans ce paysage rouge, un vert vif serait idéal. Il devrait être un peu plus sombre par rapport au ciel, mais il resterait vert. Et notre regard y tient.

« Avec ces briques de toutes les couleurs, vous pourriez construire des murs en mosaïque. Comme ça, chacun aurait un mur ou un bâtiment personnalisé, n’importe quoi. Le quartier des alchimistes ressemble à un tas de boîtes de sardines, des hangars abandonnés. Des murs de brique permettraient de les isoler, ce qui est déjà un motif scientifique important. Mais il est tout aussi important qu’ils soient beaux, qu’ils aient l’air d’appartenir au paysage. J’ai vécu trop longtemps dans un pays qui ne pensait qu’à l’utilitaire. Nous devons montrer que nous valons plus que cela, non ?… »

— Peu importe ce que nous pourrons faire sur les bâtiments, fit Maya d’un ton tranchant. Le terrain alentour restera défoncé.

— Non, pas nécessairement ! Quand la construction sera achevée, il sera possible de redonner au terrain sa configuration d’origine. On pourra éparpiller des rocs en surface pour lui redonner l’aspect de la plaine avant notre arrivée. Les tempêtes de sable joueront leur rôle, les gens marcheront sur des allées, les véhicules rouleront sur des pistes ou des routes, et tout redeviendra comme avant, avec des constructions de mosaïque colorée, des serres en dôme, et des chemins de brique jaune[14]. Mais bien sûr que c’est ce qu’il faut faire ! Évidemment, il fallait bien installer l’infrastructure et c’est toujours le chaos, mais aujourd’hui, nous sommes prêts pour passer à l’architecture, à l’esprit d’ensemble.

Il agita les mains, puis s’interrompit soudain devant les expressions sceptiques qu’il découvrait derrière les visières.

— C’est une idée, non ?…

Oui, songea Nadia, c’est une idée. Elle regarda autour d’elle en s’efforçant de visualiser ce qu’Arkady venait de dire. Et si, après ces transformations, elle retrouvait du plaisir à faire son travail ? Et Ann aussi ?…

Comme le résuma Maya dans la piscine le même soir, d’un air amer :

— Encore de grandes idées d’Arkady. Voilà bien ce qu’il nous fallait.

— Mais elles sont bonnes, dit Nadia.

Elle sortit de l’eau, passa sous la douche et enfila une combinaison.

Plus tard, elle alla retrouver Arkady et le conduisit dans la salle de l’angle nord-ouest, dont elle avait laissé les murs à nu, pour lui montrer les détails de la structure.

— C’est très élégant, fit-il en passant la main sur les briques. Vraiment, Nadia, Underhill est magnifique. Je reconnais ta touche dans chaque détail.

Flattée, elle lui montra sur un écran les plans qu’elle avait conçus pour un habitat plus grand. Trois rangs de salles en caveaux empilées en sous-sol dans une tranchée profonde. Des miroirs dans la paroi opposée afin d’orienter la lumière solaire… Arkady, tout en acquiesçant, sourit, et fit des suggestions en montrant l’écran.

— Pourquoi pas une arcade entre chaque salle et la paroi de la tranchée pour dégager de l’espace ? Et chaque niveau légèrement décalé par rapport à celui du dessous, pour laisser la place à un balcon qui surplomberait l’arcade…

— Oui, c’est possible.

Nadia pianota sur le clavier et modifia le paysage architectural.

Plus tard, ils se promenèrent dans l’atrium. Les grands bambous noirs étaient encore en pots. On préparait le sol. L’endroit était sombre et paisible.

— On pourrait peut-être l’abaisser d’un étage, proposa doucement Arkady. Comme ça, en découpant des fenêtres et des portes dans tes caveaux, ils seraient mieux éclairés.

Nadia acquiesça.

— Nous y avons pensé, et ça va être fait. Mais, tu le sais, il faut du temps pour évacuer toute cette rocaille par les sas. Mais en ce qui nous concerne, Arkady ? Jusqu’alors, tu n’as parlé que de l’infrastructure. Je pensais que l’embellissement des constructions figurait tout au bas de ta liste de priorités.

Il lui sourit.

— C’est sans doute parce que nous avons déjà accompli ce qui venait en tête.

— Quoi ? C’est Arkady Nikeliovich qui me dit ça ?

— Tu sais… Ce n’est pas par pur plaisir que je me plains, chère Miss Neuf Doigts. Et, si j’en crois la façon dont les choses se sont passées ici, ça ressemble beaucoup à ce que je conseillais pendant le voyage. Ça y ressemble même tellement que ce serait stupide d’émettre des réserves.

— Je reconnais que tu m’as surprise.

— Vraiment ? Mais réfléchis à tout ce travail que vous avez fourni ici depuis un an.

— Non. Six mois.

Ça le fit rire.

— Oui, c’est vrai : six mois. Et pendant tout ce temps, nous n’avons pas eu de chefs, en fait. Ni aucune de ces réunions, chaque soir, où chacun disait ce qu’il avait à dire. Ce qui est nécessaire, et maintenant personne n’a plus de temps à gagner ou à perdre. Tout appartient à tous à titre égal. Mais pourtant, aucun d’entre nous ne peut exploiter ce que nous possédons, parce qu’il n’y a personne à qui vendre quoi que ce soit. Nous formions une commune, un groupe démocratique. Tous pour un, un pour tous.

Nadia soupira.

— Arkady, les choses ont changé. Ça n’est plus comme ça, à présent. Et le changement s’accélère. Ça ne durera plus longtemps.

— Pourquoi dis-tu ça ? Ça durera si nous décidons que ça doit durer.

Elle lui lança un regard sceptique.

— Tu sais bien que ça n’est pas aussi simple.

— Oui. Ça n’est pas simple. Mais nous en avons la possibilité !

— Peut-être. (Elle songeait à Maya et Frank, à Phyllis, Sax et Ann.) Il y a des conflits un peu partout.

— C’est parfait, du moment que nous nous entendons sur certaines bases.

Elle secoua la tête, frotta sa main mutilée. Elle avait mal à la phalange manquante et, soudain, elle se sentait déprimée. Arkady se pencha sur la cicatrice avant d’embrasser doucement son doigt mutilé.

— Miss Neuf Doigts, vous avez des mains très fortes.

— Je me suis entraînée bien avant ça, répliqua-t-elle en levant le poing.

— Un jour, Vlad te fera pousser un nouveau doigt tout neuf. (Il la força à ouvrir les doigts pour lui prendre la main.) Ça me rappelle l’arboretum de Sébastopol, ajouta-t-il.

— Mmm, fit-elle rêveusement, sans l’écouter vraiment.

Elle ne pensait qu’à la chaleur de sa main, à l’entrelacs de ses doigts. Lui aussi avait l’étreinte solide. Elle avait cinquante et un ans. C’était une petite femme russe aux cheveux gris, spécialiste en construction et dépannage. Et il lui manquait un doigt.

Elle pensa que, pour lui, le contact devait être bizarre.

— Je suis heureuse que tu sois là, lui dit-elle.

Arkady à Underhill, c’était un peu comme le calme avant la tempête. Il amenait tous les autres à réfléchir. Il passait en revue toutes les habitudes qu’ils avaient abandonnées sans même y penser, et tous, sous cette nouvelle pression, passaient sur la défensive, ou se montraient agressifs. Tous les arguments en jeu prirent un nouveau relief. Et, surtout, le débat sur le terraforming.

C’était une querelle, non pas une dispute isolée, mais plutôt un processus en développement permanent, un sujet qu’ils abordaient constamment au travail, durant les repas, avant de s’endormir. Et qui pouvait revenir à propos de tout : une fumée blanche entrevue au-dessus de Tchernobyl, le retour d’un patrouilleur robot chargé de glace polaire, des nuages nouveaux dans le ciel de l’aube.

Régulièrement les réflexions fusaient :

— Ça va encore augmenter la température de quelques degrés.

— Est-ce que l’hexafluoroéthane n’est pas le gaz parfait pour une serre ?

Mais le débat, bien sûr, ne se limitait pas à Mars. Tout un flot d’articles et de déclarations se déversait depuis Houston, Baïkonour, Moscou, Washington, et le bureau des Affaires martiennes de l’ONU. Tous les gouvernements y allaient de leurs prises de position, de même que les universités, les associations, les comités et les cafés du commerce de tous les pays.

On se mit à donner des surnoms aux colons de Mars selon leur position. C’est comme ça qu’en regardant les infos, ils apprenaient qu’ils étaient dans le camp Clayborne ou bien en faveur du programme Russell.

Ils redécouvraient qu’ils étaient célèbres sur Terre, qu’ils étaient les personnages d’une série télévisée. Après la première vague de reportages et d’interviews qui avait préludé au débarquement, ils avaient eu tendance à oublier les transmissions, absorbés dans leur besogne quotidienne.

Mais les caméras vidéo continuaient d’envoyer des images à la Terre, et là-bas, ils avaient des fans.

Par conséquent, tout le monde avait son opinion. Les estimations montraient que le programme Russell était majoritaire dans l’opinion : ce qui, pour Sax, signifiait le terraforming de la planète par tous les moyens, et aussi vite que possible. Mais la minorité, celle que soutenait Ann, tendait à se montrer plus véhémente dans son programme « ne touchez à rien », insistant sur les répercussions immédiates que cela aurait sur l’Antarctique et sur l’ensemble de la politique d’environnement des gouvernements de la Terre.

Les sondages faisaient apparaître clairement que nombreux étaient ceux qui étaient fascinés par les projets agricoles d’Hiroko, alors que d’autres considéraient que c’était du bogdanovisme. Arkady avait transmis de nombreuses vidéos depuis Phobos, avec des séquences spectaculaires sur le travail qui avait été réalisé au niveau de l’ingénierie et de l’architecture. Déjà, des complexes commerciaux et des hôtels imitaient son style. C’était ainsi qu’était apparu le mouvement architectural appelé bogdanovisme, en même temps que d’autres, qui se concentraient sur des réformes économiques et sociales dans l’ordre mondial.

Le terraforming était presque toujours au centre du débat, et le conflit d’opinions des colons de Mars était répercuté à l’échelle planétaire. Certains réagissaient en fuyant les caméras et les interviews.

— Je suis venu ici précisément pour éviter ce genre de chose, avait répondu Iwao, l’assistant d’Hiroko. Il n’était pas le seul à penser ainsi.

Mais la majorité, sur Terre comme sur Mars, avait la certitude que le terraforming serait réalisé. Il ne s’agissait pas tant de savoir quand mais sur quelle échelle.

C’était le point de vue des colons eux-mêmes, à de rares exceptions près. Ils étaient peu nombreux à soutenir Ann : Simon, bien sûr, et sans doute Ursula, Sacha et peut-être Hiroko. John aussi, à sa manière et, depuis quelque temps, Nadia. Les rouges, comme on les surnommait, étaient évidemment plus nombreux sur Terre, mais ils adhéraient à une théorie, et non à des considérations esthétiques. Le point fort de leurs arguments, celui sur lequel Ann avait mis l’accent dans ses communiqués à la Terre, était la possibilité d’une vie indigène.

— Si la vie martienne existe, disait-elle, une altération radicale du climat de la planète l’exterminera. Nous ne pouvons influer sur la situation de Mars avant de connaître exactement l’état de la vie ici. C’est antiscientifique, et plus grave encore : immoral.

Une large part de la communauté scientifique terrienne partageait cette opinion, ce qui influençait considérablement le comité aux Affaires martiennes de l’ONU, responsable de la colonie. Mais chaque fois que l’on en parlait à Sax, il répliquait calmement :

— Il n’y a aucune trace de vie en surface, présente ou passée. S’il en existe, ça ne peut être que dans le sous-sol, à proximité des volcans, je suppose. Mais, à supposer que ce soit le cas, nous pourrions chercher pendant dix mille ans sans la découvrir, sans exclure la possibilité qu’elle se trouve quelque part où nous n’avons pas cherché. Ce qui signifie une attente perpétuelle pour une possibilité infime que le terraforming ne mettrait même pas en danger, de toute façon.

Cette position était commune à tous les modérés.

— Mais si, protestait Ann. Peut-être pas dans l’immédiat, mais à moyen terme, le permafrost fondra, il y aura des mouvements dans l’hydrosphère, une contamination par l’eau plus chaude, des formes de vie terriennes, des bactéries, des virus, des algues. Cela prendra du temps, mais ça se passera exactement ainsi. Nous ne pouvons pas prendre ce risque.

Sax répondait par un haussement d’épaules.

— D’abord, c’est une supposition, une probabilité très faible. Ensuite, il faudrait des siècles pour qu’une telle forme de vie soit menacée. Et donc nous aurons le temps de la détecter et la protéger.

— Mais il se peut aussi que nous ne la trouvions jamais.

— Donc, nous ne ferions rien à cause d’une forme de vie hautement improbable que nous ne découvrirons jamais ?…

— Il le faut. À moins que tu ne considères que c’est une bonne chose de détruire la vie sur les autres planètes quand on la rencontrera. Et n’oublie surtout pas que s’il existe une forme de vie indigène sur Mars, elle est sans doute la plus ancienne du système solaire. Ce qui aurait des implications sur la fréquence de la vie dans la galaxie qu’on ne saurait sous-estimer. La recherche de la vie est une des raisons de notre présence ici !

— Bien… Pendant ce temps, la vie que nous connaissons est exposée à un taux énorme de radiations. Si nous ne faisons rien pour le diminuer, nous ne pourrons sans doute pas poursuivre notre séjour ici. Nous avons besoin d’une atmosphère plus dense.

Il ne répondait pas à l’argument principal d’Ann mais à une autre question, qui avait une influence extraordinaire. Des millions de gens, sur Terre, souhaitaient venir sur Mars, débarquer sur cette « nouvelle frontière » où la vie redevenait une aventure. Les listes d’attente des offices d’émigration étaient saturées.

Mais personne ne souhaitait vivre dans un bain de rayonnements durs. Le désir de rendre ce monde vivable était bien plus fort que celui de préserver le paysage mort de la planète rouge, ou une forme de vie hypothétique qui, selon de nombreux scientifiques, ne pouvait exister.

Tout semblait donc indiquer, même après les ultimes mises en garde, que le terraforming allait être entrepris.

Un sous-comité de l’AMONU s’était réuni afin d’examiner le projet. Sur Terre, l’affaire semblait conclue : c’était une avancée inévitable du progrès. C’était dans l’ordre des choses. Du destin.

Sur Mars, cependant, le débat était plus ouvert et plus pressant à la fois. Il ne s’agissait pas tant d’une question de philosophie de la vie quotidienne, d’atmosphère empoisonnée et de radiations. Parmi les partisans du terraforming, un groupe s’était formé autour de Sax – un groupe qui non seulement voulait terraformer Mars, mais aussi le faire le plus rapidement possible. Nul ne savait ce que cela représentait dans la pratique. Les estimations pour la création d’une « surface humainement viable », allaient d’un siècle à dix mille ans, avec des variantes entre les extrêmes : trente années (pour Phyllis), ou cent mille ans (pour Iwao).

— Dieu nous a donné cette planète afin que nous la façonnions à notre image, pour créer un nouvel Éden, disait Phyllis.

Et Simon répliquait :

— Quand le permafrost fondra, nous nous retrouverons dans un paysage en voie d’effondrement, et nous serons nombreux à périr.

Dans les discussions, on faisait intervenir d’innombrables variables : les niveaux de sels, de peroxyde, de radiations. L’aspect du paysage, les mutations mortelles de certains micro-organismes dus au génie génétique, etc.

— Nous pouvons essayer de modeler tout ça, dit Sax. Mais la vérité, c’est que nous n’arriverons jamais à le faire de façon adéquate. C’est trop vaste, les facteurs sont trop nombreux et beaucoup trop nous sont encore inconnus. Mais ce que nous allons apprendre sera utile pour le contrôle des climats de la Terre, pour éviter un effet de serre total ou une période glaciaire. C’est une expérience à très vaste échelle, et ça continuera de l’être sans aucune garantie ni certitude. Mais la science, c’est ça.

Les autres approuvaient.

Arkady, lui, abordait toujours les choses sous l’angle de la politique.

— Nous ne serons pas autonomes tant que nous n’aurons pas terraformé la planète. Nous en avons besoin pour qu’elle soit à nous, pour que nous ayons une base matérielle afin d’acquérir notre indépendance.

Là, son auditoire roulait les yeux. Mais cela signifiait que Sax et Arkady étaient alliés, en quelque sorte, et c’était une force importante. Les discussions se poursuivaient sans fin.

Underhill était à présent presque achevé. C’était un village qui fonctionnait en totale autonomie dans plusieurs secteurs. Ils devaient maintenant définir ce qu’ils allaient faire ensuite. Des tas de projets avaient été proposés pour entamer le processus de terraforming, chacun défendant sa vision des choses, chacun c’est-à-dire, pour la plupart, les responsables.

Cela comptait pour beaucoup dans l’attrait que le terraforming exerçait : toutes les disciplines y contribueraient. Les alchimistes évoquaient des moyens mécaniques et chimiques pour augmenter la chaleur. Les climatologues envisageaient d’influer sur le temps. L’équipe de la biosphère parlait de tester certaines théories sur les écosystèmes. Les bio-ingénieurs travaillaient d’ores et déjà sur de nouveaux micro-organismes : ils modifiaient, divisaient et recombinaient des gènes à partir d’algues, de méthanogènes, de cyanobactéries et de lichens pour essayer de trouver des micro-organismes capables de survivre à la surface de Mars, ou dans le sous-sol. Ils invitèrent Arkady à constater ce qu’ils avaient accompli jusque-là, et Nadia l’accompagna.

Dans leurs cornues martiennes, ils cultivaient les prototypes de leurs premiers gems[15]. La plus grande de ces cornues était installée dans l’un des vieux habitats du parc. Ils l’avaient ouvert pour répandre une couche de régolite sur le sol avant de le refermer. Ils travaillaient par téléopération et observaient les résultats à partir de la dernière caravane. Sur les moniteurs, les différents bacs étaient visibles avec leur production et Arkady les observa attentivement, quoiqu’il n’y eût pas grand-chose à voir : leurs anciens quartiers d’habitation étaient maintenant recouverts de cubicules de plastique remplis de poussière rouge, et des robots veillaient, les bras déployés. Sur les diverses couches de sol, une sorte d’ajonc bleuâtre avait poussé.

— Jusqu’à présent, c’est notre champion, déclara Vlad. Mais il n’est encore que très légèrement aréophylle.

Ils opéraient leur sélection à partir d’un certain nombre de caractères extrêmes : résistance au froid, à la déshydratation et aux UV, tolérance aux sels, faible exigence en oxygène, en habitat, rocheux ou humus. Sur Terre, il n’existait aucun organisme doué de tout cela en même temps. Ceux qui avaient un ou deux de ces caractères étaient généralement de croissance lente. Mais les gens du génie génétique avaient lancé ce que Vlad appelait un programme mix-and-match,[16] et ils avaient récemment obtenu une variante de la cyanophyte appelée parfois algue bleue.

— On ne peut pas dire qu’elle prolifère, mais elle ne meurt pas aussi vite que les autres.

Ils l’avaient baptisée areophyte primares, et le nom commun qu’ils avaient choisi était algue d’Underhill. Ils souhaitaient faire un essai sur le terrain et avaient rédigé une proposition destinée à l’AMONU.

Arkady revint de cette visite très excité, constata Nadia. Durant le dîner, il déclara aux autres :

— Nous devrions prendre nous-mêmes la décision, et si nous votons pour, agir sans perdre de temps.

Maya et Frank furent outrés et, apparemment, la plupart des autres. Maya insista pour changer de sujet, et la conversation dévia dans une ambiance de malaise.

Le lendemain matin, Maya et Frank vinrent trouver Nadia pour lui parler d’Arkady. Ils avaient déjà tenté de le raisonner, tard dans la soirée.

— Il nous a ri au nez ! s’exclama Maya. Ça ne sert à rien de lui parler raisonnablement !

— Ce qu’il propose pourrait être très dangereux, ajouta Frank. Si nous désobéissons ouvertement à une directive de l’ONU, ils peuvent très bien envoyer une mission ici rien que pour nous réexpédier sur Terre, et nous remplacer ensuite par des gens qui respecteront la loi. Ce que je veux dire, c’est que, à ce stade, la contamination biologique de cet environnement est illégale, et nous ne devons pas l’ignorer. Nous relevons d’un traité international. Nous obéissons à la volonté générale de l’humanité en ce qui concerne le sort actuel de ce monde.

— Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi ?

— Oui, je le peux. Mais je ne suis pas certaine que ça fasse avancer quoi que ce soit.

— S’il te plaît, Nadia. Essaie. Nous allons avoir des problèmes.

— Bien sûr que je vais essayer.

Le même soir, elle eut un entretien avec Arkady. Ils revenaient vers Underhill en suivant la route de Tchernobyl. Elle lui suggéra de montrer un peu de patience.

— Ce n’est qu’une question de temps. L’ONU se rangera à tes vues.

Il s’arrêta et prit sa main mutilée.

— Combien de temps penses-tu qu’il nous reste ? lui demanda-t-il. (Il désigna le soleil couchant.) Combien de temps nous conseilles-tu d’attendre ? Pour nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants, aveugles comme les poissons cavernicoles ?

— Les poissons cavernicoles… Allons… dit-elle en retirant sa main.

Il rit.

— Mais c’est une question grave. Nous n’avons pas l’éternité devant nous, et ce serait bien que les choses commencent à changer.

— Même dans ces conditions, est-ce qu’on ne peut pas attendre un an ?

— Un an de la Terre ou de Mars ?

— Un an de Mars. Faisons un relevé saisonnier et accordons un délai à l’ONU pour son intervention.

— Nous n’avons pas besoin de relevés. Ils existent depuis des années.

— Tu en as parlé à Ann ?

— Non. Ou plutôt si, d’une certaine façon. Mais elle n’est pas d’accord.

— Elle n’est pas la seule. Je pense qu’ils rejoindront tes vues, finalement, mais que ça va être à toi de les convaincre. Tu ne peux pas les bousculer comme ça. Sinon, ils te considéreront comme aussi négatif que ces politiciens de la Terre que tu ne cesses de critiquer.

Il soupira.

— Mais oui, mais oui…

— Ça n’est pas exact ?…

— Toi et tes emmerdeurs de libéraux.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Ça veut dire que vous faites trop dans la sensiblerie pour accomplir quoi que ce soit.

Ils arrivaient en vue d’Underhill qui, à cette distance, pouvait ressembler à un nouveau cratère. Nadia pointa le doigt.

— C’est moi qui ai fait ça. (Elle lui donna un grand coup de coude dans les côtes.) Mais vous, saletés de radicaux, vous détestez justement le libéralismeparce que ça marche !

Il grommela.

— Mais si ! Il progresse avec le temps, sans efforts, sans feux d’artifice, sans drames trop faciles, sans que personne ne souffre. Il n’a pas besoin de vos révolutions sexuelles, ni de toute la souffrance et de la haine que ça provoque ! Le libéralisme est efficace, un point c’est tout.

— Oh, Nadia… (Il passa le bras autour de ses épaules et ils reprirent leur marche.) La Terre est un monde parfaitement libéral. Mais la moitié de la population y meurt de faim, et depuis des éternités. Et ça va continuer. En tout libéralisme.

Mais il semblait avoir été perturbé par les réflexions de Nadia. Il cessa d’exiger unilatéralement d’ensemencer la surface avec les nouveaux gems pour se confiner dans son programme de propagande. Il passait le plus clair de son temps dans le quartier, à essayer de confectionner des briques et du verre colorés. Nadia le rejoignait dans la piscine avant le petit déjeuner, presque tous les jours. Souvent, John et Maya faisaient un mille mètres avec eux. Et les journées se passaient normalement. Nadia ne voyait que très rarement Arkady avant la soirée.

Sax, Spencer et Rya venaient d’achever l’usine robotique destinée à la fabrication des réchauffeurs à éoliennes de Sax.

Conformément à l’autorisation de l’AMONU, ils en répartirent un millier dans les régions équatoriales pour les tester.

On estimait qu’ils pouvaient au mieux doubler l’apport de température de Tchernobyl, et certains posaient même la question : pourrait-on distinguer la chaleur d’appoint des fluctuations saisonnières ? Mais, ainsi que le fit remarquer Sax, ils ne le sauraient pas avant d’avoir essayé.

Ce qui relança instantanément les querelles sur le terraforming. Et soudain, Ann entreprit une action violente : elle adressa de longs messages aux membres du comité exécutif de l’AMONU, ainsi qu’à tous les bureaux des Affaires martiennes de toutes les nations, puis, finalement, à l’assemblée générale. Ce qui lui valut une audience énorme, qui allait des milieux politiques aux tabloïds et à la télé. Pour les médias, c’était un nouveau rebondissement du feuilleton de la planète rouge.

Ann avait composé et expédié ses messages en privé, et les habitants d’Underhill n’en eurent connaissance que lorsqu’ils les virent sur les écrans. On compta de nombreux débats au gouvernement, une manifestation de 20 000 personnes à Washington, des éditoriaux à l’infini, et une nouvelle vague de commentaires dans la presse scientifique. Les arguments étaient d’une violence un peu choquante, et certains, au sein de la colonie, se dirent qu’Ann aurait pu leur demander leur opinion avant d’agir. Phyllis, tout particulièrement.

— Et en plus, ça n’a pas de sens, répartit Sax, nerveusement. Tchernobyl répand déjà autant de chaleur dans l’atmosphère que ces éoliennes, et jusqu’à présent, elle ne s’est pas plainte.

— Mais si, fit Nadia. Elle a seulement perdu aux voix.

Un groupe de scientifiques matérialistes s’en prit à Ann après le dîner. D’autres, à l’écart, étaient témoins de la confrontation. La salle à manger principale d’Underhill était composée de quatre chambres en voûte dont les murs de séparation avaient été remplacés par de solides piliers. Elle était vaste, encombrée de sièges, de plantes en pots et des derniers descendants des oiseaux de l’Arès. Récemment, on avait découpé des fenêtres dans le haut de la paroi nord, à travers lesquelles on pouvait voir le gazon de l’atrium. C’était le lieu le plus vaste de l’habitat et la moitié au moins des colons y prenaient leur repas quand la réunion commença.

— Pourquoi ne pas en avoir discuté avec nous ? demanda Spencer.

Sous le regard d’Ann, il détourna les yeux.

— Pourquoi aurais-je dû discuter avec vous ? (Elle se tourna vers Sax.) Votre opinion est claire, nous sommes revenus sur ce sujet plusieurs fois, et rien de ce que j’ai pu dire n’a changé quoi que ce soit en ce qui vous concerne. Vous restez dans vos petits trous, plongés dans vos petites expériences, comme des gamins qui jouent au petit chimiste. Alors que tout un monde s’étend autour de vous. Un monde dont les formes sont cent fois plus larges que leurs équivalents terrestres, mille fois plus anciennes, avec des traces de la création du système solaire dispersées un peu partout. Un monde qui a à peine changé durant ces derniers milliards d’années. Et maintenant, vous allez détruire tout ça. Sans même avoir l’honnêteté de le reconnaître. Nous pourrions vivre ici et étudier cette planète sans la changer – sans trop de peine, sans nous créer trop d’inconvénients. Ces histoires de radiations ne sont que des conneries, et vous le savez. Le taux n’est pas assez élevé pour justifier une altération radicale de l’environnement. Vous voulez simplement le faire parce que vous pensez en être capables. Vous voulez voir ce que ça donnera – comme si vous étiez dans un grand bac à sable pour construire des châteaux. Vous prenez vos justifications n’importe où, mais ce n’est jamais que de la mauvaise foi, pas de la science !

Le visage d’Ann était cramoisi. Nadia ne l’avait encore jamais vue aussi furieuse. Elle avait perdu son masque de résignation et elle avait presque du mal à cracher ses mots. Un silence mortel s’était abattu sur la salle.

— Ça n’est pas de la science, je le répète ! Vous vous amusez, c’est tout. Et c’est à cause de ça que vous allez détruire ce témoin des temps, en même temps que les calottes polaires, les drifts et les canyons – vous allez ravager un paysage pur et magnifique, pour rien !

Tout s’était immobilisé. Ils étaient tous devenus les personnages d’un tableau. Dans le bourdonnement des ventilateurs, les uns et les autres commençaient à se regarder avec défiance. Simon fit un pas en direction d’Ann, la main tendue, mais elle le cloua sur place d’un seul regard. Il rougit et retourna s’asseoir.

Sax Russell se leva à son tour. Il restait le même petit homme discret, il battait des paupières comme un hibou. Il avait sans doute le visage un peu coloré, mais sa voix restait calme et sèche, comme s’il récitait un texte sur la thermodynamique ou la table des éléments.

— C’est dans l’esprit de l’homme que réside la beauté de Mars. Hors de la présence humaine, ce n’est qu’une collection d’atomes, guère différente de toutes celles qu’on peut observer dans l’univers. C’est nous qui comprenons Mars, qui lui donnons son sens véritable. Avec tous ces siècles que nous avons passés à l’observer dans nos télescopes, à deviner des canaux avec chaque changement d’albedo. Avec nos romans de SF stupides remplis de monstres, de princesses et de civilisations disparues. Avec tous les étudiants qui ont rassemblé toutes les données pour nous conduire jusqu’ici. C’est ça qui donne sa beauté à Mars. Et non pas le basalte ou les oxydes.

Il s’interrompit pour regarder autour de lui. Nadia avait la gorge serrée : c’était tellement étrange d’entendre Sax Russell prononcer de telles phrases avec le même ton neutre qu’il avait quand il commentait un graphique. Très étrange !

— Maintenant que nous sommes ici, continua-t-il, ça ne suffit pas de nous cacher à dix mètres sous terre pour étudier la roche. Oui, d’accord, c’est de la science, et elle est même nécessaire. Mais la science va bien au-delà. La science fait partie d’une entreprise humaine plus vaste, qui implique d’aller jusqu’aux étoiles, d’adapter les autres planètes à notre forme de vie. La science, c’est créer. L’absence de vie sur cette planète, et le fait que nous n’en ayons pas trouvé trace en cinquante ans de travail sur le programme SETI[17] indique que la vie est rare, et la vie intelligente encore plus. Pourtant, la beauté est tout le sens de l’univers. Elle réside dans la conscience de la vie intelligente. Nous sommes la conscience de l’univers, et notre travail est de la répandre, d’observer les choses, d’aller vivre là où nous le pouvons. Il est trop dangereux de confiner la conscience de l’univers à une seule planète. Elle pourrait être balayée. Nous voilà donc sur deux planètes, trois si nous comptons la Lune. Et nous avons les moyens de transformer cette planète-ci, si nous voulons y vivre en sécurité. En la transformant, nous ne la tuerons pas. Il sera sans doute plus difficile de déchiffrer son passé, mais nous n’en supprimerons pas la beauté. En quoi des lacs, des forêts, des glaciers pourraient-ils diminuer cette beauté ? Pour moi, cela ne fera que l’accentuer. Cela lui apportera la vie, le plus beau des systèmes. Mais la vie n’abattra pas Tharsis, elle ne comblera pas Marineris. Mars restera Mars. Différente de la Terre, plus froide, plus sauvage. Mars et nous pouvons survivre en même temps. C’est inscrit dans l’esprit humain : si ça peut être fait, ce sera fait. Nous pouvons transformer Mars et la construire, comme nous avons construit les cathédrales. Ce sera un monument à l’humanité et à l’univers. (Il leva la main, comme s’il était satisfait de constater que son analyse était confirmée par les courbes de données, et acheva.) Nous ferions bien de nous y mettre.

Il avait les yeux fixés sur Ann, que tous observaient. Elle gardait les lèvres serrées, les épaules affaissées. Elle savait qu’elle venait d’être vaincue.

Puis elle haussa les épaules, comme si elle rejetait une capuche, comme si elle libérait son corps d’une carapace. Du ton éteint qui était le sien quand elle était troublée, elle dit : – Je crois que tu donnes trop de valeur à la conscience, et pas assez aux rochers. Nous ne sommes pas les seigneurs de l’univers mais seulement une infime partie. Il se peut que nous en soyons la conscience, mais cela ne signifie pas que nous devions en faire notre miroir. Cela signifie qu’il faut nous y adapter, et lui apporter toute notre attention. (Elle affronta le regard de Sax et, obéissant à une dernière impulsion de colère, elle lui jeta :) Tu n’as même jamais vu Mars. Et elle quitta la salle.

Janet n’avait pas arrêté ses caméras une seule seconde. Phyllis envoya une copie de la séquence à la Terre. Une semaine plus tard, le comité de l’AMONU sur les altérations de l’environnement approuvait la dissémination des éoliennes de réchauffement.

Le plan prévoyait de les larguer à partir de dirigeables. Arkady revendiqua aussitôt le privilège d’en piloter un, comme une sorte de récompense pour le travail qu’il avait accompli sur Phobos. L’idée de le voir absent d’Underhill durant un mois ou deux ne déplaisait pas à Maya et Frank, et on lui confia aussitôt un des dirigeables.

Il allait monter vers l’est dans les vents favorables pour placer des éoliennes dans les lits des canaux et les flancs des cratères, aux endroits où les vents étaient les plus forts. Nadia entendit parler pour la première fois de cette expédition quand Arkady se glissa jusqu’à sa chambre.

— Ça me paraît bien, lui dit-elle.

— Tu veux m’accompagner ?

— Pourquoi pas ?

Elle sentait un élancement douloureux dans son doigt fantôme.

7

Leur dirigeable était le plus grand jamais construit sur le modèle allemand de Friedrichshafen Nach Einmal. Expédié en 2029, il venait juste d’arriver. Il s’appelait l’Arrowhead et mesurait cent vingt mètres d’envergure au bout des ailes, une centaine de mètres de la proue à la poupe, pour une hauteur de quarante mètres.

Sa carcasse interne était en matériau ultra-léger, et il possédait des turbopropulseurs à l’extrémité des ailes ainsi que sous la nacelle. Ils étaient alimentés par de petits moteurs en plastique à batteries solaires disposées sur la partie supérieure de l’enveloppe. La nacelle en forme de crayon occupait une bonne partie de la face ventrale, mais Nadia découvrit que l’intérieur était plus réduit qu’elle ne s’y était attendue, à cause de leur cargaison d’éoliennes. Au décollage, ils ne disposaient que du volume du cockpit, plus deux couchettes exiguës, une minuscule cuisine, des toilettes lilliputiennes, et l’espace minimal pour bouger. Mais, heureusement, la nacelle disposait de hublots des deux côtés, ce qui, en dépit des éoliennes, leur donnait beaucoup de lumière et une assez bonne visibilité.

Ils s’élevèrent lentement. Arkady largua les amarres attachées aux mâts. Les turbopropulseurs étaient au maximum, mais ils étaient dans une atmosphère ténue de 12 millibars. Le cockpit rebondissait lentement, au rythme des flexions de la carcasse interne. Et, à chaque bond, ils gagnaient quelques mètres d’altitude. Pour quiconque avait l’habitude des lancements de fusée, l’effet était particulièrement comique.

— On va gouverner au 360 pour jeter un coup d’œil sur Underhill avant de partir, proposa Arkady quand ils furent à cinquante mètres du sol.

Il inclina le dirigeable et ils entamèrent un virage lent et long, penchés vers le hublot de Nadia.

Des sillons, des trous, des amoncellements de régolite, d’un rouge sombre sur la surface poussiéreuse, orangée, de la plaine – comme si un dragon était venu labourer le sol de ses griffes géantes, répandant son sang en longues traînées. Underhill se situait au centre des blessures. Le site était superbe à contempler : un carré sombre de verre et d’argent, avec des reflets de vert sous le dôme.

Les routes s’en écartaient en étoile vers Tchernobyl et les terrains d’atterrissage du nord. Plus loin, ils découvraient les bulbes allongés des serres et le parc de caravaning…

— Le quartier des alchimistes ressemble encore à l’Oural, commenta Arkady. Il faudrait faire quelque chose pour ça. (Il manœuvra le dirigeable en direction de l’est et le laissa porter par les vents.) Est-ce qu’il ne faudrait pas que je le survole pour profiter du courant ascendant ?

— On ferait mieux de voir comment cet engin se comporte par lui-même, non ? proposa Nadia.

Elle se sentait légère, comme si l’hydrogène des ballonnets compensateurs s’était infiltré dans ses poumons. La vue était stupéfiante. L’horizon brumeux était à une centaine de kilomètres de distance et tous les détails du paysage étaient clairement visibles – les tertres et les cuvettes de Lunae Planum, les collines et les canyons plus marqués, vers les terres ravinées de l’est.

— Ça va être merveilleux.

— Oui.

Il était surprenant qu’ils n’aient jamais encore tenté ce genre de croisière auparavant. Mais voler dans une atmosphère aussi ténue n’avait rien de facile. Le dirigeable constituait la meilleure solution : il était gros, aussi léger que possible, rempli d’hydrogène qui, dans l’air de Mars, n’était pas seulement ininflammable mais également plus léger que tous les autres composants. C’était grâce à l’hydrogène et aux nouveaux matériaux ultra-légers qu’ils avaient réussi à soulever du sol leur cargaison d’éoliennes. Mais, dans le même temps, leur navigation était incroyablement lente.

Ils se laissaient porter. Durant toute la première journée, ils traversèrent les champs de rides de Lunae Planum, poussés vers le sud-est par le vent dominant. Durant une heure ou deux, ils purent observer Juventa Chasma à l’horizon du sud, un canyon qui évoquait un puits de mine géant. Plus loin à l’est, les terres devenaient jaunâtres. Il y avait moins de gravats en surface, et la roche sous-jacente était plus accidentée. Il y avait aussi de nombreux cratères de toutes tailles, avec des rebords plissés et denses, ou bien à demi enfouis. Ils étaient au-dessus de Xanthe Terra, une région élevée topographiquement semblable aux Uplands du sud, qui s’étendait vers le nord entre les dépressions fermées de Chryse et Isidis. Ils survoleraient Xanthe durant plusieurs jours, s’ils continuaient à être portés par les vents dominants d’ouest.

Ils voguaient tranquillement à 10 kilomètres à l’heure. La plupart du temps, ils plafonnaient à une centaine de mètres, ce qui leur donnait un horizon distant de cinquante kilomètres. Et ils avaient ainsi tout le temps d’observer ce qu’ils voulaient, bien que Xanthe ne leur apparût que comme une interminable succession de cratères.

Vers la fin de la soirée, Nadia inclina la proue du dirigeable et entama un cercle dans le vent. Ils tombèrent jusqu’à raser le sol, à une dizaine de mètres, puis jetèrent l’ancre. L’aéronef se redressa, tressauta au bout du câble tendu, puis se stabilisa sous le vent comme un gros cerf-volant. Nadia et Arkady dévalèrent la nacelle vers ce qu’Arkady surnommait le « lance-bombes ». Nadia accrocha une éolienne au treuil. C’était une petite boîte de magnésium avec quatre ailettes et une tige au sommet, qui ne devait pas peser plus de cinq kilos. Ils refermèrent la trappe, chassèrent l’air, et ouvrirent les portes du fond. Arkady se chargea de la manœuvre du treuil, penché vers un hublot. L’éolienne descendit comme un plomb, heurta la surface de sable dur, au flanc sud d’un petit cratère sans nom. Il dégagea le crochet du treuil et le remonta, puis referma la trappe du lance-bombes.

Ils retournèrent au cockpit pour vérifier le fonctionnement de l’éolienne. Elle était posée un peu de guingois, mais ses quatre pales tournaient déjà. On aurait dit un anémomètre construit à partir d’une trousse de météo pour enfants. L’élément thermique, un bobinage de métal qui ferait office de poêle, était placé sur un côté de la base. Avec un bon vent, il pouvait irradier 200 degrés centigrades, ce qui était assez remarquable dans de pareilles conditions de température. Mais pourtant…

— Il va en falloir énormément pour qu’on sente la différence, remarqua Nadia.

— Bien sûr, mais chaque petite chose compte, et c’est de la chaleur gratuite. Non seulement le vent alimente les réchauffeurs, mais aussi les usines qui fabriquent les éoliennes. Je pense que c’est une bonne idée.

Ils s’arrêtèrent encore une fois dans l’après-midi pour déposer une autre éolienne, avant de s’ancrer pour la nuit dans l’abri d’un jeune cratère plissé. Ils cuirent un plat au microondes, dans leur minuscule cuisine, puis s’étendirent sur leurs couchettes. C’était bizarre de se sentir balancer dans le vent, comme sur un bateau au mouillage, bord sur bord. Mais, au bout d’un moment, c’était très relaxant et, très vite, Nadia s’endormit.

Ils s’éveillèrent avant l’aube, larguèrent les amarres et lancèrent le moteur à l’instant où le soleil se levait. À une centaine de mètres de haut, ils contemplèrent les ombres du paysage gagnées par des teintes de bronze au fur et à mesure que le terminateur reculait devant le jour. Un chaos fantastique de rochers et de longues ombres denses se révélait. Le vent du matin soufflait de droite à gauche sur leur étrave et les poussait en direction du nord-est, vers Chryse, sifflant un ton en dessous des turbopropulseurs qui tournaient à plein régime. Puis la terre se perdit, et ils se retrouvèrent au-dessus du premier des chenaux d’écoulement qu’ils devaient survoler, une vallée sinueuse et sauvage, à l’ouest de Shalbatana Vallis. La forme en S de ce petit arroyo était la marque indiscutable de l’eau. Plus tard dans la journée, ils survolèrent le canyon, bien plus large et profond, de Shalbatana, et trouvèrent des signes encore plus évidents : des îles en forme de larmes, des chenaux incurvés, des plaines alluvionnaires, des croûtes. Une inondation énorme avait marqué tout le paysage et créé ce canyon si vaste au-dessus duquel l’Arrowhead ressemblait à un petit papillon.

Les canyons d’écoulement et les hautes terres qui les séparaient rappelaient à Nadia les paysages des westerns américains, avec leurs alluvions, leurs mesas et leurs grands rochers isolés, comme dans Monument Valley – mais le survol, ici, dura quatre jours, et ils passèrent, après Shalbatana, Simud Vallis, Tiu et Ares Vallis, au-dessus d’une succession de chenaux sans nom. Tous témoignaient d’inondations gigantesques qui avaient envahi les terres durant des mois, avec des volumes dix mille fois supérieurs à ceux des crues du Mississippi. À présent, les grands canyons vides ne portaient plus que le vent. Mais il était si fort qu’Arkady et Nadia descendaient plusieurs fois par jour pour poser d’autres éoliennes.

À l’est d’Ares Vallis, ils revinrent vers la région riche en cratères de Xanthe. Des cratères de toutes tailles et de tous âges. Certains avaient été ébréchés par des cratères plus jeunes, d’autres semblaient dater de la veille. Les plus anciens n’étaient visibles qu’à l’aube et au crépuscule, presque effacés sur le plateau. Ils survolèrent Schiaparelli, un cratère géant d’une centaine de kilomètres de diamètre. Lorsqu’ils se retrouvèrent à la verticale du tertre central, les parois délimitaient leur horizon, comme un cercle parfait de collines cernant le monde.

Après cela, ils rencontrèrent pendant plusieurs jours des vents qui soufflaient du sud. Ils entrevirent Cassini, autre vaste cratère ancien, avant de voir défiler des centaines de petits cratères. Chaque jour, ils déposaient plusieurs éoliennes. Ce voyage dans le ciel de Mars leur donnait une plus juste mesure des dimensions de la planète, et le projet commençait à paraître ridicule, comme s’ils essayaient de faire fondre l’Antarctique en parachutant des milliers de camping-gaz.

— Non, il en faudrait des millions et des millions pour qu’on sente la différence de température, dit Nadia alors qu’ils venaient de mettre en place une autre éolienne.

— Exact. Mais ça plairait trop à Sax. Il dispose d’une chaîne d’assemblage automatique. Il n’y a que la distribution qui pose problème. De plus, ça n’est qu’un des éléments de la campagne qu’il prépare. (Il montra l’arc immense de Cassini, à l’horizon du nord-ouest.) Sax aimerait bien creuser d’autres grands trous comme celui-là. Aller capturer des petites lunes de glace au large de Saturne ou dans la ceinture des astéroïdes pour les remorquer jusqu’ici et les piler. Il aimerait tellement avoir des cratères chauds, faire fondre le permafrost – ça ferait autant d’oasis.

— Plutôt sèches, non ? La plus grande partie de la glace serait perdue en entrant dans l’atmosphère.

— Bien évidemment, mais de la vapeur d’eau, ça ne nous ferait pas de mal.

— Mais la glace ne va pas s’évaporer, elle va se désintégrer au niveau moléculaire.

— Une partie, oui. Mais il nous restera toujours l’hydrogène et l’oxygène, dont nous avons grand besoin.

— Parce qu’on ramènerait de l’hydrogène et de l’oxygène de Saturne ? Alors qu’on en a déjà des quantités ici même ?… Il suffit de casser la glace…

— Ça aussi, ça fait partie de ses projets.

— Je suis impatiente de savoir ce qu’Ann en pense. (Nadia soupira.) La chose à faire, je suppose, serait de râper un astéroïde de glace dans l’atmosphère avec des aérofreins, et comme ça il brûlerait sans dispersion moléculaire. La vapeur d’eau serait utile, c’est vrai, mais il n’est pas question de bombarder la surface avec l’équivalent d’une centaine d’ogives à hydrogène.

Arkady acquiesça.

— Excellente idée ! Tu devrais la soumettre à Sax.

— C’est toi qui le lui diras.

À l’est de Cassini, le terrain apparut plus chaotique que jamais. C’était une des régions les plus vieilles de la planète, criblée de cratères jusqu’à saturation lors des bombardements torrentiels des premiers âges. Un no man’s land issu d’une titanesque guerre de tranchées et dont la vue laissait paralysé, comme après l’explosion d’un obus cosmique.

Et ils continuaient de flotter dans le ciel. Tantôt à l’est, au nord-est, au sud-ouest, au sud, au nord, à l’est… Ils atteignirent les confins de Xanthe pour entamer la descente de la longue pente de Syrtis Major Planitia. Une plaine de lave, moins riche en cratères que Xanthe. La pente s’accentuait jusqu’à un bassin au plancher lisse : Isidis Planitia, l’une des régions les plus basses de Mars. C’était le secteur essentiel de l’hémisphère nord et, après les Highlands du sud, Isidis semblait particulièrement plate et douce. Mais aussi particulièrement vaste. Un matin, alors qu’ils prenaient leur altitude de croisière, ils découvrirent trois pics à l’horizon d’est. Ils venaient d’atteindre Elysium, le seul autre « continent géant » comparable à Tharsis. En fait, il était un peu plus réduit, mais quand même important. Il se déployait sur mille kilomètres, avec une altitude moyenne de 10 000 mètres par rapport aux régions environnantes. Tout comme Tharsis, il était cerné de terrains fracturés, entaillés par les mouvements de surrection. Ils survolèrent bientôt la plus occidentale de ces régions, Hephaestus Fossae. La vue était totalement étrangère : cinq longs canyons profonds couraient en parallèle, comme des traces de griffes dans le socle rocheux. Au-delà s’étendait Elysium, en forme de selle, Elysium Mons et Hecates Tholus s’érigeant aux deux extrémités de la dorsale, à 5 000 mètres plus haut. Sublime. Tout ici était plus immense que ce qu’ils avaient découvert jusqu’alors, et ils restèrent muets un long moment, tandis que le dirigeable dérivait vers la chaîne, lentement.

— On dirait le Karakoram, dit enfin Arkady. Ou le désert d’Himalaya. Mais ce sont des exemples trop simples. Ces volcans ressemblent au Fuji Yama. Un jour, des gens les escaladeront en pèlerinage.

— Je me demande à quoi vont ressembler les volcans de Tharsis. Est-ce qu’ils sont vraiment deux fois plus hauts que ceux-là ?…

— Au moins. Tu n’es pas d’accord ? Ça ne te fait pas penser au Fuji Yama ?

— Non, ils sont moins escarpés. Mais tu as déjà vu le Fuji Yama ?

— Non. Je pense qu’on ferait bien de tourner autour. Je ne suis pas certain que nous ayons assez d’altitude pour franchir ces montagnes.

Ils relancèrent les propulseurs et mirent le cap au sud, aidés par les vents qui, eux aussi, contournaient Elysium.

L’Arrowhead, au sud-est, survola une région accidentée : Cerberus Rupes et, durant toute la journée, ils mesurèrent à vue leur avance par rapport à Elysium, qui défilait lentement sur leur gauche. Les heures passaient et le massif géant diminua bientôt derrière les hublots. Ils avaient maintenant conscience des dimensions de Mars. Ils avaient toujours tous répété que Mars représentait plus en surface que la Terre – et leur périple autour d’Elysium venait de leur en apporter la preuve.

Les jours s’écoulaient : ils s’élevaient dans l’air glacé chaque matin au-dessus des terres rougeâtres de rocaille, et redescendaient à l’heure du crépuscule pour s’amarrer.

Un soir, ils constatèrent que le stock d’éoliennes avait diminué et ils rapprochèrent leurs deux couchettes le long des hublots de tribord. Ils n’en discutèrent pas auparavant, comme si le réaménagement était évident et qu’ils étaient d’accord depuis longtemps. Ils se bousculèrent, mais intentionnellement cette fois, et avec plaisir, jusqu’à ce qu’Arkady la serre entre ses bras comme un grand ours, rieur, et Nadia le repoussa vers leurs deux couchettes jumelles. Ils s’embrassèrent comme de jeunes amants et firent l’amour une bonne partie de la nuit. Puis ils s’endormirent, et refirent l’amour dans la clarté rose de l’aube. Ils recommencèrent chaque nuit sous les étoiles, tandis que le dirigeable dansait doucement au bout de ses amarres.

Ils se parlaient dans le roulis du vent, et c’était encore plus romantique qu’à bord d’un train ou d’un paquebot.

— Nous avons d’abord été des amis, lui dit Arkady. C’est ce qui fait la différence, tu ne crois pas ? Je t’aime.

Il pointa le doigt sur elle, comme s’il voulait éprouver l’effet de ces mots. Pour Nadia, il était évident qu’il ne les avait pas souvent prononcés, et qu’ils avaient tout leur sens. Il accordait tellement d’importance aux idées !

— Moi aussi, je t’aime ! lui dit-elle.

Chaque matin, il arpentait l’étroite nacelle entièrement nu, ses cheveux roux brillant dans la lumière horizontale du matin. Nadia l’observait de sa couchette. Sereine et heureuse, à tel point qu’elle devait se remémorer que cette impression était probablement due à la faible pesanteur de Mars. Mais c’était tellement agréable.

Une nuit, alors qu’ils allaient s’endormir, elle lui demanda avec curiosité :

— Pourquoi moi ?

— Mmm ?…

— J’ai dit « pourquoi moi » ? Arkady Nikeliovich, tu aurais pu aimer n’importe quelle autre femme, et elle t’aurait aimé autant que moi. Même Maya.

Il grommela.

— Ah, ça, oui ! Maya ! Seigneur ! J’aurais pu avoir le bonheur de posséder Maya Katarina ! Comme Frank et John ! (Ils rirent ensemble.) Mais comment j’ai pu passer à côté d’une affaire pareille ? Suis-je idiot !

Il était convulsé de rire jusqu’à ce qu’elle lui tapote le ventre.

— D’accord, d’accord. Alors, les autres ? Les plus jolies ? Janet, Ursula, ou Samantha ?

Il se redressa sur un coude.

— Allons… Tu veux me dire que tu ne sais pas ce qu’est la beauté ?

— Mais bien sûr que non, fit Nadia, obstinée.

Arkady affecta de ne pas l’entendre.

— La beauté, c’est la puissance et l’élégance, l’acte légitime, la fonction qui renforce la forme, l’intelligence, la raison. Et très souvent… (Il sourit et lui toucha le ventre.) Elle s’exprime en courbes.

— Oui, ça, j’ai pris des courbes, fit-elle en repoussant sa main.

Il se pencha et essaya de lui mordre un sein, mais elle se déroba.

— La beauté, c’est toi, Nadiejda Francine. Selon ces critères, tu es la reine de Mars.

— Tu n’es pas un type très conventionnel.

— Oh, non ! hurla-t-il. Et jamais je ne l’ai revendiqué ! Sauf devant certains comités de sélection. Un homme conventionnel ! Ah, ah, ah ! Ce sont les hommes conventionnels qui tournent autour de Maya. C’est ce qu’ils méritent.

Et il repartit d’un rire farouche.

C’était le matin quand ils franchirent les ultimes collines en dents de scie de Cerberus pour aborder la plaine poussiéreuse d’Amazonis Planitia. Arkady fit descendre le dirigeable pour déposer une éolienne dans une passe, entre deux des dernières buttes du vieux Cerberus. Quelque chose cassa dans le verrouillage du treuil, et il cassa alors que l’éolienne n’était qu’à mi-hauteur. Elle tomba sur sa base. Vue d’en haut, elle semblait intacte, mais quand Nadia descendit avec l’élingue pour vérifier son état, elle s’aperçut que la plaque thermique s’était détachée.

C’est alors qu’elle entrevit quelque chose. À l’intérieur du coffrage. C’était d’un verdâtre terne, marqué de bleu. Elle pointa un tournevis sur la chose et la piqua avec précaution.

— Merde !

— Comment ? cria Arkady.

Elle l’ignora et gratta un peu de la substance dans le sac où elle mettait ses écrous et ses rivets. Puis elle reprit l’élingue et cria :

— Remonte-moi.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Remonte-moi, c’est tout.

Il referma les volets du lance-bombes derrière elle.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Elle enlevait son casque.

— Tu sais très bien ce qui se passe, espèce de salopard !

(Elle lui envoya une gifle et il tituba en reculant, percutant la pile d’éoliennes.)

— Aïe ! (Il venait de se cogner le dos dans une pale.) Hé, Nadia, c’est quoi ton problème ?

Elle décrocha le sac de son marcheur et l’agita sous ses yeux.

— Le problème, c’est ça ! Comment as-tu pu faire ça ? Comment as-tu osé me mentir à ce point ? Salaud, est-ce que tu te rends seulement compte des ennuis que nous allons avoir ? Ils vont débarquer sur Mars et tous nous réexpédier vers la Terre !

Arkady la dévisageait, les yeux ronds, en se frottant le menton.

— Nadia, je ne te mentirais pas. Je ne mens jamais à ceux que j’aime. Voyons ce que tu rapportes.

Elle lui rendit son regard. Il tendait le bras. Puis il haussa les épaules et elle plissa le front.

— Tu ne sais pas ce qu’il y a là-dedans ?

— Mais quoi donc ?

Elle ne pouvait croire qu’il feignait l’ignorance : ça n’était pas dans son style. Ce qui conférait tout à coup un nouvel aspect étrange aux choses.

— Certaines de nos éoliennes sont de petites fermes d’algues.

— Quoi ?

— Ces putains de moulins que nous avons semés un peu partout. Ils sont bourrés de cette nouvelle algue de Vlad, ou de lichen, ou de je ne sais quoi. Regarde.

Elle posa le sac sur la petite table, l’ouvrit, et se servit du tournevis pour entrebâiller l’intérieur. Ils virent des petites grappes noueuses d’algue bleuâtre. De la vie martienne surgie d’un ancien magazine de SF.

Ils restaient hypnotisés.

— Bon Dieu ! fit Arkady.

Il se pencha jusqu’à ce que ses yeux ne soient plus qu’à un centimètre de la chose.

— Tu me jures que tu l’ignorais ? insista Nadia.

— Je te le jure. Nadia, jamais je n’aurais fait ça. Tu le sais…

Elle souffla longuement.

— Eh bien… Apparemment, ça n’est pas le cas de nos copains.

Il se redressa en hochant la tête.

— C’est vrai. (Il réfléchissait intensément. Il s’approcha des éoliennes et en prit une.) Ça se trouvait où ?

— Derrière la plaque thermique.

Ils l’ouvrirent avec les outils de Nadia. Et trouvèrent une autre colonie d’algues d’Underhill. Nadia sonda les bords de la plaque et découvrit deux petits gonds.

— Regarde, c’était prévu pour s’ouvrir.

— Mais par quel moyen ?

— Par radio ?

— Bon Dieu ! (Arkady se mit à arpenter la travée étroite.) Je veux dire…

— Ces dirigeables, on en a construit combien, jusqu’ici ? Dix ? Vingt ? Et ils vont tous distribuer ces choses ?…

Il se mit à rire, la tête en arrière, d’un rire sauvage qui partageait sa barbe rousse.

Nadia ne trouvait rien de drôle à ça, mais elle ne put s’empêcher de sourire devant sa réaction.

— Mais ça n’a rien de drôle ! On est dans une sale situation !

— Peut-être.

— Mais si, absolument ! Et c’est de ta faute ! Certains de ces fous de biologistes du parc ont pris au sérieux tes vantardises d’anarchiste !

— Eh bien, c’est au moins un point en leur faveur, à ces salauds. (Il retourna dans la cuisine pour examiner la touffe de choses bleues qu’ils avaient posée sur la table.) De qui crois-tu que nous parlions exactement ? Combien de nos amis sont au courant ? Et pourquoi, au nom du ciel, ne m’ont-ils rien dit ?

Elle savait qu’il était ulcéré. En fait, plus il réfléchissait à la chose, moins il la trouvait drôle. Parce que ces algues signifiaient qu’il existait une sous-culture à l’intérieur de leur groupe, qui agissait hors de la supervision de l’AMONU, mais qui n’avait pas voulu qu’Arkady fût au courant. Même s’il avait été le premier et le plus fervent avocat de ce genre de subversion. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Que certains étaient de son côté mais ne lui faisaient pas confiance ? Qu’il existait des dissidents avec un programme concurrent ?

Impossible de le savoir. Ils levèrent l’ancre et montèrent dans le ciel au-dessus d’Amazonis. Ils survolèrent un cratère de taille moyenne appelé Pettit. Arkady remarqua que c’était un emplacement parfait pour une éolienne, mais Nadia lui répondit par un grognement irrité. Ils essayaient de définir la situation. Il était certain que plusieurs personnes des labos d’ingénierie génétique devaient être dans le coup, sinon tous. Et Sax, responsable de la conception des éoliennes, en faisait certainement partie. Hiroko, quant à elle, avait toujours soutenu le projet des éoliennes, mais ils n’avaient jamais vraiment compris pourquoi.

Ils en discutèrent tout en démontant complètement l’éolienne. La plaque thermique constituait un fond pour le compartiment qui contenait les algues. Quand ce fond s’ouvrait, les algues étaient libérées dans une zone légèrement plus chaude que l’environnement extérieur. Chaque éolienne était donc destinée à fonctionner comme une micro-oasis et, si les algues réussissaient à survivre, elles pouvaient croître au fur et à mesure que la température du site s’élevait, avant de se développer au-delà. La plaque de réchauffement n’était là que pour les démarrer, rien de plus. C’était du moins ce qu’avaient pensé ses concepteurs.

— En tout cas, les deux premières pommes sur Mars, c’est nous, fit Arkady.

— Mais je ne vois pas quels ennuis ça pourrait nous attirer. On ne savait rien de tout ça.

— Qui va nous croire ?

— Oui, c’est juste. Ces salauds nous ont vraiment eus…

Il était évident que c’était ce qui le perturbait. Bien sûr, ils avaient contaminé Mars avec des biotopes étrangers, mais, surtout, il avait été tenu à l’écart d’un secret. Les hommes étaient souvent incroyablement égomaniaques. Et Arkady plus que certains, avec son groupe de partisans qui approuvaient toutes ses positions, qui le suivaient en toutes choses. L’ensemble de l’équipe de Phobos, et de nombreux programmeurs d’Underhill.

Si certains des siens lui cachaient des choses, c’était terrible. Mais si un autre groupe dissimulait d’autres secrets, c’était plus grave encore, parce que cela impliquait une interférence, une compétition.

Il ne semblait ni furieux ni séduit, et Nadia décida finalement qu’il éprouvait les deux émotions en même temps : c’était typique de lui. Il sentait les choses librement et à fond, sans trop se soucier de leurs conséquences. Mais elle n’était pas certaine pour sa part d’apprécier ses réactions, cette fois, et elle lui en fit part d’un ton très irrité.

— Mais tu ne comprends donc pas ? cria-t-il. Pourquoi m’auraient-ils tenu à l’écart de ce secret, alors que c’était mon idée ?

— Parce qu’ils devaient savoir que je t’accompagnerais. S’ils t’avaient mis au courant, tu me l’aurais répété. Et alors, j’aurais tout bloqué.

Il explosa d’un rire énorme.

— Alors, pour toi, ils ont été pleins d’égards !

— Va te faire foutre !

Les ingénieurs bio, Sax, les alchimistes qui mettaient les choses au point. Des gens des communications, probablement… Ils devaient être des dizaines à être au courant.

— Et Hiroko ? demanda Arkady.

Ils n’avaient aucune idée à son sujet. Ils ne connaissaient pas suffisamment ses opinions. Nadia avait la quasi-certitude qu’elle avait participé à ce plan, sans pouvoir préciser pour quelle raison.

— Je suppose que c’est à cause de ce groupe qui s’est formé autour d’elle, toute la ferme, plus un grand nombre d’autres, qui la respectent… et la suivent. Ann y compris, en un sens. Si ce n’est qu’Ann va hurler en apprenant ça ! Mais je suis certaine qu’Hiroko aurait été au courant de n’importe quel secret, surtout s’il s’agit des systèmes écologiques. Les ingénieurs génétiques travaillent avec elle la plupart du temps. Pour certains d’entre eux, elle est une sorte de gourou. Ils ont peut-être écouté ses conseils pour mettre au point ces algues !

— Mmm…

— En tout cas, ils ont eu son accord. Je dirais même sa permission.

Arkady hocha la tête.

— Je vois ce que tu veux dire.

La plaine qu’ils survolaient semblait maintenant différente à Nadia. Elle avait été ensemencée, et elle allait changer, inévitablement. Ils parlèrent des autres projets de terraforming de Sax : les miroirs géants placés sur orbite qui renverraient les rayons du soleil sur le terminateur, à l’aube et au crépuscule, le carbone semé sur les calottes polaires, l’aréothermie, les astéroïdes de glace importés. Il semblait bien que tout cela fût pour bientôt. Ils avaient contourné le débat et ils allaient modifier la face de Mars.

Au soir du deuxième jour qui suivit leur découverte, ils préparaient leur repas, à l’ancrage dans un petit cratère, lorsqu’ils reçurent un appel d’Underhill, relayé par satellite.

— Hé, vous deux ! lança la voix de John Boone. On a un problème !

— Vous aussi ? fit Nadia.

— Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ?

— Non, non.

— Bien, parce que je ne voudrais pas que vous en ayez deux ! Une tempête de poussière vient de se former dans la région de Claritas Fossae, et elle se développe. Elle monte vers le nord à toute vitesse. On pense qu’elle vous atteindra dans un jour au plus.

— Est-ce que ça n’est pas un peu tôt pour les tempêtes ? demanda Arkady.

— Non… On est à Ls = 240, et c’est la période. Le printemps austral. En tout cas, elle vous arrive droit dessus.

Il leur transmit un cliché satellite qu’ils examinèrent attentivement. La région sud de Tharsis était obscurcie par un nuage jaune amorphe.

— On ferait mieux de rentrer dès maintenant, dit enfin Nadia.

— De nuit ?

— On pourrait marcher sur les batteries, et on les rechargerait demain matin. Après, nous n’aurons pas beaucoup de lumière, à moins que nous ne parvenions à monter au-dessus de la tempête.

Après en avoir discuté avec John, puis Ann, ils larguèrent les amarres. Le vent les porta vers l’est-nord-est, ce qui les amènerait à passer immédiatement au sud d’Olympus Mons. Ensuite, ils espéraient pouvoir contourner le flanc nord de Tharsis, ce qui les abriterait de la tempête, pour quelque temps au moins.

La nuit, tout était plus bruyant. Le vent, sur l’enveloppe du ballon, émettait une plainte continue auprès de laquelle le bruit des moteurs n’était qu’un timide bourdonnement. Le cockpit n’était éclairé que par la lueur verte des instruments de bord. Ils parlaient à voix basse, tandis que le monde obscur défilait sous eux. Il leur restait environ 3 000 kilomètres à parcourir jusqu’à Underhill, ce qui représentait trois cents heures de navigation. C’est-à-dire douze jours, plus ou moins. Mais la tempête, si elle se comportait comme toutes les autres, s’abattrait sur eux bien avant. Après… il était difficile d’émettre des suppositions. Sans soleil, les propulseurs videraient les batteries, et ensuite…

— Est-ce que nous ne pourrions pas nous laisser porter par le vent ? suggéra Nadia. En n’utilisant les moteurs que pour rectifier le cap ?

— Peut-être. Mais ces machines ont été conçues pour que les propulseurs assurent la poussée verticale, tu sais…

— Oui.

Elle fit du café, qu’ils burent en silence dans le cockpit, les yeux rivés sur le petit écran radar.

— Il va probablement falloir que nous larguions tout ce qui ne nous est pas absolument nécessaire. À commencer par ces saletés d’éoliennes.

— C’est autant de lest. Gardons-le pour reprendre de l’altitude quand nous en aurons besoin.

La nuit était interminable. Arkady prit la relève de quart, et Nadia dormit pendant une heure d’un sommeil agité. Quand elle regagna le cockpit, elle constata que la masse noire de Tharsis s’avançait sur eux. Les deux volcans les plus au nord du trio, Ascraeus Mons et Pavonis Mons, se découpaient comme des bosses obscures sur le fond des étoiles, au bord du monde. Sur leur gauche, Olympus se dressait encore sur l’horizon. Ils avaient l’impression, avec ces trois volcans géants, de voler à l’intérieur d’un canyon de titans. L’écran radar reproduisait le paysage en miniature, tracés verts sur la grille de mesures.

Puis, dans l’heure qui précéda l’aube, il leur sembla qu’un autre volcan se dressait derrière eux. Car tout l’horizon du sud s’élevait vers le ciel, occultant les étoiles, noyant Orion dans le noir. La tempête accourait.

Elle s’abattit sur eux au lever du jour, masquant le ciel rouge de l’est, déferlant en vagues de pénombre couleur de rouille. Le grondement assourdi du vent autour de la nacelle se changea en un hurlement. La poussière les fouettait en lanières violentes, à une vitesse terrifiante. Le vent s’amplifia encore et la nacelle tressauta et vibra tandis que toute la membrure du dirigeable se déformait.

Par chance, ils continuaient à faire route vers le nord.

— J’espère que le vent va s’enrouler autour de l’épaulement nord de Tharsis, dit Arkady.

Nadia ne put qu’acquiescer en silence. Ils n’avaient pas eu la moindre occasion de recharger les batteries après leur vol nocturne et, sans soleil, les moteurs ne tourneraient plus très longtemps.

— Hiroko m’a dit que l’ensoleillement du sol pendant une tempête est censé être supérieur de 15 % à la normale, dit Nadia. À la hauteur où nous nous trouvons, ça devrait être encore plus important. Donc, nous finirons par nous recharger, mais ce sera lent. Il est possible que les propulseurs ne nous servent pas à grand-chose cette nuit.

Elle pianota les données sur son clavier. Ils couraient un danger sérieux : elle le lisait sur le visage d’Arkady : ça n’était pas de la peur, ni même de l’anxiété – tout simplement, son sourire était bizarre. S’ils étaient incapables de se servir des moteurs, ils ne pourraient pas corriger leur direction, et ils seraient même dans l’incapacité de garder leur altitude. Ils pouvaient descendre, c’était vrai, et tenter de s’amarrer. Mais ils ne disposaient que de quelques semaines de vivres, et des tempêtes comme celle-ci duraient souvent deux ou trois mois.

— Voilà Ascraeus Mons ! s’exclama Arkady en montrant l’écran radar. L’image est bonne… C’est la meilleure que nous puissions avoir cette fois-ci, je le crains. Dommage. J’avais tellement envie de les voir tous ! Tu te souviens d’Elysium ?

— Mais oui, mais oui, fit Nadia d’un ton distrait.

Elle était occupée à vérifier les charges de batteries en simulation. Le soleil était presque en périhélie, ce qui expliquait le déclenchement de la tempête. Les instruments indiquaient que 20 % seulement de la pleine clarté solaire les pénétreraient à ce niveau (alors que Nadia, à vue, estimait son intensité à 30 ou 40…). Ils pourraient donc utiliser les propulseurs à mi-temps, ce qui les aiderait formidablement. Ils se déplaçaient actuellement à 12 kilomètres à l’heure environ, et ils perdaient de l’altitude, même si le terrain s’élevait. Avec les moteurs, ils pourraient garder une altitude fixe, et corriger leur cap d’un ou deux degrés.

— Cette poussière, tu mesures sa densité à combien ?

— Sa densité ?

— Oui, je veux dire : combien de grammes au mètre cube ? Essaie d’avoir Ann ou Hiroko par radio, tu veux ?

Elle retourna au tableau de bord pour essayer de trouver comment alimenter les propulseurs. L’hydrazine, pour les pompes à vide du lance-bombes, qui pourraient être reliées aux propulseurs, probablement… Elle était en train de dégager une des maudites éoliennes à grands coups de pied, quand elle s’arrêta. Les plaques thermiques étaient alimentées par la charge électrique générée par les pales. Si elle pouvait dévier cette charge dans les batteries des moteurs, il suffirait de fixer des éoliennes sur les flancs de la nacelle. Le vent ferait tourner les pales et les propulseurs pourraient fonctionner avec cette énergie d’appoint. Elle fouillait déjà dans son coffre à outils, en quête de câbles et de transformateurs. Elle confia son idée à Arkady et il eut son habituel rire fou.

— Bonne idée, Nadia ! Excellente idée !

— Si ça marche.

Sa réserve d’outils était tristement réduite par rapport à son arsenal habituel. Elle rassemblait ceux qui lui étaient nécessaires dans la clarté jaune sinistre qui vacillait à chaque bourrasque de vent. L’obscurité extérieure était déchirée de nuages denses et sulfureux qui zébraient la tempête comme autant d’éclairs. La poussière devait les balayer à plus de 300 kilomètres à l’heure. Même sous une pression de 12 millibars, le vent secouait violemment le dirigeable et, dans le cockpit, Nadia entendait Arkady jurer contre l’inefficacité de l’autopilote.

— Reprogramme-le ! lança Nadia, puis, se rappelant soudain les simulations sadiques d’Arkady sur l’Arès, elle ajouta en riant : Problème ! Problème !

Et elle continua de rire en écoutant ses jurons, avant de se mettre au travail.

Avec le vent en poupe, au moins, ils allaient plus vite. Arkady était en liaison avec Ann et répéta ses informations en hurlant. La poussière était extrêmement fine, composée de particules d’un diamètre de 2,5 microns en moyenne. La masse totale de la colonne était de 10-3 par cm-2. Ça n’était pas trop grave. L’ensemble, ramené au sol, ne laisserait qu’une couche infime, ce qui confirmait ce qu’ils avaient observé sur les largages les plus anciens d’Underhill.

Quand elle eut refait les câblages d’un certain nombre d’éoliennes, elle regagna le cockpit en vacillant.

— Ann dit que la force du vent doit diminuer près du sol, lui annonça Arkady.

— Bien. Parce qu’il va falloir nous poser si on veut fixer les éoliennes.

Le soir venu, ils descendirent sans la moindre visibilité, et laissèrent traîner l’ancre jusqu’à ce qu’elle se bloque. Le vent était effectivement moins fort, mais Nadia fut quand même chahutée sérieusement pendant sa descente en élingue, sous les nuages déferlants de poussière. Enfin, elle sentit le sol sous ses bottes ! Elle se détacha de l’élingue, courbée dans le vent. Même affaibli, il paraissait lui envoyer de grandes gifles et elle sentait affluer en elle ce vieux sentiment de vide. La visibilité ondulait avec les vagues jaunes de poussière et Nadia était désorientée. Sur Terre, un vent d’une pareille force l’aurait balayée comme un brin de paille.

Mais là, elle parvenait à se maintenir au sol. Arkady avait manœuvré le treuil pour tendre le câble d’amarrage, et l’Arrowhead, tout proche à présent, était un toit vert et ventru qui projetait une ombre étrangement dense.

Elle démonta les câblages des turbopropulseurs des ailes pour les fixer sur le dirigeable avant de les sertir dans les contacts, à l’intérieur. Elle travaillait aussi vite que possible pour éviter une exposition prolongée à la poussière. Le ventre du dirigeable tressautait dans les bourrasques.

Avec quelque difficulté, elle perça des trous dans le fuselage de la nacelle et y fixa dix éoliennes maintenues par des écrous. Elle finissait le câblage entre les éoliennes et les contacts des propulseurs lorsque le dirigeable chuta brutalement. Si vite qu’elle dut se jeter à plat ventre, la perceuse pressée douloureusement contre son estomac.

— Merde !

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Arkady dans l’intercom.

— Rien. Quel merdier ! On dirait que je travaille sur un trampoline.

Elle précipita son travail. À l’instant où elle finissait, le vent reprit de la violence, et elle dut ramper jusqu’à la trappe en haletant.

En enlevant son casque, elle cria à Arkady :

— Ce gros machin a bien failli m’écraser !

Tandis qu’il se battait pour dégager l’ancre, elle s’avança en titubant dans la nacelle, rassembla tout ce dont ils n’auraient plus besoin (matelas, lampe, ustensiles de cuisine, couverts, bouquins, plus quelques échantillons de rocs) par la trappe du lance-bombes. Si un jour un voyageur rencontrait tout ça, se dit-elle, il se poserait certainement des questions.

Ils durent pousser les propulseurs au maximum pour dégager l’ancre. Après quoi, libérés, ils volèrent comme une feuille dans le vent de novembre. Ils continuaient en poussée maximale pour reprendre de l’altitude au plus vite. Il y avait quelques volcans entre Olympus et Tharsis, et Arkady souhaitait plafonner à plusieurs centaines de mètres au-dessus. Sur l’écran radar, Ascraeus Mons disparaissait à l’arrière. Quand ils furent bien au nord, ils purent mettre le cap à l’est et essayer de définir une course autour du flanc nord de Tharsis et, de là, jusqu’à Underhill.

Mais, durant les longues heures qui suivirent, ils découvrirent que le vent soufflait vers le bas de la pente nord de Tharsis, prenant leur étrave par le travers et, même lorsqu’ils lançaient les propulseurs à fond vers le sud-est, ils dérivaient vers le nord-est, tout au mieux. Dès qu’ils tentaient d’aller contre le vent, le malheureux Arrowhead était secoué comme un planeur et ils avaient l’impression que la nacelle était suspendue à un élastique. Malgré toutes leurs tentatives, ils n’arrivaient pas à prendre le bon cap.

L’obscurité revint. Ils avaient été déportés un peu plus loin au nord-est. S’ils continuaient, ils allaient passer à quelques centaines de kilomètres au large d’Underhill. Ensuite, ils n’auraient plus aucun refuge possible. Ils allaient être balayés jusqu’à Acidalia, jusqu’à Vastitas Borealis, vers la mer pétrifiée de dunes noires. Et ils n’avaient plus assez d’eau ni de vivres pour refaire le tour de la planète.

Nadia partagea un repas poussiéreux avec Arkady, en essayant de réfléchir à une solution. Il observait l’écran radar en silence, l’air inquiet.

— Écoute, dit-elle, si nous pouvions capter les signaux des transpondeurs en nous dirigeant vers Chasma Borealis, nous pourrions nous poser. Et alors, on pourrait envoyer un des patrouilleurs robots pour nous récupérer. Ils se déplacent très bien dans la tempête, ils n’ont pas besoin de voir. On laisserait l’Arrowhead à l’amarrage.

Arkady la dévisagea, avala une bouchée et dit :

— Bonne idée.

À condition de pouvoir capter les signaux des transpondeurs.

Arkady appela Underhill. Il parvint à se faire comprendre en dépit des crépitements d’électricité statique. Durant toute la nuit, ils discutèrent avec les autres, à propos des fréquences, des canaux, de la poussière qui devait atténuer les signaux déjà faibles des transpondeurs, etc. Les transpondeurs avaient été conçus pour indiquer leur route aux patrouilleurs qui passaient à proximité, et au sol. Les capter allait donc être un réel problème.

Underhill pouvait donner leur position avec précision et leur indiquer les points de descente. Leur propre carte radar leur tracerait la route. Mais ni l’une ni l’autre de ces deux méthodes ne serait parfaitement exacte, et il serait presque impossible de trouver la route dans cette tempête s’ils ne se posaient pas dessus. Une erreur de dix kilomètres, et elle serait au-delà de l’horizon. Et ils perdraient toutes leurs chances. Ils auraient plus de chance s’ils accrochaient les signaux d’un des transpondeurs.

En tout état de cause, Underhill dépêcha un patrouilleur robot vers le nord. Il devrait arriver dans le secteur qu’ils espéraient traverser dans cinq jours. Nadia et Arkady avançaient à 30 kilomètres à l’heure, et atteindraient leur but dans quatre jours environ.

Quand tous les plans furent établis, ils décidèrent des tours de veille pour la nuit. Nadia, entre deux tours, ne trouvait pas le sommeil, ou mal, dans les secousses du vent.

La nacelle sentait la poussière, la sueur, et aussi l’hydrazine. En dépit des joints micronisés, un film blanc s’était déposé sur les parois. Nadia passa les doigts sur une cloison de plastique bleu et les regarda. Incroyable…

Ils passaient de la pénombre des jours aux nuits sans étoiles, secoués sans cesse. Le radar leur montra ce qui devait être le cratère de Fensekov, à la verticale. Ils étaient inéluctablement emportés vers le nord-est, sans aucune chance de pouvoir défier la tempête. La route du pôle était leur unique chance. Entre ses quarts, Nadia faisait le tri des choses qu’ils pouvaient jeter par-dessus bord, et découpait même certaines parties de la nacelle qu’elle ne jugeait pas essentielles. Les ingénieurs de Friedrichshafen en auraient frémi. Mais les ingénieurs allemands en faisaient toujours trop, et, sur Terre, personne n’était capable de penser en termes de gravité martienne.

Tandis qu’elle s’activait à réduire le dirigeable à une simple carcasse mobile et habitable, Arkady l’encourageait. Nu, couvert de poussière, géant roux et chantonnant, il surveillait l’écran radar, préparait leurs petits repas et observait leur avance. Impossible de ne pas partager son excitation, de ne pas admirer comme lui les grandes bourrasques de poussière. La tempête semblait souffler dans son sang.

Trois longues journées passèrent ainsi, dans la tourmente orange. Au quatrième jour, peu après midi, ils mirent la radio à plein volume et guettèrent le souffle de la statique sur la fréquence des transpondeurs. Nadia était hypnotisée par l’écoute de ce bruit blanc et dérivait vers le sommeil. Car ils dormaient peu. Elle était au seuil de l’inconscience quand Arkady lui parla. Elle sursauta.

— Tu entends ? répéta-t-il.

Elle écouta intensément et secoua la tête.

— Une sorte de ping, ajouta-t-il.

Oui, elle entendait un petit bip.

— C’est ça ?

— Je le pense. On va descendre aussi vite que possible. Il faut que je vide quelques ballonnets.

Il pianota quelques touches du clavier de contrôle, le dirigeable s’inclina vers l’avant, et ils commencèrent à tomber très vite. Les chiffres de l’altimètre défilaient. L’écran radar leur révéla un sol plat. Le ping se fit plus fort – sans récepteur directionnel, c’était leur unique moyen de calculer leur approche.

Ping… ping… ping… Nadia, dans son état d’épuisement, était incapable de savoir s’il augmentait ou diminuait.

— Il diminue, fit Arkady. Tu ne crois pas ?…

— Je ne sais pas.

— Mais si.

Il lança les propulseurs et, dans leur ronronnement, le signal s’atténua. Il fit pivoter le dirigeable, qui fut durement secoué. Il lutta pour contrôler sa chute, mais le délai était trop long entre les mouvements des volets et les soubresauts du dirigeable. En réalité, ils ne faisaient qu’amortir un crash inévitable. Le ping se faisait plus faible.

Quand l’altimètre indiqua qu’ils étaient suffisamment bas pour larguer l’ancre, ils s’exécutèrent aussitôt et attendirent, angoissés. Ils jetèrent toutes leurs amarres, et l’Arrowhead fut enfin bloqué. Nadia enfila sa tenue et sauta sur l’élingue. Elle descendit vers la surface, dans une aube couleur chocolat, ployée dans le torrent changeant du vent. Elle était écrasée par un épuisement physique qu’elle n’avait jamais connu. Elle ne progressait qu’avec difficulté. Dans son intercom, le signal du transpondeur résonnait et le sol devenait pentu. Elle lutta pour conserver son équilibre. Le ping se fit plus net.

— On aurait dû écouter avec nos intercoms, dit-elle à Arkady. C’est bien mieux.

Une bourrasque la fit tomber. Elle se releva et reprit péniblement sa marche, laissant derrière elle un filin de nylon, réglant ses pas sur le volume du signal. Elle ne voyait guère qu’à un mètre de distance, parfois moins, dans les bourrasques les plus violentes.

C’est au cœur d’un nuage dense, aveuglant, qu’elle faillit heurter le transpondeur, planté là comme un grand piquet.

— Hé ! cria-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien ! J’ai failli entrer dans la borne !

— Tu l’as trouvée ?

— Oui.

Elle sentit la fatigue peser encore plus lourd. Ses mains et ses bras étaient de métal et elle dut s’asseoir un instant, avant de se relever : le sol était bien trop glacé. Et elle éprouvait un élancement douloureux le long de son doigt fantôme.

Elle prit le filin de nylon et revint en aveugle au dirigeable, se rappelant le mythe ancien du labyrinthe.

Ils roulaient vers le sud à bord du patrouilleur quand ils apprirent par la radio que l’AMONU venait d’approuver l’établissement de trois nouvelles colonies. Chacune d’elles compterait cinq cents personnes, venues de pays qui n’avaient pas été représentés dans la première expédition.

Et le sous-comité de terraforming avait donné son accord, avec l’approbation de l’assemblée générale, pour l’expédition d’un premier support matériel qui devait permettre la dissémination à la surface de la planète de micro-organismes conçus par le génie génétique à partir de souches d’algues, de bactéries ou de lichens.

Arkady rit pendant trente secondes.

— Ces fumiers ! dit-il enfin. Ces fumiers : quelle chance ils ont eue ! Ils vont s’en tirer comme ça !

QUATRIÈME PARTIE

Le mal du pays

1

C’est un matin d’hiver, et le soleil brille sur Vallès Marineris, illuminant les parois nord de la concaténation de canyons. Et, sous sa lumière intense, çà et là, un surplomb, un affleurement est marqué d’une touche de lichen noir.

La vie s’adapte, voyez-vous. Elle n’a que quelques besoins : un peu de carburant, un peu d’énergie, et elle se montre d’une ingéniosité fantastique pour extraire ce qu’il lui faut dans la vaste gamme des environnements terrestres. Certains organismes survivent au-dessous du point de congélation de l’eau, d’autres au-dessus de 100 degrés. D’autres encore supportent des taux de radiation intenses, alors qu’il s’en trouve pour s’accommoder de régions à salinité élevée, ou qui apprécient la roche dure, l’obscurité totale, l’extrême déshydratation, et même le manque d’oxygène. Ils s’adaptent à toutes sortes de milieux, de manière tellement étrange et merveilleuse que notre imagination est dépassée. Et des lits de roc au sommet de l’atmosphère, la vie a imprégné la Terre pour en faire une seule et immense biosphère.

Toutes ces capacités d’adaptation sont codées et génétiquement transmissibles. Si les gènes mutent, les organismes changent. Si les gènes sont altérés, les organismes changent. Les bio-ingénieurs se servent de ces formes de changement, non seulement en recombinant les chaînons des gènes, mais en se servant de l’art bien plus ancien de la culture sélective.

Les micro-organismes ont un code d’identité, et les plus rapides en croissance (ou bien ceux qui présentent les caractères souhaités) peuvent être recueillis et recodés. On peut ajouter des mutagènes afin d’augmenter le taux de mutation et, avec la succession rapide des générations microbiotiques (à raison de dix par jour, à peu près), on peut répéter le processus jusqu’à satisfaction. La reproduction sélective est l’une des plus puissantes techniques de bioingénierie dont nous disposons.

Mais des techniques nouvelles ont attiré l’attention. Des microorganismes issus du génie génétique sont apparus un demi-siècle environ avant que les cent premiers débarquent sur Mars. Mais, pour la science moderne, un demi-siècle, c’est beaucoup de temps. Les conjugaisons de plasmides, durant toutes ces années, sont devenues des outils très sophistiqués. Le choix d’enzymes de restriction pour le bouturage et d’enzymes ligases[18] pour le collage était vaste et diversifié. D’où la possibilité de développer de longues chaînes d’ADN. La connaissance accumulée par les génomes était immense, et s’accroissait exponentiellement. Utilisée dans son ensemble, cette nouvelle biotechnologie permettait toutes sortes de réorganisations de caractères, de promotion, de réplique, de suicide provoqué (destiné à stopper les excès de succès), et ainsi de suite. Il était possible de trouver les séquences ADN d’un organisme qui possédait les caractères souhaités, de synthétiser les messages de cet ADN, de les couper et de les coller dans les anneaux des plasmides. Après ça, les cellules étaient lavées et suspendues dans le glycérol avec les nouveaux plasmides, le glycérol était suspendu entre deux électrodes, on lui infligeait un choc très bref de l’ordre de 2 000 volts, et les plasmides éclataient en cellules. Et voilà ![19] Tel le monstre de Frankenstein, on obtenait alors un nouvel organisme. Avec des capacités nouvelles.

Donc : des lichens à croissance rapide. Des algues thermorésistantes. Des champignons destinés aux froids extrêmes. La bactérie halophylique Archae, qui se nourrissait de sel et fabriquait de l’oxygène. Des mousses surarctiques. Toute une taxinomie de nouvelles formes de vie, partiellement adaptées à la surface de Mars, qui toutes étaient essayées. Certaines espèces s’éteignirent par sélection naturelle. D’autres prospérèrent selon la loi du mieux adapté. Certaines se propageaient de façon vivace, aux dépens d’autres organismes. Puis certains éléments chimiques qu’elles excrétaient activaient leurs gènes suicidaires, et elles régressaient jusqu’à ce que les niveaux de ces agents chimiques retombent à nouveau.

La vie s’adaptait donc aux conditions. Et, dans le même temps, les conditions étaient modifiées par la vie. Telle est une des définitions de la vie : l’organisme et son environnement changent ensemble selon un arrangement réciproque et constituent deux manifestations d’une écologie, deux parties d’un tout.

Résultat : plus d’oxygène et d’azote dans l’atmosphère. Un duvet noir sur les glaces polaires. Sur les surfaces bulbeuses des rochers boursouflés. Des plaques d’un vert pâle sur le sol. Des cristaux de givre plus gros. Des animalcules dans le régolite, creusant comme des trilliards de taupes minuscules, transformant les nitrates en azote, les oxydes en oxygène.

Tout d’abord, ç’avait été presque invisible, et très lent. Un coup de froid, une éruption solaire, et des disparitions massives auraient suivi. Mais les restes des morts nourrissaient les autres créatures, dont les conditions de vie s’amélioraient, ce qui accélérait le mouvement. Les bactéries se reproduisent très vite, et peuvent doubler leur masse plusieurs fois par jour si les conditions sont favorables. Les possibilités mathématiques de leur vitesse de croissance sont précaires, et même si les contraintes d’environnement – plus particulièrement sur Mars – empêchent de loin toute évaluation mathématique de la croissance réelle, les nouveaux organismes, les aréophytes, se reproduisirent rapidement. Certains mutaient parfois, mouraient constamment, et une vie nouvelle se développait sur le compost de ses ancêtres pour se reproduire. La vie, puis la mort. Et l’air et le sol qu’ils laissaient derrière eux étaient différents de ce qu’ils avaient été durant quelques millions de brèves générations.

Ainsi, le soleil se lève un matin, et ses longs rayons se propagent au travers de la nappe de nuages effilochés sur toute la longueur de Vallès Marineris. Sur les parois nord, des traces infimes de noir, de jaune, de vert olive et de gris sont visibles. Des touches de lichen marquent les façades de pierre inchangées, craquelées, rougeâtres. Mais tachetées désormais. Comme moisies.

2

Michel Duval rêvait de sa maison. Il nageait dans les longues lames, à la pointe de Villefranche-sur-Mer, dans l’eau tiède du mois d’août. Le crépuscule approchait, le vent soufflait, et la mer était d’un bronze blanchi qui renvoyait des éclats de soleil tout autour de lui. Pour la Méditerranée, les rouleaux étaient gros et rapides, et le portaient un instant avant d’aller se briser en longues ondulations irrégulières. Il était soulevé par les bulles et le sable, resurgissait dans la lumière dorée, le goût du sel dans la bouche, les yeux délicieusement piquants. De grands pélicans noirs se laissaient porter par les coussins d’air au-dessus de la houle, montaient vers le ciel en tourbillons maladroits, planaient, puis se posaient sur l’eau, non loin de lui, les ailes repliées. Souvent, ils arrivaient en piquant droit sur un petit poisson.

Il faisait tour à tour frais et chaud, et il se laissait flotter, glisser. Une vague se brisa près de lui en une frange de crème qui explosa en diamants.

Le téléphone sonnait.

Le téléphone sonnait. C’était sans doute Ursula ou Phyllis qui l’appelaient pour lui dire que Maya avait un nouvel état d’âme et qu’elle était inconsolable. Il se leva, enfila ses sous-vêtements et gagna la salle de bains. Les vagues déferlaient à la limite du ressac. Maya. Une fois encore déprimée. La dernière fois qu’il l’avait vue, elle était très bien, presque euphorique. Cela remontait à… quoi ? Une semaine ?… Mais c’était comme ça avec elle. Maya était dingue. Dingue comme seuls les Russes pouvaient l’être ; ce qui impliquait qu’elle représentait une force avec laquelle il fallait compter. La Mère Russie ! L’Église et les communistes avaient tenté d’éradiquer le matriarcat qui les avait précédés, et tout ce qu’ils avaient réussi à apporter, c’était un flot de mépris émasculatoire, ils avaient créé une nation de russalkas et de baba yagas hautaines, de superwomen permanentes, qui vivaient dans une société quasi parthénogénétique de mères, de filles, de babuchkas, de petites-filles. Mais néanmoins vouées à leurs rapports avec les hommes, dans une quête désespérée du père disparu, du parfait compagnon. Ou, plus simplement, de l’homme qui accepterait sa part du fardeau. Et quand elles trouvaient ce grand amour, la plupart du temps elles le détruisaient. Complètement fou !

Mais il était dangereux de généraliser. Maya était un cas classique. Tour à tour mélancolique, colérique, charmeuse, brillante, séduisante, manipulatrice, exaltée – et maintenant les yeux rouges, la bouche entrouverte, elle semait le désordre dans le bureau de Michel transformé en poubelle géante.

Ursula et Phyllis accueillirent Michel avec des remerciements chuchotés, s’excusèrent de l’avoir dérangé si tôt le matin, et s’éclipsèrent.

Il ouvrit les stores vénitiens et la lumière du dôme central inonda la pièce. Oui, Maya était une très belle femme, avec ses longs cheveux soyeux, son regard sombre, charismatique, direct, immédiat. C’était désolant de la découvrir à ce point perturbée. Jamais il ne s’y habituerait. Le contraste était trop fort avec sa vivacité habituelle, la façon qu’elle avait de poser le doigt sur votre bras pour vous confier sur un ton confidentiel ce qui l’avait récemment fascinée…

Cette pauvre créature qui avait sombré dans le désespoir était à présent affalée sur le bureau et commençait à lui raconter d’une voix rauque la dernière scène de son drame permanent dont elle était l’actrice avec John et, bien sûr, Frank. Apparemment, elle était furieuse contre John : il avait refusé de l’aider dans un plan pour lequel elle avait besoin que les transnationales russes soussignent le développement des colonies du bassin d’Hellas qui, étant la région la plus profonde de Mars, serait la première à bénéficier des changements atmosphériques. La pression, à Low Point, serait dix fois plus élevée qu’au sommet des grands volcans, et trois fois plus que la moyenne enregistrée. Ce devrait être le premier endroit viable, parfait pour le développement à venir.

Mais John, apparemment, préférait passer par l’AMONU et les gouvernements de la Terre. Ce n’était qu’un des nombreux désaccords politiques qui commençaient à infester leur vie privée, à tel point qu’ils se querellaient de plus en plus souvent à propos d’autres sujets qui étaient sans importance, et pour lesquels ils ne se seraient jamais passionnés auparavant.

En observant Maya, Michel faillit lui dire : « John souhaite que tu sois irritée à son égard. » Mais il n’était pas certain de la réaction de John.

Maya se frotta les yeux, posa le front sur son bureau, révélant sa nuque et ses épaules larges. Jamais elle ne se serait montrée dans un pareil désarroi devant les autres citoyens d’Underhill. C’était un accord intime entre eux. Comme si elle s’était déshabillée. Les gens ne parvenaient jamais à comprendre que l’intimité véritable n’était pas forcément fondée sur les rapports sexuels, ce que l’on pouvait accomplir avec des étrangers et dans un état d’aliénation totale. L’intimité consistait à parler durant des heures de ce qui était le plus important pour la vie de l’autre. Mais Maya, c’était vrai, était absolument belle, avec des proportions parfaites : il l’avait vue plonger dans la piscine et nager sur le dos dans son maillot bleu. Une image de la Méditerranée. Il flottait encore dans la rade de Villefranche, sous la lumière ambrée du soleil, il observait la plage où passaient des hommes et des femmes en maillots de bain, ou simples cache-sexe. Et les dauphins surgissaient d’entre les vagues, comme pour faire concurrence aux corps bronzés et huilés des femmes.

Mais Maya parlait de Frank. Frank qui semblait doué d’un sixième sens pour semer la discorde entre elle et John (mais un sixième sens était-il vraiment nécessaire ?…), Frank qui accourait vers elle pour lui parler de la vision qu’il avait de Mars, une vision audacieuse, excitante, ambitieuse, qui ne correspondait à rien de ce qu’était John.

— Frank est tellement dynamique par rapport à John, ces jours-ci, je ne comprends pas pourquoi.

— Parce qu’il est d’accord avec toi, dit Michel.

Elle haussa les épaules.

— Oui, ça n’est peut-être que ça. Mais nous avons la chance de pouvoir construire toute une civilisation ici, une chance réelle. Mais John est si… (Là, grand soupir.) Pourtant, je l’aime. Je l’aime vraiment. Seulement…

Durant un moment, elle parla du passé, de leur liaison, qui avait sauvé l’expédition de l’anarchie (ou du moins de l’ennui), et du bien qu’elle avait éprouvé au contact de l’aisance équilibrée de John. On pouvait constamment compter sur lui. Et elle était tellement impressionnée par sa réputation, au point de se sentir elle-même une actrice de l’histoire du monde. Ils étaient tous les cent premiers. Elle s’emportait, son débit se faisait plus rapide et véhément.

— Je n’ai plus besoin de John pour tout ça, maintenant. Je n’ai besoin de lui que pour les sentiments qu’il m’apporte, mais nous ne sommes plus d’accord sur quoi que ce soit, nous ne sommes plus les mêmes. Ça n’est pas le cas avec Frank. Il a toujours su se maintenir à distance, et nous nous entendons sur tout. Et je suis si heureuse qu’il ait recommencé hier. Dans la piscine. Il… il m’a pris les bras… (Elle referma les mains sur ses biceps…) et il m’a demandé de quitter John pour aller avec lui. Bien sûr, je suis incapable de cela, mais il tremblait, et moi aussi, quand je lui ai dit que c’était impossible.

Plus tard, à bout de nerfs, elle avait eu une scène avec John. Elle l’avait provoqué de façon si flagrante qu’il était devenu vraiment furieux et était parti en patrouilleur vers l’arcade de Nadia. Il avait passé le reste de la nuit avec l’équipe de construction. Frank était venu retrouver Maya, et comme elle le repoussait, il lui avait annoncé qu’il partait vivre de l’autre côté de la planète, dans la colonie européenne, lui, un élément essentiel de leur expansion !

— Il va le faire ! Ça n’est pas son genre de jouer au chantage ! Il a appris l’allemand en un rien de temps. Pour lui, les langues ne posent aucun problème.

Michel essayait de se concentrer sur ce qu’elle disait. C’était difficile, parce qu’il savait que dans une semaine, les choses seraient différentes, que la dynamique interne du trio serait modifiée jusqu’à être méconnaissable. Il avait du mal à compatir. Et qui se préoccupait de ses ennuis, à lui ? Tellement plus graves. Personne ne l’écoutait jamais, lui. Il faisait les cent pas devant la fenêtre, rassurant Maya avec les questions et commentaires habituels. La verdure de l’atrium était rafraîchissante. Il aurait pu se croire dans une courette d’Arles ou de Villefranche. Soudain, il se souvint de cette petite place d’Avignon, sous les cyprès, proche du palais des Papes, avec ses cafés-terrasses. Les étés, au crépuscule, y avaient la couleur de Mars. Il retrouva la saveur des olives et du vin rouge…

— Sortons faire un petit tour, proposa-t-il.

Cela faisait partie de la routine. Ils traversèrent l’atrium jusqu’aux cuisines. Là, Michel put prendre un petit déjeuner qu’il oublia aussitôt. Manger, oublier, songea-t-il tandis qu’ils suivaient les couloirs en direction des sas. Ils mirent leurs tenues, passèrent en dépressurisation, et sortirent.

Un froid de cristal. Un instant, ils suivirent les trottoirs circulaires d’Underhill et firent le tour des grandes pyramides de sel.

— Tu penses qu’ils trouveront un usage à tout ce sel ? demanda Maya.

— Sax travaille toujours là-dessus.

De temps en temps, elle se remettait à parler de John et de Frank. Michel posait les questions que l’on attendait d’un psy, et Maya répondait comme un programme qui se serait appelé Maya. Ils étaient dans l’intimité de l’intercom.

Ils s’arrêtèrent à la ferme des lichens. Michel observa les bacs avec toutes leurs couleurs vives. L’algue noire destinée à la neige, les couches épaisses de lichen otoo marquées par les traces bleu-vert de l’algue symbiote dont la croissance en solitaire avait été mise au point par Vlad. Le lichen rouge, qui ne semblait pas se porter tellement bien. Et qui était de toute façon superflu. Le jaune, l’olive, et un autre qui avait exactement la couleur des bateaux de guerre. Un autre encore, blanc floconneux. Et puis celui qui était d’un vert mousse – un vert vivant, riche, qui accrochait le regard, comme une improbable fleur dans le désert martien. Michel avait entendu Hiroko s’écrier : « C’est la viriditas ! », ce qui, en latin, signifiait puissance verdoyante. Le nom avait été forgé par une mystique chrétienne du Moyen-Âge, une femme du nom d’Hildegarde. Viriditas, qui s’était désormais adapté au milieu ambiant, se propageait lentement sur les Lowlands de l’hémisphère nord. Dans les étés du sud austral, il se comportait encore mieux. Il lui était arrivé de supporter 285 degrés Kelvin, battant le record de douze degrés. Ce monde changeait. Maya le fit remarquer.

— Oui, acquiesça Michel. Dans trois cents ans, nous atteindrons des températures supportables.

Elle rit. Elle se sentait mieux. Bientôt, elle serait redevenue normale, en route vers l’euphorie. Maya était une instable. Stabilité-instabilité étaient au centre des études que Michel avait faites sur les cent premiers. Maya était un cas extrême.

— Allons jeter un coup d’œil à l’arcade, proposa-t-elle.

Michel acquiesça, tout en se demandant comment ça se passerait s’ils rencontraient John. Ils prirent un véhicule. Michel, au volant de la petite jeep, écouta Maya. Il se demandait si leur conversation était modifiée par le fait qu’ils se parlaient d’oreille à oreille ? Est-ce que ce serait meilleur ou pire s’ils utilisaient la télépathie ?…

En accélérant, il sentit le souffle de l’air ténu sur son casque. Plein de C02 que Sax voulait épurer de l’atmosphère. Pour ça, il aurait besoin de très bons épurateurs, plus efficaces que les lichens. Il allait lui falloir des forêts, d’immenses forêts humides multi-halophiles, qui captureraient des quantités gigantesques de carbone dans le bois, les feuilles, le terreau. Des tourbières de cent mètres de profondeur, des forêts humides de cent mètres de haut. C’est ce qu’il disait. Et rien qu’au son de sa voix, le visage d’Ann se crispait.

En cinq minutes, ils atteignirent l’arcade de Nadia. Le site était encore en construction et évoquait Underhill à ses débuts, à plus vaste échelle. Un monticule de gravats rouges avait été extrait de la tranchée, orientée d’est en ouest. Elle était profonde de trente mètres, sur la même largeur, et longue d’un kilomètre. Le flanc sud était désormais une paroi de verre et, au nord, la tranchée était couverte de batteries de miroirs filtrants et de parois mésocosmes, de bacs et de terrariums qui composaient un ensemble chatoyant, une tapisserie dédiée au passé et au futur.

Dans la plupart des terrariums, des conifères et autres flores rappelaient la grande forêt terrestre du 16e degré de latitude nord : autrement dit, l’ancienne maison de Nadia Chernechevsky en Sibérie. Est-ce que cela indiquait qu’elle avait été gagnée par la maladie de sa forêt ? Et que ça l’inciterait, lui, à recréer un milieu méditerranéen ?

Nadia conduisait un bulldozer. Normal pour une femme pleine de viriditas. Elle s’arrêta pour échanger quelques mots avec eux. Le projet avançait. C’était surprenant de voir ce dont les véhicules robots arrivés de la Terre étaient capables. L’implantation était achevée, avec toutes sortes d’arbres, y compris un séquoia nain qui culminait quand même à cent mètres, haut comme l’arcade. Les trois niveaux de chambres en voûte d’Underhill avaient été installés au-delà de la tranchée, et elles étaient déjà isolées. Le site venait juste d’être pressurisé et chauffé. Désormais, il était possible d’y travailler sans combinaison. Les trois niveaux avaient été empilés sous des arcades plus réduites, qui rappelaient à Michel le pont du Gard. Évidemment, toute cette architecture était d’inspiration romaine, et ça n’était guère surprenant. Néanmoins, les arcades étaient plus larges et légères. On avait profité de la tolérance g de Mars.

Nadia reprit son travail, et Maya parut garder pour elle un peu de sa sérénité.

— Je regretterai Underhill quand nous serons partis, fit-elle. Et toi, Michel ?

— Je ne pense pas. Ça va devenir beaucoup plus ensoleillé. Je serai heureux de déménager. Depuis le début, nous avons besoin de plus d’espace vital.

— Mais tout cet espace ne sera pas que pour nous seuls. Il va y avoir d’autres gens.

— Oui. Mais, en même temps, l’espace sera différent.

Maya prit un air songeur.

— Frank et John, quand ils seront loin…

— Oui. Mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

Dans une société plus élargie, lui dit-il, l’atmosphère villageoise et claustrophobique d’Underhill commencerait à se dissiper, ce qui leur donnerait une meilleure perspective des choses.

Il hésita avant de poursuivre. La subtilité était dangereuse quand on se servait d’un autre langage, issu de plusieurs dialectes indigènes, et les risques d’incompréhension étaient certains.

— Il faut accepter le fait que tu ne veux peut-être pas choisir entre John et Frank. Que tu les désires l’un et l’autre. Dans le contexte de cette société que constituent les cent premiers, ça ne peut être que scandaleux. Mais dans un monde élargi, avec le temps…

— Hiroko a dix hommes à elle !

— Oui, et toi aussi. Toi aussi. Dans un monde plus large, nul ne le saura, ou ne s’en souciera.

Et il continua à la rassurer, à lui répéter qu’elle avait du pouvoir (ça, c’étaient les termes que Frank employait), qu’elle était la femelle alpha de la colonie. Elle rejetait tous ses arguments pour en appeler de nouveaux jusqu’à satiété. Alors, il proposa qu’ils retournent à Underhill.

— Tu ne crois pas que ce sera un choc véritable de vivre avec des gens nouveaux, différents ? demanda Maya.

Elle s’était tournée vers lui en posant la question et faillit quitter la route.

— Oui, je le suppose.

Les nouveaux groupes avaient déjà débarqué dans Borealis et Acidalia. En les découvrant sur la vidéo, ils avaient effectivement éprouvé un choc. Comme si des extraterrestres avaient surgi du fond de l’espace. Mais, jusqu’alors, seuls Ann et Simon avaient rencontré des représentants des nouveaux venus, lors d’une expédition au nord, dans le secteur de Noctis Labyrinthus.

— Ann m’a dit qu’elle avait eu l’impression de rencontrer un personnage de feuilleton télé.

— Ma vie ressemble à ça, commenta Maya, l’air triste.

Michel haussa les sourcils. Jamais le programme Maya n’aurait été censé faire un tel aveu.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu le sais bien. Les trois quarts du temps, ça ressemble à un grand exercice de simulation, non ?…

— Non. (Il réfléchit un bref instant.) Non, définitivement.

Le froid qui lui pénétrait les membres était bien trop réel – indéniablement et péniblement réel. Maya était russe et elle l’appréciait peut-être. Mais le froid était toujours là, toujours, installé en permanence, et même à l’heure de midi, en plein été, quand le soleil ressemblait à la gueule d’un four dans le ciel rouillé, la température ne dépassait pas 15 degrés au-dessous de zéro. Le froid omniprésent transperçait le tissu des marcheurs et transformait chaque pas en une épreuve de douleur.

Je suis comme un serpent diamantin qui sinue dans ce désert rouge de poussière et de pierre froide. Un jour viendra où je me débarrasserai de ma peau comme un phénix dans le feu, pour devenir une créature différente sous le soleil. Et je marcherai nu sur la plage, et je plongerai dans les rouleaux tièdes d’eau salée…

De retour à Underhill, il ouvrit le programme psy qu’il avait dans le cerveau et demanda à Maya si elle se sentait mieux. Il posa sa visière contre la sienne, avec un bref regard qui était un baiser.

— Mais tu le sais bien. (Il hocha la tête.)

— En ce cas, je vais aller faire encore un petit tour.

Il fit appel à toute sa volonté pour s’éloigner. La plaine désolée qui entourait la base évoquait un désert post-atomique, un monde de cauchemar. Les couleurs étaient fausses, ou, plus grave encore, insensées. Un enfer de papier peint.

La phrase était venue naturellement à ses lèvres. Un enfer de papier peint. Mais comme, de toute façon, ils étaient voués à la folie…

Au départ, on avait certainement commis une erreur en ne désignant qu’un seul psychiatre pour l’expédition. Les thérapeutes de la Terre étaient eux-mêmes en thérapie. Ça faisait partie de leur job. Mais le psy de Michel se trouvait à Nice. Bien sûr, Michel pouvait lui parler avec un quart d’heure de décalage, mais il ne lui était guère utile. Il ne le comprenait pas vraiment. Là où il vivait, il faisait doux et la mer était bleue comme le ciel, il pouvait se promener sur la plage et – du moins Michel le présumait – il était dans un état de santé mentale raisonnable. Alors que Michel était médecin-psychiatre dans une prison installée en enfer. C’était lui le docteur, et il était malade ! Il avait été incapable de s’adapter. Les gens différaient sur ce point. C’était une question de tempérament. Maya avait un tempérament complètement différent du sien. Il la regarda marcher vers le sas : elle était totalement chez elle ici.

Tandis qu’il se dirigeait vers le quartier des alchimistes, il tenta de replacer les événements de la matinée dans le schéma de ce nouveau système caractérologique. La balance extroversion-introversion figurait parmi les systèmes de caractères les plus étudiés de toute théorie psychologique, avec des quantités de preuves venues de cultures différentes qui consolidaient la vérité objective du concept.

Au sortir de ses réflexions, Michel se retrouva dans le quartier des alchimistes. Il s’efforça de s’intéresser à ce qu’il découvrait. Ici, les hommes se servaient des arcanes de la connaissance pour extraire des diamants du carbone, et ils le faisaient avec tellement de facilité et de précision que le verre des baies était revêtu d’une couche moléculaire de diamant afin de le protéger de la poussière corrosive de l’extérieur. Leurs grandes pyramides de sel (l’une des grandes formes issues de la connaissance ancienne) étaient elles aussi revêtues d’une couche de diamant pur. Mais la pulvérisation moléculaire du diamant n’était qu’une parmi les milliers d’opérations alchimiques qui s’accomplissaient dans ces bâtiments trapus qui, depuis ces dernières années, avaient pris un aspect vaguement musulman, avec leurs parois de briques blanches décorées d’équations en calligraphie de mosaïque noire. Michel rencontra Sax, qui se tenait non loin de l’équation de vélocité terminale inscrite sur un des murs de la briqueterie. Il passa sur la fréquence commune pour lui demander :

— Est-ce que vous pouvez changer le plomb en or ?

Sax inclina son casque, intrigué.

— Pourquoi pas ! Ce sont des éléments. Ce serait difficile… Il faudrait quand même que j’y pense.

Saxifrage Russell. Le flegmatique parfait.

Mais il y avait aussi des mélancoliques, chez les alchimistes. Et Michel, malheureusement pour lui, l’était aussi. Toujours à l’écart, incapable de contrôler ses sentiments, enclin à la dépression. Jamais on n’aurait dû le sélectionner pour Mars, et à présent, il ne parvenait plus à se rappeler pourquoi il avait lutté avec tant de passion pour être choisi. Le souvenir s’était perdu, sans doute englouti dans les images douloureuses, poignantes, fragmentées de l’existence qui avait été la sienne au milieu de son désir de partir pour Mars. Des images minuscules et précieuses : les soirées sur les places, les après-midi d’été à la plage, les femmes de ses nuits. Les oliviers de la garrigue, non loin d’Avignon. Les flammes vertes des cyprès.

Il avait maintenant quitté le quartier des alchimistes. Il se trouvait au pied de la grande pyramide de sel. Lentement, il gravit les quatre cents marches, en posant prudemment le pied sur les tapis bleus antidérapants. À chaque marche, il découvrait un peu plus la plaine d’Underhill, toujours inchangée, dénudée, semée de rochers. Au sommet de la pyramide, dans le pavillon blanc, on pouvait apercevoir Tchernobyl et le port spatial. Rien d’autre. Pourquoi donc était-il venu sur ce monde ? Pourquoi avait-il travaillé si dur et sacrifié tous les plaisirs de la vie, de la famille, du foyer, des loisirs, des jeux… Il secoua la tête. Aussi loin qu’il se souvienne, ç’avait été au centre de sa vie. C’était une compulsion, un objectif à atteindre. Comment faire la différence ? Les nuits baignées de clair de lune dans les oliveraies, la caresse électrisante du mistral et le friselis des feuilles. Il se laissait porter par les vagues, rapides et douces, les bras en croix, sous les étoiles. Et l’une de ces étoiles était toujours présente, rouge entre toutes les autres, faible parfois, et il la cherchait alors, tandis que voletaient autour de lui les feuilles d’olivier. Il avait huit ans ! Mon Dieu !

Il avait eu une jeunesse ordinaire, souvent agitée. Il avait laissé derrière lui de nombreux amis, il était monté à Paris pour étudier la psychologie à l’université, il avait présenté une thèse sur les dépressions nerveuses à bord d’une station spatiale, avant d’aller travailler sur le programme Ariane, puis Glavkosmos. Il s’était marié, il avait divorcé. Françoise lui disait toujours « qu’il n’était pas là ». Il y avait eu toutes ces nuits en Avignon, tous ces jours à Villefranche-sur-Mer, dans le plus bel endroit de la Terre. Et lui passait son temps dans son désir brumeux de Mars ! Absurde ! Stupide ! Une lacune dans son imagination, sa mémoire et, enfin, dans son intelligence. Il avait été incapable de mesurer ce qu’il avait et ce qu’il aurait. À présent, il en payait le prix, prisonnier d’un bout de banquise perdu dans la nuit arctique avec quatre-vingt-dix-neuf étrangers dont aucun ne parlait un mot de français. Il y en avait bien trois d’entre eux qui essayaient, mais le français de Frank était pire que pas de français du tout. Il attaquait les phrases à la hachette.

L’absence de la langue propre à son esprit l’avait conduit à regarder de plus en plus souvent la télévision, ce qui ne faisait qu’exacerber son chagrin. Il enregistrait des monologues vidéo qu’il envoyait à sa mère et à sa sœur, pour qu’elles lui répondent. Il regardait plusieurs fois leurs messages, plus fasciné par les arrière-plans que par leurs visages. Il avait quelquefois des dialogues avec des journalistes. Il était à l’évidence une célébrité en France, et il se montrait vigilant dans ses réponses : il jouait le rôle de Michel Duval, il en assumait la personnalité et le programme. Quelquefois, quand il avait envie d’entendre du français, il lui arrivait d’annuler des rendez-vous. Que les autres aillent donc se gaver d’anglais ! Mais ce genre d’incident avait fini par lui attirer de sévères réprimandes de Frank, suivies d’une conférence en compagnie de Maya. Est-ce qu’il était surmené ? Bien sûr que non. Il n’avait que quatre-vingt-dix-neuf patients, il se promenait en Provence par l’esprit, entre les collines couvertes d’arbres et de vignobles, de ferme en ferme, passant d’une tour en ruine à un monastère, dans un paysage vivant, infiniment plus beau et humain que les étendues de pierraille de la réalité…

Il était dans le salon télé. Apparemment, perdu dans ses pensées, il était revenu. Mais il n’en avait pas le souvenir : il avait cru se trouver encore au sommet de la grande pyramide de sel. Il avait sous les yeux une image vidéo de la paroi d’un canyon de Vallès Marineris, recouverte de lichen.

Il frissonna. Ça recommençait. Il avait perdu le contact avec la réalité et il avait erré. Cela lui était déjà arrivé une dizaine de fois. Et il ne se perdait pas seulement en esprit : il s’enfouissait, il était comme mort vis-à-vis de ce monde. Il regarda autour de lui. On était Ls = 5. C’était le début du printemps boréal, et les parois des grands canyons étaient baignées de soleil. Mais, de toute façon, ils allaient tous devenir dingues…

Quand il regarda de nouveau, il lut Ls = 157. 152 degrés s’étaient écoulés le temps d’une télé-existence. Il rissolait sous le soleil dans la cour de la villa de Françoise, à Villefranche, le regard perdu entre les tuiles, les piliers de terra-cotta, la petite piscine, turquoise sur le fond cobalt de la Méditerranée. Un cyprès montait vers le ciel, oscillant doucement dans la brise, comme un grand plumet vert. Il en percevait le parfum. Et là-bas, il devinait la langue verte du cap Ferrât…

Mais il se trouvait à Underhill Prime, que l’on appelait généralement la tranchée, ou encore l’arcade de Nadia. Il était assis sur le balcon supérieur, les yeux fixés sur un séquoia nain. Derrière, il y avait le mur de verre et les miroirs avec leur gradient de réflexion qui captait la lumière du soleil qui brillait sur la Côte d’Or[20] Tatiana Durova avait été tuée dans la chute d’une grue renversée par un robot, et Nadia était inconsolable.

Mais le chagrin glisse sur nous, à la fin, pensa Michel assis auprès d’elle. Il passe comme la pluie sur les ailes d’un canard. Avec le temps, Nadia se remettrait. Jusque-là, il n’y avait rien à faire. Ils le prenaient pour un sorcier ? Un prêtre ? Si cela était, il se serait guéri lui-même, et ensuite tout ce monde, avant de jaillir vers l’espace pour retourner chez lui. Ça ferait un certain effet de surgir comme ça sur une plage d’Antibes :

— Bonjour, je m’appelle Michel. Je viens juste de revenir.

Mais on était en Ls = 241. Il s’avançait vers le parapet de calcaire alvéolé des Baux et se penchait vers les ruines de l’ermitage médiéval. C’était l’heure du crépuscule et la lumière avait une teinte étrangement martienne, qui faisait flamber le calcaire, tout le village et la plaine qui se déployait jusqu’à la ligne de bronze et de métal en fusion de la Méditerranée. Tout était improbable, comme dans un rêve… Mais c’était un rêve, et il en sortit pour se retrouver dans Underhill.

Phyllis et Edvard revenaient d’une expédition. Phyllis, en riant, leur montrait un bloc de rocher à l’apparence huileuse.

— Il y en avait dans tout le canyon. Des pépites d’or grosses comme le poing.

Il se retrouva dans les tunnels du garage. Le psy de la colonie avait des visions, sombrait dans des failles de sa conscience, les crevasses de sa mémoire. Médecin, guéris-toi toi-même ! Mais il ne le pouvait pas. Il avait le mal du pays et il en devenait fou. Le mal du pays. Il devait exister un terme scientifique plus approprié, qui légitimerait ce mal, qui le rendrait réel, évident au regard des autres. Mais il savait que la maladie était réelle. Il lui arrivait parfois de regretter la Provence au point de ne plus pouvoir respirer. C’était comme le doigt de Nadia. On lui avait arraché quelque chose, mais il éprouvait toujours les élancements douloureux des nerfs fantômes.

Le temps passait, le programme Michel déambulait. C’était une personnalité creuse, un minuscule homuncule du cerebellum subsistant qui téléopérait la chose.

Dans la nuit du second jour de Ls = 266, il se mit au lit. Il était épuisé, alors qu’il n’avait rien fait, vidé de ses forces. Mais, allongé dans l’obscurité, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Son esprit tournait douloureusement. Il avait la conscience aiguë d’être très malade. Il aurait tellement aimé cesser sa comédie pour avouer qu’il avait perdu. Pour pouvoir rentrer chez lui. Il ne se rappelait presque plus rien des dernières semaines – ou bien était-ce des mois ? Il n’avait plus aucune certitude. Il se mit à pleurer.

La porte cliqueta et s’ouvrit. Un mince faisceau de lumière venu du hall perça à l’intérieur. Mais il n’y avait personne.

— Oui ?… fit-il en tentant de ravaler ses sanglots. Qui est là ?

La réponse lui arriva dans l’oreille, comme s’il était sur l’intercom de son casque.

— Viens avec moi, lui dit une voix d’homme.

Michel sursauta et se cogna contre la paroi. Il discerna alors une silhouette obscure.

— Nous avons besoin de ton aide, chuchota la silhouette. (Une main se posa sur son bras et le serra.) Et toi, tu as besoin de la nôtre.

Il y avait comme une trace de sourire dans cette voix que Michel ne reconnaissait pas.

La peur le projeta dans un monde nouveau. Soudain, il voyait plus nettement, comme si l’attouchement de son visiteur avait réglé son optique à la façon d’une caméra. L’autre était mince, la peau sombre. Un étranger. L’étonnement domina sa peur, il se leva et se déplaça dans l’ombre avec des gestes précis. Ceux d’un rêve. Il mit ses sandales et suivit l’étranger qui le pressait de sortir dans le couloir. Pour la première fois depuis des années, il sentit la légèreté de la pesanteur martienne. Le couloir semblait empli d’une lumière grise et dense. Mais il savait que seules les bandes d’éclairage du sol étaient allumées. Elles suffisaient à y voir clair, même si on avait peur. Son compagnon avait sur la tête des dreadlocks courtes et noires, ce qui lui donnait une allure de hérisson. Il était de petite taille, fluet, le visage émacié. Un étranger, sans le moindre doute. Un intrus venu des nouvelles colonies de l’hémisphère sud, songea Michel. Mais il le guidait dans Underhill comme un familier des lieux, dans un silence absolu. À dire vrai, tout Underhill était plongé dans le silence, comme un film en noir et blanc. Un film muet. Il jeta un coup d’œil à son bloc de poignet : il était vide. Le laps de temps martien. Il voulut demander : Qui êtes-vous ?, mais le silence était si épais qu’il n’y parvint pas. Il formula les mots en esprit, l’homme se détourna et le regarda, et il découvrit le blanc de ses yeux comme deux cercles lumineux, et ses narines comme deux trous noirs dans son visage.

— Je suis le passager clandestin, dit-il dans un sourire.

Michel vit alors que ses canines étaient décolorées : elles étaient en pierre. De la pierre martienne dans une bouche de Terrien. Mais l’étranger le saisit par le bras et l’entraîna vers le sas de la ferme.

— Dehors, nous allons avoir besoin de casques, chuchota Michel, en reculant.

— Pas cette nuit.

L’étranger ouvrit le sas et Michel ne sentit pas le moindre souffle d’air. Ils y entrèrent et pénétrèrent dans le feuillage. L’air était doux. Hiroko sera furieuse, se dit Michel.

Soudain, il avait perdu son guide. Devant lui, il devina un mouvement et entendit un petit rire cristallin. Comme celui d’un enfant. Il prit brusquement conscience que l’absence de tout enfant dans la colonie expliquait ce sentiment de stérilité qu’ils éprouvaient. Ils construisaient, ils plantaient et, pourtant, en l’absence d’enfants, ce sentiment de stérilité enveloppait leur existence.

Il était effrayé, mais il continua d’avancer vers le centre de la ferme. L’air était humide et chaud, il sentait la boue, l’engrais et le feuillage. La lumière perçait au travers de milliers de trous dans le feuillage, comme si les étoiles avaient réussi à les rejoindre au travers de la baie.

Ils traversèrent un champ de maïs dans un grand bruissement, et Michel eut le sentiment de respirer un parfum de cognac. De petites pattes se hâtaient dans les canaux étroits des rizières où poussait le paddy. Même dans la pénombre, Michel devinait le vert intense des pousses. Et puis, aussi, de petits visages qui souriaient à la hauteur de ses genoux et disparaissaient dès qu’il essayait de les regarder en face. Le sang bouillonnait dans ses veines, il recula de trois pas, puis s’arrêta et pivota. Deux petites filles nues venaient vers lui, suivant l’allée, les cheveux noirs, la peau sombre. Elles ne devaient pas avoir plus de trois ans. Elles avaient les yeux bridés, l’air solennel. Elles lui prirent les mains et il se laissa entraîner le long de l’allée, en les regardant tour à tour.

Quelqu’un avait décidé de s’attaquer à la stérilité. Comme ils s’avançaient, d’autres gamins nus surgirent des buissons pour se rassembler autour d’eux, filles et garçons, certains plus sombres ou plus clairs que les deux petites filles qui l’avaient accueilli, mais tous à peu près du même âge. Michel se retrouva avec une escorte de neuf ou dix enfants lancés au trot. Au centre du labyrinthe végétal, il déboucha sur une clairière. Il y découvrit une dizaine d’adultes, nus également, assis en cercle. Les enfants se précipitèrent sur eux pour les cajoler, avant de s’installer sur leurs genoux. La vision de Michel était maintenant plus claire dans le reflet des étoiles et la brillance des feuilles, et il identifia certains membres de l’équipe de la ferme : Iwao, Raul, Ellen, Rya, Gene, Evgenia. Hiroko était absente.

Après un instant d’hésitation, Michel se débarrassa de ses sandales et ôta ses vêtements avant de prendre place dans le cercle. Il ne savait pas à quoi il participait, mais, pour l’heure, ça n’avait pas d’importance. Certains des autres inclinèrent la tête, et Ellen et Evgenia, qui l’encadraient, lui touchèrent le bras. Puis, brusquement, les enfants se levèrent et coururent vers les travées extérieures en riant et en poussant des cris aigus. Ils revinrent pour former un groupe serré autour d’Hiroko, qui pénétrait maintenant dans le cercle, forme nue et semi-obscure dans le noir. Conduite par les enfants, elle fit lentement le tour du cercle, distribuant à chaque main tendue une poignée de terre. Michel imita le geste d’Ellen et d’Evgenia à son approche, tout en observant la peau satinée d’Hiroko.

Il lui était arrivé une fois, sur la plage de Villefranche, de courir avec des femmes africaines dans la phosphorescence des vagues. Et l’écume lumineuse avait ourlé leur peau noire et luisante…

La terre était tiède et elle avait une odeur de rouille.

— Ceci est notre corps, dit Hiroko.

Elle passa de l’autre côté du cercle et distribua une poignée de terre à chacun des enfants. L’un après l’autre, ils retournèrent s’asseoir parmi les adultes. Elle prit place en face de Michel et entama une mélopée en japonais. Evgenia se pencha vers Michel et traduisit en chuchotant dans son oreille. Ils célébraient l’aréophanie, une cérémonie qu’ils avaient conçue ensemble, inspirés et guidés par Hiroko. C’était une sorte de religion du paysage, une prise de conscience de Mars en tant qu’espace physique coloré par le kami, qui était l’énergie spirituelle, la force présente dans le sol. Le kami se manifestait avec évidence dans certains objets extraordinaires du paysage : piliers de pierre, déjections isolées, falaises en à-pic, intérieurs de cratères étrangement polis, vastes pics circulaires autour des grands volcans. Ces expressions du kami de Mars avaient un analogue terrestre chez les colons eux-mêmes, la force qu’Hiroko appelait viriditas, cette force verdoyante et fructifère qu’ils portaient en eux, qui savait que le monde sauvage est saint. Kami, viriditas : c’était la combinaison de ces forces sacrées qui permettrait de donner une signification à l’existence des humains ici.

Lorsque Michel entendit Evgenia chuchoter le mot combinaison, tous les termes formèrent aussitôt un rectangle sémantique dans son esprit : kami et viriditas, Mars et la Terre, la haine et l’amour, l’absence et le désir. Puis le kaléidoscope se mit en place, les rectangles se replièrent dans son esprit, toutes les antinomies s’effondrèrent pour former une seule et splendide rose, le cœur de l’aréophanie, le kami se fondit dans la viriditas, le vert et le rouge flamboyant ensemble. Michel avait la bouche entrouverte, la peau brûlante. Il ne pouvait rien expliquer et ne le voulait pas. Dans ses veines, son sang courait comme du feu.

Hiroko cessa sa mélopée, leva la main vers sa bouche, et mangea la terre qui était dans sa paume. Tous les autres l’imitèrent. Michel leva la main : ça faisait beaucoup de terre à avaler. Mais il tendit la langue, en lécha une bonne moitié et sentit comme un choc électrique qui fusa jusqu’à son palais. Le gravier se changea en boue. Avec un goût de sel et de rouille, une trace pas désagréable de sels chimiques et d’œuf pourri. Il avala, avec une brève crispation de l’œsophage. Et l’autre moitié suivit. Un marmonnement irrégulier montait du cercle des fidèles, fait de voyelles qui s’enchaînaient : aaa, eee, iii, ooo, uuu… Ils s’attardaient sur chacune pendant une minute environ. Les sons se répétèrent, créant des harmoniques étranges. Et Hiroko reprit une mélopée. Tous se levèrent, et Michel aussi. Ils se déplacèrent tous vers le centre du cercle, Evgenia et Ellen entraînant Michel par les bras. Bientôt, tous se pressèrent contre Hiroko. Michel sentit le contact de toutes ces peaux tièdes contre la sienne. Ceci est notre corps. Certains s’embrassaient, les yeux clos. Ils bougeaient lentement, formant de nouvelles configurations sans jamais perdre le contact des autres. Michel sentit une toison pubienne sur ses fesses, et crut deviner un pénis en érection contre sa hanche. Dans son estomac, il sentait le poids de la terre, mais il avait la tête légère, flottante. Le feu circulait toujours dans ses veines, et sa peau était comme la baudruche d’un ballon. Dans le ciel, il y avait un nombre d’étoiles étonnant, chacune avec sa couleur propre, verte, rouge, jaune ou bleue. Comme des étincelles.

Il était un phénix. Hiroko se pressait contre lui, et il se dressa au centre du feu, prêt à renaître. Elle étreignit son nouveau corps, le serra. Elle était grande et tout en muscles. Ses yeux se rivèrent aux siens. Ses seins étaient collés à ses côtes, et son mont de Vénus à sa cuisse. Elle l’embrassa longuement, la langue dardée entre ses dents. Il perçut le goût de la terre et sentit Hiroko dans le même temps, tout entière. Il sut que durant toute sa vie, le souvenir de cette sensation suffirait à déclencher une érection. Mais là, en cet instant, il était trop subjugué, totalement embrasé.

Hiroko rejeta la tête en arrière et le regarda. L’air grondait dans ses poumons. En anglais, d’une voix calme et douce, elle lui dit :

— Ceci est ton initiation dans l’aréophanie, la célébration du corps de Mars. Bienvenue. Nous adorons le monde. Nous voulons nous y faire une place pour y vivre, un lieu qui soit beau et martien, tel qu’on ne le connaît pas sur Terre. Nous avons construit un refuge caché dans le sud, et à présent, nous allons partir.

« Nous te connaissons et nous t’aimons. Nous savons que ton aide pourra nous être utile. Nous savons que tu pourras avoir besoin de la nôtre. Nous voulons construire ce que tu appelles de tout ton désir, ce que tu n’as pas trouvé ici. Mais sous des formes nouvelles. Car nous ne pouvons jamais revenir en arrière. Nous ne devons aller que de l’avant. Trouver notre propre chemin. Nous commençons cette nuit. Nous voulons que tu viennes avec nous.

Et Michel dit :

— Je viens.

CINQUIÈME PARTIE

Chute dans l’Histoire

1

Le labo bourdonnait doucement. Les bureaux, les tables et les paillasses étaient encombrés d’objets, les murs blancs couverts de graphiques, de cartes et de coupes. Et le tout vibrait doucement sous la lumière artificielle. Un labo comme les autres : à la fois propre et net, et en désordre. L’unique fenêtre, dans un coin, était obscure et ne reflétait que l’intérieur. Il faisait nuit. Le bâtiment était presque vide.

Mais deux hommes en blouse étaient penchés sur une des paillasses, les yeux fixés sur l’écran d’un ordinateur. Le plus petit tapota sur le clavier avec son majeur, et l’image changea. Des vrilles vertes sur un fond noir. Elles sinuaient, ce qui leur donnait un relief accentué, comme si elles étaient vraiment là, à l’intérieur d’une boîte. Une image enregistrée par un microscope électronique. L’écran entier ne représentait que quelques microns.

— Ce que tu observes là, dit le plus petit des deux chercheurs, c’est une sorte de réparation plasmidique de la séquence génétique. Des ruptures des chaînons originaux ont été identifiées. Les séquences de remplacement sont synthétisées, et quand ces séquences de remplacement sont introduites en masse dans la cellule, les ruptures apparaissent comme des sites d’attache et les remplacements se conforment aux originaux.

— Tu les introduis par transformation ? Par électroporation ?

— Par transformation. Les cellules traitées sont injectées, et les chaînons de réparation font un transfert conjugal.

— In vivo ?

— In vivo.

L’autre siffla doucement.

— Et comme ça, vous pouvez réparer n’importe quelle petite chose ? Une erreur de division cellulaire ?

— C’est exact.

Les deux hommes ne quittaient pas du regard les vrilles sur l’écran, qui se développaient comme des pampres sous la brise.

— Et vous avez des preuves ?

— Vlad ne t’a pas montré les souris dans la salle d’à côté ?

— Si.

— Elles ont quinze ans.

Nouveau sifflement.

Ils passèrent dans la salle aux souris en bavardant à voix basse, comme pour respecter le bourdonnement des machines. Le plus grand se pencha avec curiosité sur une cage où des pelotes de fourrure soufflaient sous des copeaux de bois.

Quand ils sortirent de la salle, ils éteignirent toutes les lumières. Le scintillement du microscope électronique illuminait de vert le premier labo. Les deux chercheurs s’approchèrent de la fenêtre, sans cesser de bavarder. Ils regardèrent au-dehors. Le ciel était passé au violet : le jour approchait. Les étoiles s’estompaient. Et là-bas, sur l’horizon, se dessinait la masse énorme d’un volcan au sommet aplati : Olympus Mons, la plus haute montagne du système solaire.

Le plus grand des deux hommes secoua la tête et déclara :

— Ça change tout, tu sais.

— Je sais.

2

Du fond du puits, le ciel était une pièce de monnaie rose brillante. Un kilomètre de diamètre pour sept kilomètres de profondeur, mais, depuis le fond, le puits semblait plus étroit et plus profond à la fois. Illusion de perspective de l’œil humain.

Tout comme cet oiseau qui volait là-haut dans le ciel, et qui semblait tellement grand. Si ce n’est qu’il ne s’agissait pas d’un oiseau.

— Hé ! cria John.

Le directeur du puits, un Japonais au visage rond du nom d’Etsu Okakura, se tourna vers lui, et John entrevit son sourire nerveux. Il avait une dent décolorée.

Okakura leva la tête.

— Quelque chose tombe ! s’exclama-t-il. Courons !

Ils s’élancèrent sur le fond du puits. John constata très vite que la plus grande partie de la roche avait été dégagée pour révéler le basalte noir étoilé. Aucun effort n’avait été fait pour rendre le sol horizontal. Il essayait de courir plus vite, mais les cratères miniatures et les escarpements le ralentissaient. Il trébucha et tomba sur la pierre raboteuse, levant les bras pour protéger sa visière. Le fait qu’Okakura soit tombé en même temps que lui n’était qu’une faible consolation. Heureusement, la gravité qui les avait fait chuter avait aussi facilité leur fuite. Et la chose qui tombait du haut n’avait pas encore atteint le fond. Ils se redressèrent et se remirent à courir. Okakura tomba une deuxième fois. John jeta un regard derrière eux et entrevit un reflet métallique à la seconde où la chose heurtait la roche. Il reçut l’écho de l’impact comme un coup dans les tympans. Des fragments argentés jaillirent, certains dans leur direction. Il s’arrêta net et testa l’air, craignant une éjection. Mais tout était silencieux.

Un grand cylindre hydraulique jaillit dans les airs et rebondit bruyamment sur leur gauche. Ils sursautèrent : ils ne l’avaient pas vu arriver.

Ensuite, le silence se rétablit. Ils demeurèrent immobiles encore une minute, puis Boone fit quelques gestes. Il était en sueur, ce qui n’était guère étonnant : leurs tenues pressurisées avaient été prévues pour les températures de la surface martienne, mais ici, au fond du puits, il faisait 49 degrés centigrades. C’était l’endroit le plus chaud de la planète. Il esquissa un geste pour aider Okakura à se redresser, mais s’arrêta net. Le Japonais préférait sans aucun doute se relever tout seul plutôt que de devoir un giri à Boone pour son aide. Si Boone, toutefois, avait bien compris ce concept japonais.

— Allons jeter un coup d’œil, dit-il simplement.

Okakura se releva et ils rebroussèrent chemin dans le boyau de basalte. Le puits avait depuis longtemps pénétré la roche dure. En fait, il était engagé à 20 % dans la lithosphère. Au fond, la température était suffocante, comme si leurs tenues n’étaient plus isolées. Boone inspirait avidement l’air frais. Il leva de nouveau le regard vers le ciel rose, tout en haut. La clarté du soleil illuminait une section conique du puits. En été, elle aurait dû pénétrer jusqu’au fond – mais non : ils étaient au sud du tropique du Capricorne. Dans l’ombre permanente.

Ils approchaient des restes fracassés d’un camion poubelle robot, un de ceux qui remontaient à la surface les fragments de roc arrachés en spirale à la paroi du puits. Les pièces de l’engin étaient mélangées à des cailloux sur une bonne centaine de mètres à partir du point d’impact. Au-delà, ils se faisaient rares. Le cylindre qui avait volé dans leur direction avait dû être propulsé.

Dans l’amas horriblement tordu, l’acier, le magnésium et l’aluminium avaient partiellement fondu.

— Est-ce que vous croyez que c’est vraiment tombé d’en haut ? demanda Boone.

Okakura ne répondit pas. Boone le regarda. L’autre examinait les restes de la machine en évitant son regard. Il avait peut-être peur, se dit Boone.

— Il s’est écoulé largement trente secondes entre l’instant où je l’ai aperçu et celui où il a touché le sol.

Trois mètres par seconde au carré. Plus qu’il n’en fallait pour atteindre la vélocité terminale. Donc, l’engin avait percuté le sol à 200 kilomètres à l’heure. Ce qui n’était pas si grave, en fait. Sur Terre, il aurait mis deux fois moins de temps, et ils se seraient peut-être trouvés dessous. Merde ! se dit Boone. S’il n’avait pas levé les yeux… Il fit un calcul rapide. La chose était sans doute au milieu du puits quand il l’avait détectée. Mais elle devait tomber depuis un certain temps.

Lentement, il s’avança entre la paroi du puits et la pile de débris. Le camion robot était tombé sur son flanc droit. Le flanc gauche, quoique déformé, était identifiable. Okakura escalada les débris avant de désigner une zone noire, immédiatement derrière le pneu avant gauche.

John le suivit et gratta le métal avec son gant. La couche noircie s’effaça comme de la suie. Une explosion de nitrate d’ammonium. Le corps de l’engin était tordu comme s’il avait été passé sous une presse.

— La charge était bien calculée, commenta John.

— Oui, dit Okakura avant de s’éclaircir la gorge.

Il était encore sous le coup de la frayeur, c’était visible. Mais oui… Le premier homme sur Mars avait bien failli être tué alors qu’il se trouvait sous sa protection. Et lui aussi, par la même occasion.

— Suffisante pour faire tomber le camion.

— Eh bien, comme je l’ai déjà dit, on a rapporté plusieurs cas de sabotage.

Le visage d’Okakura se crispa derrière sa visière.

— Mais qui en serait responsable ? Et pourquoi ?

— Je ne sais pas. Est-ce que quelqu’un, dans votre équipe, aurait des problèmes psychologiques ?

— Mais non.

Okakura avait pris une expression fermée. N’importe quel groupe de plus de cinq individus avait rencontré des difficultés, et la petite cité industrielle d’Okakura comptait quand même 500 habitants.

— C’est le sixième cas que je constate, dit John. Mais c’est le premier que je vis en direct. (Il rit. L’image de l’oiseau dans le ciel rose venait de lui revenir.) Il était facile pour n’importe qui de placer une bombe sous un camion robot avant qu’il ne redescende. Il suffisait d’un dispositif d’horlogerie ou d’un altimètre.

— Vous pensez aux rouges, fit Okakura d’un air soulagé. Nous en avons entendu parler. Mais… (Il haussa les épaules.) C’est fou…

— Oui.

John escalada prudemment l’amas de débris. Puis ils traversèrent à nouveau le fond du puits en direction de l’ascenseur qu’ils avaient emprunté pour descendre. Okakura était passé sur une autre fréquence et discutait avec son personnel de surface.

John s’arrêta un instant dans le puits pour un ultime regard.

Ils montèrent vers la première cabine. Ils durent changer sept fois d’ascenseur en empruntant les chemins de correspondance taillés dans les parois. Peu à peu, la lumière ambiante ressemblait à celle du soleil. En levant les yeux, John vit l’endroit où la double spirale des routes se rejoignait sur le rebord du puits. Mais, en se retournant, il ne parvint pas à distinguer le fond, perdu maintenant dans la pénombre.

Les deux dernières cabines leur permirent de franchir le régolite : d’abord le mégarégolite, qui ressemblait à une couche rocheuse fracturée, puis le régolite lui-même, fait de roc, de gravier et de glace compressés dans une couche de ciment, une paroi incurvée qui évoquait un barrage et qui s’achevait sous un angle impossible qui transformait l’ascenseur en funiculaire à crémaillère.

Finalement, ils surgirent à la surface, sous le soleil.

Boone quitta la cabine du funiculaire et regarda vers le bas.

La retenue de régolite évoquait un cratère aux parois lisses, avec une route à deux voies qui descendait en spirale. Mais un cratère sans fond. Un mohole[21]. Il distinguait l’entrée du puits, mais l’ensemble était plongé dans l’ombre. Seule la route accrochait quelques rayons de soleil et elle donnait ainsi l’illusion d’un escalier planté dans le vide, qui descendait vers le noyau de la planète.

Trois camions géants remontaient lentement le dernier tronçon de route, chargés de blocs de roche noire. Depuis quelques jours, il leur fallait cinq heures pour remonter du fond, avait dit Okakura. L’ensemble du projet n’exigeait que peu de surveillance. Les habitants de la ville nouvelle n’avaient à s’occuper vraiment que du programme, du déploiement, de la maintenance, des pannes éventuelles. Et, depuis peu, de la sécurité.

La ville, baptisée Senzeni Na, était dispersée sur le fond du plus profond des canyons de Thaumasia Fossae. Près du grand trou se trouvait le parc industriel. On y fabriquait le matériel d’excavation et on y traitait la roche dont on extrayait les métaux utiles. Boone et Okakura entrèrent dans la station de bordure, échangèrent leurs tenues pressurisées pour des sauteurs cuivrés avant d’emprunter l’un des tubes transparents qui reliaient tous les bâtiments de la ville. L’intérieur était froid et ensoleillé, et tout le monde portait le même vêtement cuivré, la dernière trouvaille des Japonais en matière de protection antiradiations. Partout, des créatures de cuivre circulaient dans les tubes, comme des fourmis verticales. Dans le ciel, le nuage thermal se cristallisait en givre et jaillissait comme la vapeur d’une valve avant d’être emporté par les vents d’altitude en une longue traînée de condensation aplatie.

Les quartiers d’habitation avaient été construits dans la paroi sud-est du canyon. On avait découpé un immense rectangle dans la falaise pour le remplacer par du verre. Au-delà, un hall élevé et ouvert permettait l’accès aux appartements en terrasse, sur cinq niveaux.

Boone suivit Okakura dans le hall : il le conduisait vers le secteur des bureaux, au cinquième étage. Un petit groupe se forma autour d’eux. Les gens avaient l’air inquiets, ils bavardaient ou interrogeaient Okakura. Ils entrèrent tous dans le bureau et passèrent sur la terrasse. Okakura raconta l’incident, en japonais, sous le regard vigilant de John. Le public semblait nerveux, et ils étaient nombreux à éviter de rencontrer le regard de John. L’incident avait-il pu susciter le giri ? Il était sans doute important pour eux de ne pas attirer l’attention publique, ou quelque chose de ce genre. La honte, pour les Japonais, était un élément important, et l’expression d’Okakura s’assombrissait, comme s’il avait décidé que la chose était arrivée par sa faute.

— Écoutez, risqua John, héroïque, ça peut être aussi bien le fait d’étrangers que d’habitants de la ville. (Il fit quelques suggestions pour la sécurité.) La bordure du cratère constitue une barrière parfaite. Mettez en place un système d’alarme, et que quelques personnes de la station gardent un œil sur tout le dispositif et les ascenseurs. C’est une perte de temps, mais je pense qu’il faut le faire.

Avec une expression méfiante, Okakura lui demanda s’il avait la moindre idée de l’identité des saboteurs. John haussa les épaules.

— Pas la moindre. Désolé. Des gens qui sont contre les moholes, je suppose.

— Mais les moholes sont déjà creusés, remarqua quelqu’un.

— Je sais. Mais ça peut être symbolique. (John sourit.) Évidemment, si un camion écrase quelqu’un, ce sera un mauvais symbole.

Ils acquiescèrent gravement. Il aurait aimé avoir le don qu’avait Frank pour les langues. Cela lui aurait été bien utile. Ces gens étaient inscrutables, difficiles à percer.

Ils se demandaient s’il allait laisser tomber.

— Bon, je n’ai rien. On nous a manqués. Il faudra faire des recherches, d’accord, mais pour aujourd’hui, nous suivons le programme prévu.

Et Okakura, en compagnie de plusieurs hommes et femmes, lui fit faire le tour de la ville. Souriant et décontracté, il visita les laboratoires, les salles de réunions, les salons et les grands réfectoires. Il ne cessait de serrer des mains en disant Hi. À la fin, il fut convaincu d’avoir rencontré la moitié de la population de Senzeni Na. La plupart n’avaient pas encore appris l’incident, et ils se montraient tous ravis de le rencontrer, de lui secouer la main, de lui adresser quelques mots, de le dévisager ou de lui montrer telle ou telle chose. Cela lui rappelait tout à fait ses années de parade entre la première et la seconde expédition.

Mais c’était son job. Une heure de travail, et quatre heures de spectacle du premier homme sur Mars : le quota habituel. On glissait vers le soir, et toute la ville se rassembla pour le grand banquet donné en son honneur, et il joua son rôle. Avant tout, se montrer détendu, ce qui n’était pas facile ce soir. En vérité, il s’offrit une pause, et gagna brièvement la salle de bains de sa chambre pour avaler une des capsules mises au point par l’équipe médicale de Vlad, à Acheron. De l’omegendorphe, un mélange synthétique de tous les opiacés et de toutes les endorphines qu’ils avaient trouvés dans l’arsenal de la chimie cérébrale. La meilleure drogue que Boone ait jamais pu imaginer.

Il retourna au banquet tout à fait relaxé. Presque heureux, en fait. Il avait échappé à la mort en courant comme un homme des bois ! Il existait donc des endorphines appréciables. Il allait de table en table avec aisance, posant des questions à tous. Les gens aimaient ça, ils avaient le sentiment de participer à un vrai festival en rencontrant John Boone. Et il aimait ça, lui aussi. C’était ce qui rendait la célébrité supportable. Car, lorsqu’il posait des questions, les gens se précipitaient pour lui répondre, comme des saumons bondissant sur une mouche. Mais ce soir, c’était plus particulier, comme s’ils éprouvaient tous le besoin d’équilibrer la situation, parce qu’ils en savaient tant sur lui alors qu’il ne connaissait presque rien d’eux.

Il passa donc sa soirée à tout apprendre de la vie à Senzeni Na. Après quoi, on le raccompagna dans la suite réservée aux hôtes, avec ses chambres et son lit de bambou. Dès qu’il fut seul, il connecta sa boîte de codage au téléphone et appela Sax Russell.

Russell se trouvait au nouveau quartier général de Vlad, un complexe de recherche édifié sur une étroite arête, dans le site spectaculaire d’Acheron Fossae, au nord d’Olympus Mons. Il y passait tout son temps à étudier le génie génétique comme un collégien. Il avait acquis la conviction que la biotechnologie était la clé du terraforming, et il était bien décidé à la creuser jusqu’à être capable de contribuer personnellement à cet aspect du développement. Même s’il avait suivi des études de physique.

La biologie moderne avait une réputation atroce, et la plupart des physiciens la détestaient. Mais les gens d’Acheron déclarèrent à Sax qu’il s’y était très bien mis, ce que John croyait sans le moindre doute. Sax, quant à lui, émettait quelques doutes sur ses progrès, mais il était évident qu’il avançait très vite. Il en parlait constamment.

— C’est crucial, disait-il. Nous avons besoin d’extraire de l’eau et de l’azote du sol, et du gaz carbonique de l’air. Et la biomasse nous permettra l’un et l’autre.

Il ne décollait donc pas des labos et des écrans.

Il écouta le rapport de John avec son impassibilité habituelle. Une parodie de savant, se dit John. Il portait même une blouse. Ce qui rappela à John une histoire que racontait un des assistants de Sax et qui faisait toujours rire dans les soirées. Lors d’une expérience aussi secrète qu’oubliée, une centaine de rats de labo auxquels on avait injecté une piqûre d’intelligence étaient devenus des génies. Ils s’étaient alors révoltés, ils s’étaient enfuis, ils avaient capturé le principal responsable des recherches et lui avaient réinjecté tout leur savoir en utilisant une méthode inventée en une fraction de seconde. Leur victime était un savant du nom de Saxifrage Russell, éternellement en blouse blanche, collé dans son labo. Et son cerveau était désormais la résultante d’une centaine de rats super-intelligents.

— Et c’est pour ça qu’on lui a donné le nom d’une fleur, comme on le fait pour les rats de labo, vous saisissez ?…

Ce qui en disait long. John ne put s’empêcher de sourire en achevant son rapport, et Sax pencha la tête d’un air curieux.

— Tu crois que ce camion était destiné à te tuer ?

— Je l’ignore.

— Et les gens réagissent comment ?

— Ils ont peur.

— Ils pensent qu’on peut les tenir pour responsables ?

John haussa les épaules.

— J’en doute. Ils s’inquiètent seulement de ce qui va se passer maintenant.

Sax leva la main.

— Ce genre de sabotage ne risque pas de mettre le projet en péril, dit-il doucement.

— Je le sais.

— Mais qui est à la base de ça ?

— Je ne sais pas.

— Est-ce que ça ne pourrait pas être Ann ? Est-ce qu’elle ne serait pas devenue un autre prophète, comme Hiroko ou Arkady, avec ses fidèles, un programme et tout ça ?…

— Toi aussi, tu as un programme et des fidèles, lui rappela John.

— Mais je ne leur dis pas de casser le matériel ni d’assassiner les gens.

— Certains pensent que tu vas foutre Mars en l’air. Et que les gens vont certainement mourir dans les accidents en chaîne que provoquera le terraforming.

— Mais qu’est-ce que tu me racontes là ?

— Je te rappelle certaines choses. J’essaie de te faire comprendre pourquoi certains pourraient tenter ce qui a failli réussir.

— Alors tu penses que c’est Ann ?

— Ou Arkady, ou Hiroko, ou quelqu’un d’une des nouvelles colonies et dont nous n’avons jamais entendu parler. Nous sommes nombreux, maintenant. Et les factions se sont multipliées.

— Je sais. (Sax s’approcha d’un comptoir et prit sa vieille chope à café fatiguée.) J’aimerais que tu essaies de savoir qui a fait ça. Va où il faut. Parle avec Ann. Essaie de la raisonner. (Une note plaintive perça dans sa voix.) Moi, je ne peux plus lui adresser la parole.

John fut surpris par cette émotion apparente. Sax prit son silence pour une hésitation et ajouta :

— Je sais que ce n’est pas vraiment ton truc, mais ils te parleront tous. Tu es le seul qui puisse se vanter de ça. Je sais que tu t’occupes des moholes, mais ton équipe peut s’en charger en partie. Il n’y a vraiment personne d’autre que toi qui puisse le faire. Et nous n’avons pas de police à mettre sur l’affaire. Quoique si d’autres incidents se produisent, l’AMONU interviendra.

— Ou bien les transnationales, ajouta Boone.

Il réfléchit et revit le camion qui tombait du ciel rose.

— D’accord. J’irai parler à Ann, de toute façon. Ensuite, il faudra que nous nous réunissions pour discuter de la sécurité concernant tous les projets de terraforming. Si nous arrivons à éviter d’autres incidents, l’AMONU ne s’en mêlera pas.

— Merci, John.

Il sortit sur le balcon. Le hall de la ville était planté de pins d’Hokkaïdo et l’air glacé était saturé de leur parfum. Des silhouettes de cuivre circulaient entre les arbres. Il tenta de réfléchir à la situation nouvelle qui s’était créée. Depuis dix ans, il travaillait sur le terraforming avec Russell, sur les taupinières, les relations publiques, et tout le reste, et ça lui plaisait. Mais il n’était à la pointe d’aucune des sciences représentées, et ça n’était pas à lui de prendre les vraies décisions. Il avait conscience que leurs adversaires ne s’en prenaient à lui qu’en tant que figure de proue, parce qu’il était une célébrité sur Terre, un astronaute stupide qui avait eu de la chance une première fois et qui avait remis ça. Mais ça ne le tourmentait pas : il y avait toujours des nains qui cherchaient à vous ramener à leur taille. Non, tout se passait très bien, d’autant plus que dans la situation actuelle, ils se trompaient. Car son pouvoir était considérable, même s’il n’arrivait pas à le mesurer lui-même dans ces meetings sans fin, et toutes ces rencontres. Il avait une réelle influence sur le choix des autres. Le pouvoir, après tout, ne résidait pas dans les diplômes et les titres. C’était une question de vision, de persuasion, de liberté de mouvement, de célébrité, d’influence. Et les figures de proue devaient jouer leur rôle, indiquer le cap.

Malgré tout, il se posait quelques questions au sujet de sa nouvelle mission. Elle serait problématique, difficile, sans doute risquée… Mais avant tout, ce serait un défi. Un nouveau défi. Ça lui plaisait plutôt. Quand il se mit au lit (John Boone a dormi ici !), il prit conscience qu’il était non seulement le premier homme à avoir posé le pied sur Mars, mais le premier détective de la planète rouge. Il sourit à cette pensée, et les dernières molécules d’omegendorphe scintillèrent le long de ses nerfs.

Ann Clayborne explorait les montagnes qui entouraient Argyre Planitia, ce qui voulait dire que John pouvait la rejoindre en planeur à partir de Senzeni Na. Très tôt le matin, il embarqua à bord du ballon-ascenseur pour monter vers le sommet du mât d’amarrage des dirigeables. En découvrant la vue des grands canyons de Thaumasia, il fut émerveillé. Il accéda par le dirigeable à l’un des planeurs arrimés sous sa nacelle et se glissa dans le cockpit.

Il se harnacha, libéra l’amarre, et le planeur, dans un premier temps, tomba comme une pierre. Jusqu’à ce qu’il rencontre le courant thermal du mohole qui le relança violemment vers le haut. John se battit un instant avec les commandes et réussit à lancer la grande chose arachnéenne dans une vrille ascendante, tout en affrontant les rafales : il avait l’impression de chevaucher une bulle de savon au-dessus d’un feu de camp !

À 5 000 mètres, le nuage du mohole s’épanchait vers l’est. John profita de la spirale ascendante et se dirigea vers le sud-est. Maintenant, il avait le planeur bien en main. Mais il devrait être prudent dans les courants pour atteindre Argyre.

La plainte du vent sur les membrures montait dans les éclaboussures jaunes et éblouissantes du soleil. La terre, sous lui, était d’un orangé sombre et âpre qui s’éclaircissait vers l’horizon. Les Highlands du sud étaient ocellées de cratères dans toutes les directions, avec cet aspect lunaire que l’on retrouvait dans toutes les saturations de cratères. John adorait survoler ces paysages, et il pilotait presque inconsciemment, concentré sur la vision qui se déployait. C’était un bonheur réel que de voler dans le vent sans vraiment penser à rien. En cette année 2047 (M. 10), il avait soixante-quatre ans, il était l’homme le plus célèbre de l’humanité depuis près de trente ans. Et de plus en plus heureux quand il se retrouvait seul dans les airs.

Une heure s’écoula avant qu’il ne pense à sa nouvelle mission. Le plus important était de ne pas se laisser prendre dans les fantasmes des loupes et de la cendre de cigare, des tueurs en chaussures à semelle de crêpe. Même en plein ciel, il pouvait déjà travailler. Il appela Sax et lui demanda s’il pouvait connecter son analyseur d’informations avec la banque de données de l’AMONU sur l’immigration et les voyages planétaires sans que l’AMONU soit alertée. Sax lui répondit après un moment qu’il pouvait le faire, et John lui envoya une série de questions. Une heure et plusieurs cratères plus tard, le voyant rouge de Pauline se mit à clignoter frénétiquement, ce qui indiquait un chargement de données. John lança l’analyseur, avant de se pencher sur les résultats qui apparaissaient sur l’écran.

Les schémas de déplacement étaient déroutants, mais il espérait que s’ils étaient mis en parallèle avec les sabotages, quelque chose apparaîtrait. Bien sûr, certains échappaient aux recensements. Ils constituaient la colonie cachée. Et qui pouvait dire ce que Hiroko et les autres pensaient des projets de terraforming ? Ça valait quand même le coup d’aller y faire un tour…

Nereidium Montes surgit à l’horizon. Les mouvements tectoniques, sur Mars, avaient été très espacés, ce qui expliquait la rareté des chaînes montagneuses. Celles que l’on rencontrait étaient formées de cratères avec des anneaux de déjection qui avaient été brisés par des impacts, à tel point que les débris étaient retombés sur plusieurs kilomètres, sous forme de rocs rugueux, en cercles concentriques. Hellas et Argyre, qui étaient les bassins les plus importants, avaient par conséquent les plus hautes chaînes. Phlegra Montes, sur les pentes d’Elysium, la seule autre chaîne majeure de Mars, était probablement ce qui subsistait d’un bassin d’impact investi plus tard par les volcans d’Elysium, ou par ceux de l’ancien Oceanus Borealis. La question était très controversée, et Ann, l’autorité suprême, dans ces matières, pour John, n’avait jamais donné son opinion.

Nereidium Montes délimitait le pourtour nord d’Argyre, mais Ann et son équipe exploraient le sud, dans la région de Charitum Montes. Boone infléchit la course du planeur vers le sud et, au début de l’après-midi, il reprit de l’altitude au-dessus de la plaine d’Argyre. Après le relief sauvage des cratères des Highlands, le sol du bassin paraissait lisse. L’étendue jaunâtre d’Argyre n’était délimitée que par les crêtes incurvées des chaînes périphériques. Ce qui suffisait à donner une idée de la dimension de l’impact initial. Une perspective fantastique. Boone avait survolé des milliers de cratères martiens, et il savait quelles tailles ils pouvaient atteindre, mais Argyre était au-delà de toute mesure. Un cratère aussi énorme que Galle, tout proche, avait l’air d’une petite pustule ! C’était comme si une planète s’était fracassée ici ! Ou, du moins, un astéroïde drôlement gigantesque.

À l’intérieur du cratère, au sud-est, près des collines de Charitum, il repéra la mince ligne blanche d’une zone d’atterrissage. Facile de repérer les constructions de l’homme dans ce paysage désolé. Elles étaient comme autant de balises. Des colonnes d’air chaud montaient des collines réchauffées par le soleil, et il plongea dans la première qu’il rencontra. Il perdit de l’altitude, et les ailes vibrèrent comme un diapason. Puis il tomba comme un roc, comme un astéroïde, songea-t-il en souriant, et il se prépara à se poser dans une ultime manœuvre élégante, avec toute la précision dont il était capable, conscient de sa réputation de pilote qu’il entretenait, bien sûr, à chaque occasion. Cela aussi faisait partie de son boulot. Mais il s’avéra qu’il n’y avait que deux femmes dans les caravanes proches de la piste, et elles ne l’avaient pas vu se poser, trop absorbées par les infos télévisées de la Terre. Elles redressèrent la tête quand il passa le sas et se levèrent aussitôt pour l’accueillir. Elles lui apprirent qu’Ann était dans un des canyons avec son équipe, sans doute à moins de deux heures de là. John déjeuna en leur compagnie. Elles étaient anglaises, avec un accent du nord, rude mais charmant. Il prit un patrouilleur et suivit les traces qui allaient dans la direction d’une colline de Charitum. Pendant une heure, il sinua dans le lit d’un arroyo et rejoignit enfin une caravane accompagnée de trois patrouilleurs.

La caravane était vide. Des traces de pas allaient dans toutes les directions. Après avoir réfléchi un instant, Boone escalada un tertre à l’ouest du camp, et s’assit au sommet. Puis il s’étendit et dormit jusqu’à ce que le froid s’infiltre dans son marcheur. Il avala alors une capsule d’omegendorphe tout en observant les ombres des collines qui rampaient vers l’est. Il repensa à l’incident de Senzeni Na, passa en revue toutes les heures qui l’avaient précédé et suivi, les expressions des gens, leurs propos. En retrouvant l’image du camion tombant du ciel rose, il sentit son pouls s’accélérer.

Des silhouettes de cuivre venaient d’apparaître au pied des collines, à l’ouest. Il se redressa et descendit pour aller les rejoindre.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? lui demanda Ann sur la fréquence des cent premiers.

— Il faut qu’on se parle.

Elle émit un vague grognement et coupa la communication.

Même sans John, la caravane aurait été surpeuplée. Ils étaient assis dans la pièce principale, genou contre genou, pendant que Simon Frazier réchauffait une sauce pour les spaghettis dans la mini-cuisine. L’unique fenêtre faisait face à l’est, et ils mangèrent en regardant les ombres se déployer dans l’immense bassin d’Argyre. John avait apporté un demi-litre de cognac utopien, et il le présenta au dessert, salué par des murmures d’approbation. Il insista pour faire la vaisselle pendant que les aréologues dégustaient l’alcool, et leur demanda comment se passaient leurs recherches. Ils espéraient relever les traces des anciens épisodes glaciaires de la planète, ce qui permettrait d’établir un modèle des premiers âges de Mars, avec des océans dans les parties basses.

Mais Ann désirait-elle vraiment trouver les preuves d’un passé océanique ? se demanda John. Car c’était un support moral pour le projet de terraforming. Cela impliquait qu’ils ne faisaient que restaurer l’état antérieur des choses. Il était probable qu’elle se montrerait réticente à découvrir ce genre de preuve. Est-ce que cela pouvait réellement influer sur son travail ? Bien sûr, en profondeur. Même si elle n’en avait pas conscience. La conscience n’était qu’une mince lithosphère qui entourait un grand noyau brûlant. Un policier ne devait jamais perdre ça de vue.

Mais tous semblaient s’accorder pour dire qu’ils n’avaient pas relevé la moindre trace de glaciation. Et c’étaient d’excellents aréologues. Il y avait les grands bassins élevés, qui évoquaient des cirques, et des vallées hautes en U typiques des vallées glaciaires de la Terre, et certaines configurations en paroi et dôme qui pouvaient résulter d’une abrasion glaciaire. Tous ces traits propres à Mars avaient été relevés sur les premiers clichés des satellites, en même temps que quelques reflets dans lesquels on avait cru voir des lissages glaciaires. Mais, sur le terrain, rien ne tenait plus. Pas le moindre lissage glaciaire, même dans les secteurs les plus abrités des vents des vallées en U. Pas de moraines, latérales ou frontales. Pas de signes d’abrasion ou de lignes anciennes de transitions là où des nanatuks se seraient érigés, même dans les plus hautes couches de glace ancienne. Rien. C’était un nouveau cas de ce que l’on nommait l’aréologie du ciel, dont l’histoire remontait au-delà des premières photos prises par les sondes, jusqu’aux télescopes. Les canaux de Mars appartenaient à l’aréologie, et des hypothèses bien plus absurdes avaient été formulées. Pour être toutes dépassées maintenant par la rigueur de l’aréologue au sol. Comme on disait : on les jetait dans le canal.

La théorie glaciaire, néanmoins, et le modèle océanique auquel elle appartenait avaient perduré. D’abord parce que chaque modèle de la formation planétaire indiquait que l’eau avait dû être dégagée de la masse. Il avait bien fallu qu’elle aille quelque part. Ensuite, se disait John, parce qu’ils seraient nombreux à être rassurés si le modèle océanique était confirmé. Ils se sentiraient moralement plus à l’aise vis-à-vis du terraforming. Quant aux opposants… Oui, il n’était pas surpris que l’équipe d’Ann n’ait rien trouvé. Sous l’influence du peu de cognac qu’il avait bu, irrité par leur attitude inamicale, il leur demanda depuis la mini-cuisine :

— Mais s’il y a eu des glaciers sur Mars, le plus récent devrait remonter à… disons un milliard d’années, non ? Ce qui suffirait à effacer les traces superficielles, je le pense, le lissage glaciaire, les moraines et les nanatuks. Pour ne laisser que la configuration grossière du paysage, ce qui est exactement ce que nous rencontrons. Non ?…

Ann était jusque là restée silencieuse, mais elle dit enfin :

— Les formes du paysage ne correspondent pas exclusivement à une glaciation. Elles sont communes à toute la planète parce qu’elles ont toutes été créées par des rochers qui sont tombés du ciel. Ici, on peut tout trouver. Les formes les plus bizarres ne sont limitées que par leur angle de repos.

Elle avait refusé son cognac, ce qui avait surpris John. Elle fixait le sol avec une expression de dégoût.

— Pas pour les vallées en U, dit John.

— Mais si.

— Le problème, intervint Simon d’une voix calme, c’est que le modèle océanique est très difficile à confirmer ou à infirmer. On peut ne pas en trouver la moindre preuve valable, ce qui est notre cas, mais on ne peut rien conclure de cela non plus.

John invita Ann à une promenade dans le crépuscule. Elle se montra réticente. Mais cela faisait partie de son rite de fin de journée, ils le savaient tous, et elle finit par accepter avec une brève grimace et un regard appuyé.

Il la conduisit vers le tertre où il avait fait sa sieste. Le ciel formait une arcade prune au-dessus des dents de scie noires des crêtes. Les étoiles apparaissaient en flots rapides, à chaque regard. Il restait immobile auprès d’Ann, qui détournait les yeux. Ils auraient pu se trouver sur Terre, ce soir.

Elle était plus grande que lui, svelte, anguleuse. John l’aimait bien. Mais les sentiments qu’elle avait pu éprouver réciproquement à son égard s’étaient dissipés quand il avait décidé de travailler avec Sax.

Il leva la main, le majeur pointé. Elle tapota alors son bloc de poignet et il entendit son souffle dans son oreille.

— Alors ?

Elle évitait toujours son regard.

— C’est à propos des sabotages.

— Je le savais. Je suppose que Russell pense que c’est moi qui suis derrière tout ça.

— Ce n’est pas vraiment…

— Il me croit stupide ? Il pense vraiment que je suis capable de me dire que quelques actes de vandalisme pourraient interrompre vos jeux de gamins ?

— Il n’y a pas que cela. On compte six incidents majeurs, dont n’importe lequel aurait pu provoquer des morts.

— Parce qu’on peut tuer des gens en faisant basculer des miroirs de leur orbite ?

— Oui, les gens de la maintenance, par exemple.

Elle souffla d’un air excédé.

— Qu’est-ce qui s’est passé encore ?

— Un camion a basculé dans un mohole, hier, et il a failli m’écraser. (Elle cessa de respirer.) C’est la troisième fois que ça se passe. Et le miroir dont tu parlais est parti en spirale avec une fille de l’équipe d’entretien. Elle a dû ramer toute seule jusqu’à une station. Et elle a eu de la chance d’y arriver. Il y a aussi ces explosifs qui se sont déclenchés accidentellement dans le mohole d’Elysium, juste une minute après la fin du travail. Et aussi tous ces lichens d’Underhill, détruits par un virus qui a envahi tout le labo.

Ann haussa les épaules.

— Mais qu’est-ce que vous attendez des gems ? C’était probablement un accident. Je suis surprise que ça n’arrive pas plus souvent.

— Ça n’était pas un accident.

— C’est zéro plus zéro. Russell me prend vraiment pour une idiote.

— Tu sais bien que non. Mais c’est une question de déséquilibre. La Terre a investi beaucoup d’argent dans ce projet, mais il suffirait de très peu de mauvaise publicité pour qu’il soit abandonné.

— Ça se pourrait. Mais tu devrais t’écouter lorsque tu dis ce genre de choses. Toi et Arkady, vous êtes les meilleurs avocats qui soient pour une sorte de nouvelle société martienne, plus Hiroko, sans doute. Mais si l’on considère la façon dont Russell, Frank et Phyllis gèrent le capital terrien, tout va nous échapper. On retombera dans le monde des affaires et tes idées seront oubliées.

— J’ai tendance à croire que nous voulons tous la même chose, dit John. D’abord, faire du bon travail dans un bon milieu. Nous exagérons simplement nos différences sur les moyens d’y parvenir, c’est tout. Si nous pouvions seulement coordonner nos efforts, travailler comme une seule équipe…

— Mais nous ne voulons pas les mêmes choses ! Tu veux changer Mars, pas moi. C’est aussi simple que ça.

— Eh bien…

Il hésitait, face à son amertume. Ils se déplaçaient lentement autour de la colline, en une danse complexe qui ressemblait à leur conversation, parfois face à face, ou dos à dos. Mais ils se parlaient au creux de l’oreille. John aimait les conversations radio en marcheur, il s’y était habitué. La voix de l’autre pouvait être si insidieuse, persuasive, caressante, hypnotique.

— Ça n’est pas aussi simple, malgré tout. Ce que je veux dire, c’est que tu es censée aider ceux qui se rapprochent le plus de tes opinions, et t’opposer aux autres.

— C’est ce que je fais.

— C’est pour cette raison que je suis venu te demander ce que tu savais à propos de ces saboteurs. Ça semble logique, non ?…

— Je ne sais rien d’eux. Mais je leur souhaite bonne chance.

— Personnellement ?

— Quoi ?

— J’ai relevé tes déplacements durant ces deux dernières années, et tu t’es toujours trouvée à proximité d’un incident, un mois avant ou après. Tu étais à Senzeni Na il y a quelques semaines, d’accord ?

Il guetta sa respiration. Elle était en colère.

— Ils se servent de moi comme couverture, marmonna-t-elle, et elle ajouta quelques mots vagues qu’il ne put saisir.

— Qui ?

Elle lui tourna le dos.

— John, tu ferais mieux d’interroger le Coyote à propos de tout ça.

— Le Coyote ?

Elle eut un rire sec.

— Tu n’as pas entendu parler de lui ? Les gens disent qu’il rôde à la surface sans marcheur. Il surgit n’importe où, comme ça. Quelquefois de l’autre côté de la planète la même nuit. C’est un grand ami d’Hiroko. Et le grand ennemi du terraforming.

— Tu l’as déjà rencontré ?

Elle ne répondit pas.

— Écoute, insista John, il y a des gens qui se font tuer. Des innocents.

— D’autres innocents seront tués quand le permafrost va fondre et que le sol se dérobera sous nous. Mais je ne suis pas mêlée à toute cette histoire. Je fais mon travail, c’est tout. J’essaie seulement de relever ce qui était ici avant notre arrivée.

— Oui. Mais tu es la plus connue de tous les rouges, Ann. Et ces gens ont dû te contacter. J’aurais aimé que tu les décourages. Cela aurait pu permettre de sauver quelques vies.

Elle se retourna enfin pour lui faire face. La visière de son casque reflétait l’horizon ouest, violet et noir.

— Si tu quittais la planète, ça épargnerait des vies. C’est ce que je veux. Je préférerais te tuer si je pensais que ça peut être utile.

Après cela, ils n’avaient plus grand-chose à se dire. Tandis qu’ils regagnaient la caravane, il aborda le sujet d’une autre manière.

— Que penses-tu que soient devenus Hiroko et les siens ?

— Ils ont disparu.

— Elle ne t’en avait pas parlé ?

— Non. Et à toi, elle n’a rien dit ?

— Non. Elle ne communiquait qu’avec ceux de son groupe. Tu as une idée de l’endroit où ils ont pu aller ?

— Non.

— Et pour quelle raison ils sont partis ?

— Ils voulaient sans doute se libérer de nous. Faire quelque chose de neuf. Ce qu’Arkady et toi vous disiez, eux, ils le veulent réellement.

Il secoua la tête.

— Ils le veulent pour vingt personnes. Moi, je pense à tous.

— Ils sont peut-être plus réalistes.

— Peut-être. On va bien finir par trouver. Il y a plus d’un moyen d’y arriver, Ann. Il faut que tu apprennes ça.

Elle ne lui répondit pas.

Tous les regards convergèrent sur eux quand ils regagnèrent la caravane. Ann ne lui fut d’aucune aide : elle se déchaînait dans le coin cuisine. John, assis sur un accoudoir de l’unique canapé, posa des questions aux autres à propos de leur travail, des niveaux d’eau dans le sol d’Argyre et, plus généralement, dans l’hémisphère sud. L’altitude des grands bassins était faible, mais ils avaient été déshydratés sous l’effet des impacts qui les avaient formés. Il semblait que l’eau, en général, ait été aspirée vers le nord. Autre élément du mystère : nul n’avait jamais expliqué pour quelle raison les deux hémisphères étaient tellement différents. C’était le grand problème de l’aréologie. Si on le résolvait, on aurait la clé de toutes les énigmes du paysage martien, tout comme la théorie des plaques tectoniques avait expliqué tant de mystères de la géologie. En fait, certains voulaient se servir une fois encore de l’explication tectonique, postulant qu’une croûte ancienne s’était repliée sur elle-même dans la moitié australe, que le nord s’était ainsi formé une nouvelle peau, et que tout s’était gelé quand le refroidissement de la planète avait stoppé tout mouvement tectonique. Ann considérait que c’était tout à fait ridicule. Selon elle, l’hémisphère nord était le plus grand bassin d’impact, le bang ultime de l’Age noachien. C’était un choc similaire qui avait arraché la Lune à la Terre, probablement vers la même période. Les aréologues de l’équipe d’Ann discutèrent des divers aspects du problème durant un moment, John se contentant de quelques questions neutres.

Puis ils allumèrent la TV pour les infos de la Terre. Il y était question des forages qui avaient débuté dans l’Antarctique.

— C’est ce que nous faisons maintenant, dit Ann depuis la cuisine. Ils n’ont pas cessé de chercher des minerais et du pétrole sous l’Antarctique depuis le premier traité. Mais le démarrage du terraforming ici a fait s’écrouler tout le projet. Ils sont à court de pétrole, et le club du Sud est pauvre, avec un continent rempli de minerais, de pétrole et de gaz à portée de main, que les riches du Nord entretiennent comme un parc naturel. Et voilà que nos pauvres du Sud constatent que les riches du Nord annexent Mars pour eux seuls. Et qu’est-ce qu’ils disent, les pauvres du club du Sud ? Merde alors, vous êtes en train de foutre en l’air toute une planète, et nous on devrait protéger ce gros iceberg qui est juste à côté de chez nous, avec tout ce dont nous avons désespérément besoin ? On laisse tomber ! C’est comme ça qu’ils ont dénoncé le traité de l’Antarctique et que maintenant, ils peuvent forer, creuser, sans que ça ne dérange plus personne ! Et c’est la fin de la dernière région propre de la Terre.

Ann vint s’installer devant l’écran avec une tasse de chocolat.

— Il en reste, si tu veux, dit-elle à John d’un ton sec.

Simon jeta un regard de sympathie à John, et les autres les dévisagèrent, les yeux ronds : ils étaient consternés par cette querelle entre deux des cent premiers. Quelle sinistre plaisanterie ! John faillit en rire. En se levant pour aller se verser une tasse de chocolat, il obéit à une impulsion et embrassa Ann sur la tête. Elle se roidit et il s’éloigna vers la cuisine.

— Nous voulons tous des choses différentes de Mars, commença-t-il, oubliant qu’il avait dit le contraire à Ann. Puis : Mais nous sommes là, pas très nombreux, et c’est le monde où nous avons choisi de vivre. Comme dit Arkady, nous en faisons ce que nous voulons. D’accord, ce que disent Sax et Phyllis ne te plaît pas, et ils n’aiment pas ce que tu veux. Et Frank, lui, n’aime rien de ce que veulent les autres. Et chaque année, d’autres gens débarquent et soutiennent tel ou tel camp, même s’ils n’y comprennent rien. Ça peut devenir très moche, tout ça. En fait, ça a déjà commencé, avec ces sabotages. Est-ce que tu imagines ce que ça donnerait à Underhill ?

— Underhill a été entièrement pillé par l’équipe d’Hiroko pendant le temps où elle y a séjourné, dit Ann. C’est pour ça qu’ils sont partis de cette manière.

— Oui, peut-être. Mais ils ne menaçaient pas la vie des autres.

L’image du camion tombant dans le puits lui revint, aussi brève que nette. Il but une gorgée de chocolat et se brûla la langue.

— Bon sang ! En tout cas, quand je commence à me sentir découragé, j’essaie de me dire que tout ça est naturel. Mais il faudrait que tu réalises que tu exerces un effet sur nous, Ann. Tu as changé notre manière de considérer ce que nous faisons ici. Merde, Sax et pas mal d’autres n’arrêtaient pas de parler de faire n’importe quoi aussi vite que possible pour terraformer la planète – ils voulaient capturer des astéroïdes, utiliser des bombes à hydrogène pour réveiller les volcans – ils étaient prêts à tout ! Maintenant, tous ces plans ont été abandonnés à cause de toi et de tes partisans. C’est toute la vision du terraforming qui a changé. Et je pense, moi, que nous pourrons parvenir à un compromis valable, qui nous mettra à l’abri des radiations, avec une biosphère, et peut-être une atmosphère respirable – même provisoirement. Et cela, tout en conservant Mars à peu près comme elle était avant notre arrivée.

Ann roulait des yeux, mais il poursuivit :

— Personne n’a l’intention d’en faire une planète-jungle, tu sais, même si c’était possible ! Elle sera toujours froide, et Tharsis se dressera toujours jusqu’à l’espace. Ce sera déjà une partie inviolée. Et ça, grâce à toi.

— Mais qui peut dire que passé ce premier stade, vous ne voudrez pas aller plus loin ?

— Certains en auront peut-être envie, oui. Mais en ce qui me concerne, ils me trouveront en travers de leur route. Je le jure ! Il se peut que je ne sois pas de ton côté, mais je comprends ton point de vue. Quand on vole au-dessus des Highlands comme je l’ai fait aujourd’hui, on ne peut qu’aimer ce monde. Les hommes essaieront de le transformer, mais il les transformera aussi. Le sentiment du paysage, ses signes, sa beauté, toutes choses se modifient avec le temps. Tu sais que les premiers hommes qui ont découvert le Grand Canyon ont trouvé ça très laid parce que ça ne ressemblait pas aux Alpes. Et il leur a fallu très longtemps avant d’en apprécier la beauté.

— De toute façon, ils l’ont presque totalement inondé, dit Ann d’un air sombre.

— Oui, oui. Mais que crois-tu que nos gamins jugeront beau ? Ils se fonderont sur ce qu’ils connaissent, et ce monde seul leur sera familier. Nous terraformons Mars, mais elle nous aréoforme.

— L’aréoforming.

Un sourire, chose rare, effleura son visage. Et John se sentit rougir. Il l’aimait, et il y avait tant d’années qu’il ne l’avait pas vue sourire.

— Oui, j’aime bien ce mot, dit-elle enfin. (Elle pointa l’index sur lui.) Mais je t’en rends responsable, John Boone ! Je n’oublierai pas ce que tu as dit ce soir !

— Moi non plus.

Ils finirent la soirée dans une ambiance plus détendue. Le lendemain, Simon l’accompagna jusqu’au terrain d’atterrissage vers le patrouilleur qu’il prendrait pour remonter vers le nord. Simon, qui ne s’était jamais laissé aller qu’à une poignée de main, un sourire, au plus à un « ça m’a fait plaisir de te voir », lui déclara soudain :

— J’ai réellement apprécié ce que tu as dit hier soir. Je pense que ça lui a fait du bien. Surtout quand tu as parlé des enfants. Elle est enceinte.

— Quoi ? (John secoua la tête.) Elle ne m’a rien dit. C’est toi le père ?

— Oui, fit Simon avec un sourire.

— Mais elle a quel âge ? Soixante ?…

— Oui. On joue un peu sur le temps, mais ça n’est pas nouveau. On prend un ovule congelé il y a une quinzaine d’années, et quand il est fertilisé, on l’implante. On verra bien comment ça va se passer. Il paraît qu’Hiroko est constamment enceinte, qu’elle sème des bébés comme un incubateur.

— On raconte beaucoup de choses sur Hiroko, mais ce ne sont que des histoires.

— D’accord, mais ça nous a été rapporté par quelqu’un qui est censé bien la connaître.

— Le Coyote ? demanda John d’un ton coupant.

Simon haussa les sourcils.

— Je suis surpris qu’elle t’en ait parlé.

John grommela, vaguement irrité. Apparemment, sa renommée leur faisait supposer qu’il était à l’écart des rumeurs et des bruits.

— C’est une bonne chose. (Ils se serrèrent la main, rudement, comme cela se faisait depuis les premiers âges de l’astronautique.) Eh bien… Félicitations. Et prends soin d’elle.

Simon haussa les épaules.

— Tu la connais. Elle n’en fait qu’à sa tête.

3

Boone roula vers le nord pendant trois jours. Il jouissait du paysage et de la solitude. Il consacrait régulièrement quelques heures, chaque après-midi, à capter les infos planétaires pour suivre les mouvements des autres, cherchant à établir une éventuelle corrélation avec les sabotages. Très tôt le quatrième matin, il atteignit les canyons de Marineris. Il avait parcouru près de 1 500 kilomètres depuis Argyre. Il s’engagea sur une route à transpondeurs qu’il suivit jusqu’à une petite éminence, au sud de Mêlas Chasma. Il descendit du patrouilleur pour avoir une meilleure vue.

Il n’était jamais venu dans ce secteur des grands canyons. Avant l’achèvement de l’autoroute transversale de Marineris, il était difficile d’y accéder. La vue était splendide, aucun doute. La falaise de Mêlas tombait en à-pic sur 3 000 mètres jusqu’au plancher du canyon, et on avait l’impression, depuis le bord, de contempler le nord depuis un planeur. L’autre paroi du canyon était à peine visible, culminant à l’horizon. Et, entre les deux falaises, se déployait Mêlas Chasma, le cœur du complexe de Vallès Marineris. John parvenait à apercevoir les failles entre les parois qui marquaient les débouchés des autres canyons : lu Chasma à l’ouest, Candor au nord, Coprates à l’est.

Il se promena durant plus d’une heure sur la crête, en abaissant fréquemment ses jumelles sur sa visière pour profiter au maximum du panorama du plus grand des canyons de Mars, gagné par l’euphorie de la terre rouge. Il lança des cailloux dans le vide, chantonna, puis esquissa une sorte de danse maladroite. Finalement, il retourna au patrouilleur, l’esprit rafraîchi, et roula jusqu’au bout de la route de la falaise.

À cet endroit, l’autoroute transversale devenait une simple coulée de ciment. Elle contournait plus loin l’arête d’une énorme rampe qui se déployait depuis la bordure jusqu’au sud du plancher du canyon. Cette formation exceptionnelle, appelée l’Éperon de Genève, pointait vers le nord, quasi perpendiculairement à la falaise, droit sur Candor Chasma. Elle était si parfaitement située par rapport au plan que, avec la route, elle évoquait un aménagement récent ouvert par les engins.

En fait, à cause de l’escarpement, il avait fallu dessiner des centaines de lacets jusqu’en bas pour conserver une pente raisonnable. Ainsi, ils évoquaient une broderie de fil jaune en zigzag sur l’ourlet d’un tissu orange ocellé de brun.

Boone descendit avec prudence, mais, virage après virage, il lui fallut s’arrêter pour reposer ses bras fatigués. Il en profita pour regarder derrière lui.

La paroi sud se dressait vers le ciel, entrecoupée de ravines profondément érodées.

Il redémarra et, durant une autre demi-heure, affronta boucle après boucle, virages en épingle à cheveux, descentes vertigineuses, jusqu’à ce que la route accède enfin au bas de l’éperon qui, à partir de là, allait s’élargissant pour s’évaser dans le plancher du canyon. Et il découvrit un groupe de véhicules.

C’était l’équipe suisse qui venait d’achever la construction de la route. Il passa la nuit en leur compagnie. Ils étaient près de quatre-vingts : tous plutôt jeunes, mariés pour la plupart, et ils parlaient l’allemand, l’italien et le français. Certains risquaient un anglais marqué d’un accent lourd. Ils avaient leurs enfants avec eux, ainsi que leurs chats, plus une serre mobile pleine d’aromates et de légumes. Bientôt, ils reprendraient la route puis les pistes comme des gitans de Mars, dans leur caravane composée de véhicules terrestres modifiés. Ils comptaient aller vers l’ouest du canyon, afin de délimiter le tracé d’une route à travers Noctis Labyrinthus, jusqu’au flanc est de Tharsis. Ensuite, deux parcours s’offriraient à eux : l’un à travers la Bosse de Tharsis entre Arsia Mons et Pavonis, et l’autre vers le nord, en direction du Belvédère d’Echus. Mais ils n’avaient encore rien décidé, et Boone resta sur l’impression que cela n’avait pas une réelle importance pour eux. Ils avaient résolu de construire des routes sur Mars toute leur vie, et ils ne se souciaient guère de leur prochain objectif. Ils étaient vraiment devenus les gitans de la planète rouge.

Tous les enfants vinrent lui serrer la main. Après le dîner, il prononça un petit discours. Comme d’habitude, il leur parla de leur nouvelle vie sur Mars.

— Quand je rencontre des gens comme vous, je suis vraiment heureux, parce que ça fait partie de l’existence qui va être la nôtre, de cette société que nous créons, qui va tout changer aussi bien sur le plan technique que social. Je n’ai aucune certitude sur cette nouvelle société, sur ce qu’elle devrait être, ni à quoi elle devrait ressembler. C’est le plus difficile, mais je sais que ça doit être fait, et je pense que vous, comme tous les autres groupes de surface, vous concevez tout cela sur des bases empiriques.

Ils buvaient ses paroles, les yeux brillants.

Plus tard, ils s’assirent en cercle, quelques-uns d’entre eux, autour d’une lampe, et ils bavardèrent jusque tard dans la nuit. Les jeunes Suisses lui posèrent des questions sur le premier voyage, les premières années d’Underhill. Tout semblait avoir pour eux une dimension mythique. Il leur raconta tout en détail, ce qui éveilla les rires. Il les interrogea à son tour à propos de la Suisse, de ce qui les avait poussés à venir sur Mars.

Une jeune femme blonde fut la première à lui répondre en riant.

— Mais vous n’avez jamais entendu parler du Böögen ? (Il secoua la tête.) Il fait partie de notre Noël à nous. Sami Claus visite toutes les maisons une à une, voyez-vous, et il a son assistant, le Böögen, vêtu d’une cape et d’un capuchon, qui porte un grand sac. Sami Claus demande aux parents comment leurs enfants se sont conduits dans l’année, et ils lui montrent les bulletins scolaires, ce genre de chose, vous voyez… Si les enfants ont été gentils, Sami Claus leur offre des cadeaux. Mais s’ils ont été méchants, le Böögen les emporte dans son sac et jamais plus on ne les revoit.

— Quoi ? s’écria John.

— C’est ce qu’on raconte. Mais c’est en Suisse. Et c’est pour ça que je suis ici, sur Mars.

— C’est le Böögen qui vous a amenée ici ?

Ils se mirent tous à rire.

— Oui, dit la femme. J’ai toujours été méchante. Mais nous n’aurons jamais de Böögen ici.

Ils lui demandèrent ensuite son opinion à propos de la dispute entre les rouges et les verts, et il haussa les épaules en leur résumant ce qu’il pensait des positions d’Ann et de Sax.

— Je ne pense pas qu’ils aient raison, dit un certain Jürgen, qui était un de leurs chefs.

C’était un ingénieur qui semblait avoir le double rôle de bourgmestre et de chef gitan, les cheveux noirs, les traits acérés, l’air grave. Il continuait :

— L’un et l’autre camp disent qu’ils sont partisans de la nature, bien sûr. Il faut bien qu’ils le prétendent. Pour les rouges, Mars est déjà la nature, telle qu’elle est. Mais ce n’est pas la nature, puisqu’elle est morte. Ça n’est que du rocher. C’est ce que disent les verts, et ils annoncent qu’ils vont apporter la nature sur Mars en la terraformant. Mais ça non plus, ça n’est pas la véritable nature, c’est de la culture. Un jardin. Une œuvre d’art. Ainsi, ni l’un ni l’autre n’aura la nature qu’il défend. La nature n’est pas possible sur Mars.

— Intéressant ! remarqua John. Je répéterai cela à Ann, pour voir ce qu’elle en dit. Mais… Alors, comment appelleriez-vous ça ? Ce que vous faites ?

Jürgen sourit avec un haussement d’épaules.

— Nous n’avons pas de nom pour cela. C’est Mars. Seulement Mars.

C’était peut-être ça, un Suisse, se dit John. Il en avait rencontré de plus en plus souvent dans ses voyages, et ils étaient tous comme ça. Ils accomplissaient des choses sans trop se préoccuper de théorie. Ils faisaient ce qui leur paraissait bien.

Plus tard, après qu’ils eurent vidé quelques autres bouteilles de vin, il leur demanda s’ils avaient jamais entendu parler du Coyote. Ils rirent et l’un d’eux lui lança :

— C’est celui qui est venu juste avant vous, non ?

Ils rirent plus fort en voyant son expression.

— Ça n’est qu’une histoire qui court. Comme celle des canaux, du Géant. Ou de Sami Claus.

Le lendemain, en traversant Mêlas Chasma en direction du nord, John se dit qu’il aurait souhaité que tout le monde soit suisse sur cette planète, ou du moins que tous leur ressemblent. Il déjeuna à bord du patrouilleur, tout en roulant entre les transpondeurs qui jalonnaient la route du nord. Les choses n’étaient pas aussi limpides, songea-t-il. Les Suisses qui construisaient la route étaient des nomades, des sortes de gitans. Le genre de Suisses qui passent le plus clair de leur temps loin de la Suisse. Les Suisses qui restaient au pays étaient les vrais représentants de l’helvétitude. Armés jusqu’aux dents, toujours prêts à jouer les commis-voyageurs pour quiconque leur apportait de l’argent, toujours à l’écart de l’ONU. Quoique ce dernier point, si l’on considérait le pouvoir qu’exerçait l’AMONU sur leur situation, les rendait encore plus intéressants à ses yeux. Ils étaient une sorte de modèle. Ils étaient capables de faire partie du monde tout en se situant à part, de s’en servir tout en le maintenant à distance. Ils étaient petits mais vigilants, armés mais jamais en guerre. N’était-ce pas une espèce de définition de ce qu’il souhaitait pour Mars ? Plus il pensait à la Suisse, plus il était convaincu qu’il pourrait en apprendre quelque chose. Il commença à s’organiser :

— Pauline, s’il te plaît, sors-moi l’article « Suisse » de l’encyclopédie.

L’article apparut sur l’écran. Il fut déçu de ne rien y trouver de spécifique sur le système de gouvernement suisse. Le pouvoir exécutif était assuré par le conseil des Sept, élu par l’Assemblée. Pas de président charismatique, ce que Boone avait tendance à ne pas apprécier. L’Assemblée, en dehors du choix du Conseil fédéral, ne semblait guère utile. Elle était prise entre le pouvoir du Conseil et celui du peuple, qui s’exerçait par voies d’initiatives directes et de référendums, une pratique apparue au XIXe siècle en Californie. Et puis, il y avait le système fédéral : les cantons étaient censés avoir autant d’indépendance que de diversité, ce qui participait un peu plus à l’affaiblissement de l’Assemblée. Mais le pouvoir des cantons s’était érodé au fil des générations et le gouvernement fédéral se renforçait. Ce qui menait à quoi ?

— Pauline, sors mon dossier constitutionnel.

Il ajouta quelques notes au document qu’il avait récemment commencé : Conseil fédéral, initiatives directes, faiblesse de l’Assemblée, indépendance locale, principalement au niveau culturel. Il pourrait y repenser à l’occasion. De quoi alimenter le bouillonnement de ses idées.

Il revint aux Suisses de la route, à leur calme, au curieux mélange de technologie et de mysticisme qui émanait d’eux. Et en plus, il y avait la chaleur de leur accueil, ce à quoi Boone n’était pas habitué. Dans les colonies israéliennes ou arabes, par exemple, il rencontrait une certaine raideur, sans doute parce qu’il avait une réputation d’athée, que Frank avait sans doute consolidée en répandant divers bruits. Il avait eu ainsi la surprise de rencontrer une caravane arabe dont les membres croyaient qu’il avait interdit la construction d’une mosquée sur Phobos. Ils l’avaient regardé en silence quand il leur avait dit qu’il n’en avait jamais entendu parler. Il était convaincu que Frank était derrière tout ça. Janet et d’autres lui avaient rapporté que, de cette façon Frank comptait lui couper la route. Il y avait donc des groupes qui le recevaient fraîchement : les Arabes, les Israéliens, les équipes des réacteurs nucléaires, certains représentants des transnationales… Tous obsédés par leurs religions, leurs intérêts, incapables d’accepter l’ampleur de ses vues sur Mars. Et, malheureusement, ils étaient nombreux.

Il sortit de ses réflexions amères et fut surpris de se retrouver au milieu de Mêlas, dans un paysage qui ressemblait trait pour trait à celui des plaines du nord. À cet endroit, le grand canyon était large de deux cents kilomètres. La courbure de la planète faisait que les falaises nord et sud étaient sous l’horizon. Ce n’est que le lendemain matin que l’horizon fut multiplié par deux. Alors, le grand mur nord fut séparé du plancher du canyon. Il était fendu en deux par le canyon nord-sud qui reliait Mêlas à Candor. Au pied des falaises, des blocs de roche s’étaient accumulés, peut-être des terrasses brisées de plages fossilisées.

Dans cette passe, la route suisse était une ligne de transpondeurs verts qui sinuait entre les mesas et les arroyos. On aurait dit que Monument Valley avait été transportée au fond d’un canyon deux fois plus profond et cinq fois plus large que le Grand Canyon. La vue était tellement saisissante que John ne parvenait plus à se concentrer sur autre chose et, pour la première fois depuis le début de son voyage, il déconnecta Pauline durant toute la journée.

En quittant le canyon, il surgit dans le vaste bassin de Candor Chasma, une réplique gigantesque du Painted Desert, avec ses couches de dépôts, ses strates jaunes et mauves, ses dunes orange, ses rocs rougeâtres, ses plages roses, ses ravines indigo – un paysage extravagant, fantastique, qui désorientait le regard, car toutes ces couleurs intenses rendaient plus difficiles encore d’imaginer ce qu’étaient les choses, d’évaluer les dimensions, les distances. Des plateaux géants qui semblaient barrer la route de John se révélaient n’être que des strates incurvées sur une falaise lointaine. De petits blocs, non loin des transpondeurs, devenaient des mesas énormes à un jour de route. Et toutes les couleurs flamboyaient avec la venue du crépuscule, tout le spectre martien se révélait, et de nouvelles teintes paraissaient jaillir des rochers, du jaune pâle au violet sanguin. Candor Chasma ! John se promit d’y revenir pour l’explorer à fond.

Le jour suivant, il s’engagea sur la pente nord de la route d’Ophir, que l’équipe des Suisses avait achevée l’année précédente. Il sortit des canyons sans même apercevoir la bordure d’un cratère, passa entre les dômes de Ganges Catena, et retrouva une plaine familière. La route s’élargit, passant au large de Tchernobyl et Underhill. Encore un autre jour cap à l’ouest vers le Belvédère d’Echus, où Sax avait installé son nouveau quartier général de terraforming.

En tout, le voyage de John avait duré une semaine, et il avait franchi 2 500 kilomètres.

Sax Russell était de retour d’Acheron. Il fallait compter avec lui, depuis que l’AMONU, dix ans auparavant, l’avait nommé directeur scientifique du plan de terraforming. Et, évidemment, ces dix ans de pouvoir avaient opéré leur effet. Il avait demandé des fonds à l’ONU et aux transnationales pour construire toute une ville autour de son quartier général, à cinq cents kilomètres à l’ouest d’Underhill, sur le rebord de la falaise qui formait la paroi orientale d’Echus Chasma. Echus était l’un des canyons les plus profonds et les plus étroits de Mars. La paroi orientale était plus haute que le sud de Mêlas. La section sur laquelle ils avaient décidé d’implanter la ville était une falaise verticale de basalte qui culminait à 4 000 mètres.

Les traces de la ville nouvelle étaient discrètes, au sommet. Le sol semblait inviolé. On ne découvrait que des casemates de béton, çà et là et, au nord, la torsade de vapeur d’une centrale Rickover. Mais dès que John descendit de son patrouilleur, pénétra dans une casemate et prit un des grands ascenseurs, il redécouvrit les véritables dimensions de la ville. Les ascenseurs plongeaient sur cinquante étages. Et quand il sortit de la cabine, il prit un autre ascenseur qui descendait encore plus bas, tout en bas, jusqu’au fond d’Echus Chasma. Il y avait dix mètres entre chaque étage, ce qui signifiait que la falaise pouvait abriter quatre cents niveaux. En fait, ils n’avaient pas encore investi tout le volume disponible, et la plupart des salles construites jusqu’alors étaient regroupées dans les vingt étages supérieurs. Les bureaux de Sax, par exemple, étaient situés tout près de la surface.

La salle de réunions était vaste, avec une grande baie qui allait du sol au plafond, ménagée dans la paroi ouest. C’était le milieu de la matinée et il faisait presque clair. Loin en dessous, le fond de la faille était encore plongé dans la pénombre. La partie basse du mur ouest était déjà au soleil. Au-delà, on découvrait la longue pente de Tharsis, qui montait vers le sud. À mi-distance, l’éminence basse de Tharsis Tholus était visible avec, sur sa gauche, juste au-dessus de l’horizon, le sommet aplati et mauve d’Ascraeus Mons, le plus septentrional des grands volcans-princes.

Sax n’était pas dans la salle de réunions, et il ne venait jamais contempler le panorama, John le savait. Il le trouva finalement dans un labo voisin, plus savant fou que jamais, les épaules voûtées, la barbe hirsute, les yeux perdus, marmonnant. Il entraîna John à travers une enfilade de labos, s’arrêtant régulièrement pour consulter des écrans, des graphiques, l’air complètement absent, lâchant quelques phrases à l’adresse de John par-dessus son épaule. Ils passaient entre des ordinateurs, des imprimantes, des rangées de bouquins, des piles de paperasses, des disquettes, des incubateurs, des analyseurs, des bataillons d’appareils. Et, partout, il y avait des plantes en pots, parfois méconnaissables, bulbeuses et autres succulentes. Au premier coup d’œil, on pouvait penser qu’une sorte de mousse parasite avait tout envahi.

— Tes labos commencent à faire un peu désordre, remarqua John.

— C’est la planète qui est le labo, répliqua Sax.

John rit, repoussa un grand cactus surarctique jaune vif et s’assit. On racontait que Sax ne bougeait plus de ses labos.

— Qu’est-ce que tu nous mijotes ?

— Des atmosphères.

Bien sûr. C’était un problème qui faisait grincer des dents. Toute la chaleur qu’ils libéraient dans l’atmosphère de Mars la rendait plus dense, mais leurs stratégies de fixation du CO2 la rendait plus ténue. La composition de l’air devenait moins toxique, tout en perdant ses qualités de serre. Tout refroidissait et donc le processus général ralentissait. Ils avaient un feedback négatif en réponse à un feedback positif, sur l’ensemble de la planète. Jongler avec tous ces facteurs pour en extrapoler un programme constructif dépassait les capacités de tous ceux qui s’y étaient essayés, et Sax avait eu recours encore une fois à sa solution préférée : tout faire lui-même.

Il arpentait les travées étroites.

— Il y a trop de gaz carbonique. Au début les modeleurs avaient mis ça sous le tapis. Je pense que je vais envoyer des robots pour installer des convertisseurs de Sabatier sur la calotte polaire sud[22]. Ce que nous pourrons traiter ne se sublimera pas, et je crois que nous pourrons extraire l’oxygène et transformer le carbone en briques. Nous aurons un stock de carbone à ne plus savoir quoi en faire. Peut-être des pyramides noires pour répondre aux blanches.

— Belle idée.

Des crays et deux nouveaux schillers bourdonnaient derrière lui, sous-tendant son monologue d’une note de basse. Ces ordinateurs passaient leur temps à décrire des suites de conditions de l’atmosphère. Les résultats variaient, mais ils n’étaient jamais encourageants. L’air resterait froid et toxique pendant encore longtemps.

John suivit Sax dans ses errances, jusqu’à un autre labo. Il y avait un lit et un réfrigérateur dans un coin. Des piles de bouquins furieusement désordonnées étaient surmontées, là encore, de plantes, des choses du Pléistocène qui semblaient aussi redoutables que l’atmosphère extérieure.

John s’assit dans le seul fauteuil disponible, tandis que Sax, debout, examinait un agglomérat de coquillages. Il lui rapporta son entretien avec Ann.

— Tu penses qu’elle est dans le coup ?

— Je crois qu’elle sait qui est là-dessous. Elle a mentionné quelqu’un qu’on surnomme le Coyote.

— Ah, oui… (Sax lui lança un bref regard.) Elle nous ressert un personnage de légende. Tu sais qu’il était censé être à bord de L’Arès avec nous. Caché par Hiroko.

John fut tellement surpris que Sax connaisse l’existence du Coyote qu’il lui fallut un certain temps pour comprendre ce qui l’avait plus particulièrement troublé dans sa réaction. Et il trouva. Une nuit, Maya lui avait dit qu’elle avait entrevu un visage, le visage d’un étranger. Maya avait difficilement supporté le voyage, et il avait oublié ce récit. Mais à présent…

Sax continuait sa ronde : il allumait des lampes, se penchait sur des écrans, marmonnait des chiffres sur les mesures de sécurité. Il entrouvrit la porte du réfrigérateur et John eut une brève vision d’autres cactées. Ou bien il poursuivait ses expériences ici, se dit-il, ou alors son casse-croûte avait été sévèrement atteint.

— Tu comprends maintenant pourquoi la plupart des sabotages visaient les moholes. Ils constituent les cibles les plus faciles.

Sax pencha la tête.

— C’est vrai ?

— Réfléchis. Tes petites éoliennes sont un peu partout, et on ne peut rien y faire.

— Il y a des gens qui les détruisent. On a reçu des rapports.

— Combien ? Une dizaine ? Alors qu’il y en a une centaine de milliers sur la surface ? De toute manière, elles sont bonnes à mettre à la poubelle. C’était la pire de tes idées, Sax.

Et elles avaient failli anéantir son projet, à cause des coupelles d’algues que Sax avait cachées dans certaines. Apparemment, toutes les cultures avaient péri. Et si elles s’étaient développées et que quelqu’un avait pu prouver que Sax était responsable de leur dissémination, il aurait perdu son poste. Autre indication sur la logique de Sax, fondée entièrement sur le culot.

À présent, il pinçait le nez.

— Elles fournissent un térawatt par an.

— Et en détruire quelques-unes, ça ne représente donc rien. Quant aux autres opérations physiques, l’algue noire des neiges est plantée sur la calotte polaire boréale et on ne peut plus l’enlever. Et les miroirs d’aube et de crépuscule sont en orbite, et ça n’est pas facile de les dégringoler.

— Quelqu’un a essayé de s’en prendre à Pythagore.

— Exact, mais nous savons de qui il s’agit, et une équipe de sécurité suit cette fille.

— Elle ne les conduira à rien. Ils sont bien capables de sacrifier un de leur membre pour chaque sabotage. Ça ne me surprendrait pas.

— D’accord, mais il suffirait de quelques changements dans le personnel de filtrage pour qu’il devienne impossible à quiconque d’introduire du matériel de sabotage à bord.

— Mais ils ne pourraient pas se servir des miroirs, fit Sax en secouant la tête. Ils sont fragiles.

— OK. Et plus que certains autres projets.

— Ces miroirs ajoutent trente calories par centimètre carré au sol. Et ils sont de plus en plus nombreux.

La plupart des cargos lancés depuis la Terre étaient à voile solaire, désormais. Quand ils atteignaient le système martien, on les ajoutait aux collections précédentes, parquées sur orbite aréosynchrone, et on les programmait pour qu’ils ajoutent un peu plus d’énergie à chaque aube, chaque crépuscule. L’ensemble du projet avait été supervisé par Sax, et il en était fier.

— On va accroître la sécurité pour les équipes de maintenance, dit John.

— Bien. Sur les miroirs et les moholes.

— Oui. Mais ce n’est pas tout.

Sax renifla, méfiant.

— Ça veut dire quoi ?…

— Eh bien, ce ne sont pas seulement les projets de terraforming qui constituent des cibles potentielles. D’une certaine façon, les réacteurs nucléaires font aussi partie du projet, et ils pompent de la chaleur. Si l’un d’eux venait à péter, cela aurait des répercussions énormes, plus politiques que physiques, j’entends.

Sax plissa le front jusqu’à ce que les rides qui séparaient ses yeux atteignent ses cheveux. John leva les mains.

— Tu sais, ça n’est pas ma faute. C’est comme ça, c’est tout.

— IA,[23] prends note, lança Sax à l’adresse des ordinateurs. Vérifier la sécurité au niveau des réacteurs.

— Note enregistrée, dit un des schillers, avec la même voix que Sax.

— Mais ça n’est pas le plus grave, reprit John. Il y a les labos d’ingénierie génétique.

Les lèvres de Sax se figèrent en une ligne étroite.

— On y mitonne de nouveaux produits tous les jours, et il serait possible d’y créer de quoi tuer tout le reste de ce qui existe sur cette planète.

Sax accusa le coup.

— Espérons qu’ils ne pensent pas comme toi, les autres.

— J’essaie justement de penser comme eux.

— IA, prends note. Sécurité des bio-labos.

— Bien entendu, Vlad, Ursula et leur groupe ont implanté des gènes-suicide dans tout ce qu’ils ont mis au point. Mais ils sont destinés à éviter la surréussite ou les accidents mutagénétiques. Si quelqu’un cherchait à les détourner en concoctant une réaction alimentée par la surréussite, on aurait de graves ennuis.

— Je vois.

— Donc, je résume. Les labos, les réacteurs, mes moholes, les miroirs. Ça pourrait être pire.

— Je suis heureux que tu aies pensé à tout ça, fit Sax en roulant des yeux. Je vais aller en parler à Helmut. On dirait qu’ils sont sur le point d’approuver l’ascenseur de Phyllis à la prochaine session de l’AMONU. Ça va sérieusement diminuer le coût du terraforming.

— À terme, certainement. Mais l’investissement doit être prodigieux.

Sax haussa les épaules.

— On pousse un astéroïde d’Amor sur orbite,[24] on installe une usine-robot, on enclenche… Ça n’est pas aussi ruineux que tu le crois.

— Mais, Sax, qui paie pour tout ça ?

Sax cligna des yeux.

— Le soleil.

John se leva, soudain affamé.

— C’est ça. Mais n’oublie pas, le soleil donne des coups de soleil.

4

Mangalavid émettait six heures de vidéo amateur chaque soir, un programme fourre-tout, bizarre, que John regardait chaque fois qu’il le pouvait. Après s’être composé une énorme salade verte dans la cuisine, il alla regarder la télé tout en mangeant, jetant régulièrement un regard sur le crépuscule incandescent qui descendait sur Ascraeus.

Les dix premières minutes de l’émission de ce soir avaient été réalisées par une fille, ingénieur du service sanitaire, qui travaillait dans un centre de retraitement des déchets de Chasma Borealis. Son commentaire était aussi enthousiaste qu’ennuyeux.

— Ce qu’il y a de bien, c’est que nous pouvons polluer tout ce que nous voulons avec certains agents : de l’oxygène, de l’azote, de l’ozone, de l’argon, de la vapeur d’eau, un peu de biota – ce qui nous donne une liberté d’action que nous n’avions pas sur Terre. On se contente de moudre tout ce qu’ils nous donnent jusqu’à ce qu’on largue tout.

Retourne chez toi, se dit John. Une nouvelle. Ensuite, il y eut une séquence de karaté, drôle et assez belle en même temps, puis vingt minutes d’Hamlet, interprété par des Russes en tenues pressurisées au fond du mohole de Tyrrhena Patera, une production qui rendit John aussi dingue qu’Hamlet apercevant Claudius en prière. Puis la caméra s’éleva vers les parois du puits pour aller se perdre dans le soleil, comme le pardon que jamais Claudius ne recevrait.

John éteignit la télé et prit l’ascenseur pour redescendre jusqu’au niveau des chambres. Il se coucha et tenta de se détendre. Un ballet de karaté. Les nouveaux venus sur Mars, c’étaient encore des ingénieurs, des ouvriers du bâtiment, des scientifiques de tous bords. Mais ils semblaient moins obsédés que les cent premiers, ce qui était probablement une bonne chose. Ils avaient encore un esprit scientifique, ouvert. Ils étaient pratiques, empiriques, rationnels. Il était permis d’espérer que, sur Terre, les gens de la sélection rejetaient les fanatismes, qu’ils leur expédiaient des gens avec une sensibilité de Suisses nomades. Mais il savait désormais que cette idée était plutôt naïve. Il suffisait de considérer les cent premiers pour réaliser que les scientifiques deviendraient aussi fanatiques que leurs prédécesseurs, peut-être plus encore. Les systèmes d’éducation étaient sans doute trop étroitement focalisés. Et puis, l’équipe d’Hiroko avait disparu… Elle s’était perdue quelque part dans la rocaille sauvage… Sacrés veinards de salopards…

Il sombra dans le sommeil.

Il travailla encore au Belvédère d’Echus pendant quelques jours, puis Helmut Bronski l’appela de Burroughs[25] : il désirait s’entretenir avec lui à propos des nouveaux colons. John décida de prendre le train jusqu’à Burroughs et de rencontrer Helmut en tête à tête.

La veille de son départ, le soir, il retrouva Sax dans ses labos.

— Nous avons trouvé un astéroïde d’Amor qui est constitué à 90 % de glace, lui annonça Sax de son ton monocorde. Il suit une orbite qui l’amènera près de Mars d’ici trois ans. C’est exactement ce qu’il nous fallait.

Son plan était de mettre en place un pilote de masse robot sur l’astéroïde et de le dévier sur une orbite de freinage au large de la planète, pour qu’il fonde dans l’atmosphère. Ce qui obéirait aux directives de l’AMONU, qui interdisait tout impact direct au sol. L’opération apporterait des quantités d’eau, de l’hydrogène et de l’oxygène dans l’atmosphère, tout ce qui leur faisait défaut.

— Tu sais que la pression pourrait être augmentée de 50 millibars.

— Tu plaisantes !

La moyenne, avant leur arrivée, se situait entre 7 et 10 millibars et, malgré tous leurs efforts, ils n’avaient jamais pu dépasser 50 millibars.

— Tu veux dire que ta boule de glace va doubler la pression atmosphérique ?

— C’est ce que donnent les simulations. Mais avec un taux si faible au départ, il n’y a pas de quoi être impressionné.

— Mais c’est quand même formidable, Sax. Et pour saboter ça, ce sera difficile.

Mais Sax, apparemment, ne voulait pas entendre parler de sabotage ce soir. Il fronça les sourcils et s’éclipsa.

Ce qui fit rire John. Sur le seuil, il s’arrêta soudain et se retourna. Le couloir était vide. Et il n’y avait pas de moniteurs vidéo dans les bureaux de Sax. Il revint sur ses pas, furtivement, ce qui le fit sourire, et jeta un regard sur le chaos de paperasse qui encombrait le bureau. Par où commencer ? Il était probable que son IA contenait tout ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant, mais elle ne répondait sans doute qu’à la voix de Sax, et elle devait enregistrer toute autre tentative de demande. Lentement, John ouvrit un tiroir. Vide. Tous les tiroirs du bureau étaient vides. Il faillit éclater de rire. Sur la paillasse du labo, cependant, il y avait une pile de courrier. Il se mit à fouiller. Il y avait un maximum de mémos des biologistes d’Acheron. Mais, tout en dessous, il tomba sur un message non signé, sans adresse ni code d’origine. L’imprimante de Sax l’avait craché tel quel. Il était très succinct :

1. Nous utilisons des gènes-suicide pour modérer la prolifération.

2. Il existe maintenant tellement de sources de chaleur sur la planète que nous considérons que personne ne sera en mesure de distinguer nos émanations des autres.

3. Nous nous sommes simplement mis d’accord pour nous écarter des autres et travailler seuls, sans interférence. Je suis persuadé que vous le comprenez maintenant.

John resta les yeux fixés sur le message durant une minute avant de se passer la main sur le front et de regarder autour de lui : il était toujours seul. Il remit alors le message là où il l’avait trouvé et sortit discrètement des bureaux de Sax.

— Sax, murmura-t-il d’un ton admiratif. Sacré vieux rat ! Tu les bats tous !

Le train de Burroughs transportait surtout des marchandises. Il était composé de trente voitures étroites, les deux premières étant réservées aux voyageurs. Il circulait sur une piste magnétique à supraconducteur, si vite et sans la moindre vibration qu’il était difficile de croire à la vision que l’on avait. Après toutes ses randonnées sur la planète, John trouvait cela presque effrayant. La seule chose à faire était d’inonder les centres de plaisir du cerveau d’omegendorphe, de bien s’installer et de profiter du voyage, qui évoquait plutôt un vol supersonique au ras du sol.

La piste suivait plus ou moins le 10e degré de latitude nord. Le plan était de boucler le tour de la planète mais, jusqu’à présent, seul l’hémisphère entre Echus et Burroughs avait été achevé. Burroughs était devenue la plus grande ville de l’hémisphère nouveau. La première implantation avait été conçue par un consortium américain selon les plans français de la Communauté européenne à l’extrémité supérieure d’Isidis Planitia qui, en fait, était une auge immense creusée dans les plaines nordiques, là où elles pénétraient profondément dans les Highlands du sud. Le fond et les parois de l’auge étaient tellement en contraste avec la courbure de la planète que le paysage aux alentours de la ville avait des allures d’horizons terrestres. Quand le train s’enfonça dans l’auge immense, Boone découvrit des plaines sombres parsemées de mesas jusqu’à soixante kilomètres de là.

La plupart des constructions de Burroughs avaient été taillées dans les flancs de cinq mesas de basse altitude groupées sur une éminence, dans la courbure d’un ancien chenal. De vastes sections de la paroi rocheuse avaient été comblées avec des rectangles de miroir, ce qui donnait l’illusion que des gratte-ciel post-modernes avaient été basculés sur le flanc avant d’être enfoncés dans les mesas. La vision était surprenante, bien plus que le panorama d’Underhill, et même du Belvédère d’Echus qui offrait un point de vue magnifique mais se cachait au regard.

L’image radieuse de Burroughs, dressée au-dessus du grand chenal qui semblait attendre le retour de l’eau, expliquait qu’elle ait été très vite considérée comme la plus belle ville de la planète.

La gare ouest était à l’intérieur d’une mesa. C’était une salle haute de soixante mètres, couverte par un voile de verre.

John débarqua dans le flot de la foule, les yeux étonnés, comme un péquenot jeté dans Manhattan. Les employés du train étaient en combinaisons bleues, ceux des équipes de recherche en marcheurs verts, les bureaucrates de l’AMONU en costume, les ouvriers du bâtiment en combinaisons de travail irisées de style sport. Les quartiers généraux de l’AMONU avaient été installés à Burroughs trois ans auparavant, ce qui avait suscité un boom dans la construction. Dans la gare, on avait l’impression qu’il y avait autant de fonctionnaires de l’AMONU que d’ouvriers.

John prit le mini-métro qui conduisait aux bureaux de l’AMONU. Il serra les mains de quelques personnes qui l’avaient reconnu. Il éprouvait le sentiment étrange du retour au bocal. Il était parmi des étrangers. Dans une ville.

Il dîna avec Helmut Bronski. Ils s’étaient souvent rencontrés, et John était impressionné par le personnage, un milliardaire allemand qui s’était lancé dans la politique. Bronski était grand, costaud, blond, rougeaud, propre et net. Son costume gris avait dû lui coûter une petite fortune. Il était ministre des Finances de la Communauté européenne quand il avait accepté ce poste à l’AMONU. Il attaqua son rosbif aux pommes de terre tout en racontant à John les dernières nouvelles dans un anglais très correct. Il manipulait son couteau et sa fourchette à l’allemande.

— Nous allons accorder un contrat de prospection pour Elysium au consortium multinational Armscor. Ils vont expédier leur propre matériel.

— Mais, Helmut, est-ce que ça n’est pas une violation du traité de Mars ?

Helmut faucha l’air de sa fourchette. Nous sommes des hommes de terrain, disait son regard. Nous pouvons comprendre ce genre de chose.

— Le traité est dépassé. C’est évident pour quiconque affronte notre situation. Il doit être révisé dans dix ans. Entretemps, il va nous falloir anticiper certains aspects de cette révision. C’est pour cette raison que nous accordons quelques concessions. Il ne serait pas raisonnable de retarder plus longtemps les choses, et si nous tentions de le faire, cela créerait des troubles au sein de l’assemblée générale.

— Mais l’assemblée générale ne verra pas d’un très bon œil que vous accordiez la première concession à un vieux fabricant d’armes sud-africain.

Helmut haussa les épaules.

— Armscor n’a que très peu de rapports avec le groupe d’origine. Il n’en a gardé que le nom. Quand l’Afrique du Sud est devenue l’Azanie, la société a transféré son siège social en Australie, puis à Singapour. Et à présent, bien sûr, c’est plus qu’une simple société aérospatiale. C’est une vraie transnationale, un des nouveaux tigres, avec ses propres banques. Elle contrôle 50 % des parts de la vieille Fortune 500.

— Cinquante pour cent ? s’exclama John.

— Oui. Et Armscor est l’une des plus petites transnationales. C’est pour cette raison que nous l’avons choisie. Parce que son économie est plus solide que n’importe lequel des vingt premiers pays du monde. Voyez-vous, les anciennes multinationales, en se combinant en transnationales, acquièrent plus de pouvoir, et elles en arrivent à influencer l’assemblée générale. Lorsque nous accordons une concession, vingt ou trente pays en profitent, et Mars s’ouvre à eux. Pour les autres, ça constitue un précédent. Et les pressions qui s’exercent sur nous en sont réduites d’autant.

— Hon, hon… fit John. Mais, dites-moi, qui a négocié cet accord ?

— Eh bien, nous avons été plusieurs.

Helmut poursuivait son repas, ignorant le regard pesant de John.

John plissa les lèvres et détourna enfin les yeux. Il comprenait tout à coup que son interlocuteur, bien que fonctionnaire, se considérait comme bien plus important que lui, John Boone, sur cette planète. Jovial, placide (mais qui était son coiffeur ?), Bronski se pencha en arrière pour commander des alcools. Son assistante, qui jouait le rôle de maître d’hôtel pour cette soirée, se précipita vers eux.

— Je ne me souviens pas d’avoir été jamais servi depuis que je suis arrivé sur Mars, remarqua John.

Helmut affronta son regard avec calme, mais son teint était soudain plus rouge. John faillit sourire. Le mandataire de l’AMONU voulait paraître menaçant, il représentait des pouvoirs tellement sophistiqués que la petite station-météo mentale de John ne pouvait les analyser. Mais il avait découvert par le passé que quelques minutes de son numéro du premier homme sur Mars pouvait briser ce genre d’attitude. Alors, il rit, il but, raconta des histoires, fit allusion à des secrets que seuls les cent premiers partageaient, et fit clairement comprendre à l’assistante de Bronski que, à cette table, c’était lui qui commandait – et ce par son comportement désinvolte, assuré, arrogant. Quand ils eurent fini leur sorbet, puis leur cognac, Bronski s’exprimait plus fort, plus nerveusement. Sur la défensive.

Ah, ces fonctionnaires, se dit John en riant intérieurement.

Mais il était intrigué par le but de leur rencontre, qui n’était toujours pas clair pour lui. Peut-être Bronski avait-il voulu le voir en personne pour mesurer quel serait l’effet de cette nouvelle concession sur le premier des cent premiers ? Et celle des autres ? Non, c’était stupide, car pour avoir une bonne estimation des opinions des cent premiers, il fallait en sonder au moins quatre-vingts. Mais John avait pris l’habitude d’être considéré comme un baromètre. Une figure de proue. Il avait sans doute gaspillé son temps en venant ici.

Il se demanda s’il pouvait en récupérer une partie dans la soirée. Et, alors qu’ils se dirigeaient vers la suite qu’on lui avait réservée, il demanda :

— Est-ce que vous avez entendu parler du Coyote ?

— L’animal ?

John sourit et abandonna. Il s’étendit sur son lit et regarda Mangalavid tout en réfléchissant. Puis il se brossa les dents, observa son image dans le miroir et plissa le front. Il agita sa brosse à dents et parodia avec mauvaise foi l’accent léger d’Helmut :

— Drès bien, z’est leur bizness ! Kôm d’habitute !

Le lendemain matin, il disposait de quelques heures libres avant leur prochaine rencontre, et il passa son temps avec Pauline, révisant ce qu’on pouvait connaître des agissements d’Helmut Bronski durant les six derniers mois. Est-ce que Pauline pouvait se glisser dans la valise diplomatique de l’AMONU ? Helmut s’était-il rendu à Senzeni Na ou sur l’un des autres lieux de sabotage ? Pendant que Pauline explorait ses algorithmes, il prit une omegendorphe pour en finir avec sa gueule de bois et se mit à réfléchir sur ce qui l’incitait à explorer le dossier Helmut Bronski. Depuis ces dernières années, l’AMONU était l’autorité ultime sur Mars, du moins si l’on prenait à la lettre les lois édictées. En pratique, ce que la nuit passée lui avait révélé clairement, elle était aussi désarmée que l’ONU face aux armées nationales et à la monnaie transnationale. Si elle allait à l’encontre de leur volonté, elle ne servait à rien : elle n’était plus qu’un outil. Donc, que voulaient vraiment les gouvernements et les conseils d’administration des diverses transnationales ? Si les sabotages se multipliaient, est-ce que ça ne leur donnerait pas un motif pour importer leur propre sécurité ? Et accroître leur contrôle ?

Il émit un grognement de dégoût. Apparemment, le seul résultat qu’il eût obtenu jusque-là, c’est que la liste des suspects avait triplé.

— Excuse-moi, John, fit la voix de Pauline.

Et l’information se déversa sur l’écran. La valise diplomatique était cryptée avec les nouveaux codes. Impossible d’y entrer. Par contre, les déplacements d’Helmut étaient faciles à retracer. Il s’était rendu sur Mythagore, la station-miroir qui avait été mise sur orbite dix semaines auparavant. Puis il était allé à Senzeni Na deux semaines avant la visite de John. Mais pourtant, personne, à Senzeni Na, n’avait fait allusion à son passage.

Plus récemment, il était revenu du complexe minier installé sur le site de Bradbury Point[26].

Deux jours plus tard, John partit pour Bradbury Point.

Bradbury Point était situé à huit cents kilomètres au nord de Burroughs, sur le prolongement le plus oriental de Nilosyrtis Mensae. La mensae était constituée de séries de longues mesas qui ressemblaient à des îles importées des Highlands du sud, posées dans les plaines basses du nord. Les îles-mesas de Nilosyrtis s’étaient récemment révélées comme très riches en minerais, avec des dépôts de cuivre, d’argent, de zinc, d’or, de platine. On avait découvert des gisements tout aussi concentrés sur plusieurs sites de ce qu’on avait appelé le Grand Escarpement, à la limite des Highlands du sud, là où elles retombaient sur les Lowlands du nord. Certains aréologues n’avaient pas hésité à coller l’étiquette de province métallogénique sur toute la région. Un autre élément bizarre à verser au grand dossier mystérieux nord-sud, et qui appelait toute leur attention. Des travaux de creusement couplés à des études poussées sur le terrain étaient dirigés par des scientifiques au service de l’AMONU. John découvrit en explorant les dossiers professionnels des nouveaux arrivants que les transnationales essayaient toutes de trouver des indices de nouveaux filons. Mais, sur la Terre elle-même, on n’avait jamais vraiment compris la géologie de la formation des minéraux, ce qui expliquait que la prospection avait encore toutes ses chances. Sur Mars, c’était encore plus mystérieux. Les découvertes majeures du Grand Escarpement avaient été largement accidentelles, et ce n’était que depuis une date récente que la région était une cible pour la prospection.

La découverte du complexe de Bradbury Point avait encore accéléré la course : il s’annonçait comme le plus important des complexes terriens, probablement l’égal du complexe Bushveldt d’Azanie. D’où une ruée vers l’or de Nilosyrtis. Qu’Helmut Bronski avait visité.

Nylosyrtis s’était révélée petite et utilitaire, un simple commencement : une centrale Rickover, quelques raffineries, à proximité d’une mesa qui avait été forée pour y installer un habitat. Les mines étaient dispersées dans les Lowlands, entre les mesas. Boone roula jusqu’à l’habitat, franchit un sas et retrouva un comité d’accueil qui l’accompagna jusqu’à une salle de conférences cernée de baies.

On lui apprit que Bradbury comptait trois cents habitants, tous employés de l’AMONU et formés par la transnationale Shellalco. Ils firent rapidement le tour des lieux, et il découvrit que les ex-Afrikanders côtoyaient les Australiens et les Américains. Les hommes représentaient les trois quarts de la population. Ils étaient pâles et impeccables et ressemblaient plus à des techniciens de labo qu’aux trolls noirs que John avait imaginés quand on lui avait parlé de mineurs. Ils étaient tous visiblement heureux de lui serrer la main. La plupart étaient sous contrat de deux ans et ils comptaient les jours. Ils travaillaient par téléopération et parurent choqués lorsque John leur demanda de descendre dans un puits.